L'HOTEL DES INVALIDES
Le Dôme de Mansard, qui a la forme d'un casque et offre ainsi un magnifique symbole de la guerre, se dresse dans mes plus lointains souvenirs de vieux Parisien. Je puis dire que mon regard s'est arrêté avec admiration, presque tous les jours de ma vie, sur ce chef-d'œuvre de l'architecture française, à qui ses ornements et ses verrières donnent un ton si harmonieux d'azur et d'or.
Je me revois tout petit bonhomme de cinq ou six ans, jouant avec la plus jeune de mes sœurs, qui n'en avait que huit ou neuf, sur le rempart monumental, derrière les énormes canons de la batterie d'honneur. Une vieille femme, qui s'appelait la mère Bernu et à qui ma mère, trop oc-
cupée au logis, confiait le soin de mener à la promenade ses deux plus jeunes enfants, nous surveillait, assise sur un banc, tout en tricotant un bas de laine. Elle nous avait conté qu'un de ses fils fut un soldat de l'Empereur et nous avait dit avec fierté de quelle martiale façon il portait le bonnet à poil des grenadiers. Quand un vieux brave à nez d'argent ou à manche vide prenait place à côté de la mère Bernu et faisait un bout de causette avec elle, elle devait certainement lui parler de son fils, et l'invalide en profitait, à coup sûr, pour faire à la bonne femme un récit familier de la journée d'Austerlitz ou de Wagram.
Car, à cette époque, l'Hôtel était encore plein de Vieux de la Vieille, et le cercueil du Grand Empereur, alors déposé provisoirement dans une chapelle de l'église, était gardé exclusivement par des soldats ayant servi sous les aigles. Les invalides ne portaient pas, alors, la capote et la casquette d'hôpital, mais le haut bicorne en bataille, l'habit aux basques relevées, montrant sa doublure rouge, et le baudrier de cuir blanc au bout duquel pendait le petit sabre de l'infanterie d'autrefois, l'antique « coupe-choux ».
De notre temps, sans leur cocarde, sans les croix et les médailles qui décorent la poitrine de la plupart d'entre eux, on aurait pu confondre les invalides avec les (( bons pauvres » de Bi-
SOUVENMRS D UN PARISIEN
cêtre. Mais alors ils gardaient encore un aspect et une tenue militaires. Leurs officiers, assez nombreux, arboraient les épaulettes de leur grade et se coiffaient aussi crânement que possible du bonnet de police à galon et à gland d'argent. Tout ici conservait un caractère guerrier.
Le dimanche, à la messe solennelle, où l'on m'a mené plusieurs fois, c'était un spectacle imposant. Les invalides y assistaient, rangés en deux colonnes dans la nef, armés de la lance à flamme blanche et rouge. Dans le chœur, on apercevait le gouverneur, un vieux héros à plaque et à grand cordon, entouré de son étatmajor, et à l'élévation, quand le peloton des élèves tambours, des enfants de troupe de l'Hôtel, battait aux champs, tous les vieux soldats mettaient un genou en terre, excepté les amputés à jambe de bois.
Je n'ai jamais oublié les heures de mon enfance passées dans cette atmosphère héroïque. C'est là que, dès mon plus jeune âge, je me suis pénétré inconsciemment de l'admiration et du respect de la France militaire. Tout petit, j'ai cru entendre un murmure de gloire sortir de la gueule des canons-trophées et des obusiers triomphaux; et, quand un invalide, ayant fait connaissance avec notre vieille gardienne, nous emmenait en sa compagnie visiter le jardinet
dans lequel une statuette en plâtre du Petit Caporal se dressait parmi les fleurs comme sur un autel familier, ma cervelle enfantine comprenait vaguement que, pour ses soldats, Napoléon avait été plus qu'un homme, tranchons le mot, un demi-dieu.
Quelques années plus tard, c'est avec mon père que je suis allé souvent à l'Hôtel des Invalides. Il y visitait un de ses amis qui, tout jeune et n'ayant encore que l'épaulette de sous-lieutenant, avait été grièvement blessé à Waterloo.
Chez M. Lhéritier, — c'était son nom, — j'ai vu plusieurs anciens officiers de la Grande Armée,
Ces Achilles d'une Iliade Qu'Homère n'inventerait pas,
comme a si justement dit Théophile Gautier; j'ai vu quelques-uns de ces hommes qui avaient fait victorieusement le tour de l'Europe sous les plis du drapeau tricolore et amassé pour leur pays — au prix de quels exploits et de quelles souffrances! — un inépuisable trésor de gloire. L'un d'eux, ami intime de mon père, le capi-
taine Gault, qui n'habitait pas l'Hôtel des Invalides, mais s'y réunissait parfois à ses compagnons d'armes, avait chargé, sous les yeux de l'Empereur, à la bataille de Montereau, et sa conduite fut si brillante en cette circonstance que Napoléon avait épingle de sa propre main l'étoile de la Légion d'honneur sur l'habit d'uniforme de ce maréchal-des-logis de dragons. (( Oui, de sa belle petite main, » disait le capitaine avec un regard passionné, comme s'il eût parlé d'une femme, quand il rappelait cette inoubliable minute de sa vie.
Oh! les braves gens! Ils racontaient leurs campagnes un peu longuement peut-être, mais sans fanfaronnade, et tous auraient apprécié, j'en suis sûr, le fameux mot du maréchal Ney, lancé dans une conversation de jeunes officiers trop vantards :
(( Quel est le j...-f... qui prétend n'avoir jamais eu peur? ))
Ces invalides avaient été des héros et ne semblaient pas s'en douter. Leurs entretiens respiraient la franchise, la droiture. Tous, ils avaient conservé intacte la vertu des humbles, qui, selon moi, surpasse toutes les autres, la simplicité du cœur.
Et quels mâles et honnêtes visages ! Pendant qu'ils causaient avec mon père, l'un d'eux me
donnait un livre, pour me faire passer le temps, et me disait, d'une voix cordiale et bourrue :
(( Tiens, gamin, regarde les images. »
Ce livre, c'était, tout naturellement, le ^orvins avec les dessins de Raffet, ou le iMémorial avec ceux de Charlet. Ces types de soldats, si bien saisis par les deux artistes, je les retrouvais, vieillis, dans les officiers invalides groupés autour de moi. Oui, les crânes étaient devenus chauves par le frottement du casque dur ou du lourd colback, les mentons remontaient sous les moustaches blanches, à cause des mâchoires édentées. Mais c'était bien la même physionomie sérieuse, un peu mélancolique même, et, sous la broussaille des sourcils, le même regard calme et ferme, où passe parfois un éclair, le regard pour affronter le danger, pour braver la mort.
Quand nous nous en allions, mon père et moi, il fallait descendre de larges escaliers, longer des corridors qui n'en finissaient plus, et partout, sur les murs, étaient écrits des noms de batailles célèbres et de chefs illustres. Esprit très cultivé, causeur charmant, mon père saisissait là l'occasion de m'enseigner notre histoire militaire.
Il était légitimiste; mais l'excellent homme aimait trop son pays pour bouder aucune de ses gloires. Sans doute, devant le bas-relief de la
porte monumentale, il me montrait avec orgueil le Louis XIV équestre en me disant :
« C'est le Grand Roi. »
Mais, quand nous traversions la vaste cour entourée d'arcades, où triomphe le bronze de l'Homme au petit chapeau, mon royaliste de père me disait tout de même :
(( C'est le Grand Napoléon. »
Allons, si j'ai l'âme bien vraiment française, je le dois certainement aux leçons paternelles, aux conversations des vieux braves, à mes visites d'enfant à l'Hôtel des Invalides.
Du temps passa. Je devins un jeune homme et j'entrai, en qualité de très modeste grattepapier, au ministère de la Guerre. J'eus la douleur de perdre mon père, et ses amis de la Grande Armée l'avaient précédé dans la tombe. Pourtant, je continuai à fréquenter le vieil édifice, un de mes meilleurs camarades de bureau étant le fils d'un officier invalide.
C'était alors le plein midi du second Empire. Sur les larges boulevards, — alors plantés d'ormes séculaires qu'on a coupés pendant le siège
de Paris, — sur la belle esplanade et devant l'Ecole militaire, c'était une circulation constante d'officiers et de soldats de la Garde impériale : grenadiers géants, lestes voltigeurs, lanciers blancs, dragons verts, cent-gardes bleu de ciel et ruisselants d'aiguillettes et de galons. Les beaux uniformes! J'admire encore par le souvenir les officiers de l'artillerie de la garde, dans leur tenue d'un luxe sévère, — rien que du drap noir et de l'or, — sans autre note de couleur vive que la double bande rouge du pantalon, signe traditionnel de l'arme.
Tout ce monde-là était jeune, heureux, encore enveloppé du prestige des récentes victoires. Aux environs du Champ-de-Mars et dans les quartiers voisins, on avait alors, en vérité, la sensation d'une fête militaire qui durait sans cesse.
L'Hôtel des Invalides participait, bien entendu, à cette joie guerrière. Les Vieux de la Vieille s'y faisaient rares; il y avait encore pourtant quelques médaillés de Sainte-Hélène parmi les nombreux pensionnaires de la maison, manchots de Crimée et jambes de bois d'Italie. Tous les cœurs, jeunes ou vieux, qui battaient sous les capotes décorées, étaient fiers des nouveaux drapeaux pris à l'ennemi qui pendaient aux murs de l'église, et frémissaient encore des
salves tirées par la batterie triomphale pour Malakoff ou pour Magenta.
Hélas! que cela est loin de nous, les victoires saluées par les explosions de bouches à feu et les TeVeum!
Aujourd'hui, les monstres d'airain, les énormes canons sont muets, et il n'y a même plus de vieux artilleurs pour y pousser l'écouvillon et pour y porter la mèche enflammée. Dans ces vastes bâtiments, — toute une ville, — existe-t-il encore une chambrée, une salle d'infirmerie où quelques vieillards finissent de s'éteindre? Je n'en sais rien. Mais l'invalide peut être considéré désormais comme une figure du passé, un type disparu.
On a utilisé sans peine tous ces logis. Ils abritent un nombreux personnel, plusieurs services administratifs de l'armée. C'est ici que demeure le général à plumes blanches, gouverneur de Paris. Mais la plus heureuse destination qu'on ait donnée aux parties désertes de l'édifice, c'est d'y installer le musée d'Artillerie et le musée de l'Armée. On ne pouvait mieux placer ce reliquaire de nos gloires d'autrefois.
(( Ferraille à vendre! » disent les irrespectueux devant les armures historiques. « Vieux habits, vieux galons! » ajoutent-ils en ricanant devant les uniformes légendaires.
SOUVENIRS D UN PARISIEN 3f
Honte à ces blasphémateurs ! Comme un amant garde dans un coffret précieux une boucle de cheveux, un billet, un gant d'une maîtresse adorée, comme un dévot enferme, dans une châsse d'or incrustée de pierreries, le fragment d'os d'un martyr et d'un saint, oh! conservez-moi avec piété, pour que j'y pose respectueusement mes lèvres, la loque de soie pâlie et déchirée qui fut jadis un drapeau de ma patrie!
Protégez d'un globe de verre ce (( petit chapeau » que détruiraient les mites ; il est plus glorieux que la couronne de Charlemagne! Couchez soigneusement sur le velours, dans la vitrine, cette vieille cravache de Murât; elle vaut Durandal, l'épée du paladin Roland!
Pour ma part, j'approuve tellement la pensée qui a présidé à la fondation du musée de l'Armée que, pour lui, je me suis dessaisi d'un objet que j'étais très fier de posséder. C'était une assiette du service de campagne de l'Empereur, une assiette en cuir bouilli, peinte en vert et ornée d'un aigle doré, — le tout très fané, très usé. Car elle a beaucoup servi, cette assiette. Au déjeuner en plein air, devant la tente et près du feu de bivouac, le mameluk l'a présentée à l'empereur avec l'aile de poulet qu'il allait arroser d'un verre de chambertin. Il l'a touchée, cette assiette; il l'a touchée bien des fois, ce de sa
belle petite main », comme disait le capitaine Gault!
Eh bien! j'avais cette relique, ce trésor, et je ne me suis pas trouvé digne de la garder pour moi tout seul, et je l'ai donnée au musée de l'Armée. Jugez, par ce trait, de ma sévérité pour les sceptiques qui sourient devant le bric-à-brac héroïque!
Je vieillis, et, très probablement, je finirai ma vie près du vieux dôme qui évoque dans mon esprit tant de souvenirs d'enfance et de jeunesse. Hélas! je le regarde parfois avec tristesse, en ces jours où notre pauvre pays est sans gloire. Mais, pour secouer ce découragement, je n'ai qu'à entrer dans l'admirable édifice, à m'accouder à la balustrade de marbre et à contempler, dans sa crypte, le tombeau impérial autour duquel veillent, la palme à la main, les douze victoires de Pradier. Je me rappelle alors que la France, enflammée par le génie de Napoléon, a naguère accompli des prodiges guerriers auxquels l'histoire d'aucun peuple ne peut offrir rien de comparable, et je sens alors monter vers moi, du fond de ce gouffre funèbre, un souffle de consolation et d'espérance.
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