RACHEL DANS ATHALIE ,E CIRQ.UE IMPÉRIAL. — FREDERICK LEMAÎTRE
J'étais un enfant, j'avais douze ans à peine, la seule fois que je vis Rachel, et, si lointaine que soit cette impression, je voudrais la fixer ici.
Avais-je congrument appliqué dans mon thème élémentaire la règle Vas ex auro, ou traduit sans contresens une page du Ve Viris ? Je ne m'en souviens plus; mais ce que je me rappelle fort bien, c'est que je fus mené, ce soir-là, au
I Théâtre-Français à titre de récompense. Déjà, (dans mon imagination enfantine, le Théâtre- Français apparaissait comme un lieu sacré, et inon excellent père — homme du goût le plus
délicat et qui m'inspira, dès le berceau, pour ainsi dire, la passion des lettres — m'avait souvent parlé, et dans quels termes! de la fameuse Maison de Molière. Il ne tarissait pas, notamment, sur les grandes soirées de Talma et racontait, en riant, comment, pour n'être pas bousculé dans la foule et pour obtenir une des meilleures places du parterre, il allait faire queue, appuyé sur une béquille et simulant une piteuse claudication. Un pareil amateur de spectacles avait été des premiers à applaudir Rachel, comme bien vous pensez, et il avait déjà exalté par ses récits sur la tragédienne la jeune tête de son fils, lequel venait de revêtir depuis peu sa première tunique de collégien.
Donc, la première fois que je m'assis, à côté de mon cher père, sur les banquettes du parterre de la Comédie-Française, ce fut pour voir Rachel dans cAîhalie. Depuis lors, on m'a souvent dit que ce ne fut pas un de ses bons rôles; mais, alors, je ne pouvais faire de comparaisons, pas plus que je n'en puis faire aujourd'hui, n'ayant vu Rachel que dans cette unique et inoubliable soirée.
Inoubliable et inoubliée! Je n'ai qu'à me recueillir un moment pour revoir, par le souvenir, la salle immense à mes yeux d'enfant, la salle étincelante et bondée jusqu'aux frises, et pour
entendre l'orchestre — le Théâtre-Français avait encore un orchestre — brusquement interrompu par le lent et majestueux lever du rideau. Maubant, jeune alors, Maubant, coiffé du casque d'Abner, était en scène avec Beauvallet, dont la voix d'airain faisait sonner les magnifiques vers du rôle de Joad. Mais le début de la pièce fut
I [écouté avec une visible inattention. On atten- <iait le deuxième acte, on attendait Rachel. Enfin, le moment souhaité arriva; Zacharie annonça à Josabeth l'audacieuse entrée de la fille d'Achab [dans le temple; les tuniques blanches des lévites et des jeunes filles du chœur s'envolèrent. Vea! ecce Vea!... et Rachel parut.
C'était bien la terrible reine de Juda. La tête ceinte du bandeau d'or et drapée admirablement dans un costume somptueux et barbare, Rachel s'était courageusement grimée en vieille, et deux grosses nattes de cheveux gris lui pendaient à droite et à gauche du visage. Il se fit un profond, un religieux silence dès qu'elle ouvrit la bouche ; mais il sembla plus complet encore quand elle commença la tirade qui précède le songe :
Prêtez-moi, l'un et l'autre, une oreille attentive.
IOn n'attend pas, sans doute, des souvenirs .'un enfant une critique raisonnée, une analyse
lèbre songe d^oirhalie. Tout ce que je puis dire, c'est que ce morceau, qui ne se présentait alors à mon esprit, ainsi que le récit de Théramène et quelques fables de La Fontaine, que comme une longue et ennuyeuse leçon à apprendre, me parut, interprété par la tragédienne, avoir l'intérêt le plus poignant; c'est qu'autant que je vivrai je pourrai évoquer dans ma pensée la vieille reine hallucinée désignant du doigt, dans le vide, le cadavre de Jézabel dévoré par les chiens, et fixant sur cette vision épouvantable des yeux éperdus, ces yeux noirs et brûlants de Rachel qui brillaient d'une flamme si ardente sous le marbre de son front carré !
L'interrogatoire de Joas ne m'impressionna pas moins, et je me rappelle encore le ton d'hypocrite bonté et le sombre regard de méfiance avec lesquels s'adressait à l'enfant royal, debout devant elle, l'usurpatrice, assise et les mains crispées aux bras de son fauteuil.
Oui, j'ai jadis aimé, adoré le spectacle. En véritable enfant, — je pourrais presque dire, vu l'humble condition dans laquelle je suis né, en
véritable gamin de Paris, — j'ai usé, dans mon jeune âge, plusieurs fonds de culottes de collégien sur diverses banquettes de parterre et de seconde galerie; j'ai accompli l'action, qui me semble aujourd'hui extravagante, de faire queue ; on m'a vu, après trois heures de faction, pénétrer dans la salle du Théâtre-Français, aux anciens (( gratis » du Quinze-Août, avec du pain et du saucisson dans la poche de ma tunique... Heureux temps, où la solennelle minute du lever IBde la toile me faisait passer un frisson de joie dans le cœur.
Le boulevard du Temple existait encore ; mes parents logeaient dans le quartier, et quand, grâce à leur libéralité, j'étais à la tête de quarante sous, « somme considérable pour l'époque », comme on lit dans les historiens, je me rendais, dès six heures du soir, sur le boulevard et je passais en revue cette série de théâtres qui allait du Lyrique au Petit-Lazari. C'était un des coins les plus pittoresques de Paris que ce large trottoir, encombré de boutiques d'oranges en plein vent, égayé parles sonnettes des marchands de coco et sillonné constamment par une foule où vous apparaissait, presque à chaque pas, la
Iface bleue, à force d'être rasée, d'un comédien célèbre.
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devant moi en replis tortueux, celle où je prenais place le plus souvent conduisait au guichet du Cirque-Impérial. On y jouait alternativement des féeries et des pièces militaires ; mais celles-ci avaient surtout le don de m'attirer. Je me sou viens encore avec ivresse des dialogues coupés par la mousqueterie, des piétinements de chevaux et des uniformes noircis par la poudre du Cirque-Impérial. C'était toujours la même histoire, ou à peu près, et il était bien rare que le rideau ne se levât pas d'abord sur une estrade d'enrôlements volontaires, avec les drapeaux au vent, les soldats en pantalons rayés, les conventionnels à panaches et ceints d'écharpes tricolores. Et le jeune premier, qui avait toutes chances de devenir maréchal d'Empire vers le huitième tableau, embrassait sa maman et s'engageait dans la 32® demi-brigade, où sa bonne amie le suivait comme vivandière, et le poltron du village — il y avait toujours un poltron — était gagné par l'enthousiasme universel et partait aussi, afin de devenir un brave à trois poils dans la suite de la pièce.
C'était Colbrun qui jouait ce rôle-là, Colbrun, espèce de Gavroche, spirituel comme un singe et vif comme une anguille. Ils n'ont rien vu, ceux qui n'ont pas vu Colbrun, en fusilier de la ligne, laissé, pendant la retraite de Russie, en
sentinelle perdue dans un (C décor de neige )).
— Pas de bon drame sans un « décor de neige » !
— Le pauvre petit soldat battait la semelle et soufflait dans ses doigts, lorsque les cosaques arrivaient sur leurs haridelles, la lance en avant. Mais le Jean-Jean se transformait tout à coup en lion; il tuait d'abord un Russe d'un coup de fusil, puis il tenait les autres en respect en faisant l'escrime à la baïonnette, et, quand l'un des cosaques lui criait : « Rends-toi! » Colbrun, prophétisant l'apostrophe naturaliste du commandant du dernier carré, s'écriait, avec son accent de voyou de Paris :
(( Si j'étais le général Cambronne, je sais bien ce que je vous répondrais! »
C'était un effet considérable!
Quant à la vivandière d'alors, qui, comme toutes les vivandières du Cirque, faisait preuve d'une vertu peu vraisemblable et ne manquait pas de chanter, dans le cours de la soirée, une ronde reprise en chœur par toute la figuration, c'était une belle fille nommée Eudoxie, qui est devenue depuis, m'a-t-on assuré, la légitime épouse d'un vaudevilliste. Triste fin pour la superbe personne qui troublait mes rêves d'adolescent et qui me faisait éprouver toutes les tortures de la jalousie quand un hussard rouge, en bottes à mille plis, lui prenait la taille et
la baisait sur le cou, au moment oii elle avait les mains occupées à lui verser un verre de rogomme.
Mais tout cela n'était que l'accessoire, la bagatelle. Le vrai drame, c'était la guerre, c'était la fabuleuse aventure de cet empereur qui a paru, dans notre histoire, rapide et brillant, comme l'éclair d'un coup de canon. Coiffé d'un petit chapeau, drapé dans la légendaire redingote, il arrivait sur son cheval blanc et s'arrêtait devant le trou du souffleur, suivi de son escorte de mameluks et de maréchaux chamarrés d'or. L'illusion était complète. Ce n'était pas Taillade, ce n'était pas Maurice Coste qui nous jetait d'une voix saccadée quelques lambeaux des "Bulletins et du zMémorial; c'était l'empereur en personne, c'était Napoléon lui-même ! Que de fois je l'ai vu, dans les tableaux successifs des pièces du Cirque, maigre général aux longs cheveux plats, montrant du doigt les Pyramides à ses grenadiers d'Egypte, ou César à la large face pâle, à cheval sur une chaise, devant un feu de bivouac, et roulant distraitement un boulet sous sa botte de soldat!
Avec lui, défilaient ses lieutenants, son étatmajor de héros, les Diomèdes et les Idoménées de l'Iliade moderne. C'était le fidèle Lannes sur sa civière, le soir d'Essling; c'était Murât,
paré comme un danseur, jetant son gant pour marquer l'endroit où l'on dresserait sa tente; c'était Masséna au siège de Gênes, dans une pièce dont le titre : V Enfant chéri de la Victoire, ronfle encore à mes oreilles.
Il y avait, je m'en souviens, une situation superbe dans ce siège de Gênes. On n'avait plus de vivres, on mourait de faim, lorsqu'un parlementaire était introduit. Ce devait être le traître de la chose, rôle qui était invariablement confié au fameux Jenneval.
« Capitulez, disait l'Autrichien. Nous. savons que vous êtes à bout de ressources. »
Mais Masséna protestait :
(( Vous vous trompez. Nous ne manquons de rien... Qui est-ce quia faim, ici? »
Et, s'adressant à une vieille moustache :
(( Parle franchement, toi... As-tu faim?
— Non, mon général, » répondait d'une voix faible le vétéran.
Et il s'évanouissait, tombant d'inanition. Riez, si vous voulez; le coup de théâtre était énorme.
Hélas! toutes ces belles choses ont disparu. Je ne verrai plus la Grande Armée, représentée par deux ou trois pelotons de voltigeurs, piétiner sur place en marquant le pas, tandis qu'une toile mobile déroulait, au fond du théâtre, le pa-
norama de l'Allemagne ou de l'Italie; je n'assisterai plus à ces conseils de guerre, tenus dans un « décor d'attente )), où les mots d'infanterie, de cavalerie et d'artillerie vibraient assez fort pour couvrir le bruit du travail des machinistes préparant le changement à vue. Plus d'empereur mettant le pied à l'étrier et saisissant à pleine poignée la crinière de son cheval en s'écriant :
(c J'entends le canon de Duroc! »
Plus de généraux engoncés dans leurs cravates, avec des favoris en crosses de pistolets ! Plus de grognards décorés sur le champ de bataille! Plus de cantinières se battant au sabre pour défendre l'aigle! Plus de tambours battant aux champs dans la fumée, à la chute du rideau ! Tout cela serait, maintenant, suranné, vieilli, passé de mode. Vieux habits! vieux galons! Soit. Mais ils me rappellent l'héroïque défroque de bronze qui se dresse sur le socle de la place Vendôme, et je suis heureux de leur donner ici un mélancolique regret.
Je l'ai vu aussi, je l'ai entendu, je l'ai applaudi à me peler la paume des mains, le grand acteur,
le Napoléon des planches, Frederick Lemaître! Certes, je n'ai pu assister qu'à sa décadence; déjà l'édifice était en ruines, mais en ruines du plus magnifique aspect, de la plus grande tournure. Le vieux cheval de sang était couronné des deux genoux; mais, quand il sentait l'éperon, il partait encore d'un furieux galop. Songez donc! Je parle d'il y a longtemps, lorsque Frederick reprit à l'Ambigu — je ne sais plus au juste sous quelle direction, mais il me semble que c'était celle de Chilly — toute une série de ses rôles à grand succès : Trente oAns ou la Vie d'un Joueur, TDon César de ^Ba^an, la T)ame de Saim-Trope\, le Vieux Caporal. Il était déjà bien cassé, le pauvre Frederick; mais, allez! les morceaux étaient bons. Je ne le revis qu'assez longtemps après, dans ce Crime de Faverne, grossière machine charpentée à coups de hache par Théodore Barrière, qui a tant galvaudé et gâché ses puissantes qualités d'homme de théâtre; et Frederick me parut encore admirable dans les quelques scènes du notaire Séraphin. Mais cette dernière impression est moins vive dans ma mémoire que les anciennes. Êtais-je devenu plus blasé, plus difficile? Bien plus probablement, c'était Frederick qui avait encore vieilli davantage, qui avait descendu quelques degrés de plus de la vie effrénée, de la vie d'excès et de bohème, où il s'est lentement et
continuellement abîmé! Sa voix, surtout, cette voix qui fut toujours pleine de « trous », mais dont j'ai encore pu entendre les derniers éclats, était perdue tout à fait; cela tenait du hoquet, du sanglot, du râle; on n'entendait presque plus rien, et le malheureux homme, qui avait la conscience de son impuissance à cet égard, faisait, pour parler, des efforts douloureux toujours, parfois horribles même, et ne pouvait plus manifester son génie que çà et là, par un geste étonnant, une trouvaille de pantomime, où cet artiste damné savait encore mettre un peu de sublime.
Pour une raison ou pour une autre, mes souvenirs sur Frederick Lemaître dans le Crime de Faverne sont moins enthousiastes et aussi plus confus que ceux des reprises de l'Ambigu. Parlons donc de ces derniers, — non de tous, car il me faudrait parler jusqu'à demain, — mais de quelques-uns, de Frederick dans le Vieux Caporal, par exemple.
La pièce, vulgaire besogne de d'Ennery, est quelconque, et son plus grand mérite consiste dans l'invention d'un personnage qui devient muet pendant trois actes; car, dès lors, Frederick commençait à perdre sa voix. Depuis plusieurs années déjà, il n'avait plus une dent et portait un râtelier complet qui le gênait fort. Il ne pou-
vait s'en passer, cependant, pour parler distinctement. On raconte qu'un jour, en pleine scène, ce râtelier lui tomba de la bouche. Mais, sans se troubler, improvisant aussitôt une petite pantomime, le vieil acteur ramassa l'appareil sans que le public s'en aperçût, en relevant son mouchoir négligemment jeté à terre; puis, feignant de s'essuyer le visage, il remit le râtelier à sa place, avec un geste merveilleux de grâce, d'adresse et d'agilité.
C'était donc une idée excellente de lui confier un rôle de muet, et ses faiseurs ordinaires la mirent bien vite à exécution. Pourtant, Frederick avait encore un peu à parler dans le Vieux Caporal, notamment au prologue, où il chantait même — avec quelle aphonie lamentable! — une petite chanson.
Ce qui était superbe, par exemple, dans ce prologue, c'était l'entrée de Frederick en grande tenue de caporal des grenadiers de la garde impériale. Jamais grognard, tiré par l'oreille et appelé par son nom à la parade par le grand Napoléon, n'a mieux porté le haut bonnet à poil, les grandes guêtres noires, l'habit bleu étoile de la croix d'honneur et traversé par les buffleteries blanches, les vieilles épaulettes rouges, le sac et la giberne, portés très bas; jamais vieux de la vieille, ayant fait toutes les étapes de Toulon
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à Waterloo, n'a été plus à son aise dans ce fameux uniforme et n'a plus légèrement manié le fusil de munition. Frederick, en caporal de grenadiers, évoquait et symbolisait toute la Grande Armée. L'apparition seule du comédien donnait la mesure de son art consommé du costume et de la composition. Le vieux caporal de Frederick aurait pu être signé Charlet.
Tout de suite, il y avait une scène charmante.
On confiait au vieux caporal une enfant, une petite fille de trois ou quatre ans, lorsque, soudain, pif! paf! la fusillade éclatait. Aux armes! On rompait les faisceaux; et le brave homme, fort empêtré, mettait l'enfant sur son dos, à cheval sur son sac, et commençait à tirailler sur les Autrichiens, se retournant, entre chaque coup de feu, vers la petite et lui recommandant de se bien tenir.
Tout à coup, les ennemis font un feu de bataillon, et le bonnet à poil du vieux caporal est renversé par une balle, — par une balle qui a dû tuer l'enfant. Cette horrible crainte se peignait sur le visage de Frederick; il détournait la tête avec lenteur, osant à peine regarder par-dessus son épaule. Mais la petite fille n'avait pas été atteinte, et, joyeuse, sans se douter du danger couru, elle tirait la moustache de son ami, dont les yeux s'emplissaient alors de larmes de joie.
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Jamais je n'ai vu physionomie d'acteur exprimer deux sentiments opposés avec autant de force et de mobilité que la physionomie de Frederick dans cette scène. Il y a près de quarante ans de cela, et je n^ai qu'à fermer les yeux, à l'heure qu'il est, pour revoir le prodigieux artiste.
Mais, où il triomphait, c'était dans la grande scène muette.
La situation imaginée par le dramaturge ne manquait ni d'ingéniosité ni de pathétique. Fait prisonnier en Russie et longtemps retenu dans les mines de sel de la Sibérie, le vieux caporal parvenait enfin à s'évader et revenait en France, après mille misères. Là, il n'avait qu'un mot à dire pour confondre un traître quelconque et réparer je ne sais plus quelle injustice. Mais, au moment où le pauvre voyageur arrive dans son village, un scélérat glisse un rouleau de louis dans son sac et lui dérobe ses papiers ; puis on l'accuse de vol, et, dans son saisissement, le vieux caporal est frappé d'une paralysie de la langue. Comment faire maintenant pour révéler le secret? Le vieux caporal est muet et, naturellement, ne sait pas écrire; car, s'il avait su écrire, il serait devenu depuis longtemps maréchal de France. Il ne lui reste que le langage des muets, le geste et la physionomie; ils lui suffiront. Et alors Fré-
dérick jouait une scène inoubliable, où il racontait, par la seule puissance de la pantomime, la campagne de Russie, sa captivité dans les mines, son évasion, son long voyage de mendiant à travers l'Europe, tout cela mêlé à une sombre histoire d'enfant perdu, d'héritage détourné, à une intrigue très compliquée de mélodrame, que le muet trouvait pourtant moyen de faire comprendre.
Frederick n'a peut-être jamais été plus beau, plus complet que dans cette scène. Tout le servait : son visage ravagé et labouré de rides, sa bouche tombante, son front à moitié chauve sous le désordre de ses cheveux gris. Il offrait la figure même de la souffrance. Son costume aussi était un chef-d'œuvre. Drapé dans une capote en lambeaux et chaussé de souliers boueux dans de vieilles guêtres grises, il roulait entre ses doigts un bonnet de police pourri; et les journées de marche dans la neige et sous la pluie, les sommeils dans la paille des granges, toutes les fatigues du vagabond, étaient écrits dans ses éloquents haillons. Je n'ai rien vu, je n'espère plus rien revoir de si grandiose et de si tragique.
... Mais, encore une fois, j'écrirais des pages et des pages si je voulais jeter seulement quelques croquis à la plume de Frederick dans les
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rôles où je Tai admiré. Rappelons seulement, pour ceux qui ont pu voir ce comédien si puissant et si varié, son regard d'épouvante dans la Vame de Saim-Tropey quand il voyait, en regardant dans une glace, sa femme lui verser du poison; rappelons aussi le geste ample et royal avec lequel il se couvrait, au dénouement de Don César de TSaian, en s'écriant :
(( Et, moi, je suis le roi d'Espagne! »
Rappelons surtout le poème de misère qu'il exprimait d'un seul regard, au dernier acte du Joueur, lorsque, ramassant un morceau de pain et le mettant dans sa besace, il disait, avec des larmes dans la voix :
(( Pour ma famille ! »
J'écris ces lignes avec ivresse, hélas! et elles n'auront aucun sens pour la plupart de mes lecteurs. Triste destinée que celle du comédien, qui meurt tout entier!...