L'ODEON. — LE LYCÉE SAINT-LOUIS
Les reprises de VHonneur et VcArgem, c'est encore un de mes plus lointains souvenirs.
Je passais alors, plusieurs fois par jour, près de rOdéon, pour aller au lycée Saint-Louis, dont je suivais les cours en qualité d'externe libre, et mes yeux étaient aveuglés par le jaune potiron des affiches (format double colombier) dont le théâtre se pavoisait pour la circonstance et sur lesquelles étincelait, en gros caractères de vedette, le nom prestigieux de Laferrière. C'était un grand succès de pièce et d'acteurs, et le portrait du principal interprète triomphait à l'étalage de M""^ Gault et de Masgana, les libraires de l'Odéon d'alors. Ces gravures en taille-douce lui
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donnaient toujours vingt ans, à ce beau Laferrière, né « vers la fin du siècle dernier », selon le Dictionnaire des Contemporains; il apparaissait debout, dans une attitude héroïque, lançant vers le ciel le regard fatal du premier rôle, les boucles de sa chevelure savamment dérangées par le coiffeur, le corps moulé dans l'habit boutonné et dans le pantalon collant à sous-pieds des anciens Gavarnis.
Je devais le voir en personne quelques années plus tard, cet acteur dont l'image byronienne avait si souvent arrêté mes flâneries de collégien dans le vent coulis des galeries de l'Odéon, et je devais perdre un peu mes illusions sur son compte. Il jouait, alors, dans une reprise de la Conscience, d'Alexandre Dumas, et, décidément, c'en était fait de son inamovible jeunesse. L'œil était encore brillant et lançait convenablement le défi à la destinée; les jambes aussi pouvaient supporter encore l'indiscrétion du collant gris perle et de la botte à cœur; mais les moustaches et les cheveux étaient trop noirs, du noir dur et cru des teintures; le fard ne réchampissait plus qu'imparfaitement les rides et les pattes d'oie, et les gestes, raides et saccadés, ressemblaient à ceux des marionnettes.
Mais, à l'époque des belles et tructueuses reprises de l'Honneur et VoArgent, Laferrière était
encore le superbe, l'irrésistible Adolphe, et les séductions de sa personne et de son talent étaient, à coup sûr, pour beaucoup dans le succès inépuisable de la comédie. A quatre heures, lorsque je sortais du collège et que je repassais sous rOdéon, les barrières de bois destinées à contenir la ce queue » étaient déjà établies, et les titis dînaient là de pain et de cervelas, en attendant l'ouverture des bureaux. Il y avait un frémissement parmi ce petit monde, lorsque passait sous la galerie, se dirigeant vers l'entrée des artistes, une autre célébrité du lieu, le comédien Tisserand, qui jouait, dans la pièce de Ponsard, le rôle de Rodolphe le raisonneur. Il était aussi très aimé dans le quartier, celui-là, et les boutiquiers de la rue de l'Ancienne-Comédie connaissaient tous son visage sévère et ses sourcils circonflexes. Encore un dont le souvenir me rend mes premières impressions d'adolescent au théâtre, impressions si vives, si profondes et dont j'étais alors tellement avide que je m'installais, l'un des premiers, au premier rang du parterre, le menton sur mes bras croisés et appuyés sur la balustrade, à cette heure où la rampe n'est pas allumée et où le crépuscule des soirs d'été, pénétrant par les fenêtres du cintre, fait pâlir les lumières du lustre.
Tisserand! L'ai-je entendu assez de fois, dans
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les comédies à tendances, tonner contre les mœurs du siècle et faire ronfler les tirades vertueuses! Car c'était sa spécialité, et, pour ajouter encore à la sympathie qui s'attache à ce genre de rôles, l'habile homme avait soin de se draper dans une ample redingote, de se coiffer d'un chapeau à larges ailes, de laisser tomber sur son cou les cheveux épars d'une perruque blanche, et de se faire, en un mot, (( une tête à la Béranger ». Il excellait aussi dans les vieux médecins, qui, tous, sont — au théâtre — invariablement bons^ spirituels et sceptiques, et nul ne savait mieux que lui, en tâtant le pouls à la jeune première, pâmée dans son peignoir de phtisique, au cinquième acte, lever les yeux au ciel et prononcer ces mots, dans un aparté douloureux : (( L'agonie approche. »
Tout cela me rajeunit. Je revois, avec mes yeux éblouis de la quinzième année, l'ancien jardin du Luxembourg, la Velléda parmi les lilas, au fond de la pépinière, les vieux messieurs à cannes de jonc, avec un bout de mouchoir à tabac qui leur pend par derrière, rangés en cercle
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autour du fameux horticulteur Hardy, qui, le sécateur en main, fait son cours sur la taille des poiriers; je revois l'antique rue de la Harpe, escarpée comme un chemin de montagne, et les étalages des bouquinistes où je commençais à me mettre au courant de la littérature contemporaine, en louchant dans les livres non coupés, comme dit Jules Vallès dans son 'Bachelier, et la place Saint-Michel, avec sa station de fiacres et sa fontaine vermiculée à la Louis XIV, portant sur son fronton ce distique latin de Santeuil :
Suh hoc monte sacro reserit sapientia fontes ; Ne tamen hanc purae respue fontis aquain.
J'évoque aussi le vieux collège Saint-Louis, sa triste cour d'hôpital, plantée d'arbres chauves et rabougris, dont, à l'automne, les (( potaches y> faisaient sécher les feuilles mortes, pour les rouler en cigarettes et les fumer dans les coins; et les attentes des matins d'hiver, à la porte au fond d'une cour, rue Monsieur-le-Prince, où les externes, leurs livres sous le bras, battaient la semelle deux par deux pour se réchauffer les pieds et mangeaient des gâteaux de la veille et de l'avant-veille, ce rossignols )) des pâtisseries d'alentour, qu'une pauvre bonne femme nous vendait deux sous la pièce.
Mes professeurs, parmi lesquels on trouvait
beaucoup de vieilles gens, étaient tous très respectueux des traditions, grands observateurs des formes; ils faisaient leurs cours la toque sur la tête et drapés dans la robe noire. On cultivait avec amour le vers latin; le Jardin des T{acines grecques fleurissait encore.
Je n'évoque point ces choses disparues pour les railler, croyez-le bien. Elles avaient beaucoup de bon. Ces vieux maîtres, aux manières surannées, étaient pleins de bonté paternelle. Si j'ai encore quelques bribes de grec dans un coin de la mémoire, c'est que j'ai su par cœur mes décades; et c'est peut-être pour avoir inutilement c pioché )) mon Gradus et fait de détestables vers latins que j'ai fini par me décider, comme dit Pancrace dans le zMariage forcé, pour la langue vulgaire et maternelle, et que j'ai écrit en vers français.
Dans ce milieu patriarcal, mon enfance s'est écoulée. Externe paresseux, mais un peu excusable d'être paresseux, parce que j'étais un enfant débile et maladif, je venais, deux fois par jour, au lycée, ayant à peu près fini mes devoirs; mais, toujours en retard, je ne savais pas mes leçons et je promettais à mes parents de les apprendre en traversant le Luxembourg. L'intention était bonne, mais le jardin était délicieux et invitait à la flânerie. Il y avait là, au prin-
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temps, de si beaux feux d'artifice de fleurs, et, à l'automne, de si merveilleux couchers de soleil derrière les arbres dépouillés! Ah! le Luxembourg a bien nui à mes études ! Les étalages des bouquinistes leur ont aussi fait beaucoup de tort. On en trouvait partout, des casiers bondés de livres, dans ces antiques ruelles du Pays Latin; et c'est là que j'ai feuilleté, que j'ai lu les poètes, tous les poètes; car alors je n'avais que les joies de l'enthousiasme, et pas encore les tristesses du goût. Bref, j'arrivais au lycée avec l'éblouissement de vingt vers de Victor Hugo ou d'Alfred de Musset, admirés à la hâte dans un volume entre-bâillé, ou avec une branche de lilas o: chipée » à la Pépinière et écrasée entre les pages de ma grammaire de Burnouf. Mais, lorsque j'étais en classe et qu'on me priait de décliner mon verbe grec ou de passer au tableau, plus personne! Je gardais le silence d'un cancre! Et M. Pierron, le bon traducteur des tragiques grecs, qui m'estimait quand même, à cause d'une ode d'Horace, 0 fons 'Blandusiœ, splendidior vitro, traduite un jour par moi en vers passables, levait les bras au ciel en disant : (( Ah ! si vous vouliez ! » Et notre savant professeur de mathématiques s'écriait, avec une conviction profonde et un fort accent du Midi : « Mon povre monsieur Coppée, il vaudrait
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mieux pour vous n'avoir pas fait votre première communion que de ne pas savoir la géométrie! » Je me souviens même qu'un jour un exemplaire du l{oi s'amuse me fut confisqué par cet homme digne et excellent, mais rebelle aux Muses, qui me prédit une destinée épouvantable, que terminerait, selon toute vraisemblance, la mort sur l'échafaud.
Un pareil scélérat devait naturellement accueillir avec enthousiasme l'idée de se mettre du fard et de monter sur les planches ; et lorsque la mère d'un de mes jeunes amis offrit son appartement et — grave imprudence ! — une partie de sa garde-robe pour jouer (Athalie, je réclamai et obtins un rôle. Au fond, j'eusse préféré zMarion Velorme ou les zMarrons du Feu à la docte et vénérable tragédie de Racine; mais la distribution de la pièce satisfit du moins mes goûts pervers, car je fus chargé du personnage de Mathan, le sacrilège prêtre de Baal.
Je ne peux m'empêcher de sourire, encore aujourd'hui, en me rappelant cette représentation. Les jupons et les peignoirs de la maîtresse de la maison avaient été mis au pillage, et, drapés dans tout ce calicot, coiffés de tiares, de bandeaux et de casques en papier doré, mais montrant leurs bas de coton bleu et leurs gros souliers à clous de potaches, une douzaine de
garçons de treize à quatorze ans s'agitaient, leur brochure en main, dans une salle de bain transformée en foyer des artistes. La porte de cette chambre, unique coulisse, donnait accès sur la scène, faite de quelques planches posées sur deux tréteaux et illuminée par une douzaine de bougeoirs. C'est là que fut massacrée oAthalie, plus cruellement que dans les farouches vendredis de l'antique Odéon ou que dans les sinistres matinées de M. Ballande. Deux rôles cependant furent assez bien tenus : celui du grand-prêtre et celui de la reine de Juda. Quant à moi, chargé du rôle de Mathan, je fus exécrable, et lorsque je déclamai, avec un ton de scepticisme railleur que je jugeais du meilleur effet, les fameux vers :
Ami, peux-tu penser que d'un zèle frivole Je me laisse aveugler pour une vaine idole, Pour un fragile bois que, malgré mon secours, Les vers sur son autel consument tous les jours...
Nabal, mon confident, m'éclata de rire au nez, sans respect pour ma haute dignité ecclésiastique. C'est même sans doute à cet échec que je dois de ne pas m'être laissé entraîner vers la séduisante carrière du théâtre. Peut-être, sans cet accident, serais-je aujourd'hui sociétaire à part entière dans l'illustre maison de la rue de
Richelieu, au lieu de traîner l'existence précaire et contentieuse de l'homme de lettres. — Mais mon professeur de géométrie avait raison : j'ai mal tourné!
Puisque, malgré la gravité du sujet, je m'égaye un peu à propos à'cAthalie, qu'on me permette de conter ici une anecdote assez peu connue.
C'est un vers de la tragédie sacrée de Racine qui a fermé à Théophile Gautier les portes de l'Académie française.
L'excellent poète venait de poser sa candidature pour la deuxième ou troisième fois. Tous les obstacles étaient à peu près levés, toutes les hésitations étaient presque vaincues; il ne restait plus à corrompre que deux ou trois classiques endurcis, que le légendaire gilet rouge de la première à^Hernani, agité dans leurs souvenirs, affolait comme des taureaux de combat. L'un des « quarante » invita ces derniers récalcitrants à dîner avec Théophile Gautier, les assurant qu'ils trouveraient en lui, malgré sa chevelure mérovingienne, un lettré savant et délicat.
un érudit capable, en un mot, de combler à lui seul le puits sans fond du Dictionnaire.
Or Gautier, parfait homme du monde quand il le voulait, laissait quelquefois reparaître le rapin qu'il avait été jadis. Quelque chose restait en lui de l'ancien élève de Rioult, et il ne résistait pas toujours au plaisir innocent d'une charge d'atelier, d'une farce même rabelaisienne.
Le dîner eut lieu et se passa d'abord à merveille. Gautier éblouit les convives par cette conversation aussi brillante, aussi imagée, aussi correcte que le style de ses livres, et qui lui faisait dire par ses intimes, l'invitant à la causerie :
« Théo, fais-nous un article. »
Mais, en prenant le café, entre hommes, l'un des Immortels entreprit le pauvre Gautier; il lui reprocha son passé, lui récita des pages entières du Cours de Littérature de La Harpe, et le traita un peu en petit garçon. Le poète, très bénévole de sa nature, le laissait dire.
Enfin, le vieillard s'exalta :
(( Comment, monsieur Gautier, vous avez osé attaquer Racine!... Racine, l'Euripide français, l'auteur à'oAthalie, de ces vers admirables...
Et il déclama la première scène de la pièce jusqu'au distique :
Du temple orné partout de festons magnifiques Le peuple saint en foule inondait les portiques.
Gautier était impatienté; il n'y put tenir.
« Oh ! les malpropres ! dit-il avec son flegme olympien... Inonder les portiques... Cela prouve, monsieur, que la police du temps était bien mal faite. y>
Cette plaisanterie, que le bon Gautier aurait peut-être dû réserver pour le Carnaval, indigna l'académicien; il s'en souvint au jour de l'élection. Et c'est pourquoi l'un des plus grands écrivains de ce temps ne s'est assis, comme Balzac et comme Dumas père, que sur le quarante et unième fauteuil.