‹ Souvenirs d'un parisienChapitre 8 sur 29 · BOBINO. — LE CAFÉ DU THÉÂTRE · texte numérisé non relu

BOBINO. — LE CAFÉ DU THÉÂTRE

En ce temps-là, — vers 1865, — quelques poètes chevelus avaient pris l'habitude de se promener, à la mode péripatéticienne, par les belles soirées d'été, dans les allées du Luxembourg. Ils y causaient entre eux d'art et de littérature, se disaient à demi-voix leurs vers les plus récents et assistaient à l'éclosion des premières étoiles, tandis qu'au loin, dans la profondeur des quinconces, éclatait le mélancolique accord des tambours et des clairons qui sonnaient la retraite. Les jeunes amis restaient le plus tard possible dans le beau jardin, à contempler les astres et à réciter des odes ou des sonnets, dans le parfum des fleurs exhalé par la nuit. Mais enfin les

soldats du poste du Sénat — c'étaient souvent des voltigeurs de la garde, dont on ne voyait dans l'ombre que les guêtres blanches et les passementeries jaunes — chassaient devant eux les retardataires en criant : (( On va fermer )), et les rimeurs, sortant du Luxembourg par la porte de la rue de Fleurus, se réfugiaient autour des tables du café de Bobino.

Car Bobino, ou, pour parler plus officiellement, le théâtre du Luxembourg, existait encore à cette époque, et pour quelques-uns d'entre nous, pour les Parisiens, c'était un souvenir d'enfance. Quant à moi personnellement, j'en avais fait jadis mes galeries, du temps que ma famille logeait rue de Madame et que j'étais un externe fort médiocrement noté du lycée Saint-Louis. Ce fut dans cet humble établissement, que fréquentaient seulement quelques étudiants et les petits bourgeois du quartier, que je m'initiai aux beautés de l'ancien mélodrame en trois actes, depuis longtemps abandonné parles autres scènes, mais auquel Bobino était resté fidèle, et du dramevaudeville, genre également aboli, bien qu'un peu moins antédiluvien. Heureux âge de naïveté littéraire oii je me régalais de la prose des Ducange et des Caignez, où je goûtais les couplets des frères Cogniard!...

Mes parents quittèrent le quartier, et je n'eus

plus de rapports avec Bobîno que plusieurs années après, quand je devins un habitué du café du théâtre, un membre du petit cénacle de poètes qui achevaient là leurs soirées d'été. Bobino avait changé comme moi. Maintenant on y jouait des revues, dues à la plume féconde de feu Saint- Agnan Choler, où des petites femmes montraient leurs jambes et chantaient des rondeaux au verjus. J'avais perdu, en matière de spectacles, mon innocence d'autrefdis. L'ancien collégien en souliers à cordons et en pantalons trop courts était devenu un jeune romantique de la dernière heure, qui portait des gilets de velours noir boutonnés jusqu'au menton et laissait tomber sur son collet une chevelure suffisamment mérovingienne. Vous comprenez bien qu'un gaillard qui savait par cœur tout Baudelaire et tout Théophile Gautier et qui grossissait dans l'ombre le manuscrit de son premier volume de vers se souciait assez peu des couplets de facture de Gare l'Eau! ou de Cocher, à 'Bohino! pièces qui furent néanmoins plusieurs fois centenaires. Il en est un, pourtant, un couplet de Gare VEau! qui s'est gravé dans ma mémoire en caractères ineffaçables et qui avait un tel succès que tous les spectateurs le fredonnaient, en venant se rafraîchir dans les entr'actes, près de la table des poètes.

Voici ce couplet dans son intégralité :

Il a tant plu Qu'on ne sait plus Dans quel mois il a le plus plu.

C'est superflu ; Mais, au surplus, S'il eût moins plu, Ça m'eût plus plu.

Ce refrain fantaisiste, qui satisfaisait mon impérieux besoin de rimes riches et de belles assonances, n'était-il pas fait pour me séduire?

Le pauvre Bobino a disparu! Disparu aussi le café du théâtre où, par les nuits de juin fourmillantes d'étoiles, j'ai vécu de si douces heures avec mes amis, alors pleins de rêves et d'illusions comme moi !

Le vieux Paris n'est plus ; la forme d'une ville Change plus vite, hélas ! que le cœur d'un mortel !

Qu'il me soit permis, du moins, de donner un souvenir ému à ce coin de Paris où la flânerie me mène encore bien souvent, et que je ne revois jamais sans qu'il me monte au cerveau un cordial effluve de jeunesse.

yO SOUVENIRS D UN PARISIEN

Une fois la grille du Luxembourg fermée, ce bout de la rue de Fleurus devenait une sorte d'impasse très silencieuse, car elle ne menait plus nulle part et il n'y passait point de voitures, et très gaie, grâce à deux cafés lumineux, avec leurs tables en plein vent, sous des arbres grêles. Deux poètes, tendrement unis par une amitié d'enfance, Albert Mérat et Léon Valade, avaient adopté les premiers cet endroit intime, où le moindre vent qui soufflait apportait la fraîche odeur du jardin nocturne. Attirés par eux, beaucoup d'autres y vinrent, tous plus ou moins poètes, littérateurs, artistes. Ils s'y livraient à de longues causeries, seulement interrompues par la sortie du public de Bobino pendant les entr'actes, ou quelquefois par la collecte d'un guitariste bohème, avec de longs cheveux gris sous un vieux feutre, qui faisait le tour des groupes de consommateurs, en agitant trois ou quatre sous dans un gobelet d'étain.

C'est là que j'ai vu pour la première fois celui qui n'était alors que l'auteur des cAmoureuses, Alphonse Daudet, avec son joli et fin profil de

chèvre sous sa chevelure embroussaillée; et Paul Arène, et Jean Aicard, — car la conquête de Paris par les gens du Midi commençait déjà. André Gill y parut aussi dans son auréole de caricaturiste politique, André Gill, beau blond à la moustache conquérante, qui ressemblait alors au portrait de Van Dyck par lui-même, qui est au Louvre. Célèbre déjà, Gill avait une vanité pleine de bonhomie, dont il riait tout le premier. Un jour, il me raconta qu'il était allé voir, pour je ne sais plus quelle affaire, Timothée Trimm, alors dans toute sa gloire populaire, avec qui il espérait traiter de puissance à puissance.

André Gill arrive et frappe à la porte.

(( Qui est là? demande une voix impatientée.

— André Gill.

— Connais pas.

— Vous êtes le seul! D répond le dessinateur sans se troubler; et il part pour ne plus revenir.

Hélas! beaucoup sont morts de tous ces joyeux camarades connus par moi au café de Bobino! Charles Bataille, sourd et exalté, qui avait publié des vers et des romans, qui avait fait représenter plusieurs pièces et que nous considérions comme un grand homme; Glatigny, le comédien-rimeur, sorte de Gringoire moderne vêtu de l'habit bleu à boutons de métal avec

lequel il avait joué en province le rôle du père dans Héloïse Taranquet, et qui venait nous réciter quelques strophes avant de partir pour une nouvelle tournée; et ce pauvre Jean du Boys, mort fou, du Boys qui, manquant de feu en hiver, allait écrire sa « copie )> dans un fauteuil d'orchestre de rOdéon, les jours de spectacle classique, pour avoir chaud et être tranquille! Et d'autres encore, qui n'ont pas même eu le temps de faire un peu de bruit autour de leur nom.

Les frères Gros — les Gros, comme nous disions — comptaient parmi les plus fidèles habitués. Il y avait d'abord le docteur Antoine Gros, médecin et poète, qui persécutait tout le monde avec le plessimètre de Piorry, et le statuaire Henri Gros, l'auteur des belles cires polychromes.

(( Antoine ausculte et Henri sculpte, -» disait un triolet de Valade.

Et il y avait aussi leur frère, Gharles Gros, qui inventa depuis lors le (( Monologue », mais que nous ne connaissions dans ce temps-là que pour un fin poète et un savant excentrique, cherchant un procédé de fabrication du diamant, comme le Van Glaës de Balzac, et un moyen de communication interastrale.

Avec les Gros venait l'étrange Gabaner,

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pauvre diable plein de fierté et de conviction, qui parfois nous entraînait tous dans quelque atelier de peintre du voisinage et s'installait devant une vieille épinette pour nous jouer sa fameuse composition : le Taré. Les paroles et la musique, dont il était l'auteur, devaient exprimer la satisfaction grave et recueillie d'un homme très gourmand qui vient de manger un bon pâté, et je me rappelle encore les deux premiers couplets :

Ah ! décidément, ce pâté Est délicieux. De ma vie Je n'en ai, je le certifie, Mangé qui fût mieux apprêté.

Allez faire A la pâtissière Mon sincère compliment.

Excellent! Excellent!

Le dernier que l'on m'apporta Était aussi très bon, sans doute; Très bon ! et surtout la croûte ; Mais j'aime mieux celui-là.

Allez faire A la pâtissière Mon sincère compliment.

Excellent! Excellent!

Sur ces vers d'une folle platitude, Cabaner avait composé un air à porter le diable en terre, une mélodie plus solennelle qu'une fugue de Bach; et il la chantait avec une gravité d'aliéné

dont le comique était irrésistible. J'ignore ce qu'est devenu cet être falot, qui tint longtemps le piano dans un minuscule café-concert de l'avenue de La Motte-Picquet; mais ses haillons portés avec décence, son terrible accent montalbanais et son visage de Christ conservé dans l'esprit-de-vin ne sortiront jamais de mon esprit, et je ne crois pas qu'une créature aussi fantastique soit jamais sortie du cerveau d'Hoffmann, d'Edgar Poe ou d'Achim d'Arnim.

Des gens mieux équilibrés que l'auteur du Taré s'asseyaient, d'ailleurs, sur les banquettes de velours fané du café de Bobino. Sans parler des politiciens de l'avenir, j'ai vu défiler, dans ce coin perdu de la rive gauche, un bon nombre des célébrités d'aujourd'hui, et j'y ai formé de précieuses et sûres amitiés.

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