CATULLE MENDÈS ET LE PARNASSE
Le souvenir me transporte dans le petit rezde-chaussée de la rue de Douai, où demeurait Catulle Mendès, vers 1865.
Un appartement de garçon. Deux pièces : la chambre à coucher et le salon, transformé en cabinet de travail. C'est à peu près meublé; il y a, aux murailles, le a Bon Samaritain )), très esrrange eau-forte de Bresdin, et quelques bizarres aquarelles de Constantin Ghuys. Sur les rayons dégarnis de la bibliothèque, épars, mêlés à un Hugo et à un Balzac dépareillés, courant l'un après l'autre, des livres de vers de 1830 et d'hier, le volume d'un ami à coté d'un (( roman-
tique )) presque introuvable, VoAvril, tMai, Juin, de Valade et Mérat, tout près du rarissime Gaspard de la ^T^it, d'Aloysius Bertrand, ce père, cet inventeur du poème en prose. Il viendra du monde, ce soir. On a allumé la lampe — il y a toujours une lampe chez le plus pauvre poète — et toutes les bougies qu'on a pu ; et Covielle, le petit domestique, vient même de disposer ce qu'il faut pour le thé.
Covielle, c'est un voyou du boulevard des Batignolles qui, à quatorze ans, a déjà fait le tour du monde en qualité de mousse et qui, tout récemment, servait de pitre au marchand de poil à gratter de la place Clichy. Son vrai nom? On le sait peut-être aux Enfants-Trouvés et aux Jeunes-Détenus. Mais Catulle Mendès a un jour recueilli ce gavroche par charité, en a fait son groom et l'a baptisé Covielle, en souvenir des farces de Molière. Demain, profitant d'une absence de son maître, il s'enfuira, après avoir vendu la pendule et mis les deux matelas au Mont-de-Piété; mais, aujourd'hui encore, il est fidèle; il essuie les tasses, fait chauffer l'eau et coupe en tranches égales le baba; car on attend des poètes, des camarades.
Les voici. Ils arrivent l'un après l'autre; aux patères de l'antichambre ils suspendent chapeaux et mac-ferlanes (nous sommes en 1865 !),
et chaque nouveau venu serre la main du maître de la maison et d'une belle personne en robe rouge, qui fume des cigarettes, étendue sur le canapé.
Livrons-nous ici à un dénombrement homérique.
Voici Léon Cladel, qui va bientôt publier le 'Bouscassiè, un parfait chef-d'œuvre, Léon Cladel, très hirsute, tout en barbe et en cheveux, avec un faux air de Christ du Midi. Voici le pauvre Albert Glatigny, mal rasé comme un comédien en vacances, maigre jusqu'à la transparence et grand jusqu'à l'infirmité. Voici le singulier, le compliqué, l'exquis Stéphane Mallarmé, petit, au geste calme et sacerdotal, abaissant ses cils de velours sur ses yeux de chèvre amoureuse et rêvant à de la poésie qui serait de la musique, à des vers qui donneraient la sensation d'une symphonie. Voici José-Maria de Heredia, un beau créole de la Havane, très brun, tête rase et barbe frisée, le premier ciseleur de sonnets de ce temps-ci, qui compte parmi ses ancêtres un Grand Inquisiteur et l'un des intrépides compagnons de Cortez, le « Conquistador ». Voici Léon Dierx, grave et pâle visage, Léon Dierx, le poète injustement obscur qui a écrit quelques-uns des plus beaux vers que je connaisse, Léon Dierx, qui se survivra dans les an-
yS SOUVENIRS d'un parisien
thologies et dont la renommée aura en durée ce qu'elle n'a pas eu en éclat. En voici bien d'autres encore : Ernest d'Hervilly, Léon Valade, Albert Mérat, Gabriel Marc, Jean Marras, — sans oublier un maigre jeune homme aux longs cheveux, qui ressemblait alors, disait-on, au Bonaparte d'Arcole et des Pyramides.
Comme ils sont lointains, ces souvenirs! La scène se passe en 1865, avant le premier Tarnasse Contemporain, dans la période embryonnaire, préhistorique, antédiluvienne, de ce cénacle réuni chez Mendès, dont je suis sorti avec tant d'autres noircisseurs de papier!...
Soudain, dans l'assemblée des poètes, un cri joyeux est poussé par tous :
— ViUiers! C'est Villiers!...
Et tout à coup un jeune homme aux yeux bleu pâle, aux jambes vacillantes, mâchonnant une cigarette, rejetant d'un geste de tête sa chevelure en désordre et tortillant sa petite moustache blonde, entre d'un air égaré, distribue des poignées de main distraites, voit le piano ouvert, s'y assied et, crispant ses doigts sur le clavier, chante, d'une voix qui tremble mais dont aucun de nous n'oubliera jamais l'accent magique et profond, une mélodie qu'il vient d'improviser dans la rue, une vague et mystérieuse mélopée qui accompagne, en en
doublant l'impression troublante, le beau sonnet de Charles Baudelaire :
Nous aurons des lits pleins d'odeurs légères, Des divans profonds comme des tombeaux, etc.
Puis, quand tout le monde est sous le charme, le chanteur, bredouillant les dernières notes de sa mélodie ou s'interrompant brusquement, se lève, s'éloigne du piano, va comme pour se cacher dans un coin de la chambre, et, roulant une autre cigarette, jette sur l'auditoire stupéfait un regard méfiant et circulaire, un. regard d'Hamlet aux pieds d'Ophélie, pendant la représentation du zMeurtre de Goniague.
Tel m'apparut dans les amicales réunions de la rue de Douai, chez Catulle Mendès, le comte Auguste Villiers de l'Isle-Adam. A tous les amis de notre petit groupe il donnait alors le sentiment d'une grande intelligence mal équilibrée, d'une sorte de génie inégal et incomplet. Sa vie, qu'il aimait à cacher, nous était inconnue à presque tous. On savait seulement qu'il passait une partie de l'année 'en Bretagne, chez de vieux parents, dans un manoir seigneurial. Il avait fait, croyons-nous encore, une ou deux retraites dans un couvent. Il passait aussi pour avoir combattu dans les rangs des zouaves pontificaux. Mais de sa personne ni de son genre
d'existence il ne parlait jamais, paraissant vivre dans un songe et n'en sortant que pour nous lire quelques pages de singulière et magnifique prose, plus rarement des vers, ou pour nous faire jouir de son rare talent de musicien.
C'est aussi chez Mendès que je vis, un soir, arriver Glatigny. Son aspect était fait pour étonner. D'une maigreur et d'une agilité de sauterelle, il portait, tout en haut de son long corps et de son long cou, une petite tête glabre de comédien, rasée, usée, creusée, d'où pointaient deux oreilles de faune et dans laquelle sa grande bouche s'ouvrait en un rire spirituel et libertin. Il était vêtu d'un pantalon de nankin beaucoup trop court et d'un chétif habit bleu barbeau à boutons de métal, costume avec lequel il venait de jouer, nous dit-il, le rôle du vieux colonel-gentilhomme dans Héloïse Taranquer, au théâtre du Parc, à Bruxelles.
Il causa, et, dans sa folle causerie, on devinait sa vie errante et famélique de cabotin, parfois aimé de la soubrette et de la deuxième amoureuse, mais souvent, hélas! n'ayant pour souper
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que les biscuits à la cuillère contenus dans le pâté de carton du deuxième acte et arrosés de cette limonade gazeuse dont le bouchon, sautant avec bruit, donne au public l'illusion d'une orgie au vin de Champagne. Puis, sur la prière du maître de la maison, il déclama des vers. La plupart — il faut bien l'avouer — étaient plus que légers, et, s'ils ont été imprimés, on ne peut les retrouver que dans F (( enfer )> des bibliothèques. Mais tous, les graves comme les badins, étaient admirables de verve, de couleur et d'emportement lyrique.
Bien que cet étrange personnage fût d'un abord facile, je ne me permis pas de lui adresser la parole dès la première rencontre. Dans ce temps-là, un poète, connu pour tel et ayant son nom imprimé dans les feuilles, me faisait bien trop d'effet. Je me contentai donc de regarder Glatigny de loin, avec respect, comme une alpe. Mais, plus tard, lorsque, moi aussi, je fus atteint et convaincu, dans le cénacle, d'avoir mis du noir sur du blanc et aligné un grand nombre de lignes inégales avec une rime riche au bout, je me familiarisai avec Glatigny.
C'était, en vérité, le meilleur garçon du monde. Effronté, même un peu cynique, mais comme les enfants et avec leur innocence, il avait le cœur le plus brave et le plus généreux.
Reconnaissant jusqu'aux larmes du morceau de pain qu'il recevait d'un ami moins pauvre que lui, il allait bien vite le partager avec un plus pauvre. Il avait l'amitié héroïque. Une fois, il se battit en duel avec un journaliste pour un outrage fait à un poète, son maître et son ami. Avec un magnifique appétit de bien vivre et d'aimer, il jeûnait presque toujours. Mais jamais une aigreur, jamais un moment de révolte et d'envie. Un de ses biographes l'a comparé à Panurge. Ce n'est pas juste. Il avait de Panurge la sensualité naïve; mais Panurge n'est ni honnête ni courageux; et nul ne le fut plus que ce bon enfant, qui n'était pourtant point un enfant gâté de la destinée.
On a souvent raconté sa vie, dont un nouveau Gautier pourrait faire un autre Capitaine Fracasse.
Fils d'un brave gendarme qui portait le jaune baudrier dans un village du Calvados, Albert Glatigny avait un jour découvert un vieux Ronsard mangé des rats dans le grenier familial et s'était affolé de poésie et de rimes en lisant les œuvres du gentilhomme vendômois. Puis, comme il cachait ses premières strophes dans un pupitre de clerc d'huissier, à Pont-Audemer, une troupe de comédiens vint à passer, et il partit avec eux, espérant jouer un jour les Frederick
Lemaître, mais d'abord en qualité de souffleur. Il obtint cependant quelques rôles, des rôles n'ayant guère plus d'importance que celui du lion dans le Songe d'une tT^ir d'Été. Il trouva moyen d'y être mauvais et sifflé. N'importe, il aimait si follement le théâtre, ce bohémien, qu'il y resta et y dîna plus d'une fois peut-être des pommes cuites qu'on lui jetait. Mais, dans sa boîte de souffleur, il lisait, il travaillait, il apprenait le latin. A Alençon, il connut Poulet-Malassis, qui allait devenir le premier éditeur des poètes, le Jean-Baptiste d'Alphonse Lemerre. Malassis expédia Glatigny à Paris, l'adressa à Théodore de Banville, qui fut pour lui, comme pour tant d'autres, excellent et paternel; et, en 1860, — il avait dix-huit ans, — Glatigny publiait son premier livre de vers : les Vignes folles.
Lisez ce volume; vous serez stupéfait du continuel jaillissement des beaux vers, de la poussée, de l'abondance lyrique qu'on y trouve.
Ce mauvais comédien, qui était un si bon poète, essaya de se caser dans les théâtres parisiens. Il demandait une bien modeste, une toute petite place. Il joua, aux Bouffes-Parisiens, dans les Veux cAveugles, le rôle du monsieur qui passe et donne un sou. L'avait-il toujours dans son gousset? Quand Rouvière, s'installant dans le
Théâtre-Lyrique, déjà marqué par la pioche des démolisseurs, y monta V Othello d'Alfred de Vigny, Glatigny représenta un sénateur qui n'avait à dire qu'un vers et un hémistiche. Il gagnait ainsi quarante sous, trois francs par soirée, dans l'emploi des « utilités ». C'était vraiment trop peu; il fallut retourner aux sifflets de province, dont le consolait la Frosine ou la Dorimène de la troupe. Et au milieu de toute cette misère, dans cette existence vagabonde, il était joyeux, il chantait, il s'enivrait de la nature et du voyage, il écrivait de nouveaux poèmes, égaux et supérieurs aux premiers, et ce pauvre cabotin, qu'on revoyait chaque été, après une campagne toujours malheureuse, errer autour des tables de la (c terrasse » devant le café de Suède, presque en haillons, sans un liard en poche, rapportait à Paris le manuscrit du 'Bois, une exquise idylle, ou des Flèches d'Or, son second et son meilleur recueil de vers.
Glatigny avait aussi une faculté étonnante d'improvisation. Bien souvent, dans nos réunions de camarades, il s'asseyait devant une table, la plume à la main. Nous lui jetions, l'un après l'autre, les quatorze rimes d'un sonnet, et, tout de suite, sans recueillement préalable, dans le seul temps indispensable pour écrire au courant de la plume, il composait, sur un sujet im-
posé, des vers où il y avait, sinon du mérite, du moins de l'esprit et de l'agrément.
Un jour, à bout de ressources, le pauvre diable songea à tirer parti de ce talent de société, et ce qu'il n'avait encore fait que pour amuser ses amis, il le fit en public, sur la scène de l'Alcazar.
La première fois qu'il y parut, j'étais là, venu pour le soutenir de mes applaudissements, mais, on le comprendra, avec un sentiment pénible dans le cœur. Glatigny, je dois le dire, fut extraordinaire. Il se présenta décemment, parla aux spectateurs avec une parfaite convenance et improvisa avec plus d'ingéniosité et de bonheur que jamais. Les rimes ailées semblaient voler vers lui et lui obéir comme à un charmeur d'oiseaux. Le public fut enchanté, les séances d'improvisation de Glatigny furent très suivies, et, un instant, il connut presque l'aisance.
Mais cette vogue dura peu, et Glatigny dut repartir pour ses caravanes dramatiques et remonter sur le chariot de Thespis, transformé de nos jours en wagon de troisième classe. C'est dans une de ces courses que, se trouvant par grand hasard sur une route de la Corse, il rencontra un brigadier de gendarmerie imbécile qui crut reconnaître l'introuvable assassin Jud dans ce voyageur mal vêtu et sans papiers, et le retint sans pitié au cachot pendant plusieurs jours, en
compagnie de sa chère petite chienne Cosette, la seule compagne fidèle que le poète avait eue jusqu'alors.
Le tragique de l'aventure, c'est que cette arrestation odieuse acheva de ruiner la santé du malheureux Glatigny, épuisé de fatigues et de privations. Blessé à mort, il revint au gîte, au pays natal, où il retrouva, avec une trompeuse amélioration de son état, une jeune fille charmante, mais, hélas! malade comme lui, qui fut émue de son infortune, l'aima, l'épousa, le soigna jusqu'au dernier jour avec le plus admirable dévouement et le suivit de près dans la tombe.
Cette vie, éparpillée d'abord à tous les vents de la folie, eut une fin touchante et digne : ce roman comique s'acheva en pure élégie.
Les poésies de Glatigny n'eurent point, de son vivant, le succès qu'elles méritaient; elles sont, depuis sa mort, trop oubliées. Tous ses vers ne sont point dignes de lui survivre; mais beaucoup lui ont été dictés par l'inspiration la plus libre et la plus personnelle. On devra toujours citer le nom et quelques-unes des œuvres de Glatigny quand on parlera de la poésie contemporaine. Quant à moi, je suis heureux de donner ici un souvenir attendri à mon pauvre camarade.