‹ Souvenirs d'un préfet de police (volume 2)Chapitre 20 sur 33 · DIVISION — 2® BUREAU — 3® SECTION · texte numérisé non relu

DIVISION — 2® BUREAU — 3® SECTION

Obligations et défenses imposées aux femmes

publiques.

Les filles publiques en carte sont tenues de se présenter, au moins une fois tous les quinze jours, au dispensaire de salubrité, pour être visitées.

Il leur est enjoint d'exhiber leur carte à toute réquisition des officiers et agents de police.

Il leur est défendu de provoquer à la débauche pendant le jour ; elles ne pourront entrer en circulation sur la voie publique qu'une demi-heure après l'heure fixée pour le commencement de l'allumage des réverbères, et, en aucune saison, avant sept heures du soir, et y rester après onze heures.

Elles doivent avoir une mise simple et décente qui ne puisse attirer les regards, soit par la richesse ou les couleurs éclatantes des étoffes, soit par les modes exagérées.

La coiffure en cheveux leur est interdite.

Défense expresse leur est faite de parler à des hommes accompagnés de femmes ou d'enfants, et d'adresser à qui que ce soit des provocations à haute voix ou avec insistance.

Elles ne peuvent, à quelque heure et sous quelque

prétexte que ce soit, se montrer à leurs fenêtres, doivent être constamment tenues fermées et gariu»iç, de rideaux. Ijqj

Il leur est défendu de stationner sur la voie pu-I ^ blique, d'y former des groupes, d'y circuler en réu- ^. nion, d'aller et venir dans un espace trop resserré, et de se faire suivre ou accompagner par des hommes.

Les pourtours et abords des églises et temples, à distance de vingt mètres au moins, les passages couverts, les boulevards de la rue Montmartre à la Madeleine, les Champs-Elysées, les jardins et abords da Palais-Royal, des Tuileries, du Luxembourg, et le Jardin des Plantes leur sont interdits. L'esplanade des Invalides, les quais, les ponts, et généralement les rues et lieux déserts et obscurs leur sont égale* ment interdits.

Il leur est expressément défendu de fréquenter les jjF^ établissements publics ou maisons particulières oùlb Ton favoriserait clandestinement la prostitution, ^\{\i les tables d'hôte, de prendre domicile dans les maisons où existent des pensionnats ou externats, et d'exercer en dehors des quartiers qu'elles habitent. '^

Il leur est également défendu de partager leur logement avec un concubinaire ou avec une autre fille, ou de loger en garni sans autorisation. Dans le cas où elles obtiendraient cette autorisation, il leur est expressément interdit de se prostituer dans le garni.

Les filles publiques s'abstiendront, lorsqu'elles seront dans leur domicile, de tout ce qui pourrait donner lieu à des plaintes des voisins ou des passants.

Celles qui contreviendront aux dispositions qui précèdent, celles qui résisteront aux agents de l'autorité, i

fait

k (lu;

D'UN PRSFET de police 27

:«lle8 qui donneront de fausses indications de deneure ou de noms, encourront des peines propor- Konnées à la gi^avité des cas.

Avis important, — Les filles inscrites peuvent ►itenir d'être rayées des contrôles de la prostitution, ^r leur demande, et s'il est établi par une vérification, ciite d'ailleurs avec discrétion et réserve, qu'elles ont :essé de se livrer à la débauche.

Mais chacun, en se promenant à toute heure lans les rues de Paris, peut se convaincre que la Plupart de ces prescriptions ne sont pas respectées.

Le nombre des insoumises s'est accru dans des proportions telles que les mesures prises contre les filles « en carte » n'ont plus qu'une apparence choquante de vexation et d'inégalité.

De même on se demande comment il se fait qu'il y ait encore des maisons de tolérance -existant en vertu d'une permission administrative alors que cette permission, loin de leur attribuer comme autrefois une sorte de privilège, n'a pour^ efi'et que de les soumettre à la surveillance plus étroite de la police, à l'application des règlements et aux visites sanitaires.

Bans tous les quartiers de Paris de véritables maisons publiques se sont ouvertes qui semblent jeter un défi à la police.

Vers les derniers jours de mon administration, j'ai le souvenir d'avoir refusé la tolérance à un établissement projeté dans un quartier voisin des Champs-Elysées.

Quelques mois plus tard, cette maison, qui s'était annexé une brasserie servie par des filles, ouvrait audacieusement ses portes, en dépit des défenses administratives : comme un simple marchand de biberons Robert, elle promenait dam Paris son enseigne accrochée à une voiture-réclame, et, après plusieurs années, malgré hf « descentes de police » réitérées, elle continue i narguer les arrêtés préfectoraux.

Le nombre des maisons de rendez-vous s'accroît tous les jours.

A la différence des maisons de tolérance, elle5 n'ont généralement pas de pensionnaires et elles ne sont pas soumises aux règlements administratifs.

Autrefois, pour n'être pas régulièrement auto risées, elles n'en étaient pas moins l'objet d'une surveillance active, et quand la fermeture n'en était pas ordonnée, c'est que, d'une part, la police avait reconnu qu'elles pouvaient être tolérées, et que, d'autre part, l'administration |^ y trouvait une source parfois utile d'informations délicates et discrètes.

A côté des maisons de rendez-vous, il faut [gnaler les innombrables magasins qui, sous ré texte de vendre de la parfumerie, des livi'es, es tableaux, des objets de curiosité, de la linerie ou des chapeaux, ont mis un peu partout L débauche à la portée du passant.

Trompées par l'enseigne et par les vitrines, honnêtes femmes peuvent entrer dans ces bouqnes et y être exposées aux plus fâcheuses léprises, surtout depuis que les figm*antes qui hgeni au comptoir ne s'adressent plus excluvement à la clientèle masculine.

La prostitution, s abritant ainsi derrière les atentes les plus variées, est devenue une sorte B Protée qui échappe à la vigilance de la police.

Mon honorable successeur, M. Camescasse,

fait les plus louables efforts pour mettre un 'ein à la fureur de ces flots de débauche ; mais n'a pas su arrêter les complots des parfumeuses t des gantières.

Les habiletés mêmes auxquelles a dû recourir 3 préfet de police ont montré à quel point la loi ô laisse désarmé.

Cherchant en vain, dans l'arsenal législatif, les armes contre la ganterie erotique, c'est aux iropriétaires que se sont adressées ses remonrances comminatoires.

Lorsqu'ils se virent exposés à des poursuites, en vertu de quelque ordonnance préhistoriqoe, pour délit de location à des personnes qui ne rendent pas la monnaie, les propriétaires de la Chaussée-d'Antin et de quelques rues avoisinantes renoncèrent à faire concurrence à d'autres immeubles plus connus.

Le résultat le plus certain qu'ait obtenu H. Cimescasse, c'est d'avoir déplacé les institutioiUi sans, toutefois, en avoir ébranlé la base.

Sur quelques points même, on s'est borné i pratiquer ce que les comités électoraux appellenl a la politique du piétinement sur place », ettont le progrès a consisté à changer les produits | exposés dans les vitrines.

Cependant, grâce aux dispositions conciliantes d*un propriétaire, la préfecture a remporté une victoire notable sur le « cynisme des Aspasies» en faisant disparaître d'un élégant magasin 4« parfumerie ce mot à double entente : « Laboratoire », qui portait ombrage aux chimistes d« quartier.

Durant mon voyage en Belgique, et lorsque l'obligation de surveiller Hattat et Cemesson me laissait quelques loisirs, j'avais étudié le fonctionnement de la police des mœurs chez nos voisins, i

M. Lenaers, commissaire en chef de police i

^■Bruxelles, m'avait donné des renseignements

^iort intéressants.

■^ n se plaignait de l'envahissement de Bruxelles

"^ par la prostitution :

^ « Le goût des plaisirs frivoles, disait Thono-

-rable commissaire en chef, a pris de grandes proportion^ dans la capitale, surtout depuis la guerre franco-allemande, qui a fait affluer vers Bruxelles un grand nombre de femmes galantes dont Paris se débarrassa, comme de bouches inutiles, pendant le siège.

Il existait de temps immémorial à Bruxelles une rue entière, la rue des Cailles, affectée aux maisons de débauche. Ces maisons ont été supprimées il y a quelques années et depuis lors on a vu surgir et se multiplier avec une prodigieuse rapidité les maisons de prostitution clandestines, véritables foyers d'infection et de dévergondage. « Je constate chaque jour que la suppression du quartier affecté aux maisons de débauche ne répondait pas aux nécessités d'une bonne police.

« En supprimant le quartier où elle s'était réfugiée, on n'a pas supprimé la prostitution. Comme le dit Parent-Duchatelet : « Les pros- « tituées sont aussi inévitables dans une agglo- « mération d'hommes, que les égouts, les voiries

« et les dépôts d'immondices. Lorsque laprosli- 0 liîtion ne peut avoir ses lieux désignés, avoués, u connus, elle se réfugie dans les cafés, les 0 cabarets, les garnis, prend toutes les formes, « tous les travestissements, s'infiltre partout et « devient insaisissable; c'est alors la débauche « clandestine, qui se cache, se dérobe, n'en est « que plus terrible et n'en fait que plus de « ravages. »

M. Lenaers ajoutait que la prostitution, chassée de son quartier spécial, s'était établie dans les boutiques et notamment dans celles destinées à la vente du tabac.

Mais la législation belge avait donné une grande latitude aux autorités municipales pour prendre toutes les mesures nécessaires à la moralité et à la sûreté publiques .

En conséquence, un règlement fort sage avait élé voté par le conseil communal le 13 août 1877.

Ce règlement contenait des dispositions efficaces, contre les maisons de débauche clandestines, et le législateur français le lira avec profit quand il aura compris la nécessité de venir en aide à la police des mœurs.

En attendant, l'étranger, qui, en 1885, parcourt les rues de Paris, peut croire que l'état social entrevu par le Clairo?i et rêvé par M. Yves

?:uyot s'est réalisé parmi nous : le trottoir libre ^s rÉtat libre.

-' Quelque répugnance que doive inspirer au icteur l'examen de ces questions spéciales, il 'lait impossible de les passer sous silence dans n ouvrage qui s'efforce de refléter les divers ités de la police parisienne.

"^ Et puisque le sujet nous a amené à parler <s maisons de rendez-vous, le lecteur, sans 4ioute, voudra savoir ce qu'a été l'affaire dite de li rue Duphot, à Toccasion de laquelle s'est lirmée une légende longtemps encouragée par a^ dédain du préfet de police.

Je m'en suis déjà expliqué, il y a près de uatre ans, devant mes électeurs; car les élec- ^iirs veulent tout savoir et ne donnent leur :^nfiance qu'à bon escient.

Je vais refaire, d'une manière plus complète, 1 avec pièces à l'appui, pour les lecteurs de la f^ue, le récit qui parut alors intéresser mes liditeurs de la Demi-Lune.

L'affaire de la me Dnphot.

La maison de la'rue Duphot était une maison de rendez-vous semblable à beaucoup d'autres qui existaient déjà ou ont été créées depuis.

Si elle s'en distinguait, c'était par sa clientèle plus aristocratique et par l'élévation de ses tarifs.

A la tête de cet établissement de pornographie appliquée se trouvait alors une femme Eppinger, qui exerçait la profession d'entremetteuse sous le pseudonyme plus euphonique de Leroy.

La maison a, depuis lors, changé de titulaire: sans être devenue une maison de tolérance, dans le sens technique de ce mot, elle est aujourd'hui, comme elle l'était déjà, tolérée par la police. |

Les femmes qui fréquentaient cet établissement étaient pour la plupart des filles entretenues, cherchant à occuper lucrativement les loisirs que leur laissaient des protecteurs aveugles ou complaisants. Avec elles se rencontraient quelques étoiles de diverses grandeurs voulant briller ailleurs qu'à la scène, et enfin, il faut bien le dire, quelques personnes qu'on ne

Courrait ài^^eler déclassées sans leur faire offense, et devant lesquelles s'ouvrent encore les salons du monde. Les unes venaient pour répondre à des rendez-vous galants ménagés par la femme lioroy ; les autres attendaient Thôte inconnu que pouvaient amener à toute heure les défaillances de la chair qui est faible ou les fantaisies de l'esprit qui est prompt.

Cette maison était, pour la police des mœurs, conuGne la maison de verre. Les archives lui empruntaient des renseignements nombreux et parfois utiles.

C'est un curieux et fréquent phénomène que le besoin qu'ont certains hommes de traiter en amies les procurçuses, de leur livrer non seulement le secret peu intéressant de leurs dévergondages, mais encore la confidence de leurs affaires privées et même de leurs desseins politiques.

Je ne puis dissimuler que l'administration a coutume d'encourager les procureuses à violer le secret professionnel. On n'a pas encore songé à leur appliquer pour cette cause les dispositions du Code pénal.

Dans les derniers jours de l'année 1880 un garçon de café, nommé Petit, amena à la femme Leroy une fille mineure.

Celle-ci expliqua qu'elle appartenait à une famille honorable de Bruxelles ; elle avait été livrée par une femme de chambre de sa mère à un homme riche, avec lequel elle continua de se rencontrer dans un restaurant connu.

Des poursuites scandaleuses avaient eu lieu devant les tribunaux belges, à la suite desquelles la jeune fille avait été placée dans un pensionnat pour y continuer une éducation assez mal commencée.

Mais les grilles s'étaient ouvertes ; l'oiseau s'était envolé de sa cage, et depuis plusieurs mois vivait, on devine comment, dans ce grand Paris oii l'avaient conduit ses précoces instincts.

Ce récit exigeant quelques développements, il serait difficile de continuer indéfiniment la métaphore et de donner jusqu'au bout le nom d'oiseau à la triste héroïne de cette aventure.

Mais, quoique la publicité des débats, à Paris comme à Bruxelles, ait déjà livré son nom à tous les échos de la presse, nous rie la désignerons que par l'initiale de son prénom.

Le garçon de café était le dernier protecteur qui eût offert à M"° E... un abri passager; il prétendait même avoir partagé avec elle son modeste pécule, et il venait offrir sa jeune compagne à la femme Leroy, avec l'espoir de ren-

dans ses déboursés par Teffet d'un honnête ^urtagc.

La femme Leroy refusa de recevoir M**' E..., Lil prit son vol vers le quartier Latin.

Plusieurs mois s'étaient écoulés, lorsque la t^re de la jeune E... se présenta rue Duphot.

Elle avait retrouvé sa fille au domicile d'un ^iidiant, et — chose assez invraisemblable, mais Lti résulte du témoignage de cette bonne dame — elle venait remercier la femme Leroy « des cins conseils » que cette dernière avait «donnés M"*E...

Cette mère étrange prit Tentremctteuse pour >nfidente de ses désirs de vengeance contre le eur Petit; c'est ainsi, on se le rappelle, que se ommait le garçon de café.

La femme Leroy comprit qu'elle avait manqué

son devoir professionnel vis-à-vis de la préfecire en ne signalant pas, dès qu'il s'était produit,

fait d'excitation d'une mineure à la débauche, . elle chercha à réparer sa faute en adressant 1 service des mœurs une dénonciation contre

sieur Petit.

Je portai ces faits à la connaissance du parquet,

M. le juge d'instruction *** en fut saisi par le iquisitoire du procureur de la République.

J'ai le regret de ne pouvoir me dispenser do

faire connaître le conflit qui s'éleva entre ThoiM rable juge d'instruction et le préfet de police, l'occasion de cette procédure.

Le récit des diverses circonstances qui ame nèrent un fâcheux dissentiment entre le juge le préfet est indispensable pour expliquer à que mobiles ce dernier a obéi et pour répondre aux outrageantes imputations dont il fut Tobjf

Mais je dois dire tout d^abord que si j'ai blâmer les procédés d'instruction de Thonoi M. *** et refuser de le suivre dans la voie il me paraissait s'être imprudemment eng« la divergence de vues qui nous a momentané ment séparés ne saurait m^empècher de rendre hommage aux qualités ëminentes du magistntl'' qui est justement réputé l'un des juges d mstrow tion les plus éclairés et les plus clairvoyants im tribunal de la Seine. f"

M. *** arriva un matin rue Duphot, sans so«^ greffier, s'étant fait seulement assister pari«j commissaire de police du quartier. j^

Il fit connaître à la femme Eppinger, &W^ Leroy, qu'il venait procéder chez elle à unepH^' quisition et à une saisie pour rechercher, 1 l'occasion de Taffaire Petit, si elle ne s'était poiB** elle-même rendue coupable de pareils délits. 1^ se fit livrer les clefs des divers meubles ; il m

^n tas tous les papiers, livres, correspondances pi'il put trouver, et, sans dresser procès-verbal ïe cette opération sommaire, il emporta le butin Mb son expédition dans les serviettes empruntées I. la piroxénète.

L'honorable M. ***, un peu confus de se trourer en pareil lieu, se hâta d'en sortir, et, dans m précipitation, quelques papiers, dit-on, échappèrent à la saisie en s'échappant de la serviette.

Rentré dans son cabinet d'instruction, l'honorable magistrat procéda à l'examen de ces lépouilles opimes. Il s'arrêta d'abord aux livres le la femme Leroy.

Les noms et adresses des femmes qui prêtaient «ur concours à la prospérité de la maison y iguraient sans aucun déguisement.

Quant aux hommes, ceux-là seuls étaient inregistrés qui étaient débiteurs de l'établissement.

J'ai connu, dans une ville de province, un magistrat de mœurs irréprochables, qui se chargeait volontiers d'instruire les affaires d'attentat à la iudeur, de viol, de détournement de mineures.

D faisait ainsi des études qui ne coûtaient rien i sa vertu, et tandis que d'autres n'ont acquis [u'aux dépens de leur dignité la science du )ien et du mal, ce juge d'instruction possédait

une expérience dont il n'avait point à rougir. f

Il en tirait même vanité quand il était avec h[ femmes, aimant à conter, à mi-voix, à sesvoi-! sines de table, des histoires décolletées, et re-i cueillant, dans les salons, des succès de bonaloil par un heureux mélange d'austérité et de gri-l voiserie. V

Ce qui manquait à son expérience, c'était^ d'avoir instruit une de ces affaires sc€uidaleuses{ comme on en a dans les grandes villes, qui per-! mettent de pénétrer dans les mystères du vice le plus aristocratique. Ah! s'il eût été juge d'instruction à Paris I II eût été curieux de voir de près des femmes du monde qui se fussent prostituées dans ces maisons dont on a entendu parler en province.

Je n'ai pas besoin de dire que de telles naïvetés et de telles faiblesses ne furent pour rien dans la détermination que prit Fhonorable M. *** d'étendre le domaine de son instruction et de ' commencer une enquête à domicile, interrogeant, toujours en l'absence de son greffier, les mères sur la moralité de leurs filles et les filles sur les écarts de leurs mères.

M. *** avait été chargé d'instruire une affaire déterminée, celle d'un sieur Petit, inculpé d'excitation d'une mineure à la débauche, délit

prévu et puni par l'ailicle 334 du Code péiial. Mais tout est daus tout. Apprenant par le réquisitoire du procureur de la République qu'il y avait à Paris des maisons dites de passe ou de rendez-vous, il avait de lui-même étendu son mandat, et paraissait vouloir résoudre judiciairement les questions les plus délicates de tolérance administrative.

La police des mœurs m'appartenait, et j'entendais faire respecter mes attributions.

J'appris que le juge d'instruction, sans m'en donner avis, venait de prendre des mesures arbitraires de nature à troubler la sécurité des personnes et la paix des familles.

Il avait imaginé de requérir les inspecteurs de la police municipale et d'établir une souricière dans la maison de la rue Duphot, à l'effet de retenir à sa disposition tous ceux, hommes ou femmes, qui se présenteraient dans cette maison de quatre heures du soir à neuf heures du matin.

A vrai dire, plus indulgent pour les hommes, il permettait de rendre la liberté à ceux qui justifieraient d'un domicile. C'était mettre de braves gens, des pères ou des fils de famille, des députés, des magistrats — oserai-je dire des sénateurs? — dans la cruelle alternative de ne pas

rentrer chez eux, de laisser leurs familles

proie à toutes les tortures des plus terribles

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positions, ou de donner leur nom, leur adresse,'

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aux agents, peut-être bientôt aux journalistes, avec la perspective de déposer conune témoins et de compromettre dans un scandaleux débal soit leur mandat de représentant du peuple, soi le caractère de cette magistrature que TEuroin nous envie.

Quant aux femmes — que Tétoile du ballet oi celle de Topérette eussent été sifflées par défaut, le mal eût été réparable; — mais, je le disbiei bas, d'honnêtes dames étaient exposées à restetl. dans la souricière, pauvres souris blanches qui! n'auraient jamais osé revoir la lumière du jouiim

Veuillez remarquer qu'il ne s'agissait pas d'arrêter les auteurs ou complices du délit com-|^ mis par le garçon de café Petit; ni les auteurs ou complices de tout autre délit. C'étaient des témoins qu'il s'agissait démettre en état d'arrestation et de retenir en un lieu de débauche, transformé en poste de police, jusqu'à ce que le juge, après son déjeuner du matin, fût venu les interroger.

Il ne faut pas qu'on m'accuse d'exagérer ou de travestir les faits. Voici les instructions de l'honorable M. **% telles que le texte m'en fui

remis par le commissaire de police du quartier le la place Vendôme, qui ne crut pas pouvoir, sans m'en référer, obéir à de telles injonctions :

i® Un inspecteur, disait M. ***, prendra une voirure et m'amènera, à quatre heures du soir, la femme lieroy, son mari, la femme L... et E...

2® A partir de leur départ, jusqu'au lendemain, à i.euf heures du matin, une surveillance sera établie lans la maison; on laissera entrer tout le monde, nais personne ne sortira, sauf les hommes justifiant i^un domicile.

Les noms et adresses des hommes, pris sur une

teuille à part, ne figureront pas dans le procès-verbal.

f Sous aucun prétexte les femmes et les gens de la

maison ne pourront communiquer avec le dehors.

, M. le commissaire de police voudra bien se trans-

porter lui-même de cinq à sept heures du soir, et y

Retourner vers dix heures. Il visitera toutes les cham-

isbres.

^ 3° La femme Leroy, son mari, la femme L... fieront ramenés par Tinspecteur ; ils ne pourront sortir, sous aucun prétexte, jusqu'au lendemain neuf Tieures. Des précautions seront prises pour qu'ils ne ^|)uissent distraire aucun papier.

* 4° A neuf heures, M. le commissaire de police me retrouvera sur les lieux à l'effet de procéder à une ^nouvelle perquisition.

5° Pour toutes les opérations ci-dessus, les inspecteurs procéderont avec le plus grand secret ; ils évite- Tont ce qui pourrait donner Téveil.

J'ai appartenu à la magistrature ; je sais combien elle est respectable.

Les jeunes gens qui s'y destinent passent par rÉcole de droit. Une vie d'étude et de continence les prépare à d'austères devoirs.

Mais quelle que soit la valeur morale d'un homme, dans notre État démocratique, il n'est pas possible de lui conférer à la fois Ponmipotence et l'irresponsabilité.

Si vous admettez qu'un juge inamovible, — qui, tout au plus, peut se voir enlever Tinstruction, — prenant pour base de ses opérations un réquisitoire quelconque du procureur de la République, a le droit d'élargir indéfiniment le cercle de ses investigations, de décerner à son gré et sans contrôle des mandats de perquisition ou des mandats d'amener, et de requérir les agents delà police municipale, il n'y a pas de puissance qui puisse empêcher ce magistrat de requérir au besoin les brigades centrales, d'envoyer au Dépôt le président de la Chambre et celui du I Conseil, de faire enfin un Deux Décembre à toute date de Tanuée.

Certes, les attributions du préfet de police sont menaçantes pour la liberté ; mais du moins J ce fonctionnaire est amovible; il est responsable devant le ministre de l'intérieur qui, lui-

même, est responsable devant le Parlement.

Et cependant tel est l'effet des préjugés et des préventions qu'on n'hésite pas à accorder au premier venu, parmi les juges, des pouvoirs qui paraîtraient exorbitants s'ils étaient exercés par un haut fonctionnaire de Tordre administratif.

J'adressai mes observations au chef du parquet.

L'honorable M. *** ne parut pas en tenir compte.

Je refusai alors de mettre mes agents à la. disposition de ce magistrat pour un acte que je considérais à la fois comme étranger au mandat judiciaire qu'il avait reçu et comme contraire à l'ordre public dont j'avais la garde.

L'honorable M. *** m'écrivit à ce sujet une lettre dont la politesse un peu hautaine contient mal l'amertume.

Mais, en même temps, j'avais connaissance d'un fait qui devait me permettre de briser la fîère obstination du juge et de faire prévaloir les droits de mon administration.

Parmi les papiers que l'honorable M. *** avait enveloppés dans les serviettes de la rue Duphot, se trouvaient pour environ 100,000 francs de billets souscrits à Tordre de la femme Eppinger-Leroy par ses clients, auxquels elle avait

prêté de Targent, vendu des diamants ou fait des 1 1 livraisons diverses. |i

Sur quelques-uns de ces billets figuraient des signatures honorablement connues.

Le juge d'instruction eût pu se dispenser de saisir ces valeurs ; mais, les ayant en sa possession, il était fort embarrassé de sa capture.

Allait-il les joindre au dossier correctionnel et compromettre ainsi l'honneur de quelque grand nom ?

L'honorable M. *** ne le voulut point, et, considérant que Fautorité d'un juge d'instruction est « un cercle dont le centre est partout et la circonférence nulle part », son imagination lui suggéra, pour faire rentrer les billets en la possession de ceux qui les avaient souscrits, un procédé tout à fait nouveau dans les annales de l'instruction criminelle.

Il jugea à propos de confier quelques-uns de ces billets à un de ses anciens camarades de collège, devenu agent d affaires, le chargeant d'en encaisser le montant, et plusieurs souscripteurs furent avisés d'avoir à retirer leurs signatures d'une aussi fâcheuse circulation.

Je n'ai jamais douté des bonnes intentions de l'honorable M. ***; mais l'arbitraire en est pavé.

Je commençais à trouver absolument intolé-

rable robstination de ce petit juge inamovible à ^lettre les pieds dans le plat de l'arbitraire.

En conséquence, je rédigeai un mandat ainsi 50I1ÇU :

Nous, préfet de police,

Vu les renseignements à nous parvenus, desquels il résulte que le sieur F..., se disant avocat et domicilié à Paris, rue...., est détenteur de pièces saisies au domicile du sieur Eppinger, dit Leroy, telles que lettres, billets à ordre, etc.;

Attendu que la possession desdites pièces ne peut s'expliquer que par un acte délictueux, et qu il importe d'empêcher qu'il en soit fait un usage préjudiciable à l'honneur des tiers;

En vertu de l'article 10 du Gode d'instruction criminelle,

Mandons et ordonnons à M. Clément, commissaire de police, de se transporter au domicile dudit P..., à l'efTet d'y rechercher et saisir lesdits papiers, qui seront envoyés à la préfecture de police.

Le procès-verbal qui sera dressé de cette opération nous sera transmis sans délai avec les objets saisis placés sous scellés.

Fait à Paris, le 24 février 1881.

Andribux.

Une heure plus tard, M. Clément, ayant rempli sa mission, m'apportait les billets à ordre et

quelques lettres que Thonorable M. *** s'était cru autorisé à distraire de son dossier et à faire remettre à leurs si^ataires, par Fintermédiaire de l'avocat « receveur de rentes » .

J'écrivis le lendemain à M. *** la lettre suivante :

Pans, 25 février 488i.

Monsieur le juge d'instruction.

J'ai l'honneur de vous adresser la commission rogatoire que vous m'avez réclamée par votre lettre de ce matin.

J'ai fait connaître à M. le procureur de la Répii- ^ blique les motifs d'ordre public pour lesquels je n'ai pu consentir à ce que cette commission rogatoire fût exécutée par mes agents, et je l'ai prié de vouloir bien vous en entretenir.

Je joins à cette pièce un carnet saisi par vous chez la femme Leroy et que vous avez confié à M. Lerouge.

Enfin, j'adresse à M. le procureur de la République un scellé comprenant quatre lettres et deux billets à ordre que j'ai fait saisir chez un sieur F...

Je n'ai pu admettre et je me refuse encore à croire que ces documents, intéressant l'honneur des personnes, aient pu, après avoir été précédemment saisis par vous, sortir avec votre consentement de vos dossiers pour être confiés à un agent d'affaires, danf; l'intérêt d'une négociation étrangère à la recherche des faits délictueux dont vous pouvez être saisi.

Je VOUS serai très obligé si vous voulez bien, à ravenir, vous servir de mon intermédiaire pour faire parvenir à MM. les commissaires de police vos mandats et vos commissions rogatoires.

Nous éviterons ainsi des malentendus et des difficultés dont je désire bien sincèrement éviter le retour.

Veuillez agréer, monsieur le juge d'instruction, etc.

Andrieux.

M. *** me répondit que M. F... n'était pas un agent d'affaires « dans le sens ordinaire du mot », et qu'il était chargé des intérêts des plus grandes familles; il me donna l'assurance que son plus vif désir était de concilier ses devoirs de magistrat avec les nécessités administratives, dont il était le premier à comprendre l'importance.

Je serais désolé que ce récit sincère parût inspiré par un sentiment d'hostilité contre l'honorable M. ****.

Ce distingué magistrat a cédé à la tendance commune des juges d'instruction. Je rends bien volontiers hommage à la loyauté de ses intentions ; mais j'ai dû mettre en relief les abus honnêtes, les usurpations bien intentionnées de

1. En remplaçant ici par des étoiles le nom de ce magistrat, j'espère avoir suffisamment prouvé combien je suis éloigné de vouloir le désobliger. L. A.

sa procédure, afin de faire connaître les vrais, les seuls motifs de rintervention préfectorale.

Je n'ai pas, du reste, la prétention d'empêcher mes adversaires de raconter que le préfet de police prenait part aux orgies de la rue Duphot, qu'il s'y dissimulait sous l'ingénieux pseudonyme de Mysière, et que les mobiles les moins avouables peuvent seuls expliquer sa résistance aux procédés extra-judiciaires de l'honorable M. ***.

On ne remonte pas facilement le courant d'une légende que les poètes eux-mêmes ont consacrée.

Mon collègue Clovis Hugues Ta mise en petit? vers au mois de mars 1881.

Sa pièce était intitulée Monsieur Mystère.

Elle était amusante, bien qu'un peu longue ;

A la porte d'un monastère Un personnage sérieux.

Vêtu de noir comme Andrieux, Frappait mi soir avec mystère.

A la grille braquant les yeux, L'abbesse, une personne austère, Lui dit, non sans quelque mystère :

« Nous ne redoutons qu'Andrieux I »

U répondit : « Je sais me taire.

» Au diable les gens curieux I » S* ne connais pas Andrieux ; » Je m'appelle monsieur Mystère. »

D'UN PRÉFET DB POLICE |i

L*abbesse répliqua : c< Tant mieux I » Vous avez l'air d*un bon notaire...

» Veuillez entrer, monsieur Mystère, » Et déûez-YOus d'Andrieux 1 »

Selon les rites de Cythère, On fêta divers petits dieux.

Qu*aurait dit messire Andrieux, S'il eût pincé monsieur Mystère?

Notre honmie, abreuvé de vins vieux.

Oublia le ciel et la terre :

a Buvons tous, dit monsieur Mystère, » A la culbute d'Andrieux ! »

Les lecteurs de la Ligue chercheront la suite dans les œuvres complètes du poète marseillais.

C'est gai et pas méchant. La plus fine malice Bst dans le couplet suivant :

Dans les bureaux du ministère On n'a qu'un détail précieux :

Les gants gris perle d'Andrieux Vont très bien à monsieur Mystère.

Ne la retrouvant plus, j'ai dû prier Clovis Hugues de m'envoyer cette pièce de vers. Il y a joint deux mots d'autographe :

Mon cher collègue,

Ci-joint la machinette promise. Avec un bonjour à % Monsieur Mystère ».

Glovis Hugues.

Sî SOUVENIRS

J'aime les gens qui ne se prennent pas an sérieux. Us ne ressemblent ni aux francs-maçons ni aux juges d'instruction.

Une parenthèse

L'affaire de la rue Duphot eut un épîlo^e; mais, avant de le narrer, je demande à ouvrir une parenthèse.

Je veux répondre, sans plus tarder et en bloc, aux principales attaques dont mes Souvenirs sont l'objet et le prétexte.

Qui l'eût cru ? disent les officieux. Un ancien préfet de police, un ancien ambassadeur, li\Ter ainsi les secrets de l'administration I c'est incorrect, c'est choquant ! Le gouvernement doit mettre fin à de telles indiscrétions, et puisque les poursuites dirigées contre M. le docteur Watelet * n'ont pas été comprises comme un avertissement indirect, il faut qu'à son tour M. Andrieuî

1. M. le docteur Watelet venait d'être condamné à l'amende pour avoir fait connaître la maladie à laquelle avait succoml)* le peintre Bastien Lepage.

aille s'asseoir sur les bancs de la police correctionnelle pour violation du secret professionnel.

Expliquons-nous d'abord avec les officieux, pour la plupart anciens révolutionnaires qui s'éprennent d'un amour tardif de la correction, et n'ont pas eu toujours les mêmes pudeurs à la vue de ceux qui chiffonnent la collerette empesée de l'administration.

Après avoir trouvé que tous les moyens étaient bons pour jeter par terre les régimes précédents, les hommes qui sont au pouvoir prétendent s'approprier, pour consolider leur propre trône, toutes les traditions des monarchies qu'ils ont renversées.

Sous une monarchie, le fonctionnaire qui rentre dans la vie privée conserve des obligations de gratitude et de fidélité envers la dynastie dont il fut et restera le serviteur.

Mais, dans le système de nos institutions, quel est l'élément permanent au nom duquel on prétendra m'imposer les mêmes obligations.

Est-ce que je dois quelque chose au cabinet actuel * ? Est-ce qu'il n'est pas composé de mes adversaires? Est-ce qu'il n'offense pas toutes les

i. Le cabinet Drésidé par M. Jules Ferry.

idées crili me sont chères ? Est-ce qu'il ne barwl* pas le chemin aux espérances d*un meilleur ave- ^^ ^ nir? Est-ce qu'il n'impose pas à mon pays une politique que j'abhorre?

Ce fut un député plutôt qu'un fonctionnaire qu'on appela en ma personne à la préfecture de police. Je m'efforçai, on le sait bien, d'y appliquer mes idées, non celles des gouvernements qui m'appelèrent ou me maintinrent à la tête de cette administration. J'y fus toujours l'adversaire des ministres de l'intérieur, mes prétendus chefs. J'en atteste M. Lepère et M. Constans: ni l'un ni l'autre ne dira que je fus pour eux un subordonné.

Quand je servis leur politique, c'est que je ne pus faire autrement.

Je donnai ma démission à la suite d'un conflit avec le ministre de l'intérieur.

Je retrouve aujourd'hui au pouvoir la politique dont j'ai voulu me séparer. Je la combats avec mes armes ; qu'elle les brise avec ses lois, si elle le peut.

Au nom de qui, au nom de quelle idée supérieure à nos discordes me demandera-t-on le respect ? Au nom de la patrie ?

Ce sont ses intérêts que je sers, suivant mon intelligence et mon cœur. C'est à son appel que

e crois répondre dans la bataille où je suis enragé.

Je reprends, après M. Jules Ferry, mais avec d'autres vues d'avenir, le travail des « destructions nécessaires ».

Mais il me semble que j'entends, près de la tribune rostrale, le joueur de flûte de l'antiquité qui m'invite à donner une note moins élevée.

Ce flûtiste serait-il mon spirituel confrère M. Albert Wolff?

L'aimable courriériste du Figaro prend contre moi la défense des francs-maçons :

« C'est, dit-il, une besogne peu éclatante de déverser le ridicule sur d'honnêtes gens. »

Que vont dire les curés, dont le Figaro disputait à V Univers la clientèle ?

Seriez-vous franc-maçon, mon cher confrère? Ce n'est pas à vous, n'est-ce pas, qu'est arrivée l'aventure que raconte si spirituellement un député franc-comtois ?

Le profane qui demande l'entrée du temple est mis en face d'un pistolet. Sous ses yeux, on verse la poudre dans le canon; on enfonce la balle forcée à coups de maillet ; on place la capsule sur la cheminée :

. — Profane, lui dit-on, vous allez vous brûler

se SOUVENIRS

la cervelle pour prouver que vous êtes dig"|ij. d'ouvrir les yeux à la lumière. I f^j

— Moi, me brûler la cervelle, jamais! Ph^ipol la mort !

— Réfléchissez, profane. U,^

— Jamais, vous dis-je : je renoncerais plutôt» m, être franc-maçon.

— Eh bien! profane, nous allons vous demander un sacrifice plus douloureux encore... Brûla la cervelle au frère que voici.

Le profane lève le bras, comme mû par un ressort; son doigt presse la détente; le coup part... on n'entend que le bruit de la capsule. D n'est pas besoin de dire que, si noire qu'elle fut, la poudre était inoffensive.

M. Albert Wolff ne se borne pas à rompre des lances en faveur des francs-maçons : « Le préfet de police, dit-il, est un serviteur de TÉtat. »

Pas de l'Etat actuel, mon cher confrère, si vous le permettez.

En vérité, où allons-nous! Le Figaro fait-il concurrence au XIX^ Siècle? Va-t-il prendre ce sous-titre : Journal républicain conservateur?

M. Charles Laurent, dans le Paris, n'est pas moins irrité. Il s'indigne que les fonds secrets aient été employés à subventionner la Révolution sociale. Il s'en prend à mon coUè^nie

ï. Laguerre, qui a invoqué ce précédent pour critiquer Tinstitution môme de la préfecture do >olice.

— C'est la police de M. Andrieux qui opérait iînsi, dit M. Charles Laurent. Mais, depuis quatre ans, nous avons changé tout cela.

— Pardon, confrère, puisque je me suis dénoncé moi-même, je demande à compléter mes aveux, en dénonçant mes complices.

J'ai agi sous les yeux de mes chefs hiérarchiques. Je n'ai rien caché au ministre de Tintérieur, qui représentait alors dans le cabinet l'élément gambettiste, et l'honorable M. Constans m'a affirmé que M. Jules Ferry, alors président du conseil, connut par lui l'origine et le but de la Révolution sociale.

J'en ai personnellement entretenu M. Gambetta, qui goûtait fort ces procédés de police.

Je dois ajouter, d'ailleurs, non pas à ma décharge, dont je me soucie peu, mais à celle de MM. Constans, Gambetta et Jules Ferry, qu'en donnant les fonds nécessaires pour fonder la Révolution sociale, je créais un moyen de surveillance et non un instrument de provocation.

Quand le Paris s'entend avec le Cri du peuple pour prétendre que l'argent donné pour le journal socialiste est responsable des condamnations

encourues par Louise Michel, Kropotkine (A Emile Gauthier, ces conservateurs endurcis que seule la police a jetés dans Tanarchie, ils abusent un peu de la crédulité publique.

Toutefois, je ne combats par leurs conclusions. Je me joins à eux pour demander Tamnistie. Marat était le père du peuple; je veux partager avec lui cette paternité. Les oppositions n'ont jamais intérêt à refuser Tamnistie.

Donc, je fais cause conunune avec M"*" Emile Gauthier, qui invoque mes ^révélations pour obtenir la mise en liberté de son mari.

Où je ne puis la suivre, c'est quand elle me réclame 292 francs qu'elle dit avoir payés pour le compte de la Révolution sociale.

Ce n'est pas le citoyen Andrieux, opérant pour son compte personnel, qui subventionnait le

journal de M. Emile Gauthier et de M"® Louise Michel, c'est le préfet de police agissant pour le compte et dans l'intérêt de TÉtat.

N'ayant pas emporté les fonds secrets, je ne puis accepter le passif.

Je conseille à M""* Emile Gauthier de s'adresser à M. Camescasse.

M. *^, juge d'instruction, et la me Duphot.

' Dieu et les lecteurs de la Ligue me sont î témoins que j'ai été plein de ménagements pour M. ***, juge d'instruction.

Je ne me suis hasardé à critiquer sa procédure dans l'affaire de la rue Duphot qu'après m'ètre livré à une consciencieuse préparation de son amour-propre, en brûlant autour de son cabinet l'encens le plus capiteux. Je n'ai pas craint de dire, au risque d'offenser les susceptibilités les plus légitimes de ses collègues, qu'il était le plus clairvoyant parmi les juges d'instruction du tribunal de la Seine.

H paraît que je n'avais pas suffisamment forcé la dose de l'hyperbole, car je reçois de cet honorable magistrat la lettre sèche et rogue que voici :

« Paris, le i7 mars 4885.

« Monsieur,

» Au mois de mars 1881, à la suite du grave conflit qui s'éleva entre nous, dans l'affaire dont vous venez de rappeler le souvenir, je n'eus

aucune peine à justifier, auprès de mes chehj hiérarchiques, les mesures que j'avais ordonnées.! 4i

» Aujourd'hui, il me serait également facile,! tt< avec les documents du dossier, d'éclairer ropinionl si sur les faits que vous m'imputez dans vos feuille- 1 \ tons, et de compléter ainsi, sur des points tpèsl 1' importants, votre récit et des aveux utiles à retenir.

» Mais je ne pourrais me défendre qu'en trahissant, par une coupable violation du secret professionnel, le devoir du magistrat.

» Je ne le ferai sous aucun prétexte ; — vous pouvez donc, si cela vous plaît, poursuivre vos attaques, avec d'autant plus de liberté que vous êtes fixé maintenant sur l'attitude que j'entends conserver.

» Je laisserai au public le soin d'apprécier quel est, de nous deux, celui qui comprend le mieux ses devoirs.

» Vous voudrez bien insérer dans votre prochain numéro cette simple, mais très nette protestation, que j'ai l'honneur de vous envoyer, en vertu du droit de réponse que me donne la loi.

» Veuillez agréer, monsieur, l'assurance de ma considération la plus distinguée.

» juge d'instrnclion. »

. L'honorable juge d*iastructîon aurait pu se ^spenser d'invoquer la loi pour obtenir l'inser-

:. tion de sa lettre. La courtoisie et Téquité eussent

« suffi pour ouvrir les colonnes de la Ligue à ce qu'il appelle sa « simple, mais très nette protestation ».

Toutefois, il me permettra de n'être pas d'accord avec lui sur les épithètes, sa protestation

., me par-aissant aussi dénuée de netteté que de

^ simplicité. Je dis à M. *** :

1® Sortant du mandat que vous confiait le réquisitoire du procureur de la République, greffant sur une affaire spéciale une information plus ample qui intéressait votre amour-propre ou votre curiosité, vous êtes allé, sans votre greffier, faire une perquisition et une saisie dans une maison de débauche ; vous avez emporté, sans en dresser procès-verbsd, dans une serviette^ qui n'était pas celle du juge d'instruction, des livres, des correspondances et des billets à ordre ;

2* Vous êtes allé, toujours sans votre greffier, chez certaines personnes dont vous avez trouvé les noms sur les Uvres saisis; vous avez, au mépris de toutes les formes et de toutes les garanties judiciaires, commencé une enquête à domicile ;

3** Vous avez donné des instructions à un com-

missaire de police pour retenir dans une maisoil^ de débauche, transformée par vous en poste hf*'^' police, de quatre heures du soir à neuf heures èi matin, toutes les personnes de l'un ou de rautol sexe qui s'y pourraient présenter; et ce n'étaienll pas les auteurs d'un délit que vous alliez ainril^ séquestrer pendant dix-sept heures, au risque de troubler profondément les familles, c'étaient tout au plus des témoins que vous mettiez arbitrairement en état d*arrestation pour pouvoir plus à votre aise les interroger le lendemain ;

i'* Enfin, vous qui vous étiez montré si peu soucieux de ménager Thonneur des personnes et la paix des familles, vous avez eu des soins inattendus lorsque vous vous êtes trouvé en face de noms qui vous ont paru dignes de votre sollicitude.

Vous avez confié à un agent d'affaires les billets souscrits à l'ordre de la femme Leroy, et donné à votre mandataire l'étrange mission d'en opérer le recouvrement.

Voilà, monsieur, ce qui est net; et, à l'appui de mes affirmations, j'ai apporté diverses pièces justificatives, notamment la copie textuelle des instructions données par vous au commissaire de police du quartier.

Ce qui serait net encore, ce serait d'opposeï

feji démenti à Tune des arliculations ci-des-

Aucun secret professionnel ne vous empêche iLe nier Texactitude de mon récit. Vous vous bornez à dire qu'il vous serait « facile de le corn-pléter; » c'est reconnaître que vous n'avez rien Il en retrancher.

Eh bien ! monsieur, il se peut que vos « supérieurs hiérarchiques » se soient contentés de vos explications en 1881 ; mais je doute que Topinion publique accepte aussi facilement les mesures pour Texécution desquelles j'ai cru devoir, dans l'intérêt de la liberté individuelle Bt de la sécurité des familles, vous refuser le concours de mes agents.

Vous m'opposez le secret professionnel. Pour vous, monsieur, le secret professionnel est commode, en vérité, puisqu'il vous dispense, non seulement de vous expliquer sur les faits précis que j'articule, mais encore de répondre par une simple dénégation. Le secret professionnel vous est commode encore, parce qu'il vous dispense, faisant taire vos rancunes, de remplir vis-à-vis de moi un devoir de loyauté que je n^ai point à vous suggérer.

En ce qui me concerne, il n'y a pas de discrétion qui m'oblige à passer à la uostérité sous le

pseudonyme de Mystère , avec un arc à la maii| et des ailes dans le dos.

Pour expliquer mon intervention dans celli affaire et ne pas permettre à la mauvaise foi partis d'en dénaturer plus longtemps les Wt\ biles, j'ai dû faire connaître les actes auxqui j'ai refusé d'associer mes agents.

J'estime que c'était mon droit; j'en ai usé sans] soulever aucun des voiles qui doivent être res-' pectés.

Sous prétexte de protestation, la lettre di M. *** est l'aveu le plus complet de tout ce qui j'avais affirmé.

Je pourrais m'en tenir à cette réponse; mai* puisque Thonorable juge d'instruction, non coûtent de l'approbation de sa conscience et de ses « chefs hiérarchiques », sollicite encore celle du « public », auquel il laisse « le soin d'apprécier quel est, de nous deux, celui qui comprend le mieux ses devoirs », je veux compléter mou récit en faisant connaître les dernières, mais non les moins graves conséquences des procédés d'instruction auxquels avait eu recours M. •**.

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