Epilogue de l'affaire de la rue Duphot. Un divorce à Bruxelles
Le garçon de café Petit subissait la peine à
laquelle l'avait condamné le tribu aal correc-
iionnel, et déjà il n'était plus question de Taffaire
le la rue Duphot, lorsqu'un procès en divorce
levant les tribunaux belges vint en réveiller le
jjme Haritoff plaidait en appel devant la cour de Bruxelles, sur un incident de procédure soulevé à l'occasion de sa demande en divorce.
jyjmo Haritoff voulait produire au procès des pièces de nature à justifier ses conclusions.
Le mari, M. Eugène Haritoff, bien connu du Cout-Paris, s'opposait à cette production, et son ivocat, M® Lejeune, s exprimait en ces termes :
M™° Haritoff se trouvait à Bruxelles dans le couant du mois de décembre 1880. M. Haritoff, étant )arti pour Paris, avait laissé madame seule au domicile conjugal.
H y avait là un coffret fermant à clef, dans lequel îtaient enfermés des documents de deux catégories
différentes : des papiers d'affaires et des lettres d'o«| nature très confidentielle. Le coffret a été fractirij* et les pièces qu'il contenait se trouvent aujourd'Imil* aux mains de M""* Haritoff, qui prétend s'en ser™^ contre nous, en y ajoutant deux lettres que M, EfOm^ toff aurait écrites à une femme qui exercerait, dil-otM^ à Paris, la profession de proxénète. ■ ^
Madame refuse de dire comment les lettres se trouvent en sa possession. Nous disons quelles ont été détournées, qu'on ne les possède pas d'une façon licite, et nous demandons qu'elles nous soient r^|l tituées. 1 1
Quant aux autres lettres, écrites par M, BtWi
ritoff à une femme Leroy, de Paris, on a paru expfr quer leur possession en insinuant qu'elles auraient fi faire partie des pièces saisies chez cette femme, rvi Duphot, lors d'une perquisition judiciaire qui y fvi pratiquée. On n'en justifie pas non plus la possession licite. Nous demandons qu'il soit interdit à M"* Haritoff de les produire dans le procès.
M* Janson, avocat de M""* Haritoff, répondit :
M. Haritoff laissait traîner des procès- verbaux de saisie, des reçus de 400,000 francs, que lui renvoyaient des gens à qui il s'était adressé pour emprunter de l'argent, des lettres dans lesquelles il sollicitait w» peu d'argent de la femme Leroy,.,
On dit que ces papiers étaient enfermés dans une cassette que nous avons fracturée en décembre 1880. Or, parmi ces papiers, il y a un commandement d'huissier qui n'a été signifié qu'en janvier 188i«
i Quant à la correspondance avec la femme Leroy ,
^fte est peul-être scandaleuse, mais elle n'a rien de
^^pnfidentiél. M. Haritofflui écrivait pour lui emprun-
^îîr de l'argent destiné à acheter les faveurs d'une
^ 4«uie fille, M"* X..., actrice d'un théâtre de Paris,
^irrec laquelle il allait, quelques jours après, com-
*:ïaettre un adultère à Nice.
JVous n'avons pas à votis dire comment nous avons .des lettres. Nous les avons, cela suffit.
^ Nous avons pour nous l'autorité de M. Demo-
n^ombe, qui dit qu'en matière de séparation un époux peut se servir contre l'autre d'un écrit même confi- «iieniiel, quand il y a intérêt. Il ajoute que si Técrit ^tie peut être produit, on peut en démontrer l'exis- ^lence, même par témoins.
y Eh bieni faites citer comme témoin la femme Leroy; je ne suppose pas qu'il y ait pour elle un secret professionnel. {Hilarité,) Les documents, ditesvous, sont confidentiels; mais en matière d'adultère ^ tout est confidentiel, clandestin. Le mari n'est-il pas admis à prouver l'adultère de sa femme en produisant des lettres soit de l'amant, soit d'elle-même? La ^ femme doit avoir les mêmes droits .
La cour décida que M"''' Haritoff avait le droit de se servir, à l'appui de sa demande, des lettres qui étaient en sa possession, notamment de celles écrites à la femme Leroy, et ce fut sur la production de ces pièces, sans enquête, que le divorce fut prononcé.
Comment M"' HarilofF avait- elle en sapos sion les lettres adressées à la proxénète? pièces avaient-elles été comprises dans la faite par M. ***? Qu'y avait-il de vrai dans insinuations des parties?
Je repousse énergiquement la pensée rhonorable juge d'instruction se soit dess volontairement d'une pièce qui ne lui tenait pas, pour en faire profiter l'une despa^L ties engagées dans une instance en divorce. 1
Le souvenir que j'ai gardé, c'est que, peul»! temps après la saisie, alors que l'afTaire dite (kf la rue Duphot n'avait pas encore été réglée par le renvoi du nommé Petit en police correctionnelle, la femme Leroy s'adressa à la fois au procureur général et au préfet de police pour obtenir la restitution de deux lettres et d'un reçu, saisis par M. *** et qui lui avaient été, disaitelle, plusieurs fois réclamés par l'homme d'affaires de M. Haritoff.
Que s'était-il donc passé? Toutes les suppositions sent possibles, excepté celle qui incriminerait la conscience du magistrat.
Mais ayant, comme on se le rappelle, emporté pêle-mêle, sans inventaire et sans procès-verbal, tous les papiers de la rue Duphot, l'honorable M. *** se trouva fort empêché pour expliquer
^Wblï
isparilion de ces lettres, et il dut comprendre, la leçon des faits, mieux que par mes averciements, que la prudence, la réserve, la semeuse observation des formes judiciaires, ne ^nt pas des qualités moins appréciables que la ^^pdrvoyance chez les magistrats chargés del'insiction.
^|. De tous ces faits sortiront peut-être, pour le ^islateur, quelques enseignements utiles. La TÎéforme du Code d'instruction criminelle est une jKes questions à Pordre du jour.
Des efforts ont été faits pour donner des ga-
nties nouvelles à la liberté individuelle ; efforts
^lus louables souvent pour l'intention qui les a
^inspirés que pour la sagesse des dispositions
législatives auxquelles ils ont abouti.
î^î^ Par la suppression de l'article 10 du Code
^d'instruction criminelle on a voulu atteindre
•^l'arbitraire des préfets et particulièrement du
préfet de police.
4 Mais on n'a rien fait pour garantir la liberté
i des citoyens contre larbitraire plus redoutable
des juges d'instruction.
■ Que sont les juges dMnstruction attachés à ' tous nos petits tribunaux de province? Combien n'en est-il pas parmi eux dont les aptitudes sont modestes et le caractère présomptueux?
Je 8UÎ8 le premier à rendre justice à quelquesuns de ces magistrats, parmi lesquels j'ai trouvé moi-même, je ne puis Toublier, de précieux auxiliaires.
Mais les attributions de tous sont les mêmes et elles sont, pour quelques-uns, coname un instrument dangereux entre des mains imprudentes ou inhabiles.
A peine le chef du parquet a-t-il signé un réquisitoire, que l'action du juge d'instruction est en mouvement : elle ne connaît plus ni entraves ni limites; les mandats de perquisition, les mandats de comparution, les mandats de dépôt, les mandats d'amener, les mandats d'arrêt, sont les instruments légaux mis à la disposition du juge; la police et la force publique obéissent à ses injonctions.
Cet homme, qui se faisait, il y a trois ou quatre ans peut-être, refuser à ses examens de droit, a maintenant toutes les licences; il est notre maître à tous, et, chaque matin, quand nous nous réveillons dans notre chambre à coucher, nous devons rendre grâce au juge d'instruction : il dépendait de lui de nous faire passer la nuit dans une cellule; il ne Ta pas voulu. Que son saint nom soit béni !
D'UN PRÉFET DB POLICE 7i
Les explications de M. André de Trémontels.
A propos des fonds secrets, et par un enchaînement d'idées un peu cherché, j'ai été amené à parler de M. André de Trémontels dans mes Souvenirs.
L'ancien préfet de rAveyron et de la Corse m'adresse aujourd'hui une lettre intéressante ; il n'est que juste de donner à la défense la même place qu'à l'attaque :
« Paris, le 20 mars 1885.
» Monsieur le député,
a Les imputations dont vous vous êtes fait Técho ne sont pas nouvelles. Dès qu'elles se sont produites pour la première fois, au mois de novembre 1882, je m^en suis expliqué et je n'ai pas eu de peine à me justifier devant mes chefs hiérarchiques, qui m'ont depuis lors continué leur confiance et m'ont honoré de maints témoignages d'estime jusqu'au jour où, pour des con-
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sidérations purement politiques, ils ont f^msn devoir me sacrifier. |eic
» Après les dénonciations de M. Démangeai, Im qui m'avait succédé dansTAvejTon, je fus appelé lini^ à fournir à M. Fallières, ministre de Tintérieiir, u^les explications les plus complètes. Une enquête Lii fut faite par les soins de M. Le Guay, directeui lim des affaires départementales. Lr
» De retour à mon poste, j'y fus à diverses I reprises l'objet des témoignages de la satisfac- |i( tion de mes chefs, et le successeur de M. Fal- li lières, M. Waldeck-Rousseau, m*en donna une I preuve éclatante en m'élevant à la !'• classe de mon grade, à la date du 8 décembre 1883. La présence de M. Le Guay auprès de M. le ministre de rintérieur ne permet pas de douter qu'à cette date M. Waldeck-Rousseau connaissait les accusations dont j'avais été l'objet.
» Dans cette première partie de mon administration en Corse et jusqu'à la date à laquelle se place votre interpellation sur les affaires de ce département, j'avais strictement obéi aux instructions de M. le ministre de l'intérieur en ce qui concernait mes relations avec les diverses fractions du parti républicain.
» Après les retentissants débats de l'interpellation, j'eus l'honneur d'être reçu par M. le pré-
'^ ^ent du conseil. M. Jules Ferry me parla en ^3ines très vifs de certaines personnalités corses t. des incessantes difficultés qu'elles suscitaient Cm gouvernement. Je crus dès lors répondre aux ^tentions de M. le président du conseil, en Xême temps qu'aux intérêts de la République, ^ïi me montrant conciliant et désireux d'amener vn rapprochement entre les diverses fractions du parti républicain.
» Cette nouvelle attitude, qui, pour être consForme aux vues élevées de M. le président du conseil, n'était pas de même appréciée au ministère de l'intérieur, ne tarda pas à appeler sur moi la défaveur de mes chefs. Je pus lire dès le mois d'août dans les journaux que ma mise en disponibilité était décidée. J'interrogeai à cet égard M. le directeur de l'administration départementale, et le témoignage de ce haut fonctionnaire m'est trop précieux pour que je ne m'en empare pas aujourd'hui. M. Le Guay m'écrivait, 3n effet, à la date du 3 septembre 1884 :
Mon cher préfet,
. . Il n'a jamais été question de votre mise en lisponibilité.
Le ministre, avant son départ pour Nantes, m'avait
simplement manifesté Tintention de vous rappdffl sur le continent, dans un autre poste au moins éjtmiWa lent, Imi
Croyez, mon cher préfet, à mes meilleurs seafi-j ments.
GiL. Le Guat.
» Quel ne fut pas mon étonnement lorsque, fl^^, la date du 5 octobre, j'appris que j'étais révoquw Je me rendis immédiatement au ministère rintérieur. Personne ne me parla des accusations de M. Démangeât. Personne ne songea à expli quer, par de tels motifs, la révocation dont j'étaisr l'objet, et les indications qui me furent données, pour justifier cette mesure, étaient d'ordre purement politique ; elles se référaient notamment à mes relations avec certains républicains estimés de leur parti, mais vus avec défaveur par des personnalités influentes. Toutefois, mes protestations eurent pour conséquence de faire remplacer, à la date du 18 octobre, le décret de révocation par un décret de mise en disponibilité.
» Lorsque plus tard, monsieur le député, vous avez cru devoir interroger M. le ministre de l'intérieur, j e puis affirmer qu'à ce moment mon dossier était complètement connu de M. Waldeck-Rousseau. Mes relations avec M. le directeur des afl'aires départementales continuaient à être des
^^s amicales, comme le témoigne ce mot qu'il *w ''adressa la veille même de votre question :
Mon cher André,
Il faut que je vous parle ce soir. J'attendrai au café G la Paix jusqu'à la clôture.
GiL. Le Guay.
» La familiarité de cette lettre, le lieu même du rendez-vous, indiquent suffisamment dans quels ^termes j['étais resté avec ce haut fonctionçaire 'qui, mieux que personne, connaissait les faits, puisqu'il avait lui-même fait T enquête.
» Yous savez le reste, monsieur le député. Vous comprendrez, après cet exposé des faits, que je me sois refusé à m'adresser à la justice. Abandonné de mes chefs, frappé par eux, j'étais exposé à me présenter devant les tribunaux dans une situation de défaveur que je n'ai pas voulu subir. J'ai considéré que les témoignages antérieurs de mes chefs suffisaient, et que, s'ils avaient cessé de me couvrir, chacun comprendrait qu'ils avaient obéi à des préoccupations d'ordre parlementaire et au souci des intérêts ministériels que pouvait engager le retour de questions portées à la tribune.
» Veuillez agréer, monsieur le député, lassi'l ^ rance de ma haute considération. \\n^
» André de Trémontels. » IH
Après avoir entendules explications de M. Anàil V de Trémontels, le lecteur appréciera dans qucifelv mesure il se sent satisfait et convaincu I «
Quant à moi, je n'ai pas le courage de piétinerlj sur ce malheureux fonctionnaire abandonné deslj dieux et de M. Waldeck-Rousseau. 1;
Je reconnais même qu'il est dans la tradition I et daps la correction hiérarchiques, quand il ■( invoque l'approbation de ses chefs et déclare i, qu'elle lui suffit. Il ne tient pas un autre langage que rhonorable M. ***, juge d'înstructior, qui lui aussi disait, à cette même place : « Je n'eus aucune peine à justifier auprès de mes chefs hiérarchiques les mesures que j'avais ordonnées.»
Où l'ancien préfet se montre inférieur comme dialecticien au juge d'instruction, c'est lorsqu'il néglige d ajouter: « Il me serait également facile, avec les documents du dossier, d'éclairer l'opinion sur les faits que vous m'imputez. Mais je ue pourrais me défendre qu'en trahissant, par une coupable violation du secret professionnel^ Je devoir du magistrat. Je ne le ferai sous aucun prétexte. »>
A vrai dire, j'aime mieux la netteté avec ^quelle M. André de Trémontels affirme que :!t^i Waldeck-Rousseau connaissait complètement on dossier quand fut signé le décret quil'élevait :rila première classe de son grade. 11 vient ainsi s::oiiidre son démenti à celui opposé par M. Demanjfeat aux allégations ministérielles, et il y a de sa part quelque crânerie à accuser son ancien chef d'avoir mis sur Féchine de la vérité un déguisement carnavalesque.
liS. lettre de M. André de Trémontels contient i'ailleurs d'utiles renseignements dont il importe 3e déduire les conséquences.
Si la Chambre n'était tout entière absorbée par La préoccupation de savoir à quel scrutin seront accommodés les députés aux prochaines élections, c'est à la tribune du Palais-Bourbon qu'il jeût fallu porter les questions que soulève la .lettre de M. André de Trémontels. C'est là qu'il ;.eût fallu placer M. Waldeck-Rousseau entre ses ^propres affirmations et celles de son subordonné. Mais les députés ne me pardonneraient pas de les arracher momentanément au soin de leur avenir législatif, pour les ramener à l'examen des responsabilités ministérielles.
Je me borne donc à présenter de simples observations du haut de ma petite tribune person- II a
n SOUVENIRS
iielle. Là, du moins, jo ne suis exposé ui aAl^^f interruptions ni aux rappels à l'ordre. |
Il me parait établi que l'honorable ministre iil rintérieur traite avec quelque indifférence tel'* questions relatives à la probité de ses fonctioi'l^^ naires. Un de ses préfets est accusé de coucas-l' sion : le ministre n'hésite pas à lui prodiguer tel'' • émoignages de sa confiance.
Mais si ce même préfet cesse de servir les rancunes, les convoitises, les intérêts électoraux on autres dont le ministre a le dépôt sacré ; s'il s'avise de prendre au sérieux les appels pressants de la presse officieuse à l'union des républicains, l'infortuné fonctionnaire ne tarde pas à porter la peine de sa naïveté. 1'
Les explications de M. André de Trémontels'^ laissent peut-être beaucoup à désirer au point \ de vue de sa défense personnelle, mais elles éclairent d'une édifiante lumière le caractère des ministres de notre République parlementaire.
N'ayant d'autre objectif que de conserver la confiance de leur majorité, considérant que toute la politique consiste à la maintenir groupée autour du cabinet et à la faire revivre dans une prochaine assemblée pai* la réélection de ses membres, tous les instruments comme tous les
^^yen» leur sont bons pour préparer à leurs •"ïïlis des succès électoraux.
Mais sitôt qu^apparaît à Thorizon le grain me- ^^açant d'une interpellation, les fonctionnaires compromis sont jetés à lamer ; car la loi suprême le notre parlementarisme, c'est le salut du ca- »inet.
Le suicide du général Ney.
Tandis que Thonorable M. *** poursuivait instruction dont il a été parlé plus haut, la lin ragique du général' Ney, duc d'Elchingen, émut irofondément Fopinion publique, préparée demis quelque temps par les récits de la presse à îhercher Texplication de tous les événements parisiens dans les causes les plus contraires aux mœurs et à la nature.
Le lundi 21 février, dans la soirée, un landau j'arrêtait à la porte de M. Duvivier, officier d'orlonnance du général. Un inconnu montait chez tf. Duvivier et lui disait que le général Tattenlait en bas.
M. Duvivier trouva le général dans le landau,
eu compagnie de deux messieurs : « Veuih lirévenir la duchesse, dit le général d'un tonllial brile, que je ne rentrerai pas ce soir, ni peul-ètolïi demain. Je suis retenu à Versailles par monw vice. »
Le landau s'éloigna rapidement, et M. Dait! vier remonta chez lui, très frappé de l'air préiK-' cupé et agité du duc d'Elchingen, et des «ilum suspectes de ses trois compagnons.
Le duc ne reparut pas.
Il fut activement recherché par la police, mai» sans résultat.
Des lettres anonymes furent envoyées à l»| famille ; des mesures furent prises pour siff* prendre l'auteur de ces lettres au rendez-vous qu'il avait donné place du Château-d'Eau. Mais personne ne se présenta, à l'heure indiquée, poof recevoir la réponse que ces lettres exigeaient.
Les conjectures de la préfecture de police n'avaient pas fait fausse route, et, dès que la première lettre anonyme me fut connue, j'exprimai à la famille du duc d'Elchingen une opinion que les faits ne tardèrent pas à justifier.
Le 23 février seulement, M. Duvivier se décida à faire connaître que le général avait loué une cavo dans une maison située à Bagneux, et qu'il avait coutume de s'y exercer au tir du pistolet
A ce moment, je ne doutais plus que le gêné- '^ ne se fût suicidé, et, pour accomplir sa funeste •N&solution, il devait avoir choisi le lieu retiré où ^talent ses pistolets.
M. Duvivier se rendit à Bagneux, accompagné le M. Macé.
Ils durent passer devant la statue élevée au maréchal Ney, prince de la Moskowa, près de l'Observatoire, à la place même où il fut fusillé e 7 décembre 1815.
Arrivés à Bagneux, le chef do la sûreté et Toticicr d'ordonnance descendirent à la cave on réclairant d'une bougie. La porte était fermée ntérieurement ; le doute n'était plus possible; le lue d'Elchingen était là.
La porte fut enfoncée; le courant d'air qui î'établit aussitôt éteignit la bougie au moment naême où M. Duvivier, qui faisait un pas en avant ians l'obscurité se heurta au corps ensanglanté de son général.
Cette circonstance que la porte de la cave se trouvait fermée avec la clef restée dans la serrure à l'intérieur ne permettait pas de douter que le duc ne se fût suicidé.
Mais quelle élait la cause de cette résolution extrême que rien ne faisait prévoir?
Le duc d'Elchingen, il est vrai, avait laissé
percor ch^puis peu de temps quelque tristesse. B avait été appelé à déposer récemment dans m affaire correctionnelle. Un mot d'esprit malhettroux lui avait valu les railleries de la presse; il on avait été affecté. D'autre part, il avait été question d un duel avec un journaliste; on aiH que lo général avait, pour s'y préparer, discrètemont loué la cave de Bagneux, dont les orifices étaient soigneusement bouchés, de manière à étouffer le bruit ; de longs fils à plomb tombaient verticalement de la voûte et permettaient k s'exercer h trouver la ligne en levant le bras ao commandement.
Mais les railleries de la presse et réventualité d un duol ne sont heureusement pa» une cause (lo suicido.
Aussi les journaux se livrèrent-ils aux conjectures les plus fantaisistes; ils allèrent jusqu'à rapprocher do l'affaire de la rue Duphot ce dramatique événement, sans autre motif que la coïncidence dos dates.
Pour couper court à ces regrettables suppositions, il eût peut-être fallu livrer à Topinion publique les faits tels qu'ils s'étaient passés. La
mémoire du duc d'Elchingen n'avait rien à y pi^rdre, et la police y eût gagné d'Atre délivrée d(is sommations d'une presse indiscrète, qui
prétendait que dans une démocratie les autorités ' n*ont pas le droit de rien cacher à la curiosité du ^ public.
Mais la famille, qui est le meilleur juge de ce • qui touche à la considération des siens, crut '" devoir se renfermer dans une extrême réserve. n ne m'appartenait pas dès lors d'en sortir moimême ; aujourd'hui encore, je dois me borner à dire que tous les détails de ce drame m'ont été connus, qu'aucune affaire de mœurs n'y a été mêlée, et que, malgré de trompeuses apparences qui ont pu égarer l'opinion, les faits n'ont été, •à aucun moment et à aucun point de vue, de nature à exiger Tintervention de la justice. Le 23 février, au soir, lorsque M. Duvivier et * M. Macé vinrent me faire connaître le résultat de leurs recherches à Bagneux, je parlais pour le t ministère de la guerre, où il y avait réception. Je .' fis part au ministre de ce que je venais d'apprendre. La nouvelle s'en répandit bien vite dans les salons, et fut douloureusement accueillie dans ce milieu militaire, où le général Ney ne comptait que des amis.
L'enquête sur les actes du général de Gissey.
La baronne de Kaulla.
Un autre officier supérieur était depuis quelque temps en butte aux plus violentes attaques de la I presse radicale.
Ancien ministre de la guerre, le général de Cissey, malgré l'éclat de ses services, s'entendait accuser d'avoir dilapidé les derniers de l'État et d'avoir livré à l'ennemi les secrets de la défense nationale.
Concussion et trahison, tels étaient les deux chefs de l'invraisemblable accusation que le patriotisme inquiet d'un député de l'extrêmo gauche consentit à porter devant la Chambre.
Une enquête fut ordonnée par la Chambre et de nombreux témoins furent entendus.
L'accusation reposait principalement sur les relations du général de Cissey avec la baronne de Kaulla, qu'on supposait être une espionne de r Allemagne. *
Depuis la guerre de 1870, on a beaucoup abusé de Taccusation d'espionnage, et d'autres
lijjammoMipw^
'■* ,«fc —
femmes en ont été l'objet qu*une situation à la fois plus indépendante et plus régulière semblait devoir protéger.
La baronne de KauUa, qui avait épousé le colonel Yung, vivait séparée de son mari, dans un élégant petit hôtel de l'avenue dléna, où elle s'entourait d'un luxe que l'amitié du général pouvait suffire à expliquer.
La commission d'enquête fit appeler comme témoins trois préfets ou anciens préfets de police, pour avoir sur la baronne l'opinion de la préfecture, et surtout pour savoir s'il était vrai, comme on Tavait affirmé, que des perquisitions eussent été faites à son hôtel à Tefl^et d'y chercher la preuve de sa culpabilité.
M. Léon Renault, toujours correct, parut d'abord vouloir se retrancher derrière le secret professionnel. Cependant il nia avoir jamais dit que M™** de Kaulla était « dangereuse pour le pays ». Interrogé sur les perquisitions qu'on disait avoir été faites, sans qu'on en eût précisé la date : « Je déclare, répondit-il, que je n'ai jamais fait opérer de perquisitions chez M"® de Kaulla, et que jamais la pensée n'en est même venue à la préfecture de police, à l'époque où j'étais en fonction. »
M. Voisin nia de son côté avoir jamais ordonné n 5.
pareille visite domiciliaire et il ajouta : « Après avoir fait des recherches, je n'ai acquis en aucune façon la preuve que M"** de Kaulla fût un agent de l'étranger. Il me parait que c'est une femme cherchant à avoir un salon, à réunir autour d'elle des notabilités parisiennes. Je le répète, je n'ai rien découvert qui permît de dire que M"'"' de Kaulla fût un agent de l'étranger. »
Appelé h déposer h mon tour, j'avais fait faire les plus minutieuses recherches, et je dus affirmer qu'il n'existait, ni sur les registres de la préfecture ni sur les répertoires des commissaires de police, aucune trace de perquisition opérée chez la baronne de Kaulla; que, d'autre part, je n'avais aucune raison d'ajouter foi à la rumeur qui l'accusait d'être au service de l'Allemagne.
Un incident fut soulevé par plusieurs membres de la commission, à l'occasion de mou témoignage. Ces honorables membres demandaient que les dossiers de police concernant le général de Cissey et M"** de Kaulla fussent remis à la commission.
J'expliquai à mes collègues ce que j'ai dit à mes lecteurs dans l'un des premiers chapitres de mes Souvenirs : que les dossiers de police n'étaient pas faits pour les profanes, ceux-ci fussent-ils représentants du peuple ; qu'ils contenaient non
moins d'articulations inexactes ou douteuses que d'affirmations conformes h la vérité ; qu'ils pouvaient être utiles pour aider l'administration dans ses recherches, mais non pour éclairer la conscience des juges.
La commission voulut bien ne pas insister. Un débat sur l'enquête s'ouvrit devant la Chambre, et ne laissa rien subsister des diffamations qui ont attristé les dernières années du général deCissey.
Le laboratoire municipal. — Les chiens
à la fourrière.
Les journaux nous apprennent que les marchands devin de Paris se sont réunis vendredi dernier, au nombre de trois ou quatre mille, au Cirque d'hiver, sous la présidence de M. Tony Révillon.
C'est même ce fâcheux meeting qui m'a privé du plaisir de me rencontrer ce jour-là avec l'honorable député de Bellevillo, invité, ainsi que moi, dans une maison amie, mais empêché de boire les vins de notre amphitryron par l'obligation supérieure de manifester en faveur du mouillage.
Ah! c'est que les marchands de vîn ne sont pas une quantité électorale négligeable. Non seulement ils sont nombreux, mais encore ils sontinfluenls.
Gambetta le savait bien, et, durant celle année 1881 consacrée par lui à la préparation des élections, après avoir réuni les voyageurs de commerce pour leur confier le soin d'évangéliser les départements, il vint, lui aussi, présider rassemblée des marchands de vin, leur promettant la liberté du mouillage, à défaut de la séparation de FÉglise et de TÉtat.
La liberté du mouillage, c'est cette liberté-là qui n'est pas une guitare !
Habile à trouver ces mots heureux qui résument une thèse et l'imposent aux esprits simples, M. Gambetta avait imaginé, à l'usage des marchands de vin, la distinction entre la falsification et la « dénaturation ».
11 n'y a falsification, suivant Téminent homme d'Etat, que si le marchand introduit dans le vin des substances chimiques colorantes dont l'effel peut être nuisible à la santé.
Quant au mouillage, qui consiste simplement en une addition d'eau, M. Gambetta n'y voyait qu'un acte de « dénaturation » absolument licite et moral.
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SJi » I II '!<*'
• Mettre de Teau dans son vin, ce n'est point faire un mélange que l'opportunisme seul doive encourager. Mais le mouillage va plus loin ; il consiste à mettre de Teau dans le vin d'autrui et à tromper le public sur la nature de la marchandise vendue.
N'acceptant pas le distinguo de M. Gambetta, je crus devoir donner aux consommateurs de nouvelles garanties, non seulement contre les fraudes des débitants de vin, mais encore contre celles de tous les marchands.
L'Angleterre, l'Allemagne, la Belgique s'étaient occupées longtemps avant nous des questions relatives à l'hygiène publique et à l'alimentation. Je me fis adresser des rapports relatifs aux mesures employées à l'étranger, et l'étude qui en fut faite sous ma direction, avec le concours de M. Cambon et de M. Girard, me permit d'installer, à peu de frais, dans les bâtiments de la préfecture de police, le « laboratoire municipal».
En lui donnant cette dénomination, j'avais moins pour but d'affirmer mes sympathies que de mettre sur le nouvel établissement une sorte de paratonnerre, en intéressant à sa conservation et à sa prospérité l'amour-propre des parrains que je lui donnais.
J'estime que le laboratoire a rendu les plus
Utiles services à la santé publique. Mais les rêvé lations de l'analyse chimique ont aoulevé plus de colères contre le préfet qu'elles ne lui ont valu de sympathies.
Je m'occupais en même temps de répondre à un vœu émis par le conseil municipal, en faisant construire des voitures pour le transport des personnes atteintes de maladies épidémiques.
L'étoffe des voitures ordinaires garde facilement le germe de la maladie et le transmet ensuit»» aux voyageurs qui succèdent au malade. C'est là une des causes par lesquelles les épidémies se répandent.
Pour y obvier, les villes de Londres et de Bruxelles employaient depuis longtemps des véhicules spéciaux, faciles à laver et à désinfecter. Je n'eus qu'à suivre les exemples que je rencontrais chez nos voisins.
Une autre innovation à signaler fut la réforme du procédé barbare employé à la fourrière pour la destruction des chiens.
Parmi les êtres nuisibles dont la société est forcé de requérir le trépas, dans un intérêt de sécurité publique, il n'en est pas de plus dignos de compassion que les chiens errants. Sauf de rares exceptions, ce sont les parias de l'espèce canine : laids, étiques, boueux, personne ne
songe h les recueillir. Sans maître, sans abri, ils " vont, sous la bise et la pluie, cherchant de car- ' refour en carrefour quelque informe détritus pour soutenir leur vie austère, jusqu'à ce que « l'administration les tire de leur détresse en les 9 plongeant dans Tinfini.
Esl-ce leur faute, à ces déclassés, si la nature leur refusa les avantages de la forme ou si la destinée négligea de les pourvoir d'un gîte légal et d'un protecteur responsable ?
Telles sont les réflexions que je retrouve, non signées, dans un journal aujourd'hui disparu, et je me les approprie; car elles traduisent, sans exagération, le sentimentalisme qui m'amena à remplacer la pendaison des chiens par l'anesthésie.
Livrée à son cours naturel, l'agonie des chiens pendus se fût prolongée quelquefois au delà de trente minutes, tant la cohésion de leurs vertèbres supérieures est rebelle à la rupture ; c'est pourquoi les bourreaux de ces malheureuses victimes des règlements municipaux s'eff*orçaient, par de vigoureux coups de marteau appliques sur le crâne, d'y déterminer au plus vite une congestion.
Ce fut M. le docteur Poggiale, membre du conseil d'hygiène, qui proposa un procédé non-
veau pour remplacer cette méthode répugnante de destruction.
Placés dans une caisse hermétiquement fermée, les chiens sont asphyxiés par le gaz d'éclairage arrivant au moyen d'un tuyau muni d'un robinet. Une lucarne vitrée, pratiquée dans la couverture de la caisse, permet de suivre les progrès de Taneslhésie. La sensibilité cérébrale s'évanouit avant la vie. Il se produit un rapide empoisonnemont qui dure à peine quelques minutes et ne cause aucune souffrance.
Ce n'est pas seulement sur la foi des savants que nous pouvons affirmer la douceur de ce genre de trépas. Nous avons des témoignages. Plusieurs ouvriers de la Compagnie du gaz ont subi un commencement d'asphyxie par cet agent délétère.
Ils racontent qu'ils ont éprouvé une sensation semblable à celle que produisent les excès de boisson : une sorte d'ivresse hilare, mêlée d'hébétoment et suivie d'une inertie radicale des fonctions cérébrales.
Un de ces ouvriers, me racontant Taccident auquel il avait heureusement échappé, me disait:
— Je me sentais comme si j'avais bu trop de vin de Champagne.
Une réflexion s'est naturellement présentée à
'esprit de tous ceux qui ont assisté au spectacle de ces destructions nécessaires : Pourquoi né •fèrait-on pas profiter les bipèdes des moyens par ^lesquels l'administration compatissante s'efforce •* d'adoucir les derniers instants des contribuables w appartenant à la race canine? Pourquoi ne pas J^ remplacer la guillotine par Tanesthésie?
1= Des fonds secrets, des services qu'ils rendent aux candidats officiels et de quelques abus.
Dans la discussion du budget de l'exercice 188S, ^ lorsque je pris la parole pour combattre la demande de crédit relative aux fonds secrets, j'eus rtionneur de rappeler à la Chambre que Tannée 188S allait être une année d'élections, et j'exprimai la crainte que le crédit de deux millions, au lieu d'être employé suivant sa destination, no devînt un instrument peu loyal de candidature officielle.
Mon manque de confiance scandalisa d'honorables collègues, qui puisent dans le sentiment de leur propre vertu unlémoignage irrécusable en faveur de l'intégrité des ministres.
Je sais combien les illusions généreuses contn-l c buent au bonheur de la vie, et j'hésite à eiTeuilletl ^. celles qui font cortège au cabinet de rhouorabk| ^^u M. Jules Ferry.
Je voudrais surtout ne pas immoler aux néces-| silés de ma démonslration une sympathique \io-l lime.
Cependant les allégations vagues ne sauraient suffire ; il faut apporter des faits à l'appui des affirmations; l'approche des luttes électorales^ le devoii; patriotique de ne rien épargner pour écarter du nouveau Parlement les complices d'une politique néfaste, m'obligent à me départir des hésitations qui m'ont arrêté jusqu'ici dans Taceomplissement d'un sacrifice nécessaire.
Ces hésitations, elles seront excusées par les plus sévères censeurs, lorsqu'ils sauront que, pour faire ma preuve, je suis obligé de mettre en cause un homme dont le caractère et le talent font autant d'honneur au Parlement qu'à l'Université.
D'ailleurs, je suis heureux de penser que mes révélations, sans atteindre sa sympathique personnalité, iront droit au but que je vise et frapperont dans la cible de la candidature officielle et des fonds secrets.
Je demande pardon au lecteur qui s'impatiente d(* toutes ces précautions et j'arrive k mon fait.
^^ C'était h la veille des élections do 1881. '"«11. Gambetta, qui n'a pas toujours été aussi heu- ' [ifeux dans ses choix, avait jeté les yeux sur un éminent professeur pour qui la philosophie n'ar*^vaitpas de secrets, ^et il Tavait désigné comme a^ étant son candidat préféré pour l'arrondissement
de Rodez.
^i Le préfet de TAveyron reçut de la bouche m même du président de la Chambre des instructf lions nécessaires au succès de cette candidature. g( M. André de Trémontels, car c'était lui qui ad- ■ ministrait alors ce pittoresque département, fut - à la hauteur de la tâche qui lui avait été confiée, et la Pucelle d'Orléans put compter à la Chambre un ami sûr et fidèle.
On a peut-être devine que Fheureux candidat était l'honorable M. Joseph Fabre, auteur d'une fort remarquable étude sur Jeanne d'Arc et d'un projet patriotique de fête nationale.
M. Joseph Fabre reçut sur les fonds secrets, parles mains du préfet de l'Aveyron, la somme nécessaire pour payer les frais de son élection, c'est-à-dire un peu plus de trois mille francs.
Je ne saurais dire combien je suis fâché d'être obligé de prononcer ici le nom de mon honorable collègue, mais il sera le premier à comprendre que ma polémique contre l'abus des fonds secrets
perdrait une grande partie de son efficaci' elle était purement doctrinale et împersonn
Je m empresse, d'ailleurs, d'ajouter que norable M. Joseph Fabre n'est pas le seulmei de la majorité qui ait été indemnisé de se penses sur les fonds affectés à la police sec et ce n'est point à ces honorables collègues j^entends faire remonter la responsabilité du passif qui leur a été imposé par des désigna supérieures. C'est aux gouvernements, c'est institutions que je m'en prends. C'est aux ternes que je fais appel, en m'efforçant d'oi les yeux aux braves gens qui s'imaginent ^ sous un régime de probité et qui croient q disserle sur l'histoire des Mérovingiens quar leur parle de la candidature officielle.
Je m'adresse à ces actionnaires de la polil qu'on nomme des contribuables, et au moi où les directeurs de la Société anonyme pr sent de nouveaux appels de fonds, je dem. auxdits actionnaires de ne pas envoyer siég( conseil d'administration des hommes que les élémentaires obligations de la gratitude rend incapables de tout contrôle.
Le scrutin du 9 janvier et le nouveau conseil municipal;
Le 9 janvier 1881 avaient lieu les élections
. municipales. Les électeurs parisiens avaient à
choisir quatre-vingts conseillers parmi les deux
cent dix candidats qui briguaient leurs suffrages.
Pour Facquit de ma conscience de préfet de police, j'avais suscité quelques candidatures excentriques, destinées à enlever quelques suffrages à mes adversaires du groupe autonomiste. Je savais que, à défaut d'autres résultats, ces procédés électoraux seraient goûtés dans les régions supérieures où s'inspiraient les ministres.
J'en fus pour mes frais d'affiches, de bulletins et de subventions à la presse.
Personnellement, je me considérais comme fort désintéressé dans le scrutin.
Les autonomistes étaient franchement contre moi; mais, pour y mettre d'autres formes, les opportunistes ne me témoignaient guère moins d'hostilité; d'ailleurs, leur souci de popularité ne
leur permettait pas une autre attitude. Il n y avahi i au conseil municipal qu'un groupe qui fût tou jours avec le préfet de police dans toutes les! questions où les intérêts de son administration! étaient sérieusement engagés : c'était le polil {groupe des conservateurs, royalistes ou impé-l rialistes. 1
Ce n'était donc pas d'un changement dans la | composition du conseil que je pouvais attendre I Taplanissement des difficultés contre lesquelles 1. je luttais depuis deux ans.
J'attendis avec quelque indifférence, dans mon cabinet, les résultats du scrutin que le télégraphe m'apportait des divers quartiers de Paris, puis je me rendis à la place Beauvau pour en conférer avec le ministre de Tintérieur.
Quand j'arrivai, M. Gambetta, largement assis et fumant son cigare dans le salon du ministre, se félicitait avec M. Constans des, résultats de la journée, tandis que M. Adrien Hébrard égayait la conversation par ses saillies, et dépensait en prodigue Tesprit qu'on ne lui connaît pas, parce qu'il le cache aux yeux du public sous les lourdes draperies du Temps.
On était tout à la joie. La protestation conservatrice n'avait gagné que trois sièges, ce qui portait à sept le nombre de ses représentants.
or quatre-vingts conseillers municipaux, c'était
n résultat insignifiant.
Le collectivisme révolutionnaire avait été ^^•crasé .partout où il avait tenté les chances du "^ta^tin. Pas un candidat ouvrier n'avait recueilli ■^u nombre respectable de suffrages. Parmi les *^iQciens membres de la Commune qui s'étaient "^irésentés, aucun n'avait été élu.
Le plus modéré d'entre eux, M. Amouroux, ^restait en ballottage, ainsi que M. Trinquet lui- ' inème, à qui sa précédente élection et son retour "^iomphal de Nouméa semblaient assurer le
succès. ' ^ La majorité de l'ancien conseil, épurée de Quelques nullités, rentrait dans le nouveau, avec l^adj onction de plusieurs capacités dont le président de la Chambre paraissait faire grand cas.
— Allons, disait M. Gambetta, Paris n'a nulle envie de refaire la Commune. Le préfet de police ^eut dormir tranquille.
— Vous êtes silencieux, me dit M. Hébrard. "Vous n'avez pas l'air content.
je fis timidement observer que les conseillers miunicipaux qui avaient voté le projet d'autono* ^nie communale avaient presque tous été réélus, cju'ils se trouvaient renforcés de plusieurs nou- > eaux adhérents, et que les conseillers oppor-
lunisies, dans la plupart des quartiers, avaiei)!] accepté des programmes et pris des engagementSi qui ne pouvaient me faire prévoir des jours heu-| rcux ni des rapports faciles.
M. Gambetta répondit qu'il ne fallait pas ji ger les élus sur les engagements électoraux:! que si quelques-uns des membres de rancienne! majorité semblaient avoir accentué leurs programmes, d'autre part plusieurs autonomistes! avaient fait des réserves sur des points importants, et que le résultat général des élections I n'était pas de nature à les encourager à suivre jusqu'au bout la fraction la plus pure de leur groupe.
— Quelle attitude avez-vous à prendre? me dit le président de la Chambre. Quelle ligne de conduite allez-vous adopter pour résister aux attaques du groupe que dirige M. Sigismond Lacroix ? Votre tache sera facile ; vous n'aurez qu'à vous appuyer sur le groupe opposé.
M. Gambetta se trompait. Il n'y avait pas dans le nouveau conseil une majorité disposée à soutenir un préfet de police ayant le sentiment de ses devoirs envers TEtat et de son indépendance envers la Commune.
On en put juger bientôt lorsqu'il s'agit de nommer le président du conseil municipal. Ce
fut ]M[..Sigismond Lacroix, le leader du groupe autonomiste, qui fut élu.
Les conflits ne tardèrent pas à prendre un caractëre d'acuité dont, spul, mon successeur peut se faille une juste idée.
L'aliaire Eybexu
Dans les premiers jours d'avril, l'arrestation de M"** Eyben appela de nouveau l'attention sur Ja police des mœurs et suscita pour le préfet les plus graves difficultés.
Donnons d'abord la parole à cette dame.
Voici la lettre qu'elle adressa à un journal du matin :
Au rédacteur du Mot d'Ordre :
Monsieur le rédacteur,
Permettez-moi de venir vous faire le récit exact de tout ce qui s'est passé lors de l'arrestation tout arbitraire dont j'ai été la victime.
Depuis cinq mois mes deux petites tilles suivent un cours rue de Valois, et comme leur institutrice ne
lOi SOUVENIRS
peut pas les garder près d'elle passé quatre heures et demie, il fut convenu entre elle et moi que j*irais les prendre tous les jours passage des Panoramas.
Je me rendais donc mardi dernier audit passap pour y joindre mes enfants, et comme j'étais un peu en retard, je marchais très vite, quand tout à coup trois hommes se sont jetés sur moi de la façon la plus brutale en disant: « Arrêtons cette belle enfant: allez, suivez-nous au poste. » Je crus avoir à faire à de mauvais plaisants, et je les priai de me laisser. Malgré ma résistance, ils m*emmenèrent au poste de la rue Villedo. Je leur dis de me laisser au moins entrer dans le passage pour voir mes enfants; qu'ils auraient ainsi la preuve que j'étais là pour remplir mes devoirs de mère de famille; j'appelai môme mes pauvres petites à mon scours; rien n'y fît, et force me fut de les suivre.
Je restai donc rue Villedo jusqu'à huit heures et demie ; de là, je fus transférée au poste de la rue Richelieu, 011 je fus interrogée par un secrétaire et non par un commissaire; puis, à un autre poste de la même rue, où la voilure cellulaire vint me prendre pourme déposer à la préfecture, où je restai enfermée jusquà vendredi. Je n'essayerai pas de vous dépeindre, monsieur le rédacteur, toutes les humiliations que j'ai dû subir, toutes mes tortures, en songeant à mes pauvres enfants, dont je n'eus aucune nouvelle jusqu'au jeudi soir.
Je laisse cela à l'appréciation des mères de famille qui liront cette lettre et qui pourraient se trouver dans mon cas. Il est vrai que j'ai une sœur qui habite avec moi, mais la malheureuse est atteinte d'une ma-
ladie de cœur et la moindre émotion la jette dans des ■# crises qui Tempêchent de se traîner; je me reprém sentais son inquiétude en ne me voyant pas rentrer. a( C'était donc pour moi une douleur de plus ajoutée à =■ toutes les autres.
- Qu*ai-je fait, monsieur, pour mériter tout cela ? Je
- puis affirmer devant tous que je suis bonne mère; je vis seule avec ma sœur et mes deux enfants de la façon la plus discrète, et je ne crains nulle investigation dans ma vie privée.
Je viens donc, monsieur, par la voie de votre estimable journal, protester contre les procédés plus qu'inhumains dont je suis la victime, puisque c'est comme femme la seule arme dont je puisse user. J'espère que vous voudrez bien faire bon accueil à mes justes plaintes, et, pour terminer ce trisle récit, qu'il me soit permis d'adresser un mot de reconnaissance au juge qui s'est chargé de l'instruction de cette
î triste affaire. C'est à lui que je dois d'être rendue à
"î ma famille.
t' A. Eyben,
j 81, rue Rochechouart.
Qu'y avait-il de vrai dans ce récit?
Loyales explications entre M. Joseph Fabre ^ l'auteur des « Souvenirs i» K
Je reçois de M. Joseph Fabre, député de Rodez, la lettre suivante :
Paris, le mercredi 25 mars «885.
Monsieur le directeur,
Etant mis en cause ce matin dans votre journal, je vous prie de vouloir bien insérer ces deux mots :
J'ai été trois fois mêlé aux luttes électorales, sans jamais avoir eu à me reprocher la moindre abdication (le mon indépendance — d'ailleurs assez justifiée par mes votes.
Dans une de ces luttes, en 1881, j'ai accepté un concours, où les fonds secrets n'étaient pour rien, qui m'avait été personnellement offert par M. Gambetla, alors président de la Chambre, et qui, au surplu?, était plus modeste que ne l'indique M. Andrieux.
Veuillez agréer, monsieur le directeur, rexpression de ma considération la plus distinguée.
Joseph Fabre.
1. La nécessité de répondre au ôffAl de Rodez m'obligea ajourner la suite du chapitre cousMié h l'affaire Eyben.
J*ai dit déjà que je n'ai aucune intention désoigeante pour mon honorable collègue de TAveyn. Je le tiens pour un galant homme, et je admets pas que sa parole puisse être mise en -ute un instant quand il affirme qu'en recevant « certain concours d'argent pour ses frais d'élec- :mi en 1881 il n'a cru accepter que l'offre personne de M. Gambetta.
le pense que cette déclaration est suffisante Lir dégager la personne de M. Joseph Fabre. \f ais, à côté de l'honnête homme dont je conis l'intégrité et l'indépendance, il y a des faits Cki il ne saurait être responsable, puisqu'il les 3Qal connus; il y a la candidature officielle, nt il a été la première victime, puisqu'elle s'est ^duite malgré lui et à son préjudice moral in plus qu'à son profit ; il y a un système enfin If lequel il importe qu'on s'explique au moment
S -les plus graves intérêts de ce pays vont être nouveau engagés dans la bataille électorale. Les faits, les voici :
Lorsque M. Joseph Fabre arriva dans son jrondissement au début de la période électoie, M. André de Trémontels reçut du minis- ^e de l'intérieur une lettre chargée, contenant billets de mille francs, et il les remit à Joseph Fabre.
II a«
SOrVENIRS
IMus lard, M. André de Trémontels reçut sa demande, toujours du ministère de rintériei une seconde lettre chargée, contenant de dot à quinze cents francs, pour faire £ace à des d'élection qui n'avaient pas été soldés.
Une partie de cette somme fut employée payer des livres qui avaient été distribués pari préfet aux enfants des écoles, dans la cii scription de M. Joseph Fabre, à l'approche dcl période électorale.
Ce qui restait fut envoyé par lettre chargéel M. Joseph Fabre après son retour à Paris.
Je m'explique ainsi comment mon honoi collègue peut contester que la somme par reçue se soit élevée à plus de trois mille firanc Je reconnais qu'il y a lieu de déduire le coûtd« livres distribués, dans l'intérêt de l'élection, ai élèves des écoles.
L'honorable M. Joseph Fabre croit avoir reçij un don personnel de M. Gambetta. Sa conviclk résulte de cette circonstance que c'est le présidei de la Chambre qui lui a offert son aide, et qû^ c'est au président de la Chambre qu'il a adres ses remerciements.
Ce dont M. Joseph Fabre ne s'est pas rend^j compte, c'est qu'au mois d'octobre 1881 M. Gï botta s'identifiait avec l'Etat et que les minist
n^étaient plus que les intendants du Palais- Bourbon.
Dans cette discussion, où nous apportons lun et l'autre une égale bonne foi, mon loyal contradicteur ne contestera pas avoir reçu, en deux fois, du préfet de TAveyron, la somme qu'il a employée à payer une partie de ses dépenses d'élection.
Quant au préfet lui-même, si les fonds lui sont Venus d'une source différente de celle que j'indique, c'est son devoir de le déclarer, c'est aussi son intérêt. Mais il se taira, ou s'il intervient, ce sera pour confirmer mon récit par son témoignage*.
Je ne parle pas de l'ancien ministre, n'ayant pas la naïveté de croire qu'il veuille initier le public à l'emploi de ses fonds secrets.
Le lecteur se demandera comment il se fait qu'un don personnel de M. Gambetta, au lieu d'aller directement du Palais-Bourbon à l'inté-