VIU
L'officier de paix attaché au cabinet. — La 4e brigade. — Les agents secrets.
J'enfermai mon dossier dans mon bureau, me réservant de le lire à loisir, et je fis appeler quelques chefs de service pour m'entre tenir avec eux.
Combien en restait-il qui pouvaient apporter le secours d'une vieille expérience à un chef improvisé, placé, tout à coup, par les hasards de la politique, à la tète d'une administration d'où dépend la sécurité de Paris?
M. de BuUemont, secrétaire général;
M. Lecour, chef de la première division;
M. Baube, chef de la seconde division;
M. Ansart, chef delà police municipale:
M. Jacob, chef de la sûreté;
M. Marseille, chef du contrôle, avaient été successivement écartés.
Leurs emplois étaient vacants ou récemment occupés par de nouveaux titulaires.
Le secrétariat général venait d'être attribué à M. Jules Cambon, fonctionnaire intelligent, mais qui, à peine arrivé de sa préfecture de Constantine, médisait, à notre première entrevue : « J'étudie depuis huit jours la préfecture de police, dans rintérêt du successeur de M. Gigot. »
Il restait encore, il est vrai, .un officier de paix attaché au cabinet, qui avait occupé, durant les dernières années, auprès du préfet de police, une situation des plus importantes. C'était M. Lombard, commandant la quatrième brigade de recherches.
La quatrième brigade, placée directement sous la dépendance du cabinet, soustraite à la direction du chef de la police municipale, était spécialement chargée des recherches politiques.
Mais c'est par suite d'une confusion trop répandue qu'elle fut considérée par une partie du public comme composée d'agents secrets.
Les agents secrets ne sont point embrigadés; ils sont payés sur les fonds de police secrète et non sur le budget de la police municipale. On ne
leur demande aucun émargement et généralement aucune quittance; car le préfet dispose librement des fonds secrets, n'est pas tenu d'en rendre compte, et ne s'expose pas à btUtler ses agents secrets, c'est-à-dire à faire connaître leur participation à l'œuvre de la police, en leur demandant d'en signer l'aveu.
Les agents secrets ne cessent pas d'exercer la profession et de rester dans la condition sociale qu'ils avaient avant d'entrer en rapport avec la préfecture. Il importe même qu'ils aient un métier ou des apparences de ressources pour mieux dissimuler l'origine de leur bien-être. Au besoin, ils se tiendront au courant de la cote, parieront sans cesse du Turc, de l'Egypte ou du Rio-Tinto, afin de détourner les soupçons que ne manquerait pas de susciter une existence oisive et parfois luxueuse.
L'agent secret, c'est le journaliste qui se fait remarquer par sa violence contre le gouvernement dans les feuilles d'opposition, c'est l'orateur qui, dans les réunions, demande aux prolétaires d'en finir avec l'exploitation capitaliste ; c'est le monsieur qu'on voit, à Saint-Augustin, à tous [es anniversaires bonapartistes, avec un bouquet le violettes à la boutonnière ; c'est encore celui jue vous rencontrez dans les plus purs salons du
faubourg Sainl-Germain avec de» fleurs de ly» partout où il peut en met Ire.
L'agent secret se recrute dans toutes le« couches sociales : c'est votre cocher, c'est votre valet de chambre, c'est votre maîtresse^ ce sera vous demain, pour peu que la vocation vouft prenne, à condition toutefois que vos prétentions n'excèdent pas vos mérites, car ceux qui sont à vendre ne valent pas tous la peine d'être achetés.
Le salaire n'est pas fixé par un règlement; il est soumis à la loi de l'offre et de la demande; ce n'est pas toujours l'importance des services rendus qui en détermine la quotité : il n'en coûte pas cher de faire surveiller les anarchistes, les collectivistes et tous les apôtres de la révolution sociale ; mais les agents qui travaillent dans les salons ont des exigences généralement exagérées pour les services qu'on en tire.
L'agent secret, ne devant pas être connu, n'a pas de carte pour se faire reconnaître.
Les inspecteurs de police, dont se composent les brigades de recherches, n'ont pas d'uniformo. Dans les divers milieux où ils sont envoyés, soit pour la surveillance des mœurs, soit pour la découverte des malfaiteurs, soit pour les recherches poliliques, ils sont obligés de dissimuler leur qualité. Excellent quand il s'agil d'assurer
Tordre el de faire respecter la liberté de la voie publique, runiforme rendrait impossibles les surveillances et les recherches.
Mais rinspeeteur de police, quand il en a besoin pour la protection de sa personne ou pour Taccomplissement de sa mission, montre sa carte et se fait reconnaître. Il fait partie de la police municipale ; il touche un traitement fixé par les arrêtés préfectoraux; il émarge régulièrement et subit une retenue pour la retraite.
Suppression de remploi de M. Lombard. — L'affaire Bouvier. — Réorganisatiou de la police secrète.
J'ai dît que Tofficier de paix Lombard avait sous ses ordres la brigade chargée des recherches politiques. Il avait on même temps la délicate mission de recruter et de payer les agents secrets.
Il tenait ainsi dans sa main toute la police politique. Il était Tœil et Toreille du préfet.
Voulant voir par mes propres yeuix, je résolus do me priver de ce trop important auxiliaire. A
cet effet, je supprimai l'emploi d'officier do paix attaché au cabinet, ainsi que la 4"" brigade des recherches, sauf à verser dans la police municipale les inspecteurs qui composaient celle brigade.
La presse me fit une ovation. Elle me félicitait d'avoir supprimé la police politique. Désormais, plus de surveillance occulte, plus de mouchards!
Je n'aurais point été fier de ces éloges, si je les eusse mérités; mais je me félicitais à la pensée que ma police politique serait bien désormais une police secrète, puisque la presse en conteslait même l'existence.
Je ne me dissimulais pas que j'assumais une tâche difficile, absorbante, souvent répugnante, en nie mettant directement en relation avec les agents secrets; m'occupant de les recruter, de leur donner l'impulsion, de lire moi-même leurs rapports et de les contrôlei' les uns par les autres
Mais c'était la condition de mon indépendance et de ma sécurité. Quels que soient son titre et son grade, celui-là est le vrai préfet de police qui tient les agents secrets dans sa main.
Tel est le seul motif pour lequel je me suis séparé do M. Lombard. Le rôle de cet officier de
aix dans l'affaire de M. Rouvier no fut pour [en dans ma détermination.
On se rappelle comment M. Rouvier, pris pour >on sosie et victime d'une funeste ressemblance, Eut arrêté au Palais-Royal et traduit en police correctionnelle sous une inculpation honteuse. M. Rouvier fut acquitté après une plaidoirie éloquente et émue de M^ Nicolet, qui avait loyalement prêté à un adversaire politique le concours de son talent.
Le préfet avait eu le tort de confier à M. Lombard, c'est-à-dire au chef d'un service politique, les recherches nécessitées par cette scandaleuse iffaire.
Le fait dont M. Rouvier était inculpé n'avait •ien de politique.
Je n'ai jamais eu le moindre doute sur l'innocence de mon honorable collègue. La monslruo- \\ié même de l'accusation la rendait invraisem- )lable. L'acte inqualifiable qui en était le point de lépart ne pouvait être que l'œuvre d'une intelligence profondément troublée.
Mais rhonorabilité de M. Rouvier ne supposait pas nécessairement l'indigne accusation dirigée par ses amis contre M. Lombard. Le chef du service politique avait loyalement rempli sa mission ; il avait cru sincèrement à la culpabilité du député I 3
as S0UVEN1JI&
de Mari^ille, et les apparences dont le iribundi été juge suffisaient à expliquer une erreur d'ailleurs si regrettable.
Avec M. Lombard disparaissaient provisoirement les agents secrets qui n'étaient en rapport qu'avec lui.
Je ne tardai pas à les voir revenir^ comme les pigeons que la présence d'un étranger a momeotanément effrayés, mais qui, après s'être un instant dispersés, reviennent à tire d'aile au pigeonnier :
• Monsieur le préfet, m'écrivait l'un d'eux, vous avez certainement reconnu mon écriture dans les archives que vous a laissées votre prédécesseur. Après les bontés que vous aviez eues pour moi et que je n'oublierai jamais, vous avez peut-être été surpris des rapports que j'adressais sur votre compte. Mais si mes appréciations ont pu vous paraître désobligeantes, je vous prie de ne les attribuer qu'au zèle que je mettais au service de vos prédécesseurs. Si vous daignez en faire l'expérience, vous rencontrerez de ma part le même dévouement, et j'ose espérer que vous ne vous laisserez pas arrêter par le mécontentement de certaines attaques absolument étrangères à tout sentiment d'hostilité pour votre personne, etc.
Je repris une partie des agents de M. Lombard, je refusai les services de beaucoup d'autres,
brûlés pour la plii]|Art, ou susceptibles d'être utilement remplacés par de nouvelles recrues.
Mes anciennes relations avec le parti révolutionnaire me furent très utiles. Je ne fis pas appel en vain au patriotisme de quelques besoigneux et èi leur dévouement à la République. Je leur épargnais d'ailleurs l'ennui de se considérer comme des agents secrets; je leur demandais simplement de collaborer avec moi au salut de la République, menacée par de compromettants défenseurs; ils recevsdent en échange une équitable indemnité^ pour obéir au principe démocratique suivant lequel toute peine mérite salaire; et ils continuaient à parler avec mépris des mouchardsy sachant bien d'ailleurs qu'il n'y en avait plus, puisque j'avais supprimé Temploi de M. Lombard.
La réception du personnel.
Le moment était venu de passer la revue du personnel.
La réception solennelle eut lieu le 10 mars. De une heure à quatre heures, je vis défiler : les
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officiers de la garde républicaine, les officiers des sapeurs-pompiers, les commissaires de police, les chefs des services extérieurs, les chefs de division de la préfecture, les chefs et le personnel de leurs bureaux, les chefs et le personnel des bureaux de la police municipale, le personnel du cabinet, tous les architectes, les médecins, etc.
Je voulus profiter de l'occasion qui m'élait oiferle pour affirmer ma volonté d'exiger de 'la part de mes subordonnés une discipline rigoureuse, et en même temps ma résolution de ne laisser entamer mon autorité par aucune immixtion étrangère. J'eslimais qu'il importait do saisir les esprits par un coulrasto presque violent enire l'attitude du nouveau préfet et celle de son prédécesseur. J'entlai quelque peu ma voix et mon naturel; je pris avec préméditation un ton Iranchant, absolu, et j aff'ectai de parler en commandant d'armée plutôt qu'en administrateur.
Voici, d'ailleurs, mon allocution, telle qu'elle fut reproduite par la presse :
Messieurs,
Appelé par la confiance de M. le président de la République à la tête de la préfecture de police, je tièi s à vous dire dès aujourd'hui dans quel esprit je
•rends la haute direction des divers services dont lie se compose.
Par le nombre des agents placés sous mes ordres, e puis dire que je commande une vérilable armée, 'entends établir dans vos rangs une discipline miliaire. Notre bataille à nous, elle est de tous les jours, ar il n'y a pas d'armistice avec les criminels. Il nous àut donc tous les jours l'obéissance que les chefs sont n droit d'exiger sur les champs de bataille.
Mais, si j'apporte ici des résolutions d'implacable é.vérité à l'égard de tout agent capable de compronettre les intérêts du service, vous me trouverez égacment résolu à défendre mon personnel contre les ttaques du dehors.
Je saurai couvrir de ma responsabilité tous les ;xents qui auront ma confiance. Non, jamais aucun c vous, messieurs, ne sera sacrifié à aucune pression xtérieure.
Je ferai tous les jours moi-même mon enquête, et e compte absolument sur votre concours fidèle pour éformer les abus, sans être obligé de faire appel à 'autres qu'à mes auxiliaires pour savoir ce qui se lasse dans ma maison.
Nous ferons ainsi, messieurs, une préfecture de police forte et disciplinée.
Cela ne suffit pas. Il faut encore qu'elle soit entouée de la considération publique.
Pour cela, il faut qu'elle remplisse tout son devoir, [u'elle assure le^ respect de toutes les lois, et tout l'abord de la loi fondamentale, de la loi constitutionlelle.
Nous sommes, messieurs, les serviteurs de la Repu-
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blîque; il ne faut pas qu'on puisse doulef de ïiotw j fidélité. !
Toute manifestation incorrecte, toute parole inconvenante, seront immédiatement réprimées.
Dans mon personnel, je ne tolère la religion da passé qu'à une condition : c'est qu'elle n'ait pas de culte extérieur.
Je ferai d'ailleurs en sorte que vous n'ayez pas à regretter le passé.
Croyez, messieurs, à toute ma bienveillance. i
M. Gaxnbetta sur une fausse piste. — Les tableaux de M. Bovtres.
Je ne tardai pas à rencontrer une de ces immixtions étrangères que je déclarais ne pas vouloir souffrir.
C'était le temps où M. Gambelta exerçait sans responsabilité une autorité beaucoup plus grande que celle d'aucun des ministres, faisant et défaisant à son gré les magistrats, les préfets, les généraux, les ambassadeurs. Chacun connaissait cette omnipotence, et chacun, pour arriver, cherchait à gagner la bienveillance du maître.
Les fonctionnaires qui venaient k Paris allaient
prendre les instructions de M. Gambetta avant (le demander celles de leurs ministres.
Sachant qu'on a souvent besoin d^un plus petit que soi, le madtre ou le « patron », comme disaient les intimes, ne dédaignait pas d'avoir des favoris jusque dans le personnel de la police.
C'est ainsi qu'ayant pris sous sa protection M. liéonard Chassagne, voyageur de commerce, il l'avait fait nommer commissaire de police de la ville de Neuilly.
Ce commissaire faisait de la police pour le compte et sous la direction de M. Gambetta, qui, sans doute dans la fréquentation de M. Ranc, avait pris goût aux recherches policières. Et, comme l'arbitraire du protecteur n'avait pas de limites, le protégé sortait souvent de celles que la loi avait tracées à sa juridiction. M. Chassagne opérait volontiers à Tintérieur de Paris.
Sur une dénonciation, venue je ne sais d'où, M. Gambetta croyait savoir que des tableaux appartenant au musée du Louvre avaient été détournés et vendus en 1869 et 1870 par d'anciens fonctionnaires de l'empire.
Tout autre, à la place du président de la Chambre, eût transmis ses renseignements soit au garde des sceaux, soit au ministre de l'intérieur, soit au préfet de police. M. Gambetta
aimait mieux opérer lui-même. Il chargea M. Chassagne de procéder à une enquête.
Rue de Berlin, n° 7, à côté de la légation argentine, est situé Thôtel de M. Bowes, ancien membre de la Chambre des communes.
M. Bowes, qui habite Paris depuis de longues années, a fait usage de sa grande fortune pour acheter des chefs-d'œuvre. Tout Paris a pu les admirer dans ses salons, dont M*"" Bowes, une aimable Parisienne, faisait les honneurs avec autant de grâce que d'esprit.
M. Gambetta et M. Chassagne, ayant appris que M. Bowes avait en outre un grand nombre de tableaux déposés rue Blomet, 27, et rue Mansart, 7, crurent avoir trouvé le receleur des tableaux de TEtat.
Continuant ses investigations à Tinsu de M. Gigot, son chef, le commissaire de Neuilly fit jaser les gardiennes de ces toiles, et il arriva à préciser Taccusation •: le vendeur était probablement le comte Lepic^ et parmi les tableaux provenant du Louvre, M. Chassagne signalait une Scène flamande, un Personnage de la Cour de Louis XV et un Charles X en grande tenue avec ses attributs royaux.
On en était là quand j'arrivai à la préfecture de police^ et je fus averti par M. Edmond Tur-
D'UN PREFET DE POLICE ko
quel, alors sous-secrétaire d'État au ministère (le rinslruction publique et des beaux-arts.
J allai voir M. Gambetta et je lui exprimai l'espoir qu'il voudrait bien désormais ne pas disposer des agents de mon administration à rinsu de leur chef.
M. le président de la Chambre reconnut ce que son procédé avait d'incorrect; mais il insista pour qu'il fût donné suite aux recherches commencées, moins dans un intérêt artistique qu'au point de vue du discrédit qu'un résultat heureux pourrait jeter sur les fonctionnaires de l'empire.
Je me décidai h ordonner des perquisitions, M. Bowes était en Angleterre. M"° Bowes intervint et exprima avec beaucoup de vivacité la légitime irritation que lui causait une invasion aussi inattendue. Elle était accompagnée de son frère, M. Lucas, et celui-ci, chef de bureau à la sûreté générale, se réclamait de son directeur, M. Boucher-Cadard.
Les perquisitions eurent pour seul résultat de faire constater Tinanité des dénonciations auxquelles M. Gambetta avait prêté une oreille trop complaisante. Je me trompe; elles eurent une autre conséquence : l'intervention de lord Lyons, qui m'écrivit, le 2 avril, alors que j'avais abandonné les recherches :
Moiis^ieur le préfet,
11 paraîtrait que M. Bowes, sujet anglais demeurant à Paris, ainsi que les personnes chargées du soin de ses tableaux, auraient été dérangés par le? mesures prises par la police à leur égard.
Je désirerais vous assurer officieusement que M. Bowes jouit d'une très grande considération en Angleterre. 11 était autrefois membre du Parlement, et il a fait construire à ses frais un musée pour y placer les tableaux et les œuvres d'art qu'il destine au profit du public.
Je vous serais fort reconnaissant, par conséquent, si vous vouliez bien recommander à vos agents d'avoir tous les égards pour lui et pour ses employés. Agréez, etc.
Lyons.
Mes débuts au Conseil municipal. — Souvenirs et regrets d'une union trop tôt rompue.
Le lendemain du jour où j'avais reçu et harangué le personnel de la préfecture, c'est-à-dire le 11 mars, je me rendis pour la première fois au conseil municipal, qui siégeait alors au Luxembourg.
Je connaissais quelques-uns des membres de cette assemblée :
M. Castagnary, président, rédacteur distingué du journal le Siècle; MM. Réty et Masse, avoués; MM. Liouville et Enghelard, avocats; le dessinateur Ulysse Parent ; le peintre d'histoire Jobbé- Duval; le docteur Paul Dubois, qui m'avait assisté dans une rencontre avec mon honorable collègue M. Paul de Cassagnac ; M. Charles Quentin, le futur directeur de l'Assistance publique ; enfin M. Henricy, l'élément gaî du conseil municipal, où il représentait le quartier du Cloître- Saint-Merri.
Cet excellent M. Henricy ! il mérite que, par une équitable réciprocité, je lui consacre quelques lignes à part, car il m'a consacré à moi-même un certain nombre d'alexandrins, dans son poème héroï-comique en douze chants, la Merriade,
Son vote m'était toujours fidèle, parce qu'il savait que j'appréciais ses vers. Mais il avait une faiblesse : il était spirite.
n croyait à la métempsycose. Il se rappelait qu'il avait été femme dans une précédente existence. En cette qualité, il avait eu une filhî à Londres, et, quand il y songeait, il croyait ressentir encore les douleurs de l'accouchement.
Un jour, Henricy nous quitta et partit pour
l'Angleterre. Ce voyage avait pour but de rechercher son enfant, qui devait être plus âgée que lui-même; mais il n'eut d'autre résultat que de priver d une voix le budget de la préfecture.
Aux élections suivantes, les spirites furent sans doute en minorité au quartier du Cloitre- Saint-Merri; car Henricy ne revint pas*.
1. M. HeDricy proleste contre cette anecdote qui pourtant n'est pas de nature à troubler son ménage, puisque la naissance de l'enfant serait de beaucoup antérieure à son mariage. Au surplus voici la protestation qui fut publiée le 19 janvier 1885, par le journal la Ligue, Elle prouve au moins que l'ancien conseiller municipal n'est point ennemi du rire et ôe la gaieté.
« Paris, le 18 janvier 1885.
a A Monsieur le dirccleiir politique de la Ligue.
« Monsieur le député,
« On vient de mettre sous mes yeux le numéro de la Ligue du 17 courant, où, dans vos Souvenirs d'un Pi^fet de Police, vous daignez vous occuper de moi, honneur auquel j'étais loin de m'at tendre. »
« Vous dites : « Cet excellent M. Henricy! Il mérite que, par une équitable réciprocité, je lui consacre quelques lignes à part, car il m'a consacré à moi-même un certain nombre d'alexandrins, dans son poème héroï-comique en vingt chants, la Merriade. Son vote m'était toujours lidèle, parce qu'il savait que j'appréciais ses vers. >»
« Certes, je suis flatté qu'un homme de goût comme vous fasse cas de mes vers, mais, si mon vote vous était fidèle» c'est parce que vous aviez pour adversaires tous les intransigeants, et que je suis un opportuniste, c'est-à-dire un con-
On voit que je n'arrivais point comme un étranger au palais du Luxembourg. La nomination de M. Caubet y avait d'ailleurs atténué l'effet du discours sur l'amnistie, et je m'étais ainsi préparé une lune de miel.
servaleur de Ja RépuLlique. Je votais avec les autres opportunistes du conseil. »
« Permeltez-moi, maintenant, de relever une inexactitude. Plus loin, vons dites : « Un jour, Henricy nous quitta et partit pour l'Angleterre... Ce voyage n'eut d'autre résultat que do priver d'une voix le budget de la préfecture. » Si je tiens à rectifier cette erreur, c'est que je me suis vanté, à bon droit, dans la Merriade et ailleurs, de n'avoir pas manqué une seule séance du conseil municipal et du conseil général, durant les trois années où j'ai eu à exercer m-jn mandat, ainsi que nos procès- verbaux en font foi. Aucun de mes anciens collègues ne peut se targuer de cette assiduité... »
« Il est évident que vous avez voulu vous égayer à mon sujet et faire rire vos lecteurs à mes dépens. »
« Henricy, dites-vous, avait une faiblesse : il était spirite. » Sachez que ce que vous appelez faiblesse je l'appelle force. Un homme de liberté comme vous me ferait-il un grief d'être spirite, alors que tant d'autres se font gloire d'être athées et matérialistes ! ce qui constitue la plus stupide des croyances, selon Prudlion? Eh! Monsieur, vous deviendriez mormon que je ne vous le reprocherais pas. Je vous reconnais même le droit de vous faire musulman, si vous avez du goût pour les jouissances que procure la possession d'un harem, — goût que je m'explique à merveille, — et si vous aspirez au paradis de Mahomet. »
u Oui, j'étais et je suis spirite, et j'ai cela de commun avec les grands hommes qu'a produits l'humanité, mais je n'ai pas à vous le prouver. Ce n'est ni le lieu ni le cas de rompre une lance en faveur du spiritisme, que les railleries, plus ou moins spirituelles, auxquelles il est en butte n'em-
M. Castagnary me souhaita la bienvenue en
d'excellents termes :
Messieurs, dit-il, depuis notre dernière séance^ il s'est accompli des événements qui ont eu leur contrecoup dans le sein du conseil. Un ministre, dont Fespril droit et républicain nous inspire pleine confiance, a pris possession du département de Fintérieur, et sa première pensée a été de placer à la tête de la préfecture de police un préfet républicain. Celui-ci, de son côté, n'a rien eu de plus pressé que d'appeler auprès de lui, comme collaborateur, un de nos collègues les plus sympathiques et les plus estimés. Il me semble, messieurs, que ces faits parlent d'eux-mêmes et qu'ils ne sauraient souffrir des interprétations différentes.
Je fis assaut de courtoisie avec l'honorable président du conseil municipal. Je parlai de mon émotion, de mes amitiés, de mes espérances, des calomnies de nos ennemis communs, et j'ajoutai:
Vous voulez comme moi une préfecture de police forte, disciplinée, estimable et estimée. J'ose compter
pèchent pas de progresser. Je me bornerai à vous dire que les hommes les plus savants des États-Unis, de l'Angletern^ et de l'Allemagne adhèrent ouvertement à cette doctrine philosophique. En France, il y a également des spirites parmi les sommités scientifiques et littéraires... »
« Agréez, etc.
a Casimir Henricv,
« Ancien conseiller municipal. »
D'UN PRÉFET DE POLICE r3l
sur votre concours, messieurs, sur votre intelligence (les difficultés administratives, snr votre esprit politique, sur votre patriotisme éclairé, pour me rendre moins lourde cette tâche de progrès, dé réformes, de réorganisation, dont j'ai accepté résolument toutes les responsabilités.
Notons précieusement les : Très bien ! et les applaudissements qui accueillirent ces paroles : je ne les retrouverai plus.
Le président annonça ensuite la démission de M. Gaubet. Il se fit lïnterprète des roj^rrets de ses collègues :
En nous quittant, dit- il, notre collègue n'a fait ([u*obéir à une loi qui nous est commune à tous : c'est d'aller là où nous sommes utiles et où notre dévouement est réclamé.
On eut dit que M. Castagnary connaissait ses destinées, et qu'il pressentait déjà que bientôt le conseil d'htat « réclamerait son dévouement ».
Devant mes électeurs.
Dès le 28 février, alors que je n'avais aucune raison de prévoir Foffre qu'allait me faire, cinq
jours plus lard, M. Waddinglon, par une lettre rendue publique, j'avais mis ma démission à la disposition -de mes électeurs.
Je leur rappelais que, en 1876, quand Icuru i délégués étaient venus m'offrir une candidature I que je n avais pas sollicitée, ils s'étaient adressés à moi parce que, pour inspirer confiance aux populations rurales de la 4° circonscription do Rhône, ils cherchaient un candidat qui ne pût être suspect de s}'mpathie ou de faiblesse pour les hommes ou pour les doctrines de la Commune.
Je leur rappelais mes professions de foi et j'ajoutais :
S'il en est qui ont pensé que ces promesses n'étaient destinées qu'à surprendre les suffrages de nos laborieuses et honnêtes populations des campagnes, ceux-là sans doute se sont trompés : mais je n'avais rien fait pour encouroger leurs secrètes espérances.
J'estime donc que, dans la dernière discussion sur la loi d'amnistie, j'ai représenté fidèlement les électeurs de la 4® circonscription du Rhône.
Toutefois, je ne puis accepter qu'il y ait un doute à cet égard.
Je ne suis lié par aucun mandat impératif; je n'ai donné à aucun comité aucune de ces démissions en
blancs auxquelles la mauvaise foi sait si facilement se soustraire.
Mais si les honorables membres du comité électoral qui a patronné ma candidature jugent à propos de me demander en ce moment ma démission, de ma libre volonté et n'obéissant qu'à mes scrupules, je déclare qu'elle est à leur disposition.
Je me réserve, toutefois, de me reJDrésenter devant mes électeurs, qui sont mes juges définitifs.
Le décret qui m^appela à la préfecture de police dispensa mon comité électoral de toute réponse, car l'acceptation de mes nouvelles fonctions entraînait ma déniission.
Mais la loi me laissait le droit de solliciter un nouveau mandat, et je m'empressais d'en user, n'ayant jamais eu l'intention de renoncer au Parlement.
Chaque fois que je me suis présenté devant mes électeurs, mes adversaires m'ont promis un échec exemplaire. Le moment était bien choisi pour renouveler ces sinistres prédictions, car on allait pouvoir exploiter contre moi non seulement les ressentiments des partisans de l'amnislic pleinière, mais encore et surtout le cumul des fonctions de préfet de police avec le mandat législatif.
Mes nouveaux devoirs ne me permettaient pas
d'abandonner mon poste pour aller batailler dans le déparlement du Rhône pendant toute la durée de la période électorale. J'y passai quelques heures seulement; j'assistai à une réunion où je répondis aux attaques dont j'étais l'objet, et, le 6 avril, je fus réélu par 9,658 suffrages contre 1,441 bulletins blancs. La question avait été nettement posée.
Je vous demande, avais-je dit, un vote d'approbation pour le passé et de confiance pour Tavenir,
La réponse ne permettait pas d'équivoque.
Le « Vieux petit employé » reprend sa plume. — De l'influence d'un coupe-file sur les destinées d'une grande administration*
Modérée dans la victoire, autant que vaillante dans le combat, la Lanterne avait bien voulu faire crédit au nouveau préfet.
Mais ce crédit coûtait cher à l'habile directeur du journal, qui sait compter et qui mesurait à
étiage du tirage Tiniérêt de la campagne lomentanément abandonnée.
D'ailleurs, la préfecture ne se montrait pas Dconnaissante. Les employés flétris par la Lançrne conservaient leurs emplois, et aucun des ►rotégés de la rédaction n'avait pu pénétrer dans es rangs du personnel.
Cependant, le nouvau préfet n'était-il pas 'obligé de M. Yves Guyot et de ses collaboraeurs ? Sans leurs attaques contre son prédécesseur, aurait-il obtenu les hautes fonctions qu'il occupait?
Tant d'ingratitude indigna le cœur loyal du << vieux petit employé » ; ce digne serviteur reprit sa plume et recommença l'exposé de ses ^efs :
« Dernièrement, dit-il dans un de ses premiers articles, quelques braves gens vinrent trouver le « vieux petit employé ». Ils voulaient quelque chose que je ne précise pas, pour ne 3oint leur nuire. Ils venaient demander mon ippui. Leur naïveté me fit pitié. »
Comme on voit, sous cette prétendue pitié, >ercer le dépit du journaliste! Avoir renversé m préfet qui vous admettait à l'honneur d'inimes entrevues, avoir brisé un fonctionnaire limable cit conciliant, pour se heurter à la rai-
deur d'un successeur systématiquement dédaigneux !
Mais, d'autre part, quel n'est pas l'intérêt de cet aveu, que « les braves gens » qui voulaient obtenir de la préfecture de police un emploi, un service, une faveur, allaient dans les bureaux de la Lanterne solliciter la protection des adversaires de cette administration?
Ces lignes sont à retenir, car elles jettent une vive lumière sur Tétat des esprits à celte date, en ce qui concernait la préfecture de police.
Après la chute d'un ministre et d'un préfet sous les coups d'un journaliste, le personnel de l'administration croyait, comme le public, à la toute-puissance du journal.
Des inspecteurs de police reprenaient le chemin des bureaux de la Lanterne et y portaient de nouveau leurs dénonciations contre leurs chefs. Déçus dans leur espoir de se faire payer leurs précédentes trahisons par celui qu'ils considéraient comme leur obligé, sous prétexte qu'il en avait été le bénéficiaire, ces agents recommençaient sous mon administration le même travail souterrain qui avait amené l'effondrement de mon prédécesseur.
Aussi, quand M. Yves Guyot, se dissimulant de nouveau sous le masque du « vieux petit
Qiployé », annonça qu'il reprenait la série de es lettres sur la préfecture de police, ce fut omme un effarement dans le personnel . Il semla que les jours du préfet étaient comptés, et il ji resta tout juste Tautorité d'un fonctionnaire ont la révocation est annoncée.
Tandis que des chefs de service se tenaient ur la réserve dans la crainte de se compro- Qeltre par un zèle mal avisé, il m'arrivait quand e sortais à pied, d'apercevoir, avec les yeux que l'ai derrière la tête, des ag*ents de la police municipale occupés à filer leur préfet.
Pour ramener les esprits au respect et à la discipline, il fallait d'abord les ramener à la confiance.
La confiance est communicative ; pour l'inspirer, il faut l'éprouver, la rendre manifeste.
De même qu'un cavalier pousse son cheval i^ers rpbjet dont l'animal prend ombrage, de même aussi je cherchais l'occasion de marcher mr la Lanterne^ afin de bien constater qu'on la 30uvait piétiner sans provoquer une explosion le dynamite.
M. Mayer me fit le plaisir de m'offrir une prenière fois cette occasion en me demandant pour sa voilure une carte de circulation avec autorisation de stationnement, dite coupe-file.
î>8 SOLVEXIUS
Je refusai avec empressement.
Le lendemain, sous ce litre élégant : « Plus çoi |[ change! ! ! i%, la Lanterne relevait le gant que je lui avais jeté.
Elle expliquait que, si elle avait fait au préfet de police la demande d'une carte, c'était bien à contre-cœur et malgré ses répugnances connues; elle s'était dévouée pour ses lecteurs. Le sacerdoce de la presse a de ces cruellee exigences : « Le reporter envoyé à une fête, i une cérémonie, disait la LatUeme, doit pouvoir retrouver facilement et rapidement sa voiture pour rentrer sans perte de temps au bureau da journal. »
Je répondis à la Lanterne par le commimiqui suivant :
Dans son numéro du 23 mai, le journal la Lanterne, sous ce titre : « Plus ça change!!! » se plaint que la préfecture de police ait refusé à son directeor. M. Mayer, une carte de stationnement.
Le rédacteur reconnaîtra qu'il a mal choisi son titre, puisque le préfet de police refuse à la Lanterne ce que ses prédécesseurs auraient vraisemblablement accordé.
Le préfet de police ne professe aucun dédain pour Tappui que la presse peut apporter à son admini)»tralion. Mais il ne lui convient pas d'acheter cet
appui par des faveurs et des privilèges contraires à l'intérêt général.
Des cartes de circulation, dites coupe-file, ont été créées pour permettre à quelques privilégiés de faire circuler ou stationner leurs voitures là ou la circulatioa ou le stationnement ^ont interdits au public. Ceux qui en sont porteurs sont en outre autorisés à ne pas prendre la file et à passer avant leur tour.
Depuis le 1®' janvier, un nombre exagéré de cartes de stationnement avait été accordé. Il y avait là un abus qui rendait de plus en plus difficile la police des rues.
Le préfet, ne pouvait supprimer les cartes de stationnement, qui d'ailleurs sont sans inconvénient quand elles sont en petit nombre. Elles ont leur raison d'être pour les ministres, pour les hauts fonctionnaires qui doivent leur temps aux affaires publiques, et aussi pour les représentants des puissances étrangères, envers lesquels la France ne saurait exercer une trop large hospitalité.
Mais le préfet a décidé que désormais aucune c^rle Qouvelle ne serait délivrée à d'autres personnes, sauf k apporter à cette règle telles exceptions qui lui [)arattraient commandées par des intérêts ou des convenances dont il est juge.
Le préfet persiste à croire que l'intérêt public n'est )as engagé à ce que le directeur de la Lanterne suisse couper les files et faire passer sa voiture avant telles de ses lecteurs.
La Lanterne ajoute qu'elle se réserve de publier la isle des bénéficiaires des cartes de stationnement. Si 31 Lanterne donne suite à son projet, elle démontrera,
eo SOUVENIRS
ce qui n'est pas contesté, qu'il y avait un abus et qu'il était temps d'y mettre fin.
Ce communiqué me valut les imprécations de la presse, et de graves journaux ministériels mêlèrent leur note irritée à celle plus aiguë des feuilles de reportage qui se sentaient plus particulièrement atteintes.
— Eh! quoi! disait les hauts barons de la chronique, si les fonctionnaires servent, bien ou mal, rintérêt public, est-ce que la presse ne représente pas l'intérêt du public? La voiture n'est pas pour elle un luxe ou un agrément, c'est un instrument de travail, et si nous demandons à passer avant nos lecteurs, en vérité, nous n'avons en vue que leur plus grand bien.
C'est un curieux phénomène que le sentiment de solidarité qui existe entre les journalistes. Des écrivains, servant des partis opposés, échangent, dans la polémique de chaque jour, les propos les plus désobligeants ; mais, si quelque profane se permet de manquer de respect a leur francmaçonnerie, aussitôt, oubliant leurs querelles, ils se retournent contre cet ennemi commun et s'unissent pour lui faire expier son crime de lèsemajesté.
Je suis un journaliste intermittent. Peut-êlre
est-ce la faute de mon intermittence, si je n'ai jamais pu ni comprendre, ni partager les sentiments de confraternité entre journalistes.
Je me les explique dans le passé, au temps où la presse avait des prétentions sacerdotales et s'efforçait de les justifier. Mais, comme nous sommes loin d'Armand Carrel et de ses contemporains !
Un écrivain distingué, longtemps avant d'èlre le ministre des affaires étrangères de son pays, me disait un jour : « Quand je voyage et qu'on m'apporte le registre de l'hôtel, j'y inscris mes nom et prénoms, le lieu d'où je viens, le lieu où je vais, mon âge même, malgré l'intérêt que je pourrais avoir à le dissimuler; mais ma profession de journaliste, jamais! J'aurais peur d'èlre pris pour quelqu'un de ceux qui se disent mes confrères. »
Mon communiqué à la Lanterne eut certainement pour conséquence de me mettre sur les bras toute la confrérie.
Mais j'obtins, comme compensation, parmi les agents, un certain respect qu'on a toujours pour le monsieur qui entre dans la cage des fauves.
Les attaques nocturnes. — La magistrature libérale. — Difficulté d'assurer la sécurité et la décence de* la voie publique. — Un effet imprévu de la loi sur les récidivistes.
Raconter chaque jour que M. Macé avait organisé le complot de Blois comme on monte une féerie ; que M. Brissaud avait envoyé des agents en province pour surveiller les candidats républicains après le 16 mai; que l'officier de paix Dufour était responsable de la mort de Villain, et que son collègue Jarrige était tiède pour la République, c'était à coup sûr chanter un air fort intéressant pour ceux qui l'aiment, mais à la longue un peu monotone.
Le « vieux petit employé » — en compagnie duquel je suis bien obligé de faire cheminer quelque temps encore le lecteur, puisque ce personnage, pendant les premiers mois de mon administration, a réussi à retenir autour de ses tréteaux l'attention du public — le « vieux petit employé » voulut étendre son répertoire.
De là les récits fantaisistes de crimes restés impunis et d'arrestations arbitraires.
Les attaques nocturnes sont particulièrement goûtées des lecteurs de faits divers. Elles fournissent d'ailleurs d'utiles prétextes à bien des gens dont Timagination vient en aide à celle du journaliste :
C'est un jeune homme qui a perdu au jeu ou dépensé l'argent à lui confié ; il n'ose reparaître devant son père ou son patron;
C'est un mari qui a l'imprudence de n'être pas d'un cercle, et qui l'expie par l'embarras où il se (rouve pour expliquer sa rentrée tardive ;
C'est le soldat Dumanet qui a vendu pour boire ses bottes et son képi ; il tremble en pensant au conseil de gueiTe et au délit de « dissipation d'effets de petit équipement ».
A ceux-là et à bien d'autres, le journaliste tend la perche de l'attaque nocturne. Quand cette rubrique est ouverte, la copie no manque jamais.
Je n'entends pas dire que la sécurité des rues fût parfaite. Les diffamations dont les agents étaient l'objet, leur crainte de se compromettre en agissant, et « de créer des affaires » à leurs chefs, le découragement et la démoralisation de ces derniers, avaient énervé les services chargés de veiller à la sécurité des voies publiques. Les
journalistes qui s'en prenaient au préfet en étaient les premiers responsables.
Il faut dire aussi que l'administration ne rencontrait pas du côté de la magistrature le concours qu'elle était en droit d'espérer.
De la part du parquet de Paris, il y a toujours eu vis-à-vis de la préfecture de police quelque chose comme une jalousie professionnelle qui, depuis quelques années surtout, se traduit par une certaine alfeclation de libéralisme en faveur de ce qu'il y a de pire dans le mauvais.
D'après la jurisprudence du parquet, tout individu qui justifie avoir, dans les dix derniers jours, passé une nuit dans un gîte quelconque, établissement charitable, taudis ou hangar, n'est pas en état de vagabondage.
On comprend combien une telle jurisprudence paralyse la police dans Taccomplissement de sa mission.
Je signalai cette situation au ministre de Tintérieur, en lui faisant part des mesures auxquelles je croyais devoir recourir pour réparer, par la répression administrative, les conséquences de l'inaction judiciaire.
Le nombre des vagabonds que nous mettons chaque jour à la disposition du parquet, écrivais-je le 10 avril
à M. Lepère, est en moyenne de Irenle-cinq à quaranle. Sur ce nombre, le parquet relâche ordinairement de vingt à vingt-cinq individus, quoique le délit de vagabondage soit absolument constaté, et afin d'éviter Tencombrement des audiences correctionnelles et des prisons.
Nos agents, qui retrouvent toujours les mômes individus en état de vagabondage, se lassent et souvent s'abstiennent de les arrêter.
On peut dire qu'il n'y a pas répression sérieuse du vagabondage. Le tribunal correctionnel, du reste, quand il est saisi, n'applique les peines, en cette matière, qu'avec une extrême indulgence.
Les crimes qui, trop souvent, ont préoccupé l'opinion, les atlaques de jour ou de nuit dont on a exa géré le nombre et l'importance, mais qui cependant ont dû appeler notre attention, sont la conséquence déplorable de cet état de choses.
J'attache la plus grande importance à purger Paris, dans la mesure du possible, de cette population de mendiants, de souteneurs de filles, de malfaiteurs de toutes sortes, qui troublent sa sécurité en tont temps, et peuvent constituer un véritable péril dan s certaines éventualités politiques.
En conséquence, j'ai fait faire aujourd'hui, par mes agents, des battues générales dans Paris; j'ai fait procéder à un nombre exceptionnel d'arrestations, et je me propose de prendre, contre les individus qui en auront été l'objet, des arrêtés d'éloignement, en vertu de la loi du 9 juillet 1852.
Celte loi permet au préfet de police, avec Tap-
prabdition du ministre de l'iniliérîexir, d'intordire |c si^jour du départeineB^t de la Seî»e, pendasl un délai de deux ans an plus, aux ya^l)onds et aux individus frappés de certaines condamnations.
J'en oUims les meilleurs effets aup&iat de vue de la police des moeurs, et surtout viiHèKvi* de coite dangereuse espèce de maifaîteiirs qui vit aux dépens des filles publiques.
Les règlements relatifs à la police des mœurs reposent sur une législatioa iiioertadiieieioontestable.
L'application eu est dervenue plu« difficiiedepuie que la prostitution, sortant de ses demeures tolérées, s'est répandue sur la voie publique.
Quelque répugnance qu'on y éprouve, il n'est pas possible de ne pas dire quelques mote de 4^e sujet, quand on parle de la police de PaÎ8.
Pendant longtemps, la préfecture de police suivit, si je puis ainsi dire, une certaine politique qui consistait, non seulement à tolérer, mais en ([uelque sorte à protéger les maisons spéciales, dont Texistence est considérée comme une concession inévitable à l'immoralité des grandes villes. Le but de l'administration était de sauvef;ardci' à la fois la pudeur et la santé publiques en encourageant les filles de mauvaises mœurs à
une sorte de vie claustrale, soit par les avantages qu'elles y rencontraient, soit par le spectacle des vexations auxquelles une sévère application des règlements exposait les filles libres.
Je me rappelle encore le sentiment pénible qu'éprouvèrent les vieux gardiens de la tradition lorsque je pris un arrêté pour interdire aux pensionnaires de ces maisons de se placer le soir, en guise d'enseignes, devant la porte trop facilement ouverte aux passants.
M. Caubet lui-même, qui, je dois le dire à son éloge, était promptement entré dans la peau de «on emploi, — M. Caubet se demandait si je n'allais pas compromettre l'existence de ces asiles dont le côté moral échappe à la perspicacité du vulgaire.
Il est certain que les facilités accordées aux Jilles libres, le relâchement dans l'application des règlements qui les concernent, avaient amené à la fois la disparition d'un grand nombre de maisons tolérées et lenvahissement de la voie publique par la prostitution que j'appellerai ambulante.
Cet état de choses appelait des mesures énergiques. A la suite des premières recherches que j'ordonnais contre les filles en contravention avec la police, la prison Saint-Lazare ne suffisait
plus à les contenir, et cet obstacle matériel en- i travaitla répression.
C'est alors que je résolus d'appliquer dans ces matières, que la législation n'avait pas suffisamment prévues, les règles qu'elle avait édictées pour la répression du vagabondage.
Aux yeux du jurisconsulte et d'après la défini-l. tion de la loi, le vagabondage est Tétat de la personne qui n'a ni domicile, ni moyen d'existence.
Loin d'adopter la jurisprudence Irop complaisante du parquet de la Seine, je considérai que le garni n'est point un domicile, et que le commerce de soi-même ne constitue pas plus un moyen d'existence que le vol ou l'escroquerie.
J'avais ainsi une arme expéditive, dont j'usais contre celles des filles que leurs antécédents ou |f la gravité des infractions commises signalaient plus particulièrement aux sévérités de la police.
La crainte même du nouveau châtiment produisait l'effet le plus salutaire sur celles qui n'en devaient connaître que la menace.
Ltre enfermée à la prison Saint-Lazare, cela s'appelait, dans ce milieu spécial, passer quelque temps à (( sa maison de campagne ». Mais Tarrètéd'éloignemcnt était pris avec mcûns de gaieté ou de scepticisme.
Quant aux filles étrangères, et elles sont nom^
breuscs à Paris, je n'hésitais point à employer au besoin contre elles l'expulsion du territoire français, surtout quand la santé publique y était intéressée.
J'agissais de même contre les honteux compagnons de ces filles. Partageant le plus souvent e logement et le gain de ces malheureuses, ils étaient, d'après la jurisprudence que j avais adopée, sans domicile et sans moyens d'existence. LàSL faculté déloignement ou d'expulsion, suivant a nationalité, suppléait ainsi à l'imprévoyance ies lois, qui n'ont édicté aucune disposition pénale contre cette population de malfaiteurs, de jour en jour plus nombreuse et plus dangereuse à Paris.
Pourquoi faut-il ajouter que cette législation si prévoyante et si nécessaire est, à l'heure où j'écris, à moitié abrogée ?
Un ministre s'est rencontré qui a promis de élélivrer le pays des récidivistes. A cet ellet, il a déposé un projet de loi qui, en même temps qu'il Édicté des pénalités nouvelles, supprime, comme désormais inutile, la faculté d'éloignement. La Chambre des députés a voté le projet de M. Walleck-Rousseau, qui peut-être attendra longtemps encore la sanction du Sénat. Jusque-là, la préfecture de police n'osera plus appliquer une légis-
lalion que les députés et le ministre ont haute-: ment condamnée.
On peut se demander si tel ne sera pas le seul résultat de la loi sur les récidivistes.
W^ie Lucie Bernage. — Un roman naturaliste.
Les mesures destinées à assurer la sécurité de tous no vont pas sans déranger les habitudes où léser les intérêts d'un grand nombre. fa
Ceux-ci, pour n'être pas les plus respectables le parmi les citoyens de Paris, n'en constituent pas moins une importante clientèle avec laquelle lesjd hommes politiques ont coutume de compter.
Cette clientèle a ses représentants dans les conseils élus ; il est tout naturel qu'elle ait aufwi ses représentants dans la presse.
Je ne fus. donc ni surpris ni troublé du concert de malédictions que j'entendis bientôt autour de moi.
Si Faction de la police semblait se ralentir, on affectait de croire que la paix publique était menacée; si, au contraire, la police se montrait
:iclive et énergique, on parlait aussitôt de la ^Kberté violée et du droit méconnu.
Je renonce à faire la lumière sur toutes les prétendues arrestations arbitraires à l'occasion desquelles je fus malmené dans la presse ou interpellé au conseil municipal.
Parmi les demoiselles auxquelles de prétendues méprises donnèrent un jour de célébrité, îl en est peu sur les mésaventures desquelles il puisse être intéressant de revenir.
Je m'empresse de dire que le cas de M"® Beroage doit être mis à part, et je proteste bien haut i^onlre toute supposition que la gracieuse pensionnaire de M. Ballande se soit jamais exposée nu contact des agents des mœurs.
Quel est donc le mystère de cette aventure qui a tant occupé la presse, les tribunaux, le conseil Xmunicipal et même le Parlement ?
Le 27 juin 1879, la Lanteime racontait qu'un scandale odieux s'était passé la veille, place du Chàteau-d'Eau.
Il était onze heures du matin; il pleuvait. Modestement vêtue, marchant vite, effleurant à peine la boue du trottoir, une jeune artisle du troisième Théâtre-Français, M"° Lucie Bernage, venait de jeter au bm^eau de poste du boulevard Magenta une enveloppe parfumée, quand elle fut
accostée par un homme velu d'une blouse, coift (l'une casquette à plusieurs ponts, qui lui adre la parole :
— Vous avez un bien mauvais parapluie, mademoiselle ; vous seriez mieux en voiture ; j vous accompagnerai.
En fille bien élevée, qui sait que toute réponse, même indignée, ne peut qu'encourager un insolent, M"" Bernage ne répondit pas.
L'inconnu continua ses offres de service en des termes singulièrement grossiers, puisque la Lanterne elle-même a déclaré ne pouvoir les reproduire. J'ai lieu de croire toutefois que le rédacteur exagérait ; certainemieiit, la bouche de la jeune artiste n'avait pu répéter à un journaliste des propos que la pudeur de celui-ci lui défendait de laisser couler de sa plume.
L'homme à la casquette prend le bras d^ M'^*' Bernage ; la jeune fille se défend comoie une amazone ; elle frappe l'insolent au visage.
Celui-ci appelle un gardien de la paix et lai donne Tordre d'arrêter M"° Bernage, prétendant qu'elle lui a fait des propositions déshonnètes.
Ce singulier gardien de la paix accepte les ordres de l'homme à la casquette. Ni la jeunesse ni la grâce de M^'*' Bernage ne le touchent. Il n'a rien vu, il n'a rien entendu ; mais l'homme à la
iquette a parlé ; le gardien de la paix s^ncline avec respect.
Ce front et ces yeux de jeune fille protestent contre l'accusation d'avoir voulu détourner ce majeur, dont Taspect peu séduisant rend Taccusation plus invraisemblable encore.
La jeune artiste, d'ailleurs, explique qu'elle se rend à son théâtre pour la répétition ; elle remet sa carte au gardien de la paix ; c'est en vain que celui-ci constate l'identité de M"® Bernage; il persiste à vouloir l'arrêter.
Le butor trouve vraisemblable que la Marguerite de Faust ait provoqué à la débauche cet échappé d'un roman de M. Zola, et qu'elle ait murmuré à son oreille des propos à faire rougir un agent des mœurs.
On devine les larmes de la jeune fille, ses protestations indignées, l'émotion de la foule qui s'amasse.
A ce moment, un monsieur décoré intervient; il dit quelques mots au gardien de la paix et l'invite à laisser en liberté M'^*" Bernage, qu'il a immédiatement reconnue.
Décidément, le gardien de la paix accepte des ordres de tout le monde avec une étrange facilité, car il obéit aussitôt.
Quant à l'individu qui a si gravement outragé
Faimable artiste, il montre au personnage décoré'] une carte que M"° Bernage prend pour une carte d'agent des mœurs. Sur ce, la blouse et le paletot, devenus camarades, s'en vont et ne reparaîtront plus.
Tout, dans ce récit, était fort invraisembl tout, jusqu'à la perspicacité de la jeune fille, ingénue et modeste, qui reconnaissait à j>remiën vue et sans s'y tromper les cartes de lapolica des mœurs.
Je fis mon enquête, et j'acquis la certilade qu'il n'était pas exact que M'*° Bernage eût été outragée par un agent dépendant de la préfecture. Je ne retrouvai même aucun indice d'une aventure quelconque arrivée h qui que ce fût au \^ jour, au lieu et à l'heure indiqués.
J'envoyai aux journaux une note pour démentir le récit qu'ils avaient, pour la plupart, publié de bonne foi, en l'empruntant à la feuille de M. Mayer.
J'annonçai en même temps que, résolu à mettre fin à un système d'outrages, de calomnies, de fausses nouvelles, de nature à compromettre l'autorité dont j'avais l>esoin pour accepter les responsabilités de ma fonction, j'avais cru devoir déférer à la justice le récit injurieux de la Laiitenie.
D'UN PREFET DE POLICE Tô
Le lendemain, ce journal publiait la lettre suivante, que W^^ Bernage avait copiée et signée le sa main :
Paris, 27 juin.
m- Monsieur le directeur de la Lanterne y
: J*ai lu ce matin que la Lanterne allait être pouraiyie à propos de l'article que vous avez publié à ion sujet dans votre numéro d'hier matin.
Dans cette circonstance, je crois de mon devoir de 3US déclarer que le récit publié dans voire journal \t exactement conforme à la déclaration que voire tdacteur a recueillie de ma bouche mercredi soir, irsqu'il est venu me trouver à mon théâtre.
Je certifie tout spécialement que l'individu qui m'a ccostée était porteur d'une carte de forme ovale et e couleur verte, sur la présentation de laquelle le lardien de la paix requis l'a laissé partir en toute fterté.
Veuillez, monsieur le directeur, faire de cette letapetel usage qu'il vous plaira et recevoir l'assurance le mes sentiments distingués.
Lucie Bernage.
14, rue de Douai.
Au bas de cette lettre, qui sentait à distance odeur du journaliste plutôt que le parfum de la îmme, M**'' Bernage avait cru devoir ajouter à Dn nom son adresse, sans doute pour donner à 3n témoignage une plus grande autorité.
La pauvrette ne savait pas combien le monde est méchant !
Elle pouvait d ailleurs se consoler des mauvais propos par le double témoignage de sa conscience et de son directeur.
Ce dernier écrivait à M. Lafont, consei municipal, une lettre très touchante^ dans la< quelle il rendait hommage à l'exactitude et à la modestie de sa jeune pensionnaire : « C'est une artiste modèle, » disait en terminant M. Ballande. .
La question n'était pas de décider quels étaient les mérites de M"° Lucie Bernage. Chacun savait d'ailleurs que, au théâtre de M. Ballande, il n'y avait que des « artistes modèles ».
Mais ce que le directeur du troisième Théâtre- Français ne pouvait affirmer, c'était que sa pensionnaire ne se fût pas, dans son récit, abandonnée aux entraînements d'une imagination d'artiste.
Dès le premier jour, mon enquête m'avait mis en garde contre le roman naturaliste de M"** Bernage. Nous verrons bientôt que mes premiers renseignements furent confinnés jusqu'à l'évidence par les faits qui devaient suivre. Mais la clarté même du récit exige que nous nous éloignions un instant de W^"" Lucie Bernage ; nous la retrouverons prochainement.
D'UN PRÉFET DE POLICE n
auchage des agents. — Un inspecteur Dipal chez M. Gambetta. — Curieuse statue.
s son numéro du 31 mai, la Lanterne, ssant au ministre de l'intérieur, disait : 3 voulez mettre cette préfecture de police à de toutes les attaques injustes. Cependant, îes attaques injustes, vous ne seriez pas rd'hui ministre de riritérieur; M. Andrieux rait pas préfet de police; M. Caubet ne pas chef de la police municipale. »
attaques injustes, quelle qu'en fût Tarro- , il eût fallu les dédaigner, si elles n'eussent i d'autres formes que celles de l'outrage la calomnie.
s le journal de M. Mayer ne dissimulait pas létournait de leurs devoirs les agents de la ture, qu'il les prenait à sa solde et s'était brmé une police dans la police.
29 juin, le « vieux petit employé » écrivait :
3e que M. Andrieux a la naïveté de croire, par , que les agents que le « vieux petit employé »
r\ SOUVENIRS
Ci fait déposer dans le procès delei Lanterne et devanll Ja commission d'enquôte sont ceux qui lui ont fourn^Jj^ des renseignements?
Non; le « vieux petit employé » s'est bien gardée de brider ses agents en les compromettant et en kij faisant reconnaître.
Voulant les garder pour lui seul, il ne les a fait comparaître nulle part.
Ce n'étaient malheureusement pas de simplet fanfaronnades, et j'avais pu saisir la preuve que les allégations de la Lanterne n'exagéraient pas|, la gravité de lattcinte portée à la discipline et à la fidélité des agents.
Dans le bureau de la brigade du centre, vulgairement appelée \a fosse à Bidel, M. Macé, chef de la sûreté, avait procédé à Farrestation du nommé Petit, inspecteur de police.
Une perquisition faite au domicile de cet agent avait amené la saisie d'un grand nombre de documents et de notes relatifs aux divers fonctionnaires de la préfecture.
L'inspecteur Petit avoua avoir fourni des renseignements au joui'nal la Lanterne.
Les papiers saisis révélaient la complicité de plusieurs autres agents. Quelques-uns contenaient la preuve de rendez-vous pris avec des | députés et des conseillers municipaux, qui n'a-
vâient pas craint de se mettre en rapport avec ce personnel subalterne et d'accueillir, on même de provoquer, des dénonciations contre Fadministration de la police.
Je dois raconter ici un fait, antérieur, il est vrai, de quelques mois à ma nomination, mais qui me fut révélé par Tinspecteur général Ziegler, quelques jours avant Tarrestation de l'inspecteur Petit.
Un agent, passé au service de la Lanterne, s'employait à embaucher, pour le compte de ce journal, ses anciens camarades. Il s'adressa même à son ancien brigadier Ziegler, et l'ayant trouvé peu accessible à ses premières propositions, il l'engagea vivement à accepter une entrevue avec un honorable député, l'un des plus connus et des plus influents.
Après avoir obtenu l'autorisation de M. Ansart, chef de la police municipale, qui ne voulait pas laisser échapper cette occasion de s'éclairer sur les intrigues des adversaires de la préfecture, M. Ziegler se rendit chez le député, que je ne crois pas devoir nommer, n'ayant aucune intention de lui être désagréable.
— Vous avez exprimé le désir d'avoir un entreien avec moi?
— Non, monsieur le député ; il ne faut pas
d'équivoque sur les motifs de ma présence daM voire cabinet. Je ne suis pas solliciteur; j'ai été sollicité.
— Soit! comme vous voudrez. Vous êtes sollicité. Êtes- vous disposé à nous rendre les services dont on vous a parlé ?
— Mais, monsieur le député, veuillez songer aux dangers que vous me ferez courir. Avez- vous fc une situation équivalente à m'offrir, dans le cas 1 où je serais révoqué? Avez-vous le capital néces- 1* saire pour m'assurer Téquivalent de ma retraite perdue ?
— Je n'ai rien de semblable à vous proposer; mais nous savons récompenser ceux qui nous servent. Voyez M. X...; c'est lui qui m'a donné les renseignements grâce auxquels j'ai pu faire sauter M. de Nervo: je lui ai fait avoir la place de... Je ne le trouve pas encore assez récompensé, et il sera bientôt officier de la Légion d'honneur.
— Monsieur le député, j'ai grande confiance en vous. Cependant, vous me permettrez de craindre que vous ne soyez pas en état de tenir tout ce que vous me faites espérer.
. — Eh bien! voulez-vous voir M. Gambetta? J'imagine que sa parole vous suffira.
Quelques jours après, le député donnait rendez-
-VOUS à Ziegler dans le passage du Havre. Il s'excusait pour cinq minutes durant lesquelles il avait fait attendre l'humble agent de la préfecture ; s'appuyant sur son bras, causant familièrement, convaincu qu'il lavait séduit en lui faisant tant d'honnem', il Temmenait chez M. Gambetta.
Personne ne possédait à un plus haut degré que M. Gambetta Fart de captiver, parla douceur et la familiarité de son accueil, ceux qu'il voulait s'attacher.
Ziegler eut beaucoup de mérite à ne point s'abandonner et à rester dans le rôle que M. Ansart lui avait tracé.
— C'est donc convenu, dit M. Gambetta, vous m'enverrez vos rapports le plus souvent possible. Et tâchez d'être intéressant !
Puis, après avoir feuilleté un carnet, il ajouta :
— Pour plus de sécurité, vous m'écrirez sous double enveloppe, chez M. le docteur Fieuzal, dont voici l'adresse.
M. Ziegler n'était encore que brigadier. En
récompense du service qu'il avait rendu à l'administration en la renseignant sur les avances qui lui avaient été faites, il fut nommé inspecteur principal, chef du bureau d'ordre.
Peu après, M. Ziegler put lire au Journal officiel la nomination de M. X... au grade d'officier
de la Légion d'honneur. Par une sin^^ulière rencontre, M. le docteur Fieuzal était compris daos la même promotion.
M. de Marcëre connaissait tous ces faits ; il eut la bonté de ne pas les porter à la tribune dans la discussion do ^interpellation qui entraîna sa chute. On ne lui a pas su gré de sa générosité.
Pour expliquer les mesures exceptionnelles que j'allais bientôt prendre, j'ai tenu à mettre en lumière les manœuvres auxquelles la préfecture de police était en but.
Mais on n'apercevrait qu'un côté des difficultés qui m'étaient suscitées, si je n'ajoutais que le crédit usurpé par la Lanterne^ et tour à tour ses airs d'impertinente protection ou ses allures comminatoires, produisaient sur l'esprit public l'efifet le plus contraire au respect et à Tautorité de la police.
Il n'était plus possible d'arrêter une fille, un vagabond ou un ivrogne, sans entendre cette menace : « J'irai me plaindre à la Lanterne. »
Le nombre des délits de rébellion et d'outrages aux agents suivait une progression en rapport exact avec la violence des attaques de ce journal.
Dans la première quinzaine de mai, les déUls de rébellion et d'outrages s'élevaient à 103; il se trouva que le nombre de ces délits était exacte-
ment lé même pour la seconde quinzaine du même mois.
Mais, dans le courant de juin, les attaques de la Lanterne redoublent de violence : on constate 139 délits d'outrages ou de rébellion pendant la première quinzaine, et 186 pendant la seconde.
Durant le mois de mai, la moyenne de ces délits n'était pas de 7 par Jour, Le 27 juin, la Lanterne publie la fausse nouvelle de Tarrestatioi de M"® Bernage; le lendemain 28, on constate 12 délits de rébeUion; le 29, il y en a i6; le 30, il y en a 15.
Je livre cette statistique et les faits qui précèdent aux méditations de ceux qui n'ont voulu voir dans les mesures prises contre la Lanterne que l'acte d'un fonctionnaire irascible ou vindicatif.
La saisie de la a Lanterne ». — Un homme à la mer. — L'interpellation. — Le sauvetage.
La vieille institution s'en allait, comme une muraille ruinée par Je temps, dont chaque jour
détache une nouvelle pierre jusqu a Técroulement total.
Depuis mon arrivée au boulevard du Palais, j'avais évidemment perdu ma peine. En vain, j'avais affecté l'assurance et l'énergie. Ma confiance ne paraissait pas sincère, et, en tout cas, n'était pas partagée. Ma main se montrait avec des reflets de bronze; mais chacun disait que c'était l'effet d'une peinture.
Il ne pouvait me convenir d'assister à la décomposition plus ou moins rapide de la grande administration dont j'avais la garde.
Convaincu qu'aussi longtemps qu'on croirait à la Lanterne on ne croirait pas au préfet, je me résolus à jouer le sort de ma fonction sur un acte d'autorité dont je ne pouvais me dissimuler les responsabilités.
Je fis saisir dans tous les kiosques et chez tous les libraires le journal la Lanterne, en vertu de l'article 10 du code d'instruction criminelle, pour délit de fausse nouvelle publiée de mauvaise foi.
On me fera l'honneur de croire que mon but n'était pas de soustraire à Tattention des lecteurs quelques appréciations peu flatteuses de ma personne et de mes actes.
Je voulais provoquer une interpellation qui
me permît de porter devant la Chambre la question de. la préfectm'e de police.
Il fallait qu'un témoignage de confiance effaçât le souvenir du vote qui avait condamné à la retraite le précédent ministre de Tintérieur.
Il fallait que la Lanterne fût publiquement conspuée, aux applaudissements du Parlement, et qu'après la. séance, le public et le personnel fussent certains que, fort de la confiance de ses collègues, le préfet serait désormais le chef indépendant et obéi de son administration.
Je n'ai pas besoin de dire qu'avant d'envoyer les commissaires de police exécuter mes mandats de saisie, je n'avais consulté ni le ministre de rintérieur, ni le garde des sceaux, ni le président du conseil. Je savais d'avance que je n'aurais pas rencontré un seul ministre qui ne m'eût répondu : « Ce que vous proposez là, c'est un acte de folie. »
Pour ne point avoir la tentation de désobéir aux ministres dont je dépendais, je m'abstins de prendre leur avis, et leur étonnement fut grand lorsqu'ils apprirent à Versailles, pendant la séance, que le préfet de police s'était permis ce que chacun qualifiait d'attentat contre la liberté de la presse.
C'était l'objet de toutes les conversations dans
les couloir». Les députés étaient unanimes à blûmer le préfet de police, et nul parmi mes amis n'osait prendre ma défense. Avais-je encore des amis?
On annonçait une interpellation. Elle fat déposée par M. Bouchot, député de Marseille, et la discussion en fut fixée au mardi 1®' juillet.
Je fus appelé à donner des explications au conseil des ministres. J'y rencontrai des dispositions bienveillantes et presque paternelles, mais inquiètes et attristées. Les ministres s'attendaient à quelque fâcheux dénouement, et, tout en m'accordant les circonstances atténuantes^ à raison de mes bons antécédents, ils ne pouvaient s'empêcher de blâmer mon indiscipline et mon impnidence.
Cet état d'esprit changea, lorsque j'eus parié. Les raisons qui m'avaient déterminé ébranlaient les ministres, — peut-être parce qu'elles étaient de nature à les consolider. Ils prévoyaient que la Chambre ne resterait pas insensible aux conadérations que je faisais valoir.
D'ailleurs, je demandais l'autorisation de les porter moi-même à la tribune; j'avais besoin d'un succès personnel, et non d'un vote de confiance donné au ministère.
M. Lepère voulut bien s'effacer pour me laisser
rhonneur de la discussion. Je partis pour Versailles, décidé à couvrir mou ministre.
J'avais évité de prendre le train parlementaire, où je sentais qu'aucun wagon ne m'ouvrirait francliement une porte hospitalière. Ma voiture traversait les Champs-Elysées, le bois de Boulogne, le parc de Saint-Cloud, les bois de Villed'Avray.
Quelle route ! quels arbres ! quelle verdure aux premiers jours de juillet! Mais la lecture des journaux que j'avais emportés assombrissait ce paysage.
J'ouvrais le Figaro, j'y lisais un article intutuié : « Un homme qui tombe; » je prenais le Petit Parisien, l'article leader avait pour titre : « Un préfet qui se noie » ; je cherchais un sourire dans quelque journal ami, mes yeux tombaient sur cette rubrique : « Un homme à la mer ».
« Dans toutes les conversations que j'ai entendues aujourd'hui, disait le baron Grimm, je n'ai pas recueilli un témoignage en sa faveur, et il paraît bien plus condamné que M. Albert Gigot quand il tomba. On lui reproche tout ce que vous savez : d'avoir refusé le coupe-file à la Lanterne, d'avoir envoyé aux journaux des communiqués trop impérieux ou trop spirituels, d'avoir donné
des ordres dont la libellé individuelle s'est mal trouvée, et qui ont eu pour résultat l'arrestation temporaire de quelques personnes très intéressantes, et surtout d'avoir saisi cette maudite Lanterne, qui semble porter malheur à tous ceux qui la touchent. Pour tout dire, on le trouvait admirable il y a deux mois, on le trouve détestable aujourd'hui, et on prédit qu'il ne passera pas la journée de demain. »
Il s'agissait de prouver que « l'homme à la mer » savait nager.
J'allai m'asseoir au banc des ministres. M. Lepère eut le courage civil de prendre place à côté de moi. Non, vraiment, je ne plaisante pas! D fallait du courage !
Personne ne me parlait ; aucune main amie ne se tendait vers moi. Dans le va-et-vient des députés, chacun évitait de m'approcher; la plupart faisaient semblant de ne pas me voir, et ceux qui me saluaient passaient vite, dans la crainte sans doute que je ne les arrêtasse au passage pour demander à leur amitié quelque manifestation compromettante.
La séance est ouverte à deux heures.
M. Gambetta préside.
M. d'Ariste fait une rectification au procèsverbal.
M. des Rotours parle sur un projet relatif à des travaux de chemins de fer.
Il s'agit bien de cela! Les tribunes, et moi surtout, nous attendons autre chose.
Enfin, le président annonce que Tordre du jour appelle Tinterpellation sur la saisie du journal la Lanterne, La parole est à M. Bouchet.
Avoir pour adversaire M. Bouchet, c'est une chance ; il, me semble qu'il se fait un trou dans le nuage qui voile mon étoile.
A vrai dire, M. Bouchet n'a pas encore été entraîné par M. Savary dans les affaires financières où sombrera son crédit politique. H a bien déjà fait le rapport sur Ijes réclamations de Jean Dupuis, citoyen français, domicilié à Hong- Kong; mais, à travers cet important travail, n'apparaissent encore ni les actions ni les parts de fondateurs de la Société d'études pour l'exploitation du Tonkin.
Je ne veux donc faire aucune mauvaise insinuation, et quand je dis que c'est une chance d'avoir M. Bouchet pour adversaire, j'entends dire tout simplement que l'honorable député de Marseille ne s'impose à l'attention de la Chambre ni par son autorité ni par son talent.
M. Bouchet est avocat ; il a des précautions oratoires pour séparer la cause du ministre de
celle du préfet; il expose les faits, il les discute, il aborde la question de droit. Je crois qu'il me ménage. Peut-être ne le fait-il pas exprès?
J'ai la parole pour répondre. Ah ! je m'aperçois que j'ai eu tort de souligner les précautions oratoires de Thonorable M. Bouche t ; voilà qu'à mon tour j'en abuse.
J'évite d'aborder de front l'objet de Tinterpellation; j'essaye d'intéresser la Chambre à la cause de la préfecture de police; je raconte toutes les manœuvres dirigées contre cette institution ; sans le nommer, je parle de la visite de M. Bonhoure, qui sténographie en ce moment mes paroles au bas de la tribune. Je réhabilite en passant M. Barberet, et la Chambre applaudit.
Enfin, j'arrive à l'aventure de M'^*" Bornage. La Chambre trouve lé récit plaisant; elle rit; elle est désarmée.
Une autre anecdote est écoutée avec bienveillance. La voici, d'après Y Officiel:
M. Andrieux. — Quand il n y avait pas d'attaques noclurnes, on en imaginait, et même on s'efforçait d'en faire naître. C'est ainsi que j'ai dans mon dossier un procès-verbal que je résume en quelques mots. Dans un quartier éloigné, deux passants, un épicier et son fils, sont suivis par un indiWdu qui, dans l'obscurité, emboîte le pas derrière eux, s'arrête
quand ils s'arrêtent, marche plus vite quand ils accélèrent leur marche, et, de temps à autre, siffle dW sifflet retentissant auquel, de droite et de gauche, répondent aussi des sifflets. L*honorable épicier rencontre heureusement deux agents et les avertit. Les agents s'emparent de Pindividu, qui est conduit au poste; on trouve sur lui un revolver chargé, on trouve une lettre adressée par un employé de la préfecture de police à ce monsieur, qui n'était autre que M. Henri Sauton, rédacteur delà Lanterne, (Rires et applaudissements.)
MM. Lenglé et Robert Mitchell. — L'a-t-on poursuivi?
M. Andrieux. — On me demande si on Ta poursuivi? On a arrêté M. Henri Sauton; il y a eu une instruction le concernant — j'ai ici le dossier — mais une ordonnance de non-lieu est intervenue, parce que les agents n'avaient pas attendu que Fattaque se fût produite, et que le fait d'effrayer les passants, de les suivre et de siffler ne constitue ni un crime ni un délit, d'après notre législation. (Rires sur divers bancs.)
La Chambre me soutient et m'encourage par de nombreuses marques d'approbation jusqu'à la fin de mon discours, et quand je descends de la tribune, au milieu des applaudissements, je retrouve tous mes amis, avec plusieurs autres.
Provoqué par quelques mots que j'avais prononcés relativement aux origines de la Lanterne
et par Taccueil que la Chambre avait fait à me* réticences plus encore qu'à mes explications, M. Christophe, directeur du Crédit foncier^ déclare que l'argent de la Lanterne provient d'un heureux chantage pratiqué contre uu grand établissement financier.
Puis M. Laisant réplique. Personne ne l'écoute.
Les auteurs de Finlerpellalion comprennent que la bataille est perdue pour eux; ils renoncent à proposer un blâme, et l'ordre du Jour pur et simple, mis aux voix, est adopté à une grande majorité.
Après Torage. — Lecture de mon dossier.
J'avais obtenu un grand succès, et, le soir, le voyage de Versailles à Paris fut plus gai que celui du matin de Paris à Versailles.
Néanmoins, je compris que je devais triompher modestement. J'avais usé de mon droit en saisissant un journal en vertu de l'article 10 du code d'instruction criminelle; on avait en vain contesté le sens et la portée de cet article. Mais, comme avait dit M. Lepère, j'étais allé
« jusqu'à rextrême limite de mon droit. » Je lavais même dépassée, sinon au point de vue juridique, du moins au point de vue politique, en ne prenant pas l'avis des ministres avant d'accomplir un acte qui pouvait mettre en péril l'existence même du cabinet.
Ma témérité était d'autant plus grave que le Parlement préparait alors sa loi sur la liberté de la presse ; la saisie de la Lanterne semblait un singulier prélude à la discussion du projet de loi.
Mon excuse était dans la nécessité de sauver la préfecture de police par une opération chirurgicale devenue nécessaire.
Mais, sous les applaudissements de la Chambre, je devinais ses réserves, et je me rappelais la traduction libre du Quos, ego de Virgile par Scarron :
Pour une fois je vous pardonne; Désormais, n'y revenez plus.
Pourquoi, d'ailleurs, y serais-je revenu? Le résultat souhaité n'était-il pas obtenu?
J'avais affirmé mon autorité par labus même que j'en avais pu faire. J'avais en même temps démontré l'impuissance de la presse, plus péremptoirement que ne le fit jamais Emile de Girardin.
La Lanterne était éteinte, ou du moins son lumignon ne pouvait plus être confondu avec le soleil levant.
Aussi ne trouvais-je plus à la préfecture que des employés empressés, respectueux, confiants. Le factionnaire lui-même semblait me présenter les armes avec plus de conviction.
J'allais désormais adoucir mes rapports avec la presse. L ère des communiqué était passée. On m'avait rappelé ce que disait M. Thiers, avec cette belle humeur narquoise qui était une de ses grandes forces : « Je suis un vieux parapluie sur lequel il pleut depuis cinquante ans; que voulez-vous que me fassent quelques gouttes de pluie de plus? »
J'ai acheté un parapluie, et, depuis ce temps, s'il m'est encore arrivé de défendre la préfecture contre l'invasion des reporters, et de batailler avec la presse quand il m'a paru que l'intérêt de mon administration l'exigeait, je crois pouvoir dire que j'ai tenu compte des conseils de modération que messieurs les journalistes avaient bien voulu me donner.
Ah! si les hommes politiques savaient quelle tranquillité et quel repos on rencontre après avoir été beaucoup diffamé, ils s'abstiendraient de s'indigner de l'œuvre plus méchante que malfai-
inte de la calomnie; ils aspireraient au jour 1 la presse ayant tout dit, et plus encore, en est duite à de fastidieuses redites que n'écoute plus
lecteur!
Je profilai du calme relatif cfn avait succédé l'orage pour feuilleter mon dossier, resté sous ef dans mon bureau depuis la remise qui m'en vait été faite.
Je tombai d'abord sur une petite note ainsi onçue :
Andrieux. — Né en / 8^9. Avocat. Quitta la Chamke après avoir voté contre la paix, contre le retour à Paris et pour V amendement Barthe.
Je suis né à Trévoux le 23 juillet 1840. V'ayant jamais fait partie de l'Assemblée natiolale, je n'ai pu la quitter après avoir voté contre a paix. J'avais été confondu avec un homonyme, nvoyé par l'Algérie à l'Assemblée nationale en
Je lus dans un rapport daté de Lyon le 3 mai 1875 :
Une perquisition a eu lieu chez M. Louis Andrieux, ae du Peyrat, 1, avocat, ancien procureur de la Réublique et vice-président du conseil municipal.
Le commissaire était accompagné d'un agent dont
la présence a été jugée assez inconvenante, même j parmi les ennemis d'Andrieux. Cet agent, nommé Coco, est celui contre lequel M. Andrieux obtenait, il y a quelque temps, une condamnation à 16 francs d'amende pour injures.
Les recherches chez M. Andrieux ont duré sii heures, et tout s'est borné à la saisie de quelques lettres sans intérêt. On aurait surpris bien du monde si on avait trouvé quelque chose d'important : M. Andrieux est prudent et habile, et les pièces pouvant avoir quelque intérêt pour la police sont en lieu sûr.
Je crois que le commissaire ne pouvait trouver chei M. Andrieux les livres de Flnternationale (section de Lyon) au temps où il en était secrétaire-trésorier, ni les correspondancas échangées entre les membres du parti révolutionnaire.
Je n'ai jamais été ni secrétaire, ni trésorier, ni membre d'aucune section de rinternationale. Je n'ai jamais eu de rapports avec cette association. Mais Tagcnt secret qui écrivait ces lignes avait raison de supposer que si j'avais eu quelques documents à soustraire à Tattention de la police, je n'aurais pas eu la naïveté de les conserver chez moi. C'est une réflexion qu'aurait pu faire, ces temps derniers, le journal la République française, quand il me menaçait d'une perquisition à propos de la publication de mes Souvenirs; à moins qu'il ne me suppose la naïveté, plus grande
icore, de croire qu'en 1885 il y ait beaucoup lus de sécurité pour le domicile ou de respect our la liberté des citoyens qu'en 1875.
Dans ce même rapport du 23 mai, il était dit :
M. Andrieux est le fils d'un avoué de Lyon, [ui est né et mort conservateur. »
Par contre, je lisais dans un rapport du 12 sepembre suivant : « M. Andrieux père assistait le 1 à la réunion de radicaux tenue chez No- ,iiès. »
Plus loin, le 19 mars 1876, l'agent numéro 6 e livre à des réflexions piquantes à propos de fies débuts à la Chambre, où j avais défendu une îleclion contestée :
C'est M. Andrieux, de Lyon, dit-il, qui a commis ne boulette, et c'est M, Milland, de Lyon, son ami itime, qui jubile!!
On comptait sur un début remarquable et on acouche d'une brioche monstrueuse, suivant les intran- [geants. On espérait avoir en M. Andrieux un orateur, t on tombe sur un gâcheur qui se fait applaudir par i droite, avec sa phrase : « Les décisions du suffrage niversel, quelles qu'elles soient, doivent être respectes. » Il a fourni un joli parapluie aux bonapartistes, uand on voudra contester leurs élections.
Le n° 6 d'ailleurs est un agent qui a des pré- 3ntions littéraires. Il paraît être plus particuliè-
rement attaché à ma personne. Il fait voloniier» des croquis, des portraits, plutôt que des rapports. Le 30 juillet 1877, il écrit :
On peut faire ainsi le portrait de M. Andrieux : bien que ce personnage soit, en dessous, tant soit peu sympathique d'allure, il a un tempérament de combat; il est taquin de nature; il semble même se faire un plaisir d'irriter ses coreligionnaires, d'arborer une opinion contraire à celle d'une assemblée en ébullition, de provoquer les discussions acharnées et tumultueuses, de piquer, de blesser même... Ambitieux Jusqu'au bout des ongles, il ne se voit à sa vraie place qu'au ministère de la justice, si jamais nous entrons en République.
Très amusant, cet agent qui, en 1877, écrivant au préfet de police, se livre à cette supposition irrespectueuse : « Si jamais nous entrons en République! » Je le retrouve, ce même n® 6, àla date du 31 août 1877.
J'ai assigné M. de Fourtmi, ministre de Tintérieur, en police correctionnelle, pour diffamation, en ma qualité de 363, et à raison de la publication du Bulletin des communes, dont je le rends responsable.
Je me sens cruellement offensé, parce qu'il a fait afficher sur les murs des trente-six mille communes de France que les députés avaient
pour programme de désorganiser et de supprimer Tarmée.
Signalant leur absence à la revue de Longchamps, le Bulletin des communes préleBd qu'ils ont refusé d'y assister et les accuse de manquer de patriotisme.
Je plaide moi-même mon procfes.
Ah! il est dur pour l'avocat, au point de vue de la forme, cet excellent n* 6 :
Deux mois seulement sur le procès And rieux contre de Fourtou. Relativement à TefTet produit et au talent de parole, il y a eu désillusion.
M. Andrieux a quelques qualités d'énergie, de rigposte laborieuse et d'esprit cherché. Le débit est bon, mais trop lent, le parler hésitant. Il est prolixe et manque de la certitude d'expression, le mot propre lui échappe à tout bout de champ, et il est contraint à des périphrases presque grotesques. Il manque aussi de goût et de composition, c'est-à-dire qu'il ne sait pas diviser en tranches, régler et proportionner son discours, qu'il donne à l'ergotage une part excessive, qu'il délaye des subtilités ennuyeuses pour l'auditoire, au lieu de développer et de préparer crescendo les passages d'action ou d'attaque, le drame en un mot.
Par exemple, dans sa riposte à l'accusation portée contre les 363 d'avoir voulu désorganiser l'armée, il pouvait jouer du tonnerre : il n'a lancé qu'un éclair.
En outre, on le croyait plus solidfi contre l'interruption ou la partialité de la cour.
A la première roue que le président lui a jetée dans les jambes, M. Andrieux a tremblé, s'est affaissé, a balbutié quelques paroles très embrouillées , une véritable déroute devant la partialité, le parti pris bien évident du président.
Cet agent sceptique, parlant au préfet de police de la partialité des juges comme d'un dessous de cartes qu'ils connaissent tous les deux, est un type curieux, mais point rare dans la police secrète.
Ses critiques, d'ailleurs, méritaient l'attention de rintérossé. J'y vis comme une caricature ressemblante, et j'ai depuis tâché de me corriger des défauts que mon dossier me signalait.
Combien d'hommes politiques pourraient ainsi tirer profit des archives de la police, si la lecture en était autorisée !
Nous arrivons à mon duel avec M. Paul de Cassagnac. M. Anatole de la Forge est choisi pour arbitre, afin de décider quel est l'offensé. Ex Irait d'un rapport en date du 3 mars :
Du moment que c'est M. Anatole de la Forge qui est clioisi pour arbitre entre M. de Cassagnac et M. Andrieux, ce dernier est fichu.
Mou loyal ami M. Anatole de la Forge rira comme moi de cette pittoresque appréciation.
A côté, on trouve le texte du télégramme que j adressais à mon père pour lui faire connaître l'issue du combat.
On sait que tous les télégrammes qui peuvent intéresser les ministres ou le préfet de police leur sont communiqués. Les dépêches chiffrées seules échappent à leurs investigations, pourvu toutefois que le chiffre ne soit pas connu, en sorte que ceux-là seuls qui n ont pas confiance en l'administration ne sont pas exposés à ce qu'on abuse de leur confiance.
Le lecteur m'excusera de n'avoir glané dans mon dossier que les passages que j'ai jugés à propos de lui livrer.
L'intérêt tout personnel que m'offre ce document, c'est qu'il contient la collection à peu près complète de mes discours politiques et de mes manifestes électoraux jusqu'à mon arrivée à la préfecture de police.
Le procès de la « Lanterne ». — La condamnation. •— La vérité sur le cas de M>^« Lucie Bernage.
Après rinterpellation de M. Bouchot et ses heureux résultats, j'aurais volontiers renoncé au procès intenté, pour fausses nouvelles, au journal la Lanterne,
Mais les poursuites ne dépendaient plus de moi ; la justice était saisie.
D'ailleurs, il n'était pas saus intérêt de mettre la Lanterne en demeure d'apporter les preuves de ses allégations.
Les témoins furent entendus à Taudience du 23 juillet :
M'^*" Lucie Bernage (18 ans, artiste dramatique, j rue de Douai, 14) reproduit, sauf de légères va- i riantes, le récit de la Lanterne, Elle insiste sur la forme et la couleur de la carte qu'aurait montrée l'homme à la casquette de soie. C'était bien une I carte ovale, verte des deux côtés. I
M" Delattre, avocat. — A combien de person- ]
nes^ évaluez-vous le rassemblement qui s'était formé ?
Réponse. — A cent personnes au moins.
M. LE Procureur de la République. — Le témoin a dit dans Tinstruction que Tagresseur avait présenté la carte des deux côtés pour la faire bien voir. Persiste-t-il dans cette déclaration?
Réponse. — Oui, monsieur.
M. CucHE, officier de paix, a fait une enquête administrative. M"" Bornage avait indiqué le lieu exact de la scène ; le nombre des personnes ayant formé le rassemblement, environ cent cinquante. M. Cuche n'a pu retrouver un seul témoin de ce rassemblement.
M. Rabasse, sous-brigadier à la police municipale, déclare que le service des mœurs n'envoie jamais dans la rue des gens en. casquette ni en blouse. 11 a fait une enquête, et il affirme que M"® Bernage n'a point été insultée par un agent de la préfecture.
~ Du reste, ajoute-t-il, de onze heures à midi, tous les agents des mœurs sont dans les bureaux, venant y prendre des ordi^es ou y apporter des notes.
M. LE ppÉsiDENT. — Lorsquo les agents sont venus dans les bureaux, de onze heures à midi, vous n'avez pas constaté d'absence ?
R^potise, — Non, monsieur le président. Tout le monde était présent.
M. Marloz, gardien de la paix. — Ce témoin était de planton, place de la République. Comme il pleuvait, il s'était réfugié sous une porte, en face du lieu où la scène se serait passée. Il était là, à rheure du prétendu attroupement ; il am'ait certainement vu un rassemblement de cent à cent cinquante personnes. Il affirme qu'il n'a rien aperçu.
Un PATISSIER ambulant explique qu'il a bien vu quelque chose; mais il ne sait pas exactement ce dont il s'agissait; il ne s'est pas approché, et il n'a pas un souvenir exact de la date.
Sur ce, M. Delattre, avocat, conseiller municipal, et depuis député, plaide pour la Lanterne^ avec tout le talent qu'on lui connaît et tout l'esprit dont il est capable. Je lui rends bien volontiers ce témoignage, car on ne gagne jamais rien à diminuer ses adversaires.
L'honorable organe du ministère public, répondant à « l'intéressante et spirituelle plaidorie » dont parle la Lanterne^ mit en doute la sincérité du récit de M"° Bernage, et s'attacha à démontrer que, dans tous les cas, les agents de la préfecture étaient certainement étrangers à son aventure.
Le tribunal prononça une condamnation sévère
à quatre mois de prison et quatre mille francs d'amende, manifestant par la gravité de la peine la fermeté de sa conviction.
Pour le tribunal, comme pour le ministère public, le fait même d'une arrestation quelconque de M**® Bernage, et par qui que ce fût, était fort iavraisemblable :
« Attendu, dit le jugement, que, même en admettant la réalité des faits racontés par M"® Lucie Bernage, bien qu'aucun témoin de la scène n'ait été retrouvé,.. »
Puis le tribunal constate que, dans tous les cas, l'individu en blouse qui aurait accosté >r** Bernage n'était pas un agent des mœurs, et il ajoute :
« Attendu que la mauvaise foi de la Lanterne est évidente ; qu'elle a commis le délit de fausse nouvelle, etc.. »
Avant de quitter définitivement la Lante^me et de brûler des parfums, j'ai tenu à résumer fidèlement les débats qui eurent lieu devant le tribunal.
Et maintenant, il me paraît que, pour tout lecteur attentif et impartial, le doute n'est plus possible sur le cas de M^'° Lucie Bernage.
Je laisse de côté les invraisemblances signalées dès le premier récit de la jeune artiste, l'étrange
conduite du gardien de la paix, la grossièreté sa méprise, la facilité avec laquelle il accepte h ordres du premier venu ; je ne parle plus de carte ovale aux deux côtés verts, qui ne rei semble en rien à celle, rouge et bleue, des ioi pccteurs de police ; je néglige également cel circonstance que les agents des mœurs sont toi jours au bureau de onze heures à midi et qu( particulièrement au jour indiqué, aucun ne mai quait à l'appel.
Là n'est pas la question.
Je demande s'il est possible qu'une scèn#' scandaleuse dont une intéressante jeune fille ai rait été victime, à Paris, à onze heures du matii dans un quartier fréquenté, ait pu passer in« perçue? Je demande s'il est admissible qu'ui rassemblement de cent à cent cinquante pei sonnes, provoqué par un incident aussi émouvanl que celui raconté par M"* Bernage, ne puisse! être attesté par personne ?
Je comprends que le faux agent des mœurs, s'il eût jamais existé, ne se fût pas présenté quand nous faisions appel aux témoignages. Il pouvait craindre des poursuites. Mais le père noble, le monsieur décoré dont l'intervention ne méritait que des éloges, peut-être même une médaille de sauvetage, pourquoi s'est-il sousti'ail
la reconnaissance de la jeune fille et de Tadistration ?
^Quantaux passants, quant à ce public frondeur Paris, qui ne craint, rien et qui est toujours t à prendre parti contre la police, pourquoi istient-il? On ne dira pas qu'il n'a psua su 'on demandait son témoignage. Je retrouvais bs jours derniers, et je n'ai pas besoin de le lier textuellement, un énergique appel de la <interne^ demandant des témoins.
Aucune affaire n'a eu plus de retentissement. ^le a fait tapage dans la presse; elle a été portée »la tribune de la Chambre des députés; à celle, loins retentissante, mais non plus modeste, du inseil municipal ; elle a donné lieu à d'imporints débats devant les tribunaux. Près de cinq 15 se sont écoulés depuis lors, et aucun témoin s'est présenté pour dire : « J'étais là. J'ai vu 'homme à la casquette de soie ; j'ai vu M'^® Berge; j'ai vu le monsieur décoré; j'ai fait partie les cent cinquante personnes que l'émotion de petit drame avait rassemblées. »
Il y a cinq ans déjà que le tribunal déclarait dans son jugement qu' « aucun témoin de la scène n'avait été retrouvé ; » et cinq ans après, les cent cinquante personnes dont le témoignage 38t réclamé restent muettes comme le pavé.
Ëh bien ! il n'y a qu'un mot pour qualifif récit qui se heurte à de telles invraisemblaiM mais ce mot, la g-alanterie française ne peri pas de le prononcer.
M"° Lucie Bernage n'a pas profité de publicité qui s'est faite autour de son nom.
M'^° Bernage est restée ce qu'elle était : « i artiste modèle ».
Attributions du préfet de police. — Juges d'i tructions et commissaires. — L'article 10 Gode d'instruction criminelle.
La mission du préfet de police est singuliè ment complexe.
A lire la première partie de mes Souvenirs, pourrait croire que la politique accapare tou temps et tous les soins de ce fonctionnaire ; i^ si l'on prend la peine de parcourir larrêté 12 messidor an VIII, on est effrayé des resj sabilités qu'engendrent la multiplicité et la riété de ses attributions.
Il est chargé de la police des prisons; il vei
xécution des lois concernant les débits de boisns, les hôtels, les maisons de jeu et celles de tbauche ; il est chargé de la police des théâtres; délivre les permis de chasse ; il doit assurer la tlubrité de la ville et s'occuper à cet effet de lut ce qui concerne les épidémies et les épizooes ; il prend les mesures propres à prévenir ou h n*êter les incendies, les débordements, lesdébiV les ; il fait donner des secours aux noyés ; il a i police de la Bourse ; il fait vérifier les poids t mesures et fait inspecter les marques des maères d'or et d'argent ; il surveille, à la fois les ochers et les revendeuses, les porteurs d'eau et 5s nourrices, etc., etc.
Mais j'en passe; j'en passe, car tout un chapic*e suffirait à peine à la simple énonciation des ttributions préfectorales.
En dehors de celles qui, touchant à la politique, ssurent la sécurité de l'Etat, la plus importante pnsiste à rechercher les auteurs des crimes et élils pour les livrer aux tribunaux.
Dans les villes de province, ce sont les chefs les parquets et les juges d'instruction qui ont la esponsabilité de ces recherches.
A Paris, ces magistrats ne font guère que donner la forme et la sanction judiciaires aux actes le la police.
ilO SOUVENIRS
Quand un crime a été commis, personne ne songe à porter plainte au parquet. On s'adresse an préfet de police, jour et naît à son poste et toujours accessible an public, par lui-même ou par des fonctionnaires qui le remplacent.
Le préfet décerne, ou du moins décernait les mandats en vertu de l'article 10 du code d'instruction criminelle, fait procéder aux perquisitions, aux arrestations qu'il juge nécessaires.
La première instruction est faite, lorsque le lendemain, après son déjeuner, le chef du parquet est mis. en possession du dossier. Ce magistrat l'examine, et signe ses réquisitions, en altendant qu'il le puisse transmettre au juge d'instruction, qui arrivera plus tard à son cabinet.
Celui-ci confie l'affaire à un commissaire aux délégations judiciaires, c'est-à-diro à un fonctionnaire de la police, et tandis que ce commissaire prépare les solutions qu'il proposera au magistrat, le chef de la sûreté continue ses investigations sous la direction du préfet de police.
Avez-vous jamais eu quelque litige devant le tribunal de commerce de la Seine? Les juges consulaires vous auront renvoyé devant un expert, sur le rapport duquel vous aurez perdu ou gagné votre procès.
Je ne crois pas faire une équation inexacte en
que les commissaires aux délégations jadî^aires sont aux juges d'instmeiioii ce que les experts en matière commerciale sont à nos juges consulaires.
Jamais^ à Paris, juge d'instruction n'a trouvé les traces d'un crimimsl, si ce n'est en suivant celles de la police^ qui quêtait pour le compte de la justice.
Ceux qui parlent d'attribuer au parquet la police de sûreté sont aveuglés ou par lesprit de parti, ou par l'esprit de corps, qui est peut-être pire.
Ils oublient que tous les services de police se touchent et se prêtent, sous une même direction, un mutuel appui ; que la surveillance des mœurs, que celle des garnis, celle des voitures, celle des bals publics, des maisons de jeu, des débits de boissons, amènent le plus souvent la découverte de criminels. Ils ne se rendent compte ni des habitudes, ni des aptitudes du parquet. Et s'ils veulent mettre entre les mains des magistrats tous les instruments de recherche que possède la préfecture de police, ils n'auront fait que changer le nom du fonctionnaire ; la fonction aura traversé le boulevard du Palais ; elle sera abritée par le Palais de Justice, au lieu de l'être par la caserne de la Cité.
Mais, en vérité, c'est le passé que je défends, c'est la fonction telle que je Tai connue, et depuis quelques mois elle a reçu une atteinte dont elle ne se relèvera pas.
Sous prétexte d améliorer le code d'instruction criminelle, le Parlement a abrogé larlicle 10 de ce code, qui peraietlait au préfet de police de « faire tous les actes nécessaires à Teffet de constater les crimes, délits et contraventions, et d'en livrer les auteurs aux tribunaux ».
On peut dire que tout le droit du préfet en matière de sûreté résidait dans cette disposition. Aujourd'hui, le préfet, avisé d'un crime, ne pourra j faire procéder à l'arrestation, quels que soient les indices, les preuves même, qu'au cas de flagrant délit. Il lui sera interdit de télégraphier aux frontières l'ordre d'exécuter le mandat qu'autrefois il décernait sans tarder ; il devra aller trouver le procureur de la République, la nuit peut-être,, à son domicile; et, comme il n'opère pas tout seul, ce magistrat devra chercher un juge d'instruction qui arrivera toujours trop tard.
Ah ! le beau progrès ! Et quelles intelligentes réformes ! C'était bien la peine de faire des lois -sur les récidivistes I II n'y aura plus de récidivistes, puisque les criminels échapperont tout d'abord à la première condamnation.
La liberté au moins aura-t-elle gagné ce que la sécurité aura perdu ?
Un fait récent est là pour répondre. Un meurtre a été commis. Il a été la suite d'une violation de domicile provoquée par un odieux article de journal. Norbert Ballerich est mort.
Une instruction est ouverte ; on peut dire qu elle est terminée. Tous les faits sont connus ; ils sont simples ; ils ne sont pas contestés.
Mais il y a un intérêt politique à faire certaines recherches dans les bureaux du journal ; on imagine un prétexte grossier, qui rie supporte pas la discussion ; on motive un mandat de perquisition sur les besoins imaginaires d'une instruction qui devrait être terminée, et Ton pénètre légalement dans les domiciles, on ouvre, on saisit, on em- {^orte les correspondances qui serviront, soit à satisfaire les curiosités d'une administration inquiète, soit à échafauder une accusation politique.
On trouvera toujours des juges d'inslruction pour se prêter à ces abus, et pour couvrir de leurs toges l'arbitraire administratif.
Auprès de ce tribunal de la Seine, où le procureur de la République a le choix entre de nombreux juges instructeurs, les complaisants ne feront jamais défaut, et l'abrogation de l'ar-
114 SOUVENIBS
ticle iO n'aura fait qu'ajouter l'hypocrisie à l'arbitraire.
M. Macé et le service de la sûreté.
Deux assaasiiiats : Leoercle et Maiie Fellerath.
En vérité, ce n'est plus la peine de défendre ce qui reste de la préfecture de police. Elle est comme ces vieux monuments historiques dontlets touristes étrangers emportent chaque jour quelques débris. Ici, les Anglais, ce sont les députés; et les gardiens, fonctionnaires ou ministres, sont complices par indifférence ou par intérêt.
Un jour viendra pourtant où il faudra refaire la police, comme il faudra refaire la justice et tant d autres institutions qui s'en vont peu à peu.
Les ruines n'étaient pas aussi branlantes en 1879, et il semblait qu'il était temps encore de les étayer fortement.
Le service de la sûreté notamment semblait pouvoir donner à la ville de Paris toutes les garanties qu'elle avait coutume d'en attendre.
D'UN PREFET DE POLICE iiH
Anssi, malgré que mon aiteDiion fût souvent distraite par les préoccupations de la politique, je donnais à celte branche importante de mes fonctions tous les soins qu'elle méritait.
M. le conuoissaire de police Macé avait succédé depuis peu à M. Jacob eu qualité de chef de la sûreté.
Doué d'une intelligence vive et pénétrante, d'un courage éprouvé, M. Macé était heureusement placé à la tête de ce grand service.
Son imagination toujours en travail pouvait l'égarer parfois, mais le poussant successivement sur les pistes les plus imprévues, elle Tamenait généralement à la découverte de la vérité.
Dirai-je qu'il aimait trop écrire? Je craindrais qa'ilneme renvoyât le reproche. Dirai-je encore qu'au point de vue de la discipline il n'était pas toujours d'une absolue correction? J'aurais peur qu'il ne prétendit que je lui donnais l'exemple. Toujours est41 qu'il supportait impatiemment d'être le subordonné du chef de la police municipale, et quoique une très grande initiative lui fàt laissée, de fréquents froissements se produisirent.
J'eus à étudier, dès les premiers jours, avec M. Macé, la situation de la préfecture do police au point de vue criminel.
116 SOUVENIUS
Deux assassinats, dont les auteurs n'étaient pas connus, avaient été commis peu de temps avant ma nomination.
Le 3 janvier 1879, au soir, une voiture était trouvée avenue du Bel-Air, à Saint-Mandé, traînée par un cheval errant sans conducteur. Un contrôleur de la compagnie des Omnibus, s'étant approche, lut sur la plaque de la voiture le nom d'un épicier domicilié cours de Vincennes. Il dirige le cheval vers cette adresse.
Le propriétaire de la voiture la visita, et recula épouvanté en découvrant le cadavi'e du malheureux Lecercle, son garçon épicier, qu'il avait envoyé le matin porter des marchandises à divers clients.
Le corps était criblé de blessures qui paraissaient avoir été faites avec un instrument tranchant.
Lecercle avait dû faire plusieurs recettes dans la journée. Cependant la sacoche qu'il portail encore était vide. Il paraissait dès ce moment certain que le vol avait été le mobile du crime.
Nous n'avions encore aucun indice qui pût nous mettre sur la trace des coupables. On verra plus tard comment la découverte en fut faite, quand nous parlerons do la bande fameuse do Giles et Abadie.
Le 23 février suivant, une fille de vingt-deux ans, Marie Fellerath, était assassinée passage Saulnier.
Elle avait été frappée à l'aide d'un poignard japonais.
Les soupçons se fixèrent sur Jules R..., Polonais d'origine, qui était l'amant de cette fille.
Jules R... avait commis plusieurs soustractions de bijoux au préjudice de Marie Fellerath ; la malheureuse fille, qui vivait du produit de ses amours et n'avait h attendre du côté de Jules R... que de nouveaux larcins, avait plusieurs fois chassé de chez elle cet amant avec lequel elle voulait rompre ; mais chaque fois celui-ci était rentré par escalade.
Marie Fellerath était la fille d'une concierge de la rue Cadet. Combien de loges de concierges ont abrité l'enfance des filles dont s'est emparée plus tard la vie galante.
Elle ne voyait plus sa mère, et ce fut cependant dans la loge maternelle, où Jules R... était allé porter ses amertumes et ses plaintes, qu'elle vint le jour du crime réclamer à son amant les clefs enlevées par lui.
Le Polonais fut arrêté ; des charges morales écrasantes pesaient sur lui ; mais les preuves matérielles faisaient défaut.
L mlervention des magistrals — sur l'utilité desquels en matière de recherdies criminelles
j'ai déjà dit mon sentiment — ne fut pas sans entraver les recherches de la s&reté.
Le parquet et le juge d'instruction^ cherchant le propriétaire da poignard japonais, chargèrent un commissaire aux délégations judiciaires, fort distingué d'ailleurs, de se rendre dans les lieux publics avec 1 instrument du crime.
Cette arme fut exhibée pendant trois mois dans les bals et les c<mcerts, et toutes les habituées des Folies-Bei^ère ont connu le poi^iard japonais.
Le dossier de l'instruction grossissait toujours par l'audition des témoins les moins sérieux, qui prétendaient reconnaître le poignard.
Durant ce temps, les magistrats, égarés par leurs recherches, ordonnèrent la mise en liberté de celui sur lequel n'ont pas cessé de s'arrêter nos soupçons.
L'affaire a été classée sans suite ; le souvenir s'en est perdu ; le dossier dort dans les cartons du parquet, et, reconnaissant envers la justice, lassassin ne compte plus qu'avec le remords.
D'UN PRÉFET Dfi POLICE 11»
XXHI
Affaire de la rae Fantoine^ — àeelHwinflt de la Teave Jonbert.
Peu de Jours après mon arrivée à U préfee* lure de police, le dimanche soir 16 mars, à iieuf heures et demie^ un erioie fut commis, et jeta une éoiotioa d autant plus vive qu'il accusait plus d audace de la part de ses auteurs; il s'éiait accompli, eu effet, dans i'uue des rues les plus fréquentées de Paris.
La maison de ia rue Fontaine qui porte le numéro 26 est située à langle de la rue de Douais Plusieurs boutiques sont installées au rez-de^ chaussée. Il y a là une corsetière, un bui'eau de tabac, un marchand de vins, une librairie.
Cette dernière boutique, tenue par M"' veuve Joubert, est située entre le magasin de corsets et la boutique d'un charcutier.
Le local habité par M"'*' Joubert se composait, au rezHle-cfaaussée, d'une arrière-boutique, et au premier étage, de deux petites chambres. Le comptoir était placé à gauche en entrant^ et M"*" Joubert avait coutume de s'y tenir.
Cette dame, née à Coulommîers et veuve depuis ving-t ans, était âgée de quarante-huit ans.
C'était une femme d'un certain embonpoint, qui avait dû être fort jolie, s'en souvenait encore et avait conservé un naturel fort gai.
De son mariage étaient nés deux enfants : un garçon ayant alors vingt-huit ans, nommé Alexandre, et une fille de dix-neuf ans, nommée Victorine.
Alexandre Joubert, ancien sous-officier d'infanterie de marine, était revenu, à Paris à l'expiration de son congé et s'y était marié récemment. Il était employé chez des passementiers et sa femme était modiste.
Victorine habitait cité Trévise et travaillait dans un magasin.
Un troisième enfant était né depuis le veuvage de M""" Joubert; c'était Victor, alors âgé de dixsept ans, vivant avec sa mère et travaillant ruo Hauteville, chez un commissionnaire en marchandises.
Avant son mariage, Alexandre vivait également chez sa mère ; mais des questions d'intérêt amenèrent la désunion dans cette famille, lorsque les deux enfants nés du mariage réclamèrent une somme de 3,000 francs, représentant l'héritage paternel.
Le petit commerce de M"* Joubert était prospère. Outre la vente de ses journaux et de quelques objets de librairie, elle tenait un cabinet de lecture et avait de nombreux abonnés. On disait aussi que le père dé Victor envoyait de l'argent. Bref, on pensait dans le quartier que M™° Joubert avait chez elle des valeurs.
Victor, après avoir dîné, sortit le dimanche soir, annonçant à sa mère qu'il allait, avec quelques amis, passer la soirée à Montmartre, au bal du Moulin de la Galette. M™® Joubert resta seule.
A neuf heures, elle était dans sa boutique, assise à sa place habituelle; ce fait est établi par la déclaration d'un enfant qui, à cette heure, est allé acheter un journal.
A neuf heures trois quarts. M™* L..., demeurant rue de Douai, entrait chez M™® Joubert; no trouvant personne, elle avança de quelques pas en appelant, mais, apercevant du sang sur les journaux, elle eut peur et sortit en criant : Au secours! Les voisins pénétrèrent dans larrièreboutiqueet trouvèrent le cadavre de M"'' Joubert étendu sur le plancher et baignant dans le sang. Le corps était placé sur le dos, la tête reposait sur la dernière marche de Tescalier.
La victime avait été frappée à la tête avec un instrument contondant; probablement avec un
i^ SOUVENIRS
marteau. Elle aTait dà tomber morte dès le premier coup. Néamnoiuft, le maurUier s'était achamé.sur sa victime, dont la tèle était couverte de plaies béantes.
Les journaux placés sur le comptoir étaient tachés de sang, ainsi que la clef du tiroir de U caisse, où ron trouva une sonune de 33 francs. Au premier étage, Tarmoire était grand ouverte, les tiroirs tirés et le linge bouleversé; nuUe part, toutefois, on ne voyait des traces de sang« Là encore, on trouva quelques rouleaux de gros sous.
D'après la déclaration de Victor, la montre de sa mère avait été volée ; il savait que sa mère avait de l'argent, mais il ne put en faire une évaluation approximative.
La devanture de la boutique, encombrée par des journaux et des images, empêchait de voir dans rintérieur.
La corselière et le chai'cutier n'avaient absolument rien entendu ; M""* Marié, la femme du marchand de vins, au contraire, prétendait avoir, vers neuf heures et demie, entendu des gémissements, ainsi que les aboiements du chien de M"° Joubert. Ce chien, qui fut retrouvé près du corps de la victime, était de très bonne garde et aboyait sans discontinuer quand un étranger s approchait de sa maîtresse.
L'affaire de la reuve Joubert a été dassée saos suite, M. Delahaye, jug^e d*iii8tnictioi^ n'ayant point estimé que les preuves recueillies yar la
police fussent suffisantes.
M. Macé ne doutait pas qu'Abadie, plus tard condamné à mort pour d'autres crimes, ne fût l'auteur de cet assassinat.
Je partageais la conviction du chef de la sûreté, car Abadie avait été reconnu par trois témoins qui affirmaient l'avoir aperçu dans la boutique de la Victime, quelques instants avant [e crime.
Quelque concluantes que fussent les présomptions tirées de ces témoignages, la décision du juge d'instruction autorisa la presse à mettre l'assassinat de M""*" Joubert au nombre des crimes dont nous n'avions pu retrouver les auteurs.
Si, comme les docteurs de la politique opportuniste, j'avais une méthode, je devrais parler ici de M"*® Bassengeaud, de M""* Leclerc, de M™* Boyer, assassinées durant les trois premiers mois de mon administration.
Mais je crains la monotonie du sang, et après avoir rappelé que M. Macé ripostait aux attaques de la presse en attribuant à la campagne de la Lanterne cette série de crimes, je demande la permission de détourner provisoirem^ent
mes regards des instrumenls contondants, pour porter mon attention sur quelque sujet moins sinistre, la franc-maçonnerie par exemple.
Pour voir si j'aurai la tête coupée? Police et
franc-xnaçonnerie.
Eli ce tomps-lù, je n'étais rien moins que membre du conseil de Tordre de la franc-ma- (•onnerie française.
— Qu'est-ce, me dircz-vous, que le conseil de Tordre?
Profanes, je vais vous révéler de terribles mystères; soyez attentifs et discrets.
La franc-maçonnerie est organisée comme un état constitutionnel.
A la base, comme autant d'unités administratives, sont les loges, que nous pourrions comparer aux communes.
Leurs présidents portent le titre de vénérables.
Chaque année, les membres des loges donnent mandat soit à leurs vénérables, soit à leurs élus,
dé les représenter dans une sorte d'assemblée législative qui se réunit à Paris, au mois de septembre, sous le nom d'Assemblée gtnéi^ale du Grand Orient de Finance, ou plus simplement Convent,
Le Couvent fait les lois, vote le budget et discute tous les grands intérêts de rassociation.
En outre, c'est le Convent qui nomme les trente-trois membres composant le conseil de Tordre.
Ce conseil des trente-trois est donc la plus haute autorité maçonnique en France : il est le pouvoir exécutif; il est le gouvernement; ses membres sont quelque chose comme des ministres; s^ls n'ont pas de portefeuilles, ils ont un beau cordon jaune, doublé de noir, bordé de vert et brodé d'or.
En ce temps-là, j'avais le droit de porter ce beau cordon; vous devez juger si j'avais le pied fourchu !
J'avais pour collègues MM. Caubet, Desmons, du Hamel, de Hérédia, Albert Joly, Massicault, Valentin, André Rousselle, et d autres moins connus.
J'avais l'honneur detre présidé par M. le docleur de Saint-Jean, qui avait succédé à M. Babaud-Laribière. Celui-ci avait remplacé le gé-
néml Mellinet, qui avait eu pour prédécesseur le marécba.1 Maguan, au delà duquel, en remontantle cours des ans et la série des grands-mat très, nous trouvons le prince Murât (1852), Joseph
Napoléon, roi d'Espagne (1803), Roettiers de Montaleau (1795), Louis-Philippe-Joseph d'Orléans (1771), Louis de Bourbon (1743), etc.
Je n'étais point insensible à l'honneur d'occuper un rang élevé dans une association qui peut se recommander de tant de noms illustres; mais il me paraissait que, s'il est un cumul interdit, sinon par la loi constitutionnelle, du moins par les convenances, c'est celui de la fonction de préfet de police avec les hautes dignités maçonniques.
Le préfet de police a l'obligation d'exercer, dans rintérêt de TElat, une certaine surveillance sur toutes les associations qui confinent à la politique, surtout lorsqu'elles affectent un caractère secret.
L'association maçonnique ne peut échapper à cette surveillance; de tout temps elle a réchauffé des agents secrets dans son sein.
Quand j'arrivais au boulevard du Palais, Je trouvais dans les dossiers les rapports d'un frère très assidu, très dévot en maçonnerie, si je puis ainsi dire. C'était, si Ton veut, un espion, mais
sans être un trattre. li rédigeait de bonne foi ses rapports en style maçonnique, avec les fibrévia- UoQS et les trois points d'iusage. Pour lui, ce n'étaient pas des rapports; c'étaient des « planckeê 1», et considérant qu'il était^ pour ainsi dire, la chaîne d'union entre la franc-maçonnerie et la police, il mettait très sincèrement le même zèle à servir ces deux grandes institutions.
Je ne crus pas devoir jouer le même rôle que l'agent ci-dessus innomé, et j'envoyai ma démission au frère de Saint- Jean. •
Mais, puisque j'ai dit comment et pourquoi j'ai cessé d'être membre du conseil de l'ordre, il ne sera peut-être pas sans intérêt de dire aussi comment et pourquoi j'étais entré dans la « grande famille ».
C'était en l'an 5863.
— Gomment dites-vous?
— Oui, profane, j'ai bien dit 5863.
C'e^ que l'ère maçonnique' commence à la création de l'univers par le grand architecte, vulgairement appelé Dieu, et les maçons ont su, par dés frères qui vivaient en ce temps-là, d'accord d'ailleurs ou à peu près avec la Bible, que le monde a été mis au monde quatre mille ans avant Jésus-Christ.
Donc, en Tan S863, j'eus là fantaisie de me faire recevoir franc-maçon.
Je vous jure que ce n'était pas pour placer plus facilement mes produits. J'entrai dans le temple, comme je serais entré dans le Jardin des Plantes, pour voir.
Mais avant que mes yeux s'ouvrissent à la lu^ mière, je dus passer par de terribles épreuves.
J'avais demandé à faire partie de la régulière loge « le Parfait silence », sans doute ainsi ïioinmée parce qu'elle ne comprenait guère que des avocats.
La régulière loge dépend de l'Orient de Lyon, où, dans la vie profane, je faisais métier de plaider devant les magistrats.
Je devais être reçu en même temps que mon confrère Edouard Millaud, qui depuis fut mon collègue à la Chambre des députés, et enfin a reçu du grand architecte de l'univers un fauteuil au Sénat.
Le vénérable qui présidait était notre éihinént confrère M. Le Royer, aujourd'hui vénérable du Sénat à l'Orienl du Luxembourg.
Le dignitaire qui remplissait à côté de lui la fonction d'orateur était le f.*. Ducare, plus tard membre de l'Assemblée nationale.
J)es frères inconnus s'emparèrent de ma per-
sonne, me mirent un bandeau sur les yeux, puis à travers des couloirs et des escaliers, ralentissant et précipitant tour à tour ma marche, me conduisirent en un lieu souterrain.
Là, on m'enleva mon bandeau. A la lueur d'un pâle flambeau, j'aperçus des murs nus, tapissés seulement de têtes de morts et de tibias humains qu'on avait placés en croix de Saint-André, comme pour figurer le signe algébrique de la multiplication.
Sur ma tête une voûte blanchie à la chaux ; pas de fenêtres, pas d'ouverture autre que la petite porte par laquelle j'avais dû entrer en me baissant.
Pour mobilier, un escabeau et une table en bois blanc. Sur cette table, un morceau de pain noir et une cruche de grès contenant de l'eau ; à côté un encrier, une plume et du papier : tout ce quïl faut pour faire un testament.
Les frères inconnus me dépouillèrent de ma montre, de mon porte-monnaie et de tous les objets d'or ou d'argent que je pouvais avoir. Après quoi, ils m'invitèrent à écrire mes dernières volontés.
Je leurs fis remarquer que, puisqu'ils m'avaient tout pris, je n'avais rien à léguer.
Aucun sourire n'altéra la gravité composée de
leurs visages ; ils se retirèrent, me laissant aeol, en proie à mes réflexions, au milieu de ces débris humains.
Le papier que j'avais sous les yeux contenait un questionnaire philosophique, auquel je répondis de mon mieux.
Plus bas, à larticle « testament », j'émvis :
« Je lègue mes dettes à ma famille, et le reste aux pauvres. »
J'avais vingt-trois ans; c'était mon excuse.
La porte basse roula sur ses gonds ; les frères inconnus replacèrent le bandeau sur mes yeux; puiS; à travers les mêmes escaliers et les mêmes couloirs, imprimant à ma marche les mêmes allures saccadées, ils me conduisirent à Tintérieur du temple.
Au milieu d'un religieux silence, le vénérable prononça des paroles solennelles, et, toujours dirigé par mes impassibles conducteurs, je fis « les voyages symboliques ».
Passant au milieu d'une double haie d'hommes armés, j'entendais le cliquetis des épées entrechoquées; je courbais la tête sous « la voûle d'acier ».
Sous mes pas s'allumaient des flammes bizan*cs, rouges, vertes, jaunes, quelque chose comme les flammes de l'enfer, autant que j'en pouvais juger.
Après ehaque Toyage, le vénérable m'interrogeait sur les îmfHressions qne j'arais éprouvées. Il voulait bien me dire que les épreuves auxquelles j'étais soumis n avaient point pour but de m'effrayer; qu'elles n'étaient destinées qu'à appeler mon attention sur leur signification symbolique.
Un calice me fut présenté ; on m'expliqua qu'il contenait le « breuvage d'amertume » ; je bus, et ma confiance ne fut point trompée : le « breuvage d'amertume » n'était autre chose que ce liquide apéritif qui, sous le nom de vermouth, à Paris comme àTurin, fait concurrence à l'absinthe.
Le vénérable lut nos réponses au questionnaire, et ce fut l'occasion d'un long débat philosophique entre Millaud et moi.
En écoutant Millaud, les maçons, accoutumés à entendre sur les mêmes sujets des dissertations de voyageurs en liquides, crurent que le divin Platon était descendu sur la terre.
Quand vint le tour du testament,, mon éminent ami M. Le Royer, qui protégeait mes jeunes années et souriait en dedans à mes espiègleries, s'abstint de lire in extenso la phrase irrévérencieuse que j'avais signée.
— Monsieur Andrieux, me dit-il, votre testament contient un souvenir pour votre famille et une disposition en faveur des pauvres. Il répond
ainsi aux sentiments de piété filiale et de généreuse philanthropie que doivent éprouver tous les maçons.
Edouard Millaud et moi, nous fûmes admise prononcer nos vœux.
Tenant à la main un compas ouvert, lune des pointes dirigée vers le cœur, nous répondîmes affirmativement à la question du vénérable :
« Promettez-vous de ne rien divulguer des mystères de la franc-maçonnerie, sous peine d'avoir la tête coupée, la langue arrachée, le corps jelé dans l'Océan, pour être éternellement roulé par le flux et le reflux de la mer?
Si le vénérable m'eût dit simplement : « Promettez-vous de ne rien révéler de ce que vous verrez ici? )^ je me serais fait amputer les deux mains plutôt que d'écrire ce chapitre de mesiSoMvenirs. Mais quand il eut ajouté : « Sous peine d'avoir la tête coupée, la langue arrachée, le corps jeté dans TOcéan, pour être éternellement roulé par le flux et le reflux de la mer », je me rappelai que j'étais dans un « atelier », et que les maçons, comme les peintres, aiment à rire.
J'étais entré au « Parfait Silence » pour voir; j'y restais pour parler. Il n'y avait alors en France aucune liberté de réunion ni de parole. A Paris du moins, les jeunes gens qui se destinaient au
barreau ou h la vie politique pouvaient s'exercer à la conférence Mole, où Gambella faisait son apprentissage de tribun. Mais en province, les loges maçonniques offraient seules aux débutants une tribune libre.
La loge était pour moi une « parlote » où mes ossais oratoires étaient écoutés par un public bienveillant, toujours prêt à couvrir mes dernières paroles par « une triple batterie ».
Libres propos. — Les lois existantes et les congrégations laïques.
J'en étais là de mes Souvenirs, quand le journal la Ligue en suspendit durant quelques jours la publication.
Pourquoi ce point d'orgue?
Les commentaires allaient bon train. On racontait que l'administrateur avait reçu des lettres anonymes lui annonçant une formidable grève des lecteurs francs-maçons; on assurait quelauteur, traduit devant ce même Conseil de l'Ordre dont il avait parlé avec quelque irrévérence,
lai SOUVENIRS
s'était couvert de cendres^ et avait été admis à rentrer dans le giron de TEglise maçonmque.
Un jonmal bien informé, j'ai nommé la Gazeite de France, affirmait que le châtiment avait suivi de près le crime, et qu'après m'avoir décapité, les frères inconnus avaient pris le train pour Dieppe^ où, sur la plage de galets^ ils avaient livré mes restes au flux et au reflux de rOcéan.
Que mes amis se rassurent : on m'a simplement menacé d'une amputation morale, qui ne fait pas couler le sang; d'une sorte de capitis deminutio, — est-ce bien deminutio qu'il faut dire? — consistant en la perte de la qualité de maçon.
Pour cesser d'être maçon, il ne suffit pas de sortir sans saluer. La qualité de maçon est indélébile , elle ne se perd qu'en vertu d'un jugement rendu selon les formes prévues par la constitution et les statuts généraux.
Ceux qui m'ont menacé de cette redoutable déchéance sont des maçons corrects, empesés, tout confits dans le mortier, n'admettant pas qu'on joue avec la truelle ni qu'on fasse des cocotes avec le tablier.
Mais il y a des esprits plus souples parmi les enfants d'iram. Ceux-là ne sont pas éloignés de
me rtCTierder d'avoir ouvert les fenêtres ci donné de Tair au temple.
Cependant ils défendent encore les vieilles formules, les symboles et les côtés gothiques de Tinstitution.
— Ëhi quoi, disent-ils, si vous supprimez le baptême, la voûte d'acier et la petite lumière, que viendront faire dans les loges les frères qui n y cbercbent pas une « parlote », qui travaillent dans la partie de l'épicerie ou de la bonneterie^ non dans celle de 1 éloquence? 11 faut une religion pour le peuple.
Voilà ce qu'avaient l'air de penser des frères considérables, des chevaliers Kadoches^ qui m'abordaient hier dans les couloirs de la Chambre, et, sans colère, sans rancune, me disaient :
— Vous savez, collègue, c'est moi qui ai été déf»gné pour vous couper la télé.
— Eh bien, qu attendez-vous?
— Le couteau du supplice, qui, depuis longtemps, n'a pas servi et paraît être égaré.
Les collègues maçons — ils sont nombreux ! — n'étaient d'ailleurs pas les seuls à m'interroger.
— Croyez-vous, me disait un membre de l'extrême droite, qu'un gouvernement décidé à
relever la France ne pourrait pas dissoudre les loges maçonniques?
— Ah ! je vous vois venir. Vous voulez appliquer aux congrégations laïques les lois existantes. Vous avez quelque part un article 7, et, à défaut, vous méditez des décrets. Ecartez de moi ces gants gris perle ; c'est assez d'une fois.
Je n'ai jamais su dire les offices de la maçonnerie ; je manœuvrais avec gaucherie le maillet, . signe de l'autorité ; je serais incapable de dévoiler les attouchements à l'aide desquels se reconnaissent entre eux les maçons ; je n'ai jamais pu fixer ma pensée sur les diverses cérémonies du culte extérieur par l'attrait desquelles la maçonnerie retient dans ses temples la majeure partie de ses dévots.
Pendant des années j'ai entendu, sans comprendre, parler de « l'acacia méconnu ». Je déplorais le sort de cet arbuste incompris, jusqu'au jour où j'appris ce qu'il fallait entendre par ces mots pleins de mystères : « L'acacia m'est connu ».
Ignorant la constitution, les dogmes et les rites, ce fut la politique qui me valut, parmi les francs-maçons, des honneurs immérités.
Le maréchal Magnan était le grand-maître, el, dans les banquets, on portait toujours à l'empereur le toast réglementaire ; mais la maçonnerie
n'en était pas moins un foyer d'opposition, et le toast h l'empereur n'était jamais porté sans réticences, ni accueilli sans railleries.
Pour la franc-maçonnerie « le cléricalisme, c'est l'ennemi » ; elle prêche la tolérance ; elle en connaît la théorie mieux que la pratique.
Par un naturel retour, on comprend les sentiments que cette Eglise laïque doit inspirer au clergé.
Les esprits indépendants, qui veulent la liberté pour toute doctrine et protestent contre les exagérations de tout fanatisme, sont tour à tour accusés de tenir pour les monita sécréta de la franc-maçonnerie ou pour ceux de la Compagnie de Jésus.
Laissons donc les braves gens des deux partis croire, suivant l'inclination de leurs esprits, que les francs-maçons ou que les jésuites commettent dans l'ombre des atrocités.
Nous risquerions de les voir se réunir pour nous écharper, si nous nous mêlions de leur prêcher la fraternité et la paix civile.
Désireux, comme on disait alors, « de liquider les questions irritantes », le cabinet que présidait M. Waddington. dès son arrivée aux affaires, avait déposé un projet de loi tendant à l'amnistie partielle des condanmés de la Commune.
Je retrouvai dans ce projet ime idée que j'avais émise au cours d'une conversation avec M, Ciambetta : elle consistait à gracier individuellement la plupart des condamnés et à attribuer exceptionnellement à la grâce les conséquences légales de l'amnistie .
Donner satisfaction au désir d apaisement et d'oubli que manifestaient de plus en plus les collèges électoraux; permettre au gouvernement d'exclure du bénéfice de lamnistie les condamnés dont la présence sur le territoire serait jugée dangereuse ; enlever enfin à l'amnistie toute apparence de revanche morale et de réhabilitation, tel était le but de ce système.
Quand vint le moment de choisir le rapporteur de la commission nommée par la Chambre des
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dépotés, M. Gambetia me déstgoa au choix de mes eoUègues. Ce n'était pas ^u'il attribnAt quelque importance à cette circonstance que j'svais eu la paternité de l'idée, saos doute sag- Sérée par lui au cabinet ; mais il estimait qu'il élait boa de Uke combattre les propositions d'anoistie plénière par le représentant d un département, comme le Rhône, ardemment dévoué à la cause républicaine.
M. Savarjr avait désiré le rapport ; MM. Casimir Périer et Horace de Choiseul l'eussent accepté peut-^re ; mais c'était beaucoup déjà pour M. Gambetta et pour ses amis de repousser les propositions radicales; ils ne voulaient pas aggraver leurs votes en se mettant ostensiblement à la remorque du centre gauche. On m'emprunta mon pavillon pour couvrir la marchandise.
Habent sua fata UbellL.. Ce ne sont pas seulement les- petits livres qui ont leurs destinées. La mienne est de collectionner des ennemis, et je m'applique depuis des années à cette branche de [^entomologie, non sans quelques succès.
Ces ennemis, qui me montraient les dents de l'autre côté de la firontière, revinrent à Paris beaucoup plus nombreux que nous ne l'avions prévu. Les grâces se multipliaient ; le garde des
sceaux, aux sollicitations de ses collègues, sentait s amollir entre ses mains la rigidité de la jusjustice.
Tous ces modérés qui, la veille encore déclaraient qu'ils ne pardonneraient jamais aux incendiaires de Paris et aux assassins des otages, — tous venaient, comme à la queue-Ieu-leu, dans l'antichambre du directeur des grâces.
Celui-là n'était plus incendiaire, qui était fils, frère, oncle, neveu ou beau-frère d'un électeur.
Le gouvernement n'attendait pas jâans inquiétude l'arrivée des navires qui devaient ramener les condamnés de la Commime.
On annonçait des manifestations pouvant dégénérer en désordres.
Deux comités concurrents, destinés à venir en aide aux amnistiés, semblaient se disputer leur clientèle.
L'un, ayant à sa tète Victor Hugo et Louis Blanc, paraissait surtout poursuivre un but d'assistance et de fraternité.
L'autre, sous la dénomination de Comité socialiste de secours aux amnistiés, n'ayant pu réunir que quelques centaines de francs, s'attachait surtout à glorifier l'insurrection de 1871, et à grossir les rangs du parti révolutionnaire en attirant tous ces malheureux qui, laissés à eux-
mêmes, à leurs familles, au souvenir de leurs déceptions et de leurs souffrances, eussent peutêtre cherché dans une vie de travail la réparation et l'oubli du passé.
Je m'entendis avec le directeur de la sûreté et avec le ministre de la marine pour que les arrivées à Paris eussent lieu durant la nuit. J'avais ainsi la certitude que les manifestants seraient moins nombreux et Tordre public moins menacé.
L'arrivée du premier convoi eut lieu le 3 septembre à quatre heures du matin à la gare d'Orléans.
Me promenant, durant la nuit, aux environs fie la gare et me mêlant à la foule, j'avais pu juger, de mes propres yeux, l'effet des mesures (}ue nous avions prises.
La foule était considérable, et je crois qu'on pouvait l'évaluer à près de quarante mille hommes. Les parents, les amis, les camarades d'ateieren formaient le noyau; il s'y était joint un Jrand nombre d'ouvriers qui avaient répondu à 'appel des journaux et des poHticiens ; il fallait r ajouter beaucoup de noctambules, hommes et emmcs, encouragés par une nuit splendide, un loux clair de 1-une comme on en voit rarement lans le Nord : Per amiea silentia lunœ.
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Je reconnus des journalistes, des conseiUen P municipaux, des membres des comités de secours.
A quatre heures du matin , massée sous la gale- ^ rie couverte de la gare d'Orléans et dans une partie de la salle d'attente, la foule fit aux arrivants une réception chaleureuse^ qui parut attendrir quelques-uns d'entre eux, mais ne provoqua de leur part aucune manifestation bruyante.
L'expression des visages était faite d'un mélange de résignation, de crainte et d'indicible lassitude morale ; l'attitude était ceDe d'une bande de prisonniers.
Non seulement il ne semblait exister entre les anmistiés aucun concert pour répondre par des cris politiques aux acclamations de la foule, mais nul d'entre eux ne paraissait avoir médité une manifestation individuelle. ij^
J'aurais voulu pouvoir en conclure, avec la r presse radicale, que l'amnistie, c'était l'oubli, I l'apaisement, la sécurité, le véritable ordre ^ moral, qui désarme les haines, efface les souvenirs farouches, éteint toute ardeur de revanche.
Mais les échos des réunions privées ne me permettaient pas de partager ces illusions.
Le jour même de l'arrivée des passagers du Var avait lieu, dans la salle Pérot, rue de la Chapelle, une réunion organisée par le « Comité
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sociaMsie ii nde aux amnistiés et non amnistiés »« Le sodaliste Maria lat d abord an long rapport qa'i! résumait en ces termes :
Disons-nous bien que nous sommes des millions d'exploités contre qtielcpics milliers d'exploiteurs, et qn*cn nous groupant, nous pourrons nous dresser derant cette bourgeoisie et lui dire : « Vois, nous sommes organisés et prêts à la lutte; nous venons recommencer contre l'exploitation la lutte dans laquelle ont péri nos aînés; maiis cette fois nous sommes sûrs du succès. Il nous faut la possession de l'instrument de travail et celle du capital; il faut que celui-là consomme qui produit. Et si la bourgeoisie ne veot pas céder, nous la ferons disparaître, non pas comme elle a supprimé nos frères en i871, mais en tant que classe sociale.
Après une quête au profit des amnistiés^ qui produisit 26 fr. 50, Jules Guesde prit la parole, et sous pré texte de dire la vérité sur la Commune, il tenta une audacieuse réhabîli talion du 18 mars et même des incendies de la fin de mai :
Que reproche-t-on, dit-ii, au Comité central? L'assassinat, moi je dis l'exécution des généraux Clément Thomas et Lecomte. Ce ne fut pas Tœuvre du Comité central. Mais en eût-il la responsabilité, je l'en approuverais. L'exécution était juste pour ce Lecomte qui fusillait les femmes et les enfants; pour ce Tkomas qui, en juin 1848, faisait tirer sur les passants
par les soupiraux de l'Hôtel de Ville. On peut m accuser de faire l'apologie de crimes : je m*en fais gloire et je demanderai à ces Versaillais quels n'étaient pas leurs cris de joie lorsque nos glorieux vaincus étaient entre les mains de leurs soldats....
... Nous voulons remplacer le vote par la révolution; préparons-nous-y, et, comme le christianisme, la torche en main, renversons le vieil état de choses, pour faire régner le socialisme et Téquité.
Nous sommes accoutumés aujourd'hui à ce langage de réunions publiques. Nous avons même pris notre parti de la révolution sociale, comme on prend son parli de la fin du monde, espérant seulement qu'elle arrivera le plus tard possible.
Mais, à cette époque, il y avait encore une illusion de République consei'vatrice ; il y avait un centre gauche qui ne s'était pas abîmé dans rUnion républicaine, et qui n'acceptait pas le dilemme que M. Thiers avait autrefois posé à la République : « l'imbécillité ou le sang ».
Quand ils lisaient dans mes rapports les discours de Maria ou de Jules Guesde, les ministres d'alors, qui avaient cru à l'efficacité de Taninistie partielle, s'indignaient de l'ingratitude dos hommes.
Mais qu'étaient ces propos sans autorité auprès
des discours prononcés par des députés que le parti républicain avait coutume de considérer comme ses chefs?
A Nîmes,, à Montpellier, à Marseille, les populations enthousiastes du Midi allaient applaudir les conférences où Louis Blanc rajeunissait ses vieilles utopies de 1848, en y mêlant l'apologie des condamnés de 1871.
A Marseille, s'adressantàungroupe d'amnistiés, il s'écriait : « Soyez les bienvenus dans la France républicaine. Nous avons longtemps souffert de vos propres souffrances.
» Si l'on avait toujours eu le sentiment de la justice, vous ne seriez point partis.
» Soyez persuadés qu'une réception digne du grand cœur de Paris vous attend à votre arrivée dans la capitale. »
Ailleurs, recevant une couronne qui lui était offerte par une loge maçonnique, Louis Blanc prononçait ces paroles émues :
« Laissez-moi, en recevant ce bel hommage, [e partager eh pensée avec ceux qui ont plus combattu que moi, qui ont souffert... »
Et ce n'étaient pas seulement les petites filles ^ouges, coiffées de bonnets phrygiens, symbolisant la République, qui allaient porter à Louis Blanc des couronnes et des fleurs.
Les préfets de M. Lepère, après avoir iu le matin dans la République Française que « Tamnistie totale était la conclusion nécessaire de lamnistie partielle », ne sachant plus où était le devoir, ni où était l'avenir, s'en allaient porter leurs hommages au chef de l'opposition.
D'ailleurs, les députés qui réclamaient l'amnistie totale n'étaient que des précurseurs. Les amnistiés eux-mêmes ne devaient pas tarder à prendre la meilleure place sur la scène et à jouer les premiers rôles.
Sur la tombe de l'un d'eux, Alphonse Humbert, ancien rédacteur du Père Duchêney et récemment amnistié lui-même, s'exprimait ainsi :
Ceux qui reviennent des bagnes calédoniens, ceux qui, en 1871, ont été marqués au front par cette prostituée qui osait s'appeler la justice, ceux-là ne sont pas rentrés en France, ils n ont pas, comme Ta dit Michelet, communié avec lé sol de la patrie, pour prononcer des discours.
Pourtant, je ne puis quitter cet honnête homme dont j'ai partagé les tortures, sans lui adresser un adieu suprême et solennel.
Cette tache s'impose à moi : ensemble nous avons subi les mêmes outrages; ensemble nous avons vécu, chaîne contre chaîne, cœur contre cœur... — Aussi bien, cela a été la pensée des juges politiques des conseils de guerre, non seulement de frapper les
véritables républicaini^, mais encore de les diviser. Ëh bien ! dix années de luttes et de misères ont été impuissantes à accomplir cette œuvre inique. Nous sommes unis comme hier, et, comme hier, nous formons un parti, parti puissant dont le triomphe est assuré.
Ce« paroles, il est vrai, étaient déférées à la Justice; mais I« suffrage universel cassait les arrêts des tribunaux, et M. Alphonse Humbert
était bientôt nommé conseiller municipal de la Ville de Paris, en même temps qu'un autre amnistié, Louis Garel, venait siéger à l'Hôtel de Ville de Lyon.
Du reste, les administrations publiques et la diplomatie elle-même, jusque-là si prude, ne devaient pas tarder h s'ouvrir à ceux qui étaient revenus de si loin.
Je dois dire que la préfecture de police fut la plus hospitalière. Aucun amnistié, il est vrai, n'appamt sur les registres du personnel; mais aucun n'offrit en vain ses services.
— Mon cher préfet, me disait un jour un député naïf, j'ai su que votre prédécesseur avait employé, dans la police secrète, le nommé B... Il est natif de mon arrondissement, et je dois vous prévenir que c'est un clérical et un réactionnaire. J'espère que vous avez épuré votre per- •
sonnel, et que vous n'employez plus ces gens-là;
— N'en douiez pas, mon cher collègue. Nous n admettons plus dans la police secrète que des républicains éprouvés. Si vous avez quelque amnistié à me recommander, il sera mieux reçu chez moi qu'au Comité de secours.
Le collègue se retira convaincu et enchanté.
— Ah! si Ion vous connaissait mieux, me dit-il en me quittant, comme vous seriez mieux jugé!
Interpellations municipales. — La décence des rues. — Le bonnet phrygien. •— Les débits de boisson. — Les théâtres.
On reproche à nos députés d'entraver lasiarche des affaires par la multiplicité des interpellations, et ce reproche leur est adressé le plus souvent par les partisans les plus convaincus du système parlementaire, qui font sans, s'en douter, le procès au parlementarisme, même quand ils en critiquent ainsi les conséquences naturelles et inévitables.
Mais si le droit d'interpeller est ratlribut néces-
saire d'une Chambre qui gouverne par Tintermé- (liaire d'un cabinet responsable,, c'est par une méconnaissance de toutes les lois et de tous les principes que le conseil municipal de Paris prétend s'ériger en Parlement, appeler devant lui, comme des ministres responsables, le préfet de police et le préfet de la Seine, leur demander compte de leurs actes administratifs et leur infliger des blâmes, sous forme d'ordres du jour motivés.
Les deux préfets représentent, dans la limite de leurs fonctions, le gouvernement de la France ; ils ne relèvent que du ministre de l'intérieur, responsable lui-même devant les Chambres. Ils ne dépendent à aucun degré du conseil municipal de Paris qui, dans l'état actuel de la législation, n'a guère que des attributions consultatives.
Cette législation est-elle bonne ou défectueuse? Noufrimrons plus tard à nous en expliquer.
Mais tant qu'on n'aura pas supprimé la préfecture de police, le devoir du préfet sera de faire respecter sa fonction et de maintenir intacts les droits qu'elle lui confère.
J'eus donc la dure obligation de résister lorsque les élus des quartiers de Paris voulurent ériger leur assemblée en petit Parlement, et soumettre le préfet de police à la condition précaire
et subordonnée de ministre r<^ponsable devant le conseil municipal.
Toutefois le conflit ne surgit que lorsque cette prétention se manifesta nettement, — et aussi longtemps qu'il me fut permis de le faire sans abdiquer rautorité dont j'avais le dépôt, — je mis beaucoup d'empressement à répondre aux questions des honorables conseillers, même quand elles étaient qualifiées interpellations et qu'elles se terminaient par un ordre du jour où je ne voulais voir que l'expression d'un vœu.
— Pourquoi, demandait le vénérableM. Morin, lapolicen a-t-elle pas pris des mesures énergiques pour nous débarrasser des filles qui,, par leurs provocations, blessent la décence publique?
— Enchanté, monsieur le conseiller, de vous trouver dans de bonnes dispositions; mais il faudrait vous entendre avec vos collèges qui demandent la suppression de la poUee des mœurs. Tous les jours, je reçois des plaintes do conseillers municipaux, interprètes de leurs commettants, qui demandent ce qu'ils appellent (( un coup de balai » ; mais pour peu que je me rende à leurs instances, à la différence de tant d'autres qui se mettent du côté du manche, ils prennent parti pour l'autre extrémité. Cependant, l'honorable M. Morin apprendra sans doute avec
satisfaction qu'un récent arrêté vient de supprimer les promeneuses qui arrêtaient les passants à la porte de certaines maisons^ et même les duègnes qui, avec plus de discrétion^ remplissaient le même office.
— Le 14 juillet dernier, disait M. Henry Maret, tandis que nous fêtions la prise de la Bastille, un habitant de la rue des Épineltes ayant arboré un drapeau tricolore, paré du bonnet phrygien, le commissaire de police du quartier a fait enlever, comme séditieux, cet emblème républicain. Ah çal il y a donc encore des controverses sur la coiffure de la République? Nous pensions en avoir fini avec ces subtilités byzantines. Le Seize- Mai triomphant avait fait saisir tous les bonnets phrygiens rencontrés dans Paris. Le gouvernement actuel a-t-il donné les mêmes ordres?
— Monsieur le représentant du quartier des Épinettes, je ne puis blâmer le commissaire de police, car il a obéi à d anciennes circulaires, datant de 1872, et qui n'avaient pas été expressément rapportées. Cette question des emblèmes séditieux est des plus délicates, puisqu'elle varie suivant les temps et les régimes. Mes prédécesseurs servaient une République qui portait une étoile au front et des épis dans les cheveux. Mais je suis obligé de reconnaître
que notre République a coiffé le bonnet phrygien, et que cette coiffure ne saurait plus être considérée comme séditieuse. D'ailleurs, en ces matières, si ma manière de voir était autre, le spectacle même des emblèmes impériaux multipliés sur les murs de la salle où siège le conseil municipal m'inviterait à la tolérance.
— Pourquoi, dit M. Jules Roche, avez-vous pris, le 28 juin dernier, un arrêté autorisant les débits de boisson à rester ouverts jusqu'à deux heures du matin ?
— Mon Dieu, monsieur Roche, c'est parce que je suis un préfet libéral. Oh ! la liberté n'est pas, à mes yeux, le droit de provoquer à la violation des lois, d'attenter à la conscience d'autrui, de troubler la paix publique. Mais, sans parler de toutes les libertés nécessaires, j'attache la plus grande importance à ne pas vexer les citoyens par des réglementations inutiles. L'ouverture facultative des débits jusqu'à deux heures est une expérience que je tente. Je désire pouvoir supprimer toute réglementation en ces matières. Je crois que la sécurité des rues y est intéressée. Plus nous aurons de lumière et de mouvement dans les rues, moins nous aurons d'attaques nocturnes.
Avant mon arrêté, bien que la fermeture fût
fixée à une heure du matin, on faisait dans la pratique, de nooibreuses exceptions, dictées trop souvent par des considérations personnelles. J'ai voulu, par une règle générale, mettre un terme à des abus qui soulevaient contre l'administration de regrettables suspicions. Vous savez, monsieur Roche, quelles sont les obligations de la femme de César.
— Et votre arrêté qui autorise les directeurs de théâtres à ne finir leurs spectacles qu'à minuit et demi, comment le justifiez-vous ?
— Messieurs, il y a plusieurs Parisiens au Conseil municipal de la ville de Paris. Ils savent que le public a changé ses heures de repas, et qu'il a pris l'habitude d'arriver tard au théâtre. Au siècle dernier, les spectacles devaient être terminés à cinq heures de l'après-midi. Depuis longtemps déjà l'heure extrême était minuit, et cette heure était presque toujours dépassée. Je ne puis me résoudre à faire payer aux directeurs, sous forme de double garde, une véritable amende, quand il est évident qu'ils ont tout simplement suivi le public, notre maître à tous.
Au pavillon de Flore. — M. Benjamin Raspail.
Nous avions quille la salle du Luxembourg, qu'il avail fallu rendre au Sénal.
Nous élions au pavillon de Flore. Là, plus d'emblèmes impériaux ; mais des toiles de maî- Ires, représenlanl la prise de la Bastille, la'Révolution Iriomphanle sur les barricades, les hommes du peuple, aux bras nus, fraternisant avec les soldats, — du sang sur les pavés, de sombres lueurs de haine dans les yeux. Il semblait que le décorateur de cette salle se fut attaché à rappeler aux élus de la commune de Paris qu'il y avait encore des bastilles à prendre, et que la Révolution n'était point achevée.
Dans la plupart des assemblées parlementaires les orateurs parlent de leur place. Mais les conseillers municipaux de Paris ont de la tenue ; ils laissent aux Anglais, aux Belges, aux Espagnols ces manières trop familières.
C'est de la tribune que s'envolent les paroles ailées que des sténographes iixent sur le papier, tandis que le président, comme un autre Brisson,
agite gravement la sonnette, symbole et instrument de son autorité.
Comment, avec de tels décors et une telle mise en scène, persuader à rassemblée municipale qu'elle ne doit pas jouer le rôle d'un Parlement?
Pour que l'égalité avec les députés fût manifeste, les conseillers avaient des insignes destinés à être accrochés à la boutonnière, dans les fêtes et les cérémonies.
Chaque fois qu'elle a saisi le pouvoir, la démocratie n'a point dédaigné « [ces hochets de la vanité ».
Le conseil voulut, en outre, avoir des médailles où seraient gravés les noms des honorables membres, seul moyen peut-être de les transmettre à la postérité.
A quel métal donnerait-on la préférence?
La question fut portée à la tribune. Les plus modestes opinaient pour la médaille d'argent, semblable à celle des députés.
D'autres, trompés par les apparences de la médaille sénatoriale, qui est en vermeil, déclaraient vouloir des médailles en or, comme les sénateurs :
— Eh ! messieurs, quand nos droits sont contestés, quand chaque jour l'Etat marque son
dédain pour les élus de la commune^ nous ne saurions affirmer notre autorité par des signes trop éclatants !
— C'est vrai, dit un autre membre. Mais, en cherchant à défendre notre dignité, prenons garde de la compromettre. Les représentants de la démocratie ne sont pas riches ; les temps sont durs ; le mont-de-piété n'est pas loin. Croyez-moi, messieurs, contentons-nous d'une médaille d'argent.
Tandis que ces discours se tenaient au pavillon de Flore, M. Benjamin Raspail s'apprêtait à m'adresser, à la prochaine séance du conseil général de la Seine, une interpellation.
Le conseil général de la Seine n'est qu'une seconde édition du conseil municipal de Paris, non corrigée, mais augmentée d'un certain nombre de notabilités suburbaines.
Parmi ces dernières, M. Benjamin Raspail occupe un rang distingué.
Le voici à la tribune ; il étale ses dossiers et ses notes. Sa parole Dst celle d'un justicier : on l'écoute avec le respect qu'on doit au représentant de Gentilly et d'une dynastie.
« Je suis député comme le préfet de police, dit à peu près M. Raspail.
» Je vais faire une interpellation politique.
J'aurais pu la porter à la tribune de la Chambre ; j'ai préféré la réserver pour le conseil général, où je suis mieux écouté. »
Et M. Benjamin Raspail passe la revue des agents. Il veut que je balaye « les écuries d'Augias ».
Le député de Gentilly n'ignore pas sans doute que c'est un travail d'Hercule qu'il exige du préfet. Encore, lorsqu'il confia au fils d'Alcniène le soin de nettoyer ses étables, le nommé Augias, n'y avait-il que trois mille bœufs. M. Benjamin Raspail s'en prend aux dix mille agents de la préfecture de police.
Il réédite, sans les rajeunir, tgutes les vieilles histoires de la Lanterne, Tel agent a, par son témoignage devant les conseils de guerre, fait condamner un combattant de la Commune ; tel autre a des opinions bonapartistes ; celui-ci va à confesse; celui-là a servi sous le 16 Mai. Epurons, épurons, épurons!
De plus, M. Benjamin Raspail affirme qu'on ne pourrait citer un seul agent qui ait reçu de l'avancement en qualité de républicain.
Je réponds à rhonorable député-conseiller général. Le mot « calomnieux », appliqué à ses renseignements, met le feu aux poudres ; mais l'explosion se produit et le dégât devient irré-
parable lorsque j'expose ma théorie sur le personnel de la police :
L'agent de police, tel que je le comprends, ne doit pas être un homme de parti, un politicien, fût-il un républicain de la veille ; celui-ci sera peut-être un excellent citoyen, mais il sera un mauvais agent, car il n'aura pas l'esprit d'obéissance.
M. Sigismond Lacroix. — Il ne faut prendre alors que des bonapartistes.
Plusieurs membres. — C'est trop fort.
Le préfet de police. — Je préfère pour agents les hommes du devoir et de la discipline. J'ajoute que, lorsqu'à la tête d'une administration se trouve un fonctionnaire républicain, si ceux qui sont placé? sous ses ordres lui obéissent d'une façon absolue, l'administration est suffisamment républicaine.
Après ces paroles, il ne me restait plus qu'à subir Tordre du jour de blâme, qui fut voté par 39 voix contre 7.
La plupart des opportunistes s'étaient abstenus; quelques-uns s'étaient associés au vote do la majorité.
La lune de miel n'était plus qu'une vieille lune.
Un décret du président de la République annula, comme illégal, l'ordre du jour de blâme; mais le journal de M. Gambetta marqua par son silence sa haute désapprobation : le silence de la
République française est la leçon des fonctionnaires.
Gi-gît le cabinet Vraddington. — M. de Freycinet continue les affaires. — Préfecture de police et sûreté générale.
Tandis que je recevais, au conseil municipal, le choc inoffensif de M. Benjamin Raspail, de plus rudes coups atteignaient le ministère à la Chambre des députés.
« Il faut aboutir, » avait dit M. Gambetta, présidant le 27 novembre, la séance de rentrée.
Mais ce sage conseil, qui répondait aux vœux du pays, devait rester sans écho.
La Constitution de 1875, suivant les lois de laquelle se meut, dans le vide, notre grande machine parlementaire, c'est la Constitution qui n'aboutit pas.
Nous devions rester en proie aux agitations stériles et aux récriminations sans fin.
On reprochait au cabinet Waddington de n'avoir pas assez « épm'é ».
Il se tira à son honneur des interpellations
qui lui furent adressées. Mais/ en dépit de ses succès apparents, il allait se désagréger et tomber comme de lui-même au lendemain des ordres du jour de confiance qui semblaient lui assurer une longue existence.
En face de celte majorité sans esprit politique, tout entière au souvenir de la lutte du 16 mai, incapable de dominer ses rancunes, se méfiant de rinitiative des minisires, les harcelant par de perpétuelles attaques, — tous ceux qui, dans le cabinet, avaient quelque souci de leur dignité, quelque sentiment de leur responsabilité, se sentaient envahis par le découragement, la lassitude et le dégoût.
M. le garde des sceaux Le Royer se retira le premier, alléguant l'état de sa santé. M. le général Gresley, ministre de la guerre, le suivit. Enfin, M. Waddington remit sa démission à M. le président de la République, qui fit de vains efforts pour décider le premier ministre à ne pas persister dans sa résolution.
M. de Freycinet accepta le mandat de constituer un ministère, et, le 28 décembre, il se présenta devant les Chambres avec un nouveau cabinet.
MM. Lepère, Jules Ferry, Cochery, Jauréguiberry et ïirard conservaient leurs portefeuilles.
M. de Freycinet prenait ôelui des affaires étrangères. M. Cazot était à la justice; M. Magnin, aux finances; M. le général Farre, à la guerre.
L^influence du centre gauche avait vécu ; l'axe de la politique s'était déplacé au profit de la gauche et de l'Union républicaine, en attendant les évolutions ultérieures qui sont dans les destinées de l'Etat républicain.
J'avais espéré, à l'occasion de la combinaison nouvelle, étendre mes attributions par l'adjonction de la sûreté générale à la préfecture de police, el je m'en étais ouvert à M. le président de la République, qui avait bien voulu me donner son approbation.
L'intérêt de la sécurité publique exige la concentration des services de police en une seule main.
Dans le système actuel, s'il s'agit de surveiller une association politique, d'atteindre les auteurs d'un complot, le directeur de la sûreté générale, sans autorité et sans moyens d'action à Paris, verra s'agiter en province les membres épars d'une société secrète dont la tête échappe à son regard. Le préfet de police, au contraire, dont la juridiction ne comprend que le département de la Seine et quelques communes de Seine-et-Oise, tiendra la tête; mais, pour savoir où sont et ce
que font les mains ^ il devra s'adresser à ses collègues de province, qui n'ont pas d'ordres à recevoir de lui et peuvent même se refuser à conununiquer directement avec son administration.
Les renseignements sur les personnes, sur l'organisation des partis, sont disséminés entre la place Beauvau et le boulevard du Palais.
Le directeur de la sûreté et le préfet de police ont chacun leur police secrète. Il arrive même que, à l'insu de l'un et de l'autre, le même agent serve, ou desserve, les deux administrations et reçoive double salaire.
Pourquoi n'en serait-il pas ainsi, quand on voit des agents se mettre à la solde de la Russie ou de l'Allemagne, en même temps qu'au service de la préfecture? J'ai vu entre les mains du prince Orloff, qui m'en donnait communication, un rapport semblable à celui que m'avait adressé le même jour un de mes agents secrets.
Entre la sûreté générale et la préfecture, il y a de perpétuelles jalousies et des conflits incessants.
Je crois avoir réussi à vivre en bonne intelligence avec les directeurs de la sûreté générale qui se sont succédé durant mon administration. Mais j'ai été témoin des rivalités des bureaux.
et j'ai souvenir de pièges qu'à une date plus éloignée le» fonctionnaires des deux polices s'étaient mutuellement tendus.
La sûreté générale n'a pas de personnel. Ses commissaires spéciaux et les inspecteurs attachés à leurs commissariats sont insuffisants pour les besoins de la police en province.
Aussi, quand les circonstances exigent des recherches ou des surveiUances spéciales dans les départements, les préfets demandent-ils, par Imtenaédiaire du ministre de Tintérieur, Fenvoi d'agents empruntés à la police mimicipale de Paris.
Le préfet de police se soumet généralement aux exigences de la sécurité publique en province ; .mais il le fait aux dépens des Parisiens, et non sans se demander jusqu'à quel point il lui est permis de prêter à ses collègues des déparlements des agents payés sur le budget de la ville de Paris.
Tous ces arguments militaient sans doute en faveur de mon projet, qui avait en outre l'avantage de fortifier le préfet devant le conseil municipal, en effaçant sa qualité de maire de Paris, pour donner à sa juridiction un caractère plus général.
Mais il y avait un obstacle : c'était l'intérêt
particulier du ministre de Tintérieur. Mctlre la sûreté générale dans la main du préfet de police, c'est grandir Timportance de ce fonctionnaire cl amoindrir d'autant le ministre de rintérieur. J'avais prévu l'objection, et je Favais signalée.
— Lepère reste ministre, m'avait-on répondu. Que lui faut-il de plus?
M. Lepëre se défendit, comme tout autre Foui fait à sa place.
Il l'emporta, et le boulevard du Palais continua à filer la place Beauvau, qui manquait de personnel pour user de représailles.
M. Hyrvoix et M. Lagrange. — La conspiration
de la lorgnette.
Les rivalités de la préfecture de police et de la sûreté générale me remettent en mémoire celles de M. Lagrange et de M. Hyrvoix, sous Fempire.
Je veux consacrer quelques pages à ce passé déjà loin, afin de mieux démontrer la nécessité d'une direction unique, surtout pour la police politique.
M. Lagrange était chargé du service politique à la préfecture. M. Hyrvoix dirigeait la police particulière des Tuileries.
M. Lagrange avait la confiance de l'impératrice ; M. Hyrvoix était plus particulièrement dévoué à l'empereur.
M. Hyrvoix s'occupait à dépister les agents de M. Lagrange, lorsque ceux-ci suivaient Napoléon m pour renseigner Timpératrice sur ses relations féminines.
Sans cesse menacé, Lagrange reprenait son îuUuence en découvrant les complots que ses agents avaient organisés.
Il obtenait par là un double résultat, qui le rendait indispensable ; il prouvait sa propre perspicacité et démontrait l'insuffisance de son rival.
L'affaire de J'hôtel de Russie donna à M. Hyrvoix l'occasion d'une revanche. N'ayant pas été Connue du public, elle mérite d'être racontée.
Un soir, au théâtre des Italiens, M. Lagrange Se trouvait placé, comme par hasard, à côté d'une élégante et belle personne auprès de laquelle il Se montrait fort empressé.
Ce n'étaient pas les séductions de la femme tjiiî avaient attiré le chef de la police politique, et *ous les apparences de la galanterie française, il •achait d'autres préoccupations.
n n'ignorait pas que M"* Floriani, sa voisine, avait appelé et retenu l'attention de l'empereur Nicolas, et que, plus tard, elle avait été expulsée de Saint-Pétersbourg.
Conduite en Angleterre par la police russe, elle y avait connu quelques réfugiés français.
Elle s'était rencontrée à Londres, chez M"* Jeanne Derouin, une Louise Michel de ce temps-là, avec Simon Bernard, qui eut autrefois des succès oratoires dans les clubs.
Elle était jeune; elle était belle; elle était relativement riche, et, pour toutes ces causes, Simon Bernard en fut vivement épris.
Lagrange avait su que la Floriani était veûue passer quelque temps à Paris, et il s'était rendu aux Italiens pour y trouver l'occasion de se présenter lui-même à la maîtresse de Simon Bernard.
La Floriani n'avait jamais été cruelle : après le spectacle, on soupa dans un cabinet particulier, et les choses de l'amour ne furent qu'une introduction aux choses de la politique.
Sous quel nom Lagrange crut-il devoir se dissimuler? Quel domicile indiqua-t-il parmi les nombreux appartements qu'il avait en ville? Je n'en ai pas gardé le souvenir; mais il se fit passer pour un riche marchand de province, détestant
l'empire, et prêt à tous les sacrifices pour en délivrer la France.
La Floriani s'empressa d'écrire à Bernard qu'elle avait découvert à Paris le banquier de la Révolution.
S'il est vrai que les conspirateurs soient enclins à la méfiance, il faut ajouter que, le plus souvent, leurs soupçons s'égarent.
Ils ne tardent pas à traiter de mouchards leurs complices; mais si quelque agent s'introduit parmi eux, ils l'accueillent comme un frère et se laissent prendre à ses promesses. L'illusion est facile à qui .espère depuis longtemps : soupçonneux et naïf, voilà le caractère du conspirateur.
Simon Bernard ne flaira aucun piège :
« Ton banquier arrive à point, répondit-il. Dans notre dernière réunion, nous avons longuement discuté la question du régicide. Il n'y a pas eu de dissentiment : c'est par le fer ou le plomb qu'il faut en finir.
» Les hommes dévoués, prêts à jouer leur vie, ne manquent pas, et s'^offrent à partir dès qu'ils en recevront l'ordre.
» Plusieurs moyens d'exécution ont été proposés. Le plus ingénieux est une petite machine portative, tout à fait jolie à voir, qui tuera son
homme sans trop écarter, et sans faire des victimes inutiles.
» Ce qui manque, c'est largent pour établir Tinstrument; dont la construction coûtera cher. Si ton banquier peut nous en envoyer, les jours de Vautre sont comptés. »
La Floriani s'empressa de porter cette réponse à son nouveau protecteur.
Lagrange jura que sa fortune, fruit d'une longue et honorable carrière commerciale, était au service de la Révolution.
Pour commencer, il remit un portefeuille à la belle aventurière, et l'envoya à Londres, où elle devait veiller à l'exécution de l'engin meurlrier et le renseigner exactement sur les progrès de la conspiration.
La maîtresse de Simon Bernard apportait de l'argent ; elle avait le droit de tout savoir ; le redoutable secret lui fut confié.
11 s'agissait d'une machine infernale d'un genre nouveau, toute mignonne et facilement portative.
C'était une lorgnette de spectacle dont les deux tubes devaient être chargés et qui, pointée sur l'empereur, dans sa loge, aurait fait feu au moyen d'un ingénieux mécanisme.
L'engin fut confectionné, mais lentement. Il faut toujours beaucoup de patience ; il faut des
expériences successives pour mener à bien une invention ; et le riche marchand recevait de fréquentes demandes d'argent.
Enfin, tout fut prêt. La Floriani révint à Paris sans^ avoir prévenu Lagrange, et ce ne fut pas pour lui que fut sa première visite.
Félix Pyat lui avait confié une lettre pour M"® Loingt, dont Texil Tavait séparé, mais à laquelle il continuait d'écrire, se gardant bien de confier ses messages à la poste, dans la crainte du cabinet noir.
Il était uii autre cabinet noir, auquel Félix Pyat n'avait pas songé : c'était le cœur de M""® Loingt, qui s'était, hélas ! ouvert aux investigations indiscrètes d un agent de M. Lagrange.
Félix Pyat n'était plus là, et M"^*' Loingt, différente de Calypso, n'était pas de celles qui ne veulent pas être consolées.
Elle avait rencontré Sablonnier, ancien ouvrier encadreur, ancien président de clubs.
Une admiration commune pour Félix Pyat les avait rapprochés.
Sablonnier ne se bornait pas à introduire en France les brochures du proscrit, dont M™" Loingt faisait le commerce clandestin : la « Lettre aux paysans, » la « Lettre au prince de Joinville, » la « Lettre à Bonaparte ». Il s'était dit, comme
no SOUVENIRS
tant d'autres, que Tau tel de la politique doit faire vivre ses prêtres ; il avait pensé que le moment était venu de tirer profit d'un long dévouement à la cause de la Révolution ; il avait offert ses services à M. Lagrange, qui l'avait spécialement chargé de surveiller M** Loingt.
Doublement attaché à la personne de cette dame, Sablonnier était auprès d'elle, lorsqu 'entra la Floriani.
Les présentations furent vite faites, et les épanchements succédèrent à la lecture de la lettre de Félix Pyat.
La Floriani donnait des nouvelles des proscrits ; M** Loingt et son ami disaient les angoisses de ceux qui étaient restés.
La Floriani pouvait-elle rencontrer de plus sûrs confidents ? Lui était-il permis d'avoir pour eux des secrets ?
Elle raconta tout ce qu'elle savait.
Elle fit du généreux marchand une peinture si vivante, que Sablonnier le reconnut aussitôt.
— Vous avez élé roulée! s'écria-t-il. Votre marchand n'est autre que le fameux chef de la police politique.
Une mère de famille à qui on aurait dit : « Le monsieur auquel vous avez promis la main de votre fille est un évadé du bagne de Toulon »,
n'aurait pas été plus stupéfaite que ne le fut la Floriani à Texclamation de Sablonnier.
J'ai toujours considéré que l'agent secret est comme le sabre, bien connu , de M. Prudhomme, qui sert indifféremment à défendre ou à détruire les institutions.
Il n'y a pas de raisons pour que celui qui trahit Famitié, qui vend les secrets de son parti, reste fidèle au fonctionnaire qui le paye.
De même que chez Tricoche et Cacolet on reçoit l'argent des deux époux pour les trahir tous les deux, de même les agents de la police secrète sont suspects de servir des intérêts opposés.
Je ne prétends pas qu'un gouvernement puisse absolument se passer de ce moyen de surveillance ; mais quand on envoie un agent secret reconnaître un terrain dangereux, il faudrait, à son insu, en envoyer un autre qui le surveillerait, et prendre à l'égard du second les mêmes précautions pour n'être pas trompé.
Sablonnier avait immédiatement compris quel parti il pouvait tirer du secret que le hasard venait de lui révéler.
— Faites-vous payer par Lagrange, dit-il à la Floriani ; plumez la poule aux fonds secrets, et, quand vous lui aurez pris tout ce que vous
pourrez lui prendre, partez vivement pour TAnglelerre.
En même temps qu'il se faisait valoir auprès (le sa maîtresse et se créait des titres à la reconsance des proscrits, Sablonnicr envoyait un rapport à M. Lagrange, pour lui faire connaître qu'il venait de découvrir une grande conspiration.
Quoique très contrarié d'avoir un confident inutile, Lagrange ne put que féliciter son agent et l'encourager par une honnête récompense.
Mais, d'autre part, comprenant bien que le plus intéressé à connaître un complot organisé par le chef de la police politique, c'était le chef de la police particulière de l'empereur, Sablonnier s'empressa de se mettre au service de M. Hyrvoix.
La Floriani se fit conduire à l'hôtel de Russie, et fit prévenir Lagrange à l'adresse qu'il lui avait donnée.
Quelques heures après, le généreux marchand était à l'hôtel. Elle lui expliqua qu'elle était dans le plus complet dénûment. Le marchand fut sensible à ses prières. Elle se fit habiller des pieds h la tète, acheta des diamants et remplit son porte-monnaie.
Le soir même, on la voyait au bal de l'Opéra, au bras d'un photographe très parisien, très
populaire, grand amateur d'aventures, et qui n'a jamais connu celles de sa compagne.
Les jours suivants s'écoulèrent gaiement. Sablonnier et M"° Loingt ne furent pas oubliés, et l'on but en commun, à la santé de Félix Pyat, le Champagne payé par les fonds secrets.
Cependant la machine infernale n'arrivait .pas. Lagrange s'impatientait ; il déclarait que ses affaires le rappelaient en province ; qu'il fallait en finir.
La Floriani fit enfin savoir que tout serait prêt pour un jour indiqué où l'empereur devait aller à rOpéra.
Alors seulement Lagrange prévint M. Piétri, lui disant ce qu'il jugeait à propos de lui faire savoir, et lui donnant l'assurance que toutes les mesures seraient prises afin d'arrêter les conjurés assez tôt pour empêcher la perpétration de l'attentat, assez tard pour saisir la preuve de leurs criminels desseins.
Le jour venu, tous les services étaient sur pied. - '
L'empereur se rendit à l'Opéra ; aucun inci- Jent ne se produisit.
Pendant la soirée, Lagrange avait envoyé un le ses inspecteurs à l'hôtel de Russie. On avait *épondu qu'une caisse petite et lourde était
il'k SOUVENIRS
aiTivéc le matin même à Fadresse de M"* Floriaiii ; que cette dame était sortie quelques instants après, emportant une valise, et qu'elle n'avait pas reparu.
Lagrange fit vainement rechercher la Floriani. Elle était partie dans la journée pour Londres avec l'argent de M. Hyrvoix.
Le chef du service politique se décida à faire saisir la caisse abandonnée : elle contenait de la paille et des pavés.
La conspiration de la lorgnette avait coûté quarante mille francs à M. Lagrange, et je n'ai jamais su combien à M. Hyrvoix,
Les agents provocateurs. —Le service politique.
On voit, par ce qui précède, qu'au temps de M. Lagrange, les agents provocateurs étaient systématiquement employés dans la police politique.
Pour ne nommer que ceux qui, de notoriété publique, ont appartenu h ce service, Thavenet, dit Bellevue (mort en 1870) ; Charles Marchai,
DUN PREFET DE POLICE ilb
dit de Duny (mort en 1869) ; Largillières (fusillé rue Haxp^ en 1871); étaient chargés de préparer, de temps en temps, un complot.
Ce furent Largilliëres et Thavenet qui organisèrent, chez un marchand de vin de la rue de Bretagne, le complot dit des quatorze, dans lequel étaient Miot et Vassal.
Ce fut encore Thavenet qui organisa, dans la boutique d'un nommé Martin, pharmacien, faubourg Saint-Denis, 102, le complot des vingtcinq mille adresses. La femme de ce pharmacien publiait dans les journaux des romans-feuilletons sous le pseudonyme de Camille Bias.
Parmi les conspirateurs figurait Blanqui, qui se faisait appeler le comte d'Hermonville.
Le complot fut nommé « des vingt-cinq mille adresses », parce que le plan était d'imprimer clandestinement des proclamations et que les enveloppes avaient été préparées d'après Talmanach Bottin.
Sous mon administration, je répudiai absolument ce système de provocation. Je n'ai cependant pas complètement échappé aux inconvénients inséparables de l'emploi de certains agents secrets. Soit par excès de zèle, soit pour se faire valoir en m'apportant des renseignements nouveaux et intéressants, des individus payés pour
surveiller le parti révolutionnaire, au lieu de se renfermer dans leur rôle de surveillance, n'étaient pas restés étrangers au conseil et à la préparation de certains actes condamnables.
Quand j'ai eu la preuve d'une aussi grave infraction aux instructions que j'avais données, j ai pris les mesures les plus sévères pour en empêcher le retour.
Je dirai plus tard comment je fus amené, dans un but de surveillance, à subventionner certains journaux, qui servaient à la fois d'organes aux partisans de l'action révolutionnaire et de souricières à la police.
J'indiquerai aussi comment, pour obtenir des révélations auxquelles la sécurité publique était gravement intéressée, j'ai dû prendre à ma solde des individus antérieurement engagés dans la préparation d'une action criminelle.
Mais ces procédés de police, que nécessitent parfois des circonstances d'ailleurs exceptionnelles, n'ont rien de commun avec le système de la provocation, tel qu'il a été autrefois pratiqué.
Je dois dire que, dans ce que j'ai pu connaître de l'administration de M. Lombard, je n ai trouvé aucune trace d'agents provocateurs.
Ayant pris, en 1871, la direction du service politique, il servit avec un zèle égal le gouverne-
Saint-Denis il suscita la candidature de )nnet-Duverdier en face de celle de M. Ca- Sée, afin de favoriser un candidat conser- ' qui était, si j'ai bon souvenir, M. le baron rrier.
ir agiter devant les campagnes le classique e rouge, un comité socialiste fut créé à Denis, par les soins de M. Lombard, et une imation de ce comité fut affichée, reveniit :
3. La suppression du budget des cultes, Tex- 1 des jésuiteSj'la suppression des communautés |
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