‹ Souvenirs d'un préfet de police (volume 2)Chapitre 6 sur 33 · de Lyon, 5 février · texte numérisé non relu

de Lyon, 5 février

Monsieur,

La R. • . L. • . le Parfait silence a reçu, dans sa réunion du 4 février 1885, une plainte contre vous.

Elle vise les feuilletons du journal la Ligue, datés des 29 et 30 janvier 1885, et réclame l'application du deuxième paragraphe de 1 article 5 des dispositions judiciaires, concernant le délit de violation du serment maÇonnique.

La plainte a été renvoyée au comité d'instruction prévu par l'article 12. Il est chargé de vous demander si vous avez quelques observations à lui adresser sur Texistence du délit dont vous êtes accusé.

Le comité doit se réunir à nouveau le mercredi 11 février courant.

Si aucune réponse ne lui est parvenue à cette date, il aura à se prononcer sur la plainte dont il est saisi, conformément aux articles 14 et suivant du règlement

spécial.

Le Comité de la Rr . L.' , Le Parfait Silence.

Vous adresserez votre réponse rue Garibaldi, 45.

Eh ! oui, mes doux juges, j'ai des observations i vous adresser.

Mais comme je suis partisan des débats publics, comme je pense que la publicité des débats est une garantie pour l'indépendance du juge autant que pour la liberté de la défense, — je vous demande la permission de répondre, non parmi mémoire secret, mais par la voie et par la voix de la presse.

Et d'abord, pourquoi m'appelez-vous « Monsieur », au lieu de m'appeler « T.*. C*. F.*. »?

Les principes veulent que l'accusé soit réputé innocent jusqu'à ce que, par un jugement, il ait été reconnu coupable.

Si vous manifestez ainsi, par des signes non équivoques, votre parti pris de me condamner, je vous récuse.

Ecoutez bien ce dilemme :

Ou je suis encore franc-maçon, et vous devez m'appeler « T.*. C*. F. \ », — ou j'ai cessé de l'être, et je ne suis pas votre justiciable..

Suis-je maçon? Votre assignation est nulle pour vice de forme.

Suis-je profane? J'échappe à votre juridiction.

Vous aurez d'abord h statuer sur cette exception préjudicielle.

J*arrive au fond du débat.

Mes doux juges, vous prétendez que j'aurais violé un serment à peu près ainsi conçu :

« Je jure de ne rien révéler des mystères de la franc-maçonnerie, sous peine d'avoir la tête tranchée, la langue arrachée, le corps jeté dans les vagues de TOcéan, pour être éternellement roulé par le Uux et le reflux de la mer. »

Permettez-moi de vous faire remarquer qu'aux yeux de nous autres jurisconsultes, le serment» comme l'aveu, est indivisible.

Si la première partie de votre formule est sérieuse, la seconde Test aussi.

Si vous êtes unanimes à reconnaître que c'est pour dérider les maçons que vous parlez du flux et du reflux, il ne m'est pas possible d'admettre que je doive rester ridé quand vous parlez de vos mystères.

Une question de droit que votre tribunal de^Ta examiner, c'est celle de savoir si le serment que vous faites prêter est un acte unilatéral ou un acte bilatéral.

Je tiens pour le bilatéral, car j'aperçois des engagements des deux côtés : Je ne révélerai rien; mais si je révèle, vous me soumettrez au supplice ci-dessus décrit.

Ltes-Yous prêts?

Vous riez, mes doux jug-es? Je vois déjà que vous êtes désarmés.

Avouez que F.*, veut dire « fumiste », et séparons-nous en échangeant des attouchements fraternels et bien sentis.

Voyons, TT.\ CC*. F.*., pourquoi vous en prenez-vous au pauvre moi, plutôt qu'à tant d'autres qui racontent couramment, pour l'amusement des profanes, les divertissantes épreuves de leur initiation?

Hier encore, dans les couloirs de la Chambre, un F.', très orthodoxe, auquel vous n'adresserez jamais la dédaigneuse appellation de « monsieur », parlait librement de vos prétendus mystères, comme il convient entre gens que le « maillet » n'a pas frappés sur le cerveau.

— Très amusant et très exact, le récit de votre réception, me disait le F.-. X.*. en présence de plusieurs profanes. Je crois cependant que vous vous trompez quand vous dites que le calice d'amertume contenait du vermouth. Quant à moi, j'affirme qu'on m'a présenté du bitter. Je me rappelle même que je me suis écrié : « Ça manque de curaçao! » Heureusement, le V.\ Massol, qui présidait, feignit de ne pas avoir entendu cette parole sacrilège ; s'ill'eût signalée à l'attention des

maçons, leur indignation m'eût à jamais fermé les portes du temple.

— Ah! ah! je vous y prends, mon cher collègue; vous aussi, vous révélez les secrets !

— Oui; mais pas dans les journaux.

Convenez, TT.*. CC.\ FF.*., que là est toute la différence: entre augures, nous ne nous regardons pas sans rire; nous admettons même quelques amis à partager notre hilarité; mais nous ne voulons pas que le grand public se f.-. de nous. C^est pourquoi vous me faites un procès de presse.

Eh bien! TT.-. CC.\ FF.\, si vous me permettez de vous parler avec cette franchise à laquelle les pontifes, pas plus que les princes, ne sont accoutumés, je vous dirai : L'heure de la réforme est venue ; laissez entrer dans le temple Tesprit de critique et de libre examen; vos rites et vos mystères sont surannés et démodés. Soyez de votre temps.

Vous qui avez la raillerie facile pour les pratiques de toute dévotion profane, regardez votre poutre au fond de votre prunelle, et ne croyez pas que l'excommunication majeure lancée contre un hérétique suffira à vous en délivrer.

Sur ce, TT.\ CC*. FF.*., je vous propose do

clore les travaux de ce R.*. Chap.*. XXXII par trois coups de maillet.

L'affaire Hartmann.

En recevant le personnel de la préfecture, à Toccasion du 1" janvier 1880, j^avais cru devoir, dans l'intérêt de la discipline, démentir le bruit de ma retraite, que mes adversaires mettaient périodiquement en circulation.

Un incident imprévu me permit bientôt de juger que j^avais pris un engagement téméraire en promettant de rester, en dépit de toutes les attaques, à la tète de mes agents. Je veux parler de laffaire Hartmann. On se rappelle l'attentat qui, sur la ligne de Saint-Pétersbourg à Moscou, avait failli coûter la vie à l'empereur Alexandre II.

Une agence anglaise, le Central News Agency, en a publié le récit suivant, qu'elle disait tenir de la bouche même d'Hartmann :

Après avoir, Tété dernier, aurait dit Hartmann, fait de la propagande dans plusieurs parties de la Russie,

ce qui me fit arrêter et incarcérer à Kiev, d'où je m'échappai, grâce à l'énergie du comité de Saint-Pétersbourg, je fus chargé d'exécuter le czar. J'ai des connaissances pratiques sur les choses militaires et sur les substances explosibles, et je suppose que je fus choisi pour ce motif.

Arrivé à Moscou, je louai une petite maison à quelques milles de la ville et située à environ 40 yards (un peu moins de 40 mètres) de la principale ligne de chemin de fer. La maison était en mauvais état. Je portais un costume d'ouvrier, je vivais tranquillement, et pendant quelque temps je fis comme si j'arrangeais ma maison.

Lorsque je fus convaincu que tous les soupçons étaient écartés, je me mis à l'oeuvre, aidé de deux compagnons, dont l'un était depuis longtemps mon collègue. La maison la plus proche était presque hors de la portée de ]a vue et, le soir, tandis que deux d'entre nous faisaient le guet, le troisième creusait, avec unp bêche, une petite tranchée dans le sol glacé. La tranchée avait cinq pouces en largeur et en profondeur.

Elle allait de la voie de fer à une petite maison dépendante de l'habitation. Le sol était très dur, et, comme nous devions prendre des précautions, le travail dura plusieurs jours. Nous posions à mesure, dans la tranchée, quatre fils métalliques isolés, et chaque soir, après avoir terminé notre travail, nous remplissions la tranchée ouverte dans la journée, en effaçant avec soin toute trace d'excavation. La tranchée était creusée le long d'un sillon, en plein champ.

Nous fabriquâmes nous-mêmes la dynamite dans la maison, et elle fut renfermée dans quatre fortes poudrières en fer, dont chacune contenait un peu plus d'une livre anglaise de cette substance.

Tout était presque en état, lorsque notre plan faillit échouer, parce que Félectricien de Moscou, dont les soupçons s'étaient éveillés, refusa de livrer les batteries qui devaient faire jouer la mine. Mes camarades et moi, nous désespérâmes presque, nous qui, peu d'heures auparavant, nous félicitions d'avoir achevé notre travail.

Les poudrières contenant la dynamite avaient été posées avec soin dans un grand trou creusé entre les rails et sous des traverses en bois. Ma résolution fut bientôt prise. J'envoyai mes camarades chez un paysan de nos amis, à quelques milles au sud, et je m'occupai moi-même de me procurer des batteries électriques. Avec quelque difficulté, je persuadai à l'électricien de me les confier, et je retournai passer la nuit tout seul dans ma maison. Je mis les fils en communication, et tout fut prêt pour le train qui allait passer.

On m'avait averti que le czar voyagerait par le train de marchandises ; vous voyez donc que je n'ai pas commis une bévue stupide quant au choix du train. Mon explication est fort simple. Nous étions tenus fort au courant, par des fonctionnaires de nos amis, de tous les mouvements du czar. Nous avions été avertis que, suivant la coutume, il quitterait le train officiel dans lequel une figure, représentant le czar, serait assise à la fenêtre du wagon-salon, tandis que le czar lui-même, espérant échapper ainsi à tout

danger, voyagerait déguisé en employé du chemin de fer.

Un télégramme m'apprit que tout allait bien, et que le train arrivait. Lorsque le train passa, je mis le feu à la mine, avec l'espérance de voir l'empereur sauter. Les débris du train furent lancés loin de la maison; mais bientôt j'appris avec chagrin que le czar, ne croyant pas qu'il y eût danger, avait changé de train à quelques milles de là, afin d'entrer à Moscou avec apparat.

Je partis aussitôt en traîneau et je rejoignis mes amis. Nous restâmes tranquillement, pendant une semaine, à trente milles plus loin, et alors nous allâmes à Kherson, et de là chez des amis, près d'Odessa. Là, nous nous embarqiiâmes tous les trois sur le vapeur italien Florentina, où je fus employé comme mécanicien. De Gonstantinople, nous allâmes en France.

Hartmann, il est vrai, a démenti ce récit par une lettre adressée de Londres au journal la Justicp.

Néanmoins, à part quelques erreurs de détail, il ne paraît pas que le collaborateur de l'agence anglaise se soit éloigné de la vérité.

On assure qu'une montre en or, donnée en payement à Télectricien de Moscou, mit la police russe sur la trace des auteurs de l'attentat.

Un horlogerde Saint-Pétersbourg avait reconnu cette montre, et retrouvé sur ses registres le

nom et l'adresse d'une dame à laquelle il Tavait vendue. Celle-ci n'aurait point hésité à dire qu'elle lavait donnée à un nommé Hartmann, dont elle aurait promis la photographie à la police.

Je n'ai point à certifier l'exactitude de ces faits, qui se sont passés fort loin des limites de ma juridiction. Mon rôle commence à l'arrivée d'Hartmann à Paris.

Les nihilistes russes résidant à Paris ne formaient autrefois qu'une colonie peu importante, vivant à l'écart, sans relations avec les révolutionnaires français ou allemands. Ils semblaient plus préoccupés de leurs plaisirs que des réformes sociales, et leur quartier général, rue des Lyonnais. n° 6, ne paraissait point être un foyer de conspirations.

Mais, depuis 1876, le nombre des nihilistes des deux sexes s'était sensiblement accru.

Au courant de tous les complots fomentés dans leur pays, en rapports suivis avec leurs compatriotes disséminés en Suisse, en Belgique, en Angleterre, ansi qu'avec les socialistes allemands et français, aux réunions desquelles ils assistaient, les nihilistes réfugiés à Paris se réunissaient par groupes de douze à quinze membres, sous la direction de chefs intelligents, instruits et résolus. I il.

C'étaient, pour la plupart, des étudiants en médecine, des journalistes, des chimistes, suivant les cours scientifiques de nos professeurs les plus distingués; peu d'ouvriers, et, parmi ceux-ci, quelques mécaniciens.

Quand ils arrivaient à Paris, ils trouvaient toujours chez leurs compatriotes une hospitalité empressée.

Les principaux chefs, attentivement surveillés par la préfecture, recevaient fréquemment des lettres chargées, venant de Russie, de Genève, de Londres ou de Bruxelles.

Les femmes jouaient un rôle actif dans la colonie nihiliste. Elles n'assistaient pas toujours aux réunions; mais elles servaient d'émissaires; elles recevaient des coiTespondances, remplissaient des missions délicates et faisaient de fréquents voyages.

Ce qui avait surtout mis en éveil ma vigilance, c'étaient les relations de plus eji plus fréquentes des Russes avec les socialistes français, et la crainte de voir l'emploi de la dynamite passer dans les mœurs de nos révolutionnaires.

Je ne laissai pas passer sans les signaler à l'attention du gouvernement des discours tels que celui que venait de prononcer TAllemand Erhard,

présidant, rue de la Bastille, une réunion cosmopolite :

Il y aura bientôt un an, avait-il dit, que le premier attentat eut lieu contre le czar. L'auteur a été pendu. Le nom de cet homme restera illustre, car il a subi la lûort des martyrs pour défendre la cause de Thumanité. Depuis lors, les conjurés n*ont pu atteindre leur but. Mais il vaut mieux que le czar n'ait pas encore rencontré la mort ; car un monstre de ce genre, qui a causé tant de malheurs, n'est pas digne de mourir ainsi : la mort étant la seule épouvante pour ces êtres, le czar devait, à titre de châtiment, d'abord subir la torture et périr ensuite d'une mort lente et cruelle.

Pour nous, socialistes allemands, qu'une même pensée unit aux nihilistes russes, loin de renier les auteurs de l'attentat, comme on l'a fait pour Hœdel et pour les autres, nous devons tendre la main à nos frères russes et les féliciter hautement d'accomplir ces actes d'héroïsme, dans un pays privé de toutes les libertés, soumis au despotisme le plus absolu, et de n'avoir eu d'autre mobile, en agissant ainsi, que d'affranchir leurs semblables.

Je n'étais pas seul à faire surveiller la colonie nihiliste.: . la Russie avait à Paris des ag^ents secrets.

Aussi n'avait-elle pas tardé à connaître la présence à Paris d'Hartmann.

Elle attachait la plus grande importance à Tarrestation et à Textradition de Thomme qui avait jusque-là si habilement déjoué les recherches de la police russe.

Il s'agissait de démontrer aux nihilistes que leurs attentats contre les personnes étaient considérés h l'étranger, même par un Etat républicain, comme des crimes de droit commun, à la responsabilité desquels Téloignement ne pouvait les soustraire.

Chaque jour, la sécurité du peuple russe était troublée par les audacieuses menaces du Comité exécutif, et au moment même où Tintervention de la police française allait être sollicitée, le journal la Volonté du Peuple nous apportait la proclamation suivante :

Le 19 novembre, près de Moscou, d'après Tordre du Comité exécutif, une tentative a été commise contre Alexandre II ; il s'agissait de faire sauter le train impérial. La tentative n'a pas réussi. Nous ne jugeons pas à propos de faire connaître maintenant les causes qui l'ont fait échouer. Nous sommes sûrs que nos agents et tout notre parti ne seront pas découragés par cet insuccès, et qu'ils n'y puiseront qu'une nouvelle expérience, plus de circonspection, une nouvelle preuve de leur force et l'assurance de réussir dans la lutte que nous avons entreprise. Nous adressant à tout citoyen russe qui aime la liberté,

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pour qui la sainte liberté du peuple a quelque intérêt, nous lui dirons :

Alexandre II est la personnification du despotisme, de la lâcheté sanguinaire et de la corruption. Son règne est un mensonge du commencement à la fin; la libération des serfs est suivie de la circulaire Makoff ; les lois et les libertés sont remplacées par la dictature militaire et les potences. Du commencement à la fin, Alexandre II a travaillé à la ruine de tout ce dont vivait et pouvait vivre le peuple.

Jamais la liberté n'a été plus méprisée. Jamais ceux qui pillent ou oppriment le peuple n'ont été moins inquiétés. Il n'y a pas de village qui n'ait vu plusieurs de ses habitants envoyés en Sibérie parce qu'ils avaient pris la défense des intérêts communs, parce qu'ils avaient protesté contre l'asservissement et l'exploitation du peuple. Des millions d'individus, qui seront suivis de bien d'autres, s'abrutissent en Sibérie pour avoir défendu leurs concitoyens.

Alexandre II est le principal usurpateur de la souveraineté nationale, le principal auteur de la réaction, le principal coupable des condamnations prononcées par les tribunaux; il a quatorze condamnations à mort sur la conscience, et des milliers d'individus crient vengeance. Il mérite la mort, mais ce n'est pas à lui seulement que nous avons affaire. Notre devise est : Liberté du peuple I salut de la nation !

Notre tâche est de délivrer le peuple, de lui permettre de disposer de ses destinées. Si Alexandre II reconnaissait le mal qu'il fait à la Russie, s'il abandonnait le pouvoir et le déléguait à une assemblée nationale souveraine élue librement par le suffrage

universel, alors, mais alors seulement, nous le laisserions en paix et nous lui pardonnerions tous ses crimes. Mais jusque-là, la lutte, la lutte sans merci !... tant que nous aurons une goutte de sang ; tant que sur les ruines du despotisme ne flottera pas le drapeau de la libération du peuple.

Nous faisons appel à tous les citoyens russes pour qu'ils nous aident dans cette lutte. Il n'est pas facile de venir à bout des forces du pouvoir ; la tentative du 19 novembre donne une idée des difficultés à vaincre; aussi, pour tuer le despotisme et rendre ses droits au peuple, nous avons besoin du concours de tous, nous l'attendons de la Russie.

Le 13 février, l'ambassade de Russie m'avisa que ses agents secrets suivaient Hartmann, et me demanda de le faire arrêter.

Il ne me vint pas à la pensée qu'un préfet de police, en de telles circonstances, pût se demander quel était son devoir, ou hésiter à Taccomplir.

Je n'avais pas à me prononcer sur la question d'extradition, que le gouvernement seul pouvait trancher. Je prenais en quelque sorte une mesure conservatoire en mettant sous la main du gouvernement français Thomme sur le sort duquel il aurait à statuer.

Si j'avais refusé de procéder à l'arrestation; si, prétendant avoir besoin d'en conférer d'abord

avec les ministres, j'avais laissé à Fauteur de Tattentat de Moscou le temps de se soustraire aux recherches, n'est-ce pas alors que j'aurais tranché moi-même, en rendant l'extradition impossible, la question qui échappait à ma compétence? N'aurais-je pas gravement engagé, avec la mienne, la responsabilité de mon gouvernement?

Il s'est trouvé le lendemain des gens habiles, des docteurs opportunistes pour m'expliquer que, s'ils eussent été à ma place, ils eussent fait venir Hartmann et lui eussent tenu à peu près ce langage : « Nous savons qui vous êtes ; l'ambassade de Russie le sait aussi; cette découverte nous cause plus d'effroi qu'à vous-même. Prenez ce billet de chemin de fer et ce viatique ; allez en Angleterre, oii vos pareils sont en sécurité. »

Ces fins diplomates ne comprenaient pas qu'une telle attitude eût été beaucoup plus grave que le refus d'extradition, et que la Russie n'en eût pas été dupe.

L'émotion qui se produisit bientôt et l'irritation qui se manifesta parmi mes collègues de la Chambre s'expliquaient surtout par l'ignorance des règles constamment suivies en matière d'arrestations pour crimes commis à l'étranger.

Tous les jours, les polices étrangères, sur un

simple télégramme du préfet de police, mettent en état d'arrestation provisoire ceux de nos nationaux qui leur sont signalés comme ayant commis un crime sur le territoire français.

Les pièces justificatives, les mandats de justice, les arrêts de condamnation sont transmis plus tard, lorsque, dans les formes régulières, Textradilion est demandée.

Mais l'arrestation provisoire n'est jamais refusée, même par les nations les plus jalouses de leurs droits. L'Angleterre, la Belgique, la Suisse procèdent constamment ainsi, sur de simples dépêches de la police française, et elles rencontrent chez nous une juste réciprocité.

Prétendre — comme on le fit dans la presse à l'occasion de laffaire Hartmann — qu'avant de mettre la main sur un étranger poursuivi ou condamné pour crime dans son pays, la police doit attendre que les formalités régulières et compliquées de la demande d'extradition aient été accomplies, c'est vouloir rendre le plus souvent impossible l'arrestation des criminels.

Un pays continental comme la France, mis en rapports si faciles et si prompts, par ses chemins de fer, avec les frontières voisines, est le premier intéressé à maintenir, au profit de la sécurité commune, l'usage dont se prévalut la Russie

pour obtenir larrestation provisoire d'Hartmann.

L'auteur de l'attentat de Moscou se promenait aux Champs-Elysées, en compagnie de plusieurs de ses amis ou compatriotes, parmi lesquels se trouvait au moins un agent de la police russe, lorsqu'il fut arrêté par les inspecteurs que j'avais envoyés à sa recherche.

Après une courte lutte, il fut emmené au poste le plus voisin, et de là au Dépôt de la préfecture de police. Il déclara s'appeler Edouard Mayer et être originaire de Berlin.

Les résultats de la perquisition faite à son domicile, cour Saint-Philippe-du-Roule, son interrogatoire, la comparaison de sa personne avec les photographies que j'avais depuis plusieurs mois, ne pouvaient me laisser aucun doute sur l'identité du prisonnier. Je m'étais rendu moi-même dans sa cellule, et mes observations personnelles avaient pleinement confirmé celles du chef de la sûreté.

Le gouvernement eut le tort de ne pas prendre une résolution immédiate. S'il eût pris Tinitiative d'extrader Hartmann, il n'eût pas eu à craindre le reproche de subir la pression de la Russie ; s'il se fût immédiatement décidé à refuser l'extradition, il n'eût pas paru céder à l'atti-

tude comminatoire d'une partie de la presse et du Parlement.

Le gouvernement hésita. Il n'osa pas examiner franchement la question de savoir si le crime d'Hartmann devait donner lieu à Textradition ; il préféra saisir le parquet de la question d'identité, et se couvrir de l'autorité de la magistratiu'e pour décider qu'Edouard Mayer pouvait bien être un autre qu'Hartmann.

Cette petite habileté de procureur ne trompa personne, ni en France ni à l'étranger.

Peut-être eùt-il été plus digne de rappeler à la Russie que nous n'étions liés vis-à-vis d'elle par aucun traité, et que d'ailleurs l'extradition n'est généralement pas accordée pour attentats politiques. De nombreux précédents pouvaient être invoqués : il suffisait de rappeler qu'en 1871 et 1872 toutes les puissances nous avaient refusé l'extradition des membres de la Commune, condamnés comme coupables de l'assassinat des otages.

Peut-être eùt-il été mieux encore de se placer à un point de vue tout opposé pour envisager l'intérêt et la dignité de la France.

C'est se faire une singulière idée des droits et des devoirs d'un pays, que de considérer que son honneur l'engage à couvrir de sa protection les

auteurs de tous les crimes connexes à la politique.

En face des moyens employés par la révolution internationale, au mépris de la vie humaine, pour renverser toute autorité, les républiques et les monarchies ont un intérêt commun et se doivent un mutuel et loyal concours.

Les préjugés de la majorité prévalurent. La demande d'extradition fût repoussée, et je fus chargé de faire conduire Hartmann en Angleterre.

J'entrai de nouveau dans la cellule d'Hartman; il était assis près d'une table, sur un escabeau fixé au mur par une chaîne enfer. Il prenait son repas, attendant, d'heure en heure, une décision qui, vraisemblablement, devait l'envoyer à la potence.

Ce ne fut pas sans émotion que je lui notifiai l'ordre de sa mise en liberté. J'admets pour le crime politique les mêmes expiations que pour le crime de droit commun. La société a le même devoir de protéger la vie humaine, quel que soit le mobile de l'assassin. S'il y avait une distinction à faire, c'est contre Tassassinat politique que la justice devrait être armée des pénalités les plus graves, car, plus que le crime de droit commun, il met la société en péril et l'oblige à se défendre.

Mais le sentiment n'a pas Tinflexibilité de la justice, et quand le devoir est accompli, le magistrat ne saurait considérer avec la même sécheresse le vulgaire assassin et le fanatique qui a donné sa vie pour le succès d'une idée, si injuste qu'elle soit.

Après trois semaines de détention au dépôt de la préfecture de police, Hartmann partit pour Dieppe et de là pour Londres, sous la surveillance d'un agent.

Il écrivit d'Angleterre à divers journaux des lettres qui étaient l'aveu de son identité.

Je dois dire qu'il paraissait beaucoup moins animé que les journalistes français contre le préfet de police.

Réclamations.

On me l'avait bien dit : je n'aurais dû publier mes Souvenirs qu'après ma mort!

Mais une raison d'impartialité m'a fait passer oulre aux avis les plus sages; j'ai pensé que mes contemporains ne tarderaient pas à me suivre,

quand je passerai de vie à trépas, et j'ai voulu leur laisser le temps de produire leurs réclamations.

De même que, dans certains cercles, il y a un registre où chacun inscrit ses sujets de mécontement, de même j'ouvre ici un chapitre spécial pour les réclamations de mes lecteurs.

J'en exclus toutefois les plaintes des francsmaçons. J'attends, pour reprendre mes conversations avec les « fils de la veuve », qu'ils m'aient nolifié leur jugement.

La place d'honneur appartient à l'auteur de Denise; — les épithètes laudatives sont inutiles, n'est-ce pas?

Je ne puis résister au désir de citer la lettre que m'écrit M. Alexandre Dumas, parce qu'au talent qui tient toujours sa plume, vient ici se joindre le cœur qui l'inspire, pectiis qiiod disertos facit :

Monsieur,

Je lis avec le plus grand intérêt vos Souvenirs d'un préfet de police. Dans votre feuilleton d'aujourd'hui lundi, je trouve parmi les noms des agents provocateurs celui de Charles Marchai.

Charles Marchai, le peintre, était, de son vivant, fort ennuyé de cet homonyme, il me l'a dit souvent.

Il est mort ; il s'est même tué volontairement. Il ne reste personne de sa famille. J'étais son ami le plus intime et j'ai grand souci de la réputation de ce garçon de cœur et de mérite.

Ceux qui le connaissent savent bien qu'il ne saurait ùtre confondu avec celui dont vous parlez; mais ceux qui ne le connaissent pas, ceux qui font étourdiment ou volontairement de fausses légendes sur les gens et les choses, ceux-là pourraient s'appuyer un jour sur cette homonymie et déshonorer la mémoire d'un galant homme, dont le suicide donnerait encore plus de créance à leur dire.

Il y aura longtemps que je ne serai plus là pour défendre mon ami, que votre livre, bien malgré vous, serait encore là pour l'accuser. Il vous sera possible, en deux ou trois mots, dans un de vos prochains chapitres, d'aller au-devant de ce malentendu possible, et je vous serai très reconnaissant de l'avoir fait.

Veuillez agréer, etc.

A. Dumas.

J'avoue que, malgré Thomonymie, il n^était pas venu h ma pensée qu'on pût un iustant confondre le peintre à la mémoire duquel toutes les sympathies font cortège, avec Tagent de M. Lagrange, et je remercie M. Alexandre Dumas de m'avoir donné Toccasion « d aller au-devant de ce malentendu possible ».

Autre réclamation, autre stvle.

M. Benjamin Raspail a la parole.

Il m'écrit : « Monsieur et collègue. » A ce « collègue » sans épithète, je devine que mon honorable collègue n'est pas content : « collègue » tout court vous a un air grincheux.

D'où vient l'humeur de M. Benjamin Raspail? « Je viens seulement, dit-il, de lire dans la Ligne ^ du 7 de ce mois, le passage que vous voulez bien me consacrer dans vos Souvenirs d'un préfet de police, à propos d'une interpellation que je îrus devoir vous adresser au conseil général de a Seine, le 23 novembre 1879. Il s'agissait i'agents tarés que, mes amis et moi, nous vous •eprochions de maintenir quand même dans ►^otre administration. »

M. Benjamin Raspail traite facilement ses idversaires de « gens tarés ». Son illustre père, François- Vincent Raspail, voyait partout des nouchards, et il avait découvert que la méfiance îst la mère de la sûreté.

A un citoyen qui lui envoyait un télégramme )our le féliciter sur l'état de sa santé, il réponlait : « Comment osez-vous m'écrire par le lélégraphe, c'est-à-dire sous l'œil de la police? »

M. Benjamin Raspail a modifié la tradition paternelle ; il a remplacé la méfiance par l'indi-

gnation : là où son père voyait des mouchards, il se contente de voir des gens tarés.

Parmi les gens tarés que me dénonçait M. Benjamin Raspail dans la mémorable séance du 23 novembre 1879 se trouvait, disait-il, un bri-|i gadier qui, ayant encouru le mépris de la famille Raspail, n'avait pu survivre à sa honte et s'était pendu.

Le lendemain de la mémorable séance, le brigadier, bien portant, venait dans mon cabinet m'apporter, par sa présence, le plus péremptoire démenti à Tallégation de Thonorable député-conseiller général.

« Permettez-moi de vous dire, continue M. Benjamin Raspail, que votre narration sur Tinterpellation en question aurait acquis le caractère d'impartialité, on reproduisant le compte rendu officiel de la séance du conseil général, et vos lecteurs auraient pu juger du succès que vous remportùtes, ce soir-là, au pavillon de Flore. Us auraient vu aussi que je ne m'étais pas posé en « justicier », ni en « représentant d'une dynastie » — mot aussi inutile que déplacé. »

Voyons, « monsieur et collègue », est-ce sérieusoment que vous me proposez de publicf en feuilleton, dans la Ligue , le compte rendu officiel des séances du conseil municipal? J'espère

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au moins que vous ne réclamerez pas vos droits d'auteur?

Je n'ai pas besoin d'être mis en face du compte rendu m extenso pour confesser que je n'ai jamais eu de succès au pavillon de Flore. Que voulez-vous? les conseillers municipaux, ce n'était pas mon public.

Je n'ai pas dit que M. Benjamin Raspail « s'était joose en justicier ». Mon collègue dénature ina phrase; à mon tour, je réclame le compte rendu officiel. Il y a des citoyens qui sont pédants, sans poser pour le pédantisme ; il y en a d'autres qui sont justiciers, sans poser pour cette fonction sociale ; voire même qu'en ces matières la loi n'interdit pas le cumul.

Il parait que j'ai manqué à l'étiquette d'Ai'cueil- Cachan, en appelant mon éminent collègue « le représentant de Gentilly et d'une dynastie ». Je reconnais que dynastie est exagéré ; je retire </ywâJ5^2>. Mais je plaide les circonstances atténuantes ; j'ai été trompé par les apparences.

A voir la solennité grave avec laquelle s'avance la parole de M. Benjamin Raspail, la conviction avec laquelle il exige un respect de première classe, on cherche derrière lui des chambellans; on croit entendre : « Ne touchez pas à la Reine! »

Puissent ces simples explications apaiser le courroux de mon honorable collègue.

Je termine par M. le docteur L..., qui, par un excès de modestie, demande à ne pas être nommé. Il proteste contre l'appellation de complot donnée à l'affaire des vingt-cinq mille adresses, dans laquelle les juges de TEmpire ne virent euxmêmes qu'une société secrète :

Blanqui, dit-il, conçut en 1860 le projet de publier un pam])hlet périodique, à bâtons rompus, et de le faire parvenir sous enveloppe à un certain nombre de personnes.

Pour sa publication, Blanqui avait besoin d'un bailleur de fonds et d*un typographe. La citoyenne Sebert procura l'ouvrier typographe : il s'appelait Senique. M. Martin, pharmacien, avait chez lui le dictionnaire de Bottin,et Blanqui put s'en servir pour les adresses.

M. le docteur L... proteste non seulement contre la qualification de complot^ mais encore celle de société secrète^ surtout contre la condamnation de Blanqui à cinq ans de prison.

N'étant pas juge d'appel, je ne puis que .donner acte à M. le docteur L... de sa communication, et je ferme pour aujourd'hui le chapitre des réclamations.

Le Kulturkaxnpf.

Les chefs de ropportuni$me avaient fondé leur popularité et leur fortune politique sur des promesses imprudentes faites aux populations ouvrières des grandes villes.

Sans doute, le tribun qui avait mis sa signature au bas du programme de Belleville n'avait accepté ce programme qu'en tant qu'indication générale et pour se prêter à une manifestation électorale. Mais les électeurs n'avaient point h tenir compte des réserves restées secrètes, et, pour eux, le succès du parti dont M. Gambetta était le chef devait entraîner l'application des principes, l'exécution des promesses et mettre fin à toutes les misères sociales.

Depuis longtemps, M. Gambetta avais pris à tâche de préparer graduellement aux déceptions nécessaires cette importante fraction de la démocratie, que, suivant les jours et les circonstances, on appelle tour à tour la queue, la tête ou le cœur du parti.

Pour rayer du progamme de Belleville la suppression des armées permanentes, il avait invoqué Texpérience des dernières années et les nécessités (l'une situation nouvelle ; — pour biffer la séparation de l'Eglise et de FEtat, il avait objecté l'impossibilité de briser, par un effort unilatéral, les liens synallagmatiques créés par le Concordat; — et enfin, pour calmer les espérances chimériques qu'il avait autrefois entretenues, il avait été jusqu'à nier Texistence de la question sociale. « L'esprit de gouvernement », comme on disait, pouvait commander ces amputations successives, mais la démocratie militante ne s'accommodait point de les subir, et sa protestation s'affirmait par les progrès incessants du radicalisme dissident ou « intransigeance ».

A cet afflux de la sève intransigeante, M. Gambetta opposa comme dérivatif l'appel aux passions anti religieuses : « Le cléricalisme, voilà l'ennemi! » avait-il dit; et ce fut à ce cri que se firent les élections législatives de 1877.

Pendant longtemps, les affamés se contentèrent de « manger du prêtre » ; la question religieuse domina la question sociale ; et d'autre part la préoccupation d'opprimer la liberté d'autruî fit oublier aux libéraux le souci d'assurer leur propre liberté.

Pour le succès de cette politique, M. Gambetla H ceux qui recevaient de lui l'inspiration trouvaient un soutien assuré dans la majorité des Chambres.

Un Kulturkampf bourgeois n'excédait pas la hauteur de vue de ces députés d'arrondissement pour lesquels le chef de l'opportunisme professait un dédain bien connu.

Les occasions n'avaient pas manqué d'assurer à la république parlementaire l'équilibre nécessaire à la sûreté de sa marche. Il fallait permettre, faciliter, favoriser la formation d'un parti républicain conservateur, d'une droite républicaine. La première condition du régime parlementaire, c'est l'existence des whigs et des tories se partageant la représentation nationale, luttant avec loyalisme sur le terrain constitutionnel et se succédant au pouvoir suivant les fluctuations de l'opinion.

Mais l'opportunisme rêvait une sorte de parle mentarisme jacobin : une représentation nationale sans minorité ; l'ordre assuré par l'oppression ; le combat qui finit faute de combattants ; la paix de Varsovie, et iibi solitudinem faciimt, pacem aj> pellant.

Les élections de 1877 avaient été une lutte ardente, dans laquelle le clergé s'était imprudem-

ment engagé. Les vainqueurs ne songèrent qu'à s'établir en maîtres dans la République, et à creuser autour d'elle un fossé infranchissable pour les vaincus. On pouvait faire le gouvernement de tous ; on s'attacha à faire le gouvernement d'un parti ; bientôt on réussit à faire le gouvernement d'une coterie.

La liberté paya les frais de la guerre. « Il n'y a pas de liberté pour les ennemis de toute liberté, » avait dit, ou à peu près, M. Paul Bert, et sous prétexte d'appliquer aux cléricaux les doctrines cléricales, les libéraux se tirent oppresseurs; ils oublièrent qu'ils avaient dans leurs programmes la liberté de croire, de penser, d'écrire, d'enseigner, de se réunir, de s'associer.

Les lois d'enseignement servirent d'abord de prétexte aux représailles. M. Jules Ferry, ministre de l'instruction publique, déposa le projet de 1 oi qui contenait un article 7 devenu célèbre :

« Nul, disait cet article, n'est admis à participer à l'enseignement public, ou libre, ni à diriger un établissement d'enseignement de quelque ordre que ce soit, s'il appartient à une congrégation religieuse non autorisée. »

Les républicains libéraux acceptaient les autres dispositions du projet de loi ; mais tout en protestant contre la pensée d'abandonner les écoles |

de l'État et de se faire les auxiliaires des congréganisles, ils s'élevaient contre l'article 7, comme contraire à la liberté d'enseigner.

Parmi les protestations que souleva le projet de M. Jules Ferry, je crois qu'il n'est pas sans intérêt de rappeler deux passages de celle que M. le pasteur Bërsier adressa au ministre de l'instruction publique :

Celui qui vous écrit, disait-il, n'appartient à aucune réaction. Par naissance et par éducation, il était prédestiné à devenir hostile à Tordre des jésuites, que vos lois nouvelles ont l'intention de frapper; par Tétude et la réflexion, cette hostilité traditionnelle est devenue chez lui Tune de ces passions raisonnées et puisssantes qui ne peuvent finir qu'avec la vie. A chaque page de l'histoire de l'Église réformée de France, dont je suis le fils, je vois les jésuites inspirant les persécutions implacables qui ont frappé mes pères; ce que j'honore le plus, ils le flétrissent; la liberté de conscience n'a pas eu d'adversaires plus acharnés. Si, pour le malheur du monde, ils pouvaient redevenir ses maîtres, je ne sais ce que nous aurions à attendre d'eux.

Et plus loin :

Voilà mes sentiments ; ma voix donc ne peut vous être suspecte : or, je dois vous le déclarer, monsieur le ministre, il ne m'est pas possible de vous suivre dans la guerre que vous venez d'engager. Pour dire

toute ipa pensée, vous combattez vos adversaires en leur empruntant leurs armes ; vous compromettez la cause de la république par une politique antilibérale, vous soulevez contre elle une force dont vous ne soupçonnez pas la puissance, celle de la conscience religieuse elle-même, et vous préparez d'un cœur léger les réactions de Tavenir. Je souffre de voir associés à une telle entreprises des hommes d'Etat tels que vos honorables collègues, dont quelques-uns sont mes coreligionnaires et mes amis. Je ne veux pas que le protestantisme puisse être rendu solidaire d'une telle entreprise, et c'est là ce qui m'oblige à parler.

Et puisque j'ai emprunté une citation à Tun des maîtres de Técole libérale, j'en veux emprunter une autre à l'un des maîtres de Técole jacobine. Il faut comparer les sentiments qui animent lune et l'autre ; le style aussi a ses enseignements.

Voici le toast porté par M. Paul Bert, à Auxerre, en présence du minisire de Tintérieur :

Je bois à la destruction des phylloxéras.

Le déparlement de l'Yonne a eu le bonheur jusqu'ici d'échapper à ces deux fléaux : le phylloxéra qui se cache sous la vigne, et l'autre, le phylloxéra que Ton cache avec des feuilles de vigne.

Pour le premier, nous avons le sulfure de carbone; pour le second, l'article 7 de la loi Ferry.

Cet article 7, messieurs, quelle que soit la mau-

lise volonté de certains personnages, sera voté par i Sénat, il n'y a pas à en douter.

Il sera voté par les uns à cau§e de la crainte par- LÎtement justifiée du phylloxéra, et par les autres à iuse de la crainte que leur refus ne donne naissance des insecticides beaucoup plus violents.

Quand nous aurons l'article 7, nous l'essayerons, et, 'il nous donne les résultats attendus, nous nous en Rendrons là. Mais s'il ne répond pas à notre attente, lous n'hésiterons pas à rechercher un autre insec- •icide plus énergique pour sauver la France.

Je bois donc, messieurs, à l'inventeur du sulfure ie carbone, et aussi à l'initiateur de l'article 7, à ^. Jules Ferry I

Tel était le langage de Thomme qui, dans le ►abinet de M. Gambetta, devait être ministre de "instruction publique et des cultes.

Les pronostics de M. Paul Bert ne se réalièrent pas. L'article 7 fut rejeté au Sénat par 48 voix contre 120, malgré le discours fort abile de M. de Freycinet, président du conseil, ni l'avait défendu, moins par des raisons de rincipe que par des considérations d'ordre parimentaire:

« Je déclare, quant à moi, avait dit M. de reycinet, que si mes vœux avaient suffi pour ilipêcher que cet article 7 ne vînt devant le arlement, j'y aurai consenti avec joie.

(( Mais il est des situations qui s*imposent patriotisme des hommes que les événemenl mettent dans la nécessité d'accepter le pouvoir; Et, soyez-en bien convaincus, il n'y a pas un cabinet qui, s'étant formé à Fépoque dont je parle et ayant rejeté l'article 7, eût pu tenir pendant vingt-quatre heures devant Taulre Chambre. »

Ces paroles n'étaient pas faites pour être agréables à M. Jules Ferry qui, après avoir attaché an pied de ses collègues, le boulet de l'article 7, avait i; réussi, par ses discours, par ses voyages, pars excitations, à créer cet état de l'opinion et ce situation parlementsdre dont se plaignait M. président du conseil.

Le vote du Sénat irrita vivement la Chambi des députés. Les groupes de la majorité serértl nirent et décidèrent qu'une interpellation serait} L adressée au cabinet sur l'application des « l existantes » aux congrégations non autorisée»-

Le gouvernement, interpellé, promit d'app quer les lois existantes ; il y fut encouragé p le vote d'un ordre du jour ainsi conçu :

« La Chambre, confiante dans le gouvei nement, et comptant sur sa fermeté pour app quer les lois relatives aux associations » autorisées, passe à l'ordre du jour. »

Il se rencontra, à l'extrême gauche, vingt-deux stentionnistes qui refusèrent de s'associer à la ►litique illibérale dans laquelle la majorité nait d'engager le gouvernement.

»s décrets. —Avant l'exécution.— M. Gonstans

succède à M. Lepère.

En exécution des engagements qu'il venait de endre vis-à-vis de la Chambre des députés, le uvernement, à la date du 27 mars 1880, prosa à la signature de M. le président de la ^publique deux décrets qui furent contresignés r M. Jules Cazot, garde des sceaux, et par . Lepère, ministère de l'intérieur et des cultes. Le premier décret accordait un délai de trois ois « à l'agrégation ou association non auto- 8ée, dite de Jésus, pour se dissoudre et évacuer s établissements qu'elle occupait sur la surface a territoire de la République ».

Ce délai était prorogé jusqu'au 31 août 1880 ^ur les établissements d'enseignement, afm de 3 pas interrompre les études avant le terme *dinaire de l'année scolaire.

Le second décret mettait en demeure toulesj | les congrégations non autorisées de produireU< leurs statuts et de demander la reconnaissancelni légale dans le délai de trois mois.

M. Lepère, qui avait mis sa signature au bas des décrets, n'eut pas la responsabilité de Texécution.

Deux fois en minorité, au cours de la dicussion du projet de loi relatif à la liberté de réunion, le ministre de Tintèrieur fut considéré comme seul atteint par ces votes.

Depuis quelque temps, d'aiJleurs, la majorité paraissait résolue à lui retirer sou portefeuille; on lui reprochait « de ne pas faire assez sentir la main du gouvernement ».

On cherchait un autoritaire; n'ayant pas encore découvert M. Waldeck-Rousseau, on crut avoir trouvé, en la personne de M, Constans , déjà sous-secrétaire d'Etat au ministère de Tintérieur, la main qui devait « rassurer les bons et faire trembler les méchants ».

Je perdis, en l'aimable auteur du Vieux Quartiei' Latin, un ministre avec lequel je fus rarement d'accord, mais qui fut toujours bienveillant.

Le premier terme fixé par les décrets se faisait proche.

Dès leur promulgation, les organes les plus autorisés, de la presse conservatrice avaient fait aux décrets un accueil qui permettait peu d'illusions ourles chances d'une entente et d'une solution amiable.

Nous pouvons affirmer, avait dit ia Gazette de France, que toutes les congrégations religieuses auront la même attitude : aucune ne s'isolera d'une ligne de conduite identique, inspirée par les circonstances. ^

Les congrégations n'ont pas à réclamer de situations privilégiées, le régime du droit commun leur suffit; elles n'ont pas à recourir à l'aulorisation pour bénéficier delà protection accordéo par les lois h tous les citovens.

Et VVnion ajoutait :

Toutes les congrégations tiendront à honneur de rester fermement unies, sur le terrain du droit commun, devant l'ennemi qui leur fait l'injure de croire qu'elles pourraient abandonner à Tune d'entre elles le privilège et l'hommage d'une désignation spéciale aux haines de la Révolution.

Il n'y aura point de division dans leurs rangs : religieux de tous ordres, prêtres réguliers et séculiers ; clergé paroissial et évêques, marchant à la tête du peuple catholique et indissolublement attachés au saint-siège, n*auront qu'une voix pour protester ci qri'nne âme pour lutter.

Les difiicultés d'application , les résistances prévues, la nécessité d'une action violente contre des personnes qui n'opposeraient que la force d'inertie , la perspective d'employer les commissaires de police et les gardiens de la paix pour «mvrir des chapelles et des cellules, et pour en arracher des vieillards en prière, en un mot, les ] actes de brutalité qu'allait m'imposer ma fonction, m'inspiraient une répugnance qui devenait plus vive à mesure que Texéculion des décrets devenait plus prochaine.

J'en avais plusieurs fois parlé à M. Gambetta, qui seul avait sur la Chambre et sur le cabinet rautorité nécessaire pour les amener à s'arrêter Tune et l'autre sur une pente au bout de laquelle il n'y avait que de la déconsidération à rencontrer, sans aucun profit, sans aucun résultat pratique pour le parti républicain.

Il ne s'agissait point, en effet, lui disais-je, d'expulser, comme à d'autres dates, les religieux du territoire français. Une telle expulsion, qui eût été contraire aux principes d'une politique libérale, eût eu du moins pour explication, sinon pour excuse, l'efficacité des mesures qu'elle eût comportées; elle fut rentrée dans la « politique des résultats ».

Mais on allait se livrer à des actes dont 1 ap-

parènce grossière et tyraixnique devait aliéner aux institutions nouvelles bien des sympathies, sans aucune compensation.

L'action dé la police aurait pour but et pour effet d'expulser de leurs domiciles des religieux <jui iraient vivre dans le voisinage, à l'hôtel ou chez des particuliers, entre lesquels subsisterait lé lien moral créé par les vœux, par la règle commune et par l'acceptation d'une même direction.

Ils allaient gagner les sympathies et le respect qu'engendre toujours la persécution ; ils devaient conserver la propriété de leurs immeubles, puisqu'on était d'accord pour respecter le droit de propriété; il était même convenu qu'on laisserait dans ces immeubles quelques religieux autorisés à y rester comme gardiens ; il fallait d'ailleurs prévoir que les expulsés eux-mêmes ne tarderaient pas y rentrer peu à peu, ne fût-ce que comme visiteurs, la force publique ne pouvant être immobilisée à la porte des couvents, ni y tenir garnison.

En vérité, quel bénéfice espérait donc le gouvernement? N'allait-on pas, dans les conditions les plus défavorables, substituer la politique des manifestations stériles à la politique des résultats, et donner, comme on dit vulgairement, un grand coup d'épée dans l'eau?

i>20 SOUVENIRS

M. Gambetla ne méconnut pas la gra>îté de ces observations. Il ne s'abusait point sur les conséquences des décrets, quant à Tinfluence cl à l'avenir des congrégations. Mais il me répondit « qu'il attachait de l'importance à l'exécution des décrets, efi tant qu'indication dune polit'que ».

Ce serait se tromper qu'attribuer à je ne sais quelle haine irrésistible et aveugle l'attitude que prit dans cette question le président de la Chambre. Assez souvent, il avait sacrifié aux exigences de la politique ses engagements et ses [)rincipes, pour sacrifier également ses aversions les plus profondes aux nécessités de gouvernement.

M. Gambetta savait bien que la politique dont l'affirmation lui paraissait importante aurait pour conséquence d'éloigner définitivement de la république une fraction considérable de la nation; mais il s'attachait avant tout à maintenir dans son orbite les grandes villes. Il était député de Belleville; ses principaux sous-ordrcs représentaient les populations des grands centres ouvriers.

« On ne gouverne pas contre Paris; ou ne gouverne pas sans Paris, » avait dit M. Gambetta. La vérité, c'est qu'on n'a jamais gouverné avec

Paris, et que le jour où un gouvernement dirigerait la France d'après les volontés du suffrage parisien, il gouvernerait contre la France.

Toutefois cette formule, bien frappée, commençait à passer à Tétat d'axiome. Dans son exagération même, elle exprimait énergiquement l'idée de Ja supériorité antidémocratique que prennent les populations agglomérées des grandes villes sur les populations plus nombreuses, mais dispersées des campagnes.

M. Gambetta redoutait que les grands centres industriels échappassent à son influence, et ne pouvant, sans cesser d'être un homme d'Etat, flatter les rêveries sociales dont se bercent les travailleurs de Tatelier, il cherchait à retenir leurs sympathies et leur confiance par l'affirmation d.une politique résolument hostile à l'influence du clergé.

J'essayai alors de voir quelques-uns des membres les plus influents des congrégations menacées par les décrets. Des amis communs me facilitèrent ces entrevues, destinées à éviter les solutions violentes auxquelles les religieux paraissaient résignés.

Il s'agissait d'obtenir que les congrégations non autorisées se décidassent à faire le dépôt de leurs statuts et à demander la reconnaissance

légale. Il fallait d'abord que les PP. jésuites consentissent à se disperser/ car leur refus d'obéir aux décrets devait, par l'effet d'un sentiment de solidarité, entraîner la résistance de toutes les congrégations.

Je ne pus longtemps m'abuser sur les chances de mes essais de diplomatie. Les congrégations se fussent peut-être décidées à demander l'autorisation, si elle eûtpu leur être accordée par un décret du pouvoir exécutif; mais une loi discutée éi votée dans les deux Chambres était nécessaire.

II eût fallu se faire une bien naïve iDusion sur l'état des esprits dans la majorité, pour croire que les procédures en autorisation, en admettant que le gouvernement jugeât à propos ^e les porter devant le Parlement, aboutiraient à un autre résultat qu'à des violences de langage et à des scrutins connus d'avance.

L'intérêt d'un débat sans mesure et sans équité, devant aboutir à un refus, ne pouvait déterminer les congrégations à annexer, suivant les termes des décrets, à la demande d'autorisation : « 1° la liste nominative de tous les membres de l'association; 2° l'état de l'actif et du passif, ainsi que des revenus et charges de l'association et de chacun de ses établissements; 3° un exemplaire des statuts et règlements. »

Parmi les religieux avec lesquels je fus en rapport pour ces tentatives* de négociation, jo dois un souvenir particulier au P. Dulac, qui dirigeait alors Técole de la rue des Postes. Si le bon vouloir et Tintelligence d'une situation difficile eussent suffi pour rendre possibles les solutions amiables, elles eussent certainement prévalu par son heureuse intervention.

Le meeting du Cirque d'hiver. — La première exécution des décrets. — Les gants gris perle. — Chez les jésuites.

Il ne me restait plus qu'à choisir entre Texécution des décrets et ma démission. J ai dit depuis que j'avais regretté d'avoir conservé mes fonctions. J'ai cédé à Fintérêt de la lutte engagée contre les prétentions autonomistes du conseil municipal et au désir de ne pas me séparer d'un personnel qui me donnait chaque jour des témoignages de sa confiance et de son attachement. U me semblait que j'avais la garde d'une forteresse et que ma retraite eût été une désertion;

Ma résolution prise, je donnai mes instructions ù M. Caubet, chef de la police municipale, à MM. Clément et Dulac, commissaires de police, pour la première exécution des décrets.

Conformément aux ordres du ministre de Tiatérieur, les scellés furent apposés, le 29 juin à neuf heures du soir, sur les portes de la chapelle des jésuites, rue de Sèvres.

A la même heure, au Cirque d'hiver, un meeting de protestation réunissait environ trois mille personnes sous la présidence de M. Lucien Brun, sénateur.

En mon nom, s'écriait M. Lucien Brun, et au nom de tous ceux qui sont ici, je salue la sainte liberté du sacrifice et du dévouement. Cette liberté est menacée, et je dénonce un crime. {Applaudissements,)

Demain, on mettra la main au collet de nos religieux. [Non! 7X071 ! — Longs applaudissements.]

Demain, des agents entreront chez de paisibles citoyens, et leur intimeront Tordre de quitter leurs demeures; on les chassera. [Non! non!)

Messieurs, ils resteront I [Bimijants applaudissements.) Nous allons voir les jésuites croiser, en partant,-les assasï-ins et les incendiaires qui reviennent. [Bravos et applaudissements.)

Avant que cette odieuse exécution fût un fait accompli, j'ai tenu à honneur de protester une dernière fois et de pousser le cri de nos aïeux : Vive la liberté!

Je ne me dissimule pas les dangers que la liberté peut courir, mais je suis rassuré sur le résultat final parle souvenir des traverses qu'elle a déjà plus d'une fois surmontées, par celui des périls dont elle^est sortie triomphante. Julien, Néron, Dioclétien pourront revivre dans nos temps, la liberté ne périra pas pour cela. Jules ne fera pas ce que Julien n'a pu faire. [Longs applaudissements.)

Je cite ces passages d'un discours inédit pour montrer quelle était la surexcitation des esprits.

Pendant ce temps, une foule hostile aux manifestants s'était rassemblée aux abords du cirque. Elle accueillait ceux qui sortaient aux cris de : « Vive la République ! A bas les jésuites! A la frontière les jésuites! »

Un prêtre, sorti parmi les derniers, fut hué et suivi sur le boulevard par des jeunes gens qui criaient : « Enlevez-le! » et lui jetaient du sable ot des pierres.

Les gardiens de la paix le firent monter dans uiie voiture qui se dirigea vers la gare de Vincennes. Mais la foule, poursuivant la voiture, continuait ses cris et ses menaces, jusqu'au moment où, grâce à la protection des agents, le prêtre put disparaître dans la gare.

C'est ainsi que la politique dos décrets nous préparait à la paix civile.

Je ne pensais pas que la journée du lendemain dut exiger mon intervention personnelle et directe.

Les instructions avaient été données pour que, dès les premières lueurs du jour, Tarrèté pris en exécution des décrets fût notifié aux PP. Jésuites.

J'avais espéré, par cette précaution, diminuer rimportance de la manifestation projetée, et^ dans tous les cas, éviter une contre-manifestation qui eût pu donner lieu à des désordres graves.

J'étais rentré à la préfecture de police à uae heure avancée de la nuit, et j'étais à peine endormi, lorsqu'on vint me réveiller pour me remettre une dépêche urgente de M. Clément.

Le commissaire de police aux délégations judiciaires me faisait connaître qu'il y avait rue do Sèvres une foule nombreuse et fort excitée, que des agents avaient été outragés et qu'il craignait des difficultés pour Taccomplissement de sa mission.

Je connaissais assez M. Clément poui* ne pas supposer qu'il s'alarmât sans motifs, et je jugeai ma présence nécessaire, autant pour assurer le respect de mes agents que pour empêcher toute brutalité dans l'exécution des décrets.

Je m'habillai en toute hâte, prenant les vêtements que j'avais quittés une heure avant, et je montai dans un coupé, en donnant ordre d'aller vite rue de Sèvres.

Qu'allais-je trouver à mon arrivée? Que signifiait la dépêche laconique de M. Clément? Quelle serait l'altitude de la foule? Si Texécution des décrets se prolongeait durant la journée, n'étions-nous pas exposés à tous les désordres que pouvait amener une contre-manifestation plus grave que celle de la veille à la sortie du Cirque d'hiver?

Toutes ces questions m'assiégeaient, et j'entrais machinalement mes doigts, sans y regarder, dans les gants de la veille.

Et voilà conunent, sans préméditation, fort distrait de ma nature, j'arrivai devant la maison des jésuites avec ces gants gris perle qui ont fourni tant de copie au journalisme français, « né malin ».

Je ne crois pas qu'à mon arrivée il y eût plus de cinq à six cents personnes aux abords de rétablissement de la rue de Sèvres. Il me parut que M. Clément avait été plus ému par la qualité que par le nombre des manifestants.

C'étaient, pour la plupart, des étudiants, témoignant avec vivacité, mais sans la grossièreté

habiluelic des foules, les sentiments dont ils étaient animés.

Au milieu des groupes circulaient plusieurs membres du Parlement, qui suivaient pas à pas les commissaires de police et intervenaient à chaque instant pour protester contre les actes des agents, sans tenir peut-être un compte suffisant du devoir d'obéissance passive qui s'imposait à ces derniers.

Je reconnus notamment MM. Ernoul, Tailhand, de Carayon-Latour, Chesnelong, de Ravignan Kolb-Bernard.

J'avais oublié mes hésitations de la veille. Je ne voyais plus qu'une chose : mes agents rencontraient des résistances dans l'exécution des ordres que j'avais donnés comme je les avais reçus. Je ne connaissais plus d'autres considérations que la nécessité de faire respecter l'écharpe des commissaires de police et l'uniforme des gardiens de la paix; en conséquence, je fis arrêter et conduire au poste, comme de simples perturbateurs de la paix publique, des personnes pour lesquelles j'avais d'ailleurs le plus grand respect.

Je crois me rappeler que M. Camille Pelletan, qui probablement n'était pas là pour assister les jésuites, eut aussi maille à partir avec mes agents.

I/évacuation de la maison fut longue ; le spectacle en fut douloureux et humiliant pour ceux qui avaient la responsabilité de Texécution.

Comme je lavais prévu, les agents se heuraient à une résistance passive; il fallait pousser i la rue des prêtres, sans défense : leur attitude le prière, leurs physionomies méditatives et •ésignées, et jusqu'à la bénédiction donnée en jortant aux fidèles agenouillés, contrastaient )6niblement avec l'emploi de la force publique.

Il n'était pas nécessaire d'avoir la foi cathoique pour éprouver l'impression que je décris ; )l quelles que fussent leurs croyances particuières, ce n'était pas pour de pareilles besognes [ue tant de vieux soldats avaient revêtu l'unibrme des gardiens de la paix.

Quand tout fut fini, j'allai porter au ministre le l'intérieur le bulletin de cette peu glorieuse rictoire.

L'Eucharistie sous les scellés. Manifestations

religieuses.

Quelques-uns des PP. jésuites expulsés de la rue de Sèvres s'étaient retirés à l'établissement

de la rue des Postes. D'autres avaient des appartements préparés depuis plusieurs jours dans divers hôtels du faubourg Saint-Germain, notamment chez M. le duc des Cars, chez M"' de Chevrigny, chez M""" la comtesse d'Iméoourt, chez M. le maréchal de Mac-Mahon.

Plusieurs congrégations non autorisées s'at- J| tendaient à être expulsées à la même date. || Quelques-unes avaient, depuis quelque temps déjà, loué et meublé des appartements pour s'y k retirer. Elles y avaient transporté, en partie du îi moins, leurs bibliothèques et leurs archives, (ii Les franciscains étaient dans ce cas. iii

Dans l'ignorance où ils étaient sur les inten- t lions du gouvernement à leur égard, ces reli- "i gieux payaient des loyers inutiles et étaient privés de leurs livres : les jeunes attachés , qui lisaient les rapports de police oubliés sur les bureaux des ministres, trouvaient cette situation fort plaisante.

Lorsque M. Clément avait apposé les scellés sur les portes de la chapelle de la rue de Sèvres, il ignorait que le saint sacrement y fût enfermé, et personne n'avait appelé son attention sur les difficultés qui pouvaient en résulter.

Mais, dès le lendemain, M^"^ larchevêque de Paris adressa au gouvernement une demande

endant à permettre la levée provisoire des icellés, afii# d'y prendre le saint sacrement et le le transporter à Téglise Saint-Sulpice.

L'autorisation fut immédiatement accordée. La nouvelle s'en répandit parmi les fidèles, qui iccoururent en foule à la rue de Sèvres, avec le )rojet d'accompagner processionnellement, jus- [u'à Saint-Sulpice, les espèces eucharistiques.

La cérémonie était indiquée pour deux heures le l'après-midi. Dès une heure et demie, l'afluence était énorme aux abords de la maison. Jne centaine de personnes avaient pénétré à 'intérieur, parmi lesquelles MM. Buffet, Chesneiong, le duc de La Rochefoucauld-Bisaccia, le prince de Léon, le marquis de Pàrtz, de Kermenguy, de la Rochette, Villiers, le comte de Maillé, Ernoul, Depeyre, de Ravignan, et les supérieurs de divers ordres.

Parmi les jésuites, les PP. Pitot, Soimié et Lefebvre étaient seuls présents, ayant seuls été autorisés à rester, comme gardiens, dans la maison.

A deux heures arrivait M^' Richard, coadjuteur de M^' l'archevêque de Paris, et presque en même temps se présentait M. Clément, assisté de deux agents, pour procéder à la levée des scellés.

Ce commissaire de police, qui avait cru n'avoir à remplir qu'une simple formalité ,• se trouvant en présence d'une imposante manifestation, craignit des désordres et demanda à m'en référer.

Aussitôt averti, j'arrivai quelques instants après. Je fis observer respectueusement à M**^ Richard qu'une manifestation de ce caractère et de cette importance ne pouvait sans danger se produire sur tout le parcours, depuis le numéro 33 de la rue de Sèvres jusqu'à l'église Saint Sulpice.

— Dans rintérèt même de la religion catlio lique, que j'ai le devoir et la volonté de protéger dans la rue contre toute insulte, dis-je à Son Eminence, je suis obligé de m'opposer, pour lo moment, à la translation du saint sacrement.

Je rencontrai, de la part de M^"" Richard et des personnes présentes, les sentiments les plus conciliants.

Ce fut le P. Pitot lui-même qui proposa de renoncer à la translation processionnelle et de transporter le saint sacrement dans une petite chapelle intérieure.

Pendant que la cérémonie religieuse s'accomplissait à l'intérieur de la maison de la rue de Sèvres, la foule s'était portée à l'église Sainl- Sulpice.

A quatre heures, M^' Richard* y arriva. Il

)nla en chaire, adressa quelques paroles de

nerciement et de félicitation aux fidèles, puis

Dffîcia et donna sa bénédiction à la foule silen-

îuse et recueillie.

Je crois avoir raconté avec exactitude les inci-

nts qui marquèrent cette première exécution

s décrets.

J'ai dit avec sincérité la part que j'y ai prise et

► motifs qui m'ont déterminé. En parlant ainsi,

n'ai pas eu la prétention d'atténuer ma respon-

3ilité.

Ceux-là qui mettent leur orgueil à ne jamais

afesser leurs erreurs ni leurs regrets, puise-

it dans mes aveux de nouveaux motifs de

ime.

Pour moi, je mets mon honneur à m'exprimer

Bc liberté et franchise sur mes propres actes,

[nme sur ceux d autrui.

L'élection Trinquet. — L'amnistie plénière.

Le 2 juillet, dans mon rapport au ministre de itérieur, j'écrivais : « J'ai vu beaucoup de gens

234 SOLVEMRS

modérés, très sincèrement républicains; ils déplorent que les deux questions de la dispersion des jésuites et de Famnistie arrivent en même temps; le rapprochement des deux mesures est exploité avec succès contre le gouvernement. »

En effet, au moment où les religieux allaient être expulsés, les dernières barrières de la répression s'abaissaient devant les condaninés de la Commune.

Le cabinet Waddington, en faisant l'amnistie partielle, avait cru « enterrer la question de l'amnistie ». Mais, — on doit s'en apercevoir depuis quelque dix ans, — une question n'est jamais plus vivante que lorsqu'elle a été enterrée par ce fossoyeur maladroit qu'on appelle le gouvernement.

Nous avions mis le bras dans l'engrenage de l'amnistie, tout le corps devait y passer.

M. Gambelta, que j'avais trouvé, quelques mois plus tôt, fort opposé à l'amnistie plénière, s'était rallié à cette mesure, préoccupé qu'il était de conserver la direction de Topinion radicale aux élections de 1881.

L'amnistie partielle avait dépassé de beaucoup les prévisions de ceux qui l'avaient faite. Au nombre des grâces accordées, à la qualité des {graciés, les modérés se demandaient s'il restait

quelque intérêt à laisser en dehors des mesures d'oubli ceux qui n'en avaient pas encore bénéficié.

Les amis de M. Gambetta se plaçaient à un point de vue différent : ils voulaient désarmer les radicaux, en leur prenant leurs programmes. L^élection de M. Trinquet, au cœur même de ce vingtième arrondissement que représentait le président de la Chambre, était Tindice d'un terrain perdu qu'il fallait se hAter de reconquérir.

Depuis quelques mois déjà, dans les réunions socialistes, on agitait le projet d'élire « le forçat Trinquet », et cette élection paraissait être la protestation la plus énergique contre les demimesures d'un Parlement qui se refusait à réhabiliter la Commune.

Cordonnier de son métier, ayant abandonné Talène pour la politique, Alexis-Louis Trinquet, né à Valenciennes, le S août 1835, avait été déporté à Nouméa, après avoir été membre de la Commune.

Le 22 décembre 1876, à Nouméa, il avait été condamné à trois ans de double chaîne pour tentative d'évasion et vol. Il n'est que juste de dire que le vol reproché à Trinquet était celui des objets destinés à faciliter sa fuite.

Une vacance s'était produite au Conseil muni-

cipal par la nomination de M. Charles Quentin à la direction de TAssistance publique.

Ce fut, le 8 juin, à la salle Graffard, que la candidature de Trinquet fut adoptée, après la lecture d'un rapport présenté par le citoyen Pichon, et concluant en ces termes : « Que l'élection du martyr calédonien soit ou non annulée, en votant pour lui, citoyens, vous ferez trembler sur son trône Fempéreur qui siège au Palais-Bourbon. » {Applaudissements.)

Les discours tenus dans les réunions nombreuses qui se succédèrent jusqu'à l'élection, 1 accueil fait aux orateurs opportunistes, montraient clairement que Tétoile de M. GambelU pâlissait à Thorizon de Belleville.

Trinquet avait pour principal concurrent M. Kaempflin, un ouvrier fort intelligent, très dévoué au président de la Chambre.

« Je suis socialiste, dit M. Kaempflin {A/i! ah!)] mais non collectiviste. [Vous êtes V homme ^|f Gambetta!) Je demande que les ouvriers aient ^ une retraite et du pain sur leurs vieux jours. » [C'est ça, la charité!)

Un sieur Renault lui vient en aide et déclare que « ceux qui parlent contre M. Gambetta ont t, été ses esclaves en 1869 ».

Tumulte ; protestations. Plusieurs assistants

se précipitent sur Renault, qui rétracte ses paroles, ce qui ne Tempêche pas d'être violemment frappé.

« Le comité, dit le citoyen Pichon, est constitué contre M. Gambetta et contre ceux qui se servent d'un mandat comme d-un marchepied pour arriver à une sinécure. {Applaudissements.

— Cris : Quentin! Quentin !)

« Ah! le Père-Lachaise porte bonheur; nous sillons voir s'il en sera de Trinquet comme il en a été de M. Quentin.

« Souvenez-vous que la France a les yeux sur Le mont Aventin. Les électeurs de Bordeaux et ie Lyon ne comprendraient pas que les Bellevillois, ces avant-coureurs de la République, ne i^otassent pas l'amnistie en nommant Trinquet. »

- Le 12 juin, autre réunion privée dans la même lalle.

Le citoyen Joiïrin soutient la candidature rrinquet. Pour lui, les radicaux ne valent pas Tiieux que les opportunistes. La seule différence, i'est que les uns ont les places et que les autres es voudraient :

« Tandis que ceux qui ont rougi les pavés de our sang sont en exil, dit l'orateur, Gambetta ï*ouve opportun de coucher dans le lit de Morny. -^e qui était opportun en 1871, c'était de prendre

un fusil. Les combattants de la Commune ont sauvé ] a République : voilà les vrais opportunistes. »

Le 18 juin, réunion privée à laquelle assistent huit cents personnes.

Le citoyen Lepelletier, qui n'était pas encore opportuniste, s'y distingue : « Si vous ne nommiez pas Trinquet, dit-il, les Jules Ferry en tireraient argument contre l'amnistie. »

Le citoyen Leboucher demande « qu'à cetta foule ignoble d'opportunistes, de cléricaux, qi promettent une fête nationale, on réponde par] l'élection révolutionnaire du forçat Trinquet Que M. Gambetta s'aperçoive qu'il a un maîlre, le peuple souverain ! »

Le mot de la fin appartient au citoyen Pichon (jui s'écrie : « C'est nous, la rue des Panoyaux, (|ui aurons fait l'amnistie ! Le peuple s'en souviendra. »

Enfin , Trinquet fut élu conseiller municipal.

Cette fois, le quartier du Père-Lachaise allail être dignement représenté.

Le nouvel élu n'était ni un opportuniste repu, ni un radical qui aspire à Tètre ; c'était rincar-jv nation du sacrifice et du dévouement. p

Quelques mois plus tard, je reçus la visite i^f^

[. Girard, ami particulier de M. GaCmbetta et laire du vingtième arrondissement.

0 honte ! l'opportunisme avait mis la main sur i conscience de l'incorruptible Trinquet. M. Giird venait me demander pour Trinquet une place IQS la police !

Mais je veillai sur l'honneur du « martyr calé- 3nien » ; je refusai de me prêter à sa souillure.

L'éloquence de M. Girard fut plus persuasive ir l'esprit de mon collègue M. lîérold, et le rçat de Nouméa échangea sa double chaîne potre les liens plus légers qui rattachent au préfet 5 la Seine les employés de son administration.

Et toi aussi, ô Trinquet! tu t'es servi de ton làndat comme d'un marchepied ! A qui se fier Ssormais ?

Cette élection municipale n'en eut pas moins ir l'esprit de M. Gambetta une influence déterinante. Il y revient avec insistance et et à disrses reprises dans le remarquable discours qu'il 'ononça au cours de la discussion du projet de i sur l'amnistie plénière :

Eh bien ! je vous le dis, Télection de Trinquet, c'est dernière manœuvre d'un parti dans la main duquel

va briser Tarme nécessaire et unique, l'élection de înquet, de Trinquet qui heureusement a été gracié.

Trinquet qui a payé pour beaucoup d'autres, de

Trinquet qu'on appelait tout à l'heure le galérien, de Trinquet, — je peux bien le dire avec le sen^timenl de ce que vaut ici un pareil témoignage, — de Trinquet qu'on eût pu, qu'on eiit dû faire revenir plus tut, car ^ il était de ces galériens qui sont allés au bagne, non pas pour les crimes qu'ils avaient commis, mais pour la solidarité qu'ils avaient acceptée et que d'autres plus heureux, plus habiles, avaient déclinée par la fuite.

Dans un quartier de Paris où ses amis se trouvenl encore, où sa femme, son fils tendent tous les joun|r] les mains vers leur époux, vers leur père, est-ce qu'il était possible, est-ce qu'on pouvait humainemeol croire que les compagnons, que les voisins, que te amis ne prêteraient pas les mains à ceux qui venaient leur dire cjue le vrai moyen de faire revenir Trinquel, c'était de le nommer conseiller municipal? Est-ce que vous pouviez empêcher que cette propagande réusstlîjll Est-ce (|ue vous ne sentez pas que vous devez couper court à de pareilles suggestions et à de semblables

entraînements I

le

Après ce discours, Tamnistie fut votée par(,* 312 voix contre 136.

Chacun sait comment, depuis lors, l'apaisement s'est fait dans les esprits, et comment les haineî^ sociales ont fait place à l'heureuse fraternité.

L'apaisement et l'oubli.

3ut-êtrc ne lira-t-on pas sans intérêt quelques ait s de mes. notes, qui montreront comment nistie plénière fut accueillie par ceux auxquels s'adressait :

> juin i880. — Dans une réunion tenue le uin à Genève, par les réfugiés, on a lu un et de lettre que Lefrançais veut adresser à la DU française, pour la remercier de l'amnistie, ançais tient à ce qu'on sache bien que la proîtion n*est reconnaissante ni au gouvernet, ni aux Chambres, et qu'elle considère nistie comme l'œuvre du pays seul.

3 Juin. — On répand à Lyon et h Saint-Etienne !C chansons révolutionnaires intitulées la Non- ? Marseillaise inte7mationale et la Sentinelle. oici quelques couplets de cette dernière chanattribuée au citoven Delorme :

Prends, mon enfant, ces chères armes ; Sois en tout temps, sois en tous lieux Le vengeur des femmes en larmes ; Sur qui tue et corrompt, fais feu,

242 60UVEN1HS

Sur qui s'élève sans honneur Par l'or, le mensonge et la peur.

Sentinelle !

La République universelle En toi trouve encore un vengeur,

Sentinelle !

En toi trouve encore un vengeur,

Vois-tu ces princes sans royaume, Âh ! sans pitié, fusille-les ; Ils veulent asservir le chaume Au bénéfice des palais.

Pour l'armée et le déshonneur Ils prennent le frère et la sœur.

Sentinelle!...

Dans la caserne de la roche, Tapi, le jour, comme un hibou.

Si cfuelque gendarme s'approche ; Feu ! que la balle porte coup.

Et la paysanne, en sa fleur.

Promet sa main à ta valeur.

Sonlinelle !...

j?6* juin, — Hier soir, rue de la Chapell réunion privée organisée par un groupe socii du dix-huitième arrondissement.

Le citoyen Geoffroy prend la pai^ole ci (ormes :

Le premier radical, dit-il, c'est celui que nous vons appeler le pape de ropportuiiime. On conii. valeur; on sait le cas cju'il fait de ses promesscorps électoral et comment il pratique les prograi de Bcllevilie et de Romans. Sentant sa situation

promise parmi ceux qui l'ont élu, il vient de tenter, en demandant à grands cris l'amnistie, de trompei^ une fois de plus ses électeurs.

M^ Gambetta voudrait faire croire aux électeurs de Belleville que l'amnistie est son œuvre. Eh bien ! s'il en est réellement ainsi, il est plu§ coupable encore que nous ne pensons : s'il suffisait de son intervention pour obtenir un résultat si longtemps attendu, on ne s'explique pas qu'il ait tardé à intervenir. Non, ce n'est pas à M. Gambetta que l'on doit l'amnistie, c'est à l'élection Trinquet, qui l'a effrayé.

Le chef de l'opportunisme ne nous convaincra jamais qu'il ait fait l'amnistie par dévouement à la démocratie. Après lui, nous trouvons M. Clemenceau, l'homme qui, au cirque Fernando, a eu la grossièreté de nous qualifier de mouchards bonapartistes. S'il avait le courage de son opinion, il eût fait comme M. Talandier qui, demain, aura une discussion contradictoire avec les citoyens de TÉgalité. A une proposition de ce genre, le député de Montmartre a répondu <|u'il n'avait de compte à rendre qu'à ses électeurs ; mais qu'il attende, nous saurons bien le mettre au pied du mur.

L'orateur continue par des attaques violentes contre MM. Louis Blanc et Madier-Montjau.

Que faut-il donc faire? conclut le citoyen Geoffroy. Abandonnons ces radicaux à eux-mêmes, établissons entre la bourgeoisie et nous un large fossé; n'ayons plus rien de commun avec ceux dont le seul effort po-

litique vise à nous retrancher le peu de libertés qui nous restent.

30 juillet. — Le journal socialiste que Most publie à Londres donne, dans son dernier numéro, un compte rendu de la fête du 14 Juillet, et soutient que bon nombre d'ou^Tie^s se sont abstenus d'y prendre part :

Non, non, dit laFreikeity les cent mille vétérans de la révolution sociale n'étaient pas de votre fête. On a amnistié les plus vaillants d'entre eux parce qu'il le fallait bien, sous peine d'attirer la haine de toute la population sur le gouvernement actuel. Le marchandage de la dernière heure ne prouve-t-il pas clairement que l'amnistie n'a point été un acte de repentir et d'amour, mais un acte forcé qu'il était impossible d'éviter?

Les opportunistes, dont tous les faits et gestes sont opportuns, n^ont donné l'amnistie que pour des raisons d'opportunité.

Les communistes ne l'ignorent pas. L'amnistie n'exige nullement de leur part un acte réciproque semblable.

La Commune, elle, ne connaît point d'opportunité qui lui permette de serrer les mains toutes dégouttantes encore du sang de ses héros, les mains de tou> ces vrais assassins et incendaires, depuis Mac-Mahon et GallifTet jusqu'à Louis Blanc, depuis les commandeurs de massacres jusqu'aux fauteurs « neutres » des coups d'État parlementaires. Non, il n'y a pas d'op-

portunité qui ordonne aux communistes de boire dans la même coupe de joie que tous ces gens-là !

Revanche ! Ce seul mot-programme très significatif de la révolution sociale en France, remplissait le cœur des communistes le 14 juillet dernier comme au lendemain de la bataille. Et voilà ce qui donne la mesure de leur bonheur et de leur allégresse.

3 août. — Une centaine d'amnistiés, ramenés par le Tage, sont arrivés ce matin, à quatre heures dix, à la gare Montparnasse.

A la descente du train, ils ont été entourés par les membres des deux comités, qui continuent à se faire concurrence. Dans le couloir de sortie, chacun d eux reçoit une somme de 10 francs de la part du comité Louis Blanc. Malgré cela, presque tous ont suivi, au café Lefranc, le comité socialiste, qui leur avait fait préparer une collai lion.

Vingt-cinq, à peine, ont accepté, au café de la Marine, l'invitation du « comité bourgeois ».

5 août, — Amilcar Cipriani, ancien aide de camp de Flourens et un des combattants les plus résolus de la Commune, est revenu en France par le transport le Tage.

\j Intransigeant de ce matin contient une provocation adressée par lui à un des officiers commandant le bâtiment.

3(6 SOUVfiNItlB

Depuis son retour à Paris^ Gipriani s'est présenté aux bureaux du Rappel^ où il se plaint (1 avoir trouvé un accueil trës froid.

Il n'a pu voir Rochefort, maïs il a chargé un de ses employés de lui dire « qu'on pouvait compter sur lui en tout et pour tout, et qu'il se faisait fort de réunir autour de lui, avant quinze jours cinq cents hommes déterminés.»

Cette déclaration n'a point été prise au sérieux.

18 août, — Hier, soir, le sieur Clioisc a lu, devant une quarantaine de personnes réunies dans la salle Diderût, le rapport de la oommiasion de propagande en faveur de Tamnistie plénière.

Après avoir rappelé longuement les efforts multiples tentés à Paris et en province pour fitire triompher les candidats de Tamnistie, après avoir fait le tableau des services rendus par le comité socialiste de secours aux amnistiés, le rapport proteste contre toute idée de reconnaissance envers le gouvernement»

Ce n*est pas, dit-il, parce que le gouvernemeûl et M. Gambetta, soucieux dç leur sécurité, se sont enfin décidés à remettre au fourreau le glaive ensanglanté des rancunes bourgeoises, que nous devons désarmer devant les classes dirigeantes. Au contraire. Le parti révolutionnaire, auquel nous nous faisons honneur d'appartenir, a dil apprendre une bonne fois enfin,

au cours de cette longue et douloureuse campagne, qu'étant le droit il est en même temps la force, et que par conséquent, il n'a qu'à vouloir fermement pour réaliser ses volontés.

D'ailleurs l'amnistie ne nous a pas rendu les trentecinq mille des nôtres assassinés qui dorment au coin des bornes, sous le froid linceul des pavés, et l'oubli a été trop long à se faire; il a été entouré de trop de réticences, de trop de perfidies et de manœuvres infâmes pour qu'il s'impose à nous et pour que nous consentions à amnistier les assassins...

Aujourd'hui, l'amnistie plénière conquise par la persévérance populaire nous a donné un loisir et des forces. Nous pouvons limiter notre besogne aux revendications effectivement fécondes, et nous y serons aidés par l'expérience et le dévouement de ces nouveaux auxiliaires qui, pendant huit années d*angoisses et de misère, ont eu le temps de se refaire des ongles, des dents et de la haine.

Je borne là ces citations, extraites de mes rapports quotidiens.

L'exaspération des sentiments qu'elles révèlent se manifestera de plus en plus, à mesure que les auxiliaires attendus viendront reprendre leur place dans les rangs du parti révolutionnaire.

2iS SOUVENIRS

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