J'ai reçu depuis la lettre suivante
« Monsieur le députas
" Je me rappelle parfaitement avoir remis à deux reprises ^ M. Joseph Fabre des fonds qui m'avaient été adressés par ^f" ministre de l'intérieur.
« Veuillez agréer, etc.
« André de Trémontels. »
ressé, ait passé par la place Beauvau, puis par Thôtel préfectoral de Rodez?
La solution de cette question importe peu à mon honorable collègue, dont l'incontestable bonne foi sauvegarde suffisamment la dignité.
Mais ce n'est pas du député de Rodez qu'il s'agit ici, c'est de la politique électorale adoptée par le parti dont M. Gambetta fut le chef et qui, sous une autre direction, a conservé le pouvoir.
Nous ne sommes pas en face d'un fait isolé, et un journaliste distingué, qui a qualité pour parler ainsi, M. Henri Fouquier, s'exprimait, hier matin, en ces termes dans le X/X* Siècle :
(( M. Fabre a accepté... une aide expliquée par les liens politiques et que Gambetta a donnée à bien d'autres. »
Combien .de scrupules n'ont-ils pas laissés à tous les buissons du chemin parcouru, ces mêmes hommes dont la pudeur, après le 16 Mai, se montrait si chatouilleuse pour tout ce qui touchait à la liberté des électeurs et à la sincérité du scrutin ! Huit années se sont écoulées; nous avons toujours la candidature officielle, et nous avons l'hypocrisie en plus.
Je sais bien que ma sincérité n'est pas faite pour plaire, et je ne suis pas surpris que le chœur des opportunistes me poursuive d'un chant
■ DE i'LlLICF, 109
irrilé. Maïs je m'étonne que M. Henri Fouquier,
l'homme d'esprit que j'ai connu, ramasse contre moi l'argument ébréché du secret professionnel.
Comment, c'est k propos de M. Fabre que M. Fouquier me rappelle au devoir de discrétion ! î-psEailsque je raconte ne m'ont point été connus dans l'esercico de ma fonction, et je n'étais plus préfet de police quand ils se sont accomplis.
Lorsque les premitrfis colères seront un peu Calmées, et qu'on me fera l'honneur de relire âvecplus de sang-froid les pages consacrées à mas Souvenirs, on y cherchera vainement un Mul secret dont j'aie eu la garde, et l'on reconlaitra qu'en supprimant le litre sous les auspices "lnijucl se présentent mes feuilletons, ou supprime
même temps tout prétexte aux récriminations aune critique qui retrouvera, je l'espère, avec '" temps, le calme et l'impartialité.
L'affaire Eyben.
Le lecteur me fait l'honneur de ne pas supposer île je vais mettre sous ses yeux les rapports
oser ^H tset ^Ê
les renseignements de police relatifs à l'arrestation de M""" Eyben.
La nécessité de défendre et de couvrir mes agents, injustement attaqués, m'obligea, lorsque la question fut portée devant la Chambre, à me servir des documents que j'avais recueillis.
Mais je ne suis plus en état de légitime défense, et aucune considération ne saurait m'amener à rouvrir un dossier qui, désormais, doit rester fermé.
Je ferai seulement remarquer combien était mal choisi le lieu où M""" Eyben avait coutume d'attendre ses enfants.
Depuis longtemps le passage des Panoramas était signalé à l'attention de la police des mœurs ; de nombreuses arrestations y avaient eu lieu, surtout dans le voisinage de la rue des Panoramas, où se trouvait un hôtel dont la réputation était fâcheuse.
On s'explique mal pourquoi M""® Eyben, à laquelle, à cette date, on ne connaissait pas d'occupations, n'allait pas chercher ses enfants jusqu'à la rue de Valois.
La lettre adressée au journal le Mot d'Ordre avait été rédigée par un journaliste qui s'était fait, pour l'écrire, des entrailles vraiment maternelles.
Daus un numéro suivant du même journal, c'était de sa propre prose que M. E. Lepelletier parlait en ces termes :
« La lettre si digne, si réservée, écrite par cette pauvre femme, encore toute palpitante d'une légitime émotion, n'a pas fait toute la lumière sur cette affaire, qui doit être capitale, non pas pour l'aga de la préfecture, mais pour cette odieuse et épouvantable association de gens plus ou moins avouables qui s'appelle la" brigade des mœurs. »
Bt M. Lepelletier ajoutait :
« Non! M™° Eyben n'a pas tout dit. C'est une
brave et honnête mcre de famille, veuve d'un
citoyen qui a organisé la libre-pensée à Anvers,
fit qui nous était recommandée par d'honorables
citoyens, un vénérable de loge, entre autres, au
Qomde la solidarité maçonnique. »
Etre veuve d'un Lepelletier belge, d'un citoyen qui a « organisé la libre-pensée à Anvers », et ûc pas s'en vanter, c'était évidemment, aux yeux i^ rédacteur du Mot d'Ordre, le comble de la Diodestie.
Pour exploiter l'arrestation de IP" Eyben, une sorte de syndicat se forma aussitôt, où la « solicité maçonnique » ne joua d'ailleurs qu'un rôle secondaire.
112 SOUVExNIRS
On présenta Théroïne du passage des Panoramas aux personnalités les plus importantes de la Société « pour l'abolition de la prostitution réglementée. » Elle assista h plusieurs réunions de cette association et y fut lobjet de véritables ovations.
Enfin, on imagina de lui faire adresser au président de la Chambre des députés une demande en autorisation de poursuites contre le députépréfet de police.
J'eus la curiosité de pénétrer, par un de mes agents, dans l'intérieur de M""" Eyben, et je la fi« interviewer par un journaliste discrètement attaché à mon administration.
Elle demeurait alors rue Condorcet, et elle occupait, au sixième étage, un petit logement au fond d'un couloir.
Mon journaliste se présenta comme un reporter de journaux radicaux, et il résuma pour inoi en ces termes Tentretien à l'honneur duquel il fut admis :
Le journaliste. — Vous êtes artiste dramatique, madame?
Elle. — Oui, monsieur; mais je n'ai pas encore d'engagement. Je cherche.
Le journaliste. — Que ne vous adressez-vous
RÉFET DE POLICE
:agerait au ^H
au dii'eelour des Fantaisies? Il vous engagerait ! cachet.
Elle, — Je dois le voir aujourd'hui.
Le joi'HNALiSTË, — Vous jouez...
Eue. — Les premiers rôles dans le dfame et Il comâdie.
Le journaliste, — ■ Diable ! Je doute que M.Cniet adopte ce genre; mais essayez toujours. D'ailleurs, avec voti-e nom, autour duquel on fait tant de. bruit...
Eue. — Plus que je ne l'ai voulu. Ah! si M Andrieux y avait consenti, U n'avait qu'à me dédommager et à révoquer son agent, tout 80 serait aiTangé; il eût ainsi fermé la bouche à Mus qui crient contre lui.
Le journaliste. — Alors, c'est un peu une lucstion d'argenl ?
Elle (d'un ton indigné). — Pour moi, mousiear, certes non! Si j'avais été seule, libre, je Ile serais vengée moi-même, j'aurais brûlé la Wvelle à qui me déshonorait; iQaîs j'ai des '«niants, qui n'ont plus de pire, je dois assurer leur sort.
Le journaliste. — Vous êtes sans fortune, madame ?
LE. — Je vis de mon travail. En portant atteinte k ma considération, on a nui à mon
avenir théâtral et à ma position future. Il n'est que juste qu'on me paye ce qu'on ma fait perdre. N'êtes-vous pas de cet avis?
Le journaliste. — Certainement, madame.
D'ailleurs M. Delattre vous y aidera. Vous le connaissez; c'est lui qui a rédigé votre demande de poursuites?
Elle. — 11 Fa rédigée sous ma dictée ; mais il m'était inconnu auparavant. C'est M. Mayer qui me Ta indiqué.
Le journaliste. — Quel Mayer?
Elle. — Le rédacteur de la Lmiterne, Lui, M. Rocliefort, M. Secondigné, M. Crié, du Petit Pai'isien, M. Lepelletier, du Mot d'Ordre^ se sont mis à ma disposition.
Le journaliste. — Vous avez bien fait d'en user.
Elle. — J'eusse préféré un arrangement à l'amiable, une réparation moins bruyante; mais c'était impossible, et pensez, monsieur, que je ne sais pas encore si j'arriverai à quelque chose I C'est bien triste. Mais dans quel journal comptez-vous publier un article sur mon intérieur?
Le journaliste (désignant un journal au hasard). — Au Petit Parisien^ s'il n'y a pas abondance de matières.
Ei-LE, — J'irai de six à sept heures ce soir.
Vousj'verrai-je?
Le JOLBSi liste. — Certainemenl. Mais vous
frÉquentez donc les bureaux de journaux? Faîtcs-
TOnâ aussi du reportage?
Elle. — Non! vous voulez rire. Mais je dois ! ' ^8 remerciements au Petit Parisien. Je veux lui |
St&ire, comme j'en ai fait à l'Intransigeant, à la ] "■iftrité, à la Lanteiiie, à VÉlectew, à tous vos ] Mois qui ont épousé ma cause.
" L'entretien, ajoutait Je journaliste dans son ' ■'I^port, eut ensuiLe pour objet les questions de Méâtre. Nous nous quittâmes au bout d'une j «lire, après qu'elle m'eut prié de la présenter à J l-oiUBe Michel et de parler au régisseur des Fan- •sifiies. Je m'y suis engagé et je la reverrai. La winaine prochaine nous dînons avec Louise Michel, avec M"" Cadole et divers autres révolutionnaires. Nous ferons inviter M"" Eyben. "
Est-ce en sortant de ce dîner que Louise Michel Ririvil dans la Révolution socinle :
Puisque les honnêtes femmes ne peuvent plus iortir sans risquer d'Être conduites au Dépôt, je leur nngeille de mettre un revolver dans leur poche, et fe se défendre contre les agents qui commettent celle lOdigae violation du droit.
Quelle belle Internalionate que celle des tyrans I
Heureusement que celle des peuples mettra peut-être un terme à la désinvolture du crime!
La demande en autorisation de poursuites fut l'objet d un rapport favorable.
J'intervins dans la discussion devant la Chambre, et j'appuyai les conclusions du rapport. Je demandai moi-même que le débat fût porté devant les tribunaux.
La majorité refusa son autorisation.
Cette décision, il est vrai, avait peu d'importance^ car la législature touchait à sa fin^ et quelques semaines plus tard^ rendu au droit commun, les victimes de ma tyrannie pouvaient m'assigner en justice sans que je fusse protégé par aucune immunité parlementaire.
M"* Eyben ne crut pas devoir profiter des facilités que lui donnait l'expiration de mon mandat législatif. Ses amis avaient fait grand bruit des injustes obstacles qui s'élevaient contre le droit de la femme opprimée ; mais quand les obstacles se furent abaissés et que la route fut aplanie, personne n'y voulut passer.
Ce facile abandon après ces revendications retentissantes, cette prudente retraite quand fut venue l'heure de l'attaque, disaient assez le vrai
En PllÉFET DE POLICE
caractère de la campagne enireprise conire le préfet de police.
L'ne aimée s'écoula, el j'attendis en vain l'hui»-' sief de M°" Eyben. Ce fut M"" Marie Colombier qui le remplaça. La gracicuso artiste, dont le lent seui m'était connu, avait succédé à M. E. Lepelletier dans la protection de M"° Eyben; elh patronnait un concert donné au profit de cellè^ Jame. Elle trouva original de m'envoyor un cerlam uombre de billets, el de m'écrire un bout" Jb lettre, encore plus spirituel que parfumé, pour me mettre en demeure d'envoyer mon "frande à sa protégée.
1! ae me restait plus qu'à m'exécuter, et je 11 eli'orçai de le faire de bonne grâce.
Quelques mois plus tard, M"° Eyben vint Islb-mème m'en remercier. Avec l'expression flesa gratitude, elle m'apportait encore quelques l'illets pour uu nouveau concert qu'elle allait (lonner.
J'appris de sa bouche que le conseil municipal •Je la ville de Paris avait réparé, dans une cer- 'îine mesure, les torts du préfet de police, en teordant une bourse à l'une de M"°" Eyheu. Je n'ai jamais tant regretté de ne pas disposer des bureaux de tabac.
Puisse du moins la caution de M"' Marie
Colombier écarter désormais de M"° Eyben le& malveillantes suppositions !