LXXII
La « Ssdnte-Ligue ».
Le 13 mars 1881, après vingt-six ans de règne, Tempereur Alexandre II mourut, assassiné par les nihilistes.
Cinq fois déjà il avait échappé à de criminelles tentatives; la haine du parti réformateur ne se lassait pas.
Plusieurs de ses prédécesseurs avaient péri par une mort violente ; mais ils étaient tombés victimes des intrigues de cour et des révolutions de palais.
Pour la première fois, la Révolution avait frappé le czar. Ni les intentions libérales dont il était animé, ni la générosité de son caractère, ni les réformes mêmes qui avaient signalé soa règne n'avaient désarmé ses ennemis. Il portait le poids des fautes de ses ancêtres, et subissait les conséquences des abus qu'il n'avait pu détruire.
Sa mort excita dans toute l'Europe uno vive sympathie. A Paris, les Chambres levèrent leur
aéance en signe de deiiil.
Quatre années so sont écoulées depuis qu'Alexandre II est tombé sous les coups de ses ;, et depuis lors, malgré les menaces (pli accueillirent l'avfenemeut du nouveau czar, les nihilistes n'ont choisi, pour viclimes de leui fitncunes, que de hauls fonctionnaires trop gênants ou des agents subalternes trop zélés,
i'bonneur, sinon d'un réel apaisement, du moins d'une sécurité relative, revient, pour E*rtie, h M. de Plévé, qui s'est acquitté, pendant pins de trois ans, de la tilche difficile et périlleuse de directeur de la police, avec autant de Ifletque d'énergie.
La Russie, qui commençait à désespérer de la Jolice, était loin d'attendre de ce jeune Polonais .tous les services qu'il a rendus à la cause do 'Ordre, et la surprise qu'en éprouva la société B explique peut-être les concours imprévus ù voulurent seconder son action.
Cette pliase de la lutte entre les niliilistes î partie de l'aristocratie est restée secrète pour le public; mais la mort récente du prince fiemidotf, qui y joua le principal rôle, appelle Utarellemcnt l'allention sur une sorte de police
volontaire et internationale à la tête de laquelle il s'était placé.
En 1881, quelques mois après la mort tragique d'Alexandre II, quelques personnalités, parmi les plus riches de la noblesse russe, sollicitèrent de son successeur l'autorisation d'organiser, à leurs frais, une agence libre de police secrète, qui devait, concurremment avec la police officielle, découvrir les complots nihilistes et en livrer les auteurs aux gendarmes d'Alexandre in.
La « Sainte-Ligue », tel fut le nom de cette succursale volontaire de la troisième section.
Dès que le prince Demidoff San-Donato et ses associés eurent obtenu du czar Tautorisation de concourir à sa sûreté, ils envoyèrent des agents sûrs, munis de recommandations autorisées, auprès des polices étrangères pour s'assurer leur bienveillant appui.
A vrai dire, sur plusieurs points, les émissaires de la Sainte-Ligue se heurtèrent à un refus catégorique. Mais, rebutés par les uns, ils furent plus heureux auprès de quelques autres.
A Paris, ils réussirent à mettre la main sur un ancien fonctionnaire de la préfecture de police rendu aux loisirs de la vie privée depuis la chute de l'Empire et que l'appât d'un traitement élevé
IJ'UN PBEFErl
I ilélermina à prêter son concours pour l'organisation d'une surveillance occulte.
Dès que les délégués envoyés par les organisateurs de la Sainte-Ligue se furent assurés que Pai'is, Londres, Genève, ainsi que les principales villes habitées par les réfugiés russes, étaient de bonnes mains, ils retournîjreni h Saint-Pétersbourg' et y levèrent une véritable légion d'agents, ilonl les appoiutements furent proportionnés, non 3ux aptitudes, mais au rang social occupé par chacun.
C'est ainsi que des descendants des plus nobles familles, auxquels des parents économes Mesuraient les subsides d'une main parcimo- "iense, mirent autant de ztie à puiser dans la wisse de l'association qu'à sei'vir les plans du prince Demîdolf .
Les uns furent envoyés à l'étranger pour faciliter la tâche des agents fi'an(;ais, anglais, suisses "U belges qui, ne comprenant pas le russe, étaient 'on empêchés pour se mêler aux nihilistes et "irprendre leurs projets. Les autres furent répartis entre Saint-Pétersbourg, Moscou, KielV, Odessa et les principales villes de l'empire.
Pendant les premiers mois, l'entreprise parut devoir donner les meilleurs résultats, et donna en attendant les plus complètes illusions
ma ^M De H
to^tes les grandes villes de Russie et des pays étrangers, les rapports arrivaient, intéressants et nombreux, au prince Demidoff, qui les transmettait, triomphant, au directeur de la police de rÉt;at.
Ce haut fonctionnaire, au début, en éprouva une réelle humiliation pour ses propres agents, car Tadministration de la Sainte-Ligue le mettait sur la trace de complots dont, jusque-là, il n'avait pas soupçonné l'existence. Il fit procéder à un certain nombre d'arrestations, sans avoir toujours fait précéder d'une vérification attentive les mesures qu'il prenait à la suite des avis du prince Demidoff ou de ses amis ; il regrettait d'ailleurs de trouver peu d'empressement en matière d'extradition de la part des gouvernements étrangers.
De son côté, le prince et ses associés, prenant au sérieux toutes les révélations qui leur venaient de Baden-Baden, où se trouvait le chef de leur police, et désappointés de ne pouvoir mettre la main sur les conspirateurs qui avaient passé la frontière, examinèrent sérieusement la question de savoir s'il ne conviendrait pas.de s'en débarrasser par des moyens efficaces.
Les journaux nihilistes publiés à Londres et à Genève affirmèrent, à cette époque, que la
Saifltti-Ligue avait recruté des sicaires destinés à assassiner les révolu Lionnaire s russes les plus connus et les plusredoutés. Les mêmes journaux ailtreDliusqQ a direque lesamislesplusdévoués Jss nihilistes, quelle que fût leur nationalité, étaient voués à la même hécatombe, et parmi ceuï-ci ils nommaient M. Henri Rochefort,
Les renseignements de la presse nihiliste m'ont paru sujets à caution; je me suis demandé s'ils étaient dictés par une autre préoccupation que celle d'excuser les attentats du parti révolutionnaire, en imputant à ses ennemis le projet d'en pominetlre de semblables.
La police officielle finit par vérifier de plusprè; les rapports qui lui étaient transmis; elle reconnut que le plus souvent les agents de la Sainte- Ijgue lui avaient dénoncé des personnes inofsives, étrangères à la politique et contre lesquel- «s elle n'arrivait a établir aucune charge rieuse.
Eûfîu, el ce fut peut-être ce qui porta le der- D'ercoupà la société organisée par le prince I^emidolf, plusieurs familles, parmi les plus ^Miennes et les plus aristocratiques, se plaignirent de l'embauchage dont leurs enfanta étaient l'objet. Leurs plaintes s'éJevferent jusqu'à 'empereur, qui, sur l'avis du chef de la police de
rÉlat, ordouna le licenciement de la Sainte- Ligue.
Les intentions du prince Demidoff San-Donato étaient sans doute patriotiques ; nous trouverions peut-être difficilement chez nous, parmi nos millionnaires les plus dévoués au maintien de nos institutions, un bailleur de fonds généreux, prodiguant ses richesses pour venir en aide à l 'in^ ; suffisance de nos fonds secrets et pour veiller k* 1 la sécurité des représentants de TÉtat. r
Mais, en matière de police comme en matière militaire, il faut généralement peu compter sur les milices indépendantes de la direction officielle.
M. de Plévé, avec ses agents réguliers, rendit à la cause de Tordre et à la sûreté de TÉtat de plus réels services que la Sainte-Ligue, malgré tout le zèle et toutes les prodigalités du prince Demidoff et de ses amis.
Aussi n'est-ce pas sans surprise que nous avons appris que cet éminent fonctionnaire, désormais écarté du poste qu'il avait si utilement occupé, venait d'être appelé à seconder, dans des fonctions moins difficiles et moins périlleuses, le ministre de la justice.
Le 3rand-duc Constantin et les nihilistes.
Parmi les fables qui, de i87il à 188t, ont
■ouvé Créance auprès du puLlic, celles qui ont trait ■* su grand-duc Constantin, frère d'Alexandre II, ' i méritent uue mention spéciale, : A Cette époque, la plus troublée du mouvement nihiliste, l'audace toujours croissaute des révolutionnaires russes donna lieu à la supposiqu'ils pouvaient être encouragés et s( moralement et malériellemont par quelque personnage 1res haut placé, que sa position même DieUait à l'abri des recherches do la police.
Certains actes inexpliqués du grand-duc Conslîntin, sa réputation de libéral, la jalousie qu'il "Piirrissail, disait-on, à l'égai'd de son frèr leîles sont les données sur lesquelles se sont appuyés ceux qui l'ont représenté comme le chef (t-'Crel des nihilistes.
Le2/li avril 1879, vers 10 heures du matin, wlowieff lira sur le czar plusieurs coups de *VQlver. L'attentat fut vite connu de toute la |lUe M les membres de la famille impériale
i:i2 SOUVENIRS
Plus d'un banquet, avant celui du Cercle natio* nal, avait retenti de toasts portés à diverses Républiques plus ou moins chargées d'épithètes et de reliques : on ne comptait plus les orateurs qui la voulaient libérale, conservatrice, sociale ou radicale, ni ceux qui réservaient leurs hommages pour la « Une et indivisible » , ni ceini ; qui les déposaient aux pieds de la fédérale, r M. Jules Ferry est peut-être le premier qui ail bu à la République parlementaire, et nettement affirmé par là son attachement pour le système de la responsabilité ministérielle greffée sur lesf institutions démocratiques.
Cet homme d'État n'a pourtant pas toujours eu la même conception des institutions qui conviennent à notre pays, et en 1869, à Lausanne, au « Congrès de la paix et de la liberté », il pro-^ nonçait un discours d où j'extrais ce passage, q^j ne méritait pas Toubli où il est tombé : <,^
« Si vous accouplez ces deux choses, le régijMf parlementaire et la centralisation, disait l'orateur, sachez que le régime parlementaire, soit sous une République, soit sous une monarchie, n'a que le choix entre ces deux genres de mort : la putréfaction comme sous Louis-Philippe, ou l'embuscade comme avec Napoléon IIL »
M. Jules Ferry, auquel il faut rendre cette
l'eipUcalion de ce qui se passa le jour de lexploiioQ du l'alais d'hiver, au mois de février 18J On sait que ce jour-là il y avait diner chez l'empereui- h l'occasion de l'arrivée à Pétershouig du priDC« de Bulgarie; on aail aussi par suite de (pelle circonstance, tout accidentelle, loule la lamille impériale et son hôte échappèrent à une morl certaine.
Or, pendant que tous ses frères et neveux se rendaient chez l'empereur, le grand-duc Constânlia prenait la route de Cronstadt pour passer la revue de la tlotte prise dans les glaces. Pour lecoup.les plus incrédules se sentirent ébranlés l'i* grand amiral, disait-on, connaissait le comiplol et il s'était éloigTié pour échapper au sort lui attendait tous les membres de sa famille.
Pour la première fois peut-être Alexandre II ippril alors, tant par les rapports du chef des ' gendarmes, que par les confidences de son entou- ^0, les graves accusations qu'on avait formulées tonlro son frëre. D y répondit, quelques jours plus tard, le 19 février, à l'occasion de son avène- Dienl aa trône, en adressant au grand-duc Cons-' • tanUn une lettre autographe pour lui lémoigner *> reconnaissance au sujet des services qu'il avait Rendus au pays et à la marine. En même temps, il le nommait président du conseil de l'empire.
Celte lettre et la nomination parurent en tète du Messager du gouvernement et provoquèrent le plus grand étonnement. Néanmoins, ceux qui avaient leur opinion faite sur la culpabilité du grand-duc ne désarmèrent pas, et leurs propos continuèrent à propager la légende qui s'était accréditée.
Nous arrivons au drame du 13 mars 1881 et, à l'occasion de ce douloureux événement, ceux qui depuis deux ans accusaient l'hôte du Palais de marbre crurent avoir la preuve de leur perspicacité.
On sait que, depuis un mois, Alexandre II, avait dû, sur les recommandations expresses du comte Loris-Mélikoff, qui avait eu connaissance de l'existence d'un complot, renoncer à assister à « la parade » qui se donnait tous les dimanches au manège Michel. Il avait chargé l'un des fils du grand-duc Constantin de le remplacer. Or le 13 mars, une heure environ avant le commencement de la « parade » , le grand-duc Constantin vint dire au czar que son fils malade était dans l'impossibilité de présider ce jour-là aux exercices des officiers de la garde. Alexandre II, dont rintrépidité était bien connue, prit aussitôt le parti de se rendre au manège. On sait le reste :
Les détracteurs du grand-duc, perdant de plus
iPPHErET DE POLICE
a plus !eiu saug-froid, ne manquèrent pas de
ire qu'il y avait eu de sa part un guet-apens. Dfes le lendemain, ils firent coui'ir le bruit de .l'arrestation du ptTe et lils et'cette fausse nouvelle se répandit bientôt dans le monde entier.
Ile&lvrai qu'un des premiers soins d'Alexaudro m fut de remplacer son onde dans les foncliotis de grand amiral et de président du conseil il» l'Empire; mais est-il besoin de faire vemar- 511er que cette grave mesure avait des motifs puremenl politiques? u'est-il pas évident que BÏl avait voulu frapper un complice des régi là justice de Tempereur eût été plus exemplaire?
A propos de l'arrestation d'un des (ils du grandiuc Constantin, on a fait, depuis quelques Innées, nue confusion regrettable. Tous ceux lîUi ont lu le n Romau d'une Américaine » de ïmny Lear savent en effet, que c'est Nicolas, Talnù des fils du grand-duc, qui en est le héros ' malheureux et que son arrestation qui dure toujours, est aulérieure à l'attentat de SalowielT. iC'est le seul neveu d'Alexandre II qui ait été Wrêlé et je n'apprendrai rien aux lecteurs en 3eur disant que c'osl pour des motifs tout à fait ^Irangers aux exploits révolutionnaires.
On a aussi fait remarquer que les journaux rtjvolulionnaires russes ont toujours gardé le
silence sur le grand-duc Constantin ; mais c'est bien à tort qu^on a relevé cette circonstance, car son frère le grand-duc Michel, qu'on ne soupçonnera certes pas d'être nihiliste, a, lui aussi, toujours été ménagé par les organes du « comité exécutif »
La République parlementaire.
Tout entiers aux événements du Tonkin et aux patriotiques angoisses que faisaient naître les dépêches de nos généraux, les lecteurs de la Ligue ont bien voulu accorder un crédit de quelques jours à l'auteur des Souvenirs,
Les circonstances au milieu desquelles je reprends cette publication*, la crisie ministérielle toujours ouverte depuis huit jours, les fautes qui Font amenée, celles qui la prolongent, les obstacles rencontrés par les hommes d'Etat pour former un cabinet, les honteuses intrigues qui troublent te Parlement et s'opposent à la constitution dune majorité, l'absence de gouvernement au moment où se fait plus que jamais sentir la nécessité de l'action gouvernementale,