‹ Souvenirs d'un préfet de police (volume 4)Chapitre 8 sur 17 · De même que la sangsue, le jeune veau · texte numérisé non relu

De même que la sangsue, le jeune veau

D'UN PKEFEl DE PULIGE

el l'abeillt! ne prennent que petit, à pelit leur nourriture, de même ce n'est que par petites portions que^ le rajah doit percevoir le tribut annuel.

158, — Le rajah doit considérer comme ennen] ut prince qui est son voisin immédint ain J'iQié de ce prince; comme ami, le voisin de soa i lînnemi.

313. — Qu'il sacrifie ses richesses pour sauver HOQ i épouse, qu'il sacrifie son épouse et ses richesses pour ■ se sauver lui-même.

Je lis encore dans le livre IX des lois t

Manou :

231. — Le rajah doit confisquer tous les biens les ministres qui, enflammés de l'orgueil de leurs

richesses, ruinent ceux qui soumettent leurs affaires ■i leurs décisions.

232. — Que le rajah mette il mort ceux qui tbnt' ^ faux ëdils, ceux qui causent des discussions parmi 'e8 ministres...

270. ~ ...Que le rajah fasse périr, par divers ipplices, les gens qui dérobent son trésor ou refusent le lui obéir, ainsi que ceux qui encouragent les -enuRmis,

Je demande pardon' au lecteur de ces citations "n peu longues: mais elles étaient nécessaires pûur apprécier ce qu'a fait « le Seigneur '> , autro- ""^ni dit le sous-secrétaire d'htat aux colonies.

lorsqu'il a « extrait de l'essence des principaux dieux les particules » nécessaires au maharajah Courjon, pour qu'il pût w surpasser en éclat tous les mortels ».

Lorsque la décision du ministre de la marine eût été notifiée à M. Courjon, il quitta sa redingote et revêtit une sorte de stambouli soutaché de soie noire ; il remit dans un carton son chapeau à haute forme et entoura sa tête d'un turban jaune et brun, retenu par des épingles d'or.

On le rencontra aux Champs-Elysées portant une ombrelle blanche. On le vit plus souvent au ministère de la marine, où les huissiers annonçaient à M. le sous-secrétaire d'État « Son Altesse le prince Courjon. »

Indépendamment des droits qui résultaient pour lui des textes déjà cités, le prince avait le pouvoir, qui appartient à tous les rajahs ou princes hindous, de conférer, par manschûry ou lettres patentes, le titre de nizarriy celui de ivaziVj celui de soubada)\ celui de nabâb, celui de zaniindar^ qui autorisent à faire porter devant soi un étendard ou quelque autre insigne, tel que trois queues de cheval, un poisson au bout d'une pique, etc.

Si l'honorable sous-secrétaire d'Etat aux colonies eût été interpellé au sujet du prince Cour-

iriîN PKKFET liK flil.ICK

joii, il se fût sans doute défendu d'avoir voulu lui donner le droit do conférer à son tour des litres de noblesse, de li?ver des impôts, de mettre à mort les rebelles d siirloiit de conlisquer Jliens des ministres.

Mais l'honorable M. FélixFaure eût été enfenné dans ce dilemme : Ou vous avez fait un maharajah, et tous les droits prévus par la loi de Manou luî appartiennent ; - — ou vous n'avez ] donné h M. Courjon les droits précédemment ênumérés, et vous n'avez point fait un maharajah. En ce dernier cas, malgré votre décret. M. Courjon reste Courjon comme devant.

Ce n'était pas sans doute à l'usage des salons *l des boudoirs parisiens que M. Courjon était fait maharajah de Chandernagor. ,

Or, dans l'Inde française, l'immense majorité des habitants est soumise aux lois de Manou et aie ne comprend pas un maharajah qui n'est pas maharajah.

Dana l'Inde entière, il n'a pas existé jusqu'ici de maharajah européen, et lorsqu'en Malaisie, In Européen s'est aiVublé de ce titre, comme Brooke, qui s'était proclamé rajah de Sarawak, '^ gouvernement anglais a protesié et traduit ' "surpateur devant le banc de la Reine.

Lp vice-roi est appelé par les indigènes lord-

no SOUVENIRS

sahib (monsieur le lord), et jamais aucun indigène n'a profané le titre de maharajah, en l'appliquant au « pariah » qui règne à Calcutta au nom de l'Angleterre.

La reine elle-même est appelée la kaiseri Hindj c'est-à-dire la César de PInde, et jamais la maharani ou grande reine.

C'est ce titre vénéré qu'un ministre de la République française a cru pouvoir conférer par un arrêté.

M. Félix Faure a fait une Altesse... au titre indien, comme il dit pour la justification de cette fantaisie. A Paris, ce n'est que ridicule; mais sur les bords du Gange, c'est mauvais pour notre prestige et pour le respect de notre autorité.

Ce qui eût aggravé le déplorable effet de l'arrêté ministériel, c'eût été l'affermage des loges, dont le projet avait été étudié. M. Courjon allait avoir un territoire pour y exercer tous les droits»^, qui appartiennent au maharajah, et la redevance 1 qu'il était question de lui demander ne pouvait s'expliquer que par l'exercice d'un pouvoir effectif et lucratif.

On a prétendu qu'il était équitable de récompenser les services rendus par M. Courjon.

Cette explication surprendra nos compatriotes, aussi bien à Chandernagor qu'à Pondichéry. Ils

D'UN PRÉFET DE POLICE l'i !

se demanderont quels services a bien pu rendre M. Courjon, et ils se rappelleront qu'il n'a jamais élé question d'une pareille récompense pour aucun des bienfaiteurs de Tlnde :

Ni pour le docteur Margain, qui a créé Thôpital de ce nom à Chandemagor ;

Ni pour le babou Prankristo Chowdri, qui y a créé des écoles ;

Ni pour M. Calvé Souprayachetty, qui a donné à la colonie de Pondichéry le grand collège Calvé;

Ni pour M. SandirapouUé, le petit-fils du célèbre Hindou qui, pour combattre les Anglais, quand les boulets vinrent à manquer, fit charger ses canons avec des roupies;

Ni pour M. Chanemougavelayoudamodeliar, descendant direct de la famille princière du pays, qui jouit à Pondichéry de la plus haute influence et du respect de tous les partis ;

Dupleix, le grand Dupleix, n'a jamais été maharajah, et sa femme, l'illustre Johanna Begum, n'a jamais été que « M"® Jeanne » ; ' Anquetil, Jacquemont, Burnouf, Barthélémy Saint-Hilaire, Garcin de Tassy, et tous les Français dont le nom est respecté dans FHindoustan, n'y ont porté que la qualification de sahib ou monsieur.

m SOUVENIRS

Mais M. Courjou se fût-il montré plus généreux que Calvé ou que le docteur Margain, fût-il le descendant d'une famîlle plus illustre que celles de M. Chanemouga, fût-il plus savant que Burnouf ou plus grand que Dupleix, pour lui conférer la noblesse, avec ou sans hérédité, jimaginc qu'un arrêté ministériel eût paru insuffisant.

Cher monsieur Félix Faure, vous étiez certainement un des meilleurs et des plus sympathiques parmi ceux qui siégeaient, derrière M. Jules Ferry, au banc des sous-secrétaires d'État; mais vous avez donné un bien dangereux exemple à ceux qui sont appelés à entrer dans la carrière, maintenant que vous n'y êtes plus.

Ils n'y trouveront pas que votre poussière et la trace de vos vertus ; ils y rencontreront aussi vos arrêtés, et, par ce temps de favoritisme, ils ne résisteront peut-être pas au désir d'être agréables à leurs amis. Nous avons déjà, dit-on, des nababs à la Chambre; nous aurons des wazirs et des soubadârs.

Ce n'était pas la peine assurément de supprimer les titres de noblesse, sous la première et la seconde République, pour les rétablir sous la troisième... au titre indien.

Police extérieure. — Question tunisienne.

La juridiction du préfet de police est limitée

t département de la Seine et à quelques com-

lUoes de Seine-ct-Oise; mais la mission qui lui

«mbe de renseigner Je gouvernement sur

(Bte chose l'oblige à étendre ses recherches bien'

B delà du territoire dans les limites duquel la

)i enferme son autorité.

Les fonds secrets dont il dispose, quoiqu'on

s ait souvent déclarés insuffisants, semblent

Ùlteurs l'inviter à entretenir des agents dans

i départements et même à l'étranger.

I II est fort délicat, pour un ministre des affaires

bangères, d'exercer, par des intermédiaires non

ccrédilés, une surveillance occulte ; il risque de

roisser des susceptibililéa, de faire naître des

jiifficultés, de donner lieu à des réclamations.

L'action du préfet de police ne présente pas les

mes inconvénients : outre qu'elle est censée

I l'avoir pour objet que des recherches intéressant

Ils sûreté intérieure, elle peut toujours être désa-

l^ouée, quand elle se laisse surprendre.

J'ai ou des agents dans toutes les capitales «Âè' TEurope^ et j'ai pu donner au gouvernement del^ renseignements dont il a parfois reconnu Tii^. térêt. Cependant, je dois dire que j'ai été pen encouragé dans mes essais de diplomatie occnlti^*^ et que si j'y ai persisté jusqu'au dernier jour de ma fonction, ce fut moins pour répondre aux désirs des ministres que pour obéir à ma propre indî* nation.

Quelques extraits de mes rapports sur la qu tion tunisienne permettront d'apprécier l'uli des renseignements que j^avais coutume de communiquer au ministre des affaires étrangères.

La Compagnie Rubbatino, grâce à l'appui du ministère Cairoli, et à la garantie d'intérêt votée par le Parlement italien, venait de se rend»

adjudicataire de la ligne de Tunis à la Goulelte, et d'évincer la Compagnie française du chen© de fer de Bône à Guelma. L'intervention du gouvernement italien dans cette adjudication, l'enthousiasme avec lequel la garantie d mtérét avait été votée, ne permettaient pas au Quai d'Orsay de rester indifférent à ces actes d'hosli- j lité manifestement dirigés contre l'influence française.

J'écrivais le 17 juillet 1880 :

^Les lettres que je reçois de Tunis, émanant de mu- I, envisagent !a situation sous un tout autre ât de vue que nous. On est très irrité contre le i Eon entourage, mais encore pins contre la __Bfl, BUr le protectorat de laquelle comptaient les ^.

A leurs yeux, nous sommes tombés au ffeniier jchelon de l'impuissance, et ils ne croient plus eu lous.

l/inqiiiélude et l'irritation sont extrêmes dans les tribus, et habilement entretenues par Kheredine, le iaévai Hussein, l'ancien cheîck-ul-lslam Birem et sut l'élément fanatique.

Ce n'est pas encore la révolte, mais on fonge à âéposer le bey au profit de son frère l'émir du camp. Le promoteur de ce mouvement, qui peut compliquer la situation à un moment donné, habite l'Italie, là il a su se créer de puissants alliés. C'est le général InsEein.

Ce personnage est un mameluk comme KheredinC' I a la haine de la France. Pour combattre notre inhience, il alla jusqu'à la rébellion contre son souveïsin, qui l'exila. Rentré en grâce, il fut chargé de la liqiiidation, en Italie, de la succcaaion du caïd Nessim, Jui avait fui Tunis après y avoir fait une fortune KUidaleuse.

Depuis une dizaine d'années, il habite alternative- Kent Livourne, Florence et Rome, intri},'uant contre l'a France, dilapidant, au détriment du bey, les iBiillions (le la succession Nessim et excitant ^contentement des Arabes de l'intérieur, "il subventionne les journaux italiens qui écrivent

contre la France. C'est un esprit fin et dangerew:^ ^ un fanatique.

Extrait de mon rapport du 25 août suiva^^*; alors que le bey avait concédé à des compagaî^^ françaises la création d'un port à Tunis et d'm^ embranchement sur Bizerte :

M. Maccio ne dissimule pas sa rage, et va tous les jours à la Goulette ennuyer le bey, et humilier les officiers de son entourage, en exigeant qu'ils s'éloignent quand il confère avec le prince. Tous les consuls se tiennent sur une grande réserve, notamment celai ■ d'Allemagne, qui affecte même de ne se rencontrer ni avec M. Maccio ni avec M. Roustan.

Quant à ce dernier, il est aussi calme que son collègue italien est agité; il est assuré, non seulement du concours du gouvernement tunisien, mais aussi de celui des ulémas, qui dirigent 1 opinion des indiyrènes musulmans.

11 faut tenir un compte très sérieux des tendances des esprits en Italie pour tout ce qui touche, non sefl' lement à la Tunisie, mais à l'Egypte, à Assab et à tout le littoral africain.

Les Italiens ne se cachent point pour le dire : 1* lutte de l'influence italienne contre l'influence française est résolument engagée. Sous des apparences bien innocentes, l'Italie a mis un pied sur le littoral de la mer Rouge; elle a aujourd'hui une ligne de chemin de fer qui est pour elle un point d'appui, le

D*L"N PItÉFET

■pWol, autour duquel viendront se mouvi l'wns futures; elle n'en restera pas là.

ÏVapport du 29 août :

L'envoi de nos deux cuirassés dans les eaux

tunisiennes a été comme une douche salutaire qui a Cftlraé les Italiens. Si cette intelligente énergie déployée par M. de Freycinet pouvait servir à bien dé^ finir la situation là-Las et à faire comprendre au; Italiens que toute tentative inopportune de leur part sera résolument combattue, on pourrait affirmer que l'aquisition de la ligne la Goulette-Tunis, très préjudiciable en apparence aux intérêts français, est devenue par le fait un heureux événement.

En somme, les Italiens reconnaissent qu'ils ont été ™incus et commencent à battre en retraite. Mais puisque nous avons si bien commencé, ne nous endormons pas, car il est évident qu'ils vont chercher i nous porter quelque botte secrète. Ne nous a-t-on pas menacés, depuis huit jours, de l'intervention de '"Allemagne et de la Turquie?

Je doute beaucoup qu'un État quelconque de l'Europe veuille venir aujourd'hui s'occuper de nos rapports avec l'Italie dans la Régence. Mais je constate-' que l'Italie poussera de toutes ses forces à l'intervention étrangère.

Si je me suis permis de conseiller la longanimité la générosité k l'égard de l'Italie, dans des tances assez délicates, je ne me lasserai pas de prêcher aujourd'hui l'attitude la plus résolue dans la question

JiàL.

ns SOUVENIRS

tunisienne ; il y va de notre avenir en Orient, il y va de nos intérêts commerciaux, et il ne faut pas oublier que ritalie est pour nous, à cet égard, le plus dangeroux des adversaires.

7 septembre :

Les journaux de Rome continuent à mettre une sourdine à leurs polémiques au sujet de Tunis. La plupart se contentent de reproduire mélancoliquement les articles plus ou moins platoniques en leur faveur publiés par des feuilles de Vienne ou de Berlin. Les avances qui viennent de ce côté commencent à prendre une forme plus définie, et j'ajoute que si la discorde continue à régner dans la Régence entre la France et l'Italie, ces avances seront bien reçues par la grande majorité des hommes politiques d'Italie, surtout par les chefs du grand parti libéral modéré. Le roi, je le sais par des indiscrétions du Quirinal, s'est montré très irrité à propos de Tunis.

Il s'est écrié, comme feu Victor-Emmanuel : Ouesta non é la maniera di fare délia politica.

Au fond, le roi Humbert n'est peut-être pas fâché de l'incident. Le jeune souverain n'aime pas la France, il ne faut pas nous faire d'illusion à cet égard, et il trouve que le ministère a beaucoup trop de sympathie pour nous et pour le régime républicain. Rien d'étonnant donc à ce qu'il se réjouisse in petto de ce bâton dans les roues, destiné certainement à troubler l'honorable Cairoli et ses amis et à les arrêter dans leurs bons procédés et leurs bonnes intentions à notre égard.

Une lettre de Milan m'apprend que ce ne sont pas seulement MM. Gairoli, Cialdini et Maffei qui ont assisté a la conférence de Belgirate, que le vieux Gorrenti lui-même y avait été invité, ce qui pour moi donnerait un caractère relativement plus grave à celte réunion. M. Gorrenti est en effet le conseiller des grandes circonstances.

Dans toutes les complications diplomatiques de quelque importance, c'est toujours à lui qu'on a recours, mais j'ajoute bien vite que, par sa nature même et par ses tendances politiques, le secrétaire de Sa Majesté pour la grande maîtrise des ordres de chevalerie est toujours porté à donner des conseils de modération.

La présence de Gorrenti est à première vue une preuve des sentiments du roi et des préoccupations du cabinet; mais elle est en fait rassurante, à cause du caractère du personnage, qui est bien le Fabius CuQctator de la politique italienne.

Nous arrivons au mois de décembre 1880.

M. Jules Ferry est président du conseil. M. Barthélémy Saint-Hilaire a succédé à M. de Freycinet au ministère des affaires étrangères.

J'écris le 18 décembre:

Le bey est gravement atteint et la situation

très tendue en Tunisie. L'influence de la France diminue et M. Roustan, dont l'habileté est incontestable, n'est plus écouté avec la même déférence au Bardo.

Cette situation tient non seulement aux difficultés créées par la politique européenne et les intrigues de Kheredine devenu mouchir, dignité qui le fait l'égal du bey, mais encore et surtout au réveil du fanatisme dans tous les pays de Tislam. Comme j'ai eu occasion de vous le dire, le cri d'alarme a été jeté depuis deux ans par les shérifs de la Mecque. Ce n'est pas encore la proclamation de la guerre sainte, mais l'invitation aux musulmans de se recueillir et de s'unir contre la chrétienté.

Tous les pèlerins qui reviennent de la Mecque l'annoncent, et les collecteurs des villes saintes qui parcourent les pays musulmans du Maroc aux Indes prêchent l'union des enfants de l'islam contre les infidèles.

Le danger est-il imminent en Tunisie? Je le crois sincèrement.

Ce qu'il m'est permis d'affirmer, en me basant

sur l'esprit de mes correspondances avec les musulmans, c'est que l'agitation grandit, aussi bien parmi les tribus de la Tunisie que parmi celles de l'Algérie, notamment dans le sud de la province de Constantine.

La présence à Palerme d'une mission tunisienne chargée de venir saluer le roi dltalie durant le voyage qu'il faisait en Sicile, va raviver les polémiques de la presse. J*écris le 4 janvier :

Le roi et la reine d'Italie sont arrivés à Palerme ; la colonie italienne de Tunis y envoie une députation

pour saluer les souverains et leur exposer les crainles qu'inepire la politique de la, France.

Celle manifestation va Faire quelque bruit; on célébrera les mérites du bey, qui a donné vendredi des marques publiques de sa réconciliation avec H. Maccio, consul d'Italie, dont les relations avec le Barde étaient restées tendues ; on présentera comme NO triomphe pour la politique italienne l'échec subi par M. Léon Renaull, le bey ayant refusé de prendre connaissance du projet de Crédit foncier en Tunisie qu'était allé lui soumettre l'ancien préfet de police. Cet échec est dû il M. Maccio, qui a su mettre dans «on jeu le trésorier général du gouvernement tuni-

20 janvier 188i ;

Userait difficile de nier aujourd'hui que la venue kPalerme du consul Maccio, des représentants de la wlonie italienne etduneveu dubey deTunis ne cons- Ulne une véritable démonstration politique. Si M. Mac-

) n'avait eu derrière lui que ses compatriotes, lu

ose eût été très explicable et très logique, mais la présence de l'héritier du bey et d'uji état-major Wmplel aggrave singulièrement l'incident.

Voici comment se compose celte mission tuni- ■ienne :

Le neveu du bey, le ministre de la guerre de la Régence, trois aides de camp, un secrétaire, le consul 'général d'Italie et les représentants de la colonie italienne.

27 jauvier 1881 :

J'appelle rallénlion du gouvernement sur u^ ^ correspondance adressée de Londres à la Gazeit^/e de Berlhiy où il est dit :

Tunis et Tripoli sont perdus pour Vlialie. L'occupation de rÉgypte par les Anglais étant devenue inéyitable, la France cherche une compensation dans l'acquisition de toute la côte septentrionale de TAfrique. Elle n*y trouvera guère d'agréments, étant donné le peu d'aptitude des Français pour la colonisation.

Mais l'Europe regardera faire et n'enviera pas à la France ce divertissement africain. Les Anglais seuls bouderont : tout ce que les autres s'approprient, ils le considèrent comme un vol qui leur serait fait à euxmêmes.

A la lin du mois de mars, un fait nouveauté produit, qui va permettre au cabinet français de substituer l'action militaire à l'action diplomatique.

Les tribus tunisiennes de la frontière, connues sous le nom générique de Kroumirs, ont pénétré dans la province de Conslantine, et, dans un engagement de plusieurs heures avec un déta^ chôment de troupes françaises, cinq de nos soldats ont été tués et cinq autres blessés.

Le 7 avril, je fais connaître au gouvernement félat de l'opinion en Italie :

lilV PRÉFET DE POLICE I8:i

On est presque résigné à une occupatinn, et s'il » y a k ci"aindre que des embarras venant du côté de VUalie, il n'y a rien à craindre.

La (luestion n'intéressa que peu de monde; il y siira peut-Ètre une espinslon dans la presse, le jour 011 les bataillons français entreront en Tunisie; on menacera de l'Allemagne, on rappellera Mentana, on maudira la prépotence frani;aise, et ce sera tout.

A la veille de l'emprunt de 600 millions, le moment est fixcellemment choisi pour une action de la France, ^i cette action rentre dans les projets du gouvernenipnl.

Extrait de ninn rapport du 8 avril :

Un de mes correspondants de Bomo m'écrit te lavril ; On espère toujours que l'Ilalie sera assez sage pour his laisser prendre Tunis, nii nous avons de si gros lérfits, sans protestations trop violentes.

L'opinion des gens sensés, même celle des militaires leje connais, nous est favorable dans cette affaire:

I comprend que la France, après dix ans de pai>: iodant lesquels on a reconstitué, et bien au delà, ï capitaux dévorés pendant la guerre de 1870-1871.

Lbesoin d'expansion, et que l'emploi de sa force la- «nte (dans le sens économique) est devenu une néinsité.

Oa eût préféré certainement que celte expansion

II ane autre direction que Tunis, car ce pays semble Wenprès de la Sicile, mais on ajoute : « Que nous

importe, à nous Italiens de la haute Italie? Cela ne peut être désagréable qu aux Méridionaux : qvL^ilsse débrouillent! » Voilà où en est TunitélI Et cefaje Tai entendu de la bouche d*un officier.

J'aurais vu un symptôme de guerre dans lanominar tion de Mezzacapo : il a un programme et veu^l'Italie puissante, surtout militairement. Mais on vient de nommer le général Ferrero, qui commandait la din- • sion de Bari. C'est un homme qui ne représente rien î ni un aigle ni une nullité; toute sa signification; ilh tire de ceci qu'il a été appelé après que MezzacapOl refusé.

Et ce dernier n'a pas voulu être ministre une aui fois parce quje l'on n'a pas voulu lui laisser dépeziser 20 millions par an en surplus du budget de la guerre, tel qu'il est établi.

Pour moi, c'est un symptôme pacifique, et je crois vous exprimer le sentiment général à ce sujet.

Le 22 avril, je communique au gouvernement une lettre qui mest adressée de la Spezzii»

le 17:

Je suis à même de vous assurer que l'agitation pro* duite par notre presse (assez ignorante d'ailleurs) pour l'échauff'ourée tunisienne n'est point partagée par les corps militaires et principalement par la marine.

Veuillez vous souvenir qu'autrefois je vous ai écrit que nos commandants, qui se rendaient à Tunis» étaient tous, sauf de Àmezaga, partisans de M. Boustan et non de notre consul Maccio.

Il est possible que nous ayons travaillé inostensiblement à Tunis; mais je puis vous assurer que la tendance de ce que Ton peut appeler la politique cachée n*est point Tunis, mais Tripoli.

Le mouvement vers Tripoli n'a été signalé à la presse qu'en ce qui concerne M. le capitaine Camperio. Mais je suis à même de vous donner une nouvelle bien plus importante et que personne ne connaît publiquement.

Giacomo d'Orio et Beccari, que le ministre avait envoyés à Assab, et sur les rapports desquels — non point sur d'autres — la* décision d'annexer la baie a été prise, sont maintenant en route pour Tripoli, en passant par Tunis.

Or, on ne va pas à Tripoli pour un voyage d'agrément. Une mission spéciale existe donc et elle est conflée à deux hommes dont le jugement est sûr et ne peut point être troublé par les ambitions personnelles mesquines, comme il arrive fort souvent aux personnes appartenant à l'administration.

Nous sommes bien loin d'une collision ; elle n'est maintenant que dans la cervelle de messieurs les journalistes de la droite, charmés d'attaquer Cairoli comme incapable et Cialdini comme paresseux.

A la fin d'avril, après trois semaines de préparatifs dont s'impatientait l'opinion publique, prête à douter des progrès de notre réorganisalion militaire, les troupes françaises entrèrent sans résistance en Tunisie et occupèrent progresn 11

sivement le pays, sans réussir à rencontrer les Kroumirs.

Les déclarations de désintéressement, portées à la tribune par M. Jules Ferry, n'abusaient personne à Tétranger, et j'écrivais le 6 mai :

Les journaux gallophobes d'Italie travaillent à pe^ suader au public que la France ne limitera pas son action au châtiment des Kroumirs, qu'on ne peut prendre au sérieux les déclarations du gouvernement ■ français, que la France s'emparera de la Régence. Le gros public croit les journaux et, quant au monde politique, les gens qui le composent sont trop habitués à considérer la politique comme un jeu où la \ tricherie est le premier des devoirs, pour supposer..; que la France ne soit pas décidée à pousser jusqu'aii^. bout ses avantages. i^

Il l'ésulte de tout cela que l'opinion est parfaite- '! ment préparée à toutes les conséquences de l'expédition française en Tunisie. Quelles qu'elles soient, ces conséquences ne produiront pas une émotion pin* vive que celle qui s'est manifestée le jour où le* dépêches ont annoncé que les Français avaient pass^ la frontière.

Dans le monde officiel, on est absolument résigné.

A Berlin, on voyait notre expédition ecveo faveur, et on se bornait à critiquer Téclat dont 1& gouvernement avait cru devoir l'entourer.

D'UN PRÉFET DE POLICE i87

ton correspondant de Berlin m'écrivait à la ^ du 2 mai :

3'ai vu M. Rodolphe Lindau samedi dernier; nous ons parlé de différentes choses, et notamment de ixpédition de Tunis. Il m'a dit, à ce sujet, qu'il évitait •ecleplus grand soin de se moquer des Français, un peuple qu'il aime tant », mais qu'il était pournt difficile de s'abstenir de toute plaisanterie en )prenant les faits d'armes du corps expéditionnaire. 5lon lui, le résultat à venir ou déjà obtenu est hors • proportion avec la mise en scène employée, qui ■ête à rire.

M. Lindau aurait voulu qu'on se contentât d'en- »y«paux frontières de Tunisie deux ou trois régienls et que les choses se fussent passées avec aussi u de bruit que lorsqu'une petite insurrection éclate ez quelque tribu peu importante d'Algérie. M. Linn reflète exactement les idées que le prince de QUffck permet à ses subalternes du ministère des îdres étrangères.

N'ayant pas la prétention de faire, à Taide de es rapports, Thistoire de l'établissement de lire protectorat en Tunisie, je borne là mes tations. Elles auront suffi, j'espère, à démontrer te la préfecture de police peut avoir un rôle fle d'information au point de vue des relations 'térieures.

Autour du Bey. — Kheredine. — Le baron Robert de Billing. — Mustapha-ben-Isxnaïl. — Elias Mussali.

Il y aurait un intéressant chapitre à écrire sur le bey Mohammed-Sadock, sur les personnalités qui s'agitaient autour de lui, sur les intrigues qui l'obsédaient.

Mais, pour aborder ce sujet, il faudrait avoir vécu à Tunis, comme le baron Robert de Billing, qui fut notre consul général dans la Régence en 1874 et 1875, et dont je cite le nom avec le dessein prémédité de provoquer de sa part quelques communications de nature à intéresser mes lecteurs.

Je n'ai vu l'entourage du bey qu'à travers les rapports de mes agents, et je n'ai personnellement connu que Mustapha-ben-Ismaïl et le général Elias.

Les Parisiens n'ont pas oublié Kheredine, qui fut Parisien autant qu'eux tous sans cesser d'être un musulman fanatique ; on le rencontrait aussi souvent au Cercle Impérial qu'au quai d'Or-

say. Mais, en quittant le tapis vert, à une heure du matin, il allait faire ses dévotions suivant la loi du Prophète.

A Tunis, le bey Tavait pris en horreur et voulut un jour le faire étrangler. A cet effet, le vieux Mohammed-Sadock ordonna à Mustapha-ben- Ismîul de se rendre chez Kheredine avec les hommes nécessaires au succès de cette petite expédition, qui n'était pas sans précédents à la cour de Tunis. Notre consul était présent;, il fit ses efforts pour ramener Son Altesse à des sentiments plus chrétiens, lui rappelant que Kheredine était alors fort protégé par Son Excellence le duc Decazes, notre ministre des affaires étrangères.

Mohammed-Sadock restait inflexible. Mustapha sortit avec ses hommes pour aller accomplir les ordres de son maître. Mais il était visiblement troublé, et, tandis qu'il traversait le jardin, il tremblait de tous ses membres^ au point que le baron de Billing en put faire la remarque et dire au bey :

« \ous voyez l'état où est votre fils. Il ne peut se résoudre à accomplir cet acte inhumain. »

L'insistance du consul général de France, aidée par Taffection de Mohammed-Sadock pour son

fOO • SOUVENIRS

« fils adoptif », finit par l'emporter sur la colère du bey, et Kheredine eut la vie sauve.

Voici le portrait qu'un de mes agents, depuis longtemps en relations avec Mustapha-ben-Ismaïl, me traçait de ce dernier personnage, au mois de juillet 1881 :

« Il est Arabe dans toute l'acception du mot; toujours guidé par son intérêt, il se soumet s'il est contraint par la force ou les événements, prêt à reprendre la lutte si Toccasion se présente.

» Il ne nous trahira pas, mais il nous laissera trahir sans nous prévenir : pour le moment, il s'est mis du côté du plus fort, tout en conservant des relations avec les fanatiques de Tunis. Il n'a d'autre but que de conserver sa fortune et celle de son maître, but étroit et qui ne comporte aucune vue d'ensemble pour l'avenir.

» C'est un esprit très fin ; ce n'est point un homme à grandes vues politiques rêvant la reconstitution de la Tunisie ; Mustapha est un faiseur d'aff'aires, aimant l'argent et les plaisirs, timide avec nous en ce moment, et peut-être audacieux demain.

» Son ambition, à l'heure présente, est d'obtenir la dignité de grand'croix de la Légion d'honneur.

Comme homme privé, il est charmant, anque pas d'espril nature! et est de relatioiM ;iles. Sa personne est généralement sympathique. Le général Elias Mnssali, qu'on lui adonné comme second chef de mission, est un Levantin sans caractère et sans personnalité. Il est inspiré par le comte de Sancy, qui joue un rôle occulte, mais important, dans toutes les intrigues tunisienuos. >) ]

J'eus l'honneur de connaître le premier ministre du bcy lorsqu'il vint à Paris, accompagné une« mission tunisienne », vers le 20 juin 1881. aon Excellence Jlustnpha-pacha occupait, avec ss suite , au Grand - Hôtel , les appartements 'IH'avail autrefois habité le schah de l'e

La mission se composait de MM. le général Elias, le docteur Mascaro, Volterra et Revoltella. Le général Elias, chrétien d'Orient, d'un 'Wfaclère doux et serviable, avait toujours montré "* bons sentiments pour la France, oîi ses fils avaient été élevés. M, Roustan, notre consul ?6néral, l'appréciait beaucoup.

Le général, homme modeste et sans initiative, *^it d'ailleurs moins connu par lui-même que ff^' M"° Elias, une Italienne remarquahlemenl 'He et tort intelligente.

(Juoique originaire de Livoumc, M"° Elias

était Française par le cœur. Bien avant l'arrivée de M. Roustan, elle était connue comme telle au consulat de France. Elle mettait son honneur à être belle, et elle n'a jamais pardonné à Tavocat de M. Roustan, qui, dans un procès célèbre,' avait cru devoir, pour les besoins de sa cause, la représenter comme une personne flétrie par Tâge, incapable de troubler le cœur de notre consul général.

Le docteur Mascaro, médecin du bey, était un savant distingué et un honnête homme. Très dévoué à Mohammed-Sadock, il avait le rare mérite de lui dire la vérité.

L'Italien Volterra ne jetait pas beaucoup d'éclat sur la mission dont il faisait partie ; c'est même tout ce qu'il convient d'en dire.

L'Autrichien Revoltella était un personnage secondaire et insignifiant.

Le 22 juin, à deux heures, Mustapha, en grand uniforme, et sa suite furent reçi;s officiellement à l'Elysée par M. le président de la République.

Aussitôt rentré au Grand-Hôtel, où l'avait reconduite l'introducteur des ambassadeurs. Son Excellence reçut la visite de M. Barthélémy Saint-Hilaire, ministre des affaires étrangères, et lui remit le grand cordon du Nicham-Iftikar.

Comme il traversait à pied la cour d'honneur

D'UN PRÉFET DE POUCE m

pour aller rejoindre sa voiture, courbé sous le poids de ses pensées, M. Barthélémy Saint- Hîlaire tenait négligemment à la main sa croix du Nicham, tandis que le grand cordon tombait jusqu'à son soulier le long de son pantalon noir. Un valet de pied l'accompagnait avec Técrin destiné à renfermer la décoration, et les personnes attablées au café de Thôtcl se divertissaient à ce spectacle inattendu.

Le Nicham-Iftikar n'inspira pas à tous nos concitoyens la même indifférence qu'à notre ministre des affaires étrangères, et j'ai souvenir de quelques demandes obséquieuses adressées à Mustapha par des personnalités que leur situation et leur mérite semblaient devoir rendre moins avides de ces sortes de distinctions.

Un illustre savant me saura gré de ne pas reproduire les termes dans lesquels il affirmait que le brevet du Nicham de deuxième classe serait la plus douce récompense de ses travaux, et honorerait en sa personne une docte société.

Mustapha-pacha visita successivement les monuments les plus sévères et les cafés-concerts les plus folâtres ; il connut la vie parisienne sous ses aspects les plus variés, et partit le 15 juillet, après avoir contemplé les illuminations du 14.

Pour ceux de mes lecteurs qui tiennent à être II 11.

bien informés, je révélerai que la mission toiri^ sienne prit place dans le wagon-salon n° 15, ^ 7 heures 15 m. du soir, et que le matin du mêm^ jour, un camion de la Compagnie P.-L.-M. avaî*' emporté les bagages, comprenant vingt-quatre colis.

Mustapha n'était pas parti sans esprit deretouT- II est revenu parmi nous ; il assiste aux séanc»^ . de la Chambre et aux premières représentation:^ des théâtres du boulevard; son fez rouge égajr^ les allées du bois de Boulogne.

n s'est installé confortablement à Passy. 11 -y mène la grande vie de famille, telle que rautorî— sent les mœurs de son pays.

Les cercles de Paris. — Le jeu.

Le préfet de police autorise les cercles, 1^^ surveille, et en ordonne la fermeture, s'il y ^ lieu.

Le préfet de police est censé n'autoriser qU^ des associations de personnes ayant pour but <J^ se rencontrer, de prendre leur repas et de lir^

lefliournatix en commun et, aficessoîrement, de se livrer, pour leur amusemont, aiix jeux dits Âe société.

Mais, à cûtéde ces associations, îlcxisto à Paria <ip véritables maisons de jeu, ouvertes par di spéculateurs qui (lé§;uiBent mal leur entreprise 3(His les apparences d'une réimion de gen« du monde ou de commerçants.

Les industriels qui veulent ouvrir une maison

i^ejeu s'adressent k quelques complaisants, der-

'wre lesquels ils s'abritent et qui apparaissent

comme les véritables fondateurs du cercle. Ou

^ïpOBe, dans la demande, que le besoin d'un

i^EicIe nouveau se fait sentir; ici ce sont les ar-

''stes; ailleurs ce sout les escrimeurs; ailleurs

encore ce sont les francs-maçons, qui, pour le

"'^11 commun, ont compris la nécessité de se

'"encontrer et d'échanger leurs vues d'avenir et

"fi progrès. Il est bien entendu que la politique

**t étrangère â la nouvelle association, et que si

^s tables de jeu doivent être placées dans les

■'ons, c'est uniquement parce qu'il n'est guère

^Ssible de refuser à une réunion d'hommes cette

'^le de concession.

La préfecture de police n'est pas dupe de ces 5*parenceB; mais elle pense qu'il faut faire Je '^t du jeu. Elle procède à une enquête, et «i

l»e SOUVENIRS

les noms des membres du comité fondatem* paraissent honorables, si les personnes qui se dissimulent derrière le comité ne se sont pas déjà trop gravement compromises dans des entreprises du même genre, Tautorisation peut être accordée.

Suivant les temps, le préfet se montre plus ou moins récalcitrant. A la suite de certains scandales, et après des campagnes faites par la presse, le préfet résiste opiniâtrement à la concession de toute autorisation nouvelle. Puis, quand le souvenir des abus s'est effacé, quand Forage soulevé^ par rindignation un peu factice des feuilles publiques s'est apaisé, le préfet devient plus indulgent ; le moment est opportun pour de nouvelles tentatives.

C'est surtout à l'arrivée d'un nouveau préfet de police que l'occasion est favorable pour présenter les demandes d'autorisation, et c'est aussi en ces occasions que les demandes se multiplient.

Un nouveau préfet n'est pas en garde contre les petites habiletés destinées à surprendre son inexpérience. Son attention, d'ailleurs, est absorbée par les côtés politiques de sa fonction; puis il a le désir de plaire, et ce n'est généralement pas par des refus qu'il veut marquer [ses débuts.

Aussi Yoit-il apparaître dans son cabinet les messagers les plus divers. C'est une femme aimable que son rang dans le monde défend contre la supposition injurieuse d'un mobile intéressé, et qui n'aurait point accepté d'appuyer une demande en autorisation de cercle si elle n'en avait été .priée par des amis dont elle répond comme d'elle-même. C'est un conseiller municipal qui n'obéit qu'à ses sentiments démocratiques et à son dévouement à la cause du progrès; il laisse entendre d'ailleurs qu'il sera reconnaissant quand viendra le moment de voter le budget. C'est un collègue, c'est un député qui, avec d'autres représentants du peuple, a creusé ridée féconde de réunir en un cercle, avec les membres du Parlement, les hommes intelligents qui sauront deviner et apprécier les avantages de certaines fréquentations. Les fonctionnaires voudront tous être du « Cercle du Parlement » : la partie de billard avec les députés, en ce temps d'omnipotence parlementaire, n'est-elle pas le chemin le plus court d'une sous-préfecture aune préfecture, voire même d'un siège de juge à un fauteuil de président? Les agents de change, les coulissiers, les spéculateurs s'empresseront de solliciter leur admission ; car « dans leurs conversations avec les membres des deux Chambres,

ils puiseront d utiles renseignements pour leurs opérations au parquet ou à la coulisse. »

On croirait que je m'abandonne aux caprioef.; d^une imagination irrespectueuse et désordoi si je n'avais pris soin de mettre en guiUenvBipkl cette dernière phrase, extraite d'un prospt auquel des collègues avaient attaché leurs nomi^^

Si on leur objecte qu'ils patronnent une i son de jeu, la jolie femme a ^des étonnemeatoj naïfs et le conseiller municipal des protestati0Di<|| indignées.

La vérité, c'est que ces intermédiaires, qui viennent essayer sur l'esprit du préfet l'empire de séductions si diverses, ont reçu la promesse de quelques billets de mille francs et d'une part dans les bénéfices.

Parfois aussi le solliciteur est le futur président du cercle. Il apporte, dans l'association, sa réputation d'honnête homme, son ruban de la Légion d'honneur, le souvenir de ses anciennes fonctions. Cet apport n'est pas toujours évaluéà un taux bien élevé ; on a vu d'honnêtes gens, à la recherche d'une position sociale, accepteras lourdes responsabilités de la présidence, moyennant une modeste rétribution mensuelle, avec la faculté de prendre gratuitement leurs repas à la table du cercle et d'amener des invités.

D'UN PRÉFET DE l-OLICE

cotisations étant illusoires, c'est- la fiiotte qui payera les frais généraux, les repas Bris aux iDvtli''S et l'indcmmlé de rhouorable Rident.

l faut que le jeu rapporte. A cet effet, les ms seront ouverts à tout venant. Je me rappelle if ordonnù la fermeture d'un cercle qui, après mit, était communément fréquenté par les hers, les maîtres d'hôtel et les valets de imbre du quartier. Quand le commissaire de ttlice notifia mon arrêté, il se heurta à un repris t justice, en état de vagabondage, profondéil endormi sur une banquette. Ne sachant où onverun abri, cette victime in la justice huùne était venue chercher dans les salons de !n un gîte hospitalier. Le cercle était d'ailleurs fésidé par un député.

Le 11 gérant » s'abstient d'ordinaire de partiper à la partie, et la crainte de la fermeture clique sa réserve. Cependant, lorsque la ii pré- Wcedes « pigeons » est signalée, il arrive que 'gérant ne résiste plus au désir d'avoir sa part

^les cercles les plus honnêtes ne réussissent < toujours à se défendre contre les joueurs tip habiles pour qui la portée et les cœ'tes binées n'ont plus de mystères, les cercles

âOO SOUVENIRS '■ T

(( ouverts » sont pour les « grecs à la véritaUe J patrie. ^^

Les individus qui trichent au jeu forment uœ | légion, depuis le prestidigitateur qui fait sauter la coupe, jusqu'au petit « poate » qui se borne à avancer sur le tapis une pièce de cent sous onde vingt francs, suivant Timportance de la partie, dès qu'il s'aperçoit que le banquier a perdu m son « tableau ».

On se rappelle un honorable sénateur — les sénateiu*s et les députés sont toujours honorables — qui doublait ses vingt-cinq francs par jour en pratiquant « la poussette ».

Ce membre du « grand Conseil des Communes » avait sans doute, comme tant d'autres, commencé par perdre honnêtement son argent; puis il avait fini par appeler l'art à son secours pour combattre l'injustice du hasard.

Comme les femmes galantes, les grecs sont nés vertueux.

Qui sait à quel fardeau la pauvre âme succombe?

Dans leur monde, il leur est beaucoup pa^*' donné, quand ils ont beaucoup perdu.

J'ai eu entre mes mains une liste de quinze cents grecs. Mais les renseignements les plus

précis sur ces compatriotes de Socrate et d'Aristote ne suffisent pas pour les livrer à la justice ; il faut qu'ils aient été mis en flagrant délit, qu'ils aient été dénoncés et que leur escroquerie soit prouvée par des témoignages précis et honorables. Ces circonstances se rencontrent rarement ; dans certains cercles, le grec qui s'est fait prendre est simplement invité à ne pas recommencer.

Je ne saurais dire tous les signes particuliers auxquels on peut reconnaître ces chevaliers de THellade. Mais je mets en garde mes lecteurs contre tout individu qui, dans les cercles, se dit l'ami du préfet de police.

S'il prend cette qualification, c'est peut-être pour obtenir plus facilement du gérant des avances, en échange de sa prétendue protection ; mais il est Tare qu'il ne cumule pas ce genre d'escroquerie avec l'art de tricher au jeu.

Je ne voudrais pas mettre dans l'embarras les amis que mon honorable successeur peut avoir dans les cercles de Paris, ni les placer dans l'alternative de se rendre suspects ou de renier leur amitié. Je m'empresse donc de reconnaître qu'à toutes les règles il y a des exceptions ; mais je n'insiste pas moins dans mes conseils de méfiance, et je cite un fait à l'appui.

Le 1" septembre 1879, je reçus une lettre aie conçue :

« Paris, lundi.

» Mon cher ami,

» Tu as fait fermer le cercle de TExpositioa : c'est une bonne note, quoique le président /iJf un républicain.

» Il y a, tout à côté, un cercle pire : le Gmlois, boulevard des Capucines, 8, je crois. Qulie qu'il est le repaire et le gagne-pain de quelqtes vilains bonapartistes, il s'y passe des choMS assez malpropres.

» Quand on a gagné, on ne trouve pas à y changer les jetons, ce qui est une connivence entre le garçon des jeux et les gérants du cercle, connivence qui fait durer le jeu et par suite le bénéfice de la cagnotte. Quand on a perdu, le garçon avance des jetons sur gage à des taux exorbitants.

» Puis, il y a des grecs de la haute, tels que P. L..., et des invités de passage qui nettoient régulièrement les poches des malheureux joueurs.

» Mêmes faits, et mêmes visites fréquentes de la haute philosophie au cercle de l'Opéra, 23, rue

D'UN PHEFET DE POLICE S la Paix. Prouve que l'^g'alité devant la loii wan vain mot.

"Un vieux ami de collège décavé.

" Tb!sta\ s...,

i> Des Brolteaux. "

Je ne connaissais aucun « Tristan S... » et icriture de la lettre m'était également incnn- Be,

Je chargeai M. Brissaud de procéder à une iquête. Cet officier de paix avait alors dans S attributions la surveillance des cercles.

On apprit qu'au mois de mai précédent un But B..., plus connu sous le nom de baron ^honse de M..., joueur suspect qui fréquen- It le cercle Gaulois, avait un soir proposé à [garçon de cocercledo lui donner uncmédaille lor en échange de douxlouis. Le garçon l'avait Bvoyé au croupier, prétendant n'avoir pas i^ent.

5-6 baron M... s'adressa alors à plusieurs mem- Bs du cercle, auprès desquels il ne fut pas plus Soreux.

"On recueillit des témoignages desquels il résul- It que le baron prétendait être enf ort bons termes le préfet de police. Il se disait son camade collège et exploitait les relations qu'il

soutenait avoir, en menaçant d'obtenir la fermeture des cercles dont les gérants lui refusaient des avances d'argent.

Ses manœuvres n'avaient pas eu de succès; il s'était fait chasser du cercle Gaulois et peu après du cercle de TOpéra.

Ces indices furent facilement complétés par l'examen du dossier du faux baron. On y trouva un spécimen de son écriture, qui était précisément celle de la lettre anonyme. Les renseignements qui le concernaient le représentaient comme un grec. Il venait d'abord d'être condamné, parla huitième chambre correctionnelle, à six mois de prison et cinq cents francs d'amende.

L'indignité du dénonciateur, sans être un brevet de moralité pour les cercles qu'il accusait, n'était pas le seul motif pour faire écarter sa plainte.

Le cercle Gaulois, alors qu'il s'appelait Cercle des marchands tailleurs, avait fréquemment attiré l'attention de l'administration, et le service des jeux l'avait plusieurs fois signalé. Mais, à la date de la lettre anonyme, il paraissait plus convenablement géré. On ne reprochait guère aux administrateurs que de tolérer de la part des membres de trop nombreuses invitations.

Le cercle Gaulois était géré par M. Provost,

ancien croupier de Dupressoir, et généralement estimé dans le monde des joueurs.

Composé d'artistes, de négociants et de quelques boursiers, il était présidé par M. le marquis de la Comillère-Narbonne.

Le cercle de l'Opéra, après un premier rrfus, avait obtenu l'autorisation le 27 août 1877. Il avait dû bientôt fermer ses salons ; mais il avait obtenu une autorisation nouvelle le 28 mai 1878.

Géré, dans la première période de son existence, par M. Devriès, dont le nom n'était pas vu avec faveur par l'administration, il avait pour gérants MM. Gorges et Minard.

Les nouveaux gérants avaient cherché ' à épurer le personnel de ce cercle; mais leurs efforts n'avaient réussi qu'à moitié. Ils étaient fort éloignés d'en avoir expulsé tous les grecs, et ils ne paraissaient pas devoir facilement effacer le mauvais renom que le cercle de l'Opéra s'était acquis durant la gérance de M. Devriès.

11 eût été sans doute exagéré de comparer au cristal la réputation des successeurs de M. Dovriès; mais ils avaient du moins la bonne fortune d'avoir pour président M. Maud'huy, capitaine en retraite, officier de la Légion d'honneur, qui s'était laissé entraîner à mettre un petit capital dans l'affaire.

Si nous passions la revue de tous les cercles de jeu qui jooissent à Paris de rautorisatiou préfectorale, nous aurions à reproduire à peu près, à Toccasion de chacun d'eux, les mêmes observations. Partout nous constaterions que, parmi les invités de passage, trop facilement admis, se glissent de nombreux chevaliers d'industrie.

Ce n'est pas une raison pour fermer tous les cercles de jeux. H suffit de les surveiller et de faire de temps en temps quelques exemples. Une rigueur absolue n'aurait d'autres conséquences que de substituer le jeu clandestin au jeu surveillé.

Le jeu, comme la débauche, a ses maisons de tolérance ; mais, pour que le public ne s'abusât pas sur Teifet de la surveillance administrative^ il faudrait, sur les unes comme sur les autres , écrire en gros caractères : S. G. D. G.

Police municipale.

M. Ranc, alors conseiller municipal de la ville de Paris, s'exprimait en ces termes le 27 mars 1872 :

« Tant que la préfecture de police existera, ftffis n'aura pas de police municipale digne de ce nom... Cela ne parent pas étonnant, si Ton se «porte à la* pensée qui a présidé à la fondation dfe la préfecture de police... C'est la corruption organisée, et cela ne peut exister dans un gouwnement libre. »

f' La préfecture de police n'a pas toujours existé ; Btei» a eu une véritable police municipale ; ce Prêtait pas la « corruption organisée^ » mais

Rétoit bien la corruption, et le document suiitat, quoiqu'il date de l'an VI, permet d'^appré- Qwce qu'était devenue la ville de Paris après la suppression du lieutenant général de police • Cl sous l'administration de la municipalité.

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