‹ Souvenirs d'un préfet de police (volume 4)Chapitre 9 sur 17 · LIBERTÉ — ÉGALITÉ · texte numérisé non relu

LIBERTÉ — ÉGALITÉ

Paris, le 5 prairial an VI de la République française une et indivisible.

^ ^mmissaire du pouvoir exécutif près le bureau central du ^^ton de Paris] au citoyen. Merlin y président du Directoire ^cutif.

Citoyen président, '^^is jouit de la plus parfaite tranquillité.

mais on ne peut se dissimuler qu'elle coàtc bien cher à la République, puisqu'elle n'existe qu'aux dépens des mœurs. Il est impossible de se faire une idée de la dissolution et de la dépravation publiques. Les ouvriers fêtent actuellement quatre jours par décade, et des pères de famille, consumés de besoins, ne craignent plus de sacrifier le produit de leurs travaux décadaires pour se procurer ces plaisirs factices qu'offrent la foule des bals, cafés, tripots et cabarets qui infectent cette commune, plaisirs qui ne laissent dans l'âme de ces citoyens qu'un vide affreux, le dégoût du travail et la démoralisation la plus complète.

Le palais dit Egalité, toujours Palais-Boycdi est, depuis une quinzaine de jours surtout, le rendez-vous de ce que la plus audacieuse obscénité offre de révoltant. Les pédérastes s'y sont établis et, vers dix heures du soir, ils exécutent publiquement, sous les auvents du cirque, les actes odieux de leurs infâmes turpitudes. Il faut tout vous dire, citoyen président : on vient d'amener au bureau central plusieurs enfants du sexe masculin, dont le plus âgé avait à peine six ans, tous infectés de virus vénérien. Ces petits malheureux, dont on ne peut entendre les propos sans frémir d'horreur, sont amenés au

parais par leurs mères pour servir d'inslrumenls il la plus horrible débauche.

u Les leçona de l'exécrable roman de Justine tout mises en pratique avec une audace qui n'eut iïmais d'exemple, et les efforts de la garde sont lesque impuissants contre cette tourbe pcslifeÉe de scélérats de toute espèce. L'infortuné osserole, père de famille et marchand limoidier, au coin des rues Bénis et des Prêcheurs, une petite fille âgée de dis ans, que des hri- [snds débauchés lui avaient enlevée depuis pBlques jours; elle vient de rentrer tellement ippée de la maladie vénérienne que les gens ! l'art l'on jugée incurable. Quelques efforts l'aient faits les pai'ents, ils n'ont encore pu ^couvrir le monstre qui a mis leur eofant dans 1 semblable état.

La prostitution parmi les femmes est à son 'mble; il n'est pas h la connaissance du plus Jpen inspecteur de police d'avoir jamais vu aussi grande quantité de lilles publiques. La itite Force, le dépôt du bureau central, tout regorge, et les administrateurs se voient conlinls de former un aulre dépôt Ji la Franciade. Jea citoyens Cousin et Milly ont été visiter hier la Bcalavec un architecte. Il est très commun d'être frété par des petites [illes de sept t huit ans.

Citoyen président, les lois de police correctior: nelle sont insuffisantes pour ces sortes de délifc. Le flagrant délit n'est pas assez clairem^i exprimé, et Tembarras des tribunaux assun rimpunité des coupables. Il est temps cependanl d'arrêter ce débordement affreux, qui finirait par entraîner les institutions républicaines et la République elle-même.

Les royalistes sourient de cette dépravation, ils sentent combien cet esprit de dissolution qui s'introduit dans toutes les classes de la société fait rétrograder l'esprit républicain et fonne contraste avec les vertus civiques, soutiens de la République. D'un autre côté, on calomnie le gouvernement qui tolère de pareilles horreurs, et le perfide et intolérant catholicisme profite adroitement de ces circonstances pour s'apitoyer sur le sort de la Religion, qui, étant persécutée, dit-il, ne peut plus mettre un frein salutaire h tous ces déportements.

n faut vous dire encore que les vols et les assassinats, fruits cruels du défaut des mœurs, sont plus nombreux que jamais. Tous les jours, on découvre des preuves de ces crimes.

Je provoque de tout mon pouvoir les mesures les plus propres à arrêter ce fléau destructeur; mais, je vous- l'avoue, citoyen président, les

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loyens du bureau central sonl insuffisants. Ses Ifficiers de pais, en grande partie, et la plupart ie ses inspecteurs, sont tellomcut corrompus, [ue loin d'arrêter le désordre, ils contribuent à P8ug;menter. Ils mettent les fdles, les jeux et les tipots à contribution, et tolèrent leur infâme bmmerce de la fai^on la plus scandaleuse.

administration est composée d'honnêtes gens, tais elle est sans vigueur, sans énergie, et nç J lonnalt que la routine. Ses agents lui font la ^ ilï et la conduisent comme unB enfant : les rap-

itls les plus insignifiants lui sont faits, et elle

croit avec une confiance aussi ridicule que * Meste aux mœurs et à la tranquillité.

Xa position flnanciiire du bureau central con- Sbire encore à aggraver le mal : il est dû aux

lents intérieurs, extérieurs et employés, six

lois d'appointements. Vous sentez, citoyen présent, qu'ils sont d'autant plus faciles à oor- Knpre que leur dénuement est grand.

^'Venir à leur secours est non seulement une

(fjce, mais encore une politique essentielle

ns toutes les circonstances possibles.

^oilà ce que j'ai cru urgent de vous faire

ivoir.

Salut el respect,

Sif/tié : pTCQUEisAnn,

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Il serait injuste de faire remonter au bureen/ central et au Directoire la responsabilité de Vét^t de choses décrit par le citoyen Picquenard.

Le bureau central ne faisait que recueillir J^ lourde succession des administrations pureme:^^^ municipales qui Taraient précédé.

Les mêmes causes produisent les mêmes effets* Si le conseil municipal en 188S, était chargé S- ^ recruter et de diriger le personnel de la polic^^» nous reviendrions d'un pas rapide aux turpitudes * que le commissaire près le bureau central déno!»-* çait à Merlin de Douai.

Comment pourrait-il en être autrement ? Je cm « veux contester ni la compétence des élus de Pari ^7 ni leur dévouement au bien public ; mais, queU-C que soit Thonnêteté de leurs intentions, leur owrigine même les met dans l'impuissance d'exerc ^r avec autorité les fonctions de police.

A peine élus, les conseillers municipaux so:»^gent à leur réélection, peut-être même aspirerxtils à un mandat rétribué. Le but que poursuit 1^'iir ambition, si modeste qu'elle puisse être, exî^e des ménagements envers les électeurs. Il impox'te

surtout de compter avec les membres des comités.

Si les grands électeurs, si leurs cousins, « leurs amis commettent une intraction, les conseillers municipaux chargés de la police fermeront

les yeux ou supprimeront les procès-verbaux.

Il ne suffira pas d'être indulgent pour les électeurs et pour leurs protégés, il faudra encore récompenser leur zèle. Par le nombre et la diver site des emplois dont elle dispose, par l'importance de ses cadres, la police semble ouverte à toutes les ambitions.

Tous les citoyens ne peuvent prétendre aux fonctions de la magistrature, de l'enseignement ou de la diplomatie. Il est facile de repousser les demandes inconsidérées par une exception tirée du défaut d'aptitudes ou de grades universitaires. Mais que répondre à un solliciteur qui veut entrer dans la police?

Ne croyez pas que les électeurs voudront rester maçons, serruriers ou charpentiers, surtout en temps de chômage — ni joueurs de bonneteau, ni souteneurs de filles : tous voudront être de la police.

Les agents d'affaires poseront leurs candidatures aux commissariats, les officiers de santé voudront exercer leur art dans les prisons ou éclairer de leurs lumières le conseil d'hygiène ; les gérants de cercles fermés demanderont la surveillance des jeux, et les alphonsés invoqueront leur expérience pour entrer dans le service des mœm^s.

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