L'HOMME
lez les inTraîsemblances, invoquez plus d'un demi-siècle d'une vie sans reproche, l'invraisemblable n'en aura pas moins été, à un moment donné, le réel et le vrai.
Pressé par ces contradictions inénarrables de la nature humaine, un avocat très distingué de la Cour de Paris, homme de lettres et d'infiniment d'esprit, M' Cléry, qui défendait devant moi à la Cour d'assises de la Seine un écrivain prévenu d'outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs, s'approcha du jury et lui cita à mi-voix le vers suivant d'Alfred de Musset, vers étrange qui marqua à une certaine époque dans la poésie élégante et un peu musquée du chantre des nuits :
Dans ce qu'on voit à la Cour d'assises, le réveil de l'animal est terrible, et n'en pas tenir compte, c'est vouloir faire une
autopsie sans connaître l'anatomie du corps humain.
Un ancien magistrat, qui connaissait bien les hommes et les affaires, disait souvent :
« La très grande généralité des hommes arrive au terme de la vie sans avoir eu d'affaire d'argent ou d'affaire de mœurs, mais il en est très peu dont on puisse affirmer avec certitude, tant qu'ils sont encore de ce monde, qu'ils n'auront jamais, à aucune époque et dans aucune circonstance, ni affaire de mœurs ni affaire d'argent. »
Au point de vue des affaires de mœurs, l'âge n'y fait rien. Quoi de plus ravissant comme peinture que ce petit tableau du départ des passions par Victor Hugo, dans la tristesse d'Olympio, des Rayons et des Ombres, XXXIV :
Toutes les passions s'en vont avec l'âge, L'une emportant son masque et l'autre son couteau, Comme un essaim chantant d'histrions en voj'age, Dont le groupe décroît derrière le coteau.
Vous croyez les voir, ces voyageuses un peu turbulentes; elles se mettent en troupe et disparaissent sur le revers de la montagne de la vie; mais prenez-y garde, toutes ne font pas partie du cortège ; quelquesunes restent en arrière, et celles dont nous parlons sont de ce nombre : vofci venir la mort, et elles ne sont pas encore au bas du coteau.
Olympio, * dont l'âme est troublée », sent quelque chose qui palpite sous un voile au dedans de lui-même,.
... eu un repli sombre où tout semble finir.
Il en cherche la cause et s'écrie avec une conviction sincère, sans croire à l'illusion ni au mensonge, en terminant son chant de douleur :
C'est toi qui dors dans l'ombre, 6 sacré si
Mais ce souvenir ne sera pas lé mot de
la fin, comme il l'espère, il s'y joindra des réalités encore dangereuses : s'il n'est armé de haute main et pour la lutte, les passions de la dernière heure se traduiront pour lui avec l'affaiblissement de l'âge par des actes de plus en plus humiliants.
Chose triste à dire ! l'âge ne corrige dans la nature humaine que ce qui est extravagant et en quelque sorte monstrueux : d'après les auteurs de toute sorte et les statisticiens qui se sont occupés de ce triste sujet (i), les passions honteuses qui sévissent de vingt-cinq à trente-cinq ans et surtout de quinze à vingt-cinq, s'éteignent à quarante ans : il semble que la nature se révolte alors contre le dévergondage d'imagination de la jeunesse et rentre en possession d'elle-même; mais il en est
(l) Tardieu, Étude sur les atlenlaU aux mcmrs, p. 159. — Les kabituis des prisons de Paris, par le docteur Smile Laurent. Masson, 1890.
autrement de la débauche qui s'exerce dans les conditions moins flétrissantes : le compte général de l'administration de la justice criminelle en France pendant l'année 1888 qui représente le dernier état de !a statistique criminelle, établit que le nombre des accusés poursuivis devant les Cours d'assises pour attentat aux mœurs de toute sorte était de 667 : sur ce chifiEre de 667, 182 avaient dépassé cinquante ans, 90 étaient âgés de cinquante à soixante ans, et 92 de soixante ans et au-dessus. Au point de vue de l'âge des victimes, sur les 90 accusés qui étaient âgés de plus de cinquante ans, il y eu avait 86 qui avaient commis leurs crimes sur des enfants au-dessous de quinze ans, et quant aux 92 sexagénaires ou septuagénaires, tous, sans aucune exception, avaient eu des enfants de moins de quinze ans pour victimes.
La débauche sur les enfants est le
propre des vieillards; l'immoralité jointe à l'égoïsme que les progrès de l'âge amènent, est le pire fléau de l'homme qui vieillît ; ses vices, qui sont restés toujours jeunes, sont en quête d'une forme possible ; quand sa situation ne lui permet pas le genre de mœurs qu'on appelle aujourd'hui ancillaires (i), il tombe dans les mœurs infantiles, la corruption siège dans ses vieux os. Poursuivi par un Parquet vigilant, si le jury l'acquitte, il retournera honteusement dans son quartier, redouté des mères ; si le jury le condamne, il ira dans une maison centrale comme celle de Thouars, dans les
(i) Ancillaire vient du mot latin aficilla. qui veut dire servante. On appelle mœurs ancillaires les habitude» de familiarité qui s'établissent entre l'homme âgé et sans intérieur avec la servante dont les soins lui deviennent nécessaires ^ il y a longtemps qu'on connaît les servantes de Mi>liËre, devenues les maltresses au logis et souvent ailleurs ; les mœurs ancillaires amènent souvent des testaments ancillaires, et l'influence de la femme sur l'homme qui vieillit est signalée par les héritiers mécontents, qui ne ménagent pas la mémoire du défunt.