‹ Souvenirs d'un président d'AssisesChapitre 16 sur 28 · LA FEMME · texte numérisé non relu

LA FEMME

sûre de l'acquittement pour elle-màme, elle est prodigue de vérités sur ses com> pagnes. Dans les avortements comme dans les infanticides, le séducteur est resté dans l'ombre : l'article 340 du Code civil, qui interdit la recherche de la paternité naturelle, le protège contre une indiscrète citation; c'est lui qui devient le bouc émissaire, le crime reste à sa charge, les trois femmes sont acquittées, et la justice paye les frais de l'afiaire : la poursuite était cependant parfaitement fondée; les jurés n'en doutent pas, et quand ce sujet de conversation se présente, ils gémissent plus que les autres sur la dépopulation de la France dont les pratiques de l'avortement sont, pour partie, la cause; mais lorsqu'il s'agit de victimes qui ne sont pas devant eux, et s'il faut sévir pour une idée abstraite qui ne les intéresse pas personnellement, à moins qiie la femme ne soit très cynique,

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qu'elle n'ait à son actif des faits révoltants et qu'elle n'ait gagné dans son industrie illicite beaucoup d'argent, ils ne rapporteront jamais de verdict de condamnation.

Le proxénétisme, qui constitue dans sa qualification légale le délit d'excitation habituelle de mineurs à la débauche, n'est pas justiciable de la Cour d'assises, mais il y apparaît accidentellement comme délit connexe à certains crimes, tels que les crimes d'enlèvement de mineurs ou attentat à la pudeur : la chose se présente lorsque la victime du crime est une mineure, si l'individu qui l'a livrée à l'accusé fait le triste métier de trafiquer des mineurs, soit pour son compte personnel et en vue d'en tirer bénéfice, soit pour le compte des maisons de débauche avec lesquelles il traite moyennant courtage en qualité ài^ placeur. Le jury est très curieux de ces sortes d'affaires qui lui ouvrent des

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horizons nouveaux sur les bas-fonds de la galanterie parisienne, et l'accessoire de l'accusation devient bientôt l'objet du principal intérêt.

La proxénète diffère complètement d'une praticienne de l'avorteraent : elle n'a rien de viril, aucune tendance à la barbe; elle parait femme pour l'avoir été, un maquillage pénible à voir la pare sans la réparer; au point de vue moral, elle est au dessous du dernier échelon : « un peu moins qu'une prostituée », comme le cardinal de Retz le disait de Marion Delorme.

Je laisse de côté la connexité du proxénétisme vulgaire, celui qui s'exerce dans une maison d'aspect honnête sous les dehors d'une réception privée ; il y a invariablement dans ces sortes d'affaires la chambre verte ou la chambre bleue qui exerce un grand rôle sur des imaginations jeunes, sujettes, comme celles des enfants,

à retenir surtout les détails ; une description très exacte des lieux, faite par les victimes avant tout constat, sert de contrôle à leur sincérité sur des points plus graves; la proxénète nie ; à l'entendre, sa bonne foi est complète sur les questions d'âge, jamais elle n'aurait pu supposer qu'il y eût mineure en cause, et elle plaide son pro domo avec l'indignation de la vertu outragée.

La connexité est plus intéressante à étudier quand le délit est imputé à une placeuse, parce qu'une poursuite peut être plus efficace; les cas isolés de débauche sont difficiles à saisir, et, en général, on ne les connaît qu'à la suite de querelles d'argent; mais les bureaux de placement ont quelque chose de représentatif; c'est une institution qui fonctionne, et, de quelque mystère qu'elle s'enveloppe, on peut, au moyen de descentes de justice, surprendre la maison et arrêter ses ravages.

Voici ce que nous Usons à ce sujet dans un rapport très remarquable qui était fait devant le 'conseil général de la Seine par l'un de ses membres les plus actifs sur les questions sociales, M. Berry. Après avoir raconté l'histoire d'une petite ouvrière de Melun, Emma B...,que sa tante, marchande aux Halles, avait adressée à un bureau de placement du quartier pour la placer comme domestique, et que le bureau de placement avait envoyée dans une mauvaise maison, M. Berry continue ainsi : « Le bureau de placement l'avait tout simplement louée dans une maison de débauche.

Je ne sais pas si le bureau de placement avait été complice de cette infamie, mais il faut avouer que tout le laisse supposer, car ce n'est pas là un faitisolé, et il y a des bureaux tenus en général pardes femmes dont la clientèle se compose presque exclusivement de maisons clandestines et qui les peu-

plent de petites abandonnées de province, espérant trouver une place à Paris et se jetant dans les bras des premiei"s venus (r). » La placeuse ne va pas seule; elle a une compagne plus jeune qui est habituellement une ancienne victime amadouée et associée ; le soir venu, elles se rendent dans les jardins publics, sur les places, à l'entour des gares, pour jeter le filet sur une épave flottante de la misère; les bancs de la place du Châtelet, du boulevard Magenta,

(i) ToMEL et RoLLET, Les enfants en frison. Pion , Nourrit etC, rue Garancière, lO. 1892.

On ne saurait assez recommander la lecture de cet ouvrage, auquel l'Académie française a accordé un prix Montyon : l'un des auteurs, M. Cay ToMEL, appartient à la rédaction du yaurnal des Débats, et l'autre, M. Henri Rou-et, est avocat à la Cour d'appel, a On j sent partout, dit le Journal da Saini-Pilersboiirg Aa^.létTieT 1890, sous les lignes, entre les lignes, un; philanthropie militante ; on a aSaire A des hommes frissonnants de ce qu'ils ont vu, et nous assistons à des leçons de clinique faites avec la réserve mélancolique et le tact des praticiens qui savent les angoisses de leur tâche. 11 Le titre secondaire du livre est ; Études anecdotigues sur l'enfance criminelle. J'y ai trouvé beaucoup de renseignements et des oonsidérations parfaitement présentées, dont je me suis servi.

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le square des Arts et Métiers, la place de la République et les terrains qui s'étendent en face de l'Hôtel- Dieu, sont le théâtre le plus fréquent de ce genre d'exploitation ; l'épave sera une ouvrière sans place, la fille d'artisans qui par un coup de tête aura quitté ses parents, une provinciale comme Emma B... qui débarque pour trouver une situation à Paris. « La femme X.., et moi, disait une prévenue de ce genre de délit, nous nous rendons sur les places et dans les jardins publics où les personnes sans travail ont l'habitude d'aller, et quand nous trouvons une jeune fille, nous lui offrons de la placer... »

La place est une place d'ouvrière à raison de 2 fr. 25 par jour pour travailler à la couture, avec chambre à part et repas en commun, dans un bureau ; la maltresse, qui a les dehors plus respectables que l'associée, entame la conversation, l'autre s'y

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mêle pour confirmer les renseignements.

Si la fille hésite, elle est presque toujours sauvée, car il est bien rare que parmi les spectateurs qui ont suivi ce manège, il ne se trouve pas un Parisien expérimenté, qui ne vienne l'avertir, dès qu'elle sera seule, du piège tendu; heureuse toutefois quand le charitable avertisseur ne fait pas lui-même l'offre d'une hospitalité différemment, mais également dangereuse! Mais si, lassée des nuits passées au grand air, ayant épuisé toutes les hospitalités charitables et ne voulant pas se constituer au poste en état de vagabondage, une ingénue, que personne n'a renseignée, suit les belles parleuses, elle est conduite dans une maison convenable où le premier étage est occupé par des ateliers de couture et un étage supérieur par des ouvrières en chambre : la nouvelle arrivante y voit confectionner des toilettes un peu tapageuses destinées à celles

qui vont partir : rien de suspect au dehors, les concierges, consultés, donnent des renseignements favorables sur la moralité de la maison : le vice ne s'y présente que rarement, à l'état de vieil habitué ou de passant discret; mais l'air ambiant, la liberté des allures, les propos entendus dissolvent peu à peu tous les germes de moralité; l'atelier de couture n'est en réalité qu'un bureau de recrutement pour les maisons de débauche de France et d'étranger qui y ont leur compte de doit et avoir. « X..., disait une prévenue, m'expédia à Bruxelles, et Z..., au bout de trois mois, me vendit 500 francs à une maison d'Amsterdam. » De temps en temps, le marchand d'esclaves passe; il inspecte minutieusement sa marchandise et l'enlève, moyennant une prime variable dont la placeuse s'attribue la plus grande part, sous prétexte de rentrer dans ses avances de nourriture et de logement.

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Après avoir tournoyé au-âessus du gouffre, la proie de l'impitoyable placeur y tombera pour jamais : les placeurs poursuivis pour excitation de mineurs à la débauche racontent bien que leur victime, prise d'un remords tardif, s'est jetée hors du^acre qui l'emmenait ou s'est dérobée dans la gare, sans qu'ils aient songé à la poursuivre ; mais ces évasions sont rares : en général, le délit se consomme silencieusement et sans esprit de retour^ car cet Achéron, aussi avare que celui de la Fable, ne rend pas sa proie : la femme qui n'est pas tenue par la dette du corps est tenue par la dette d'argent, qui a pour garantie l'autre : elle ne recouvre sa liberté qu'en remboursant les avances que sa folle prodigalité et les habiletés de ses maîtres ont grossies démesurément, et ce remboursement la mettra nue et sans ressource sur le pavé où on l'a prise : parce qu'elle est entrée, elle restera, et ce qui l'a

fait venir l'empêchera de partir. Contre la race ignominieuse des placeurs la police lutte avec constance, mais elle a contre elle une armée de mercenaires qui travaillent pour le courtage, hôteliers, logeurs, garçons de café, garçons de magasin, filles de brasserie, rôdeurs habitués aux portes de prison (i) ou à la sortie des ateliers de peintres (2), pourvoyeurs de tout âge et à tout prix, sans parler des obstacles résultant

(1) M. Bogelot, qui s'occupe des libérées de Saint-Laeiire, dit au sujet de cette prison : ic Chaque matin, à la sortie de Saint- Lazare, les recruteurs sont là (en dépit de la police qui les pourchasse), guettant la malheureuse qui sort effrayée de sa liberté. « {Booelot, Dit patronage des libérées, p, 15.)

(a) « Le recrutement ne se fait pas seulement parmi les musiciennes et les fleuristes de la rue, mais parmi les apprenties et les jeunes ouvrières. C'est au moment du déjeuner que se fait cette chasse et que les entremetteuses s'occupent d'embaucher les u petites », comme elles disent. Les ateliers de peintres fournissent leur contingent k cette armée d'enfants

où les peintres ont besoin de jeunes modèles, et ils guettent l'entrée et la sortie de ces modèles, qui, vu leurs habitudes, se décident facilement, » (Rapport de M. Berry au Conseil général de ia Seine, cité par MM. Romel et Rollet, Lis enfants en prison, p. i6a et 163.)

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des victimes elles-mêmes ( i) : c'est ce qu'on appelle dans le langage judiciaire la traite des blanches {2).

(:) V. le chap. Xlll, Les victimes.

(2) Dans la législation actuelle, les placeurs sont justiciables de l'article 334 du Code pénal, qui punit l'excitation habituelle de mineurs à la débauche j mais les courtiers des placeurs, chez lesquels oc ne peut pas relever des faits -mullipUs constitutifs de l'habitude, échappent à toute |>éoalité. Nous proposerons dans le chapitre xvll de cet ouvrage d'assimiler sur ce point notre droit pénal aux législatures étrangères, en supprimant le mot u habituelle 11 dans l'article 334

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