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CHAPITRE XI

Plus douloureuse qu'aucune autre est l'audience de la Cour d'assises où l'on juge des crimes de mœurs commis au foyer de la famille : les jurés qui ont eu le malheur de tomber dans ces lamentables affaires n'en perdent pas la mémoire; ce sont les mauvais jours de leur carrière judiciaire, et ils en conservent pendant toute leur vie une impression pleine d'horreur : l'accnsé est le père, la victime la fille, les témoins les frères et soeurs, ainsi que la mère : la fleur virginale de l'enfance s'est flétrie sous la main qui devait la protéger.

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De pareilles monstruosités, qui offensent la nature autant que la morale et la loi, ne devraient pas exister; elles se rencontrent cependant, et le législateur a été obligé de les prévoir. Le Code pénal de 1810 a déterminé certaines circonstances aggravantes qui rendent les attentats aux mœurs passibles de peines plus sévères : ces circonstances aggravantes résultent d'une façon générale de l'autorité exercée par l'accusé sur sa victime, et spécialement de la qualité de ministre du culte, fonctionnaire public, instituteur ou patron; mais le premier cas d'aggravation prévu par l'article 333 du Code pénal est celui-ci : « Si les coupables sont les ascendants de la personne sur laquelle a été commis l'attentat. » En fait, cette circonstance aggravante est la plus fréquente : les attentats des pères sur les enfants s'étaient tellement multipliés sous le second Empire, qu'en 1863

le législateur intervint et fit une réforme de l'article 331 du Code pénal, qui permit de punir le crime jusqu'à la majorité de l'enfant. Nous examinerons plus tard cette disposition bienfaisante, qui suffit, je crois, au point de vue législatif, si des moyens indirects de moralisation familiale, que nous indiquerons, viennent la compléter :

ce qui est constant d'après l'expérience de la Cour d'assises, c'est que la statistique criminelle de 1888 relevant cinquante-cinq attentats à la pudeur accompagnés de circonstances aggravantes, dix-huit commis sur des. adultes et trente-sept sur des enfants de moins de quinze ans, il y a tout lieu de croire que les neuf dixièmes des attentats « aggravés » avaient été commis par des pères sur leurs filles.

Quelle est la cause de ces excès, et comment les choses se passent-elles? Hélas!

l'histoire est toujours la même : la mère

LES ASCENDANTS.. lî?

sort de grand matin pour aller aux halles ou dans les lavoirs; resté seul avec ses filles, le père les respecte tant que dure l'enfance; mais à demi nues pendant l'été, couchant dans te même lit pour se défendre du froid pendant l'hiver, aucune pudeur n'élève une barrière entre elles et lui; à mesure qu'elles grandissent, l'impudicité remplace l'impudeur, et devenues femmes, la mère apprend un jour, par la méchanceté d'une voisine ou par l'attitude insolente de sa fille vis-à-vis de son mari, la turpitude de son ménage. En 1887, un arrêt de renvoi devant la Cour d'assises de la Seine relevait à la charge de l'accusé des attentats sur ses quatre filles, depuis l'aînée Julie âgée de quinze ans, jusqu'à la dernière qui venait d'entrer dans sa septième année; la mère, qui était porteuse de pain, quittait son logement dès l'aube; la fille aînée, Julie, après avoir été victime de son père,

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faisait partie de la catégorie décrite par MM. Tomel et Rollet dans leur chapitre des Petites prostituées (i).

Le père était responsable de cette inconduite, et il en est de même dans la plupart des cas : dès le début de la plainte, l'inculpé qui s'indigne dit à la justice :

« N'écoutez pas ma fille, elle s'est prostituée », et la fille de répondre : « C'est toi qui m'as perdue », et malheureusement ils sont dans le vrai l'un et l'autre ; le mot de l'Écriture : Corruptio optimi pesstma {2), n'est pas vrai seulement du corrompu, il l'est aussi du corrupteur : les

(i) « Qae de fois, en interrogeant à la Conciergerie une enfant arrêtée pour mœurs, n'avons-nous pas entendu le tfcit d'un épouvantable drame de famille : te viol de l'enfant par soo pËre, et, ce qui paraîtra incroyable au lecteur, par ua père qui jouit d'une excellente réputation I Cet homme travaille; un soir, il est rentré ivre; sa femme était sortie, il a abusé de sa fille : voilà les faits dans leur simple brutalité... voilà pourquoi aujourd'hui Annette X.,, est sur le trottoir, a (Tomel et Rollet, Les enfants en prison, 6' partie, £« petiies prosliluées, p. 154 et 155.)

(2) La corruption du meilleur est la pire.

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femmes qui ont été perdues dans leur enfance dans des conditions ordinaires se relèvent souvent; celles qui l'ont été par leur père, celles qui ont connu, comme il arrive quelquefois, de mauvais prêtres, ne se relèvent jamais ; comme certains condamnés d'autrefois étaient marqués au fer rouge, il semble que la qualité de l'offenseur a imprimé sur l'offensé une marque indélébile de l'outrage.

En même temps, le père dénaturé, dont la figure était jusqu'alors honnête, contracte dans ses traits quelque chose de haineux et de fauve : en présence de sa femme qui le dénonce, de sa fille qui l'accuse, de ses enfants qui l'abandonnent, de ses voisins qui le méprisent, il impute des amants à sa femme et les nomme, incrimine les mœurs de ses enfants et menace ses voisins, quand il sera libre, des plus affreuses vengeances. La femme cependant

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Mû SOUVENIRS D'UN PRÉSIDENT D'ASSISES,

a longtemps hésité : si elle s'est décidée à parler, ou si d'autres ont parlé pour elle, elle dira la vérité : malgré ses justes griefs envers sa fille, elle ne l'a pas abandonnée; avec elle elle ira à l'audience; et si le jury prononce une condamnation, cachées l'une dans l'autre au dernier banc des témoins, on entendra sourdre du côté de ces deux femmes des gémissements étouffés.

Il y a parfois des rétractations qui se produisent : on s'accuse d'avoir menti devant le commissaire en portant plainte contre le père, parce qu'on voulait se débarrasser d'un ivrogne ou d'un violent...

Que s'est-il passé? La misère s'est abattue sur le foyer depuis que les gros salaires de l'homme ont fait défaut, ou la pitié est entrée dans les cœurs, quand l'absent a écrit de sa cellule de Mazas. Que fera l'autorité judiciaire saisie de cette confession? En général, des amis ont reçu la confidence des

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plaintes, et^ ceux-là ne se rétractent pas; l'affaire suivra son cours, mais, quelle que soit la solution, la tristesse envahit le cœur en présence de ces familles si profondément ravagées.

Et cependant, par un douloureux contraste des choses humaines, nulle part plus que dans ces affaires affligeantes, vous ne voyez d'exemples de dévouement, d'abnégation, de charité et de courage. La mère était morte ou malade, et le jour où les inspecteurs de police ont emmené le père coupable au commissariat d'où il n'est pas revenu, les enfants n'avaient pas de pain ; les voisins les ont recueillis. « Où il y a du pain pour trois, il y en a pour cinq », dit-on dans le peuple de Paris, qui est admirable sous ce rapport. Et jusqu'au jour de l'audience, les enfants ont été nourris et logés dans le voisinage. Ce fils malingre de dixhuit ans, qui paraît en avoir treize et qui.

s'il vient à déposer, parlera d'une voix narquoise en remuant dans ses mains sa casquette à plusieurs ponts, eh bien, c'est lui qui fait double travail pour élever sa famille; cette fille déjà placée, qui elle aussi aurait été victime de son père, si elle n'était entrée, brusquement et à l'insu de ce dernier, chez un petit marchand où elle peine comme bonne à tout faire, elle quitte sa place pour devenir, après l'arrestation du père, la mère de famille : au Heu des explosions haineuses dont nous parlions dans le chapitre précédent, qui se produisent au sein d'une maison ouvrière lorsqu'un des locataires y est poursuivi pour attentats aux mœurs sur l'enfant du voisin, les attentats des parents sur leurs enfants ne provoquent qu'indignation et pitié : ils ont révolté tellement la nature que ces pauvres sont secourus par des pauvres, et que dans toutes les familles les foyers s'ouvrent pour remplacer

celui qu'un crime domestique a souillé.

On s'est demandé quelquefois si des actes pareils pourraient être commis par une mère ; j'ai eu le bonheur de n'en rencontrer aucun dans le cours de ma carrière ; mais en 1873 une femme de quarante et un ans, mère de seize enfants, dont dix vivaient encore, fut condamnée par la Cour d'assises de la Seine à dix ans de réclusion pour crime de mœurs sur un fils adultérin de dix-huit ans qu'elle avait légitimé par mariage. Cette monstruosité passionnelle, qui, d'après les circonstances de la cause, tenait à une sorte de fureur utérine, bien que l'horreur du fait ait empêché les jurés de déclarer l'irresponsabilité, était sans précédent dans les arrêts de la Cour d'assises, où les crimes de mœurs commis par les femmes sur les enfants se rencontrent eux-mêmes très rarement (i). Dans l'auti-

(i) Au mois de septembre 1892, ta femme X... était pour-

quité romaine, au témoignage de Tacite, Agrippine chercha à inspirer à Néron une passion dénaturée pour retenir le pouvoir que l'Empereur voulait reprendre, et son infamie fut déjouée par l'affranchie Acte mise en éveil par Sénèque, Acte, dit l'historien en finissant par ce trait qui est bien de Tacite, Acte étant alarmée pour elle-même autant que pour l'honneur de Néron, « simul suo pericuÎQ et infamia Nerùnis anxia (i) », A l'époque la plus troublée de notre histoire, Fou quier-Tin ville ne craignit pas, dans l'acte d'accusation de la reine Marie- Antoinette, de renouveler contre elle l'inculpation du « crime d' Agrippine >. La Reine ne répondit rien sur ce chef d'accusation quand Hébert vint en déposer ; mais le président, sur l'injonction d'un juré, lui

suivieUfevant la Cour d'assises de la Seine pour crimes de mteuis sur UD enfaot de huit ans; elle fut ax:quitt£e par le jury.

. (0 Tacitb, AtmaUs, liv. XIV, ch. il.

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ayant adressé une question précise, elle se tourna vers les femmes de l'auditoire et prononça ces belles 'paroles, qui resteront dans l'histoire comme la protestation des entrailles maternelles contre le crime dont nous parlons ( i ) :

« Si je n'ai pas répondu, c'est que la « nature se refuse à répondre à une pareille « inculpation faite à une mère : j'en appelle « à toutes celles qui peuvent se trouver « ici{2). »

(i) Procès imprimé de Marie-Antoinette : Extrait du bulletin du tribunal révolutionnaire : Cahpardon, Marie-Antetnette à la Conciergerie, p. 287. D'après un juré du tribunal révolutionnaire, Vilate, qui 3 écrit un livre sur les Causes du g thermidor, Robespierre aurait reproché à Hébert d'avoir procuré à Marie- An toi nette dans son dernier moment un triomphe d'intérêt public.

(2) Le Dictionnaire de Larousse dit en parlant de cette phase du procès , v° Marit-Antoinelte : «La Reine s' éleva â l'élo* quence, quand il a'agit de repousser l'horrible accusatioa d'avoir elle-même corrompu son Bis dans la tour du Temple. »

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