CHAPITRE XV
Sur toutes ces graves questions de moralisation humaine, nul n'était plus compétent qu'un vieux prêtre que j'ai connu autrefois, aumônier d'un couvent de filles repenties. Sa maison dont je n'ai pas retrouvé les vestiges, tant les choses s'effacent vite à Paris, s'élevait entre le quartier Saint-Jacques et la rue des Fossés- Saint-Victor; il dirigeait ailleurs un patronage très étendu de jeunes ouvriers, les personnes du monde venaient dans les cas graves solliciter ses conseils, lui-même n'avait pas été exempt dans sa jeunesse
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de passions vives dont la discipline sévère du sanctuaire avait eu raison. De ses expériences douloureuses, de ses communications incessantes avec le cœur d'autrui, d'une série de réflexions jointes à un système d'amendement sur lui-même méthodiquement opéré, d'un fonds un peu terne de scepticisme sur lequel ses croyances religieuses se détachaient en pleine lumière, de ces choses diverses était résulté un tempérament sacerdotal plein de clairvoyance, d'une lucidité incomparable, inaccessible aux illusions, insensible aux fausses impossibilités, généreux à froid, et surtout d'une mansuétude infinie.: œil de juge et cœur de mère.
Après avoir prêché d'abord avec de grandes images et dans un style fleuri, il avait jeté au feu ses manuscrits en se qualifiant de rhéteur, et il ne faisait plus que des instructions familières sur la direction
morale à donner par les jeunes à leur vie, versant là le surplus de ses méditations solitaires et visant surtout un genre de parole qui, comme il le disait lui-même, tombât bien d'aplomb sur sa pensée ; mais il excellait surtout à parler de ses ouailles les plus chères, les filles repenties, brebis un peu vagabondes, qu'une volonté qui n'était pas la leur avait conduites dans son bercail, laissant plus ou moins de flocons de laine aux ronces du chemin.
Il disait donc : « A mes débuts comme aumônier du refuge, je recevais volontiers la visite des nouvelles arrivantes qui venaient me raconter leurs malheurs, j'en écoutais la longue histoire et je leur donnais quelques conseils; mais je m'aperçus bientôt qu'elles ne cherchaient, en réalité, qu'à parler encore de leurs amours et de leurs plaisirs, et je coupai court à ces entretiens. Je me bornai depuis lors à leur
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dire : Combien de temps avez-vous vécu dans le désordre? Tant de temps, tant de fautes : cette arithmétique était presque infaillible, toutes étaient tombées de même : de chute en chute, chacune était arrivée au même état; au bout de quelque temps, j'avais sous l'œil toutes ces âmes, elles paraissaient devant moi comme un damier.
— Mais,monsieurraumônier,quet remède leur donniez-vous pour ne pas retomber dans le mal, quand elles étaient sorties de la maison ?
— Des remèdes, répondait le prêtre, en prenant un ton plus grave, des remèdes sûrs, en dehors de l'action de la grâce qui est le secret des consciences et dont l'influence mystérieuse s'exerce entre l'homme et Dieu, je n'en connais pas ; les bonnes paroles, les exemples, le frein de la surveillance, à un certain âge, et contre les effluves de la jeunesse et de la vie, qu'est-ce
que c'est que cela? Autant vaut construire un barrage avec des fétus de paille . pour arrêter le cours d'un torrent : plus tard, je ne dis pas, quand l'âge est venu, et encore, les années ne font souvent que changer les vices, la maladie seule fait rentrer en soi-même, c'est une leçon qui est toujours écoutée; lors même qu'elle n'est pas le résultat de l'inconduite, elle en interrompt le cours et sert souvent de transition à une vie mieux réglée.
« Ce qui est vrai, c'est qu'il n'y a en pareille matière rien d'absolu, de général, de permanent ; tout est contingent, relatif, transitoire ; dans la nature humaine, c'est l'espèce qui tombe et c'est l'individu qui se relève; tel remède irrite l'un et guérit l'autre ; la maternité, qui est le salut de la plupart des femmes, en affranchit quelquesunes de tout ménagement; un abandon qui ulcère le cœur créera une solitude bien
faisante ou généralisera des relations coupables ; il y a des persévérances résistantes à côté de gangrènes perpétuelles, pour ne pas dire spontanées (i).
« Le grand point est d'éviter les agglomérations de personnes, de catégoriser, d'isoler, de celîuîer en quelque sorte la vie, de ne pas laisser croire qu'une seconde tentative d'émancipation serait suivie, cette fois, du bonheur. Coupez les ailes des espérances trompeuses, laissez les désirs inassouvis sommeiller doucement leur sommeil, et que le mur de garde garde aussi les imaginations.
« Une dame qui connaissait ma situation dans cette maison m'écrivait un jour ; « J'avais cru que le seul bonheur de
(l)M, Maiime Du Camp eiprimait la mÉme pensée dans son article de la Re-oite des Deux Mandes du 15 mars 1887 sur l'teuvce des libérées de Saint-Lazare : « Dans les maladies morales, on en rencontre d'incurables, et les rechutes '^nt fréquentes; souvent la convalescence est longnie, i le retout au mal ». (P, 321.)
l'homme sur la terre était de suivre les passions de son cœur; je l'ai fait, et l'événement m'a détrompée... Nulle n'a pleuré autant que moi ni plus soufiFert, les épines m'entraient bien avant en courant après ces roses, elles m'ont meurtrie et sauvée.
Si mes malheurs peuvent servir d'exemple, publiez ma confession. » Mais je m'en serais bien gardé, ajoutait l'aumônier, car ces épines-là eussent paru des roses pour les passions plus aguerries de mon auditoire.
* Mon collègue des jeunes détenus m'invite souvent à venir dans sa maison ; j'y vais au sortir de mon patronage. Ses enfants ressemblent aux miens, ils m'écou* tent de môme; mais les miens, dès qu'ils sont libres, rentrent chez leurs parents; les autres, à peine libérés, reviennent à leurs habitudes : celui-ci retourne coucher sous les ponts et dans les fours à
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plâtre, celui-là reprend sa place de file à Tindienne pour voler à la tire aux foires de Neuilly et du Trône ou dans les bureaux des omnibus, un troisième recherche un homme mûr pour opérerle chantage au préjudice des vieux débauchés. Du côté où cet arbre redressé penchait, l'arbre retombera. L'abîme rappelle ceux que l'abîme a appelés. »
Et Taumônier, arpentant sa petite cellule, terminait sa consultation sur la thérapeutique des passions en disant ; '« Je suis comme les vieux médecins qui ne croient plus qu'à l'hygiène; la mienne est une hygiène religieuse, non pas parce que je suis prêtre, mais parce que l'expérience de toute ma vie a formé sur ce point ma conviction : je crois que la pensée d'une autre vie moins rude, jointe aux consolations, et je dirai plus, aux occupations que les pratiques religieuses- apportent
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dans l'existence d'un prisonnier, est l'adjuvant le plus efl&cace pour inspirer un retour au bien. Interrogez tous les protestants et les Israélites qui s'occupent des questions pénitentiaires, ils auront sur ce sujet la même pensée que moi. Au point de vue humain, je crois qu'il faut traiter ces natures vicieuses ou tout au moins momentanément viciées, comme les médecins qui s'occupent des maladies mentales traitent les natures nerveuses, épuisées par les contre-coups de la vie : je vois ces hommes de patience autant que de science exercer comme une sorte de haute police, physique et psychique, sur leurs sujets, et arriver par la réfection graduelle des forces du corps à procurer dans les situations les plus complexes le plus d'amendement possible, n'imposant rien, n'exposant rien ; c'est ainsi que nous devons opérer, en restaurant petit à petit et par transi-
tions douces les forces défensives de l'âme.
Et puis, voyez-vous, qu'il s'agisse d'hommes ou de femmes, toutes les fois qu'il y a lieu de relever des tombés, les paroles font beaucoup, l'argent fait plus encore; mais la principale chose, c'est le dévouement. »