CHAPITRE XVI
Tous les hommes qui ont fréquenté la Cour d'assises connaissent le damier du vieux prêtre, le damier des filles repenties et des hommes qui ne se repentent guère ; la case des crimes est bien pleine : celle des remèdes est moins remplie.
Que de fois, à la fin d'une journée, — on appelle journées à la Cour d'assises les audiences consacrées longuement, trop longuement d'habitude, à une afiFairc qui a fait sensation, — lorsque l'ordonnance d'acquittement avait été prononcée et que
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nous rentrions, mes collègues et moi, dans la chambre du conseil, avec la tristesse d'un devoir qui nous paraissait mal rempli, que de fois n'avons-nous pas dit, en parlant de l'accusé : « Il reviendra ! » Et bien souvent, devant une juridiction ou devant une autre, il revenait.
A ce moment, les sentiments de la foule, qui jusqu'alors avaient été contenus par la présence de la Cour, faisaient irruption dans une grosse clameur confuse, composée de protestations et d'exclamations, de cris et de rires, de murmures et d'applaudissements : manifestation indécise qu'un bon président doit éviter d'entendre, en prenant soin de lever inopinément l'audience, dès qu'il a prononcé son dernier mot. Peu à peu le bruit tombait comme un torrent qui s'apaise, les flots de la foule allaient se répandre sur l'escalier de la place Dauphine, autour des deux lions en pierre
qui gardent de ce côté les marches du Palais; des groupes nombreux se perdaient SOUS les galeries des Prisonniers qui sont si belles à voir le soir éclairées par les lumières ; quelques-uns traversaient la grande salle des Pas perdus, saluant au passage le banc du sénateur ( i) et, debout sur leurs marbres, Malesherbes et Berryer (2) : puis le silence, un greflâer attardé qui hâtait le pas, le commandant des
(i) Le baHc du sénateur, dans la salle des Pas perdus, 'est celui que M* Allou, sénateur inamovible, affectionaait de préférence dans les dernières années de sa vie pour s'y asseoir «t causer.
(2) Dans le Berryer de Chapu, qui décore la salle des Pas perdus, les deux magnifiques statues de la Fidélité et de l'Eloquence qui sont & la base du moDument nuisent à l'orateur, et le buste de l'orateur écrase les statues. L'avis des architectes et des avocats compétents sur la matière est que le portique sous lequel on a placé Berryer est trop étroit, que l'orateur étouffe dans ce cadre, et que les figures se détacheraient et s'enlèveraient beaucoup mieus , si elles Se présentaient aui regards comme un groupe à l'air libre, ou si on les débarrassait tout au moins de la première travée, pleine de raideur, de l'encadrement. Une réduction récemment faite par M. Froment-Meurice de la statue de Berryer seul confirme cette opinion : la statue a gagné à cet isole-
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gardes rentrant, toutes inspections faites, dans son logis (i), les vestiaires des avocats, éteignant leurs lumières, et, sauf les pas cadencés des gardes républicains qui faisaient leur faction, la justice se taisant dans sa demeure endormie.
A la même heure, l'accusé que le jury venait d'acquitter suivait en courant le limaçon de pierre qui descend dans les sous-sols du Palais : les gardes avec lesquels il causait familièrement, ouvraient rapidement à son impatience les deux fortes grilles scellées sur deux paliers espacés dans un parcours de quatre-vingtdix marches : il passait le cœur léger sous la façade ouest du Palais, à travers ces steppes mornes et sans lumière où se traînent lourdement et languissamment à d'au-
(i) Le corn mandant des gardes du Palais, pendant que je présidais la Cour d'assises de la Seine, était le comniaiidant Lunel, qui avait toujours la fermeté et la mesure nécessaires pour chaque auditoire, aussi variable que chaque affaire.
très jours les pas des condamnés ; à la grille intérieure de la Conciergerie, les gardes du Palais le remettaient aux gardiens de la prison, et après un dernier regard à sa cellule, ses adieux faits et l'écrou levé, il se trouvait sur le quai de l'Horloge dans les bras de ses amis triomphants. « Oh! ces vieux murs, ces préaux, ces tours en poivrière ! je ne les oublierai jamais ! Quelle épreuve, mais aussi quelle leçon ! » Serments sincères, mais illusoires, promesses stériles, que les infortunes d'une passion malheureuse font naître : demain peut-être une passion nouvelle les fera oublier.
Cyprien X... avait obtenu du juge d'instruction sa liberté provisoire, à la condition que, s'il était renvoyé devant la Cour d'assises comme il devait l'être, il viendrait se présenter à la Conciergerie, au jour indiqué pour subir son interrogatoire. Sa tête s'était exaltée à Mazas, et il avait écrit au
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juge cette lettre touchante : ■« Je suis mal portant en prison et je- crains d'y mourir, je vous serais reconnaissant de me mettre en liberté provisoire ; je rentrerai chez moi avec ma femme, je serai toujours à votre disposition. » A quarante ans, marié et père de famille, très versé dans les sciences et d'une intelligence qui n'était pas ordinaire, X... s'était épris, dans une ville d'eaux bâtarde des environs de Paris, d'une femme galante pour laquelle il avait fait en fleurs qu'elle aimait de préférence, des prodigaUtés insensées; trompé par cette femme, il avait tiré sur elle et un étudiant en droit dont elle était devenue la maîtresse, plusieurs coups de revolver assez graves, qui les avaient blessés sans les tuer; le jour de la convocation, X... ne vint pas, et l'on apprit qu'ayant donné rendez-vous à celle qui avait été sa victime, dans la voiture qui le conduisait à la
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Conciergerie, il avait fait tourner bride et s'était embarqué avec elle pour l'Angleterre; abandonné de nouveau quand l'argent manqua, X... revint en France, et sa femme le conduisit à la Conciergerie, ne le quittant pas cette fois avant d'avoir vu se fermer sur lui les portes de la prison.
M' Démange, qui le défendait, le fit acquitter, sans dissimuler dans sa plaidoirie que la fugue en Angleterre avait plus gêné la défense que toute l'accusation.
S'il en est ainsi de l'homme qui a subi l'épreuve de la Cour d'assises, de celui-là même qui, prêt à y comparaître, compromet par son imprudence toutes les chances d'acquittement, quel sera l'état d'âme de ceux qui sortiront condamnés, qui le lendemain du rejet de leur pourvoi en cassation rouleront dans ces prisons ambulantes qui partent tous les soirs des gares de chenains de fer pour les maisons centrales ou
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l'Ile de Ré? La société qui les a condamnés les abandonnera- t-elle sans assistance, et la justice ne doit-elle pas sur la tête du coupable donner la main à la charité?
Cette pensée avait inspiré une institution excellente, qui était d'organiser entre les jurés au dernier jour de leur session une quête pour les Œuvres de la Cour d'assises.
Les jurés arrivent pleins de prévention contre la magistrature ; pour un grand nombre, la Cour d'assises est une chasse à l'homme où la justice tend des pièges, et la défense des échappatoires à des faiblesses dignes de pitié ; mais bientôt leurs idées se modifient : ils se passionnent pour leurs fonctions et parfois deviennent plus sévères que les magistrats. Au dernier jour de la session, leur âme s'ouvre à toutes les idées généreuses, et c'est d'une main très libérale qu'ils versent leur ofirande pour les œuvres de la Cour d'as-
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sises. Ces œuvres sont celles qui se rattachent à des condamnations ou tout au moins à des poursuites judiciaires, ayant pour objectif principal les condamnés après leur libération; le juge d'un jour panse la plaie qu'il a faite, et, prêt à rési* gner son pouvoir éphémère, ne pouvant pas pardonner, son dernier acte est pour secourir.
Voici la liste des œuvres de la Cour d'assises, telle que je la trouve dans les papiers de ma dernière audience :