‹ Souvenirs d'un président d'AssisesChapitre 26 sur 28 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

remèdes préve>rnfs. — i. les crimes d'amour.

Contre les crimes d'amour, le jury seul peut réagir : le remède dépend de lui ; une série d'acquittements, escomptés d'avance, a accrédité dans l'opinion publique cette fausse idée que parmi les crimes 'inspirés par une passion, il fallait mettre à part ceux qui étaient dictés par la passion de l'amour, et que les crimes de cette nature étaient protégés sous le nom de crimes passionnels par une auréole intangible de gloire et d'impunité. Ce préjugé doit être détruit par le jury qili l'a fait n^tre : des condam-

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nations modérées, mais constantes, efiàceront, en matière de crimes d'amour, la légende de l'infaillible acquittement.

Contre l'amour considéré comme passion, il n'y a rien à faire : le seul remède est la fuite, et c'est celui dont la passion veut le moins : elle n'admet que les faux départs.

Dans les Aventures de Télémaque qu'on ne lit plus guère (i), Fénelon a peint d'une manière saisissante le jeu de l'amour : les nymphes de Calypso qui veulent enchaîner Télémaque à sa passion naissante pour Eucharis, brûlent le vaisseau sur lequel il doit partir, et Mentor, qui veut arracher Télémaque à cette passion, le prend par

. (l) Sainte-Beuve blâmait le discrSdit oti éUit tombé Tilimagne : « Pour apprécier comme il convient le TéUmagut, disait-il, il n'est que de faire une chose : oubliez, si vous le pouvez, que vous l'avez trop lu dans votre enfance. J'ai eu l'an dernier ce bonheur j j'avais comme oublié le TéUmaqtie, et j'ai pu le retire avec la fraîcheur d'une nouveauté. » (Saintb-Bbuve, Causeries du lundi, t. II, FènelaK.)

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les épaules et le précipite dans la mer, où il se jette avec lui, l'entraînant au large à la nage : demeurez, l'amour devient le maître ; fuyez, l'amour est vaincu.

* On ne peut vaincre l'amour, dit alors le sage Mentor à son élève, qu'en fuyant; contre un tel ennemi, le courage consiste à craindre et à fuir, maïs à fuir sans délibérer et sans se donner à soi-même le temps de regarder jamais derrière soi...

l'amour est lui seul à craindre plus que tous les naufrages... »

Faute d'avoir eu à temps l'énergie du départ, une troupe éplorée d'amoureux criminels, hommes et femmes, jeunes et vieux, Russes, Valaques, Hongrois, Polonais, Italiens, non moins que Français, défilent tous les ans sur les bancs de la cour d'assises ; ils ont tué, assassiné, incendié, violé et vitriolé, mutilé, frappé cruellement de toutes les armes possibles ; mais

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comme ils ont agi par amour, ils se considèrent comme innocents : un obstacle s'opposait à leur passion, ils ont supprimé l'obstacle ; que peut-on leur reprocher?

A vrai dire, ils ont immolé à leurs désirs le bonheur des autres, et d'égoïstes ils sont devenus sanguinaires ; mais, à les entendre ce sont eux qui sont à plaindre; nul ne peut être juré dans leur cause, s'il n'a aimé comme eux, et qui plus est, à leur manière : leur crime n'est qu'une faute d'entraînement, la passion avait hypnotisé la conscience : « Étions-nous capables, disent -ils, de résister à cette passion? Non, mille fois non; non capables, donc non coupables. »

Entrainement, inconscience, irresponsabilité, soit, c'est une attitude à prendre devant le jury, et elle réussit souvent : mais est-elle vraie? Lorsqu'une tragédie se termine par un dénouement sanglant, il y a eu.

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dans les actes qui précédaient, luttes, irrésolutions, angoisses, conseOs donnés dans un sens et dans un autre , retours soudains de la conscience, événements divers qui font changer de parti d'heure en heure ; il n'en est pas autrement du criminel, et ce n'est pas au moment où la toile se baisse qu'il faut le juger. Ce qu'il a fait, il l'a voulu, parce que, sans en prévoir peut-être toutes les conséquences, il en a posé le principe; l'ivresse des sens est une ivresse fumeuse qui n'innocente pas plus celui qui s'y abandonne que l'ivreiffse du vin; à un certain moment, l'homme a été le maître de sa destinée, rien ne lui était plus facile que de s'arrêter, et s'il ne l'a pas fait, c'est qu'il s'est cru, par présomption, une force supérieure à celle des autres. Qu'est-ce qui établit contre l'accusé la facilité qu'il avait de ne pas entrer dans une voie fatale?

C'est lui-même. A quel moment le recon-

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nait-il ? Non pas quand il est renvoyé devant la cour d'assises, car il pose , dès qu'il sent le jury; mais au début de l'instruction, quand il sanglote devant le commissaire de police ou laisse parler la muette (i) dans la cellule de Mazas. J'ai vu dans ma vie bien des dossiers d'affaires passionnelles ;eh bien! il n'y en a pas un seul où l'accusé n'ait dit à un certain point de la procédure : « A tel moment, j'étais parfaitement libre, mon cœur n'était pas pris, rien ne m'était plus facile que de m* éloigner, tous me donnaient ce conseil ; j'ai cru que je serais toujours maître de m'arrêter, mon imprudence m'a perdu. »

C'est à ce moment qu'il faut prendre l'accusé pour le faire punir par le jury, non pas comme un assassin qu'il n'était

(i) La Cl muette n est synonyme de n cimseietue » dans le langage des prisons. Souvenirs d'un président ifassises chap. viii, Un accusé sans remords.

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pas, non pas comme un meurtrier ou un violent de l'espèce ordinaire, mais comme un faible, un indécis, un présomptueux qui doit compte à la société du sang qu'il a répandu par son manque de volonté, au moment où il pouvait tout vouloir, tout prévoir et tout éviter.

Après avoir trop longtemps capitulé devant les crimes passionnels, le jury de la Seine paraît être entré désormais dans un courant de répression modérée et salutaire ; un journal (i) le signalait avec raison, en montrant combien d'attentats contre les personnes, précédemment impunis, avaient été atteints dans des sessions récentes, et il en attribuait le mérite au ministère public représenté par un avocat général (2) qui, sans demanderplus qu'iln'était juste, réduisait les choses passionnelles à leur véritable

<i) Journal le Temps du a8 janvier 1893.

(3) M. l'avocat général Cnippi.

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valeur, et savait faire punir en deçà de l'acte criminel et avant lui le manque de volonté.

« Les juges, en ce qui regarde ce qu'on est convenu d'appeler des « crimes passionnels », se sont parfois montrés, disait l'écrivain, d'une excessive indulgence. Il semblait qu'un attentat commis sous l'empire d'une passion, ayant quelque rapport avec l'amour ou la jalousie, dût être innocenté par cela même. Pourquoi? On ne saurait véritablement le dire, puisqu'il est certain qu'on ne tue guère que dans un état de passion quelconque, et qu'on ne voit pas pourquoi les passions de l'amour auraient seules le privilège de rendre irresponsables ceux qui s'y abandonnent, ou innocents les crimes qu'ils peuvent commettre. Quelque irrationnelle que fût cette indulgence des jurys, elle n'en paraissait pas moins établie et passée presque

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dans nos mœurs. Nous nous en sommes trop souvent étonnés en protestant avec vigueur, pour ne pas signaler la réaction qui commence à se faire depuis quelque temps sur ce point comme sur quelques autres, réaction du bon sens public et du sentiment de justice inhérent à la nation qui arrive enfin à se manifester à son tour dans les verdicts du jury. Avec un peu de persévérance dans cette répression énergique, on verra ce genre de crimes diminuer dans la même proportion qu'on les avait vus croître sous le régime de l'indulgence systématique. »

Le jury ne calcule pas assez la portée que ses verdicts auront au dehors ; il ne sait pas que dans des aflFaires comme les affaires passionqjelles, qui excitent très vivement partout et surtout dans les classes populaires la curiosité publique, les condamnations comme les acquittements ont un grand

retentissement ; que beaucoup règlent leur conduite sur les conséquences judiciaires qu'elle peut avoir, et que la perspective de la prison refroidira bien des ardeurs que la gloriole de l'acquittement eût exaltées. Un homme qui était poursuivi pendant l'hiver dernier devant le tribunal de Reims pour violences très graves envers sa femme, disait : « Je regrette bien de ne l'avoir pas tuée, car si je l'avais tuée, au lieu de venir en police correctionnelle, j'aurais passé aux assises ; c'eût été une grande audience, et le jury m'aurait acquitté. »

Que la légende du crime passionnel disparaisse ! Que la certitude de l'acquittement en pareille cause devienne une témérité !

Que le jury persévère dans sa nouvelle voie : il rendra service aux victimes qui font pitié avoir, lorsqu'elles apparaissent, comme je les ai vues tant de fois, avec des santés détruites, des infirmités perpétuelles, des

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plaies béantes, la vue tellement dévorée par le liquide corrosif, que la défense s'opposait à l'enlèvement des appareils qui couvraient les yeux, de peur que l'indignation n'emportât le jury ; mais ce ne sera pas seulement des victimes qu'on sauvera, ce sera les passionnés eux-mêmes; on leur épargnera bien des regrets : que d'avenirs perdus par ces coups de la passion, et quel froid désespoir plus tard, quand ces flammes sont éteintes! C'est une femme, Mme Ackerman, qui a dit ces mots si vrais : « Quand le temps a passé sur nos « amours et sur nos douleurs, notre cœur, « qui s'est calmé, est tout étonné de ses « excès. »

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