‹ Souvenirs d'un président d'AssisesChapitre 6 sur 28 · LA Q.UESTION DE LA PEINE · texte numérisé non relu

LA Q.UESTION DE LA PEINE

campagnesmilitairesde l'Empire, les peines que le Code pénal impérial édictait en 1810 étaient la marque, le carcan, la mutilation du poing pour les parricides, et la peine capitale multipliée à l'infini (i) : concevrait-on aujourd'hui* la chaîne-»,Q^\ a subsisté jusqu'à l'ordonnance royale du 9 décembre 1836, un troupeau d'hommes enchaînés deux à deux, circulant à pied sur les grandes routes pour gagner les bagnes de Toulon, Rochefort ou Brest, parqués le soir dans des étables humaines, vociférant, hurlant et salués sur leur parcours par cette exclamation des localités habituées au passage : « Ce n'est rien, c'est la ch^ne (2). ■»

(1) ChabrOL-ChamÉANE, ancien magistrat, Esquisse historique de ta législation criminelle. Nevers, Duclûs et Fay,

(2) Voici comment la Gaaeite des Tributtaui du dimanche 19 juillet 183s tendait compte du départ de la chaîne ;

« Hier plus que jamais les avenues de Bicètte Étaient encombrées de brillants équipages, dont les maîtres essayaient

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aS SOUVENIRS D'UN PRÉSIDENT D'ASSISES.

Les découvertes de la science ont produit un inventaire inédit des misères de l'humanité : nombre de faits habilement recueillis ont éclairé d'une lumière nouvelle les affections morbides de l'intelligence, un travail de déduction très bien opéré a révélé un mal secret qu'on ne soupçonnait pas auparavant. C'est sous ce rap-

Tainement d'entrer dans les cours de la prison pour assister aux préparatifs du départ de la chatne des forçats. A midi, ces malheureux sont descendus dans le préau pour subir l'opération du ferrement. Après te ferrement, qui a duré depuis midi et demi jusqu'à trois heures, on a fait l'appel nominal poar s'assurer de l'identité des condamnés, et au premier signal ils se sont rangés en carré dans le préau, où M, l'abbé Montis est venu les rejoindre. A la vue de ce vénérable ecclésiastique, leur bienfaiteur, tous les forçats s'inclinent avec respect, et M. l'abbé Montas adresse à ceux qu'il appelle ses enfants une allocution dont voici quelques passages : « Vous êtes bien malheureux, mes enfants, et ce qu'il ]r a de plus affligeant pour vous, vous êtes malheureux par votre faute. Cependant je ne viens pas ici aggraver vos. chagrins en vous reprochant vos fautes, mais puisque la Providence permet que vous soyez punis en ce monde, méritez par votre conduite que vos souffrances vous soient un jour comptées. Vous ignorez le temps que vous avez à vivre ; mais quand bien même votre vie durerait le cours ordinaire, et que vous seriez obligés de subit toute votre peine, qu'est-ce que la vie la plus longue comparée à l'éternité t Levez les

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port que l'anthropologie, dont les doctirines absolues sont fausses, quand elles nient le libre arbitre ou transforment en une sorte de casse-tête l'échiquier de la raison, a rendu service à l'esprit humain : les anthropologistes modérés, représentés en France par le docteur Manouvrier, le docteur Motet, le docteur Magnan, sont un peu les photographes de la souffrance ; ils

y«ux vers le ciel, cette vue vous fortifiera contre vos maux, vous garantira du désespoir, réprimera vos murmures et vous fera éprouver des consolations jusque dans les fers, car telle est la force de la religion de remplir l'ime d'un certain contentement, même dans les situations les plus désolantes, h Telle était l'émotion des condamnés qu'après cette allocution aucun cri n'a été entendu pendant la pénible opération du ferrement. On fait alors sur eus, dans une cour secrète de la prison, une visite minutieuse, pour s'assurer qu'ils n'emportent aucun outil propre à limer leurs fers ; cette opération retarde le départ de plus de deux heures, et c'est à huit heures seulement et par une pluie battante que les condamnés sont sortis de Bicétre, au milieu de plus de six mille personnes qui les ont suivis jusqu'au dehors de Paris. On remarquait M. le duc de Brunswick qui avait trois dames avec lui. De nombreuï équipages aux armoiries étrangères ont accompagné la chaîne jusqu'à la barrière de Fontainebleau, et ils s'approchaient plus particulièrement du cordon des c de Paris, qui par ii

cvalles faisaient retentir l'air de leurs

ont fait la reproduction des mystères de la nature à des profondeurs jusqu'alors inexplorées : un écueil qu'ils ont eux-mêmes signalé se présente aujourd'hui devant eux, c'est la substitution de la responsabilité civile à la responsabilité pénale, nous en parlerons plus tard en terminant ce chapitre, mais anthropologistes, juristes, médecins, pénitentiaires (i), tous ont contribué à faire résoudre autrement qu'autrefois la question si humaine du traitement du crime.

Un avocat général ne dirait plus : « Ou cet homme est fou, et il faut le mettre dans un cabanon de Bicêtre, ou il ne l'est pas, et il doit monter sur l'échafaud » : excessif parait le dilemme entre la maison centrale et la maison de santé ; les médecins alié-

(l) Les pénitentiaires, dans le langage moderne, sont les hommes qui s'occupent de toutes les questions relaUves i l'application de la peine, surtout de la peine de l'emprison-

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nistes constatent souvent une responsabilité qu'ils appellent limitée, tenant le milieu entre la responsabilité complète et l'irresponsabilité : bien que cette distinction ait soulevé des critiques, elle n'en a pas moins subsisté, parce qu'elle répond à un état des esprits ; la constatation de la responsabilité limitée, c'est une déclaration de circonstances atténuantes faite avant le verdict du jury par les hommes de l'art :

dans le décompte de ces atténuations, les particularités propres à chaque individu tiennent une place importante, mais pour combien faut-il compter les conditions générales des existences actuelles, cette folle dépense en quelques jours des réserves de la vie, l'agitation produite par la transmission instantanée des événements, l'ardeur et la terreur de la publicité, l'aflFaiblissement des constitutions et la prédominance excessive des forces nerveuses ! Qu'ils sont

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rares, les hommes possédant leur âme en patience, comme le demandait Fénelon !

On appelait vapeurs au dix-septième siècle ce qu'on nomme aujourd'hui affections nerveuses : beaucoup de femmes écriraient-elles de leurs nerfs ce que Mme de Sévigné écrivait de ses vapeurs : « Je n'ai plus de vapeurs, je crois qu'elles ne venaient que parce que j'en faisais cas ; comme elles savent que je les méprise, elles sont allées efirayer quelques sottes... »■ Devant la chambre des appels de police correctionnelle , comparaissent souvent des jeunes filles de quinze à dix-huit ans, qui sont renvoyées par le tribunal correctionnel dans une maison de correction pour y être élevées jusqu'à vingt ans : elles se présentent sous des apparences modestes, avec le petit fichu blanc et le bonnet noir de Saint-Lazare, et déclarent timidement avoir fait appel pour rentrer dans leurs

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familles ; en général, la famille qui a provoqué l'envoi dans une maison de correction, qui l'a réclamé énergiquement après avoir épuisé les autres voies d'amendement, change d'attitude à l'audience et, prise de pitié, réclame la prévenue ; celleci, à l'entendre elle-même, deviendra un modèle de bonne conduite, bien que l'ancienne ait laissé à désirer, car les notes du commissaire de police disent souvent :

« Cette jeune fille connaît le vice dans tous ses détails. » Que la Cour fasse droit à l'appel, les choses se passeront bien; mais au contraire que le jugement soit confirmé, vous assistez à des crises de nerfs, vous voyez se produire un état pathologique très étrange, mélange de colère et d'hystérie :

les gardes y mettent ordre en emportant la condamnée, mais l'éclat de ses cris se prolonge encore au dehors, et l'intervention calmante du docteur Fioquet de-

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vient indispensable pour la soulager (i).

J'ai vu souvent à la Cour d'assises des hommes déjà mûrs se trouver mal pendant les débats ; c'était le plus souvent des contumaces, c'est-à-dire des criminels qui s'étaient cachés en France ou avaient fui à l'étranger pour se soustraire aux poursuites : pendant leur absence ils avaient été condamnés par défaut sans avoir été défendus, et ils venaient, après de longues années souvent, devant la Cour d'assises, volontairement ou par suite d'arrestation, se faire juger d'une manière définitive :

ce qui s'appelle au Palais : purger la contumace. Ces hommes étaient rudes : ils

(t) Le docteur Floquet est le médecin bienveillatit et bienfaisant du Palais; il a pour clientèle le personnel qui y demeure, les lésidents et les malades de passage ; en iSgi , il a traité 285 cas médicaui et 77 cas chirurgicaux ; le cas médical le plus fréquent est l'hystérie : 83 ; ensuite les syncopes : 67. Depuis 1880, le docteur Floquet a constaté au Palais 15 tentatives de suicide, 2 tentatives de meurtre, 1 attentat par le vitriol et 10 morts naturelles dues principalement à l'anévrisme ou à l'apoplexie!

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