CHAPITRE IV
Dès qu'une affaire à.la Cour d'assises sort de la catégorie ordinaire des abus de confiance et des vols, le justiciable déclare qu'il était fou au moment du crime et affecte souvent de l'être encore à l'audience pour les besoins de sa cause. Celui qui se venge raconte qu'une force mystérieuse armait son bras et le poussait malgré lui à se faire justice à lui-même : quiconque peut exciper de l'amour prétend avoir été emporté sans avoir pu se contenir par l'impétuosité de sa passion ; on invoque la folie de la douleur à défaut d'autre; nul ne se dit fou d'orgueil,
et c'est cependant le cas le plus fréquent.
En réalité, ces prétendus fous sont des gens très sages, qui, s'étant mis dans une mauvaise afifaire, prennent les positions les plus favorables pour liquider leur responsabilité.
Le premier devoir du juge est de démasquer la folie mensongère et de rétablir le mobile du crime là où il est :. sachons si ce passionné n'est pas simplement un débauché, si ce justicier du foyer de famille n'est pas un héritier pressé ou un prétendant éconduit, si ce mari qui venge son honneur conjugal ne cherchait pas une occasion commode de supprimer sans danger pour lui-même un rival encombrant, si cette Lucrèce n'avait pas provoqué son Tarquin.
Ceci fait, et en admettant que le criminel a réellement obéi à la passion qu'il désigne, il faut se demander si, indépendamment de la surexcitation nerveuse qui accompagne
toujours les actions extraordinaires et violentes, le passionné que nous supposons a ressenti dans son intelligence un choc tel que son libre arbitre ait été supprimé ou tout au moins ainoindri;et enfin, quand bien même cette impulsion de la dernière heure paraîtrait irrésistihie, la question ne serait pas encore résolue, car il resterait à savoir si la responsabilité ne doit pas remonter en arrière, dans un moment qui se rencontre toujours, même dans les passions les plus violentes, où l'esprit est encore libre, le cœur dégagé, oùl'hommesejette de propos délibéré, persuadé qu'il sera plus habile que les autres, dans la voie de sa perte.
Telle est l'anatomie du crime devant la Cour d'assises : la parole qui interroge dégage des éléments judiciaires le principe de la responsabilité, comme le scalpel qui dissèque dégage des organes du corps le principe du mal : l'objet de l'audience cri-
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minelle n'est pas autre ; mesurer à chacun sa part de justice suivant sa part de responsabilité ; en apparence, rien de plus facile ; à l'épreuve, la chose est malaisée, car les témoins ne disent jamais d'eux-mêmes ce qu'il est essentiel de savoir, et l'accusé qui à l'instruction ne trompe que le juge, y joint, quand il a un auditoire, une astuce particulière pour émouvoir le public dans son intérêt.
Notez que les Cours d'assises jugent en France par an 3,126 aflfaires, qui comprennent 4,258 accusés (i) ; que sur ce nombre 1,224 sont acquittés, 3,034 condamnés; que par rapport à ces 3,034 condamnés, après la constatation de leur culpabilité, il y a lieu de faire de la situation respective de
(l) Nous avons pris dans tout le cours de cette publication le compte général de l'administration de la justice criminelle en France pendant l'année 1888, publié en l8gi, comme base de la statistique criminelle. C'est le dernier compte général de justice criminelle qui ait para.
chacun d'eux un examen nouveau pour savoir s'ils obtiendront ou non des circonstances atténuantes qui, en fait, sont accordées à 2,023 et refusées à 1,011 ; le problème de la responsabilité se pose donc d'abord sur un ensemble de 4,258 têtes, avec double examen pour 3,034 ; lutte décisive, journée sans lendemain,"où se joue en quelques heures la destinée d'un homme.
C'est là le grand côté de la Cour d'assises : elle figure assez bien le champ de bataille, où l'humanité coupable se tord en efforts impuissants contre la vérité et les lois, et tombe toute saignante sous leur étreinte :
les premiers aspects en sont hideux, des bocaux remplis de chairs et de viscères, des crânes blanchis dont la boîte osseuse porte encore la trace des coups qui les ont fracturés, des déjections rabotées sur des parquets, des linges enraidis par le sang et le pus, toute une friperie de vêtements
maculés, toute une ferraille de vieilles clefs aiguisées, des revolvers d'ivoire et des poignards de salon engainés dans du velours à côté de tire-points emmanchés dans un bouchon et de couteaux ébréchés rongés par le sang et la rouille ; le rat de cave, le rossignol et la lime qui sont l'attirail de poche du voleur, à côté de la pince-monseigneur et du couteau de cuisine emmailloté dans une loque de torchon, que le cambrioleur dissimule sous ses vêtements pour les grands jours, des constatations prises dans les opérations les plus basses de la nature, des révélations qui soulèvent tous les voiles, des dissections empruntées à la tombe, et comme personnel du combat, des fuyards qui se dérobent pour ne pas donnerleur témoignage, des transfuges qui passent d'une opinion à une autre, des narrateurs gonflés de venin, des rôdeurs qui se rencontrent pour achever par une
déclaration imprévue des gens à terre, des fîUes de joie qui rient des morts : là, tout ce qui n'est pas cadavre est blessure, tout ce qui n'est pas impur est putréfié ; mais comme la vision céleste de la patrie flotte dans certains tableaux au-dessus d'un champ de carnage, ainsi l'image delà justice s'élève au-dessus de cet horrible mélange, c'est la défense de la vérité comme celle du pays qui rend ces horreurs nécessaires; ces laideurs ont leur beauté : quelque répugnants que soient des débats de Cour d'assises, si une voix éloquente s'élève pour accuser la conscience humaine ou pour la défendre, les plus indifférents sentent passer dans leurs veines le frisson biblique du prophète, quand il voyait des os arides se redresser au souiBe du Verbe divin (i).
(i) ËzÉCHiEL, chap. :
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LA RESPONSABIUTÉ CRIMINELLE. 47
Voici le crime jugé par l'homme : mais n'attendez pas ces heures toujours incertaines d'émotions oratoires, pour vous faire une opinion sur une affaire, si vous avez charge de justice dans la direction des débats criminels : bien téméraire est celui qui, pour dominer une audience difficile, se fie à son inspiration ! Il faut avoir préalablement passé au crible, à huis clos et dans le for intérieur de sa conscience, tout ce qui établit la responsabilité d'un homme et tout ce qui l'infirme, ce qui l'accuse et ce qui l'excuse : c'est peu de connaître les pièces d'un dossier, si vous n'en pénétrez l'esprit, si vous ne cherchez dans l'homme les traits communs de la nature humaine, dans les faits les causes, dans les causes la part de responsabilité de la société et quelque peu la vôtre. Pour bien juger, il faut se mettre à la place de ceux qu'on juge : faites les réponses après avoir fait
les demandes : ainsi le crime appar^tra sous toutes ses faces pour être jugé avec mesure et sans exagération de langage dans la saine clarté des choses.
Faut-il aller plus loin et chercher ce qui se passe dans l'âme du criminel au moment du crime, avant, pendant, après? Ne l'interrogez pas lui-même, il vous tromperait, interrogez encore moins sa biographie, ses mémoires, tout ce qu'il a écrit dans sa prison, car il se trompe lui-même, il écrit comme peignent les peintres qui font leur portrait devant une glace, substituant à la réalité l'idéal souvent inférieur qu'ils se font d'eux-mêmes; mais interrogez les publicistes et les moralistes, les sermonnaires et les romanciers : un roman qui ne cherche pas à plaire par des descriptions licencieuses et qui dure, n'obtient son succès que parce qu'il a peint fidèlement la nature.
Où trouve-t-on, pour ne pas sortir du
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genre qui nous occupe, un homme en action de crime plus fortement saisi, plus fouillé, que dans le roman russe de Dostoïewsky, intitulé : Le crime et le châtiment? Un membre de l'Académie française a dit avec raison que c'était < la plus forte étude de psychologie criminelle qui ait été faite depuis Macbeth (i) > : on intitulerait volontiers le livre de Dostoïewsky « Traité de la conception criminelle dans le cerveau humain », tant l'auteur démontre bien comment ce qui n'est au début qu'une pensée mauvaise, la velléité d'un désir, l'esquisse d'un rêve, un germe imperceptible, prend corps et se transforme avec le temps en un acte monstrueux. Une imagination qui s'abandonne conçoit des fantômes et finit par enfanter des forfaits.
Dans Crime et châtiment, le type crimi-
(i)Ed. tAe\ch\oi VEVoGvè, Reove des Deux Mandes, i5Jan-
5o SOUVENIRS D'UN PRESIDENT D'ASSISES,
nel n'est pas un repris de justice, car il serait sans remords, ni un passionné, car l'équilibre n'existerait plus entre l'imagination et la raison, mais un homme jusqu'alors irréprochable, qui possède tout son sangfroid, chez lequel le crime est suggéré par une convoitise brutale, que des sophismes conformes à son intérêt justifient à ses yeux. En fait, le héros du livre est Rodion Romanovitch Raskolnikoflf, étudiant de la treizième année dans la ville de Pétersbourg, perdu de dettes et s'en moquant, familier des tripots, généreux, désintéressé, prodigue de lui-même vis-à-vis des autres, leur donnant tout et se donnant lui-même, sans scrupules sur les moyens; les victimes sont Alena Ivanovna, une vieille prêteuse sur gages, et sa sœur Elisabeth : le crime sera d'assassiner Alena pour la voler, et de sacrifier Elisabeth qui se présentera inopinément au moment du crime, pour sup-
LA RESPONSABILITÉ CRIMINELLE. 5 c
primer son témoignage : le sophisme est cette conviction très développée chez Rodion Raskolnikoff, que la vieille est une vermine nuisible et que son argent, dont elle ne sait faire aucun usage, placé en des mains comme celles de Rodion, profitera à l'humanité. Comme défense devant une Cour d'assises, le raisonnement de Rodion laisse à désirer, et je ne crois pas que devant le tribunal où l'assassin d'Alena et d'Elisabeth Ivanovna fut condamné à huit ans de travaux forcés en Sibérie, seconde catégorie, le procureur du Czar ait eu de grands efforts à faire pour réfuter la défense. L'assassin se faisant juge de sa victime, le voleur s'érigeant en dispensateur du bien d'autrui ! quel vengeur pour le vice ! quel économe pour l'humanité ! Mais cette réserve faite, on voit combien l'idée de Dostoïewsky fournit à l'imagination :
une âme honnête dans la peau d'un for-
cené ! Rodion veut et ne veut pas ; il veut parce qu'il a supputé un bénéfice, il ne veut pas parce qu'il a gardé une conscience :
comme assassin, il est sans pitié, et le coup double sur les deux sœurs ne l'effraye pas; mais quand elles sont mortes, une sueur froide le prend, et comme voleur, il est audessous d'un enfant : de toutes les précautions que l'intelligence suggère pour obtenir l'impunité, il n'en omet aucune; mais, l'impunité assurée, il rôde sans cesse autour du bureau de police et défie témérairement le juge d'instruction Porphyre Petrovitch, qui est plus fort que lui, jusqu'à ce qu'à force de graviter autour de la lumière, il ait eu le sort du papillon qui se brûle les ailes au feu d'une lampe. J'ai lu quelque part qu'un homme de bonne conduite avait assassiné pour voler; l'idée du crime lui était venue de sa réprobation très fondée pour l'avarice de sa victime, et l'indignité de
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celle-ci avait justifié le meurtre pour celuilà : mais novice au vol, le sang répandu ne lui profita pas, il ne sut rien prendre ; seulement depuis cette époque, et malgré ses protestations d'innocence, il semblait toujours quesapersonne troublée suait le sang.
C'était en action le livre de Dostoïewsky.
Laissez de côté la genèse particulière de l'affaire RaskolnikoflF : tout ce que le condamné de Sibérie a éprouvé, les condamnés des maisons centrales de Beaulieu et de Loos l'ont ressenti : au degré de procédure où l'étudiant de Pétersbourg a avoué son crime au juge Porphyre, les criminels de Paris avoueront leleurà M. Athalin (i).
On tue partout de la même manière et on avoue partout à la même heure. Le grand
Atha
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à porte si loin, et j'ajouterai
, si haut, les
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.nstruction, m'a dit souvent
que le livre
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( profité pour s'instruire lui
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l'art d'in
strui:
re les :
affaires criminelles, était Cr
ime et châti-
ment. Je
dirai
13 volontiers aui jeunes magistrats
qui veulent
se former à 1'
instrut
;tion : « Lisez Dostoïewsky.
mérite dn romancier russe est d'avoir peint d'une manière saisissante et applicable à toute l'humanité le défilé où celui qui a conçu l'idée d'un crime s'engage presque fatalement, dès que cette idée a germé dans son cerveau : l'allure varie suivant les hommes, les circonstances accélèrent ou retardent la marche en avant, les étapes sont plus ou moins nombreuses; mais, du point de départ au point d'arrivée, la voie suivie est pour tous la même.
Vous est-il arrivé quelquefois d'observer d'un point élevé le lieu d'une tranchée profonde où s'engagent des locomotives ? L'une pénètre résolument, l'autre s'arrête avant d'entrer; celle-ci file à toute vapeur, celle-là semble essoufflée et patine sur elle-même ; quelques-unes stationnent en cours de route, mais finalement toutes y passent : il n'en est pas autrement des hommes engagés dans la voie du crime.