‹ Souvenirs d'un proscritChapitre 10 sur 13 · XLV1I · texte numérisé non relu

XLV1I

Gielgud avait dans la main une armée de vingt mille hommes dont la moitié étaient les meilleures troupes du monde, dont l'autre moitié avait tout l'élan du patriotisme et ce désespoir farouche de l'homme qui sait bien que, s'il est vaincu, le lendemain il n'aura plus de patrie,, plus de famille, plus de toit, ni une pierre pour reposer sa tête. De tant de braves gens, l'incapable Gielgud ne sut que faire!... Le temps était précieux, les Russes ne se trouvaient nulle part en force : leurs colonnes étaient affaiblies par de nombreux détachements. Ils étaient, d'ailleurs, terrifiés par l'apparition, sur la rive droite du Niémen, d'un corps de l'armée polonaise. Au lieu de courir à eux l'épée haute et d'emporter peutêtre Wilna dans ce premier moment de trouble, Gielgud tenait des conseils, passait des revues, recevait des hommages et s'admirait avec son cortège des plus nobles seigneurs de la Lithuanie. Il s'amusa môme à créer un fantôme de gouvernement, à distribuer des places et des dignités...

A la fin, l'indignation de l'armée éclata. Officiers et soldats demandaient hautement que Chlapowski prît le commandement suprême. Le brave Dembinski luimôme sommait, au^iom du salut de la Pologne, ce général de se rendre Mlx vœux de l'armée, Chlapowski ré-

sista. Oielgud, resté maître de diriger les opérations militaires, ne sut que faire avancer ses troupes gauchement, et en trois corps séparés, à l'attaque des formidables retranchements dont les Russes avaient eu le temps de couvrir Wilna. Là, il fit inutilement écraser par les feux de la grosse artillerie des milliers d'hommes dont le trépas héroïque honorait sans doute la Pologne, mais ne la sauvait pas... Après ce déplorable échec, courant le pays sans plan de campagne arrêté, il fatigua et démoralisa ses troupes par des marches et contre-marches sans but ou pour des résultats insignifiants. Puis il se mit en tête d'emporter Zawle, bourgade sans importance par elle-même et sans valeur comme point stratégique. Quelques milliers de Russes retranchés là, dans des maisons ou derrière des barricades et des murs crénelés, s'y défendaient à outrance. Giclgud ne sut que lancer ses bataillons, les uns après les autres, contre ces retranchements d'où partait la fusillade la plus meurtrière. Après quelques heures de ce combat trop inégal, les munitions étant épuisées, il donna le signal de la retraite, laissant les rues de cette misérable bicoque jonchées des cadavres de ses plus braves soldats.

Tant d'ineptie et les revers humiliants qui en étaient la conséquence épuisèrent la patience de nos troupes et les jetèrent en pleine révolte. Une assemblée tumultueuse des soldats destitua violemment Gielgud de son commandement en chef, et chacun se rangea, à sa fantaisie, sous la conduite de l'officier qui lui inspirait le plus de confiance. Les uns suivirent Dembinski, qui, à force d'habileté et d'audace, s'enfonçant au sud de la Lithuanie, passant avec une poignée d'hommes au travers des réserves de la grande armée Russe, exécuta une des plus belles retraites des temps modernes et fi-

nit par ramener sur la Vistule quelques-uns de fcos débris. D'autres, toujours séduits par l'illusion de trouver sur le littoral le pavillon français, les secours et l'appui souverain de la France, marchèrent vers la Baltique sous la conduite de Rohland. La plus grande partie se rangea sous les ordres du général Chlapowski. Les tristes mystères de son âme n'étaient pas encore entièrement dévoilés; ses talents militaires étaient incontestables, et il annonçait qu'il voulait h tout prix se faire jour jusqu'au Niémen, et nous conduire sur le territoire polonais. Emilie Plater et moi, nous nous joignîmes à la colonne qui le reconnaissait pour chef.

J'avais été séparé d'Emilie pendant là courte et désastreuse campagne de Gielgud. Le 23* régiment, où elle servait, engagé souvent, avait perdu plus de la moitié de ses hommes parle feu de l'ennemi. Les occasions n'avaient pas manqué à la jeune héroïne de montrer la trempe de son âme. À la suite d'une affaire très-chaude que sa compagnie avait eue, dans la forêt de Schawlani, en défendant un convoi surpris par les Russes, l'ordre du jour cita « le capitaine Emilie Plater comme ayant fait preuve, dans cette action, d'une grande bravoure personnelle et de remarquables qualités de commandement. *> On admirait aussi sa constance à supporter, eomme le plus dur soldat, les fatigues et les privations de tout genre. Elle-même se vantait de ne - les point sentir et de s'être fait un corps dé fer, comme il convient à ceux qui ont pris le métier ctes armes. Mais je fus loin d'en juger ainsi, quand je la revis [après une séparation de plus d'un mois. Je fus frappé de Pamaigrissement et de la pâleur de son visage. Si son maintien et sa démarche conservaient un ajr d'aisance et de fermeté, il me semblait voir sur ses traits des symptômes d'épuisement. Seâ yeux avaient un éclat

SOUVMIRS D'UN PROSCRIT Srfl

extraordinaire, mais un éclat métallique et qui dénotait la fièvre. Enfin, je reconnaissais à des signes trop évidents que sa force n'était que factice et qu'elle ne se soutenait que par Pefflorftie sa volonté, que rien ne pouvait abattre.

Ce fut au bivac de Kourszatiy, au milieu du tumulte, des cris de fureur et des imprécations qui assiégeaient la tente de Gieigud que je revis Emilie Plater. Elle m'aperçut la première, et vint à moi avec empressement.

— « Quelle pente nous descendons, "Witold!... me ditelle d'une voix pleine de tristesse.

— Honte et malheur au misérable qui nous a trahis ! m'écriai-je ; car j'étais alors, comme la plupart d'entre nous, exaspéré contre notre inepie général.

— Vous fîtes trop exaucé !... reprit-elle. Mais laissouslà ce malheureux Gieigud. Songeons à remonter de l'abîme où il nous a jetés.

— Ouel parti, quelle direction prenez -vous? lui dis-je.

— Je n'en connais pas deux, me répondit-elle. Puisqu'il y a encore sous Varsovie une armée polonaise , c'est là qu'est la patrie; c'est là qu'il faut aller... à tous risques !

— Avez-vous confiance entière en Ghlapowski?

— Je n'ai foi qu'en Dieu et en la justice de notre cause!... Mais il nous faut un chef. Chiapowski promet de nous conduire en Pologne ; je le suivrai. »

Emilie avait conservé tout son calme; mais il y avait, dans ce calme môme, une sorte de douleur solennelle qui fit sur moi une profonde impression. En ce moment, Marie Raszanowicz vint se mêler à notre entretien. Tant de revers semblaient n'avoir pas effleuré son âme vaillante, et comme elle appréciait mieux que tout autre les tortures morales qu'endurait son amie, en sa pré-

sence et pour la distraire de ses chagrins, elle affectait une sorte d'insouciance et de gaieté railleuse. C'est ainsi qu'en cet instant môme, elle essaya quelques plaisanteries auxquelles prêtaient assez notre camp avec son étrange désarroi, la stupeur de Gielgud, tombé du piédestal sur lequel se guindait sa nullité prétentieuse, et enfin le désappointement de ses créatures, qui voyaient fondre comme une neige de printemps leurs grandeurs éphémères... Mais sa verve moqueuse ne parvenait pas à amener, sur nos lèvres, môme l'apparence d'un sourire. S'impatientant à la fin : «Vous voilà tous deux, nous ditelle, sombres comme des oiseaux de nuit !... La belle affaire ! Croyez-vous que, s'il ne s'agissait que de prendre des airs lugubres, cela me serait plus difficile qu'à vousmêmes ?. . . Ah ! la pauvre Marie, si elle voulait, serait parfaitement en droit de vous dire aussi : « Et moi, suis-je « donc sur des roses ! » — Elle se tut , en détournant la tête comme un enfant mutin. Mais nous avions bien vu que ses paupières étaient gonflées de larmes... Rien n'émeut autant que le cachet de la douleur sur ces figures qui semblent prédestinées à refléter le bonheur et la joie. Emilie tendit vivement la main à cette amie si dévouée... et celle-ci, au bout de quelques instants, avait repris son air enjoué et ses vives saillies.

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