‹ Souvenirs d'un proscritChapitre 11 sur 13 · XLVI1I · texte numérisé non relu

XLVI1I

Cependant Chlapowski avait bientôt, d'une main ferme, rétabli quelque ordre dans la colonne qui le reconnaissait pour chef. Il avait commandé qu'on incendiât un grand nombre de fourgons chargés de bagages, qu'il était impossible d'emmener avec soi dans une marche rapide ; et tous nous avions souscrit h ce sacrifice. Confiants dans son habileté et dans sa vigueur, nous nous laissions conduire par lui, persuadés que, selon sa promesse, il nous menait par Nowe-Miasto et Jurborg vers la frontière de Pologne. Tout sembla d'abord favoriser notre retraite. Le temps était redevenu magnifique; sortis d'affreux bourbiers, nous avancions sur de bonnes routes, et l'ennemi ne paraissait nulle part. Une canonnade lointaine, sur notre droite, semblait annoncer que les Russes, abusés sur les mouvements de la colonne principale, s'égaraient à la poursuite du petit corps de Rohland, qui remontait vers le nord-ouest. Enfin, après deux jours d'une marche que rien n'avait traversée, nous pensions toucher au palatinat d'Augustow. L'espoir et la joie même reparaissaient dans nos rangs. Nos cœurs, qui s'étaient douloureusement serrés à la pensée d'abandonner la Lithuanie en proie aux Russes, se ranimaient alors et s'échauffaient par la perspective d'al-

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1er aider nos frères à gagner, sur la rive polonaise, quelque grande bataille, et de revenir ensuite avec eux sur le sol natal en libérateurs. C'était là ce qui défrayait, pendant la route, les conversations des soldats comme des cbefs. De minute en minute, nous nous attendions à découvrir le cours du Niémen et, par delà, les plaines du royaume de Pologije... Cependant, quelques-uns d'entre nous avaient observé, avec une secrète inquiétude, le front soucieux de Cblapowski. Entouré de deux ou trois officiers, ses affidés, il tenait tout le reste à l'écart. Rien ne transpirait de son plan et de ses moyens d'exécution. Dans une halte, il avait fort mal accueilli un noble Lithuanien qui s'était hasardé à lui poser quelques questions sur la route qu'il nous faisait suivre. Enfin, le matin du troisième jour, on avait remarqué qu'il expédiait ep estafette, pqur une destination inconnue, un officier d'ordonnance.

Vers le soir de ce iftême jour, tout à coup nous apercevons avçc une stupeur indicible, sur le bord d'an ruisseau, des poteaux indicateurs tivec des inscriptions allemandes ; et nous voyons, à travers un rideau d'arbres, de longues ligues de soldats sous les aro^s, avep un uniforme et un drapeau que nous rgcoopaissons trop bien!... Plus de doute !... C'est U frontière de Prusse qui est devant nous !.,. \ celle vue, chacun croit rêver. L'étonnement paralyse d'ftbprjd toute autre émotion... Chlapowski, profita**} 4$£$ premier jwtyent de t?£H|]iU, parcourt à cheval les rangs, Sur son passage, il déclare à haute voix « qu'une fatale nécessité le coatiy^jâ; qu'il y a impossibilité ab^pl<ue 4e nous frayer hr ohQfWP jusqu'en Pologne; que noijs sopupes cernés par30,QÛO Russes des corps «je Sacfeen, Pçdhen et Tolsfcoji; qu'ep cette extrémité, son devoir lui prescrit de profit?? de Î'WW WKfW qui luj reste ^sauve? $«s ferons rf^ue

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destruction inévitable ; et que, pour cela, il les plape sou? la protection de la Prusse. »

Il faut renoncer à peindre l'effet produit au milieu de nous par ces paroles. , . Les nipgs sont aussitôt rompus, on s'interpelle, on s'interroge les uns les autre*, avant de croire à quelque chose, avant de prendre un parti,.. Déposer les armes! désespérer de la Pologne! se rendre aux Prussiens!.,, cela nous parait monstrueux, impossible!... Cependant, cette frontière allemande, ces Prussiens sous les armes qui semblent là pour nous recevoir, ce n'est pas un rêve !... Les uns tombent dans l'abattement, les autres sont saisis de fureur. Les çoldats frappent violemment la terre avec la crosse de leurs fusils, des officiers brisent leur épée.,« Je vois ÉmiJie Plater venir à moi, l'œil étincelant, la lèvre frémissante : « Chlapowski est un traître, me dit-elle; nous sommes vendus comme un vil troupeau !.., Mais je veux le voir, je veux lui parier... » Et, prompte comme l'éclair, elle pousse son cheval vers le groupe d'officiers consternés au jpilieu duquel le général pérorait avec chaleur» Plein de trouble et d'inquiétude, je la suis. Quand elle est en face de Chlapowski, la jeune comtesse l'interpelle avec une extrême hauteur : « Général, où nous conduisez-vous?.., que signifient ces soldats prussiens?... oseriez-vous bien faire de nous leurs prisonniers?..,» Chlapowski, avec tout l'orgueil du commandement offensé, veut lui imposer silence. «Vous m'entendrez, général! s'écrie-t-elle du ton le plus véhément, Les droits du commandement, vous ne les avez plus ! Pour la Pologne, nous vous aurions suivi jusqu'à la mort... Mais, quand vous nous livrez aux Prussiens, moi, la première, je déclare ici ne plus vous reconnaître pour mon chef !:.. Vous n'avez pas le droit de trahir la patrie!... vous n'avez p$s de droits sur giotre hpjuitfur l » CJjJapovvski éUil blême .de co-

1ère. S'adressant au groupe indécis qui l'entourait: «Je dédaigne, dit-il, les injures d'une femme!... Je sais à point nommé notre position... L'honneur militaire 4 n'ordonne pas que je dévoue à une inutile boucherie mes soldats, mes frères d'armes. — Général Chlapowski I lui répliqua Emilie Plater avec l'expression d'un mépris suprême, vous ne me tromperez pas; je lis dans votre âme... Il fut un temps où vous comptiez moins soigneusement le nombre des ennemis !... La situation désespérée dont vous parlez, c'est vous qui l'avez faite !... Allez aux Prussiens, si bon vous semble. Moi, et tous ceux qui ont horreur des traîtres, nous irons droit aux Russes, pour leur vendre le plus chei possible notre sang et notre vie, désormais perdus pour la Pologne... et perdus par votre faute! » Là-dessus, elle s'éloigna du groupe, tout ému des paroles accusatrices dont elle venait d'accabler un indigne chef...

Gielgud ne quittait pas alor§ Chlapowski, et semblait comme abattu sous le poids de sa responsabilité. Le malheureux était encore , bien plus que son succescesseur, l'objet de l'exécration des troupes, qui avaient eu le temps de le juger à l'œuvre. Le lendemain du jour dont je parle, lorsque arrivèrent les débris du corps de Rolhand, qui, après avoir été se heurter contre des forces supérieures, se voyaient à leur tour réduits à livrer leurs, armes aux Prussiens, un officier, enivré de fureur, fanatisé par la pensée qu'il y avait à faire justice d'un traître, dès qu'il aperçut Gielgud, courut à lui le pistolet au poing, l'ajusta, et l'étendit roide mort.

Cependant, après les injonctions de Chlapowski, un déchirement cruel s'était opéré dans notre petite armée. Le plus grand nombre, mornes et désespérés, avaient suivi l'impulsion de leur chef, franchi la frontière, et, la rougeur au front, déposé leurs armes en

faisceaux devant les soldats étrangers à la garde desquels Chlapowski les remettait... Les autres, avec des imprécations et des mouvements de dégoût et de rage, s'étaient rejetés en arrière... puis ils s'étaient dispersés comme les malheureux qui, dans un naufrage, luttent chacun de leur côté contre les flots et la mort implacables. . . Ceux-ci allaient instinctivement vers leurs foyers, au risque de n'y rencontrer que l'incendie et le massacre; ceux-là se jetaient à l'aventure dans les bois, pour y disputer, aussi longtemps qu'ils le pourraient, leur vie contre la faim, les loups et les partisans russes lancés à leur poursuite.

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