IU AVANT-PROPOS
vendre, des notes étendues où il retraçait tous les événements de sa vie et donnait cours à ses pensées et à ses émotions intimes.
Ce sont ces notes, c'est ce manuscrit du Lithuanien, que nous nous décidons à publier aujourd'hui. Si Ton nous demande le pourquoi et l'à-propos de cette publication, nous dirons simplement que ce manuscrit a le mérite, h nos yeux, de mettre en relief une chose rare : une âme de citoyen, animée d'une foi sainte et dévouée jusqu'au sacrifice. En outre, il nous paraît que, dans le monde moral comme dans le monde matériel, les contrastes ont leur puissance et leur utilité. En regard de beaucoup de doctrines, de pratiques et d'excitations énervantes, il nous a semblé bon de mettre le tableau des convictions généreuses et des nobles douleurs. En face de ces dieux tant adorés, le plaisir et la fortune, nous aimons à élever, avec des matériaux trouvés près du cercueil d'un proscrit, un monument pieux en l'honneur de ces croyants qui, de nos jours même, ne se découragent pas de vivre, de souffrir et de mourir pour la cause du droit, pour leur nationalité, pour leur patrie.
Je suis né au commencement du siècle, en janvier 4802, au château de Luczyn, dans l'ancienne vaivodie de Wilna, à un mille * environ de cetle capitale du grand-duché de Lithuanie.
Celui qui me verrait écrivant ces lignes, dans une mansarde du vieux Paris, sous la veste d'un artisan, au milieu de mes instruments de travail, de mes outils qui me font vivre, serait loin de soupçonner l'illustration de ceux de qui je descends; mais il ne m'est pas permis, à moi, de l'oublier. La famille dont je suis le dernier rejeton, les Luczynski, a tenu pendant plusieurs siècles un rang distingué parmi la noblesse lithuanienne.
Mon aïeul paternel , et après lui mon père , Simon Luczynski, eurent le malheur de vivre sous Slanislas- Auguste, ce roi vassal de la Russie, qui perdit tout h cède
* Huit fcitomètres.
époque néfaste où l'on vit trois grandes puissances, convoitant nos dépouilles, se liguer pour détruire ce qui est l'imprescriptible droit d'un peuple, prendre traîtreusement à la Pologne sa vie avec sa nationalité, et l'Europe trois fois assister impassible au démembrement de la Pologne, associant alhsi à un crime odieux une Immense faute. Mon aïeul et mon père, comme tous ceux qui dans notre patrie sentaient un cœur battre sous leur poitrine, chaque fois que le sol national fut insulté, se levèrent pour la sainte cause dje l'indépendance. Ils lui sacrifièrent tout : leur repos, leurs honneurs, leur fortune, leur sang aussi. Compagnon d'armes des Jasynski et des Kosciusko dans l'héroïque campagne de 1794, mon père, après la capitulation de Varsovie, se réfugia en France. Plus tard, il fit dans les légions polonaises de Dombrowski, la campagne. d'Italie de 1799. Lorsque Paul I er , paraissant répudier la politique cruelle de Catherine, l'ouvrit aux exilés leur patrie, mon père revint en Lithuanie, obtint de rentrer en possession d'une par* tie de ses biens, notamment du domaine de Luczyn, et épousa une jeune fille d'une famille noble de la Mazovie, Hedwige Malinoska, Je fus le seul fruit de cette union et ma mère mourut peu de temps après m'avoir donné le jour.
Quoique bien des scènes de deuil aient entouré, mou berceau, cependant ma première enfance, dès que je recueille mes plus lointains souvenirs, ne se présente à mon esprit que sous des aspects riants. L'enfance, cet âge privilégié, heureux du souffle môme de vie qui IV nime, heureux de la fraîcheur de ses impressions, peutil jamais être triste? Il y a une grâce printaniçre attachée à tout ce qui ne fait que d'éclûre. Comme elle est vive et gaie, la blonde enfance, môme dans la poussière du chemin, au seuil dç. la pauvre cabane ! queldegré de
misère, quelle dureté du sort ou des hommes ne faut-il pas pour éteindre le sourire sur les lèvres d'un enfant l Moi, du moins, à cet âge, j'étais comblé de caresses, et je jouissais h tout instant du spectacle d'une belle et grandiose nature.
C'est un pays bien peu connu du reste du monde et dont on se fait de bien fausses idées, que ce nord de la Lithuanîe où je suis né. N'allez pas vous figurer ces plaines plates et mornes de la Moscovie où l'on n'aperçoit de loin en loin que la maigre silhouette des bouleaux se dessinant sur un ciel pâle; ni ce partage de l'année en deux saisons seulement, un affreux hiver de huit mois, et un court été d'une chaleur lourde et étouffante. La Lithuanien un printemps, un mois de mai tiède et qui développe une vigoureuse végétation; elle a des nuits d'été rafraîchies par les brises soufflant des bords de la Baltique ; son ciel, doucement éclairé, prête à ses paysages des teintes tranquilles et sereines. On y voyage des jour* nées entières au milieu de forêts où les chênes robustes entremêlent leur verdure à celle des grandes pyramides des sapins. Ces solitudes, variées par mille accidents de terrain, sont en outre animées par des eaux vives et transparentes qui courent vers notre beau fleuve, le Niémen, où s'étendent en lacs paisibles au fond des vallées. Les environs de Wilna, en particulier, offrent de charmants paysages, capables de rivaliser avec ceux des contrées les plus favorisées que j'ai eu occasion de voir dans mes voyages. Là, se dessinent deux chaînes de hautes et pittoresques collines qui, dans leur courbe gracieuse, enceignent une magnifique vallée, celle où coule la Wilia. Le château de Luczyn est bâti sur l'arête saillante d'une de ces collines, orientée au sud ; derrière lui s'étend à perte de vue la forêt de Pohulanka, imposante par ses futaies séculaires, et pleine des beautés
d'une nature sauvage. Au midi, se développe une vue admirable. La vallée, en cet endroi t, est cornme un cirque immense. La Wilia, rapide et capricieuse, y bouillonné en rongeant le pied des collines. Au fond, on voit s'élever, sur un groupe de monticules détachés de la grande chaîne, des dômes, des flèches dorées, les tours en ruine d'un vieux château, centre d'une masse considérable d'édifices et de maisons qui se serrent autour d'eux : C'est Wilna!... ma chère Wilna, que je ne re verrai plus!... .Wilna, l'orgueil de la Lithuanie, la ville des Jagellons, la sœur de Cracovie et de Varsovie, capitale elle-même autrefois d'un État puissant, fière rivale de Novogorod et de Moscou... aujourd'hui simple chef-lieu d'une des cinquante goubernies de l'empire moscovite!../
Le château de Luczyn, amas irrégulier de constructions élevées à diverses époques et sans aucune préoccupation de l'harmonie architecturale, n'offre à ce point de vue rien qui soit digne d'intérêt. C'était, dans les anciens temps, une forteresse qui fut prise et démantelée par les chevaliers teutoniques, lors de la terrible invasion de 1330. 11 n'est resté de cette époque qu'un vestige véritablement remarquable, la terrasse du château, vaste comme une esplanade, soutenue par des murailles d'un travail cyciopéen, élevée au-dessus de la vallée de plus de deux cents pas * et d'où l'on embrasse une immense étendue de pays.
Je ne puis parler de Luczyn, de ce château de mes pères, sans que mille souvenirs se pressent en moi, les uns tristes, les autres gracieux; mais combien ces derniers doihinent dans la mémoire d'un exilé !... C'est à Luczyn que j'ai eu mes joies naïves, et que j'ai senti les premiers battements de mon cœur; c'est là, au mi-
* Cent mMres.
SOUVENIRS D'UN PROSCRIT fl
lieu de nos belles campagnes, que j'ai pris ce goût, . ce culte de la nature qui a répandu sur ma vie quelques teintes heureuses... Et cet amour de la patrie qui a été plus fort chez moi que le temps, les malheurs et les déceptions, où a-t-ii commencé à jeter et à enfoncer dans mon cœur ses profondes racines? C'est sur les genoux de mon père, au foyer de la famille , dans la salle d'armes de notre vieux château , sur les bords de nos rivières, dans le silence de nos grands bois, sous la hutte de nos paysans , dans tous ces lieux enfin où chaque chose, chaque être, les paysages, les hommes, les peintures, les livres, la terre et le ciel et une mystérieuse poésie en moi et autour de moi, tout me parlait de ma Pologne et m'apprenait à la chérir !. . . La Providence, qui me réservait pour de rudes épreuves, n'a pas voulu que ma vie fût flétrie dans sa fleur, et je l'en remercie; il m'en est resté plus de force, plus de dignité pour souffrir, plus de foi aussi pour espérer.
A Luczyn, comme dans tous les châteaux de la noblesse polonaise , il y avait grand luxe de domestiques, véritables serfs attachés au domaine et dont la destinée était tout entière dans la main de leur seigneur. Je laisse à penser si l'enfant chéri, le fils unique de ce seigneur devait être choyé et gâté par ces pauvres gens ! Ils nous aimaient bien d'ailleurs ; on les traitait avec égards; en fait, leur servage était léger, et dans ces temps-là, en Lithuanie, le sentiment de l'oppression étrangère, de n^tre malheur commun rapprochait singulièrement toutes les classes. Mes compagnons de jeux, mes camarades, étaient les fils de nos paysans. J'allais moi-même les recruter, matin et soir, dans leurs chaumières, les unes groupées sous la terrasse du château; les autres cachées çà et là sous les grands chênes, au bord de la forêt. — Mon père, malgré son extérieur sévère et
10 SOUVENUS d'un proscrit
sa mâle figure de soldât, ne mlnUmidaitaucuQement.il était pour moi de toute bonté. Quand il avait l'air trislc, je le voyais aussitôt ; je faisais si bien alors, qu'il me prenait dans ses bras, et, avec mes petites mains, je me plaisais à effacer une à une les rides qui plissaient son front; et toujours j'arrivais à mon but, car je finissais par amener un doux sourire autour de sa bouche et me faire accabler par lui de caresses.
' Mais ma patronne bien-aimée, ma providence, c'était ma tante Berthe, ange de douceur et d'affection qui a tenu dans ma vie, dans mon cœur, une si grande place, et qui m'a été arrachée comme tout le reste !... D'une taille élevée, avec des traits réguliers, de magnifiques cheveux blonds, un teint d'une blancheur éclatante, elle avait cette beauté majestueuse et douce que notre imagination aime à prêter aux vierges du Nord. Originaires de Varsovie, les deux demoiselles Malinoska étaient orphelines. Berthe était l'aînée et d'un dévouement quasi maternel pour sa. jeune sœur Hedwige. Cependant, dès sa plus tendre jeunesse, possédée tout entière de l'idée religieuse, attirée vers le renoncement et le sacrifice comme d'autres le sont vers une vie de plaisirs et de vanités, Berthe n'aspirait qu'à se consacrer à Dieu. Le - mariage d'Hedwige, qui assurait le bonheur de tout ce qu'elle aimait au monde, la dégageait], pensa-t-elle, de ses derniers liens, et la laissait libre de marcher dans les voies où elle se sentait appelée. Mais sa piété n'était pas égoïste et stérile. Secourir et consoler ceux qui souffrent, c'était sa vraie vocation, et elle s'y était affermie encore par le souvenir de son père, brave officier des légions polonaises, mort misérablement et presque sans secours dans un hôpital, après avoir été criblé de blessures à la bataille de Novi. Au départ de sa sœur pour Luczyn, elle était entrée au noviciat des
SOUVENIRS D'UN PROSCRIT il
filles de Saint-Vincent-de-Paul fondé à Varsovie par des religieuses de l'émigration française.
Mais que d'imprévu dans une destinée humaine!... Un an s'était à peine écoulé, qu'Hedwige déjà n'était plus!... Mon père, dans son château dévasté par la guerre, était là seul entre la tombe de celle qu'il avait tendrement aimée et le berceau d'un enfant dont la frôle existence ne téhait qu'à un fil. Un soir qu'anéanti par la douleur, la tête appuyée sur le lit même où sa jeune femme, quelques jours auparavant, expirait, il se laissait aller aux pensées les plus sombres ; tout à coup, au milieu du silence qui règne dans le château, il entend le bruit d'une voilure s'arrôtant au bas du perron. Un instant après, la porte de la chambre s'ouvre. A la faible lueur du jour expirant , il entrevoit une femme , sous Phumble habit monastique, qui s'avance précipitamment. Il pousse un cri de surprise et de joie!... C'est Berthe qui vient à lui, qui lui presse vivement les deux mains, Berthe qui court au berceau, en enlève le pauvre enfant, le 111s orphelin de sa chère Hedwige, et le couvre de baisers et de larmes!... Cette pieuse fille, mais pieuse à la manière des grandes âmes, dans le nouveau malheur qui venait d'accabler sa famille, avait vu dès le premier moment où était sa vraie place, et de qui elle devait être l'ange consolateur. Elle ne s'y trompait pas; pour elle, la voix de son cœur, c'était la voix de son Dieu... Dès ce moment, j'eus presque rerouvé ma mère!
Quand je remonte aussi loin que possible dans le passé et que j'analyse mes souvenirs, je les trouve prenant, à partir de 1806, une forme déjà nette et vivement accusée. A cette époque, il y avait dans toutes les provinces démembrées de la Pologne un mouvement extraordinaire. C'était le frémissement qui précède le réveil d'un peuple. Tous les yeux, tous les cœurs se tournaient vers l'Occident, comme si de là devait venir le libérateur. Que de signes l'annonçaient 1... Qui n'eût dit alors qu'il était en marche vraiment?... Ses pas retentissaient assez dans le monde : Ulm, Austerlitz, Iéna, n'étaient-ce pas ses gigantesques étapes? De jour en jour, nos spoliateurs étaient moins assurés de leur proie, et ils sentaient leurs trônes mêmes chanceler sous eux. Pour les opprimés, quel étonnement! quelle joie! quels élans d'espérance! L'allégresse populaire débordait. Même sous les yeux des agents russes frappés de stupeur, personne ne se gênait pour exprimer sa pensée, ses aspirations, sa soif de délivrance. Oh ! je n'étais qu'un enfant ; mais j'ai vu, j'ai senti, je n'oublierai jamais cette ivresse sainte de tout un peuple, quand ces cris se succédaient dans l'air : « Napoléon est vainqueur à Iéna!... Les Français sont entrés à Posenl... Les Français sont à Varsovie ! »
Un soir d'hiver (il m'en souvient comme au premier jour), il y avait au château un mouvement extraordinaire : tous les nobles du voisinage y affluaient; ils arrivaient à cheval, la tête haute et le sabre au côté. Quand l'assemblée fut nombreuse, mon père y introduisit luimôme un étranger vêtu du costume des juifs polonais. En réalité, c'était un citoyen de Varsovie, un patriote éprouvé et plein de cœur, qui, sous ce déguisement, et muni de papiers de nature à faire croire qu'il se livrait au trafic des grains pour l'approvisionnement de l'armée, avait mis en début la police russe et venait jusqu'aux portes de Wilna annoncer à la Liihuanie la bonne nouvelle, l'approche de la délivrance. Cet homme racontait avec feu tout ce qui venait de se passer sous ses yeux. Trois jours auparavant, à Varsovie, il avait vu les Français, Murât, Napoléon !... Il avait vu, mêlés aux grenadiers de la garde impériale, des débris des légions polonaises commandés par l'illustre Dombrowski. Ces vieux soldats de la Pologne, blanchis non moins par les misères de l'exil que par les fatigues de vingt campagnes, rentrant vainqueurs dans leur patrie, entonnaient ce chant guerrier aux accents duquel naguère, en Italie, ils marchaient contre les Autrichiens. et les Russes : « Non! la Pologne n'a point péri, puisque nous vivons encore!... » La foule qui les escortait répétait ces chants avec ivresse. En revoyant ces braves, l'honneur et l'espoir du pays, son enthousiasme était au comble ; elle les saluait de ses acclamations sans fin, elle rompait leurs rangs, elle leur apportait des vivres; elle se les disputait pour les loger et les traiter comme des frères.
Voilà ce qu'il avait vu de ses propres yeux, cet homme, et ce qu'il racontait et dépeignait avec une simplicité véhémente : on l 'écoutait dans un demi-silence auquel se mêlaient des frémissements de joie partis de toutes .
U 80FVBNÏBS n'ïïN PROSCRIT
les âmes; des pleurs coulaient de tous les yeux. Il y avait là, aux premiers rangs qui entouraient l'étranger, dos dames, do jeunes filles lithuaniennes transportées d'une sorte de délire patriotique et qui en pouvaient à peint modérer l'expansion. Moi, j'y étais aussi avec ma tant* Berthe; elle m'élevait dans ses bras pour me faire mieu: voir le Yarsovien, ce messager d'espérance; j'étais à Tu nisson de la joie commune; je la sentais sans la biei comprendre; je battais des mains; je voulais à mon tou lui faire fête, à cet homme; je me penchais de toute mes forces pour me jeter à son cou. Il me remarqua er fin, me prit des mains de ma tante et m'embrassa vive ment aux applaudissements de toute l'assistance.
Cependant, ni les rigueurs d'un hiver du Nord, ni h masses russes qui venaient enfin au secours de la Pruss aux abois, n'arrêtaient le grand capitaine; et l'arau française marchait de la Vistule sur la Prégel, de la Pr gel sur le Niémen. Enfin, le vengeur était à nos portes !, Non, je ne sais pas d'expression pour rendre les esp rances fiévreuses, les transports de nos Lithuanier quand la terrible canonnade d'Ëylau, celle qui fais: tomber Dantzig, celle qui écrasait les Russes à Fric land arrivaient pour ainsi dire jusqu'à nous. Je vois c core, sous la terrasse du château, le long des rives de jWilia, nos paysans qui, le soir, après leur travail, couchaient l'oreille contre terre; j'entends encore loi exclamations, si quelque bruit sourd et lointain vei Jusqu'à eux! «Ecoutez! écoutez! c'est le canon fr çais!... » Alors ils s'embrassaient, couraient çà el comme éperdus, buvaient de l'hydromel à plein vei dansaient des rondes nationales, et, sans s'inquiéter détachements de l'armée russe qui défilaient sans sur les routes voisines, ils improvisaient des chi de délivrance pleins de provocations et de mens
contre nos oppresseurs, et où se confondaient les noms de France et de Pologne, de Dombrowski et de Napoléon...
Où aboutirent tant d'ardentes, tant de légitimes espérances?,.. Napoléon, à Tilsitt, non-seulement accorda la paix au Russe, mais encore il en fit son allié, son ami ! De reconstituer le royaume de Pologne sur ses bases d'autrefois, il n'en fut pas question ! A la Prusse, le vainqueur se contenta d'enlever une partie seulement de nos dépouilles, avec laquelle il fit un petit État de quatre millions d'âmes, le duché de Varsovie, et cet État, il l'ajouta au royaume de Saxe. A l'Autriche, trois fois abattue sous son épée, il ne redemanda rien ; rien à la Russie, qui venait de recevoir de si rudes coups. Loin dé là, H accrut encore ses possessions d'un territoire de la vieille Pologne, le cercle de Biabyslok. Cela ftiit, les armées françaises rétrogradèrent sur l'Oder, sur l'Elbe, sur le Rhin ; et nous, malheureux Lithuaniens, nous restâmes comme auparavant attachés au joug moscovite, nous fûmes encore une fois abandonnés du monde entier!
Mais le monde lui-même, à celle époque, n'était pa sûr du lendemain; il était comme le métal jeté dans 1; fournaise, il ne savait quelle forme il prendrait bienlO sous la main du terrible ouvrier qui soufflait et ranimai sans cesse les feux de la guerre universelle. Dans ce immense travail de décomposition et d'enfantement, k puissants pouvaient tout craindre, et les malheurjeu tout espérer. Quoique déjà plus d'une fois déçus, l< Polonais ne cessaient de croire que la délivrance Ici viendrait de l'homme extraordinaire qui semblait alo suscité de Dieu contre nos oppresseurs. Les plus ca dides ne manquaient pas de dire : « Rétablir la Pologn cela est digne de la grande âme de Napoléon! » Les pli désabusés ne désespéraient pas que cette vaste ami lion ne vît juste à la fin sur ses intérêts les plus pre sants, et, pour contre-balancer l'Allemagne ennemi pour refouler le Russe dans ses déserts du Nord, ne i lablît sur ses larges fondements l'antique royaume Pologne. IVJpn père et tous les nobles du voisinage f venaient au château étaient fortement attachés à ce idée. Ma tante Berthe en faisait, pour ainsi dire, un ticlede sa foi chrétienne; alors elle n'admirait pas s< lemenï dans Napoléon le grand homme d'État, le hér< elle vénérait encore en lui l'appui tfe la religion, le r
taurateur du culte catholique en France. Enfin, pour nos paysans, dont plusieurs, anciens légionnaires, avaient combattu en Italie, sur le Danube, à côté des Français, Napoléon, ses lieutenants, ses soldats, étaient entourés de cette auréole de poésie naïve et enthousiaste qui, aidée du lointain, fait paraître les hommes grands comme des demi-dieux. Enfant, j'entendais donc sans cesse parler de la France et de Napoléon comme on parle de ce qui est éclatant, providentiel, et qui fait. que Ton espère un meilleur avenir; c'était le pôle vers lequel ma jeune imagination se tournait sans cesse.
Il y avait à l'angle sud-ouest de la terrasse du château une grosse tour, rasée au niveau du terre-plein et fer* méc du côté de la campagne par un mur demi-circulaire formant parapet; on découvrait de là un panorama immense. Or, un soir d'été, mon père se promenait avec moi sur la terrasse, et, comme j'étais insatiable de récits de batailles, il me racontait les victoires des Français sur les Russes, les grandes journées de Zurich, d'Austcrlitz, d'Eylau, deFriedland; plein d'un naïf enthousiasme, je lui dis : « Mon père, la France et Napoléon, où sont-Us? » Il sourit à ma question et me conduisit sur le terre-plein de» la vieille tour. Là, étendant la main vers le fond de l'horizon qui se déroulait devant nous : « Regarde, Witold, me dit mon père, làbas, bien loin, bien loin, derrière ces collines couvertes de forêts, à l'endroit où le soleil se couche en ce moment, c'est la France ! » Depuis ce jour, la vieille tour avait pour moi un puissant attrait, j'y venais souvent, j'y venais à mes heures de rêverie, je m'accoudais sur l'énorme ceinture de pierre, je laissais mon ûme avec mes regards s'enfoncer dans l'espace, du côté où le ciel s'embrasait des feux du couchant : « Là-bas, c'est la France l... » me disais-je à demi voix; des larmes rou*
laient dans mes yeux, tontes les fibres de mon être étaient profondément remuées. Sous l'ardeur de mes désirs, les fantômes de mon imagination semblaient prendre un corps. Les aigles du grand capitaine, je les voyais déployant leurs ailes d'or au sommet lointain des collines; j'entendais les tambours et le clairon guerrier, le sourd roulement des canons; je voyais ruisseler dans la vallée comme un torrent de baïonnettes françaises!...
Au reste, le cours des événements se précipitait. Après s'être fatalement engagé contre l'Espagne dans une guerre inique, après Wagram, qui mit encore une fois l'Autriche à ses pieds, Napoléon, impatient de toul< limite et de tout repos, poursuivant par le blocus conti nental son duel à mort contre l'Angleterre, s'en vin jusque dans le golfe de Finlande menacer et blesser 1 fierté moscovite. En 1811, on voit la tempête qui s'a masse, tout présage et rend inévitable la rencontre de deux colosses d'Orient et d'Occident, rien n'arrête leui immenses préparatifs. L'hiver est & peine fini, la teri est à peine délivrée de son linceul de neige, que déj elle tremble sous les pas de six cent mille soldats qi l'audacieux conquérant pousse vers le Nord, car il n'a< met pas que la Russie, même au fond de ses steppi glacés, puisse échapper à son étreinte.
Oh! comme il tressaillit alors, le cœur de la P logne!... Les jours de justice et de délivrance, ces j ou tardifs sont enfin venus I Qui en pourrait douter? Nap léon est visiblement l'envoyé de Dieu qui va briser pierre de notre sépulcre. Lui-môme ne l'anaonce-t pas au monde? // veut délivrer l'Europe, a-t-il dit, poids dont la Russie pèse sur elle depuis cinquante ** Il arrive, Tépée haute, avec une forée immense et profonds desseins; ce n'est pas le Niémen qui l'arrôt*
cette fois; non, non, la terre des Jagellons ne sera pas libre seulement, elle sera vengée ! Le cavalier armé de la Lithuanie reprendra sa course vers les plaines du Nord!... Pourquoi n'irait-il pas encore, vainqueur, se reposer sous les coupoles dorées de Moscou la sainte, et reporter la ruine et les gémissements à ceux qui furent si longtemps d'impitoyables oppresseurs?... Je n'exagère pas, et reste plutôt au-dessous de la réalité. En Lithuanie, quand s'ouvrit la campagne de 1812, cette poésie brûlante, cette fièvre d'affranchissement et de représailles était partout, dans l'air môme que Ton respirait. Descendue des châteaux jusqu'aux plus humbles chaumières, elle avait bientôt pénétré et enivré toutes les âmes.
Je n'avais qu'onze ans environ à celle époque de 1842, de fatale et impérissable mémoire. Vous, Français qui me lirez, ne jugez pas de ce que j'étais alors d'après les adolescents de votre heureux pays, qui, à cet âge, ne cherchent encore, à la surface des choses, que le plaisir de vivre. Chez les peuples opprimés et souffrants, il y a un sens intime et particulier, mélange inexprimable de fierté et de douleur, de foi et d'amour qui remplit les âmes, surtout les âmes simples, les plus jeunes aussi bien que les autres. Pour me bien comprendre, rappelez-vous ces chœurs de vos tragédies bibliques où même de tout jeunes enfants s'entretiennent des destinées du peuple de Dieu sur un ton si désolé ou si enthousiaste ! En France, peut-être ne voyez-vous là qu'une ingénieuse et charmante création du poète. Nous en jugeons autrement, nous, nation proscrite, quia tout perdu, jusqu'à son nom, et dont les fils ne sont que trop semblables à ces fils d'Israël que les saintes Écritures nous représentent « assis pleurant aux bords des fleuves de Babylone !»
D'ailleurs, l'éducation que je recevais au château de Luczyn était bien de nature à développer de bonne heure en moi des penchants sérieux et à y mettre les fortes empreintes du patriotisme. Mon père jusqu'alors
SOUVENIRS D'UN VIlOSCHIT 2!
s'était réservé d'être mon seul instituteur; il vivait dans la retraite; il m'aimait tendrement ; il voyait en moi Tunique héritier de son nom, le seul rejeton qui pût perpétuer sa race. J'étais l'objet de tous ses soins; mais, à ses yeux, il s'agissait bien moins de faire de moi un lettre'; cosmopolite que de me donner l'esprit et l'Ame d'un Polonais, homme de son temps et de son pays, n'ignorant rien des gloires, des fautes et des malheurs de la Pologne, et sachant aussi ses droits, ses ressources, l'avenir qu'elle doit attendre de son courage et de la justice de Dieu. La langue nationale, la langue française qu'il possédait parfaitement, l'histoire de la république polonaise, à ses plus beaux comme à ses plus mauvais jours, voilà surtout ce qu'il s'efforçait de m 'apprendre. Alors, je n'avais guère manié encore de grammaire grecque et latine ; j'étais fort ignorant, je l'avoue, des choses "de Sparte, d'Athènes et de Rome, et no distinguais qu'à peine Solon de Lycurgue et Thésée de Romulus. En revanche, j'aurais nommé les uns après les autres tous ceux qui, rois, guerriers, savants ou portes, ont illustré notre Pologne ; tous les généreux citoyens qui se sont dévoués pour empocher sa chute ou pour la relever de ses ruines. Je savais l'histoire de toutes nos familles nobles qui ont acquis leur renom dans les Diètes ou sur les champs de bataille ;' je savais bien mieux encore relie des Kosciusko, des Dombrowski, des Poniatowski, honneur de la Pologne vivante; enfui, si je n'avais lu ni Virgile ni Homère, j'avais néanmoins dans la tète toute une maguiiiquc poésie qui éblouissait et ravissait ma jeune imagination. Oui, mon Iliade, à moi, c'était cette admirable épopée française qui, depuis vingt ans, depuis Valmy jusqu'à Wagram, se déroulait bien plus grande et plus saisissante déjà que les merveilles des temps héroïques. Ce que sont pour vos entants, dans les
collèges, Àjax, Diomède, Hector, Achille, ces types quasi-divins de la Terlu guerrière, pour moi, ils s'appe» laient Hoche, Masséna, Desaix, Kléber, Lannes, Davoust, Murât, éclatante pléiade au-dessus de laquelle m'apparaissait, dans tout le rayonnement de son génie et de sa gloire, le victorieux, le roi des rois, Napoléon. Aussi, ce fut une sorte de délire qui s'empara de moi, comme de toute la partie vive du peuple lithuanien, lorsque de toutes parts on s'écria : « Il arrive ! » lorsqu'à chaque instant des témoins oculaires, des paysans, des voyageurs accouraient disant : « Tel jour, il a passé le Niémen ! — Il est maître derRowno ! Il a franchi la Wilia ! — Il s'avance sur ses deux rives ! — Les Russes ne tiennent pas devant lui ! » Cependant le czar Alexandre, à la tête d'une armée de 130,000 hommes, s'était porté au cœur de la Lithuanie ; notre village, comme tous ceux des environs de Wilna, était foulé par une multftude de soldats russes. Leur présence, qui ne comprimait qu'à peine l'élan des populations, était en ce moment plus odieuse que jamais. Ils le sentaient bien, et c'était pour eux l'occasion de menaces, d'extorsions et de violences qui faisaient régner la terreur parmi nos malheureux paysans. Au château, logeait un général de division avec tout son état-major. Ces officiers et leurs subalternes, se considérant comme sur une terre ennemie, se montraient rogues, exigeants, impérieux, à pousser à bout les caractères les plus patients. Mon pèr£ était exaspéré et ne le cachait pas. Déjà il avait eu avec le général lui-même plus d'une explication orageuse ; et je me rappelle encore les alarmes de ma bonne tante, qui, sachant de quoi était capable, pouf repousser l'insulte, le sang bouillant et fier d'un Luc^ zynski, tremblait à chaque instant pour la liberté ou pouf les jours de son beau-frère. — Mais voici que, dans la
nuit du 27 au 28 juin, tout le château est en émoi. Au petit jour déjà, les officiers russes sont à cheval et leurs soldats sous les armes. Les rangs se forment, les bataillons s'ébranlent; ils s'étendent dans la plaine, ils s'éloignent, et enfin disparaissent derrière les hauteurs où Wilna est assise. L'armée russe est en pleine retraite!... En ce moment, à travers la forêt, passent comme un ouragan des escadrons de hussards, avantgarde de l'armée française ; ils descendent au galop de leurs chevaux la pente rapide de la colline. Bientôt, aux tourbillons de poussière qu'ils soulèvent au loin, se mêlent des nuages de fumée. Une canonnade éclate; la lueur d'un incendie rougit l'horizon : c'est l'amèregarde russe qui, en avant de Wilna, un moment dispute aux Français le passage de la rivière et incendie des ponts. Mais déjà le canon se tait, et une immense clameur s'élève. La population de Wilna tout entière sort de ses murs; elle accourt au-devant de ses libérateurs, renverse les dernières défenses des Russes, rétablit les ponts à demi incendiés et, ivre de joie, se jette au milieu des rangs français... Le lendemain, Napoléon lui-même faisait son entrée à Wilna. 11 était suivi de deux admirables régiments de sa garde, et ces soldats d'élite, associés à toutes les gloires de la France depuis vingt ans, c'étaient des Polonais!... Je laisse à penser quel enthousiasme, à cet aspect, exaltait toutes les Ames ! . . . Quels souvenirs ! . . . Quel réveil d'un peuple!... Les vieillards surtout ne se contenaient plus. Au risque de se faire fouler aux pieds des chevaux, ils se précipitaient pour toucher ces glorieux uniformes qu'eux-mêmes avaient jadis portés, quand il y avait encore une Pologne !... Les uns pleuraient à chaudes larmes; d'autres s'affaissaient sous le poids de leur émotion...
Est-il besoin de dire que je ne voulus rien perdre de ce magnifique spectacle? Je regardai défiler, jusqu'au dernier soldat, toutcla grande armée. Je ne pouvais me lasser de contempler ces guerriers si fameux, vétérans avant l'âge mur, bronzés par le soleil et par le feu des batailles. Comme j'aimais l'éclair de leurs regards et leurs farouches visages! Gomme ils me paraissaient d'une grandeur surhumaine,, avec leur auréole de victoires, ces hommes que rien au monde n'étonnait plus et qui venaient cette fois poursuivre jusque dans les profondeurs du Nord le géant moscovite !
Mais celui que j'avais soif de voir par-dessus tout et que je côtoyai longtemps dans les champs qui bordaient la route, ne le quittant pas des yeux, c'était Napoléon. Tel qu'il était ce jour-là, je me le rappelle encore comme si ce souvenir était d'hier. Monté sur un cheval alezan, il devançait de quelques pas son état-major, dont il ne se distinguait d'ailleurs que par l'extrême simplicité de sa tenue. Il portait un frac vert, l'uniforme des chasseurs de sa garde. Gomme il faisait une chaleur accablante, il se découvrait souvent pour essuyer son front baigné de sueur. Je fus frappé de son air soucieux et presque triste; il ne jetait qu'un regard distrait sur la foule qui le saluait de ses acclamations. Napoléon avait es-
• SOUVENIRS D'UN PUOSCIUT iJ3
péré que les Russes tiendraient devant Wilna; qu'il les trouverait en bataille dans l'immense plaine qui précède cette capitale de la Lithuanie. Il avait espéré frapper là un de ces grands coups dont ses ennemis ne se relevaient guère, et dont le retentissement en Europe était alors nécessaire à ses desseins ; par la retraite de l'armée russe, tout cela lui échappait. Jusqu'où faudraitil qu'il allât chercher cet ennemi insaisissable et cette victoire dont il avait besoin? Des pensées de ce genre sans doute l'absorbaient en ce moment et lui donnaient cet air de préoccupation que j avais remarqué en lui. Pour être parfaitement sincère, je dois avouer que Napoléon, à cette première vue, dérangea toutes les idées que je m'étais faites de ce vainqueur de l'Europe. J'étais alors, comme tous les enfants, incapable d'abstraire la force et la grandeur morales, de les séparer du prestige extérieur, de la vigueur athlétique et du grandiose des formes. Cet homme à la taille courte et épaisse, au visage pâle, à la tète inclinée et rêveuse, au costume étriqué, ne me représentait en rien le grand capitaine, le héros des récits populaires, l'émule des illustres conquérants. Pour le relever à la hauteur de l'idéal que lui-même m'avait servi à créer, il fallait que mon imagination fit effort sur elle-même, qu'elle évoquât de merveilleuses images, enlin qu'elle lui donnât pour cortège, à cet homme, tant de glorieuses batailles et vingt peuples enchaînés à son char de triomphateur.
Je le revis une seconde fois pendant son séjour en Lithuanie. L'on sait que Napoléon fut retenu quelque temps à Wilna par la nécessité d'organiser les mille services destinés à recruter une immense armée, à la faire vivre, à lui donner les moyens de vaincre. Pcndiinl que ses lieutenants cherchaient à arrêter les Russes sur la Dzwina, à Poloslk, à AVilepsk, lui, ne voyant
pas poindre encore l'heure d'une grande bataille, dépensait au milieu de nous son ardeur infatigable en une foule de soins administratifs, et ne négligeait pas d'organiser militairement la Lithuanie. Le 14 juillet, la veille de son départ, Napoléon passa en revue toutes les nouvelles levées, et j'y étais, armé de pied en cap!... Digne fils des Sarmates, dès cette époque, je montais bien à cheval ; en ce point là encore, mon père avait été mon instituteur, et je n'en pouvais avoir de plus habile. A l'arrivée des Français, content de ne me voir respirer qu'ardeur guerrière et affranchissement de la Pologne, il m'avait permis de m'adjoindre à quelques enfants nobles du voisinage qui s'organisaient en compagnie de lanciers et ambitionnaient l'honneur d'être présentés à Napoléon, comme symbole de la patrie renaissante. Complètement équipée et montée sur de petits chevaux de l'Ukraine, notre troupe avait assez bon air. Elle fut admise, à la revue du 14, à prendre rang auprès de la garde civique de Wilna. J'y étais donc, pour ma part, très-fier, très-sérieux sous les armes, et, au fond, le cœur bien saisi, quand Napoléon vint à passer devant nous. Ces simulacres guerriers, ces préludes de la vie militaire chez des adolescents, n'étaient pas de nature à déplaire à celui qui a su faire d'immortelles campagnes avec des soldats de dix-huit ans. Parvenu devant le front de notre compagnie lilliputienne, Napoléon se prit à sourire, et de sa main droite, nous fit comme un. geste de remercîment pour les promesses d'avenir que nous venions ingénument lui donner. Je le vis de très-près cette fois, et je sentis enfin ce qu'il y avait de puissance sur cette figure carrée, sur ce large front, dans ces yeux d'un étrange éclat. Une seconde, je me trouvai sous le coup de son regard si ferme, si profond..* Et j'en restai tout étonné.
Le lendemain, c'était le jour du départ de Napoléon et de sa garde; je m'y trouvai encore. Qu'ils me parurent beaux, ces vieux soldats défilant devant leur empereur et le saluant de leurs acclamations, les uns pleins d'entrain, les autres graves et recueillis, tous marchant à l'ennemi, au danger, à la mort avec une héroïque insouciance ! A ce spectacle, j'étais ému jusqu'aux larmes, et déjà instinctivement je sentais que la vertu guerrière, à ce degré, c'est le dévouement dans sa plus sublime expression. Depuis, je n'ai jamais pu entendre de sang-froid les tristes récriminations dont il fut longtemps de mode, en Allemagne, en Russie, de chercher à ternir la gloire de ces admirables soldats. Qu'est-ce que l'humanité peut gagner à rabaisser de tels hommes? Non, ce n'étaient ni des prétoriens, ni des barbares. Môme au milieu de ce courant de guerres perpétuelles, ils avaient l'âme remplie de grandes pensées, ils cédaient à l'ascendant du génie, à la loi d'airain de l'honneur militaire, et, quand ils allaient combattre et mourir à six cents lieues de la France, cette France, leur patrie, ils l'aimaient de tout leur cœur; ne pouvant la faire heureuse et libre, ils voulaient du moins qu'elle fût, au prix de leurs souffrances et de leur sang, glorieuse entre toutes les nations.
Pendant que j'étais sons le charme de ces spectacles guerriers, mon père s'inquiétait du sort de la Pologne, plus en question que jamais en ce ïnoment. Sans doute, après ce qu'il avait déjà fait et enduré pour son pays , avec sa santé affaiblie et les devoirs de famille qui le réclamaient, il aurait pu considérer sa dette militaire comme payée et se réserver pour ses attachements et ses obligations domestiques. Mais il voyait de plus haut. Il se rendait bien compte particulièrement de l'étal de la Lithuanie, dont une moitié depuis quarante ans, l'autre depuis vingt ans au moins, étaient sous la main des llusscs et h demi façonnées à leur domination. Pour vaincre dans les masses l'indécision, l'apathie, la crainte des retours de fortune, tous les instincts qui ne manquent jamais de barrer la roule au dévouement, ne fallait-il pas, de la part des hommes sur qui leurs compatriotes avaient les yeux fixés, la plus forte de toutes les impulsions, celle de l'exemple? Mon père, sans doute, avait peu d'illusions quant à ce rôle de libérateur de la Pologne que Napoléon voulait qu'on lui attribuât, mais qu'Use gardait bien de déclarer; il était inquiet, et de son silence calculé quant au rétablissement de la nationalité polonaise, et des singuliers alliés qu'il associait h son œuvre, les cabinets de Vienne et de
Berlin. Mais il comprenait que jamais la Pologne ne reverrait une épée comme celle de Napoléon dans le flanc de la Russie, et que c'était le moment d'un effort suprême. Il comprenait surtout que la résurrection des nationalités abolies, l'œuvre du monde la plus difficile, ne sort jamais que de ce désespoir aveugle qui ne compte pas, qui ne délibère pas, et qui fait des miracles par cela môme qu'il passe au-dessus de tous les calculs humains. Non-sptilement mon père se décida à reprendre les armes, mais, dans plusieurs réunions qui se tinrent au château de Luczyn, il fit partager sa résolution à la plupart des nobles des environs de Wilna et ne s'occupa plus que de ses préparatifs pour rejoindre le 5 e corps d'armée entièrement composé de régiments polonais, commandé par l'héroïque Joseph Poniatowski, et où il avait promesse d'être admis' avec le grade de lieutenant-colonel.
Au moment des adieux, mon cœur se serra horriblement. J'aimais mon père de toute mon Ame... La guerre, auparavant, je ne la voyais que comme un jeu brillant et plein d'émotions, je la souhaitais même avec ardeur comme une chance de justes représailles pour mon pays.:. Alors elle m'apparut sous ses sanglantes couleurs.., Un frisson glacial parcourut tous mes membres. Combattu néanmoins, en présence de mon père, par un sentiment de fierté, je regardais d'un air inquiet ma tante Berthe; je l'interrogeais des yeux; elle me devina, et, me prêtant à part une minute, pendant que mon père se faisait amener son cheval de guerre : « Witold, me dit-elle, c'est ici qu'il faut montrer notre courage; n'amollissons pas le cœur de votre père, quand il nous quitte pour remplir le plus saint des devoirs... Pensons à la Pologne et mettons notre confiance en Dieu. » Après quelques recommandations h ses serviteurs, qui l'on-
30 SOUYEKIRS D'UN PROSCRIT
Uniraient tristes et silencieux, il revint vers nous, baisa la main de ma tante, me serra longtemps dans ses bras sans pouvoir proférer une parole, puis s'élança vivement sur son cheval... Cinq minutes après, il était déjà bien loin, au fond de la vallée. Nous le suivions des yeux du haut de la terrasse, agitant nos mouchoirs. Prêta disparaître sous de grands peupliers, il se retourna vers le château de ses pères ; il nous aperçut encore et nous adressa un dernier geste de la main , en signe d'adieu...
Alors rien ne me retint plus, je pleurai longtemps et . amèrement. Ce jour-là, pour la première fois, je connaissais te chagrin, presque le malheur. Une chose m'étonnait beaucoup : c'était le calme de ma tante à l'instant d'une si cruelle séparation. Elle, d'une nature aimante, prompte à s'émouvoir des moindres souffrances d 'autrui, elle avait vu mon père partir pour se jeter dans tous les hasards d'une guerre terrible, et elleayait reçu ses adieux avec un sang-froid que jamais je n'aurais soupçonné en elle. Enfant, je n'étais pas encore capable de comprendre et de pénétrer l'âme des femmes polonaises que j'ai tant admirée depuis, cette âme où j'ai vu souvent le patriotisme avoir la poésie et l'ardeur de la passion, ensemble la force et la hauteur sereine d'une foi religieuse.
A lat ristesse qui régnait au château depuis le départ de mon pare vint bientôt s'ajouter le spectacle navrant des maux de la pauvre Lithuanie, foulée par six cent mille soldats. Toute la prévoyance et la vigueur humaines ne pouvaient faire qu'une telle armée, recrutée parmi les nationalités les plus diverses, et s'enfonçant si loin de la France dans des contrées presque désertes ou épuisées de ressources , se maintint sous le joug de la discipline et ne devînt pas un fléau pour les pays qu'elle traversait. Une foule de soldats quittaient le drapeau, les uns, pour se procurer des vivres, les autres, pour mener une vie d'indépendance et de désordre. Us se répandaient au loin dans les campagnes, rançonnaient les villages, enlevaient tout ce qui leur tombait sous la main et quelquefois môme forçaient les châteaux et les mettaient au pillage. Nous vivions à Luczyn dans une perpétuelle alerte. Heureusement, mon père, qui n'entrevoyait que trop les calamités inséparables d'une telle guerre, en nous quittant, avait songé à mettre le château à l'abri d'un coup de main. Il avait donné une sorte d'organisation militaire aux nombreux serviteurs qui s'y trouvaient réunis, et cette petite garnison, il l'avait placée sous les ordres d'un vieux soldat des légions polonaises,
Jean Browner, attaché à notre famille par l'habitude, les services rendus et les forts instincts d'une nature toute primitive.
Jean Browner, à cette époque, dépassait la cinquantaine ; mais pas un poil gris ne venait encore déparer la magnifique barbe noire qui lui descendait sur la poitrine. Il était de taille moyenne, trapu, large comme un mur, avec des jambes et des bras d'athlète. Browner avait jadis beaucoup aimé son métier de soldat, et, sous son enveloppe de paysan lithuanien, sous sa longue tunique de grossière étoffe de laine, son ceinturon de cuir de buffle et son bonnet de peau de mouton, en dépit des années et de sa face rubiconde, il conservait encore quelque chose de l'air et de l'allure, militaires. Bien démêler l'expression vraie de sa physionomie n'était pas chose facile, tant la rudesse et la bonhomie s'y confondaient, tant il savait prendre l'apparence d'une impassibilité presque stupide ou laisser jaillir du fond de ses petits yeux des éclairs de malice. Mon père faisait le plus grand cas de ce brave homme et lui avait donné la haute main sur les autres paysans de son domaine, tout en le surveillant de près néanmoins, car Browner avait un axiome favori, savoir : « qu'il faut être juste toujours et avoir aussi le bras solide pour ranger à l'ordre les mauvaises têtes. » Or, l'hydromel parfois aidant, il avait une pente naturelle à pratiquer la seconde partie de son axiome non moins rigoureusement que la première. Browner m'avait pris, dès ma naissance, en grande affection. Tout jeune, je jouais avec lui, comme font les enfants avec les gros chiens; je le martyrisais parfois, et rien n'était capable de lui faire perdre vis^à-vis de moi sa bonne humeur. Mon père me l'avait donné pour maître en fait d'exercices cîa corps de toutes sortes et dans le maniement des ar-
mes. Cela me l'avait encore attaché davantage, el, pour me sauver une égralignure ou un chagrin, il se serait jeté tout au travers du feu, ce brave Browncr ! Ma tante Berthe, il la vénérait presque k l'égal de la sainte Vierge, pour laquelle il avait, comme tous nos paysans, une dévotion particulière et un peu païenne. Avec ce fidèle serviteur pour stënéchal, et dans un château dont les défenses matérielles étaient encore respectables, personnellement nous n'avions rien à craindre.
Il n'en était pas de même des malheureux paysans du domaine, trop souvent visités et pillés par des maraudeurs. On les voyait alors qui montaient au château, avec leurs femmes et leurs enfants tout en larmes, el venaient se jeter aux pieds de ma tante en implorant son assistance. Elle les consolait et les secourait de toute manière, et partageait avec eux les provisions que la prévoyance de mon père avait amassées. S'il y avait encore quelque remède au mal, elle faisait plus : elle n'hésitait pas à descendre elle-même au village, ne prenant pour toute escorte que son vaillant sénéchal. En face des maraudeurs, elle était pleine de. sang-froid et leur parlait avec âme, faisant appel a ce qui leur restait encore de sentiments d'humanité ou d'honneur militaire; et son intervention fut toujours litile; elle ne revenait pas au château sans avoir amené ces hommes à lâcher du moins une partie de leur proie.
Il y avait quelqu'un pourtant que cet emploi de la force purement morale n'accommodait qu'à demi. C'était Jean Browncr. Témoin des concessions que sa châtelaine croyait devoir faire aux dures nécessités du temps, il ne pouvait s'empêcher de lancer en dessous des regards farouches aux bandits (comme il les appelait indistinctement) qui emportaient sur leurs épaules, môme par suitede capitulation régulière, celui-ci un sac d'orge
ou d'avoine, celui-là un veau ou un mouton ; il revenait alors au château la tête basse, l'air sombre et le visage empourpré de colère; il nourrissait au dedans de luimême une envie immodérée de pratiquer à rencontre des pillards, et pour sa satisfaction personnelle, un système de police de meilleur aloi. Or, vers le mois d'août, un corps de soldats prussiens, destiné à renforcer l'aile gauche de l'armée française sur la Dzwina, vint à traverser le nord de la Lithuanie, et, comme toutes les troupes dans cette campagne, celles-là avaient bon nombre de traînards qui commettaient sur leur passage de grands désordres. Browner, à titre de Polonais d'une ancienne province échue à la Prusse, nourrissait contre les Prussiens une bonne et vieille rancune; et cette rancune, chose bizarre ! il se la déguisait en ce moment à lui-môme sous une sorte de pudeur germanique. A cause de son nom et de certains souvenirs de famille, Browner se croyah d'origine allemande. « Il y avait pour lui point d'honneur, me disait-il en confidence, à ramener dans le droit chemin des hommes qui faisaient honte, par leurs brigandages, à l'honnête Germanie. »
Quand donc le plus gros de oes bandes se fut écoulé, Browner jugea bon de commencer sonxours de morale à l'usage des maraudeurs prussiens. Le soir, lorsque tout le monde, sauf un gardien de nuit, dormait au château, Buowner détachait Fritz, un limier danois de forte race, excellente mâchoire servie par un nez des plus fins. Suivi de cet utile auxiliaire, il sortait sans bruit par une poterne pour aller faire sa ronde au dehors; il ne portait pour toute arme qu'un certain gourdin de grosseur raisonnable, noueux et du bois de cornouiller le plus dur; il savait par expérience tout le parti qu'il en pouvait tirer, soit pour l'attaque, soit
pour la défense. Malheur donc aux pillards qu'une étoile contraire dirigeait, cette nuit-là, du côté de Luczyn, et que Fritz, en bon éclaireur, signalait à son maître comme rôdant autour d'un poulailler, d'un toit à porcs, ou forçant l'entrée de quelque chaumière à l'écart. Browner tombait sur eux comme un ouragan; une grêle de coups partis d'une main invisible pleuvait sur leurs épaules. La surprise, les ténèbres, les hurlements du limier et ses ftirieuses attaques, tout contribuait à jeter la panique parmi les pillards, fort peu soucieux de pareilles aubaines, et le champ de bataille restait bientôt au vaillant sénéchal; il laissait Fritz s'acharner quelque temps à la poursuite des vaincus; puis, sifflant d'une certaine manière, il le rappelait à lui, et riait dans sa barbe en voyant ce brave chien rapporter triomphalement des lambeaux de capotes, pantalons, etc., trophées d^ses charges victorieuses. Le lendemain, Browner me racontait mystérieusement ses exploits de la nuit; il ne s'en vantait pas devant les autres hôtes du château; il redoutait même, à vrai dire, qu'il n'y eût sur ce point, entre la châtelaine et lui, dissidence de vues politiques; mais il tenait fort à mon approbation, et je ne la lui marchandais pas; j'étais naïvement ravi de sa méthode. J'accablais Fritz de caresses, et je trouvais toujours moyen, au dîner, de doubler sa pitance en retour de ses hauts faits nocturnes.
Malheureusement, Browner, dans sa sagesse, n'avait pas assez réfléchi sur cette vérité « qu'il ne faut rien pousser à l'extrême, même les meilleures choses, » Une nuit, un peu inquiet du vacarme que j'avais entendu au loin du côté de la vallée, je m'étais levé, et j'attendais impatiemment la rentrée de Browner; il revint enfin, et je m'aperçus que l'affaire avait été chaude. Ce pauvre Fritz était écloppé, Browner se frottait la tète, et, d'un
3*i SOUVJSNUIS J)'UK 1UIOSCR1T
air moitié pileux, moitié narquois, regardait son bonnet de peau de mouton singulièrement détérioré par deux ou trois grandes estafilades. Au fond, pourtant, je vis bien que mon brave Browner était satisfait de l'emploi de sa soirée; il m'en dit assez pour me faire comprendre que deux maraudeurs prussiens, qui avaient eu affaire à lui, se souviendraient quelque temps de la manière sommaire et vigoureuse dont la justice s'administrait sur le domaine de Luczyn. Je ne manquai pas de lui en faire mes sincères compliments; et, là-dessus, j'allai dormir.
Mais voici qu'au milieu de mon premier somme je suis brusquement réveillé par des cris d'alarme et par une vive clarté qui illumine toutes les fenêtres du château et semble monter du fond de la vallée. Hélas ! c'était un groupe de trois chaumières qui brûlait, précisément les mêmes que Browner avait si vaillamment protégées contre les rôdeurs de nuit, quelques heures auparavant. Nous courûmes tous à l'incendie; mais l'éteindre était impossible : les habitations des paysans, en Lithuanie, sont formées de rondins de bois posés les uns sur les autres, ut encastrés claus de plus fortes pièces placées verticalement; les interstices sont bourrés et pour ainsi dire calfeutrés avec de la mousse; le toit est de chaume ou de roseaux. En une demi-heure, le feu avait tout dévoré. Les malheureux habitants, demi-vêtus, avaient à grand'peinc sauvé quelques meubles. Ma tante Bcrthe fut sur pied toute cette nuit, et se multiplia pour venir au secours des familles qui se trouvaient ainsi sans abri et sans ressources. Quant à la cause de l'incendie, elle lui fut aussitôt révélée par les exclamations mêmes de ces pauvres gens, par leurs imprécations contre les soldats prussiens, et leurs doléances sur l'excès de zèle pour la bonne police de notre sénéchal qui l'avait entraîué trop
loin ce soir-là. Browner, malgré le dévouement avec lequel il s'était porté au secours des incendiés, fut mandé devant sa châtelaine, et par elle sévèrement semonce pour son système de sorties nocturnes et de corrections à l'usage des maraudeurs prussiens, dont le résultat le plus clair serait de ne pas laisser debout une seule des maisons de paysans sur tout le domaine de Luczyn, et de le faire éebarper lui-môme au premier jour. Dans l'altitude d'un soldat au port d'armes, l'air contrit et les yeux baissés, Browner écouta tout ce qu'il plut à ma tante Berlhe de lui adresser de remon* trances et d'injonctions d'être plus circonspect à l'ave* nir. Quand elle eut fini, il s'inclina devant elle, les mains croisées sur la poitrine» avec tous les dehors d'une profonde humilité. Pour ma part, je le tenais pour bien converti!... M'ayant rencontré à l'écart quel* ques instants après : « Quel dommage, mon jeune seigneur! me dit-il avec un gros soupir et de sa mine la plus sournoise; il ne tenait pourtant qu'à moi de toucher un peu plus fort! et alors... vous comprenez.... par saint Jean, mon patron! plus jamais, je vous l'assure, ces bandits-là n'auraient allume même un feu de broussailles!»
Mon père nous avait quittés le 18 juillet; jusqu'au 6 septembre (près de deux mois), nous fûmes absolument sans nouvelles de lui et bien inquiets. Le 5 e corps, auquel appartenait son régiment, formait comme l'avantgarde de la grande armée, qui, dans la main de Napoléon, était incessamment poussée vers le cœur de la Russie. On sait avec quelle ardeur fiévreuse celui-ci, , appréciant biefn tout ce que sa position avait de tendu et de périlleux, cherchait une bataille et une victoire décisives; mais son insaisissable ennemi, qui tenait du Scythe et du Parthc, l'attirait toujours plus avant dans ses redoutables solitudes. C'est de Gjatsk, dernière étape avant les plaines de ta Moskova, qu'était datée la lettre de mon père que nous recevions enfin. Deux lettres précédentes, qu'il avait écrites après les sanglantes affaires de Mohilew et de Smolcnsk, ne nous étaient point parvenues. Déjà de nombreux partis de Cosaques infestaient les routes et enlevaient les courriers.
Dans sa lettre, que j'ai gardée préeieusement, mon père ne nous montrait pas tous les sombres côtés du tableau; il exaltait, pour éloigner de nous l'idée du danger, l'irrésistible bravoure de l'armée française et le génie duchefqui la conduisait; mais il hc cachait qu'à demi sa douleur de voir l'expédition atteindre une grandeur gigantesque.
Le jour même où cette lettrte nous arrivait et nous faisait goûter quelques moments d'une joie bien vive, se livrait cette terrible bataille qui tiendra à jamais sa place dans la nomenclature des hécatombes humaines. Le soir de ce jour, au dire des historiens les plus accrédités, 90,000 hommes (30,000 Français et 60,000 Russes) couvraient de leurs corps mutilés ou sans vie les champs de la Moskova, boucherie effroyable dont la braise et la cendre de Moscou devaient être l'unique prixl
Cette victoire de la Moskova retentissant du fond du Nord en Europe, puis, quelques jours après, Moscou, cette capitale de la vieille Russie tombant elle-même aux mains du vainqueur, jetèrent un moment nos provinces polonaises dans cette stupettr d'admiration qui naît toujours des choses grandes et presque fantastiques. Bientôt, hélas ! commença sourdement à se propager un bruit sinistre : Moscou, disait -on, avait «disparu dans les flammes.. 4 Nous reconnûmes trop bien là dedans la main d'un indomptable et sauvage patriotisme... Tous, les cceûrs se serrèrent de tristesse, et, tandis que les Français du monde officiel, qui abondaient à Wilna, s'efforçaient de représenter Napoléon au Kremlin, comme sur le plus haut piédestal de sa puissance, nos Lithuaniens pressentaient pour lui la chute et l'abîme, et pour nous la perte de notre suprême espéraacei
Quelques lignes de mon père que nous reçûmes alors nous rassurèrent, du moins en ce qui le touchait personnellement; il avait échappé aux périls de la plus sanglante bataille des temps modernes; son colonel avait péri, et, sur le champ de bataille même, il avait été désigné pour le remplacer. L'armée polonaise, à la Moskova, avait rivalisé avec les Français de valeur brillante
40 souvenirs n'qy proscrit
et subi les pertes les plus sensibles. Entrée dans Moscou, elle n'avait fait que traverser cette ville. Tout épuisée qu'elle élait, Napoléon l'avait dirigée sur Kalouga pour surveiller les mouvements de l'ennemi et le tenir en échec.
Pendant tout le mois d'octobre, notre anxiété alla croissant chaque jour; on n'entendait pas plus parler de la grande armée que si elle eût disparu tout entière dans l'incendie de Moscou. Les communications étaient complètement interceptées; le champ restait libre pour les plus lugubres conjectures. Nous apprîmes enfin que l'empereur avait quitté Moscou le 19 octobre, que la grande armée était en pleine retraite, que les Russes la côtoyaient, lui barrant et lui disputant sans cesse le passage... Puis tout retomba dans le silence le plus profond. Ce silence était effrayant comme tout ce qui, dans le malheur, reste obscur ou inconnu.
Il y avait une chose que nous savions trop bien, c'était le nouvel et terrible ennemi que cette malheureuse armée allait rencontrer sur sa route. Dès la fin d'octobre, même en Lithuanie, l'hiver s'était déelaré avec une extrême violence. Décembre arriva... Le thermomètre descendit jusqu'à 30 degrés Réaumur! Les hommes les plus robustes et acclimatés ne pouvaient sans risque de mort s'exposer pendant plusieurs heures à un froid aussi intense. Un soir qu'à cette terrible température s'ajoutait une tourmente de neige, nous étions, ma tante et moi, dans un petit salon bien calfeutré et chauffé par un énorme poêle en faïence; de doubles fenêtres et d'épais contrevents nous défendaient contre les intempéries du dehors; seulement, nous entendions le vent qui mugissait d'une façon lamentable dans toutes les anfractuosiiés des bâtiments. Nous entendions par moments une neige dure et serrée comme des grêlons,
chassée par une bise glaciale, crépiter sur les murs et sur les fenêtres. Ma tante cousait quelques vêtements pour les pauvres familles dont les chaumières avaient été incendiées ; moi, je lisais, m 'interrompant souvent pour écouter le déchaînement de la tempête au dehors. Tout à coup, une rafale plus épouvantable que les autres . ébranla le bâtiment, fit craquer toutes les clôtures et gémit, comme une voix lugubre dans les longs corridors. Saisi d'effroi, je jetai là mon livre, je me rapprochai vivement de ma tante, je lui pris les mains, et, les yeux attachés sur les siens, je lui dis seulement ces mots : « Mon père!... » Elle n'y tint pas; ses larmes coulèrent, son cœur éclata sous le poids qui l'oppressait. « Ton père, mon pauvre enfant, dit-elle... ton père!... oh est-il par cette nuit affreuse?... » Puis, joignant les mains et levant les yeux au ciel : « Mon Dieu! mon Dieu! s'écria-t-elle avec angoisse, sauvez le père de Witold ! ayez pitié de nous ! » — D'un même mouvement, nous tombâmes à genoux tous deux... S'il est vrai que, par la prière, il y ait entre le ciel et la terre un lien, et que Dieu permette à la voix de ses faibles créatures de monter jusqu'à lui, Dieu, ce jour-là, pouvait-il ne pas nous entendre?...
Au reste, l'incertitude allait bientôt cesser, et la vérité sur le sort de la grande armée se montrer dans toute son horreur. Le 7 décembre, de grand matin, un de nos paysans frappait à la porte principale du château; il demandait qu'on le conduisît auprès de la châtelaine; il avait, disait-il, une nouvelle de grande importance à lui apprendre. Cet homme est introduit, il est pâle et encore sous le coup d'une forte émotion. « Hier au soir, nous dit-il, j'avais conduit des fourrages à Wilna; j'ai été forcé d'y passer la nuit. Comme j'en partais ce matin, à l 'ouverture des portes, le jour com-
42 souvsNias d'un froscbit
mençait à poindre, j'aperçus dans le faubourg d'Ostrabrama, devant la maison de poste, un piquet de cavaliers enveloppés de leurs manteaux, et, au milieu d'eux, un grand traîneau occupé par plusieurs personnes; on relayait en toute hâte. Les gens du traîneau étaient des militaires français, des chefs; j'ai bien vu cela, malgré les fourrures dans lesquelles ils étaient comme enfoncés. Au moment du départ, l'un d'eux a fait un brusque mouvement pour appeler à. lui l'officier qui commandait l'escorte,. et lui dire quelques mots; j'ai entrevu son visage... C'était l'empereur Napoléon!!.. » — A ce nom, nous jetons un cri de surprise et d'incrédulité... — « Oui, l'empereur Napoléon, reprend-il; je l'avais vn h son passage, il y a six mois; je ne me trompe pas, je l'ai bien reconnu. Sur un signe de sa main, le traîneau partit au galop des chevaux, il tourna par la gauche les fortifications de Wilna, pour aller prendre, au faubourg . de Rowno, la route du Niémen; la route de l'Ouest... Moi-même, tout étourdi du coup, et comme si je doutais encore de ce que j'avais vu, je m'approchai d'un des postillons qui est de ma connaissance : C'est lut, n'est-ce pas?... lui dis-je à l'oreille. — " C'est lui ! » répondit-il à voix basse. — Et l'armée?... — Làdessus, cet homme, qui est un bon Polonais, me regarda d'un air sombre, et, comme s'il avait déjà trop parlé, il rentra dans la m&isqn de poste, sans vouloir me dire un mot de plus. »
A ce récit, nous restâmes glacés de terreur... Dans cette môme journée, nous vîmes venir au château plusieurs de^ nos voisins consternés comme nous. Le pas-" sage de l'empereur, la nuit, sous les murs de Wilna, avait transpiré. Il s'avouait donc vaincu par le climat de la Russie, ce conquérant qui jusque-là n'avait rien rencontré de plus fort que sa volonté et son orgueil!....
Pendant qu'il regagnait en fugitif la France et Paris, quel homme laissait-il derrière lui de taille à soutenir cet écroulement de sa fortune?... On cherchait en vain. II n'y avait au monde qu'une main assez forte pour préserver ce qui restait de la grande armée d'une effroyable dissolution... Et cette main s'était retirée!... Ces glorieux débris, qu'allaient-ils devenir?... Nous-mêmes, quel sort nous attendait?... Deux jours se passèrent ainsi dans de mortelles angoisses.
Le 9 décembre, un jour blafard venait de se lever sur nos campagnes ensevelies sous la neige et où le vent du nord soufflait avec une rigueur inouïe, quand nous commençâmes à remarquer une noire colonne qui semblait s'avancer du' Nord et dans la direction de Wilna. Gomme elle se rapprochait de minute en minute, bientôt nous pûmes reconnaître une masse confuse d'hommes, de traîneaux et de chariots. A n'en pas douter, c'étaient les restes de la grande armée ! A l'aide d'une longue-vue, nous les examinions avidement, le cœur serré de surprise et de douleur : plus de rangs, plus de drapeaux, à peine quelques armes; rien qui rappelât une organisation militaire, une armée en marche. Ce n'était qu'une longue suite de groupes informes, assemblés au hasard; des malheureux qui, la tête baissée, se soutenant à peine sur la neige durcie et glissante, à l'aide de branches d'arbre, se traînaient les uns derrière les autre», comme hébétés par la fatigue, le froid et les souffrances de la faim. Ils revenaient quarante mille au plus; c'étaient les survivants de quatre cent mille hommes! Ceux que l'on ne voyait pas, couchés sous la neige, formaient depuis Moscou jusqu'à Wilna une épouvantable traînée de cadavres, et marquaient la trace du conquérant en délire que
la main de Dieu avait frappé... A chaque instant, plusieurs tombaient pour ne plus se relever et achevaient leur agonie sur le sol glacé... Je ne crois pas que les hommes assistent jamais à un plus lamentable spectacle! Dans l'immense désordre de cette fuite, quelques groupes détachés de la masse passaient au voisinage des hauteurs de Luczyn. Ma tante, saisie de compassion, donna aussitôt des ordres pou/ qu'on se portât au-devant d'eux, et qu'on mit à leur disposition tout ce qu'il y avait de réserves au château en fait de vivres, d'eau-de-vie, de vêtements chauds et de couvertures. Browner en chargea un traîneau que lui-même devait conduire; et moi, à force d'instances, j'obtins de l'accompagner. Plein d'une naïve espérance, je croyais déjà revoir mon père, et me sentir serré dans ses bras... Quand nous approchâmes de ces malheureux, non-seulement je cherchai en vain des yeux mon père, mais de quel étonnement douloureux je fus frappé ! Dans cette tourbe misérable, il m'était impossible de reconnaître ces fiers soldats que j'avais tant admirés quelques mois auparavant. C'étaient à peine des hommes. Je les considérais, non sans effroi, sous leurs indescriptibles haillons, avec leur teint hâve, leur barbe hérissée, leurs yeux hagards qui n'exprimaient plus que des appétits brutaux. La vie morale semblait éteinte en eux, à force de misère ; il ne leur restait qu'un instinct, l'instinct de la conservation. Les premiers qui aperçurent notre traîneau, reconnaissant ce qu'il contenait, s'animèrent d'une joie sauvage, et se jetèrent sur les vivres avec frénésie. D'autres aussitôt survinrent pour avoir leur part • de cette proie. Bientôt ce fut une mêlée, et, malgré les cris et les efforts désespérés de Browner, une lutte féroce s'engagea entre ces malheureux. Tout disparut; le traîneau fut mis en pièces; le pauvre cheval lui-
môme, disputé par les plus forts, fut entraîné à quelque distance, puis enfin tué à coups de couteau, dépecé, et ses lambeaux saignants assouvirent l'appétit des plus affamés. Tout ce que put faire Browner, en usant à propos de sa force herculéenne, fut de me tirer sain et sauf de cette mêlée qui me laissa un profond sentiment d'horreur.
Je ne veux pas t recommencer ici des tableaux que des acteurs dans ce sombre drame, des chefs de la . grande armée, ont eux-mêmes tracés avec les couleurs les plus saisissantes; je n'essayerai pas, après eux, de -décrire les épouvantables scènes dont Wilna fut le théâtre, Wilna, que depuis Smolensk ces malheureux invoquaient comme leur r&uge et le terme de leurs maux; et voilà que, par l'imprévoyance ou la désertion des chefs, par l'abrutissement et le désespoir aveugle de la masse, on s'étouffait, on s'égorgeait aux portes de cette ville et devant ces magasins qui devaient être le salut de tous ! Je ne peindrai pas non*plus ce défilé de Pouary, dont la pente roide et glacée se refusait aux pieds des chevaux, et au bas duquel retombaient les uns sur les autres les cations, les fourgons de l'armée, les équipages de familles fugitives, les voitures de blessés échappés de Wilna; défilé funèbre où les Cosaques étaient accourus comme des nuées d'oiseaux de proie, et où ils se rassasièrent à loisir de pillage et de massacre. Cela dura quinze heures!... Pendant quinze heures, nous n'entendîmes qu'une clameur continuelle, mélange effroyable d'imprécations, de hourras et de gémissements ! Mais la huit était venue avec un froid de 30 degrés... et le silence se fit.
Quels temps nous traversions alors !... De quelque côté que Ton tournât les yeux, tout n'était que désastre et deuil immense. La pauvre J^ithuanié, et, après elle, bientôt toute la Pologne furent inondées des troupes de Kutusoff et de Witgenstein, sauvages soldats qui nous rapportaient, avec l'ancien joug, un surcroît de haine et des instincts de vengeance. — Nous entendions le cri de guerre de l'Allemagne, se levant de toutes parts pour achever la ruine de celui qui l'avait si longtemps foulée et humiliée. Du côté de la France, il ne nous venait que bruits sinistres. Quelque temps, on parla avec mystère des coups terribles que portait encore à ses ennemis, forts de leur nombre, le lion blessé, mais il tombait d'épuisement... Un jour, Russes et Prussiens, ivres de joie, nous crièrent que Paris était dans leurs mains ! Ce jour là, ce fut pour nous comme si le soleil, foyer de toute vie, s'était éteint dans le ciel; il nous sembla qu'une nuit affreuse, éternelle, s'étendait sur nous!...
Et mon père n'avait point reparu ! Depuis Smolensk, sa trace était complètement perdue. Les jours, les semaines, les mois s'étaient écoulés sans amener la moin* dre information, le moindre indice sur son sort. Et ce* . pendant, ma tante avait fait et ordonné mille démar* ches, mille recherches ; toutes étaient restées Infruc-
tueuses. Que d'anxiétés! que de cruelles alternatives!.. Tantôt nous envisagions froidement la triste réalité, et nous pleurions mon père comme si nous avions entendu la cloche sonnant ses funérailles; alors, nous n'adressions plus à Dieu qu'un vœu, c'était d'en apprendre assez quelque jour, pour avoir la consolation d'élever un pieux monument sur la place où il était tombé... Puis il suffisait de l'entretien d'un ami, d'un doute charitable jeté dans nos âmes, môme d'une vague rumeur autour de nous, pour changer subitement le cours de nos idées. 11 y avait, et on ne manquait pas de nous le redire, au fond des provinces asiatiques de la Russie, des milliers de prisonniers français et polonais, réduits à l 'impuissance de révéler à leurs familles leur sort, ou même leur existence. Mon père ne pouvait-il être de ce nombre?... Cette idée s'emparait de nous fortement ; nous nous reprenions à espérer avec une ardeur nouvelle.
Un jour ( c'était au mois de mai 1813)» Browner rentrait au château tout joyeux : il venait de faire route avec un marchand de pelleteries qui, voyageant sur les lieux mêmes parcourus par la grande armée dans sa désastreuse retraite, avait pu recueillir plus d'un renseignement précieux.Dans la petite ville d'Ocsmiana, cet homme avait entendu par hasard prononcer le nom du comte Luczynski, par un habitant, ancien soldat au II e régiment d'infanterie polonaise (celui-là môme que mon père commandait), et ce soldat avait parlé de son colonel, comme s'ils eussent été ensemble au passage de la Bérésina. Le cœur nous battit bien fort à cette nouvelle, et, deux heures après, nous étions sur ,1a route d'Ocsmiana. Nous trouvâmes facilement le soldat qui nous avait été indiqué : il allait de bonne grâce au-devant de nos questions, mais voici tout ce qu'il put nous apprendre :
Dans la retraite, ayant eu les pieds gelés, après Smo-
lensk il avait cessé de marcher dans les rangs. Plusieurs fois, néanmoins, à Krasnoé, à Toloczyn, il avait revu le comte Luczynski, entouré encore de quelques soldats à l'épreuve, que rien, jusque-là, n'avait pu séparer de leur aigle et de leur colonel. Aux approches de la Bérésina, cette petite troupe avait rallié la division polonaise Dombrowski, alors sous les ordres du maréchal Victor ; héroïque arrière-garde qui, pendant toute cette affreuse journée du 2& novembre, épuisa sur elle, autant qu'elle le put, les boulets russes, afin de préserver les deux ponts, dernière planche de salut pour les débris de l'armée. Après la rupture des ponts, et pendant le reste de la retraite, le Lithuanien n'avait revu aucun de ces braves gens.
Ce récit, qui laissait désormais si peu de place à nos espérances, nous avait consternés. Pour moi, je m'attendais à regagner tristement le château dé Luczyn. Quelles ne furent pas ma surprise et mon émotion, quand j'entendis ma tante donner des ordres pour pousser plus avant notre voyage ! « Son devoir et son cœur, me dit-elle, voulaient qu'elle allât jusqu'au hout. C'était remonter un autre chemin du calvaire; mais peut-être la Providence nous y réservait-elle quelque révélation sur une existence qui nous était bien chère.» Nous atteignîmes le lendemain Molodeczno et puis Smorgoni, étapes trop fameuses dans la retraite de Russie : Smorgoni, où Napoléon quitta son armée dès lors condamnée à périr; Molodeczno, où les canons français avaient tonné pour la dernière fois, et fait payer cher aux Russes leur poursuite acharnée.
On était au mois de mai. La nature, qui ne suspend pas ses lois, et. qu'on dirait empressée d'effacer les traces des fureurs humaines, donnait un air de vie à ces plaines funèbres que nous traversions. Le soleil res-
plendissait. A perte de vue, l'on n'apercevait qu'un sol verdoyant, des bruyères, des fleurs sauvages, des forêts de roseaux qui se balançaient au bord des étangs; mai» quelle solitude et quel silence ! Plus d'autre trace d'habitations, que de loin en loin quelques pierres an milieu de monceaux de cendres; pas un arbre debout, mais çà et là des troncs noircis et calcinés. Dans le fond des ravins et le . long des fossés de la route, des squelettes de chevaux par centaines; enfin, ce qui nous jetait surtout dans, une mortelle tristesse, à droite et à gauche, et à des intervalles souvent rapprochés, on voyait se détacher sur la verdure* des carrés de terre fraîchement remuée et renflée en forme de tombe : des baqdes de corbeaux volaient de l'un à l'autre avec d'affreux croassements, comme s'ils redemandaient leur proie... Aux environs des bourgades, telles que Mokw deczno et Smorgoni, on retrouvait des traces de culture; là, un certain nombre d'habitants étaient revenus ; les uns rebâtissaient d'un air triste leurs toits détruits ; d'autres s'étaient remis en possession de leurs maisons moins dévastées. Nous pénétrâmes dans deux ou trois d'entre elles qui servaient d'auberges (s'il est possible de donner ée nom aux plus misérables abris qui soient au monde); nos yeux furent frappés tout d'abord jles lugubres épaves dont ces pauvres gens avaient accru leur mobilier ou orné leurs murailles, des selles de chevaux, des éperons, des buffleteries, des casques rouilles : ici, des débris de cuirasse tenaient lieu d'ustensiles de ménage; là, dans un coin, jouait un enfant accroupi sur un tas de boulets et d'éclats d'obus. ^
Vers le milieu du deuxième jour, nous traversions d'interminables marais sur une route rompue en vingt endroits et à peine réparée. Tout à coup, le postillon qui nous conduisait, se retournant vers nous et étendant
le bras dans la direction d'une ligne d'eau d'une teinte livide qu'on apercevait à l'horizon, nous dit ce seul mot : « Bérésina! » Ce mot nous fit refluer le sang vers le cœur... Quelques minutes après, nous étions au bord de cette rivière si fatalement célèbre ; je n'en pouvais détacher mes yeux. Grossie par des pluies récentes, elle coulait assez rapidement entre des rives marécageuses, au milieu d'une morne solitude. Nous la traversâmes dans un bac, un peu au-dessous de l'endroit où avaient été jetés ces ponts qui virent de si lamentables drames... Leur emplacement était encore indiqué par des tronçons de pieux à demi cachés dans la vase ; il l'était surtout, par la dépression des berges sur un assez long espace. En cet endroit, le sol défoncé, d'une couleur noirâtre et repoussante, semblait avoir été pétri avec du sang...
Sur la rive gauche, où nous étions passés, quelques débris marquaient la place où existait naguère le village de Studianka ; puis le terrain se relevait et formait un plateau étroit terminé par un ravin. C'était là que le maréchal Victor, avec une poignée de Français et de Polonais résolus à mourir, s'était arrêté et avait tenu en échec tout un jour l'armée de KutusofT.
De l'autre côté du ravin, on apercevait un tombeau monumental encore inachevé, et près de lui une cabane. Nous y allâmes. Le tombeau était élevé par une veuve moscovite à la mémoire de son mari, officier supérieur tué à la bataille de la Bérésina. Un soldat russe, amputé d'un bras, habitait la cabane et était constitué gardien du tombeau. Il avait assisté à cette terrible journée ; c'est là môme qu'il avait été mutilé ; et le champ de bataille, il le connaissait bien. Il nous montra le mamelon qu'occupait la division polonaise. « Là, me dit-il, les vrtlres se sont fait tuer quasi
jusqu'au dernier homme. » De mon père en particulier, il ne savait rien*.. Cédant à sa douleur, ma tante était tombée à genoux au pied de la croix qui surmontait le tombeau de l'officier russe, et elle y pria longtemps. Moi, j'errai seul sur le champ funèbre. J'allai où l'invalide m'avait dit que mes compatriote* étaient morts en combattant. Epuisé d'émotions, je me laissai aller à terre... et peut-être mes larmes tombaient-elles à la place même où mon père avait perdu son sang goutte à goutte, mourant pour l'honneur de son drapeau et pour sa chère Pologne!...
Quand l'astre de Napoléon fut éclipsé et la paix rendue au monde, à quelques tressaillements de nos cœurs nous reconnûmes que l'espérance n'y était pas morte absolument. Les déserts de la Russie rendaient les prisonniers de guerre, ceux que n'avaient pu tuer le froid et les misères d'une affreuse captivité. Ces malheureux, qui revenaient à la vie et que leur patrie attendait, traversaient nos plaines par petites troupes, bénissant l'hospitalité qu'ils trouvaient dans la cabane du paysan comme dans les riches châteaux. Leur première apparition nous remplit de trouble. Sur les bords du Rhin, de l'Escaut, de la Seine, bien des familles allaient revoir un fils, un frère, un père dont peut-être elles portaient le deuil ! Et nous, n'aurionsnous pas notre part de ce bonheur, notre jour radieux après de cruelles ténèbres, notre jour d'embrassements mêlés d'ivresse et de pleurs délicieux !...
Combien de fois, montant à cheval dès le matin, j'allai sur la route de Witepsk ou sur celle de Smolensk ! Chaque fois, plein d'ardeur au départ, c'était au-devant de mon père que je m'imaginais aller, et toujours ma déception était bien amère ! J'abordais néanmoins ces étrangers, je leur faisais fête et les accablais de ques-
tions. J'en ramenais chaque fois quelques-uns à Luczyn, où les gracieuses prévenances et les largesses de ma tante Berthe donnaient à ces braves gens Pavantgoût des joies qui les attendaient dans leurs foyers... Mais vis-à-vis de nous l'arrêt du ciel était rendu! Les derniers convois de prisonniers passèrent... Mon père ne reparut pas !... Sans aucun doute, il avait couronné sur le plateau de Studianka sa vie de dévouement. Il était resté là, parmi les morts, pour faire que d'autres retrouvassent le chemin de leur patrie. J'étais orphelin !...
Vers la fin de 1815, les lrisles jours que nous passions au château de Luczyn s'éclaircirent un peu par le séjour qu'y fit une dame lithuanienne, alliée de notre famille, la comtesse Plater. Anne de Mohl, d'une noble et riche maison du cercle de Wilna, avait épousé le comte Plater, héritier d'un nom qui avait en Livonie une illustration historique. Un seul enfant, une fille, était né de cette qnion. La comtesse, heureusement douée, avait dans le caractère comme dans la personne tout ce qui semble devoir assurer à une femme le bonheur domestique. Pour elle, il n'en fut pas ainsi. Elle ne réussit pas h triompher des goûts de légèreté et de dissipation du comte Plater. En 1815, les choses en vinrent au point qu'elle se vit forcée de quitter le domicile conjugal. Une de ses parentes, une dame ûgée, sans enfants, à la tête d'une grande fortune, M me Sièberg, veuve du chambellan de Livonie, qui habitait le château de Lixna, aux environs de Dunabourg, l'appelait auprès d'elle ; avant de céder à ses instances et d'en arriver à un aussi grand éclat, la comtesse Plater était venue voir, à Luczyn, ma tante Berthe, qui s'intéressait vivement à son malheur, et qui la retint près de nous aussi longtemps que durèrent les dernières négociations tentées par des amis communs.
La comtesse avait amené avec elle sa fille, la jeune Emilie, âgée alors de neuf ans. D'une taille svelte, élégante, d'une figure douce et pâle, elle n'était pas précisément jolie ; mais ce qui frappait tout d'abord dans cette enfant, c'étaient ses yeux d'un bleu sombre, ombragés de cils magnifiques, ses yeux qui avaient un si beau regard, et qui, à la moindre émotion, mettaient en dehors toute son âme. L'humeur d'Emilie était enjouée. Elle avait bien la simplicité de son âge; seulement, il arrivait parfois qu'au milieu de ses jeux, une parole, un objet quelconque qui l'avaient frappée, éveillaient sa réflexion ; son front devenait sérieux, son regard distrait ; on ne lui eût pas alors arraché un mol ni un sourire. Dans ces moments-là, elle semblait ne pl^is vivre que d'une sorte de vie intérieure qui la rendait indifférente à tout ce qui se passait autour d'elle. La comtesse Plater voyait avec déplaisir ce quelle appelait les bizarrwies de sa fille; elle l'en reprenait quelquefois ; la pauvre enfant rougissait, ne se défendait pas, mais n'y pouvait rien changer.
J'étais plus âgé qu'Emilie Plater d'environ cinq ans; mais cette différence d'âge s'effaçait en raison de sa précocité d'esprit et de la manière dont elle avait été élevée. Emilie avait déjà cette aisance et ces instincls délicats que donnent, aux jeunes filles surtout, l'éducation de la ville et les premiers contacts avec le monde. Au contraire, jusque-là je n'avais vécu que de la vie de la campagne, et depuis plusieurs années dans un isolement et un deuil profonds. Mon caractère en avait pris une teinte timide et presque sauvage. Elle n'en fut que plus forte, l'émotion d'étrangeté et de bonheur qui se produisit en moi à l'apparition de cette charmante enfant dans te cercle de la famille. Fils unique, je n'avais pas eu de sœur h aimer, et cette fois, à certains balte-
56 SOUVENIRS d'fn proscrit
ments de mon cœur, il me sembla qu'Emilie, c'était une sœur que le ciel m'envoyait. Elle-même, à notre première entrevue, après m 'avoir considéré attentivement, et comme si elle eût deviné, à travers mon embarras un peu gauche, l'attachement fraternel que j'étais prêt à lui donner, dans sa gracieuse innocence, vint à moi et me tendit d'abord la main. A partir de ce moment, toutes mes pensées ne furent occupées que d'elle. Aux instants que je pouvais passer à ses côtés, je me sentais vivre deux fois; et comme j'étais fier et joyeux lorsque je la voyais, quittant sa mère, accourir vers moi, me réclamer pour son compagnon de jeux et, mieux encore, pour son chevalier dans les excursions par monts et par vaux qui faisaient ses délices à Luczyn! Élevée à la ville, Emilie goûtait avec d'autant plus de bonheur le grand air, les horizons sans bornes, la liberté des champs. Elle s'associait avec ardeur à mes lointaines promenades. Sa constitution était frêle encore; par nature, peut-être eût-elle été craintive; mais en elle la volonté dominait tout, suppléait à tout. Dans nos expéditions les plus aventureuses, fallait-il gravir des rochers ou des ruines, fallait-il descendre au fond de quelque sombre gorge, elle se riait de mes offres de service ; intrépide et 'légère d'ailleurs comme une gazelle, avant moi elle arrivait sur les plus hauts sommets ou disparaissait sous les grands sapins au pied desquels bouillonnait le torrent.
Nous étions alors en septembre. Déjà les soirées étaient froides et longues. Au château, nous les passions dans une salle ^servant de bibliothèque, autour d'un vaste foyer alimenté par de vraies bûches de Noël et des brassées de bois résineux qui nous réjouissaient de leur flamme pétillante. La société, augmentée chaque jour à cette heure par la visite de quelques-uns de
nos voisins, se formait en demi-cercle autour de Tantique cheminée, et le temps s'écoulait en causeries ou en lectures. Au nombre de nos meilleurs habitués, se trouvait un ancien palatin, ami de mon père, le comte Tzamoski, qui avait passé une partie de sa vie dans de hauts emplois diplomatiques, et l'autre en prenant loyament sa part des luttes pour l'indépendance nationale. Il contait volontiers, il contait bien surtout et semblait avoir conservé tout le feu de ses jeunes années. L'histoire de son temps, il la possédait^ merveille; et, quand cet énergique vieillard se mettait à retracer les espérances, les déceptions, les malheurs de son pays, par la sincérité et la vivacité de ses impressions personnelles qui éclataient dans ses récits, il savait bien autrement nous émouvoir que n'aurait pu faire tout le talent d'un historien de profession.
Un soir, le tour qu'avait pris la conversation amena le comte Tzamoski à nous reproduire en traits rapides les événements de 1792, ce réveil de la Pologne qui rendit tant d'espoir aux amis de l'indépendance et de la grandeur nationales : « La Pologne alors, disait-il, semblait se relever de ses ruines. La Constitution du 3 mai 1791, œuvre de sagesse et de patriotisme, votée par la Diète, acclamée par la nation, sanctionnée par le roi, consacrant les droits de tous, nous présageait l'unité, la force et un meilleur avenir. La division s'était mise parmi nos ennemis, La Russie et l'Autriche s'arrangeaient entre elles pour les dépouilles de l'empire turc; la Prusse, jalouse, s'était unie à nous par un traité d'alliance offensive et défensive. Nous respirions... Mais voici que le génie du despotisme s'inquiète; l'esprit d'avidité et d'astuce se réveille dans les conseils des rois! pour écraser la Pologne renaissante, ils oublient tout, leurs querelles, leur honneur, la foi jurée!...
m Trahie, menacée de tous côtés» envahie par les Russes, la Pologne en appelle à Dieu et à ses armes. Son premier élan est irrésistible. Elle arrête les Russes à la journée de Ziélincé; elle leur arrache la victoire à celle de Dubienka, où notre grand citoyen Kosciusko, qui commande l'armée, se couvre de gloire. En même temps, un jeune prince, Joseph Poniatowski, neveu du roi, par sa brillante bravoure, révélait déjà le héros que l'Europe admira plus tard...
<( douleur! tant de sublimes efforts sont perdus par la criminelle faiblesse d'un homme! Soldats et généraux, au moment où ils honorent ainsi la Pologne et vont la sauver sans doute, se voient tout à coup désavoués par le roi lui-même! Stanislas-Auguste, cédant encore une fois aux intrigues et aux menaces de Catherine, n'a pas honte de déserter la cause nationale, de renier la Constitution et de se ranger du parti de la czarine et de quelques traîtres qui ont vendu aux Russes leur patrie ! notre brave armée, le désespoir dans le cœur, est réduite à l'impuissance de combattre. Le territoire national se couvre de régiments russes et prussiens. Par un manifeste insolent, les souverains déclarent « que la Pologne est devenue inquiétante pour ses « voisins, et que la prudence commande de la renfer- « mer dans d'étroites limites.» Et ils se mettent à l'œuvre de nouveau pour le partage de nos dépouilles !
« Une dernière douleur, un dernier outrage nous étaient réservés, ajoute le comte Tzamoskh Catherine pratiquait habilement l'art de couvrir d'un qjanteau de légalité la violence et l'extorsion. Elle voulut que la malheureuse Pologne parûUcUe-même sanctionner son humiliation et sa ruine. Elle exigea qu'un simulacre de Diète fut convoqué à Grodno. Ai-je besoin de dire sous quelle pretsion, par quels ordres les élections se firent?
SOUVENIRS D'UN PROSCRIT o9
Quelque» diétincs, pourtant, eurent le courage de revendiquer leur liberté et de protester en en\oyant à la Dicte de vrais Polonais. C'est ainsi que, moi-même, je fus élu nonce par la diétine de Wilna. A l'assemblée de Grodno, nous n'étions pas plus de quarante sensibles au malheur et à l'humiliation du pays; mais le patriotisme et l'honnêteté inftignés doublaient nos forces. Pendant t ois mois, nousiînmes en échec les agents de la czarine et les misérables qu'elle avait achetés. Enfin, le 23 septembre 1793 , l'ambassadeur moscovite, Sievers, pour arracher à la Diète les votes qu'il en attend, fait entourer de bataillons russes et de canons, mèche allumée, la salle des séances. A côté même du trône, vient, s'asseoir un général russe qui n'épargne à l'assemblée ni les sommations ni les menaces. Et ce ne sont pas de vaines paroles ; car, dans la nuit, quatre nonces des plus intrépides parmi les opposants ont été enlevés de leurs demeures par des Cosaques. Cependant l'assemblée, que contient encore l'attitude de quelques bons citoyens, au lieu de délibérer, demeure immobile et muette. L'agent de Catherine perd patience; il écrit cet mots au chef de la force armée : « Le rot lui-même doit rester fixé sur son trône jusqu'à ce qu'il ait cédé. Je ferai coucher les nonces sur la paille dans la salle des conférences, tant que ma volonté ne sera pas exécutée. » Le général russe alors veut en finir par la force* Il envoie l'ordre à ses soldats d'envahir la salle. Quelques traîtres s'écrient : « Le silence tient lieu de consentement! » L'assemblée se disperse... Le roi, resté seul aux mains des agents de Catherine, gémit trop tard de sa faiblesse; il signe en pleurant l'acte qu'on lui présente... La seconde immolation de la Pologne est consommée! »
En déroulant co tableau des extrêmes mitières de
notre patrie, le comte Tzamoski avait l'éloquence qui vient du cœur. Ses traits, sa voix, ses gestes respiraient une émotion profonde, et qui allait vibrer dans l'âme de chacun de ses auditeurs.
Au moment ou il avait commencé son récit, Emilie était assise sur un pliant à côté de sa mère, et à demi cachée par une des cariatides qui supportaient le fronton de la vaste cheminée. Bientôt, quand l'intérêt eut grandi, elle s'était levée, et puis silencieusement, petit à petit, sans se rendre compte à elle-même de ses mouvements, s'avançant comme une ombre, elle s'était trouvée droite, dans le cercle, en face et à quelques pas du narrateur, qu'elle ne quittait pas des yeux. Moimême, j'étais comme enchaîné à la parole du vieillard, et mon impression était d'autant plus forte que cette parole grave et à la fois brûlante de patriotisme me faisait illusion; je croyais entendre mon père!... Cependant mes regards vinrent à tomber sur Emilie. Non, je ne saurais rendre la puissance de ce genre de beauté intime, mystérieuse, extatique, dont cet enfant me parut alors resplendir!.. Ses cheveux blonds, partagés en bandeaux et retombant en boucles sur ses épaules, laissaient à découvert son front pur et élevé. Sa tête méditative était un peu penchée en avant, et ses petites mains croisées sûr sa poitrine. Ses yeux, tout grands ouverts, laissaient voir les douleurs de son âme vive et ingénue, au spectacle de la Pologne saignant par mille blessures. Sur ses joues pâles coulaient deux grosses larmes... Je ne fus pas seul à être frappé de cette charmante et poétique apparition ; tous les regards étaient venus successivement s'arrêter sur la jeune enthousiaste. Emilie ne s'apercevait de rien... Mais, quand la voix du comte, au terme de son douloureux récit, s'éteignit sous l'émotion qui l'oppressait, tout à coup l'enfant s'éveilla
comme d'un rôve. Sa surprise fut extrême de se voir au milieu du cercle et l'objet de l'attention générale. Elle tressaillit; une vive rougeur colora ses joues. Rapide comme l'oiseau, elle s'esquiva, et alla se replonger dans l'ombre, un peu en arrière du fauteuil de sa mère. Elle s'y tint tout le reste de la soirée, muette et pensive.
Emilie, jusque-là, n'avait été pour moi qu'une enfant aimable et sympathique. A partir de cette soirée où son jeune cœur s'était , malgré lui , révélé si riche de piété filiale envers la Pologne, mon affection pour elle tout ensemble s'exalta et s'imprégna de respect; elle devint une sorte de culte. Ma joie était grande, d'ailleurs, d'avoir découvert un point par lequel nos cœurs battaient à l'unisson. Et comme je mis bien dès lors à profit les notions assez étendues que mes lectures et mes conver* sationsavec mon père m'avaient données sur l'histoire de notre pays!».. Emilie n'avait encore qu'une instruction très-superficielle, et son esprit était neuf pour toutes les choses historiques. Aussi elle m 'écoutait avidement, lorsqu'après nos jeux ou dans nos promenades je lui racontais, avec le feu de mes quinze ans, les glorieux faits dont nos annales sont pleines, nos guerres et nos splendeurs d'autrefois, l'empire slave dans nos mains, la Pologne boulevard de l'Europe contre les invasions asiatiques, nos armes respectées de la Scandinavie et de l'Allemagne, humiliant vingt fois les Moscovites, sauvant l'ingrate Autriche et avec elle la chrétienté; enfin, obligeant l'Asie et l'Europe à nous compter parmi les grandes nations!... Mais je ne l'attachais jamais plus vivement à mes récits qu'en lui retraçant notre douloureuse
histoire du dernier demi-siècle, Je malheur et le patriotisme de nos pères, leur indomptable constance, qui, lorsque nous étions comme abandonnés de Dieu et des hommes, ne désespérait pas d'une cause juste et protestait jusqu'à la mort contre la violence et l'iniquité des rois. Animé et exalté moi-même par ces récits, je m'enivrais d'une joie imprudente à voir l'émotion qui faisait perler la sueur sur le front d'Emilie et blêmir ses lèvres, à voir les mouvements précipités de son cœur soulevant sa poitrine, et ses prunelles dilatées qui laissaient plonger librement mes regards dans ses beaux yeux comme au fond d'une source limpide. Alors, je l'avoue, je ne m'inquiétais pas s'il était sage à moi de faire vibrer à ce point les fibres de cette sensitive, au risque de les briser. Dans nos courses lointaines, si nous faisions une halte, j'avais soin de choisir la chaumière de quelque ancien soldat, d'un compagnon d'armes de mon père; j'encourageais ces braves gens à nous dire ce qu'ils avaient fait pour la Pologne dans leur jeunesse, à nous raconter leurs combats et leurs souffrances. Emilie ne se lassait pas d'entendre leurs récits dans cette vieille et énergique langue polonaise qu'elle parlait elle-même à merveille et toujours de préférence au français, quoique son éducation eût été bien plutôt celle d'une Parisienne que d'une fille de la Lithuanie.
Browner n'avait pas été le dernier à remarquer l'élan avec lequel la jeune Emilie Plater se portait vers les souvenirs de notre histoire, glorieux ou tristes. Sous sa grosse enveloppe, il était loin d'être insensible k cette fraîche et vive poésie qui débordait de l'âme de cette noble enfant. Souvent nous l'admettions en tiers dans nos expéditions, où il nous rendait toujours quelques services, et, s'il nous voyait disposés à l'écouter, il ne manquait pas l'occasion de nous raconter, avec son
64 SOUVENIRS D'UN PBOSCRIT
originalité incisive, les épisodes les plus émouvants de sa vie de soldat patriote. Un jour que, surpris par un ouragan dans la forêt, nous avions cherché un refuge sous une hutte de charbonnier, Browner, pour nous faire attendre patiemment que le ciel s'éclaircit, se mit à nous raconter son enrôlement et ses premières armes, lors du soulèvement de la Lithuanie, en 1794. Une fois sur ce terrain, il ne s'arrêta plus, et se jeta en plein dans l'histoire de cette grande et lamentable époque. Nos paysans, qui ont été mêlés à toutes les crises politiques, a toutes les luttes pour l'indépendance nationale, sont loin de cette ignorance profonde de la vie publique du pays que j'ai vue, avec tant d'étonnement, en France surtout, chez le peuple des villes et des campagnes. Browner, donc qui était en verve ce jour-là, nous retraça, avec une sorte de rude éloquence, la levée en musse de 1794, la Lithuanie donnant bravement la main à la vieille Pologne insurgée, Wilna imitant Varsovie, et, après des combats acharnés dans ses rues, faisant mettre bas les armes à une grosse garnison; partout, seigneurs et paysans courant sus à l'étranger, à l'ennemi commun : Jasinski le détruisant en détail dans les bois, Dombrowski et Madalinski forçant le roi de Prusse à lever le siège de Varsovie, et notre grand Kosciuszko, vainqueur des Russes à Raclawïcé. Puis il nous parla 'd'un air sombre des jours funestes qui suivirent, de notre héroïque armée qui fondait au milieu même de ses victoires, de Souwaroff qui s'avançait à la tête de vieilles troupes, enfin de la désastreuse bataille de Maciéiovicé, où il était lui-même, où succombèrent les restes de notre vaillante armée, où, Kosciuszko, après d'admirables efforts, bjessé et jeté à terre, tomba aux mains du vainqueur.
Vers la fin de ces récits, je voyais le , sang empour-
prer la figure du vieux soldat, et il y avait des éclairs au fond de ses petits yeux. Exaspéré par ses souvenirs et content de nous inoculer sa haine contre le Russe , Browner n'en resta point là; il suivit Souwaroff, l'affreux Tartare, aux portes de Varsovie, à l'attaque de Praga. Il nous montra ce malheureux faubourg emporté d'assaut, ses défenseurs égorgés, Souwaroff sortant du milieu du carnage pour aller prendre un bain, et lâchant la bride à ses féroces soldats par ces mots dignes d'eux et de lui : « Mes enfants, amusez-vous! » Et alors des scènes hideuses, épouvantables; le massacre dans les rues, dans les maisons, jusque dans les églises ; rien d'épargné, ni l'âge ni le sexe; des troupes de jeunes filles en vain réfugiées dans le sanctuaire ; et les assassins arrivant jusqu'à elles sur le corps d'un noble prêtre qui, la croix en main, avait espéré les sauver; le sang de 15,000 victimes ruisselant jusqu'au fleuve, et leurs cris lamentables allant sur l'autre rive épouvanter Varsovie, qui ne pouvait ni les défendre, ni les venger!...
Emporté par sa verve, qui grondait alors comme une colère sauvage, le vieux soldat n'entendait pas Emilie lui disant d'une voix éteinte : « Assez ! assez ! » Cette voix me glaça de frayeur. Je jetai les yeux sur la jeune fille, et saisis en même temps le bras de Browner, qui s'arrêta tout court.
Emilie s'était laissée aller contre une des parois de la hutte, les yeux demi-fermés, les deux mains appuyées sur son cœur comme pour en comprimer les battements; je l'entendis murmurer encore ces mots : « Malheureuse Pologne ! » Puis elle devint d'une mortelle pâleur, ses paupières s'abaissèrent tout à fait et sa tête s'inclina sur son épaule. Browner fut d'abord comme pétrifié; il enleva ensuite Emilie dans ses bras et la
porta au grand air. Moi, j'étais tout éperdu; je lui pressais les mains, je l'embrassais, je la suppliais, en pleurant, de ne pas mourir. Elle rouvrit les yeux, et le premier mouvement qui se dessina sur sa bouche languissante fût un sourire : c Oh ! ce n'est rien, Witold, me dit-elle en m 'adressant un regard plein de douceur; j'ai beaucoup souffert... mais déjà je suis bien mieux. » Elle fit effort pour se lever, et voulut, malgré nos instances et quoique faible encore, revenir à pied à Luczyn, en s'appuyant sur mon bras. Je ne cachai rien de toute cette aventure à matante, qui me gronda fort pour mon imprudence , etBrowner, le conteur aux terribles récits, eut sa bonne part de la mercuriale. A dire vrai, pour ce brave homme comme pour moi, la mercuriale était absolument superflue. Nous aurions certes, l'un et l'autre, fait vœu de silence jusqu'à la fin de notre vie, plutôt que d'exposer encore à de trop fortes émotions une si bonne et si délicate nature.
Un jour vint où la comtesse Plater annonça son prochain départ de Luczyn. Malgré les démarches actives de ses amis, elle avait vu repousser les conditions qui seules eussent rendu une réconciliation digne et possible. Il ne lui restait plus qu'à céder aux instances de sa parente, M ne Sieberç, et à quitter Wilna pour aller se fixer en Livonie. Emilie, sans aucun doute, avait * pénétré le chagrin de sa mère. Depuis quelque temps, je la voyais triste elle même; elle n'avait plus de goût pour nos jeux, elle n'acceptait plus que rarement les parties de campagne, les lointaines excursions que j'inventais pour la distraire. Plusieurs fois je la questionnai sur ce changement; mais toujours, au lieu de me répondre, elle garda le silence ou détourna la conversation. Au départ, néanmoins, elle m'embrassa avec ef*
fusion, et je crus noir une larme trembler, comme une goutte de rosée, sur ses longs cils...
Quand Emilie ne fut plus là, je m'effrayai du vide qui sembla s'être fait en moi-môme et autour de moi. Le château, les jardins, les bois, la vallée, tous les lieux que j'aimais autrefois me parurent déserts et d'une affreuse tristesse. J'osais à peine me l'avouer; mais, môme auprès de ma tante Berthe, une véritable mère, je ne me sentais plus le cœur dilaté comme autrefois. A son regard, au son de sa voix, à ses caresses, je ne trouvais plus la même douceur. Il fallut bien du temps pour que ce premier trouble de mon âme s'apaisât, et pour qu'au souvenir d'Emilie et de sa trop courte apparition au milieu de nous, il ne se mêlât plus pour moi rien de douloureux.
Quoique toujours couverte de mystère, la mort de mon père ne faisait plus de doute pour personne. J'étais orphelin... Ce que ce mot renferme de malheur, le commun des hommes ne le soupçonne pas. Les mots s'usent à la longue; ils ne nous disent plus ce qu'ils disaient aux premiers nés de la race humaine. Pour les rajeunir, pour leur rendre leur forte expression, il nous faut, à nous, l'expérience personnelle, il nous faut le drame saisissant de la vie. Je venais d'entrer dans ma seizième année, lorsqu'un événement, qui me frappa comme un coup de foudre, me fit sentir cruellement et par un côté nouveau le malheur d'avoir perdu mon guide et mon soutien; je tombai sous la domination d'un étranger: on me nomma un tuteur!...
Pendant le séjour de la comtesse Plater à Luczyn, j'avais remarqué à plusieurs reprises les visites et les conférences particulières avec ma tante d'un personnage de Wiina, M. Yagowski; et cft démarches me donnaient Quelque ombrage, car, depuis lors,. ma tante me paraissait préoccupée et triste. M. Yagowski était parent de mon père à un degré éloigné. Gomme rien ne les rapprochait, ni les goûts, ni le genre d'esprit, ni le caractère surtout, ils ne se voyaient pas. En politique, d'ailleurs, ils suivaient deux lignes diamétrale-
ment opposées. M. Yagowski s'était donné corps et âme aux oppresseurs de son pays. Il était du petit nombre de nobles Lithuaniens qui formaient, à Wilna, une sorte de cour au général russe, gouverneur de la province. Un jour, ma tante me fit appeler dans sa chambre; je fus bien surpris de l'y trouver tout en larmes et pouvant à peine articuler une parole. Elle vint à moi, me serra dans ses bras et couvrit mon . front et mes cheveux de baisers avec une tendresse fiévreuse que je ne lui avais pas encore vue. Enfin, plus maîtresse d'elle-même, elle me dit quel malheur nous frappait tous les deux : M. Yagowski, ce parent qui jusque-là ne m'avait pas même révélé son existence, faisant parade tout a coup d'un grand zèle pour mes intérêts, avait fait déclarer Vabsence de mon père, et provoquer l'accomplissement des formalités légales pour qu'un tuteur me fût nommé. Une lettre de M. Yagowski, que matante venait de recevoir, nous apprenait « que le conseil de famille lui avait déféré à lui-même la tutelle, et que, jaloux d'en remplir tous les devoirs, il désirait m'avoir auprès de lui àWilna, îifin de prendre soin démon éducation. )>
A ces derniers mots, j'éclatai avec une violence qui effraya ma bonne tante. Je n'essayerai pas de peindre la colère dont j'étais transporté. Mettre en pièces la lettre de M. Yagowski, me répandre contre lui en malédic lions, me jeter au cou de celle que j'aimais comme ma mère, et protester que nulle force au monde ne saurait m'arracher d'auprès d'elle, tel fut mon premier mouvement Dans ma rudesse ingénue, j'étais décidé à me mettre en révolteront™ une loi qui offensait et brisait mes plus saintes affections... Il fallut céder cependant : et, quelques jours après, dévorant mes larmes, j'entrais à l'hôtel de M. Yagowski, où je fus installé par
lui-môme, dans un petit logement séparé, avec un précepteur dont il avait eu soin de se pourvoi*.
Quels motifs dirigeaient cet homme? qui le poussait à prendre, vis-à-vis d'un entant de quinze ans et d'une femme, des allures de persécuteur et à rechercher la faveur d'une tutelle avec le même empressement que d'autres mettraient à l'éviter? Peut-être un grain de vanité, parce que j'étais l'héritier d'un nom honoré dans toute la Lithuanie, mais surtout un calcul d'étroite et odieuse ambition. Les Luczynski étaient signalés à bon droit au gouvernement russe pour leur fidélité à la Pologne, pour l'énergie de leur haine contre* l'oppression étrangère. S'emparer de l'unique rejeton de cette famille, le façonner à sa guise, arriver peut-être à déraciner de cette âme d'adolescent la foi de ses pères, c'était une perspective qui devait sourire à un homme tel que M. Yagewski. Qu'il pût un jour se vanter d'avoir atteint pareil but, et, ce jour-là, il aurait bien mérité d'un pouvoir qui aimait à corrompre pour mieux asservir. Non, je ne calomnie pas M. Yagowski en lui attribuant de tels desseins sur moi. Toute sa conduite n'a que trop bien mis en lumière ses calculs misérables.
Dès la première vue, je me sentis pour cet homme une aversion instinctive. Sa figure était pâle, son teint presque livide, ses yeux petits et couverts; il était de haute taille, de forte corpulence, roide à défaut de dignité, et il parlait d'un ton solennel. Il ne me fallut ni beaucoup de temps, ni beaucoup de pénétration pour reconnaître qu'il y avait deux hommes dans M. Yagowski : tout d'abord l'homme théâtral, affectionnant les grandes phrases, jouant les beaux sentiments, cœur tendre, expansif, selon le besoin, ou bien moraliste sentencieux et austère, se croyant d'ailleurs passé maître dans l'art de fasciner les gens, selon la loi de son intérêt; et
SOUVENIRS D'UN PKOSCKIT 71
derrière ce personnage on trouvait l'homme naturel, l'homme vrai, c'est-à-dire une âme du commun, une personnalité sèche, une vanité implacable. Ceux qui étaient au-dessous de lui ne se trompaient pas sur son caractère ; il était détesté de ses serviteurs et des paysans de ses domaines. Honnête, disait-on, dans le sens vulgaire du mot, mais sans scrupules dès qu'il y allait des satisfactions de son amour-propre; insatiable enfin des fkvejirs du pouvoir, des oripeaux qu'il distribue.
Sans avoir la mauvaise nature de son mari, M me Yagowska était peu faite pour me rendre agréable mon séjour contraint dans cette maison. Elle avait été fort belle et justifiait encore, à trente-cinq ans, les hommages que lui rendait le monde des salons. C'était une de ces femmes de peu de sens qui, ne visant qu'à être admirées, oublient de se faire aimer , une de ces beautés qui ont l'art de se rendre insupportables, en prenant l'initiative de s'adorer elles-mêmes. Pour moi, le type de la femme, jusque-là, c'était ma tante Berthe, si simple, si désintéressée de toute vanité et à qui il n'en coûtait jamais de s'effacer pour être agréable aux autres. Ces qualités, j'en étais venu à les croire ordinaires et naturelles à tout son sexe. Combien donc elle me parut étrange, cette femme uniquement occupée d'elle et de l'effet de ses charmes et de sa toilette ! Dès les premiers moments, M mo Yagowska parut m'avoir en parfaite antipathie. Elle me trouvait rustique et farouche au delà de toute mesure. J'avoue qu'en effet, loin de l'admirer quand je la voyais dans son salon, parée comme une madone, nonchalamment étendue sur un divan parmi des flots de mousseline et de dentelle», et provoquant par ses minauderies les adulations des homnje.s qui s'empressaient autour d'elle, je la regardais curieusement commeun objet nouveau pourmoi, comme
un être singulier et dressé pour un rôle ridicule. De son côté, elle me le rendait bien. Si d'aventure ses yeux s'égaraient sur moi, il m'était facile d'y lire l'étannement, le dédain, presque de la frayeur, comme si elle se trouvait en présence de quelque jeune sanglier, arraché la veille du fond de sa forêt, et que l'on ferait bien d'y faire rentrer au plus tôt.
Quant au précepteur que je tenais de la main de M. Yagowski, j'étais, j'en conviens, fort mal disposé à son égard , et il reçut de moi, le premier jour, un accueil peu confiant. Il avait pourtant, ce bon M. Walkner, une physionomie débonnaire, un air moitié distrait, moitié souriant, qui était du meilleur augure. D'origine allemande, jadis répétiteur à l'université d'iéna, fort instruit et pauvre à l'avenant, il avait passé la plus grosse moitié de sa vie à faire, à Saint-Pétersbourg el k Moscou, l'éducation d'enfants de grandes familles. Un officier d'ordonnance de l'empereur Alexandre, dont il avait élevé le fils en dernier lieu, l'avait particulièrement recommandé à M. Yagowski ; el une recommandation venue d'une telle source était pour mon tuteur un ordre qu'il ne se serait pas permis de discuter. Sans aucun doute, il comptait sur M. Walkner, en raison de ses précédents, pour imprégner de l'esprit moscovite ma nature polonaise. Mais, en cela, grande fut l'illusion de mon tuteur; car pensées politiques, traditions, nationalité russe, polonaise, voire môme allemande, occupaient la plus petite place possible dans le cerveau de M. Walkner; il avait bien autre chose à faire, le brave homme! Il avait une passion qui n'était pas de ce monde, et qui le tenait naturellement à des distances infinies, au-dessus de nos débats terrestres. C'était un astronome déterminé, spécialement épris des étoiles fixes cl auteur d'un vaste système sur les nébuleuses, leur ori-
SOLVJiiNIKS Jj/l'N PllOSOMT 73
gine, leur» développements et leur avénemeul définitif sous la forme d'astres appelés à vivre au firmament leur vie de quelques milliards d'années. On peut penser quels soupirs arrachait à un aussi savant homme la nécessité de descendre chaque jour de ses sublimes spéculations pour gagner son pain terre à terre, en donnant , tant bien que mal , à quelque enfant gâté des leçons de grammaire, de prosodie ou de rhétorique.
Pour ma part, bien me prit d'avoir le goût de l'étude et de sentir qu'à mon âge, je n'avais plus de temps à perdre; car il n'est pas de distraction et d'excentricité que je n'aurais pu me permettre, pendant que la pensée de mon docte précepteur remontait, par delà tous les soleils connus, vers ses chères nébuleuses, ses nids d'étoiles, comme il les appelait^complaisamment. Je dois d'ailleurs à M. Walkner cette justice, qu'il n'a jamais trouble ni gêné, en quoique ce fût, ma liberté d'aimer la Pologne et de détester le régime russe de toute mon âme. Môme sans qu'il s'en aperçût, je faisais, à ses propres dépens, de la propagande; avec moi, il devenait de jour en jour moins moscovite, et, si je vautais avec chaleur devan t lui la terre des Jagellons et des Sobieski : « Dites aussi, jeune homme, reprenait-il ingénument, dites : La terre qui a l'honneur d'avoir produit le grand Copernic I » Et, en prononçant ce nom, il soulevait, en signe de respect, la calotte de drap qui recouvrait ses rares cheveux gris. Cet homme était la bonté même, et je ne tardai pas à m 'attacher à lui. De son côté, malgré les aigres observations que je lui attirai plus d'une fois de la part de M. Yagowski, et quoique je ne me fisse pas faute de le taquiner et de le jeter hors des gonds, par exemple en niant effrontément son système sur la formation des étoiles fixes, il m'avait en grande amitié. C'est à lui seul,
74 SÔtTTENIRS s'en p&osc&it
que j'ai dû de trouver supportable mon séjour sous et
toit inhospitalier.
Cependant M. Yagowski suivait son plan : il multipliait ses entretiens avec moi, il me tûtait par tous les points, et, comme il était beau parleur et croyait sa parole irrésistible, il comptait bien me dégoûter à la longue d'être du parti des vaincus, me gagner à la cause du plus fort, et s'en faire un mérite auprès de ses maîtres. Patelin et roué, il n'avait garde d'attaquer de front mes convictions, mon sentiment intime, mais il cherchait avec un art détestable à amoindrir à mes yeux l'objet de mon culte. Il tournait perfidement contre la Pologne ses vertus mômes, la poésie chevaleresque de ses sentiments, son insouciance du danger, sa noble confiance dans son droit et dans la foi jurée. Tout cela, sous sa parole délétère, devenait d'irrémédiables causes d'affaissement et de ruine. Nos meilleurs citoyens n'étaient plus que des hommes à courte vue qui, poursuivant une chimère, avaient perdu leur pays; il trouvait moyen de rendre terne et douteuse la réputation môme des plus illustres; et parce qu'ils avaient succombé, il avait, en parlant d'eux, un ignoble sourire. En revanche, quelle admiration, quels éloges pour la politique des czars!... Comme il me froissait le cœur, cet adorateur de la force et du succès, lorsque, exallant le colosse russe, prochain dominateur, disait-il, de l'Europe comme de l'Asie, il se complaisait à peindre en regard la Pologne abattue, épuisée, tenant à peine une place sur la carte du monde; et lorsqu'il osait dire que jamais elle ne remonterait au rang des nations !...
Oh ! alors, entraîné par sa haine de renégat, îl oubliait bien son rôle et son but, car il me blessait* au plus profond de mon cœur. Tout de lui me devenait odieux, doctrines et caractère, Forcé de l'écouter, je me ren-
fermais le plus souvent dans un silence obstiné, mais auquel la colère, qui brillait dans mes yeux, donnait assez sa vraie signification. Quelquefois, perdant patience, j'entrais en lutte avec lui, lutte bien inégale pour l'habileté à manier la parole; mais enfin, contre ses sophismes, je demandais des armés à mon bon sens, à mon honnêteté surtout, et au peu que je savais de l'histoire des nations slaves. Je lui ripostais par quelques phrases courtes, énergiques; je prenais même facilement avec lui le ton agressif et amer, comme si j'avais en face de moi un ennemi ; et il est vraimeut heureux que ce temps d'épreuves ait été abrégé, car, me débattant contre cet homme, je me sentais devenir atrabilaire et méchant. Pourtant, M. Yagowski semblait se plaire à ces tournois de paroles où il lui était facile de s'attribuer l'avantage. Mes réponses, même les plus acérées, il les prenait en plaisanterie, comme ^boutades d'un jeune sauvage incapable encore de comprendre les choses de la haute civilisation. Il lui arrivait même d'engager avec moi ces controverses à table, devant ses convives, fonctionnaires ou créatures du gouvernement russe, croyant bien s'acqdérir par là de bonnes notes, et se donner de faciles triomphes. Cela m'exaspérait... et ce fut pourtant ce qui me fit bientôt recouvrer ma liberté I
M, Yagowski traitait souvent. Les dîners étaient le grand ressort de sa politique. Une fois par semaine, il avait à dîner une partie de l'élat-major russe, quelquefois le gouverneur lui-môme. Dans l'automne de 1817, le général Wittgenstein, qui possédait alors toute la faveur d'Alexandre, inspectant les goubernies de l'Ouest, passa quelque temps dans la capitale de la Lithuanie. M. Yagowski fît si bien, qu'il obtint de l'avoir à dîner un jour, et, par hasard, ce jour fut le 25 novembre, anniversaire de sainte Catherine, une des saintes les plus honorées et les plus fêtées du peuple russe. Vers la fin du repas, M. Yagowski, en belle humeur, et s'imaginanl faire un rapprochement ingénieux, proposa un toast à la grande Catherine, toast dans lequel il mêla le nom et les vertus de la sainte au nom et aux vertus de la trop fameuse czarine. Comme il devait s'y attendre, ce toast fut vivement acclamé par les convives. Seul, je n'y répondis pas, je ne mç levai pas. Mon abstention, qui serait passée inaperçue, n'échappa point à l'œil oblique de M. Yagowski. Me prenant aigrement à partie : « Je ne pense pas, dit-il, que personne ici puisse s'offusquer de ma légitime admiration pour notre grande impératrice. Les vieilles rancunes, d'ailleurs, ont fait leur temps. Catherine II a mis fin à l'anarchie
où vivaient misérablement nos pères, et e'cst un service que ne doivent pas méconnaître ceux-là qui se piquent surtout d'avoir le cœur polonais. » Tous les yeux s'étaient dirigés sur moi ; mon trouble était extrême, mais mon indignation plus forte encore; pour une minute, elle me donna de l'audace. « C'est à moi que vous jetez le gant, monsieur, dis-jc avec véhémence en me tournant vers M. Yagowski; eh bien, je le relève. Du fond de mon cœur, j'ai repoussé votre toast, c'est vrai; mais ce n'est pas seulement comme Polonais, sachezle bien. Cette femme dont vous encensez la mémoire, elle n'a pas seulement étouffé la liberté et la nationalité polonaises. Pour régner seule, elle a assassiné Pierre Ilï, son mari; elle a assassiné le jeune prince Ivan; toujours et partout, elle a encouragé et soudoyé les traîtres. Et moi, je ne sais pas encore, Dieu merci ! honorer la fourberie et l'assassinat ! »
La foudre serait tombée au milieu de la table du festin, qu'elle n'aurait pas rendu les convives plus muels de stupeur. M. Yagowski, pùle comme la mort, me regardait avec des yeux effarés. Les officiers russes étaient immobiles comme des statues. Le général seul avait conservé son air d'aisance et de bonne humeur, et ce fut lui qui se chargea de mettre fin à cette situation fort tendue. « Tudieir! jeune homme, me dit-il, comme vous tranchez lestement les problèmes historiques ! Il y a sans doute quelques énigmes dans la vie de la grande Catherine; mais, croyez-moi, laissez le soin de débrouiller ces énigmes-là à des esprits moins primitifs que le vôtre. » Puis, s'adressantà M. Yagowski : « Dans quel livre donc, monsieur le tuteur, dit-il avec malice, faites-vous apprendre l'histoire à ce jeune gentilhomme? L'histoire, c'est bien scabreux pour une tôte aussi vive ! A votre place, je tiendrais mon pupille quelque temps
7H SOUVENIRS B'iN FftO0i;&lT
encore au milieu des thèmes et des versions. Ce n'*6t pas un terrain brûlant celui \h ; il n'a rien de commun avec le grahd chemin qui conduit par delà les monte Ourals. » — -A ces paroles, mon tuteur, je pense, eut comme une vision de la Sibérie. C'était pitié de voir son air d'épouvante ; et ses yeux semblaient interroger toutes les portes, comme si elles allaient donner passage à d'affreux Cosaques chargés de s'emparer de sa personne. Dans sa frayeur extrême, il balbutiait de plates excuses que le général ne se donnait pas la peine d'écouter. Pour comble, madame Yagowska, que l'imprévu de cette scène avait tirée de sa superbe indolence, et chez qui vivait encore quelque étincelle de fierté polonaise, lança à ce malheureux un regard accablant, accompagné d'un mouvement d'épaules fort significatif. Je n'en fus pas quitte, moi, pour les airs courroucés de mon tuteur. Mon éloquente sortie me valut, en outre, d'être sévèrement consigné dans ma chambre pour huit jours. Par compensation, elle me priva à tout jamais des leçons de politique et de morale de M. Yagowski, tant publiques que particulières. Il ne m'abordait plus qu'au cas d'absolue nécessité et pour me signifier ses volontés en termes secs et laconiques. S'il avait à sa table, suivant son habitude, des officiers ou fonctionnaires russes, deux fois sur trois, il trouvait des prétextes pour me faire dîner en tête à tôte avec mon précepteur. Enfin, on voyait clairement qu'il en était venu à me considérer comme un objet dangereux qu'il détenait chez lui à ses risques et périls, comme une sorte de brûlot qui pouvait, au premier jour, prendre feu et l'anéantir corps et biens. Là-dessus, je bâtis un plan de délivrance qui me réussit à souhait. Une épidémie variolique étant venue à se déclarer à Wilna, j'en profitai pour me faire octroyer l'air essentiellement sa-
SOUVENIRS D'UN tAOSC&IT 79
lubre de nos collines et de nos bois. Par des motif* plus ou moins spécieux, j'obtins de prolonger tnon séjour à Luczyn et gagnai l'époque des vacances. Lorsqu'elles touchèrent à leur fin, ce fut le tour de ma tante. Jugeant le moment venu de fournira M, Yagowski l'occasion de montrer toute sa grandeur d'âme, elle lui présenta une pathétique requête, « afin qu'il voulût bien se relâcher de la rigueur de ses droits de tutelle, en faveur d'une femme privée de son neveu, de l 'orphelin qu'elle avait élevé et qui faisait toute sa joie et tout son bonheur. » Dès le lendemain, ma tante recevait de M. Yagowski une lettre de quatre pages, morceau de grand style oifil s'étendait en une foule de thèses philosophiques à propos de la puissance paternelle, directe ou déléguée, des obligations de la tutelle dativç, de l'éducation en général et particulièrement de l'unité de vues et de direction qui doit y présider, etc., etc.. Dans les trois dernières lignes de la quatrième page, il accédait purement et simplement à la demande de ma tante; il m'autorisait à prolonger indéfiniment mon séjour à Luczyn, sous la garde et la responsabilité du digne M. Walkncr.
Je bondis de joie à cette nouvelle; ma vie heureuse recommençait. Ce jour-là fut pour tout le monde, au château et au village aussi, un jour de fête. Il y eut gala, et M. Walkner lui-môme, au sortir de la table, fit presque des folies. Ce brave homme était émerveillé de la bonté et des prévenances do ma tante, chose nouvelle pour lui dans son ingrate carrière. Luczyn en lui-môme lui plaisait fort d'ailleurs, comme séjour paisible et fa* vorable à la méditation, sans compter que, par sa pu* sition élevée, il se prêtait admirablement aux observations astronomiques. Pour que rien ne manquât à son bonheur, un soir, ma tante et moi, nous installâmes
M. Walkner lout au haut d'une tourelle élancée comme nn befffoi au-dessus des toits du château, et qui avait servi jadis à faire le guet. Là se trouvait une loge octogone, percée de huit lucarnes en ogive, à l'aide desquelles l'heureux possesseur de cet observatoire était sûr que rien de ce qui se passait dans notre moitié de la voûte céleste ne pourrait lui échapper.
Quel ne fut pas le ravissement de M. Walkner, lorsque, dans cette loge aérienne, convenablement arrangée et meublée, il vit en place tout son attirail astronomique, principalement sa belle lunette à pied, braquée dans la direction de la grande nébuleuse d'Hcrschell ! Quelles nuits délicieuses n'a-t-il point passées dans ce sanctuaire de la science ! il lui en vint môme une nouvelle passion, celle des étoiles filantes. Le poste était si excellent pour les observer et les compter, que, vers l'équinoxe d'automne, époque où ces astéroïdes abondent dans notre ciel, M. Walkner n'en dormait plus. Il ne quittait son observatoire qu'à l'aube du jour, emportant de précieuses notes, l'homme le plus heureux de la terre, mais par contre (la nature ne perdant pas ses droits) le plus somnolent précepteur qu'on pût voir à la ronde.
A part et malgré cet inconvénient, mes études tout doucement s'achevèrent. A. dix-neuf ans, je représentais assez bien ce qu'on appelle en France un jeune homme qui a fait ses, classes. M. Walkner comprit alors de lui-môme que le moment était venu de dire adieu à son élève et à sa tourelle bien-aimée. Il en devint si sombre et si malheureux, que nous eûmes en môme temps, ma tante et moi, la pensée derlui faire accepter l'hospitalité à Luczyn, à titre d'ami désormais. En écoutant nos offres, il avait des larmes dans les yeux, et il branlait la tôte sans pouvoir prononcer une parole. Chaque fois que nous
revenions à la charge, les mômes scènes d'attendrissement, les mômes signes négatifs se produisaient. Enfin les idées de ce brave homme parurent prendre un autre cours. Un jour, il nous dit qu'après avoir compté son petit avoir et mûrement calculé, il se trouvait assez riche pour réaliser son plus beau rêve, c'est-à-dire pour retourner dans sa ville natale, la savante Iéna, y vivre en modeste rentier et y suivre les cours d'un des plus doctes hommes de l'époque, l'Arago de l'Allemagne, professeur, à cette université. De plus, il nous confia que, pendant qu'il débattait en lui-même les raisons pour ou contre ce projet, une circonstance providentielle le lui avait fait embrasser avec ardeur. Il avait lu dans un journal scientifique que l'université d'Iéna venait d'acquérir, pour son observatoire, un télescope achromatique de la première puissance, à l'aide duquel on découvrait chaque jour des étoiles qui, depuis le commencement du monde, avaient échappé aux regards des mortels. Cette heureuse nouvelle l'avait rempli de joie ; et nous vîmes bien, ma tante et moi, au moment des adieux, que, la pensée de cet excellent M. Walkner se reportant sur ce merveilleux télescope, le chagrin sincère qu'il avait de nous quitter en était adouci.
Un adolescent ne voit pas finir le temps des études, il n'échappe pas" à la loi nécessaire de la sujétion et du travail scolastique sans un vif sentiment d'allégement et de bonheur. Il en fut de moi comme des autres. Mais cette agréable impression se dissipa bientôt. Dès que je tes de quelques moments seul, en présence des perspectives de la vie, je me sentis au cœur un grande tristesse. Je n'avais plus à côté de moi de père pour m'éclairer de son expérience, pour me montrer ma route et me servir de guide, et les circonstances, d'ailleurs, augmentaient singulièrement les embarras de ma position.
À cette époque, la noblesse lithuanienne, restée fidèle à sa foi politique, à sa nationalité, se trouvait comme en dehors de la loi commune; toutes les carrières étaient fermées devant elle. Ma vocation naturelle eût été l'état militaire ; mais pouvais-je y songer? je n'avais point de patrie à servir. Aurais-je ambitionné de commander des soldats russes et prêté le secours de mon intelligence et de mon bras aux oppresseurs de la Pologne ? Les mêmes raisons m'excluaient des emplois administratifs. L'esprit de caste, les préjugés de mon temps m'èloignaient des carrières dites libérales. Confiné dans le domaine paternel, il ne me restait qu'à y vivre, au milieu d'un monde d'intendants, de serviteurs, de paysans at-
SOUVENIRS D'UN fROSCRIT ' " 83
tachés à la glèbe, d'une vie à peu près oisive. Pendant la première année, je m'y laissai aller avec insouciance. Monter à cheval, faire des armes, chasser, courir en traîneau, visiter les châteaux voisins, telles étaient mes occupations de chaque jour. A la fin, je tombai dans un étrange état de langueur morale ; je pris en dégoût mes exercices favoris ; je sortais à peine de l'enceinte du château, vivant surtout avec mes livres et plus encore avec mes rêves. Que se passait-il en moi? Je n'aurais su le dire; mais je sentais vaguement que j'étais né pour l'action, et que l'énergie dont la nature m'avait doué, faute de trouver à s'employer utilement, agaçait et fatiguait tous les ressorts de mon être.
Le trouble aussi était dans mon cœur; il souffrait d'un mal profond et jusque-là inconnu. Si tendre que fût toujours pour moi l'affection de ma tante, si sincère que fût celle que je lui rendais, mon cœur (j'avais honte de me l'avouer à moi-même) alors me semblait vide J'avais soif de bonheur... Mais le bonheur, dans mon imagination, prenait une forme et une personnalité. Il ne se présentait plus à moi que sous les traits d'un être charmant qui associerait sa vie et son âme à mon âme et à ma vie. L'image d'Emilie, mais bien plus vive, bien plus attractive que par le passé, je 1'*» vais sans cesse devant les yeux. Comme ma tante n'avait pas cessé d'être en correspondance avec la comtesse Plater, j'entendais souvent parler d'Emilie, de ses heureux développements, de son noble esprit, de son goût pour l'étude, de ses charmes aussi. La gracieuse enfant que j'avais connue était devenue une belle jeune fille... Je la voyais dans tout l'éclat de ses seize ans, charmante, digne des hommages de tous... Mais Emilie se souve-* naitrellede moi?... La reverrais-je bientôt?... Admirée, aimée comme elle devait l'être, me distinguorait-elle
84 SOUVENIES D'UN PROSCRIT
encore?... Son cœur serait-il encore libre de répondre au mien?...
Je m'abandonnais à ces rêveries inquiètes et parfois délicieuses, lorsque, au printemps de 1821, j'en fus tiré par le chagrin et les alarmes que me donna une grave maladie de ma tante Berthe. Elle guérit; mais sa convalescence fut longue, et son médecin, pour remédier à l'état de faiblesse où il la voyait, l'envoya aux bains de mer de Libau, en Courlande, où affluent, pendant le court mais brûlant été de nos régions du Nord, les riches familles des anciennes provinces polonaises. Ma tante m'offrit de l'accompagner dans ce voyage. Avec quelle joie j'acceptai sa proposition ! Rien ne pouvait faire une plus heureuse diversion à l'uniformité monotone de ma vie; mais, par-dessus tout, ce voyage m'offrait la chance inespérée de revoir Emilie Plater, dont plus d'une fois je m'étais cru séparé pour toujours. Je savais que la comtesse Plater était dans l'habitude d'aller chaque année passer, avec sa fille, à Libau, la saison des bains. Ma tante l'avait informée de son projet; non-seulement j'avais la certitude de retrouver là Emilie, mais encore tous nos arrangements étaient pris pour descendre au môme hôtel, et y vivre ensemble d'une vie commune. Mon bonheur était au comble; mais à personne alors je n'aurais osé en avouer la cause.
Le 20 juillet, nous entrions dans Libau; j'étais pâle d'émotion, quand nous descendîmes à l'hôtel des Bains, où déjà la comtesse Plater et sa fille étaient arrivées depuis quelques jours. Au moment de revoir Emilie, les idées et les appréhensions les plus disparates se heurtaient en moi ; tantôt je craignais que les six années ajoutées à son âge ne lui eussent fait perdre, et sans compensation, tout ce charme naïf qui me la rendait autrefois si aimable; l'instant d'après, j'avais peur
SOUVENTRS D'UN PROSCRIT 83
de la retrouver trop belle, trop sûre de sa beauté, et indifférente à cette fidèle et enthousiaste amitié que je lui rapportais ; je fus vite tiré d'incertitude. A peine le sommelier de l'hôtel nous a-t-il mis en possession du logement qu'on nous a réservé auprès de celui de la comtesse Plater, que j'entends dans le vaste corridor des pas légers et précipités. La porte s'ouvre brusquement... C'est Emilie qui, devançant sa mère, fait irruption dans la première chambre où nous étions encore au milieu de nos bagages, et qui se jette avec effusion au cou de sa banne tante (ainsi appelait-elle naguère, à Luczyn, M Uo Malinoska, et, maintenant enflore, elle ne voulait pas lui donner d'autre nom). Placé comme je Tétais, Emilie, en entrant, ne m'avait point aperçu, et moi, trop heureux de l'observer en silence et de jouir des libres épanebements de son cœur, je me gardais bien de les interrompre, en attirant sur moi son attention. Lorsque enfin son regard me découvrit, elle rougit beaucoup et répondit k mon salut embarrassé par une cérémonieuse révérence. — « Qu'est-ce que cela? nous dit gaiement ma tante. Vous croyez-vous donc devenus l'un et l'autre de si grands personnages? Allons, enfants, embrassez-vous comme vous faisiez autrefois à Luczyn, assez volontiers, s'il m'en souvient bien. » Nous lui obéîmes de bonne grâce, à dire vrai, mais sans que rien de notre ancienne familiarité reparût encore. Raviver nos souvenirs, nous regarder l'un l'autre un peu à la dérobée, comparer le passé au présent, cela nous absorbait tout entiers ; il eût été intéressant pour un observateur de suivre l'analyse à laquelle chacun de nous de son côté se livrait : en réalité, de nous deux, j'étais le plus changé. Au lieu de cet adolescent fluet, imberbe, sans physionomie arrêtée, qu'elle avait connu autrefois, Emilie voyait devant elle un grand jeune
9ê SQIVJSNJKS d'VN PROSCRIT
homme à la taille vigoureusement dessinée, aux épaules bien effacées, le visage epeadré d'un collier de barbe brune et la lèvre ornée d'une assez fière moustache: la transformation était complète. Au contraire, ce qui m'a* vait frappé jadis dans la physionomie enfantine d'Emilie, je le retrouvais chez la jeune fille de seize ans. Je reconnaissais tout d'abord ce type si heureusement mélangé de grâce, de franchise et de décision; mais un nouveau souffle de vie avait passé sur elle; sa taille s'était développée dans de parfaites proportions, et Télégant costume de chasse qu'elle se plaisait à porter en faisait rcssotfir tous les avantages ; ses beaux cheveux blonds à demi-bouclés se jouaient librement sur son front et sur son cou; une légère teinte de hftle prêtait à ses traits fins une expression plus accentuée; ses yeux brillaient d'un rare éclat; mais, mieux qu'autrefois, elle' savait les voiler sous les longs cils de ses paupières. Tout en elle respirait à la fois la douceur et la modestie de la jeune vierge, la volonté et l'élan d'une âme forte *. Ma tante et la comtesse Plater se revirent avec bon* heur; mais nous trouvâmes la mère d'Emilie bien changée ; elle était d'une pâleur maladive, faible et comme brisée par le chagrin. Elle avait besoin de s'appuyer sur quelqu'un qui comprit sa peine et relevât son courage. Avec son âme sereine, aimante et pieuse, ma tante était la femme du monde la mieux disposée pour ce rôle; aussi elles allèrent l'une vers l'autre comme par une attraction naturelle; leur intimité, commencée autre* trefois àLuczyn, se fortifia encore, et, pendant notre se-
* Ce portrait d'Emilie Plater cadre avec celui que nous a laissé de cette jeune héroïne un noble Lithuanien, Michel Straszewicz, qui fat son voisin de campagne, son compagnon d'armes dans l'insurrection de 4831, et plus tard son biographe.
jour de six semaines à Libau, nous ne fûmes véritablement qu'une famille. A l'heure des repas, sur la plage, dans les allées d'une forêt voisine, promenade affectionnée des baigneurs, le soir, au salon de conversation, nous nous retrouvions sans cesse. Nos deux mères ne se quittaient pas; Emilie et moi, nous étions auprès d'elles comme la sœur et le frère, et, nous suffisant pleinement l'un à l'autre, nous vivions à cent lieues de ce monde de bruit et de petites vanités qui s'agitait autour de nous.
L'embarras qui avait marqué notre première entrevue s'était dissipé bientôt pour faire place à une sorte de sans façon plein de confiance, dont Emilie, avec son tact sûr et sa nature cxpansive, me donna ellemême l'exemple. A notre sortie de l'hôtel, pour faire connaissance avec le port et la plage de Libau, elle était venue familièrement me prendre le bras, m'avait appelé « Witold », voulant qu'à mon tour je l'appelasse tout simplement « Emilie, » et m'avait soutenu en badinant, que c'était à l'automne dernier seulement que nous nous étions quittés. « Cela ne faisait après tout, ajoutait-elle, que six mois d'absence, et, pour si peu, nous serions l'un et l'autre parfaitement ridicules d'observer des distances et de nous confondre en politesses cérémonieuses. » Puis elle s'était mise à m'adresser force questions sur tout ce qui m'était advenu depuis lors; Elle savait en gros ma déportation h Wilna et ma délivrance. Elle parut écouter avec intérêt les détails dans lequcls j'entrai sur mon séjour chez mon tuteur. Le portrait, assez ressemblant d'ailleurs, que je lui traçai de M. Yagowski, elle ne l'honora, à vrai dire, que d'une petite moue méprisante ; mais elle me fit parler assez au long de M me Yagowska, et de ses singularités à mon égard.
Une autre fois, ce fut elle qui, à son tour, me raconta sa vie au château de Lixna. Sa vie, dans cette* opulente résidence, avait été celle d'une jeune fille aimée de tous, adorée par sa mère, choyée par une bonne parente qui l'entourait de plus de confort et de luxe même qu'elle n'en désirait. Lixna est à peu de distance de Dunabourg, capitale de la Livonie polonaise. Ce voisinage permettait à M me Sicberg, qui n'aimait pas la solitude, d'attirer du monde chez elle. Outre son goût particulier qui l'y portait, elle espérait aussi par là distraire la comtesse Plater de la profonde tristesse où la jetaient ses chagrins domestiques; enfin elle y voyait pour Ta jeune Emilie un complément d'éducation, un moyen de la façpnner aux habitudes de la haute société. Emilie ne s'en cachait pas, ce genre d'éducation n'était aucunement de son goût; elle supportait impatiemment les gènes de la représentation, et le monde, avec ses démonstrations banales et ses phrases toutes faites, qui n'expriment rien, l'ennuyait et blessait sa sincérité native. Plus je m'entretenais avec cette jeune fille, plus je reconnaissais en elle ime nature d'élite : coup d'œil sûr et pénétrant, esprit simple, droit, et de qui l'on pouvait bien dire « qu'il pensait tout haut ; » amour du vrai poussé jusqu'aux étrangetés d'une franchise absolue, amour du beau qui touchait à l'enthousiasme, et, par-dessus tout cela, une bonté de cœur chaleureuse et inépuisable. Je ne découvrais en elle qu'un travers, c'était de déguiser sa sensibilité et d'en rougir presque comme d'une faiblesse, tant elle portait haut son estime pour tout ce qui était fermeté d'âme!
Je n'étonnerai personne, je pense, en disant que cet attrait déjà si fort qu'Emilie entant exerçait sur moi, prit de bien autres proportions quand je la revis à Li-
bau, telle que je viens de la dépeindre. Oui, quand il me fut donné de vivre dans la plus douce familiarité avec Emilie, jeune fille de seii&e ans, parée de tant de grâces, belle de tant de nobles sentiments empreints sur son front, et qui ne cachait rien de l'amitié qu'elle m'avait ingénument accordée d'abord, mes souvenirs, mes rêves, mes aspirations se colorèrent des teintes les plus chaudes, mon cœur battit deux fois plus vite. Jusque-là d'un esprit sérieux et résolu, j'allais alors à l'aventure à travers mille idées, avec une mobilité fiévreuse; tantôt j'étais comme ravi en extase, et je respirais à peine sous le poids de mon bonheur; bientôt après, je tombais dans des accès d'humeur sombre; ou bien je me sentais faible, triste et prêta pleurer comme un enfant, Emilie était le monde entier pour moi. Si elle n'était plus là, ma vie me semblait suspendue; et plutôt que d'être séparé d'elle à jamais, je sentais que je voudrais mourir!...
Dans l'innocente liberté de nos promenades et de nos conversations intimes, quand Emilie s'appuyait sur mon bras, et, en m'écoutant, arrêtait sur moi ses beaux yeux comme si elle ne soupçonnait pas tout ce qu'il y avait en eux de puissance, vingt fois j'avais senti le secret de mon cœur prêt à m'échapper ; mais la confiance même , ingénue , fraternelle , qu'elle avait mise en moi, m'ôtait toute hardiesse. Je tremblais de parler; qt Emilie ne semblait comprendre ni mon trouble, ni mes demi-mots, ni mon silence!... Elle me désespérait par spn calme et sa sécurité même.
Un soir, cependant, que nous nous promenions sur la grève, vint à passer près de nous un couple qui, depuis quelques jours, avait le privilège d'attirer l'attention de la société réunie à l'hôtel des Bains, C'étaient deux jçunes Suédois près de s'épouser ; on ne les appelait pas
tfOLVXNIAS D'UN PROSCRIT tf*
autrement que « les fiancés. » La jeune fille avait une figure angélique, et tous deux ils éveillaient la curiosité par l'abandon naïf qui trahissait, aux yeux de tous, leurs amours. Je crus remarquer qu'Emilie, les voyant venir, attachait sur eux son regard pensif; et moi, avec cet accent auquel toute femme ne se méprend guère, je ne pus m'empécher de lui dire : « Oh ! ce couple, Emilie, c'est l'image du bonheur!... Us aiment et ils sont aimés 1 » A ces mots, je sentis le tressaillement de son bras ; une vive rougeur colora ses traits, puis son front devint sérieux et triste. Après quelques moments de si» lence : « Witold, me dit-elle, je vous ai compris, et je vois que le moment est venu où il faut que, moi-môme, je m'explique avec vous à cœur ouvert. » Le mien battait violemment, et je me taisais. Elle reprit :
« Quand nous nous sommes vus pour la première fois à Luczyn, Witold, enfants tous deux, nos âmes se sont rencontrées ; sans hésiter, la mienne a fait la moitié du chemin. Nous nous sommes aimés comme frère et ; sœur, et ce souvenir m'est encore bien doux; d'ailleurs, je ne m'en suis jamais cachée. Rendez-moi justice, Witold; cette bonne et franche amitié d'une sœur, je vous l'ai gardée fidèlement... Mais, aujourd'hui, il faut bien que j'ouvre les yeux ! Mon amitié ne voua suffit plus; elle ne vous est plus rien; c'est mon cœur tout entier, c'est mon amour qu'il vous faut !... — Vous l'avez dit, répliquai-je avec transport; Emilie,' tout le bonheur de ma vie est là! — Et vous ne vous inquiétez pas si le bonheur, si la dignité d'Emilie Plater sont mis en jeu par votre imprudente, passion I — Emilie , mon rang me rapproche de vous, mon cœur est digne du vôtre !... oh ! ne me désespérez pas ! ne fût-ce que par compassion, laissez-moi vous aimer I » — Elle évitait de me regarder, et tardait à me répondre. Enfin, elle me dit d'une voix
92 socvenirs o'cn proscrit
émue : « Impossible. Wilold!... je n'accepterai jamais de vous que ce que je pourrais tous donner moi-même; et je ne m'appartiens pas... — Quoi! votre liberté, m'écriai-je, votre liberté, Emilie, vous ne l'auriez plus! Que veulent dire ces paroles?... Est-ce qu'un autre plus heyreux que moi?... »
Elle m'interrompit vivement.
« Quelle idée vous faites-vous donc de votre amie d'enfance, Witold? Si j'aimais quelque autre que vous, déjà vous le sauriez... Mais il ne s'agit pas ici d'affections ordinaires au cœur des femmes... u^e voix d'en haut m'a parlé; . . je dois m'armer de courage et obéir. . . »
Dans le trouble de mes idées : « Emilie! quel est votre dessein? m'écriai-je. Quel sacrifice méditez-vous? L'exaltation du sentiment religieux vous entraîneraitelle jusqu'à?... — Non, Witold, non ! Dieu ne m'appelle pas si près de lui. . . il n'a pas détaché à ce point mon cœur des choses de la terre... mais le bonheur comme vous l'entendez... comme je l'aurais peut-être compris moimême dans d'autres temps, le bonheur d'aimer et d'être aimée, et de compléter sa vie l'un par l'autre, dans ces jours de deuil etd'abaissement, il m'est interdit... je sens qu'il serait trop mêlé d'amertume et de honte!... » Elle resta quelques instants pensive, un nuage sombre passa sur son front, sur ses yeux. «Moi, reprit-elle, j'accepterais les joies du coeur, je consentirais à m'enchaîner par de doux liens, lorsque j'ai sans cesse devant les yeux une horrible image!... Ma patrie, ma chère Pologne, je la vois abattue, sanglante, déchirée... elle succombe sous sa croix... elle périt par le joug moscovite... et par l'indifférence oublieuse des nations!... Alors elle se tourne vers ses enfants, elle leur tend les mains pour qu'eux, du moins, ils aient pitié d'elle... J'entends sa voix qui me perce l'âme l... aussi longtemps qu'elle sera devant
mes yeux, cette image, aussi longtemps que je l'entendrai, celte voix, je ne goûterai à aucune des joies de la terre, je ne serai ni amante, ni fiancée, ni épouse!... ma Pologne, jadis glorieuse reine du Nord, aussi long-> temps que tu seras déchue, détrônée, réduite en esclavage, ma poitrine ne respirera, mon cœur ne battra que pour toi!... je n'aimerai que toi!... je l'ai juré, oui, Witold, je l'ai juré aux pieds de mon crucifix!... »
Atterré par ces paroles : « funeste inspiration ! lui disais-je, pourquoi ces vœux imprudents?... En quoi l'union de deux cœurs peut-elle les empêcher d'aimer et de servir la patrie? Ensemble, Emilie, ne serionsnous pas plus forts dans le combat, plus persévérants dans les mauvais jours, plus heureux quand viendra la délivrance? — On ne se dévoue bien, me répondit-elle, que si l'on dispose en toute liberté de soi-même. Je me connais, Witold ; si une fois mon cœur s'était donné, il n'aimerait pas à demi... Je redeviendrais une faible femme... et mon pays, je le servirais mal. »
J'inclinai la tête. — En ce moment, un groupe de promeneurs se rapprocha de nous; et, ce soir-là, noire conversation n'alla pas plus loin.
Je passai une nuit cruelle... Toutes mes espérances, tout mon bonheur s'écroulaient; j'étais comme écrasé sous ces ruines. Avec quelles angoisses et quelle colère je m'en prenais aux hommes, aux événements, à la Providence elle-même! Tantôt je maudissais nos oppresseurs et les traîtres, leurs complices, tous ceux qui nous ont ravi le droit de vivre heureux dans une patrie libre; tantôt, avec cet égoïsme qui se retrouve toujours au fond de nos passions, j'étais tenté d'accuser Emilie elle-même, de lui reprocher l'excès de son abnégation, de lui faire un crime de son dévouement à la patrie qui nie coulait si cher... Mais à la lin j'eus honte de toutes mes
94 SOUVENIRS D'UN PROSCRlf
faiblesses. Mon âme, comme le fer qui, dans là fournaise et sous les lourfcs marteaux, se débarrasse de ses scories, peu à peu s'épura. Je la sentis monter par degrés vers le niveau où Emilie, d'un premier élan, avait élevé la sienne ; et, quand vint à poindre la lumière du jour, mon cœur était affermi, ma résolution était prise. — Je ne resterai pas, me disais-je, trop en arrière de cette héroïque jeune fille ! Au nom de son amour pour notre malheureuse patrie, elle exige de moi ma part de sacrifice, elle m'ordonne d'ajourner mes rêves de félicité, elle veut que je suspende les mouvements de mon cœur jusqu'à l'heure du réveil et de la délivrance... Eh bien, j'obéirai! je marinerai de constance! Avec Emilie, je marcherai > non comme un amant, mais comme un frère d'armes, par de rudes sentiers... Ou je m'ensevelirai avec elle sous nos derniers débris, ou nous saluerons ensemble le jour glorieux, le jour qui replacera la Pologne au rang des nations.... Son cœur est juste et grand... Alors il ne me refusera pas ma récompense ! »
Le lendemain, quels ne furent pas l'étonnement et la joie d'Emilie, lorsque, au lieu de me trouver navré et abattu comme elle m'avait laissé la veille, elle me vit venir à elle calme, déterminé, et ne lui demandant qu'une grâce, le droit de travailler avec elle à l'œuvre sainte à laquelle elle dévouait sa vie ! J'avais à peine prononcé quelques mots, que je vis sa poitrine se soulever et une joie superbe animer tous ses traits* « C'est bien, Witold ! me dit-elle ; je reconnais là le sang des Luczynski!... et votre père, là-haut, doit être content de vous. » En disant cela, elle me tendait sa main que je baisai avec ardeur ; et nous restâmes quelque temps l'un et l'autre dans une sorte de recueillement silencieux.
•OUVENIRS D'UN PROSCRIT * 95
Nous étions alors au salon de conversation, dans l'embrasure d'une fenêtre d'où la vue embrassait toute la plage. Un orage menaçait; le ciel à l'houîzon était noir. La mer était livide ; ses vagues, qui blanchissaient de moment en moment, se brisaient furieuses sur les galets du rivage et envoyaient leur écume jusqu'à nous. On ne voyait au loin, sur cette mer soulevée, qu'une pauvre barque de pêcheur qui avait replié sa voile et que les flots ballottaient comme une coquille de noix. Je contemplais avec une profonde émotion ce tableau. Emilie, de son côté, n'en détachait pas les yeux. 11 y avait là je ne sais quel point de ressemblance avec notre destinée dont nous étions frappés l'un et l'autre en môme temps. Enfin nous échangeâmes un regard triste. « Emilie ! quel • ciel et quelle mer ! dis-je en étendant la main. — Oui, me répondit-elle, la tempête dans un instant va se déchaîner... Et cependant voyez, Witold, voyez cette petite barque qui brave les vents et l'abîme ! Sans doute elle est montée par des hommes au cœur intrépide, Dieu la protégera ; elle rentrera au port. » Ainsi, dans ses moindres mots son âme se montrait. Combien de fois, au plus fort de nos désastres, je me suis rappelé ces paroles! avec quelle profonde amertume de cœur, je rapprochais cet acte de foi de la noble et naïve jeune fille des coups impitoyables dont il plaisait au ciel de nous accabler!...
À partir de ce jour, un grand changement s'était fait dans mes idées, et dans mes sentiments même pour Emilie. Sûr désormais de son affection, le bonheur qu'elle ne me laissait entrevoir que dans un avenir lointain, je l'attendais avec des dispositions plus calmes. Sous l'ascendant de cette âme plus pure et plus élevée que la mienne, je finissais par me sentir capable aussi d'abgénation et de sacrifice. Emilie, de son côté, rassurée par la barrière qu'elle avait élevée entre nous, se rapprochait de moi, plus ingénue et plus confiante que jamais ; elle me laissait lire, comme a. livre ouvert, dans son àme ; et dans nos conversations elle se plaisait k repasser avec moi par le chemin qu'elle avait suivi pour arriver à cette résolution qui décidait de son sort. « C'est pourtant à vous,Witold, me disait-elle en riant, que revient l'honneur de ma conversion, à vous et à l'éloquent Browiier, que vous saviez si bieu mettre en verve. Rappelez-vous la hutte du charbonnier!... J'en suis sortie frappée d'une clarté nouvelle, honteuse, à \1rai dire, de mon ignorance, mais bien décidée à connaître dans* le passé et dans le présent l'histoire de mon pays. Je ne m'y suis pas épargnée. J'ai lu de glorieuses pages; j'en ai lu de bien lugubres et qui ont été mouillées de mes larmes !... Maintenant, je sais te qu'ont été nos pères;
SOUVENIRS D'UN PllOSClUT î>7
cl je sais ce que uous sommes, nous leurs enfants déshérités?... »
(Quelquefois, elle m^nlrc tenait denses chagrins de jeune fille. La direction inflexible qu'avaient prise ses idées et dont se ressentaient toutes les habitudes de sa vie, son éloignement marqué pour les occupations et les amusements de son sexe, son goût pour l'isolement favorable à la rêverie, le désir qu'elle montrait d'exceller dans les exercices qui développent l'adresse et la force du corps, enfin, ce vêtement quasi viril qu'elle ne quittait guère, toutes ces étrangetés, chez une jeune fille de seize ans, n'étaient pas sans éveiller la malignité des gens du monde et sans inquiéter les cœurs qui l'aimaient et qui avaient souci de son avenir. C'était pour Emilie une source de peines secrètes dont elle me faisait le confident. Elle n'ignorait pas les épigrammes que parfois certaines femmes, méchantes au moins autant que fri voles, s amusaient à décocher contre elle , et, si elle avait l'ùme d'assez bonne trempe pour braver ce genre d'attaques, elle en souffrait néanmoins comme les natures délicates souffrent de tout ce qui décèle la malveillance; mais elle s'affligeait surtout d'être pour sa mère^qu'clle aimait de la plus vive affection, un sujet d Inquiétude cl de tourment. Malheureusement , entre le earaclèr.e de celte mère et celui de sa fille, il y avait la distance d'un pôle à l'autre. Avec un esprit distingué, la comtesse Platcr avait le cœur timide jusqu'à l'extrême faiblesse. Ses souffrances mohilcs, et, par suite, la ruine de sa santé, n'avaient fait qu'accroître en elle cette disposition 4 s'effrayer de toute chose qui sortait de la ligne ou de la mesure communes. Elle eût rêvé pour sa fille ces succès dans le monde qui animent la vie sans trop l'agiter. Ellcsrfïitcontentécpour elle d'une destinée vulgaire, pourvu qu'elle lut paisible. Voir son Euiilici pleine d'é-
légahce et de charme, remarquable par son instruction comme par sou esprit, n'attacher aucune importance à ses moyens de plaire, s'occuper à peine de sa toilette, négliger la musique et la danse où elle eût excellé, se montrer dans les cercles indifférente et distraite, c'était pour elle un véritable chagrin. Deux ou trois fois, Émi- . lie avait laissé éclater devant sa mère l'énergie de ses douleurs de patriote polonaise. Celle-ci en avait été tout en alarmes comme la colombe qui, parmi sa couvée, aurait entendu le cri d'un jeune aigle. Et la pauvre fille, h l'âge où rien n'est plus nécessaire ni plus doux que d'épancher son coeur dans celui d'une mère, par piété filiale s'interdisait même cette consolation.
Avec sa parente, M me Sieberg, c'était encore la lutte que retrouvait Emilie , % et une lutte du caractère le plus sérieux. Cette dame, déjà d'un grand âge, était remarquable par la droiture et la fermeté de son esprit ; mais les années avaient éteint la chaleur de son âme; l'expérience lui avait apporté bien des désenchantements ; elle en était venue à no plus voir l'humanité que par son côté positif et triste. Sans doute, elle n'était pais insensible aux malheurs de son pays; mais parce qu'au-, trefois, pour le servir, elle avait dépensé eu vain tout ce qu'il y avait en elle de générosité et d'ardeur, sa confiance dans le succès d'une caUse sainte s'était perdue ; et facilement elle traitait d'illusions et de chimères les espérances qui vivaient encore dans des natures plus jeunes et plus chaleureuses. Le travail qui, pendant ces dernières années, s'était fait dans l'âme de la jeune fille, M ,uc Sieberg, avec son coup d'œîl pénétrant, l'avait démêlé; elle en avait suivi la marche; elle avait assisté, pour ainsi dire, à la résolution de cette héroïque enfant de consacrer tous les battements de son ca&ur à sa chère Pologne, et de s'offrir pour elle, s'il le fallait , en holo-
causteàDieu. La bonne dame -en avait été émue, mais surtout effrayée, au point de vue delà destinée d'Emilie, qu'elle aimait sincèrement et qu'elle entourait du patronage le plus attentif. Alors avait commencé une petite guerre de chaque jour, systématique, persistante, qu'elle se croyait obligée de faire, au nom de la raison pratique, de la froide raison, aux entraînements généreux, aux ■élans enthousiastes de la jeune fille.
Dans des conversations sérieuses qu'elle engageait souvent avec Emilie, Û MC Sieberg s'étudiait à lui montrer combien de souffrances et de malheurs attendent les femmes que l'exaltation de leur âme entraîne hors des voies modestes tracées pour elles par la Providence. Elle essayait de lui faire peur des jugements du monde, qui croit peu aux nobles ressorts, aux grandes inspirations, qui est sans pitié pour les rôles apprêtés et excentriques, pardonne à peine, aux femmes surtout, le génie et la gloire, et ne désarme guère que devant Tinfortune et la mort. Parfois aussi, M mc Sieberg, s'animant par la résistance et cédant à la pente sarcastique de son esprit, n'épargnait pas à la pauvre enfant des • traits de mordante plaisanterie, renvoyant sa chevalerie, aux exploits de l'aiguille et des ciseaux, et proclamant le dix-neuvième siècle indigne de voir éclore des héroïnes à la façon des Vanda* et des Jeanne d'Arc. Emilie défendait ses idées avec tout le courage d'une foi naïve et d'une bonne conscience. Seulement, elle s'étudiait à faire violence à sa nature pour mieux renfermer en elle-m£me désormais ses sentiments et ses desseins. Peut-être aussi gardait-elle quelque rancune à la vieille dame pour des piqûres que, dans un excès de zèle, elle ne lui avait point ménagées.
" Htotine légendaire <i« l* Pollue.