‹ Souvenirs d'un proscritChapitre 7 sur 13 · XVI · texte numérisé non relu

XVI

Un malin, après l'arrivée du courrier, je vis Emilie qui se promenait seule, l'air pensif, dans le jardin de l'hôtel. Je l'abordai, et reconnus aussitôt entre ses deux sourcils certain petit pli que j'avais déjà, remarqué chez elle lorsqu'elle éprouvait quelque vive contrariété. « Vous paraissez toute contrariée, lui dis-je; auriezvous reçu de mauvaises nouvelles de Lixna? — Heureusement, non, me répondit -elle... Mais, à vrai dire, voici une lettre de M me Sieberg qui m'a mise en détestable humeur. Jugez vous-même, Witold , des aménités dont elle ne me lait point grâce, même quand je me crois hors de portée de ses sarcasmes. » — Je pris la lettre qu'Emilie me présentait et qui était à l'adresse de la comtesse Plater; j'y lus ces lignes dans un paragraphe final :

« Emilie se plaît donc cette année aux bains de mer?. J'en suis enchantée. Les contacts avec le monde auront raison à la longue des excentricités de cette chère enfant. Je suis charmée aussi de ses relations de chaque jour avec votre excellente amie! Elle a tout à gagner dans la société d'une femme d'un bon sens aussi pratique. Enfin j'espère que vous me ramènerez bientôt notre jeune fille, sinon guérie tout à fait, du moins bien refroidie pour son grand roman. »

« Mes excentricités ! mon grand roman ! ma guérison!... reprit Emilie d'un air boudeur, qu'en dites-vous.

Witold?... Au reste, c'est toujours la même et vieille querelle entre madame Sieberg et moi. Mais, à son tour, que fait-elle, la bonne dame, de sa perspicacité dont elle est si fière?.. Une tête romanesque, moi qui ai horreur de ce qui est creux, exagéré, de tout ce qui est faux!... »

Et elle s'animait en repoussant ce reproche.

. « Est-ce donc un sentiment factice que d'aimer son pays? Est-ce une idée fausse que de vouloir qu'un peuple retrouve son indépendance, ses lois, son nom, qu'il puisse encore se rattacher à de chers et glorieux souvenirs, et honorer d'un culte libre les tombeaux de ses pères?... — C'est viser haut, lui dis -je. Et voilà bien le monde ! . . . aspirer à ce qui est grand, c'est se rendre suspect à ses .yeux d'orgueil ou de folie. — Pourtant, reprit-elle avec une sorte d'exaltation, affranchir un peuple!... le réveiller dans sa tombe!... quand Dieu Ta voulu, ces miracles-là se sont faits!... Witold, croyez-le bien, l'heure des peuples est venue!... Ne sentez-vous pas qu'un souffle puissent de liberté traverse en cet instant les airs *?.. . L'Espagne la première en a frémi... Ce souffle, il a passé sur les Alpes et sur les Apennins. L'Italie tout entière veut ressaisir sa liberté, sa vie. 'Elle veut revoir ses grands jours d'autrefois!... et voici qu'à son tour la Grèce, cette aïeule des nations, brise la pierre de son sépulcre, qt prend le monde et Je ciel à témoin qu'elle n'a pas mérité de mourir !... »

Pendant qu'elle prononçait ces paroles,, je l'observais : une vive rougeur avait remplacé la pâleur ordinaire de ses joues; je la voyais palpitante d'émotion et «l'enthousiasme, et me gardais bien de l'interrompre.

a Je vous le dis, Witold, continua- l-elle, parce que

«08 90UVINIRS D'UN PBOSCBIT

cette vérité est profondément dans ma raison et dans mon cœur : Dieu ne veut pas que les nationalités pétrissent. N'est-ce pas lui-même qui a partagé te terre entre les nations, qui leur a donné leur caractère, leur vie propre, leur mission ici-bas, leur 4roit de s'honorer et de se perpétuer? Oui, les nations sont des familles qu'il connaît, qu'il protège, qu'il a marquées de son . sceau, qu'il a faites immortelles ! quand la force inique essaye d'étouffer une nationalité, il y a crime ! et Dieu, tét ou tard, prend en main la cause des peuples opprimés!,.»

Un moment elle s'arrêta. . . Elle vit sans doute que je la considérais avec un mélange d'admiration et de sollicitude.

« Je vous étonne, Witeld, reprifcelle, je le vois bien. Vous vous demandez : « Où donc Emilie a-t-elle pris « toutes ces choses?» Ces choses, je les sens au fond de ma conscience. Cent fois il m'a semblé qu'une voix d'en haut les disait distinctement à mon oreille. . . Tenez, je ne veux pas vous faire mon confident à demi; je vous dirai tout... Cette idée qui m'obsède, qui me domine, qui m'emportait tout à l'heure, il y a longtemps qu'elle est en moi. . . J'étais encore sur les genoux de ma mère, toute petite fille, on me disait chaque jour : « Dieu est bon; Dieu est juste et tout-puissant. » En môme temps, j'entendais redire sous toutes les fermes : «La Pologne est « bien malheureuse ! Elle qui fut une grande nation, elie «est aujourd'hui, sans l'avoir mérité, l'esclave des « Russes.» Alors je devenais triste et je faisais en moi cette réflexion : Pourquoi Dieu, qui est bon, qui est juste et tout-puissant, soufffe-t-il cela? Puis il me semblait parfois qu'une vive lumière d'en haut m'inondait et que j'entendais des voix célestes qui me disaient: « Le jour «de la justice viendrai Fille de la Pologne, espère et

S0UVÏH1KS D'UN PHOSCRIT 100

a tiens-toi prête ! » Troublée de ces choses étranges, d'abord je confiai tout à ma mère. Elle en fut. effrayée et malheureuse au plus haut point; et je compris bien qu'elle craignait que je ne fusse malade d'esprit ou en danger de me perdre par excès d'orgueil. J'écoutai docilement toutes ses remontrances; je priai Dieu avec ferveur, afin qu'il éloignât de moi la tentation et le péril. Je grandis; ma raison mûrit avec les années.. . Et cependant ces voix, je les entends encore, plus nettes et plus fortes que jamais!.. .Mais, aujourd'hui, c'est au dedans de moi qu'elles parient; et je ne les distingue plus de ma conscience... Witold, n'allez pas à votre tour me juger trop sévèrement!.,. Du côté de la folie, ajouta-t-elle en souriant, je suis assez tranquille, à dire vrai; ou bien, vous tout le premier, vous seriez un détestable flatteur. De l'orgueil? Si je me connais bien, il n'en est jamais entré un atome dans mon Ame. Je sais si bien ce que je suis, un roseau, un brin de paille, un grain de poussière !... Mais devant Dieu qui donc est grand? qui donc est fort?... Et, lorsqu'il voulait délivrer son peuple, lui-même souvent ne choisissait-il pas de préférence la fronde d'un berger et le bras d'une femme?...— Et pour sauver le royaume de France, luidis-je, c'est la vierge de Domrémy, une simple fille des champs, c'est Jeanne d'Arc qu'il a suscitée!... »

A ee nom de Jeanne d'Arc, Emilie demeura d'abord comme interdite; puis elle reprit avec élan :

« Quel nom, Witold, vous avez prononcé là? Jeanne d'Arc ! fille héroïque !...

« Eh bien, oui, j'ai un culte pour elle. Jeanne d'Arc ! c'est ma sainte, à moi ! Quel désintéressement de tout orgueil humain! quelle pureté!... Et comme elle aimait son beau pays de France! Si vous veniez à Lixna et si vous voyiez ma chambre, tous y trouveriez dans une sorte de sanctuaire, l'image de Jeanne d'Arc... A vous, Witold, je

fô4 SOUVENIRS D'UH PROSCRIT

ne crains pas de le dire : souvent je m'agenouille devant cette image... je demande à Jeanne de m'inSpirer un peu de ses saintes pensées et de son courage... La noble fille!... Quand elle quitta sa chaumière, sa vie paisible, ses vieux parents, pour se jeter dans tous les périls, <( c'était, » disait-elle, « à cause de la grande pitié qu'il y « avait au royaume de France. » Oh ! si elle eût été Polonaise de nos jours, qu'aurait-elle dît?... Combien son «œur aurait é lé plus cruellement navré !... Caria France, au quinzième siècle, la France envahie par l'Anglais, dévastée, à demi conquise, mais ayant encore les armes à la main, qu'était-ce auprès de notre Pologne jetée' à terre, mise en lambeaux, effacée de la liste des nations!...

« Witold, reprit-elle avec plus dç calme, je vous ai tout dit. . . Maintenant que vous savez le fond de mes pensées, le fond de mon cœur, serez-vous tenté de m'accuser, comme d'autres, de caprice et de bizarrerie? ou plutôt, ne me donnerez-vous pas raison, même contre ma pauvre mère? Le rire, les jeux, la danse, les plaisirs du monde conviennent-ils bien à qui n'a pour tout lot qu'une dégradante servitude? Est-ce bien le moment de se parer de fleurs, lorsqu'on est en deuil môme d'une patrie!... Quant à M me Sieberg, je lui pardonne, croyez-le bien, ses sarcasmes innocents ; ils ne me détourneront pas une minute de réfléchir sur mon devoir, ni de l'accomplir, s'il plaît à Dieu, quand le jour sera • venu, »

Je restais silencieux sous l'impression profonde de ces paroles, les plus généreuses que j'eusse encore entendues sur les ruines de mon pays... Et qui les prononçait? une charmante Tille dont la voix et les traits pleins de douceur, dont les membres délicats contrastaient étrangement avec tant d'énergie dans l'âme, atec tant

de rudes entreprises et de périls au-devant desquels elle se précipitait!... Malgré moi, ce contraste même me pénétrait d'une mortelle tristesse. Je regardais Emilie, cette sublime enfant, comme si déjà l'épéc du sacrificateur eût été sur sa tôle; et mes yeux se mouillaient de larmes...

«Qu'ai cz-vous donc à me regarder ainsi? me dit-elle vivement. — Emilie, lui répondis-je, je vous admire! partout où vous irez, je vous suivrai... quoi que vous entrepreniez, vous ne serez pas seule... comptez sur mon c«pur et sur mon bras!..'. Mais je songea la malheureuse Pologne... el, involontairement, ce vers d'un grand poète, ce eridedoute el d'angoisse, se trouve sur mes lèvres :

Voila donr quels vendeurs s'arment pour ta querelle!

« Homme de peu de foi ! rcpliqua-t-elle en me prenant affectueusement la main, ayez du moins bonne mémoire! Voire poète, tout aussitôt, n'ajoute-l-il pas, s 'adressant à Dieu :

Mais, si tu tes soutiens, qui peut les ébranler 1

Du tombeau, quand tu veux, tu sais nous rappeler ! »

Là-dessus, elle se prit à sourire, comme si elle était contente de sa riposte, me fit un léger salut el me quitta.

Cependant la saison des bains touchait à son terme. Je passai dix jours encore auprès d'Emilie dans la plus douce intimité; puis il fallut nous séparer!... Emilie retourna avec sa mère à Lixna; moi, j'allai tristement vivre bien loiu d'elle.

Jte ne rentrai pas à Luczyn lel que j'en étais sorti. Une jeune fille, par sa généreuse exaltation et surtout par son exemple, m'avait fait bonté de ma vie molle et inutile à mon pays. Je voyais enfin un but, un noble but à mes pensées et à mes efforts. Je résolus d'être un autre bomme et je cherchai sérieusement ma route pour mareber, ne fût-ce que de loin, sur les traces d'Emilie Plater.

Rien jusque-là ne m'avait disposé à remplir un rôle viril. Mon instruction n'était qu'ébauchée; j'avais à la compléter par de fortes études. En vue des travaux et des épreuves qui m'attendaient, si je voulais servir utilement mon pays, j'avais à me donner à moimôme l'éducation qui élève l'âme et qui trempe le caractère. Une chose surtout me manquait à Luczyn : le contact avec d'autres jeunes gens, mes compatriotes, ayant mêmes goûts et mêmes aspirations. Si partout les hommes gagnent à se rapprocher, si c'est souvent la condition de leur valeur morale, combien cela est d'une vérité plus saisissante chez les peuples opprimés ! Ce n'est pas lorsque chacun souffre et gémit à l'écart que s'entretient le foyer de l'esprit public, que s'avivent dans les âmes le sentiment du droit et les colères généreuses. Tout près de nous, à l'université de Wilna , sous des

SOUVENIRS D'UN PKOSCftIT 10?

mailres savants, et dans un esprit éminemment polonais, était réunie l'élite de fa jeunesse de nos anciennes prownces. L'idée me vint d'aller à ce grand centre, au milieu des hommes de mon âge, fortifier mon intelligence par l'étude, respirer l'air vivifiant de la liberté et me façonner aux mœurs qu'elle exige de ceux qui veulent sincèrement la servir. Je m'ouvris de ce projet à ma tante et lui demandai ses conseils. En m'écoutant, elle eut <Jcs larmes dans les yeux ; mais, loin de chercher a ébranler ma résolution, elle me loua du parti que je prenais. Quelques semaines plus tard, au mois d'octobre 1822, je m'inscrivais en qualité d'étudiant à l'université de Wilna.

Depuis la fin des guerres européennes, cette univer- >ité avait repris un éclat tout nouveau. Elle le devait à plusieurs causes. L'empereur Alexandre, aux belles années de son règne, lorsqu'il aimait à se parer du titre de protecteur des sciences et des lettres, avait voulu faire de Wilna un grand centre de mouvement intellectuel. Alors il ne lui déplaisait pas que les anciennes provinces polonaises, déshéritées de leur nationalité, timivassent du moins à se distraire et à se consoler par les arts libéraux. Parfois même il semblait caresser la pensée de reconstituer sous son sceptre la grande unité polonaise. Elle fût devenue, par ses lumières, par le libéralisme de ses idées et de ses institutions, comme la brillante avantgarde de l'empire, montrant aux vieux Russes le chemin de la vraie civilisation et faisant illusion à l'Europe, qui eût cessé" de croire à la barbarie moscovite. Dans ces pensées, dès que le retour de la paix le lui permit. Alexandre ne négligea rien pour restaurer l'antique université de Wilna et y remettre les hautes études en honneur.

11 fut en cela bien >econdé par les homnie> auxquels

iOH SOUVENIRS b'CN PUOSCRIT

furent remises d'abord les destinées de cet établissement. En Pologne, comme en Allemagne, il est d'usage constant de placer chaque université sous le patronage d'un homme de grande naissance ou élevé en dignités, qui ajoute a son lustre et qui l'aide en toute circonstance de son crédit. Alexandre donna pour curateur à l'université de Wilna, l'héritier d'un nom justement honoré parmi nous, le prince Adam Czarlotyski, joignant à une belle intelligence un noble cœur, et qui sut envisager de haut sa mission. Par ses soins, discipline, enseignement, moyens matériels d'instruction, tout fut établi sur le meilleur pied. Le collège des professeurs, recruté en général parmi des hommes d'élite, ne se distinguait pas moins parle patriotisme que .par le savoir. Toutes nos anciennes provinces s'émurent de cette résurrection. Elles entrevirent ce qu'il y avait d'heureux germes d'avenir dans ce haut enseignement libéralement offert à la jeunesse polonaise ; et de toutes parts, de la Volhynie, de la Podolic, de la Courlande, comme de ht Lithuanie elle-même, les étudiants affluèrent à l'université de Wilna.

Quaucf j'y vins à mou tour, j'avais déjà beaucoup ouï parler des universités' d'Allemagne, et je n'aurais été nullement surpris de trouver celle de Wilna calquée sur ce modèle. A côté de jeunes gciis paisibles, solitaires, et ne se laissant pas distraire de leur but et de leur passion, l'étude, je m'attendais à en voir bon nombre frivoles, bruyants, querelleurs, mettant je ne sais quelle gloriole à rendre la vie dure aux pauvres bourgeois et poussant jusqu'au fanatisme le culte de certains privilèges universitaires. Je fus donc tout étonné, au premier abord, de trouver chez les étudiants de Wilna une empreinte commune de sérieux et de décence dans leur vie extérieure, et dans leurs rapports entre eus une ca-

maraderie franche et élevée ; plus je les observais, plus il me semblait qu'il n'y eût dans toute cette jeunesse qu'un seul esprit et qu'une seule âme obéissant à de nobles inspirations. D'où venait ce prodige? Il venait d'une grande idée qui s'était fait jour au milieu de ces étudiants, il venait d'un homme qui s'était rendu l'apôtre de cette idée avec l'autorité que donnent une foi ardente, des mœurs pures et un beau courage. L'idée acceptée par les universitaires dé Wilna comme leur Évangile, c'est qu'ils étaient l'espoir et la régénération vivante des provinces polonaises; l'initiateur, l'apôtre, c'était un simple étudiant, Thomas Zan.

Le nom de Thomas Zan était déjà venu jusqu'à moi. A l'épojcpie dont je parle, sa popularité était énorme à l'université de Wilna; il la devait tout entière à ses talents, % son caractère et aux services de chaque jour qu'il rendait à la cause polonaise. Issu d'une famille noble, mais pauvre, de la Lithuanie, Thomas Zan, qui se destinait au barreau, était venu, en 18i4, étudier le droit à l'Université. Il n'avait pas tardé à s'y concilier de vives sympathies par son aménité et par sa verve remarquable comme poëte. Ses chants, à l'image de son âme, étaient pleins d'élévation et d'une religiosité mystique él douce. Dieu, la fraternité humaine, l'idéal d'un monde où régneraient la justice et la liberté, la patrie polonaise belle de ses gloires, touchante par ses malheurs, et qui demande à ses enfants de la relever par leurs talents et par leur grand cœur, tels étaient les objets habituels de ses inspirations. Les jeunes gens à l'âme vive et généreuse que Zan groupait autour de lui devinrent bientôt ses amis et en môme temps ses disciples. Chez lui, la conviction débordait et se tournait facilement en prosélytisme. Toute vérité dont il était rempli, il sentait le besoin de la répandre dans d'autres âmes comme une

bonne semence; ,sa parole simple, exempte de toute ambition oratoire, avait une grande force de pénétration; et, nonobstant sa douceur, il apportait dans la controverse cette insistance presque irrésistible qui est le propre des natures honnêtes et profondément convaincues. Souvent, quand je l'écoutais développant avec une douce chaleur les doctrines du plus pur spiritualisme, tandis qu'il se promenait, au milieu d'un groupe attentif, sous les longs cloîtres de l'Université, ou, l'été, dans les belles allées de Poplawy, ma pensée, involontairement, se reportait vers les beaux jours d'Athènes. Zan, à n'en pas douter, avait recueilli quelque chose de l'héritage de Platon.

Dès 1817, déjà le libéralisme inconsistant du czar Alexandre se démentait. La noblesse lithuanienne, à «cette époque, dans une de ses assemblées périodiques, •que le gouvernement russe tolérait encore, avait pris une honorable initiative à l'égard des serfs, et annoncé le dessein de préparer elle-même leur affranchissement. Un éclat de la colère impériale répondit à cette généreuse résolution; le czar, par un ukase sévère, qualifia d'anarchistes les auteurs du projet pour l'abolition du servage, et interdit à l'avenir toute réunion de la noblesse. Ce fut le commencement de la guerre déclarée aux idées d'émancipation et de progrès qui avaient leur foyer à Wilna. Une dureté calculée prit la place du régime de modération dont on avait laissé jusque-là jouir la Lithuanie. Le fruit de la sagesse de nos pères, le statut lithuanien, peu à peu, céda la place aux ukases, expression de la volonté despotique du czar. Un peuple sous le joug de l'étranger, et qui a perdu jusqu'à son nom, tient avec passion à sa langue nationale : c'est le dernier lien qui le rattache à son ancienne patrie, c'est sa protestation constante et son refuge contre la domination étrangère. Le gouvernement de Saint-Pétersbourg

s'attacha à restreindre par tous les moyens l'usage et l'enseignement de la langue polonaise en Lithuanie.

Thomas Zan et les quelques jeunes hommes d'élite avec lesquels il s'était lié comprirent tout le danger, et jetèrent un regard attristé sur l'avenir qui semblait réservé à leur pays. Qu'arriverait-il, si une forte réaction morale ne se produisait bientôt? Le découragement et l'atonie gagneraient de proche en proche; avec les institutions et la langue nationales s'éteindraient aussi les souvenirs; faute d'aliment, l'esprit patriotique se perdrait. Les plus fermes verraient la solitude se faire autour d'eux; le grand nombre oublierait jusqu'aux simples notions du droit et de l'honnêteté politiques, et irait, jour par jour, se ranger du parti de la force. Môme à l'Université, parmi leurs camarades, ces généreux* jeunes gens constataient avec douleur des symptômes de cette énervation; ils remarquaient que le mouvement et la vie étaient déjà bien plus dans les esprits que dans les âmes, et que beaucoup d'étudiants, tout en appréciant le bienfait de la science, étaient plus préoccupés de l'utilité professionnelle qu'ils en pouvaient retirer que du soin de préparer pour leur pays des hommes capables de lui faire de nouvelles et plus heureuses destinées.

Thomas Zan conçut alors un plan large et d'une grande portée : c'était de relier en un seul faisceau toute la jeunesse universitaire de Wilna, et d'en utiliser toutes les forces vives en vue d'un seul but, la régénération des provinces polonaises. Aidé de ses amis, il s'employa activement d'abord à rattacher les étudiants les uns aux autres par les liens d'une véritable confraternité; H organisa parmi eux une assistance mutuelle en vertu de laquelle les plus aisés se cotisaient pour rendre accessibles à leurs camarades pauvres les cours non gratuits,

el les plus instruits dans chaque faculté se faisaient les répétiteurs de leurs camarades moins avancés. Sa sollicitude se porta ensuite vers la conservation de la langue nationale; on le suivit avec ardeur dans cette direction. Une société philologique se forma dans le but de relever et de défendre par tous les moyens cette langue polonaise illustrée par assez de grands hommes pour ne devoir pas mourir au gré d'une fantaisie de despote. Cette société prit à tâche de populariser les ouvrages les plus remarquables de notre littérature ; et, s'occupant même de typographie, favorisa partout la réimpression des classiques polonais, de manière à les rendre accessibles à toutes les classes de lecteurs.

Lorsque Zan comparait son pays, en l'état où le retenait l'oppression étrangère, aux nations de l'Europe occidentale, il s'affligeait d'y voir l'agriculture énervée par le servage des paysans, le commerce et l'industrie livrés en monopole aux Allemands et aux juifs, une noblesse lière mais isolée, la classe moyenne nulle, excepte dans quelques villes; il trouvait enfin son pays dépourvu de la plupart des éléments qui font la force matérielle et la grandeur morale des peuples. Il comprenait tout ce qu une patrie si malheureuse attendait de ses enfants et de leur vertu civique. Il fallait à cette patrie des initiateurs et des maîtres dans toutes les branches des connaissances humaines; et l'université de Wilna ne devait-elle pas devenir là pépinière de savants, d'hommes de lettres, de publicistes et d'ingénieurs appelés à celte mission réparatrice? — Dans ce but, Zan n'épargna ni les conseils ni les excitations. La jeunesse universitaire répondit noblement à son appel; une yive émulation pour l'étude et la science s'empara d'elle. L'ardeur fut grande partout, mais principalement dans la faculté de philosophie, qui embrasse, comme on sait, dans les universités

H4 S0UVBNIRS D'UN PROSCRIT

slaves et allemandes, en môme temps que les études psychologiques, l'histoire et toutes les branches des mathématiques et des sciences naturelles. Un homme d'un vaste savoir, Joachim Lelewel, occupait la chaire d'histoire moderne à l'université deWilna; mais Lelewel était surtout un grand citoyen : toute son âme de patriote, il la mettait à rendre vivantes les leçons du passé et à préparer l'avenir en retraçant à larges traits les prospérités, les fautes, la gloire et les malheurs de la Pologne. Un nombreux auditoire se pressait à ses leçons, et, chaque fois, sa parole énergique vibrait longtemps dans les cœurs de ses jeunes disciples. Rien de ce qui pouvait être utile ne fut négligé ; un comité spécial fut institué pour élaborer une statistique générale des différentes provinces, base et point de départ des progrès et des améliorations économiques à accomplir. Mais, au-dessus des lettres et des sciences, au-dessus même du souffle de l'esprit public, il y a pour la régénération d'un peuple une condition nécessaire, celle des bonnes mœurs. On ne fait pas d'honnêtes et courageux patriotes avec des hommes égoïstes et sensuels. Lorsque Zan était arrivera Wilna, il avait trouvé chez bon nombre d'étudiants la trace d'habitudes grossières, le goût de la tabagie, des chansons à boire et des soirées passées au milieu des pots de bière et d'hydromel. Zaa se promit bien d'employer tout ce qu'il aurait d'action sur ses camarades pour les relever de cet abaissement. Ses- discours, ses poésies, où respirait la philosophie la plus pure, le goût des lettres et le zèle pour la science vivement réveillés, enfin son exemple et celui d'un groupe de jeunes gens d'élite qui s'honoraient, comme lui, de pratiquer une sorte de stoïcisme chrétien, tout cela peu à peu avait eu raison des habitudes ou des tendances matérialistes. L'esprit de liberté, d'ailleurs, ne va pas

SOUVENIRS D'tfN PROSCRIT 115

sans une noble fierté; à une jeunesse instinctivement généreuse, il n'est pas difficile de faire comprendre que la grossièreté des mœurs est comme une rouille qui ronge et détruit les ressorts de l'âme, et qu'à ce titre elle a toujours fait l'affaire des oppresseurs. En quelques années, un changement profond s'était opéré dans les habitudes et le caractère général des étudiants de Wilna. Sans doute tout n'était pas or pur parmi eux; mais, du moins, un bien petit nombre avait persisté dans ses pratiques de dissipation et d'intempérance; et ceuxlà, au lieu d'aspirer à donner le ton comme autrefois, n'étaient pour leurs camarades qu'objet d'éloignement et de dégoût.

Il me reste à dire quelques mots du principal rouage à l'aide duquel Zan réalisa ses vues. En 1819, il jeta les bases d'une vaste association, celle des Promenisti (frère» rayonnants), qui indiquait assez par son titre le but honorable où elle tendait. Cette association fut instituée au grand jour, avec l'approbation du collège des professeurs, et particulièrement avec celle du curateur de l'université. En peu de temps, un nombre considérable d'étudiants s'y étaient affiliés, et elle avait des ramifications dans chaque province. Zan en surveillait et en dirigeait tout le mouvement avec une intelligence et un zèle admirables. Bien qu'il eût terminé son cours de jurisprudence, il n'en continua pas moins ses études à l'Université, comme élève de la faculté de philosophie, guidé en cela moins par son amour de la science que par son dévouement à l'œuvre patriotique dont il était l'artisan et le soutien nécessaire. Pauvre, comme je l'ai dit, il ne parvenait à prolonger ainsi ses études et son apostolat qu'à la condition de mener une vie d'une simplicité et d'une frugalité cénobitiques. 11 était bien récompensé d'ailleurs de ses travaux et de ses sacrifices par l'estime

profonde et enthousiaste môme que toute la jeunesse de Wilna lui avait vouée. Les étudiants avaient pour lui un véritable culte. En 1820, à la réunion de Maïowka (promenade de mai), il fut, de leur part, l'objet d'une touchante ovation; ils le proclamèrent à l'unanimité président de l'association, et posèrent sur son front une couronne de lauriers.

Cependant on sentait s'approcher les jours de la persécution. L'ombre de liberté entrevue à Varsovie, les illusions caressées dans les anciennes provinces polonaises, toutes ces choses, éphémères comme un caprice libéral d'autocrate de Russie, étaient déjà bien loin. L'esprit d'Alexandre s'assombrissait. Soit que son amour du progrès ne fût qu'un rôle étudié dont il était las, soit qu'il cédât aux secrètes terreurs que d'autres souverains, ingrats envers leurs peuples, cherchaient à lui faire partager, il faussait toutes ses promesses et détruisait de ses propres mains l'ouvrage de ses meilleurs jours.

Dans le royaume de Pologne, prenant ombrage des plus légitimes résistances qu'une mauvaise administration rencontrait au sein de la Diète, il réduisait la Constitution à n'Être plus qu'une forme menteuse, sans force contre l'arbitraire. La liberté de la presse avait péri d'abord. Uno brutale censure allait jusqu'à lacérer des pages entières dans les chefs-d'œuvre ' des littératures étrangères, avant d'en tolérer la vente et môme la simple possession. La liberté individuelle n'était qu'une chose vaine dont se riaient une tourbe de délateurs largement soudoyés par la police. Les prisons s'emplissaient de citoyens enlevés à leurs familles, sans qu'on

s'inquiétât seulement de leur faire connaître de quelle vague inculpation ils étaient victimes. Le pays se voyait surchargé d'impôts, et ses représentants n'étaient pas môme appelés à discuter le budget. D'après les courageuses réclamations qui s'étaient produites dans les premières sessions de la Diète, on avait été quatre ans sans la réunir. Alexandre, irrité, disait nettement « qu'il saurait bien retirer les institutions libérales qu'on lui devait, et que l'existence du nom polonais ne dépendait que de son bon vouloir et de ses sentiments chrétiens. »

Deux hommes, à Varsovie, représentaient bien et mettaient en action la nouvelle politique : le grand-duc Constantin et le sénateur russe, conseiller d'État privé, Novosiltzoff; Constantin, soldat grossier, quoique né près du trône, qui avait gardé du Tartare l'humeur capricieuse cl sauvage jusqu'à la fureur, et n'avait emprunté à la civilisation que des raffinements de débauche et de cruauté; Novosiltzoff!... je n'en puis encore parler avec sang-froid... Il fut le persécuteur et le bourreau de mes amis!... Pourtant, je le peindrai en deux mots comme le peindra l'histoire : âme dépravée et servile, il avait besoin d'or pour nourrir ses vices, et il avait besoin de puissance pour satisfaire sa haine contre les gens de bien. Non-seulement Alexandre avait placé le grandduc Constantin à la tête de l'armée polonaise, mais encore* il lui avait permis de s'immiscer dans tous les services publics. Enfin il avait étendu le pouvoir discrétionnaire d'un pareil lieutenant aux cinq gouvernements formés des provinces de l'ancienne Pologne. Novosiltzoff était le conseiller, le flatteur du grand-duc, et le détestable instrument de ses violences.

Il est aisé de deviner de quel œil ces deux hommes voyaient se produire le mouvement généreux dont la capitale de la Lithuanie était le centre et le foyer. Pour

eux, chercher la lumière, élever sa pensée et se préparer religieusement aux devoirs d'un bon citoyen, c'était conspirer. L'association des Promenisti, quoiqu'elle ne cachât ni son existence, ni son but, ni ses moyens d'action, en 1822 ftit traitée comme société secrète, et brutalement dissoute. Zan et ses amis, obligés de céder à la force injuste, protestèrent contre elle, et, plutôt que d'abandonner leur œuvre sainte, résolurent de la couvrir désormais de mystère. L'association se reforma secrètement avec une organisation plus forte. Elle fût à deux degrés : le premier n'admettait que vingt membres, pris parmi les plus éclairés et les plus dévoués; ils formaient, sous le nom de Philomates (amis de la science), un comité qui avait son existence propre et indépendante, mais qui, au fond, était comme le cœur et la tête de l'association. Celle-ci, sous le nom de société des PhUarètes (amis de la vertu), embrassait la grande majorité des étudiants de Wilna; ils s'y étaient ralliés avec une ardeur extrême; et le vent de la persécution, qui se levait déjà, rendait ces jeunes âmes frémissantes...

Au moment où, moi-môme, je me faisais leur condisciple, la vive commotion que je venais de recevoir des paroles et des exemples d'Emilie Plater me disposait bien à entrer en communauté de vues et de sentiments avec cette généreuse jeunesse. J'étais fier de prendre place dans ses rangs, de vivre d'une môme vie avec ces intelligences d'élite, avec ces grands cœurs qui devaient un jour honorer leur patrie par leurs talents, par leur courage et leur constance : Thomas Zan, Adam Mièkie* wicz, Léonard Chodzko, Michel Wollowicz, et tant d'au* très !... Tous vaillants soldats de la liberté, destinés, le* uns à la mort sur les champs de bataille, les autres à l'exil, quelques-uns à s'éteindre un jour au fond dés

118 SOUVBNIRS D'UN PROSCRIT

s'inquiétât seulement de leur foire connaître i» -

vague inculpation ils étaient victimes. Le pjr tes

surchargé d'impôts, et ses représentant* môme appelés à discuter le budget. D' /** d <*

geuses réclamations qui s'étaient pro ia ^} e et

mières sessions de la Diète, on avr étudiants,

la réunir. Alexandre, irrité, disr d ^ «*•

rait bien retirer les institutior * ^ P**™e»

et que l'existence du nom * t ^ e ™ heu Sl nou -

son bon vouloir et de se- A > urtout ^ connai re

~ , , Vft , .ar de mon arrivée, je lui

Deux hommes, à Va- ' J

taient en action la ?* au 80rt , ir d °° c0 ™' f "T Constantin et le s .^' n,ers compliments, j examinais . u «. n \i émue ce jeune nomme qui avait ]\ovosiltzoff ; v -cit* ;"\ x . , J . H . . près du trôr •£ célébrité si honorable. Son extérieur,

pricieuse ^**' n ' avait rien de remar ^ble. Il était

t£ J - w«^^ mince et un peu voûté. Ses joues mai-

t H '$%& d ,une blancheur mate, n'annonçaient ni

/. n ; ja santé. Mais des cheveux blonds retomave gfLjàf

f déboucles magnifiques sur ses épaules, ses yeux

pfi grands et doux, et l'ensemble de sa physionomie, é*i*ïjflte de calme et de noblesse, se rapprochait de **wP*s de la beauté morale et de la foi religieuse ai- *jL des peintres. Zan m'accueillit avec une aisance affjje et de bon goût. Dès que Wollovicz eut prononcé 0ûn nom, il me prouva, par quelques mots pleins de uourtoisie, qu'il honorait ma famille pour son dévouement et ses services envers la cause polonaise. On était alors en novembre; la journée était froide et quelques flocons de neige voltigeaient dans l'air. Zan me proposa familièrement de venir me réchauffer dans son logement, qui n'était qu'à deux pas de l'Université, et je n'eus garde de refuser son offre. Le logement de Zan 't bien avec la simplicité de son caractère et de ses

\ C'était une chambre presque nue, avec des.mu- 'anchies à la chaux, au second étage de la mai- ^etit marchand de "Wilna qui joignait à son 'es modestes profits du couvert et de la 'rnis à quelques étudiants peu aisés. Une *te, un vieux coffre en chêne sculpté, ^ dans un coin cinq ou six planches

•es et de papiers, une table chétive • au, tel était à peu près tout le mo-

* chambre. J'y remarquai encore, au voi-

. poêle en faïence, un vaste et vénérable fau- M à dossier très-élevé, que semblait affectionner i hôte de ce séjour, et où il s'enfonçait complaisamment. D'une nature d'esprit abstraite et méditative, Zan lisait peu, écrivait moins encore ; mais il restait des heures entières plongé dans la rêverie. Sa puissance de réflexion était grande; c'était la source principale d'où sortaient ses poésies, ses discours, et même les motifs habituels de sa conversation.

J'entrai franchement en matière avec Zan : je lui déclarai que, si je me faisais, un peu tardivement, étudiant de l'université de Wilna, c'était avant tout dans le dessein de vivre, avec la jeunesse de mon pays et de mon temps, en communion d'idées, de sentiments et d'efforts patriotiques. Je ne lui cachai pas que je savais l'existence de l'association des Philarètes, que j'ambitionnais l'honneur d'y être admis, et que je me croyais au cœur assez d'amour de la Pologne pour braver les épreuves et les périls auxquels je devais m'attendre comme affilié à une société secrèle. Zan répondit à cette ouverture par une franchise égale; il ne me fit mystère de rien, donna quelques mois d'éloge à ma résolution; puis il voulut me faire bien connaître à quoi j'allais m'engager, et il m'expliqua avec détails le but de l'as-

sociation des Phikirètes, ses moyens d'action et de propagande.

A celte époque, je n'avais que des notions incomplètes sur cette société. Le mystère môme dont elle s'entourait, 'l'irritation profonde des esprits et nos griefs trop légitimes en face de l'oppression dont les formes brutales s'aggravaient chaque jour, tout me portait à croire qu'il y avait dans l'association quelque chose au delà de ce qui se laissait entrevoir à la surface. On m'eût dit que les affiliés se liaient par des serments redoutable*, qu'ils s'engageaient sur leur tôte à une œuvre pleine de hardiesse et de périls, qu'enfin il s'agissait de poursuivre, même par les armes, le redressement de tant d'injustices et la restauration de la nationalité polonaise, que je n'aurais été ni surpris, ni ébranlé dans ma résolution. Mais voici que Zan, après m'îivoir montré, avec le plus grand calme, le pivot de l'association reposant sur cette idée : « Préparer la régénération des provinces polonaises par le progrès littéraire et scientifique et par l'éducation morale s'étendant de proche en proche, » termine son exposé en ces mots : « Maintenant, Luczynski, vous connaissez à fond notre pensée et notre œuvre; je vous ai tout dit. »

La surprise et un secret désappointement se peignaient sans doute sur mes traits, car je vis se dessiner sur les lèvres de Zan un fin sourire. « Convenez, Luczynski, reprit-il, que je vous étonne singulièrement, et que ce Thomas Zan, dont on parle beaucoup, vous paraît un étrange chef de complot! Je suis habitué, au reste, à produire cet effet sur la plupart de nos néophites. Nôtre plan est terre à terre, notre but lointain; nos moyens n'ont rien d'héroïque ni de merveilleux, je l'avoue. Plusieurs m'ont demandé ingénument : si c'était bien la peine, pour si peu, de former le réseau d'une vaste association

qu'il tau* encore, à tous risques, envelopper de mystère. Ma réponse, êtes-vous curieux de la connaître? — Certainement! . lui dis-je.

Et j'étais, en réalité, très-désireux de pénétrer plus avant dans celte âme au-dessus des pensées et des passions de son âg e.

« Eh bien, reprit-il, ma réponse était à peu près celleci : Quand un peaple n'est que vaincu et opprimé, il peut se relèvera force d'audace et de courage; mais, si l'oppresseur a mis en dissolution à la longue, chez ce peuple, les éléments mômes de la vitalité publique, ce n'est pas de conspirer qu'il s'agit, c'est de régénérer. Nos malheureuses provinces, depuis longtemps asservies et absorbées par la Russie, ont tout perdu, lois, traditions, coutumes nationales. La langue polonaise elle-même va nous échapper; nous ne serons plus que des Moscovites. — A l'œuvre donc ! ai-je dit à mes amis ; sauvons ce qui nous reste; rétablissons patiemment ce qui a été détruit! redevenons un peuple par la tète, par le cœur! nous compterons après, s'il faut, avec les ravisseurs de nos droits.

« Croyez-le bien,Luczynski, ajouta-t-il, ses beaux yeux s'animant de dbuleuretde fierté, moi aussi, j'ai du sang polonais dans les veines! j'ai une âme de vingt-cinq ans; et, comme nos plus ardents camarades, j'ai été pris souvent d'une fiévreuse impatience du joug!... Mais je suis rentré en moi-même, j'ai consulté ma raison, j'ai invoqué Dieu... et alors j'ai vu de plus haut la vérité.

«Un jour, et ce jour viendra sans doute, Luczynski, avant qu'uivseul cheveu ait blanchi sur votre tète, la Pologne sortira de sa tombe. Est-ce un czar de Russie qui, par une inspiration d'en haut, se faisant le patriarche de la grande tribu slave, se parera de la Pologne comme

de sa fille la plus belle et la plus noble, et la montrera au monde forte de liberté, brillante de civilisation, et entraînant après elle, vers les grandeurs de l'avenir, vingt autres races du Nord?... verrons-nous cela?... ou bien la Pologne sortira-t-elle de sa tombe, comme le gladiateur de son cachot, pour combattre à outrance son dernier combat?... De ces deux choses, laquelle se fera?... Dieu le sait.!... Mais ce qui ne peut être un instant douteux, c'est la nécessité, pour nous, de nous préparer à être des citoyens, à redevenir une nation.

« Malheur au peuple qui préfère emporter d'assaut la liberté que de s'y disposer et de s'en rendre digne par une éducation forte! Il aura, je le veux bien, des instincts généreux, du courage et de l'élan; même il sera peutêtre superbe, à un jour donné; mais bientôt il retombera, il retournera violemment en arrière; sa force et sa grandeur passeront comme la vague monstrueuse qui ne laisse après elle que de l'écume et des débris...

« Ce ne sont pas des hommes vaillants, des soldats qui manquent le plus à la liberté; non, ce sont des hommes à convictions fortes, et d'une constance qui ne se lasse pas. J'ai vu les despotes à l'œuvre. Que leur faut-il? Un peuple ignorant, indifférent au droit, vif seulement pour l'intérêt et le plaisir. A nous, qui voulons ressaisir et ensuite appuyer solidement notre indépendance, ce qu'il nous faut, ce n'est pas une fougueuse avant-garde, d'héroïques enfants perdus; il nous faut des masses profondes où les bonnes mœurs, le désintéressement, la vertu publique soient en honneur, où la patrie trouve toujours à ses ordres des citoyens, aujourd'hui bras vengeurs, demain remparts de lajoi.

« L'énergie d'un homme n'est pas dans le poignard qu'il serre sur sa poitrine, celle d'un peuple dans les fusils qu'il amasse pour lejour de sa délivranec. L'énergie

est dans le cœur, d'autant plus véritable qu'elle est simple, et qu'elle sait accomplir des devoirs obscurs.

« Plusieurs des nôtres m'ont dit parfois : « Notre « œuvre est trop pacifique et d'une marche trop lente. « Utilisez mieux nos courages ; appelez-nous à des « choses hardies; donnez-nous le stimulant du danger. » Je leur ai répondu : « Amis, prenez patience. Croire au « droit, vouloir ce qui est juste, aimer son pays, cela « seul met un citoyen plus près que vous ne pensez de « l'épreuve, du combat et même du martyre. »

C'est bien là le fond des pensées que Zan développa devant moi dans ce premier entretien. Mais ce que je ne saurais rendre, c'ost le souffle élevé d'inspiration qui animait ses paroles et la vive poésie dont il les colorait. En l'écoutant, je n'étais pas seulement ému d'admiration, je me sentais encore attiré vers lui comme vers un ami. Lui-môme, d'ailleurs, ne tarda pas à encourager mes avances, et, en peu de temps, les liens d'une véritable intimité se formèrent entre nous. Zan me fit recevoir, après quelques formalités très-simples, membre de l'association, et je n'y fus pas un de ses moins fervents disciples.

Cependant le czar Alexandre, de plus en plus en proie à ses terreurs, avait dépouillé toute idée de justice envers les peuples et ne connaissait plus d'autre instrument de règne que la compression. Pour qu'une main de fer s'appesantît sur les provinces polonaises, il n'avait qu'à laisser le grand-duc et Novosiltzoff à leurs instincts; c'est ce qu'il fit. Au commencement de 1823, Wilna se remplit d'espions. L'Université, professeurs et étudiants, furent en butte à l'inquisition la plus odieuse. Nos actes ne donnaient sur nous aucune prise, on incrimina notre pensée. Cette pensée de la régénération polonaise, manifestée et caressée naguère par le czar lui-même, devint un crime; une dénonciation en forme contre la société des Philarètes fut adressée au général Rorsakoff, gouverneur de la Lithuanie, et le curateur de l'Université fut immédiatement mis en demeure d'informer. Le prince Czartoryski n'eut pas de grands efforts à faire pour connaître toute la vérité. Sans s'inquiéter de compromettre les restes de sa faveur d'autrefois, dans son rapport à l'empereur, il prit énergiquementla défense des étudiants de Wilna; il ne dissimula pas qu'ils s'étaient organisés en société secrète ; mais il rappela les actes injustifiables par lesquels on les y avait réduits; il fit ressortir tout ce qu'il y avait d'honnête et

d'avouable dans leur but et dans les voies qu'ils suivaient pour l'atteindre. Son énergique sincérité déplut ; mais il fit suspendre quelque temps encore le coup dont on voulait frapper l'université de Wilna.

Enfin, un fait futile, une étourderie d'écolier, fournit à la police russe l'occasion et le prétexte qu'elle attendait. Le 3 mai, jour anniversaire de la constitution libérale que la Pologne s'était donnée en 1791, au gymnase de Wilna, dans la classe de cinquième, on trouva inscrits à la craie, sur un tableau, ces mots : « Vive la constitution du 3 mai! Grand Dieu! qui nous la rendra?» L'émoi fut grand parmi les fonctionnaires russes. Le fait fut dénoncé au général gouverneur comme l'indice d'une conspiration prête à éclater. Le gouverneur en référa au grand-duc ; celui-ci envoya aussitôt en Lithuanie, muni des pouvoirs les plus sévères, le conseiller privé Novosiltzoff. La main qui avait tracé l'inscription avait été bientôt connue, c'était celle de Michel Plater, qui tenait pî\r son père à la noble famille de ce nom, et par sa mère à celle de Kosciuszko ; c'était la main d'un écolier de cinquième, d'un enfant de treize ans!... Novosiltzoff n'eut garde cependant de 'ne pas prendre la chose au sérieux. Non-seulement Michel Plater et plusieurs de ses jeunes camarades furent jetés en prison et mis au secret, mais même le principal du gymnase et le recteur de l'Université furent arrêtés et tenus pendant deux mois sous les verrous. L'affaire s'instruisit comme s'il y avait crime d'État.

Ces étranges rigueurs contre des écoliers eurent dans toute la Lithuanie«un douloureux retentissement. Dans plus d'un collège, de jeunes têtes se montèrent; Michel Plater excita les plus vives sympathies et trouva des imitateurs. H y eut sur les murs des placards, il circula de main en main des vers qui n'étaient pas à la

louange du gouverneur russe et du grand-duc Constantin. Ces faits se produisirent à Krozé, à Rowno, à Rieidany, etc. Novosiltzof, accourut jetant dans chacune de ces villes la terreur. Là aussi, il fit saisir des enfants, et, les arrachant des bras de leurs mères (une d'elles en devint folle de douleur), il les amena garrottés à Wilna pour les livrer à un conseil de guerre. Mais, auparavant, il lui fallait des aveux, des éléments pour échafauder de plus sérieuses accusations de complot. Suivant cette pensée, il fit traîner l 'affaire en longueur, et, dans l'ombre des prisons, soumit ces pauvres enfants à de véritables tortures. Au milieu des interrogatoires, on les battait de verges ; dans leurs cachots, on leur faisait endurer le froid et la faim; ou bien on leur donnait pour toute nourriture des poissons salés, afin qu'ils souffrissent une soif ardente. Jugés enfin à huis clos par un conseil de guerre, la plupart, et entre aulres Michel Plater, furent condamnés à servir, comme simples soldats, dans un régiment des frontières. Deux écoliers du collège de Rieidany furent envoyés à perpétuité aux mines de Nortchignsk. Un ukase ferma et supprima le collège même, et aux élèves de ce collège toute instruction et toute profession libérales furent désormais interdites. Quand on exécuta l'arrêt contre Michel Plater et ses complices, la population de Wilna vit un spectable lamentable! Ces malheureux enfants étaient d'abord ferrés, comme Je sont ailleurs les forçats, et puis jetés sur des charrettes.L'un d'eux, Joseph Moléson, de Poniwicz, était si jeune encore (il avait onze ans), que les anneaux s'échappaient de ses pieds. Il fallut du temps pour en forger d'autres à son usage. Le pauvre petit cependant pleurait et protestait de son innocence. Un frissonnement d'horreur grondait au sein de la foule qui entourait les voitures...

Plusieurs de ceux qui me liront ignorent quel supplice, en Russie, impliquent ces mois : « Condamné #u service militaire. » En Russie, les rangs de l'armée reçoivent l'écume des villes et des campagnes. Le simple soldat, misérable, traité par ses officiers comme une brute, discipliné à coup de knout et de bâton, sans espoir, sans avenir, est au dernier rang de l'échelle. Mon cœur saigne encore, quand je songe que des centaines de mes jeunes compatriotes, des meilleures et des plus nobles familles, chaque fois que le fantôme de la Pologne a troublé le sommeil des çzais, ont été arrachés à tout ce qu'ils aimaient pour aller endurer mille tortures de l'âme et du corps dans ces' bagnes militaires de la Russie... Heureux, du moins, ceux-là qui ont bientôt trouvé, comme la plupart des proscrits de 1824, la fin de leur supplice au passage des Balkans ou dans les gorges du Caucase !

Je reviens à NovosiltzofF. 11 n'avait pas en pure perte exerce sur des enfants sa rage d'inquisiteur. Quelques mots, quelques indices l'avaient mis sur les traces de l'association des Philarètes; c'était là un plus digne sujet pour son ambition et son zèle. Les conspirateurs, les criminels d'État qu'il cherchait, il s'appliqua à les trouver parmi la jeunesse de l'université de Wilna. Il fut aidé dans son infâme dessein par un associé digne de lui, Venceslas Pélikan, professeur de la faculté de médecine, qui d''jà avau r^iuré la foi de ses pères pour embrasser la religion grecque, et qui ne croyait pas avoir encore assez fait pour s'assure la faveur du maître. Doublement renégat, il avait, d'ailleurs, à se venger du mépris qu'il lisait dans tous les regards honnêtes. Ces deux hommes enveloppèrent pendant dix-huit mois Wilna et toute la Lithuanie d'un réseau de terreur.

Page 1