‹ Souvenirs d'un proscritChapitre 8 sur 13 · XXI · texte numérisé non relu

XXI

Un matin du mois de novembre 1823, les portes de l'Université ne s'ouvrirent pas. Un bataillon russe sous les armes les gardait. Quelques étudiants venaient un à un, et, aussitôt sommés brutalement de s'éloigner, se retiraient, pâles de stupeur et de colère. Les sbires de Novosiltzoff, à la pointe du jour, avaient envahi les maisons garnies habitées par les étudiants. Plus de soixante d'entre eux, surpris dans leur sommeil, avaient été saisis, garrottés et traînés comme des malfaiteurs par les rues de Wilna. On les avait enfermés dans deux anciens couvents convertis en prisons. En apprenant, à son réveil, cette exécution, la ville entière fut consternée. Le curateur de l'Université et le collège des professeurs firent dignement leur devoir. Ils invoquèrent avec énergie les privilèges universitaires, et réclamèrent de Novosiltzoff la mise en liberté des étudiants, se réservant de leur appliquer les peines disciplinaires portées par les statuts, s'ils s'étaient rendus coupables de quelques actes contre l'ordre public. Il leur fut durement répondu « que la raison d'État ne souffrait ni discussion ni tempérament; que les fonctionnaires de l'Université n'avaient rien à voir là où il s'agissait d'un crime politique; qu'ils feraient sagement, d'ailleurs, de s'abstenir dans celte affaire, et de ikî pas provoquer sur

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leur propre cpnduite les investigations sévères du gouvernement. »

J'étais allé par hasard passer vingt-quatre heures à Luczyn, lorsqu'eut lieu l'exploit nocturne du proconsul Novosiltzoff contre mes camarades de l'Université. Au bruit qui en arriva jusqu'à moi, je revins à Wilna en toute hâte et dans un trouble extrême. L'arrestation de Thomas Zan et celle d'Adam Mickiewicz étaient données pour certaines; on ne désignait que vaguement leurs compagnons de captivité. Je courus au logement de ceux pour qui je craignais le plus. Partout j'avais peine à me faire ouvrir; je ne voyais que gens terrifiés; et, quand je m'informais du sort d'un de mes amis, l'hôte me répondait à voix basse : « Arrêté ce matin !... Conduit au couvent des Augustins ou bien à celui de&Piaristes!...» Les rues étaient presque désertes. Parmi les étudiants, quelques-uns avaient quitté la ville; les autres se tenaient enfermés chez eux, surveillés et comme gardés à vue par des espions apostés dans le voisinage. Il me fallut attendre la nuit pour aller furtivement voir quelques camarades épargnés jusque-là, et me renseigner auprès d'eux. Tous me revoyaient avec un joie mêlée de surprise ; le bruit de mon arrestation avait couru, et, moi-même, à vrai dire,* je ne m'expliquais que par quelque mystérieuse intervention pourquoi je ne partageais pas le sort de mes meilleurs amis, quand tout était commun entre nous, et que leur crime était le mien. Cependant j'étais tourmenté du désir d'user du moins en leur faveur de la liberté qui m'était laissée. Il me fallait renoncer à l'espoir de les voir dans leur prison, ou de leur faire parvenir quoi que ce fût. Us étaient tous tenus au secret le plus rigoureux. Mais ne pouvait-on, d'ailleurs, les servir d'une manière plus efficace en faisant connaître la vérité sur leur caractère, sur leur con*

duîte, sur notre association même, qui défiait toute incrimination sérieuse? ne pouvait-on convaincre de leur innocence et intéresser à leur sort quelques personnages en crédit ayant encore souci de la justice et comprenant l'intérêt qu'avait le gouvernement russe à ne pas heurter trop violemment l'opinion et la conscience publiques en Lithuanie?... Celte idée, je la communiquai a mes camarades. Ils l'accueillirent chaudement, et il fut convenu que chacun de nous la mettrait en pratique autant qu'il le pourrait. Nous étions jeunes... quoique déjà le cœur froissé par l'arbitraire et les avanies dont les agents du czar nous rendaient chaque jour témoins, nous avions foi encore dans la toute-puissance du mot de justice... Heureux privilège de l'âge !... foi candide, sans laquelle la jeunesse reculerait de dégoût en face de l'humanité et au seuil môme de la vie !...

Pour ma part, je crus entrevoir tout d'abord deux voies par lesquelles il me serait possible d'intervenir utilement en faveur de nos amis détenus. J'eus l'espoir de leur ménager la protection d'un officier d'état-major russe, dont je parlerai tout à l'heure, et celle de mon ancien tuteur, M. Yagowski ; ce fut même à celui-ci qu'en premier lieu je m'adressai. Comment me vint-il à l'esprit de recourir à cet homme qui m'avait inspiré autrefois un si vif sentiment de répulsion? Il faut bien que je l'explique ici.

Une commission d'enquête avait été nommée, et M. Yagowski en était membre. Cette enquête ordonnée, déjà m'avait paru d'un heureux présage; dès qu'il y avait instruction de l'affaire , examen attentif des faits, tout devait aller bien. Serait-il possible, même aux esprits les plus prévenus, de reconnaître quelque trace de conspiration dans les habitudes et les travaux paciliques de la sociélé des Philarètes?...La vérité mise

en lumière, c'était le salut de mes amis. M. Yagowski sans doute, par le choix môme que les agents du czar avaient fait de lui, devait m'ôtre fort suspect. Mais je me rappelais le mot d'un patriote lithuanien, excellent esprit, qui, me parlant un jour de certains signes favorables à notre cause, m'avait dit : «Yagowski revient vers nous ; en cachette, il nous fait quelques avances : c'est de bon augure. » Cet homme, évidemment, jouait double jeu. Assuré du présent par son obséquiosité servile envers les Russes, il cherchait à se garder contre les retours de fortune en donnant parfois quelques marques de sympathie pour les souffrances de ses compatriotes. Renégat peureux, il n'observait pas sans terreur l'unanimité et la force du sentiment patriotique qui se réveillait dans les provinces polonaises. Dans les dispositions d'esprit où j'étais, je m'imaginai facilement qu'il me serait possible de tirer parti en faveur d'une cause juste des misérables calculs de cet homme. Je surmontai donc ma répugnance, et j'allai trouver M. Yagowski.

Son premier accueil fut encourageant; il me reçut avec force démonstrations de politesse et môme de bienveillance, et, quand je lui dépeignis -ma douleur, mes inquiétudes sur le sort de mes amis emprisonnés et placés sous le coup d'une accusation capitale, il donna de grands éloges à mon dévouement et s'étendit sur divers thèmes philosophiques, relatifs à l'amitié et aux devoirs sacrés qu'elle impose. Je me hâtai, autant que je le pus, de l'amener au cœur de la question : je protestai dans les termes les plus vifs de l'innocence de Zan-el de ses compagnons d'infortune. Pour donner plus de poids à mes affirmations, je ne niai point l'existence d'une association secrète k laquelle j'étais moi-même affilié; mais j'insistai en même temps sur son caractère

doctrinal et littéraire, qui ne sentait aucunement la rébellion. Un esprit plus défiant que le mien aurait été frappé de la physionomie équivoque de mon interlocuteur, pendant que je lui faisais, à bonne intention, cet aveu. Son œil demi-fermé et presque caressant semblait m 'inviter à entrer dans plus de détails; je. m'arrêtai cependant... Alors, M. Yagowski prit la parole d'un ton solennel et me tint un long discours, fort ennuyeux, où il fit entrer dans une confusion calculée l'éloge du czar magnanime, celui de la savante université de Wilna, l'assurance de son attachement à ses compatriotes lithuaniens et celle de son respect pour le conseiller d'État privé Novosiltzoff, conservateur des maximes fondamentales de l'empire, etc., etc. Impatienté, je l'interrompis enfin pour lui dire que ses compatriotes lithuaniens, le voyant seul de tous les hommes de leur nationalité parmi les membres de la commission d'enquête, mettaient leur espoir en lui, pour que justice fût rendue à de braves jeunes gens, l'élite du pays, faussement et odieusement inculpés -de crime d'État. Les traits de M. Yagowski restaient impassibles ; pour toute réponse, il fallut m£ contenter d'une nouvelle harangue non moins prolixe que la première, dans laquelle il s'étendit à perte de vue sur ses propres vertus, sur son humanité, sur sa justice, sur les délicatesses de sa conscience et l'inébranlable fermeté de son caractère.., et sur je ne sais quoi encore. Bref, il arriva à ses fins. Il y avait une heure que cela durait ainsi; j'étais comme hébété, et n'avais plus le courage de chercher à placer un mot au milieu de ce torrent de paroles. Trop convaincu que M. Yagowski me prenait pour dupe, je levai brusquement la séance. Je me retirai avec la certitude que cet homme, malgré son désir de ressaisir un peu de popularité parmi ses compatriotes, ne mettrait pas

un instant en balance avec un froncement de sourcils du sénateur, conseiller d'État privé, Novosiltzoff, l'envoi de soixante innocents au fond des mines de la Sibérie.

Ce premier échec me fit réfléchir, mais ne me rebuta point. J'apercevais plus distinctement le danger qui menaçait mes amis, et je n'en avais que plus d'ardeur à chercher pour eux quelque appui, quelque loyauté secourable.. . L'hiver précédent, je m'étais rencontré, dans plusieurs parties de traîneau, avec un officier russe, le capitaine Erskine, attaché comme aide de camp au général Korsakoff. C'était de tous points un charmant cavalier, aux manières élégantes et pleines d'aménité, et qui m'avait captivé surtout par le libéralisme de ses idées et l'étonnante franchise de son langage. M. Erskine avait fait la campagne de 1814; il connaissait Paris et Londres. Épris des doctrines politiques et des institutions de l'Occident, il ne se faisait pas faute de parler avec dédain de la barbarie moscovite, plâtrée d'un semblant de civilisation. Il était jeune encore d'ailleurs, et d'un esprit très-cultivé. Malgré sa nationalité et sa position officielle, je ne doutai pas que, si je l'abordais, je le trouverais révolté des brutalités sans cause et sans raison commises sur les étudiants de Wilna. Je ne faisais pas à M. Erskine l'injure d'un rapprochement entre lui, noble officier russe, et un déserteur de la cause polonaise, tel que M. Yagowski. « Il ne faudrait pas, me semblait-il, beaucoup d'efForts pour le gagner à notre cause et obtenir qu'il s'employât auprès du général gouverneur à déjouer les machinations inquisitorialés de Novosiltzoff. » Sans perdre de temps, je cherchai M. Erskine, et finis par le rencontrer.

Il parut me revoir avec un grand plaisir et ftit à mon égard plus gracieux encore et plus amical que de coutume. Il écouta d'un air de profond intérêt mes doléan-

ces et mes vives récriminations contre Novosiltzoff et le régime de terreur que celui-ci organisait en Lithuanie. Quand y eus fini :

« Comte Luczynski, me dit-il, voyez si je vous connais bien I Depuis deux jours, je m'attendais à votre visite; et toutes ces choses si chaleureusement senties que vous venez de me dire, d'avance je croyais les entendre de votre bouche.

— Et moi, répliquai-je vivement, j'étais sûr, capitaine, de vous voir prendre en main, avec votre générosité habituelle, la cause des victimes contre leurs bourreaux.

— Vous allez un peu vite... permettez-moi de vous le dire, et ne tenez pas assez compte de la situation désagréable où me placent vis-à-vis de vous les événements de l'avant-dernière nuit.

— Je vous comprends mal, sans aucun doute. Ces événements, comme vous les appelez, sont essentiellement propres à rapprocher les honnêtes gens, Russes ou Lithuaniens, peu importe, qui ont horreur de la barbarie et de l'iniquité.

— Ce sont là des vérités de sentiment que je ne conteste pas; mais, si nous descendons sur le terrain pratique, nous y retrouverons l'abîme qui nous sépare.

— Qui nous sépare!... repris-je avec un mouvement dont je ne fus pas maître. Capitaine Erskine, ditesmoi franchement que je me suis trompé en m 'adressant à vous, et je ne vous importunerai pas une minute de plus... »

A ces mots, je le vis pâlir... mais il reprit à l'instant même tout son sang-froid.

« Comte Luczynski, me dit-il, je comprends que l'émotion d'un pareil jour soit trop forte pour vos nerfs excitables... Remettez-vous. Causons, je vous prie.

avec calme, comme il convient à des gens de bonne compagnie, et voyons froidement le fond des choses. Qui suis-je, moi à qui vous demandez d'intervenir en faveur de jeunes imprudents qui ont encouru les rigueurs du pouvoir? Je suis Russe, officier de l'armée impériale, aide de camp du général à qui le czar a confié la Lithuanie. Le czar, c'est mon maître; tant qu'il me laisse mon libre arbitre, tant qu'il n'a point parlé, je puis avoir à moi telles idées de progrès, de justice politique, telles doctrines de philosophie humanitaire qu'il me plaît... Mais, quand le czar, par luimême ou par ses agents, a manifesté une pensée, une volonté, il ne me reste qu'à m'incliner devant elle en bon et fidèle sujet. Je puis plaindre du fond de mon âme, comme je le fais très-sincèrement dans cette circonstance, ceux qui ont eu lé malheur d'encourir l'animadversion du czar; mais, en sujet soumis, je n'ai pas le droit de les réputer innocents.

— Voilà une théorie, capitaine, qui fait une triste condition à la conscience individuelle ! Je plains les âmes honnâtes comme la vôtre à qui elle s'impose... et je ne vous cache pas l'horreur que m'inspire de plus en plus ce régime autocratique de qui elle est née !

— Libre à vous !... Seulement, vous l'oubliez trop et je vous le répète : entre nous, comte Luczynski, dès qu'il s'agit de l'action gouvernementale, il y a un abîme. Comme Russe , mon symbole, le voici : Après Dieu, le czar, l'empire et sa grandeur! Vous, Polonais, vous pouvez dédaigner nos maximes d'État; mais la fortune et la splendeur de l'empire disent assez qu'elles ne sont pas réprouvées de Dieu.

— Dieu est patient, parce que l'avenir est à lui ! » répliquai-je d'une voix tremblante d'indignation.

Et, Jà-dessus, je me levai pour me retirer. Le capitaine

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Erskine m'accompagna jusqu'à la porte de son appartement.

« Adieu, me dit-il. Vous pensez bien mal de moi, comte Luczynski I... et cependant... tout n'est pas, chez nous autres Russes, oubli des bonnes relations et dureté de cœur, croyez-le bien... »

Ces paroles, le son ému de la voix, l'expression du regard qui les accompagnait, me frappèrent singulièrement... Je n'en doutai plus: c'était au capitaine Erskine que je devais d'avoir été laissé en liberté!... Au fond, je rendais justice à sa bonne et serviable nature; mais la rougeur me montait au front en pensant que j'avais contracté une dette de reconnaissance envers un officier russe qui venait de m'exposer avec un tel sangfroid, et comme l'Évangile de sa nation, les doctrines d'un servilisme fanatique.

Cependant Novosiltzoff s'animait à son œuvre et se donnait un plus vaste champ. Wilna et les étudiants de l'Université ne suffisaient pas à épuiser ses rigueurs. Bientôt, comme s'il tenait les fils d'une vaste conspiration, il envoya dans chacune des provinces polonaises des émissaires armés des pouvoirs les plus redoutables. Avoir appartenu à l'université de Wilna et continué d'entretenir des relations avec Thomas Zan et ses amis devint le crime d'une foule de jeunes hommes de toutes les carrières, civiles, militaires, ecclésiastiques môme. Suspects d'être affiliés à l'association des Philarètes, ils étaient arrêtés au milieu de leurs familles et amenés à Wilna sous bonne escorte. Pour les recevoir, il fallut convertir en prisons jusqu'à huit couvents.

Les interrogatoires se succédaient sans relâche, et, pour mieux arracher aux accusés des aveux, Novosiltzoff et Pélikau avaient recours à tous les raffinements d'intimidation qu'ils pouvaient inventer, et môme à des sévices empruntés aux beaux temps de l'inquisisition. Mais leurs victimes les déconcertaient par une constance inébranlable. Ces jeunes gens, dont tout le crime était de s'être excités mutuellement à l'accomplissement de leurs devoirs, aitgoût et à la culture des lettres, pour ranimer et honorer leur nationalité, dédai-

gnaient de répondre à des accusations de trames secrètes et de rébellion, et, de peur de livrer à leurs persécuteurs de nouvelles victimes, ils s'abstenaient de citer aucun nom ; ils se renfermaient dans un silence stoïque. Cela durait depuis huit mois. Novosiltzoff se sentait devenir non moins ridicule qu'odieux; il sentait surtout sa responsabilité gravement engagée vis-à-vis du czar, auprès duquel il avait exagéré sans mesure le caractère et les proportions de cette affaire. Il fallait en finir. On n'osa pas traduire devant des juges ces prétendus criminels d'État; on trouva plus prudent de reremettre leur sort au bon plaisir impérial. Le 14 août 1824, parut un ukase qui déclarait vingt des accusés « coupables de vues pernicieuses et d'avoir voulu propager, au moyen des lettres, dans, les gouvernements de l'ancienne Pologne, la sotte nationalité polonaise. » La déportation était prononcée contre eux ; dix-sept devaient être remis à la disposition du gouvernement pour qu'il les employât, selon son bon plaisir, dans les provinces les plus reculées de l'empire. Les trois autres étaient envoyés en Sibérie pour y être enfermés d'abord dans une forteresse. Celaient Thomas Zan, Czeczot et Suzin. Celui-ci d'une faible complexion, devait bientôt y trouver la mort. — En outre, on mutilait l'université de Wilna. Quatre de ses professeurs, notamment le savant Lelewel, étaient révoqués. On destitua le prince Czartoryski de ses fonctions de curateur. Il fut remplacé par Novosiltzoff lui-môme; Pélikan eut aussi sa récompense : on lui donna 1^ place de recteur. Enfin, l'enseignement de l'histoire et de la philosophie fut misérablement restreint et dénaturé. L'université de Wilna ne se releva jamais du coup que lui portèrent alors ces persécuteurs de la nationalité polonaise.

Quant on connut dans Wilna le décret de proscrip-

tion qui frappait tant de nobles jeunes gens, la consternation fut profonde. Les boutiques restaient fermées ; on ne voyait dans les rues que des soldats russes et quelques curieux qui lisaient l'ukase du czar placardé sur les murs. Dans nos réunions d'étudiants, il y eut bien des imprécations!;., il y eut des larmes de douleur et de colère!... On y agita aussi des projets de délivrance... Mais quelle chance avions-nous de mettre en défaut la police russe ou de lui arracher sa proie de vive force? Les déportés furent enlevés la nuit, on deux convois, dont l'un dans la direction de Saint-Pétersbourg, l'autre dans celle de Nijni-Novogorod. Ce dernier emmenait en Sibérie Thomas Zan et ses deux camarades frappés de la môme peine. Le malheur de Zan, son admirable fermeté dans tout le cours de l'instruction, avaient encore surexcité mon amitié et mon admiration pour lui. A tout prix, je voulais le revoir avant que la Sibérie, cette tombe anticipée, l'eût dévoré.

Un des infimes agents de la police que j'avais gagné, à l'aide d'une somme de roubles assez ronde, devait m'informer à temps du départ de Zan, de la route qu'on lui ferait suivre et du lieu d'étape où il passerait la première nuit. Le marché fut tenu. Un matin, mon homme vint m'avertir que la voiture qui emmenait Zan en Sibérie était partie de Wilna avant le jour, escortée d'un détachement de Cosaques, qu'elle avait pris la route de Polostk, et que sa première étape était marquée à la maison de poste de..., à six milles environ de Wilna. J'eus bientôt fait mon plan : En quatre heures, un bon cheval pouvait me mener à la maison de poste. Ces maisons, dans tout l'empire russe, sont en môme temps des auberges où les voyageurs trouvent un abri, mais à la condition de manquer des choses les plus indispensables, s'ils ne les ont apportées avec eux.

Cela, dans ce moment, ne m'inquiétait guère. Je partirais dans l'après-midi, comme pour un voyage, suivi d'un domestique et d'un bagage assez apparent; j'arriverais à l'étape avant la tombée de la nuit; installé tant bien que mal dans la maison de poste, je me trouverais sous le même toit que Zan, et j'aurais bien mauvaise chance s'il no m'était pas possible, soit à l'arrivée, soit au départ, d'échanger avec ce généreux proscrit un regard, un serrement de main, quelques mots peut-être. Tout alla d'abord selon mes désirs. Vers sept heures du soir, un peu avant le coucher du soleil, j'atteignis le convoi. Au milieu d'une escorte d'une douzaine de Cosaques, cheminait lentement une charrette découverte; trois jeunes gens, enveloppés dans leurs manteaux, y étaient étendus sur quelques bottes de paille. Au bruit du trot de mon cheval sur le bas côté de la route, un de ces jeunes gens souleva la tête... C'était Zan!... Si je ne m'étais attendu à le voir, j'aurais eu quelque peine à le reconnaître, tant sa longue réclusion et toutes les souffrances physiques et morales qu'il avait endurées l'avaient amaigri et avaient altéré ses traits. Il n'avait plus, d'ailleurs, cette belle chevelure que j'étais accoutumé avoir flotter sur ses épaules; de crainte d'évasion, on lui avait rasé la tête, et un mauvais bonnet grec la recouvrait... A travers la haie de Cosaques qui l'entourait, Zan me vit; il me reconnut... Quelle entrevue, grand Dieu!... de part et d'autre, quel langage muet!... Ce que les traits de mon visage exprimaient, je l'ignore; mais la pitié, l'admiration, une sourde fureur contre un despotisme atroce, tous ces sentiments bouleversaient mon âme... Quant à Zan, l'expression de son regard me parut sublime!... Tout ce qu'il y a de plus touchant et de plus noble dans l'amitié, dans la reconnaissance, dans la douleur résignée s'y peignait à la fois. Ce regard,

jamais depuis je ne l'ai oublié!... Ce fut d'ailleurs rapide comme l'éclair. Zan, l'homme du sacrifice, craignit tout aussitôt un danger pour moi. Il inclina la tête, et, se privant volontairement lui-môme du dernier regard d'un ami, il tint ses yeux obstinément fixés sur la litière où il était étendu.

Cependant, plein d'espoir de le revoir de plus près, j'avais en un instant gagné la maison de poste. Arrivé k la porte, où personne ne se montrait, j'appelai à haute voix quelque palefrenier à qui je pusse jeter la bride de mon cheval, lorsque, tout à coup, mé retournant au bruit du galop de plusieurs cavaliers, je me vis entouré de trois hommes armés jusqu'aux dents : c'était le chef de l'escorte suivi de deux Cosaques. La figure de cet homme ne m'était pas tout à fait étrangère; à un seeond coup d'œil, je le reconnus pour un des sbires, objets de l'horreur de la population de Wilna, et qui avaient toute la confiance de Novosiltzoff. Je remarquai aussi que la charrette des condamnés et le reste de l'escorte étaient arrêtés à deux cents pas de nous. L'homme de police, s'adrcssant à moi du ton le plus brutal, m'intima l'ordre de m'éloigner à l'instant de la maison de poste et de poursuivre ma route. Offensé d'une telle injonction, j'invoquai mon droit d'aller et de m'arrôter où bon me semblait, et m'apprêtai à montrer le passe-port en règle dont j'avais toujours soin d'être muni.

«Je n'ai que faire de votre passe-port, répliqua le sbire. Je vous connais, comte Luczynskiî... Quant à votre droit, comme vous dites, ajouta-t-il d'un air de profond mépris, entendez-vous le mettre au-dessus de l'ukase du czar que j'exécute en ce moment?... Pas un mot de plus! Suivez votre chemin!... ouje donne Tordre a mes hommes de vous garrotter sur votre cheval et de vous reconduire ainsi à Wilna, où vous expliquerez à

qui de droit le hasard qui vous amène ici en ce moment. »

J'ai rarement plus souffert!... Mais toute résistance était impossible... Il fallut m 'éloigner!...

Je ne revis plus jamais Thomas Zan. Emmené à cinq cents lieues au-dessus de Moscou, enfermé dans la forteresse d'Orenbmirg, en Sibérie, il y demeura plusieurs années. Longtemps ses amis et ses parents même le crurent mort. On m'a assuré, depuis que je suis en émigration, qu'il avait enfin été rendu à la liberté et à sa famille.

En quittant la fatale route de Polotsk, j'étais revenu à Luczyn. J'avais besoin de trouver, dans la douceur résignée et dans les consolations affectueuses de ma bonne tante, quelque adoucissement à ma douleur amère. J'étais à peine depuis deux jours auprès d'elle, que je vis arriver une estafette de Wilna, apportant un pli à mon adresse. Je reconnus le cachet du gouverneur, et je ne le brisai, je l'avoue! qu'en pûlissant. La lettre renfermait ces quelques lignes :

« Monsieur le comte,

« Pardonnez-moi mon obstination à vous rendre service, même au risque de vous déplaira. Quand j'ai bien placé mes sympathies, je ne me rebute pas aisément.

« Un dernier voyage, dont l'itinéraire était mal réglé, a failli vous coûter cher. C'est vers le. sud-ouest qu'il convient que vous alliez maintenant. J'ai obtenu d'un haut personnage qu'il sollicitât en votre faveur la permission de visiter pendant quelques années l'Italie et môme la France. On me charge de vous informer que cette permission vous est octroyée ; préparez-vous à en profiter. Un jour, vous me saurez quelque gré de mes démarches en cette circonstance.

a Croyez, comte Luczynski, à ma ferme intention de \ous ûtre utile, et n'oubliez pas que, vous-même, à cet égard, vous ne m'avez pas toujours laissé le choix des . moyens.

» Joseph Ersrine. »

A la lecture de cette lettre, je restai comme foudroyé. Un an plus tôt, je n'aurais pensé qu'à obtenir raison de l'auteur d'un impertinent persiflage. Les derniers événements avaient mûri mon expérience et mon jugement. A travers la forme légère et outrecuidante qu'affectait l'auteur de ce billet, je ne pouvais méconnaître la trace d'une généreuse intervention, et je voyais trop clairetoent l'alternative qui me restait : ou l'exil volontaire, ou le risque imminent d'aller grossir, en Sibérie, le nombre dés victimes de Nôvôsiltzôff. . . Je me gardai bièri de dire à ma tante le véritable contenu de cette mit* sive, avant-coureur de si tristes changements dans môtre destinée commune. Cependant, pour une situation aussi extraordinaire, j'avais besoin de lumières et de sages conseils. J'allai trouver le comte Tzamoski, celui des amis de ma famille qui m'inspirait le plus de confiance. En quelques mots, je lui racontai mon excursion sur la route de Polotsk et la scène avec le sbire à la porte de la maison de poste. Je le mis au courant de mes relations avec le capitaine Erskine, *et je hii donnai à lire le billet que je venais de recevoir de fcet aide de camp du général gouverneur. Pendant cetU lecture, je l'ob* serrai et je vis ses traits s'altérer. Toutefois, quand il eut fini, comme une extrême douceur était le fond de sa nature, il ne me dit rien qui fût pf oprt à augmenter mea alarmes. « La prudence vent, me dit-il, que voot ne dorante pas signe de vie eu ce moment. CepmdftBt ïi y a là quelque chose à éclAircir. Tenez-vous en repos.

et croyez bien que j'ai hâte de vous tirer d'incertitude. »

Le surlendemain, le comle Tzamoski arrivait au château et demandait à me parler. Je courus à sa rencontre, et m'enfermai avec lui dans ma chambre. Depuis deux jours, j'avais eu le temps de creuser ce terrible mot : l'exil!... C'est avec une bien vive angoisse que, pressant ce bon vieillard qui tardait à s'expliquer, je lui dis : « Parlez, je vous en prie ! parlez î Que veut-on faire de moi?... » Il hésitait, il détournait les yeux... « Comte Tzamoski, m'écriai-je, c'est un arrêt d'exil que vous m'apportez, je le vois bien ! » La voix lui manquait... Il me prit dans ses bras et me serra # contre son cœur, comme ferait un père a son fils, dont il aurait vu le nom inscrit sur des tables de proscription. « Il es! trop vrai !... me dit-il enfin. Votre généreux mouvement k l'égard de Zan a failli vous perdre à jamais. Novosiltzoff y voyait, en germe, une accusation de crime d'État. Si vous n'êtes pas vous-même, à l'heure qu'il est, sur le chemin de la Sibérie, vous le devez au capitaine Erskine. Il est parvenu à arracher à son général quelques mots d'atténuation en votre faveur* Mais vous êtes signalé comme un homme dangereux. La police russe ne renonce à se saisir de vous qu'à la condition que, dans huit jours au plus tard, vous aurez quitté le territoire de l'empire. Votre permis de voyager dans les régions de l'ouest et du sud de l'Europe a clé demandé, expédié... Je suis chargé de vous le remettre... Le voici î» Et, les larmes aux yeux, il me tendait le fatal papier* — Bien faible était la lueur d'espoir qui jusque-là me restait... Cependant, quand je me vis irrévocablement condamné à quitter mes foyers, mon pays, tous ceux que j'aimais, ma douleur fut immense ï... Je frémissais surtout à la pen*ée d'avoir à faire tomber comwn» un coup de foudre

l'annonce de ce nouveau malheur sur le cœur de ma pauvre tante... Ému d'une sincère compassion, le comte Tzamoski voulut eneore se charger de l'avertir et de la préparer à une séparation fatale. Dès les premiers mots, alarmée au plus haut point, hors d'elle-même, elle se refusait à comprendre ce qu'on lui disait. Même quand le comte Tzamoski eut articulé la nécessité de mon prochain départ et montré l'ordre impérial, sous forme de permis de voyage à l'étranger, elle nous suppliait de l'épargner... elle repoussait la triste réalité comme on se débat contre un rêve atïreux!... Hélas! huit jours plus tard, sur un ordre précis du chef de la police de Wiliïa, j'étais obligé de nvarracher de ses bras!.,. Cette tendre mère (je lui dois bien ce nom) me pleurait dans l'amertume de son âme comme si j'étais mort pour elle... Le comte Tzamoski et quelques autres amis qui étaient venus recevoir mes adieux l'entouraient et lui promettaient de mettre tout en œuvre pour abréger mon exil ; elle restait inconsolable, comme une mère qui a perdu son fils!.,.

Je quittai Luczyn le 4 octobre 1824 pour commencer ma vie d'épreuves... Un peu avant la première poste, sur la route de Wilna à Rowno, à l'un des points les plus élevés de cette partie montagneuse de la Lithuanie, j'étais descendu de voiture et je gravissais à pied une côte très-roide. Mes idées étaient bien sombres! mon cœur débordait de douleur... C'était ma première journée d'exil !... J'allais la tète baissée et mes yeux ne voyaient rien. Tout à coup, par un mouvement instinctif, je me retournai... Quel spectacle s'offrit à ma vue! Du point culminant que j'avais atteint, j'embrassais d'un coup d'œil dans un cadre immense la belle vallée de la Wilia, Wilna avec ses collines et ses coupoles dorées, la forêt de Pobulanka, qui ondulait sur la croupe desmon-

tagnes. Dans le lointain, au-dessus des plus hautes cîmes des arbres, j'apercevais le sommet noirci d'un vieux donjon... C'était Luczyn, le château de mes pères, que je venais de quitter, et dont un gouffre déjà me séparait!... Là était mon berceau, la tombe de ma mère, tous mes souvenirs. . . et tous les cœurs qui m'aimaient ! . . . A cette vue, ma force m'abandonna, mes genoux fléchirent... Je m'appuyai au bord de la route contre un quartier de roche, et, les bras pendants, le regard fixe, je ne pouvais détacher mes yeux de ce spectacle, sainte image de la patrie qui m'échappait !... Oh ! l'exil ! j'en ai longtemps goûté, ensemble ou les unes après les autres, toutes les amertumes. . . Mais jamais il ne m 'apparut plus affreux qu'en ce moment! Tout ce qu'une âme de vingt-trois ans a d'ardeur et de passion se tournait chez moi en une horrible souffrance... Un moment je crus sentir mon cœur se briser, je crus que cette roche, où je m'étais laissé tomber, allait devenir ma couche funèbre !...

Je fus tiré de mon anéantissement par un grand bruit qui contrastait avec le silence habituel de cette route déserte. Un courrier passa d'abord devant moi au galop rapide de son cheval; puis j'aperçus, gravissant la côte, une voiture de voyage traînée par six chevaux, avec postillons en grande livrée et une escorte d'honneur d'une vingtaine de cavaliers. Au fond de l'équipage, je distinguai un homme chamarré de décorations, d'une figure basse, mais portant la tête haute. Sur le devant étaient deux de ses secrétaires ou familiers, qui, dans l'attitude d'un profond respect, paraissaient l'écouter. Deux autres voitures suivaient, pleines des officiers de* sa maison. Cet homme important, cette façon de grand seigneur, c'était Novosiltzoff!... Sa mission en Lithuanie était terminée. Le czar l'en avait récompensé par les marques les plus éclatantes de sa faveur. Comblé d'hon-

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wurs et d'argent, il retournait à Varsovie auprès du grand-duc, pour l'aider à mieux torturer la Pologne. Du premier coup dtoil, je l'avais reconnu!... La vue de cet homme, en ce moment, bouleversa tout mon être... Mes yeux dardèrent sur lui des regards brûlants de haine et de soif de vengeance... Puis ils s'adressèrent au ciel, je l'avoue, comme pour lui demander compte de son calme impassible!... j'étais sous l'empire d'une sorte de frénésie... «Le voilà, murmurais-je, ce tourmenteur d'enfants, ce bourreau de mes frères !... le voilà, le méchant, l'impie!... Et toi, mon Dieu, que fais-tu donc des trésors de ta justice et de ta colère?... »

Aujourd'hui, j'ai presque honte de ces emportements de passion. L'habitude de vivre a fait que je m'indigne moins, quand je méprise.

Mon itinéraire dans les pays de la domination russe m'était sévèrement tracé. Je devais éviter Varsovie et gagner la Prusse par Kowno et Thorn. À Kowno, je franchis le Niémen. Là encore, je me retournai... je sa* taai d'un dernier regard ma chère Lithuanie !... Je traversai rapidement une partie delà Prusse, et ne m'arrêtai qu'à Iéna, dans le duché de Saxe-Weimar. Je tenais à visiter cette viflè, célèbre à plus d'un titre. J'y étais attiré surtout par le désir de revoir dans sa retraite mon savant précepteur. Cet homme primitif, ee bon M. Waikner, je l'aimais vraiment et je voulais lui prouver/ par ma visite, que je ne l'avais pas oublié. Mais, si mon cœur battait si vite, quand je montais l'eseaiier qui me conduisait à son réduit, la principale raison, je dois en convenir, c'est que j'allais revoir en lui comme un souvenir vivant de tout ce que j'avais perdu ; c'est qu'à deux cents lieues de chez moi, l'aspect de mon vieux précepteur allait réveiller et ranimer h mes veux l'image des plus heureux temps de ma vie !... Avec ïtti je pourrais enfin parler de tant de personnes, de lieux et de choses qui m'étaient chers ! Et que de détails, insignifiants pour celui qui vit paisible dans ses foyers, sont d'une valeur inestimable quand ils se représentent, au loin, à la mémoire d'un exilé !... M. Walk-

ner habitait, dans le vieux quatier d 'Iéna, une mansarde dont le plus mince étudiant se fût à peine accommodé. Je le trouvai là au milieu d'un chaos de livres, d'instru- - ments de précision, de mappemondes, de lunettes de toutes grandeurs, mêlés à quelques pauvres ustensiles de ménage. Grande fut la surprise de ce brave homme en me voyant venir brusquement à lui et me jeter à son cou î II n'en pouvait croire ses yeux et, tout en m'embrass'ant, se récriait sur un fait aussi étrange que ma présence à Iéna, et me pressait de le lui expliquer. En peu de mots, je lui dis la violence qui m'était faite, Tordre émané du czar de m'éloigner pour un temps indéterminé de ma famille et de mon pays. Il n'en revenait pas d'étonnement, et me prouvait bien, par le sens vague de ses exclamations, que les ombrages du gouvernement russe, la persécution contre les étudiants de Wilna, mes propres démêlés avec la haute police, et enfin l'ordre de départ que j'avais reçu, tout en l'affligeant à cause de moi, restaient pour son intelligence choses obscures et à l'état de problème qu'il ne parvenait pas à résoudre. Afin de le ramener au plus tôt vers les régions sere nés où son âme naïve se complaisait, je lui fis force questions sur son installation à Iéna, sur le genre dç vie qu'il y menait, et principalement sur ses explorations astronomiques. M. Walkner, dans sa réponse, dédaigna de s'arrêter sur les choses de sa vie matérielle (j'en voyais assez pour me convaincre qu'elle était d'une complète et sévère frugalité); mais il me parla dans le plus grand détail des facilités merveilleuses qu'il trouvait à Iéna pour établir et corroborer §on système sur les nébuleuses et la formation des étoiles fixes, ail était certain, me disait-il, d'avoir découvert le grand arcane de la création des mondes; il allait mettre la dernière main à son œuvre, et puis l'adresser aux

académies et observatoires les plus renommés de l'Europe. » En disant cela, ses yeux brillaient, ses joues, que j'avais trouvées bien pâles et amaigries, reprenaient quelque couleur, et, dans l'effusion de sa joie, ce brave homme me serrait les fnains entre les siennes. Certes, je ne fus pas insensible au bonheur que mon vieux précepteur savait ainsi trouver dans un monde imaginaire; mais le temps n'était plus où je me divertissais de son innocente manie; et je reconnus bien quelle révolution s'était faite en moi à ce fonds même de tristesse que me laissa le spectacle de cette existence absorbée dans une seule idée, à mille lieues de toutes mes sollicitudes d'homme et de patriote.

En quittant Luczyn, j'étais convenu, avec ma tante, que sa première lettre, elle me l'adresserait à Leipsick, où j'avais dessein de faire quelque séjour. Mais en vain, , dans cette ville, je me présentais chaque matin au bureau de poste. Toujours môme réponse : « Rien n'est arrivé. » C'était chaque fois un moment de cruelle angoisse, et le reste du jour je ne me sentais plus vivre. De mon côté, cependant, j'écrivais lettre sur lettre, où je ne pouvais m'empôcher d'exhaler mes plaintes sur l'affreux isolement auquel j e semblais condamné. Enfin j 'eus la pensée • d'écrire un simple billet qui ne contenait que ces mots :

« Soyez rassurée à mon égard, ma bonne tante. A votre tour, dites-moi comment vous voiïs portez; ceb me suffira. » Witold Luczynski. »

Six jours après, je recevais une réponse ainsi conçue :

« Je me porte bien, mon cher Witold, mon cher iils !... et* je vous aime toujours du plus profond de mon cœur. » Berthe Malinoska. ))

Ainsi la police russe nous donnait pour l'avenir la me-

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sure de 8a tolérance !.. A la condition de supprimer entre eux tout épanchement de l'Ame, et Isi douleur qui 5e soulage par des plaintes, et la tendresse émue qui console, l'exilé et celle qui lui tenait lieu de mère restaient libres de s'écrire de loin en loin : « J'existe. »— Tant que je restai sur la terre étrangère, cette impitoyable loi me poursuivit partout. Trois ou quatre fois seulement j'y échappai, quand le hasard me fit rencontrer des Lithuaniens qui allaient revoir leur patrie, et qui, à leurs risques et périls, se chargèrent de remettre à ma pauvre tante des lettres écrites enfin dans toute la liberté de mon cœur.

En Saxe, je rencontrai, dans toutes les classes de la population, des souvenirs et des sympathies qui les rattachaient fortement à la Pologne. J'yreçus, dans plusieurs familles, un aimable accueil, et je quittai ce pays bien à regret. Dans mon dessein de me rendre en Italie d'abord, j'avais à traverser du nord au sud tout le territoire autrichien. Malgré plus d'un genre d'intérêt que ce voyage pouvait m 'offrir, malgré les beautés pittoresques des monts de Bohême, les points de me charmants que le haut Danube présente tout le long de son cours, malgré l'attrait d'une grande capitale telle que Vienne, j'avais hâte de quitter celte autre terre classique de l'absolutisme. Au premier abord, en Autriche, une nature riante, la douceur du climat, l'air de calme et de bonté empreint sur la figure des habitants, la protection bienveillante accordée au voyageur en ce qui touche ses intérêts matériels, tout porterait à croire qu'on dôil'être heureux de vivre sur cette terre en apparence si paisible; et sans doute il en est ainsi pour bon nombre de sujets de la maison de Hapsbourg plies par l'habitude au dur" servage qu'elle leur impose. Mais, pour tout homme qui sent un cœur libre battre dans sa poitrine, l'air de ce ' pays est irrespirable presque à l'égal de cehii de la Russie. Le despotisme russe est plus sauvage et d'un

tempérament plus soldatesque. Celui de l'Autriche, avec des formes ascétiques et souvent doucereuses, est peut-être à la longue plus irritant. Il rappelle ces bourreaux monastiques du moyen âge qui torturaient leurs victimes à bonne intention, et, en tuant les corps, n'avaient en vue que le salut des âmes.

Quand je traversai la Moravie, je passai non loin du Spielberg. Je l'aperçus sur son rocher, ce donjon sinistre, transformé en carcere duro où le gouvernement autrichien fait expier à de malheureux condamnés politiques, par le poids des fers, par l'horreur de, la solitude, par les suçurs froides d'une lente agonie, le crime d'avoir revendiqué ou même rêvé le droit d'être des hommeslibrcs! Un silence de mort régnait autour de cette forteresse; mais ma pensée perçait ses .énormes murailles. Je savais ceux qui, à cette heure, au fond 4e ces cachots, mouraient d'un raffinement de supplices. C'était l'élite des patriotes italiens, d'héroïques jeunes gens arrachés à leurs familles, à leur beau ciel de Milan et de Venise î Qu'avaient-ils donc fait pour être jetés vivants dans cet enfer? Ils avaient aimé de toute leur âme leur helle Italie; Savaient osé penser que Dieu ne l'avait pas faite peut-être éternellement l'esclave des Tud$$ques 1

Il semblait que le spectacle des froides atrocités du despotisme me poursuivît. Le Spie berg me rappelait cet autre tarcere duro qui se refermait sur mes amis, martyrs auss d'une nationalité sainte... L'œil fixé sur sur ces horribles murs, je maudissais ces. gouvernements qui tiennent un immense pouvoir et n'ont pas l'idée de justice, qui se disent envoyés de Dieu pour assurer partout l'ordre et l'empire des lois, et qui attisent toutes les passions farouches en se montrant eux-mêmes violents et cruels!...

Je demeurai quelques joursà Vienne, et, la veille démon départ pour la Lombardie, je me présentai chez un banquier pour lequel j'étais porteur de lettres de crédit. C'était un homme d'une physionomie ouverte et où respirait la loyauté. Cependant > je fus peu flatté d'abord des questions multipliées qu'il m'adressait, et du soin minutieux avec lequel il examinait mes lettres de crédit et mon passe-port, que pour plus de garantie il m'avait demandé. Quant il eut terminé cet examen, mon étonnement redoubla, car, m'ouvrant la porte d'un arrière cabinet, il me pria de l'y accompagner. Sitôt que nous fûmes seuls, sa figure prit une expression de bonheur et il me tendit la main : « Mon cher compatriote, me ditil en langue polonaise, pardonnçz-moi le mystère dont je m'entoure en ce moment. Je connais votre position; apprenez la mienne : Je suis né en Gallicie ; comme vous, je suis Polonais. Dans le partage que les rois ont fait de nos lambeaux, de même que vous êtes tombé dans le lot du czar de Russie, je suis tombé, moi, dans le lot de l'empereur d'Autriche. J'espère bien qu'un jour Dieu nous rendra à l'un et à l'autre notre commune patrie!... Mais ce n'est pas de cela -qu'il s'agit maintenant. J'ai là pour vous (me montrant un tiroir de bureau dont il fit jouer le secret) une lettre qui a mi$ en défaut bien des limiers de police russes et autrichiens. — Une lettre I... m'écriai-je; venue des provinces polonaises! —-Oui, c'est un brave Gallicien, un commerçant deLéopol, qui, voyageant dans le Nord, pour affaires de son négoce, Ta rapportée à votre adresse, des environs de Wilna, si je ne me trompe. — Oh I donnez!... » lui dis-j'e. — Je suffoquais de joie, et je suivais ardemment de l'œil la main du banquier, qui retirait la lettre du fond d'une cachette. L'écriture de l'adresse n'était pas celle de ma tante... Après une seconde d'hé-

si ta lion, je la reconnais pour être delà main d'Emilie PlaterL.. Et, en effet, l'enveloppe déchirée, je trouve deux plis, deux lettres venant des deux personnes qu$ j'aimais le plus au monde : l'une, de ma tante Berthe; l'autre, d'Emilie elle-même!

La lettre de ma tante était pleine des plus tendres effusions. On y sentait sa profonde douleur sous le voile délicat dont elle avait soin de la couvrir. Elle m'exprimait son bonheur de pouvoir, grâce à l'obligeance dévouée d'un loyal Gallicien, échapper à l'intolérable inquisition de la police russe et s'entretenir enfin « avec son cher fils » k cœur ouvert. Elle me présentait sous toutes les formes l'espérance de notre prochaine réunion.

Cette lettre si bonne, je ne fis; je l'avoue, que l'effleurer des yeux à une première lecture, tant j'avais hâte d'arriver k celle d'Emilie Plater. Voici ce que j'y lus avidement :

« Aussitôt que j'ai su votre exil, Witold, j'ai obtenu de ma mère qu'elle me laissât partir pour Luczyn; je vous remplace en ce moment auprès de notre pauvre tante Berthe. Soyez tranquille, au moins de ce côté. Elle auprès d'elle quelqu'un qui l'aime, qui partage sa peine, et qui vous a connu. Ensemble nous parlons de vous souvent, c'est sa seule consolation.

« Aujourd'hui se présente une occasion de vous écrire en toute liberté. Et moi aussi, Witold, j'ai voulu vous envoyer quelques mots ! je vous dois bien un souvenir, à vous qui souffrez pour la cause nationale ! Je rougirais de moi-môme, si j'étais assez pusillanime pour me laisser arrêter par je ne sais quelles règles d'étiquette... Quand mon cœur a besoin de vous dire qu'il honore votre conduite, et que vous répondez bien .à 1*idÊe que

vos amis avaient conçue de vous, rien ne l'empochera d'exprimer ce qu'il sent.

« Être jeté par un caprice de despote loin de son pays, loin de tous ceux qu'on aime, cela doit être bien douloureux!... Et parfois je m'attriste en songeant au sort que ces Russes détestés vous ont fait. C'est une faiblesse, je le reconnais. Votre destinée, Witold, est noble et digne d'envie, et, sans nul doute, vous ne l'échangeriez pas contre la destinée de ceux qui n'ont encore rien fait ni rien souffert pour notre chère Pologne !...

• «Prenons courage, d'ailleurs! goutte à goutte le vase s'emplit; je ne vois autour de moi que des cœurs indignés, Dieu et la Pologne auront leur jour bientôt !

« Voué» allez visiter des contrées plus belles, plus heureuses que notre pauvre Uthuanie; mais votre patrie, Witold, vous ne la dédaignerez pas, vous ne l'oublierez pas!.,. Pour un cœur bien né comme le vôtre, rien ne remplace le sol natal, le foyer de famille et les souvenirs qui en sont inséparables,

«Soyez heureux, Witold, autant qu'on peut l'âtre dans l'exil ! Si vous êtes triste, pensez à ceux qui sont au loin, mais qui vous gardent une franche et constante amitfé. Adieu.

<( Emilie Plate».

'< Château de Luczyn, 46 novembre 1824.

(( P. -S. N'essayez pas de me faire parvenir une réponse; il m'en coûte de vous le dire... mais lo repos de ma mère, m'est cher avant tout, et la police russe est si tracassière et si dure! — Adieu! Witold, adieu! »

Cette lettre est la seule que j'aie jamais reçue d'Emilie Plater ! elle ne m'a plus quitté; cent fois je l'ai relue, j'y ai quelquefois puisé un peu «le force : souvent, chère et précieuse relique, je l'ai trempée de mes larmes!...

Je passai l'hiver de 1824 dans les états de Venise et en Lombardie. Je visitai le Piémont, Gênes, et en général toute cette Italie du Nord, si riche de son sol, si grande naguère encore par la politique, le commerce et les arts. Certes, mon intention n'est pas de faire de ceci un journal de voyage. Ce que j'ai vu a été mille fois décrit; et, d'ailleurs, je l'avoue, j'étais alors dans les pires conditions pour bien voir et pour voyager avec fruit. Arraché à mon pays et k mes affections, je sentais mon cœur comme mutilé ; je ne vivais que d'une vie incomplète, et les plus belles contrées de la terre, je les traversais comme une ombre.

Si je me réveillais de cette torpeur, c'était pour ressentir douloureusement la prostration de l'Italie, enlacée dans les chaînes de l'étranger. Elle me rappelait notre malheureuse Pologne. Terres infortunées et asservies toutes deux, et faites également pour la liberté !...

Depuis 1815, les siècles barbares où la belle Italie était incessamment l'objet de l'ardente convoitise et de la violence des hordes germaniques, semblaient revivre. Ouvrier ténébreux de ces traités qui, au mépris de toutes les traditions et de tous les droits, mettaient d'antiques États en lambeaux et les distribuaient aux plus forts, l'Autrichien, non content de cette magnifique dé-

pouille de la Pologne, la Qallicie, avait encore eu dans sa part les plus riches contrées de l'Italie du Nord, et les petits souverains de l'Emilie et de la Toscane n'étaient que ses vassaux. Au moindre signe de frayeur qu'ils manifestaient, aussitôt l'Autriche leur prétait ses soldats, ses espions et ses geôliers, et tout rentrait dans le silence et l'immobilité. J'avais le cœur navré en voyant si tristes et si mornes ces nobles cités : Venise, Mantoue, Milan, Ferrare, Pise, Florence, couronnées jadis de toutes les gloires, et qui ont initié le monde moderne à la liberté et aux arts. Le sombre génie de l'Autriche s'était abattu sur elles comme un oiseau nocturne. Partout il poursuivait à outrance les sociétés secrètes, refuge des âmes généreuses, dévouées jusqu'à la mort à la cause de l'indépendance et de la nationalité italiennes. En 1824, la persécution avait fait une foide de victimes : je ne voyais, dm& les hautes classes surtout, que familles au désespoir. On y pleurait un fils, un frère, un père que la police autrichienne était venue saisir. L'élite de la jeunesse, l'espoir d'un meilleur avenir, avait été frappée : hommes d'État, littérateurs, artistes, juriconsultes, s'étaient vu traîner dans les prisons comme les derniers criminels. Déjà, le sort d'un grand nombre était réglé; condamnés au carcere duro, ils avaient ét£ emmenés loin de leur beau ciel, «u fond de l'Autriche et jetés dans les cachots du Spielberg; et c'était plus horrible peut-être que si la pierre sépulcrale se fût refermée sur eux. De nouvelles fournées encombraient encore les prisons de Milan, de Brescia, la citadelle de Mantoue et les plombs de Venise. De temps en temps, dans une de ces villes, l'échafaud se dressait sur la place des exécutions : entre deux haies de soldats, s'avançaient les fers aux mains, de jeunes hommes appartenant à de nobles familles ou déjà portant au front l'auréole de la

\m SOUVENIRS D'UN t&OSCBIT

gloire littéraire; pâles et marqués des stigmates de leurs longues tortures, ils montaient sur Péchafaud. AlQrs, devant le peuple muet et consterné, un greffier parais* sait à un balcon, lisait la sentence de mort de ces malheureux, puis un rescrit de l'empereur déclarant <* que Sa Majesté, dans sa haute clémence, faisait aux condamné» grâce de la vie, mais ordonnait qu'ils subiraient quinze ans, vingt ans de careere duro. » Un frémissement courait dans la foule, qui eût plutôt appelé clémente la hache du bourreau tranchant ces jeunes têtes.

Ce que j'avais alors sous les yeux était si lamentable, que j'en avais perdu le sentiment de mes propres mal* heurs. Un jour que je sortais d'une église de Milan, je vis la foule qui s'écartait avec respect devant une femme vôtue de noir. Elle était jeune encore, et d'un type de beauté remarquable, quoiqu'une mortelle douleur fftt empreinte dans ses yeux et sur son visage: «C'est la eomtesscTeresaConfalonieri,» me dit à demi-voix mon eicerone. Je la contemplai, saisi d'une douloureuse admiration. Partout on la citait comme un modèle de tendresse conjugale et d'héroïsme. Son mari, un des plus nobles cœurs de la jeune Italie, avait été condamné à mort pour crime de nationalité. Plus il était entouré de Pestime et des sympathies de ses concitoyens, plus le gouvernement autrichien avait trouvé son crime irrémissible. Il devait l'expier par le gibet!... Sublime d'amour et de douleur, la comtesse Teresa courut à Vienne, se jeta aux genoux de l'empereur, et, rudement repoussée par lui, finit par émouvoir l'impératrice, qui promit dlntercéder elle-même pour sauver les jours du malheureux Confalonieri. Mais, au milieu de la nuit, la comtesse apprend que tout est perdu : l'empereur est resté inébranlable; et le courrier porteur de l'ordre d'exécution est parti de Vienne. La comtesse s'inspire de son

SOUVENIRS n'UN PROSCRIT 149

désespoir; elle accourt au palais impérial; elle attendrit les gardes, elle pénètre jusqu'à l'appartement de l'impératrice. Ces deux cœurs de femme se sont compris... L'impératrice, les vêtements en désordre, court ellemême à la chambre de l'empereur; cette fois, elle a des accents irrésistibles; elle arrache enfin à son époux, et rapporte à la comtesse la révocation de l'ordre fatal... Mais ce courrier qui est déjà sur la route d'Italie, quia plusieurs heures d'avance, il faut l'atteindre I il faut le dépasser!... qui s'en chargera?... La comtesse ne laissera ce soin à aucun autre ! Elle se jette dans une chaise de poste; elle sème l'or sur la route, et aussi ses prières et ses ardentes larmes, plus éloquentes que l'or luimême. Les rudes chemins des montagnes sont franchis avec une incroyable vitesse; l'espace est dévoré... Après quarante-huit heures de mortelles angoisses, elle arrive enfin I... à temps pour faire abattre le gibet, déjà dressé, et qui attendait son maril...

Mais le malheureux Oonfalonieri n'avait échappé à la mort par la main du bourreau que pour endurer le lent supplice du Spielberg!... et la comtesse Teresa mourait à la fin loin de lui, mourait de douleur de n'avoir pu, cette fois encore, le sauver!... Un jour, l'infortuné, dévoré par ses chagrins, étendu sur son grabat, appuyé sur un coussin dont rien jusque-là n'avait pu le séparer, vit s'ouvrir la porte de son cachot... Un délégué de l'empereur visitait les prisonniers d'Etat. Cet homme fronce le sourcil... il réprimande d'un ton sévère le geôlier, « qui tolère des adoucissements au régime des condamnés, des infractions aux ordres de l'empereur. » Sur un signe de sa main, le coussin est brutalement enlevé au pauvre prisonnier... Pourtant c'était une chose sacrée!... Sur ce coussin, la comtesse Teresa, pendant son terrible voyage de Vienne à Milan, avait reposé sa tète; elle

l'avait mouillé de ses larmes dans ces heures d'angoisses

où elle tremblait à chaque seconde d'arriver trop tard ! . . .

Ces détails, je les tiens d'un homme qui avait partagé le cachot du comte Confalonieri, je les tiens d'une des plus intéressantes victimes que la jeune Italie ait fournies au Spielberg, de Maroncelli, l'ami de Silvio Pellico. Je l'ai vu plus tard, à Paris, lorsque lui-môme il venait de sortir, après dix ans, des prisons de l'Autriche, mutilé, accablé de maux, spectre accusateur...

Il y a des gens qui se complaisent à ne voir dans l'Italie qu'une ruine antique , que débris de temples et de palais et poussière de grands hommes. On dirait qu'ils lui demandent de rester à jamais l'objet des poétiques douleurs. Quelques-uns, observateurs incomplets, la croient livrée, sans remède, au morcellement, à l'excès de l'esprit municipal, aux vieilles rivalités et aux insolences de l'étranger, toujours prêt à profiter de ses divisions ou de sa faiblesse; la plupart, se prenant aux dehors, frappés du bruit et de la mobilité de cette foule qui remplit les places publiques, les abords des églises et des théâtres, et la voyant loquace, superstitieuse, facile à s'incliner devant la force, en concluent légèrement ou que ce peuple n'arrivera jamais à la virilité, ou que déjà il se' dissout dans une incurable décrépitude. Moi qui ai vécu quatre ans au milieu de ce peuple, j'en ai emporté une idée plus haute. La sève et la vie du peuple italien sont dans ses classes élevées; et là, partout j'ai rencontré la chaleur vraie du patriotisme, des vues justes et fermes, et de courageux desseins pour la régénération commune. Là, j'ai vu de ces nobles tristesses qui n'appartiennent pas à l'enfance des peuples, encore moins à leur caducité. Certes, ni le cerveau ni le cœur ne manquent à la jeune Italie, témoin cette longue liste de martyrs, jeunes gens et vieillards, des-

cendants d'illustres familles, ou bien juristes et hommes de lettres, qui, pour leur patrie, bravent depuis longtemps avec un courage indomptable les échafauds ou te carcwe dw*o de l'Autrichien ! Le courage du champ de bataille n'est pas plus difficile que celui-là. Qu'un jour l'Italie trouve son cri de ralliement et son point d'appui, elle aura une armée. Sous le drapeau national, dans la lutte pour l'indépendance, ni la fierté, ni la vigueur des âmes, ni la discipline des esprits ne lui feront défaut; et il sortira de là une nation qui saura bien encore une fois se faire une grande place dans le monde.

Après différentes excursions, j'avais fini par me ttxer à Florence. Le climat, le site, les rives charmantes de l'Arno, le prestige qui environne ce berceau de tant de grands hommes, et les chefs-d'œuvre sans nombre qui le décorent justifiaient bien ma préférence. Là, je passais mes journées entières à visiter les églises, les palais et surtout l'admirable galerie des grands-ducs, pleins des merveilles de l'art antique et moderne. La contemplation et l'étude des œuvres des grands maîtres éveilla en moi le sentiment du beau. J'avais de bonne heure pratiqué l'art du dessin. A Florence, je m'y remis avec ardeur, et mGme, stimulé par les conseils et les leçons d'un habile graveur, un des conservateurs du palais Pitti, j'appris l'art de la gravure au burin et à l'eauforte. J'étais loin de soupçonner alors qu'un jour viendrait où je devrais à mon crayon et à mon burin le pain qui me ferait vivre!... Mais, dès lors, lu pratique des arts, bien mieux que toute autre distraction, dissipai! les sombres pensées dont j'étais trop souvent assailli,

Pendant mon séjour à Florence, je visitai plusieurs lois dans le voisinage Sienne et Pise. Cette dernière ville surtout m'attirait par ses monuments si remarquables et par la douceur tout exceptionnelle de son climat. On sait quel nombreux concours d'étrangers vient lui deman-

S0UV1NI1S D'UN HlOSCAiT l*t

der chaque année un abri contre les rigueurs de l'hiver, ou le rétablissement de santés trop éprouvées sous des Climats plus sévères. Je ne descendais jamais à Pise, à vrai dire, sans un vague espoir d'y rencontrer quelque compatriote, et, en cela du moins, j'eus à me louer de ma bonne fortune. Un jour, sur le registre de l'hôtel Del Aquila ! où je m'inscrivais, je lus avec un vif sentiment de joie un nom polonais, Casimir Stanowicz, de la Samogitie, cette province lithuanienne qui borde la Baltique. Ce nom ne m'était pas inconnu, et je cherchai avec empressement le voyageur qui le portait. Luimémo parut très-sensible au plaisir de retrouver un Polonais, un compatriote à six cents lieues de son pays. 11 m'accueillit avec une cordialité parfaite et répondit de la façon la plus aimable aux questions sans suite et sanè fin que je lui adressais h propos de ma chère Lituanie.

M. Stanowicz était père d'une charmante fille dont le développement hâtif avait compromis la santé au peint de faire craindre qu'elle ne fût atteinte de phthisie pulmonaire. Les médecins avaient déclaré au père qu'il y allait de la vie de sa fille de ne pas lui laisser passer un hiver de plus sous la rigoureuse température du Nord. Alarmé au plus haut point, M. Stanowicz avait sollicité instamment de l'empereur Nicolas la permission d'emmener sa fille malade en Italie. Les czars de Russie, on le sait, ne rangent pas les choses de police au nombre des détails infimes, et se réservent particulièremen t le soin d 'examiner eux-mêmes toute demande de passe-port à l'étranger. La requête du Samo-* gitien resta six mois saus réponse; l'empereur en ce temps-là avait tous ses instants occupés par la terrible répression dont fut suivie la conspiration militaire de 1825. S;i réponse arriva enfin; c'était un refus formel*

Cependant la jeune fille dépérissait graduellement. Le père au désespoir, après avoir usé en vain de tous les moyens de patronage et de crédit auxquels il pouvait recourir, se décida à faire le voyage de Saint-Pétersbourg. Bien conseillé, il s'adressa au premier médecin duczar, homme de cœur et à qui plus d'une famille devait d'éminents services. Celui-ci, touché de commisération, appuya fortement la requête du malheureux père. L'empereur lui répondit avec beaucoup de sangfroid : <( Puisque cette jeune fille esl si malade, ce voyage est superflu. Pour mourir, le climat de la Russie erf vaut un autre. *» Heureusement, le médecin ne se rendit pas à cette étrange logique; il devint plus pressant, et, de guerre lasse, Nicolas octroya enfin le permis de départ. Par bonheur, il était temps encore!... Après avoir langui plusieurs mois, môme sous le beau ciel de Nice, et de Pise en dernier lieu, la jeune Claire Stanowicz finit par recouvrer la santé. Quand je vis ces deux compatriotes, ils étaient au comble du bonheur. La jeune fille, redevenue fraîche et joyeuse, s'épanouissait comme une belle fleur au doux soleil d'Italie; son père était comme un homme arraché par -miracle des ténèbres mêmes de la mort.

Auprès d'eux, j'éprouvai les émotions les plus agréables qu'il soit donné à un exilé de ressentir. Je m'entretenais enfin avec des compatriotes dans notre langue

* Ce mot est bien dur ! Il se concilie mal avec la haute et juste idée qu'on a généralement des sentiments de famille qui animaient le cœur du czar Nicolas. Pourtant ce mot est historique, a moins qu'on ne se refuse à toute foi dans les témoignages humains. N'oublions pas qu'en Russie les règles de gouvernement dominent tout, et que la, plus encore que dans les autres Etats despotiques, le souverain efface l'homme', et la politique refoule les sentiments du cœur.

nationale! 11 me semblait que la confiance et l'abandon des entretiens de famille m'étaient rendus; je pouvais parler longuement dé mon pays sans apercevoir cette complaisance fatiguée d'un interlocuteur étranger qui paraît encore écouler, mais ne vous entend plus. Entre nous, d'ailleurs, les sujets de conversation abondaient. M. Stanowicz' avait fait ses études au gymnase de Wilna. Je connaissais, moi, son pays; dans mon voyage à Libau, j'avais même traversé ses domaines. Nous pouvions causer ensemble des mêmes lieux, des mômes familles, tlu même peuple. Et toul cela, c'était la Lithuanie, la patrie polonaise i Combien j'appréciais ce bonheur! Il y avait déjà trois ans que j'en étais privé !

11 était un point pourtant par lequel M. Stanowicz, tout agréable et sûr qu'était son commerce, me laissait à désirer. S'il avait l'honnêteté du patriotisme, il n'en avait pas la passion. D'une nature douce et faible, ayant tremblé longtemps pour la vie de sa fille, et tout absorbé dans son amour pour elle, M. Stanowicz laissait voir,, au sujet des malheur^ de la Pologne, une résiguation et, à l'égard de nos oppresseurs, une indulgence qui m'irritaient secrètement. Je lui en voulais de cette tiédeur dangereuse. Le monde est ainsi fait, que la cause des malheureux y est bientôt perdue, s'ils paraissent se fatiguer eux-mêmes du sentiment de leurs offenses et du poids de leur douleur. La jeune Samogitienne, à vrai dire, me dédommageait bien de cette somnolence du patriotisme que je rencontrais chez son père. Capricieuse autant que jolie, charmante enfant gâtée, Claire Stanowicz, dès qu'il s'agissait de la Pologne, laissait là les fantaisies et 1rs bagatelles qui l'occupaient d'ordinaire et se montrait pleine de chaleur, dame el d'élan. Alors elle se liguait ouvertement a>ec moi contre son père, et ne ménageai 1 pas à Vomi des

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huue*, comme elle l'appelait, les boutades tic sa verve originale. Alors aussi, elle me faisait presque illusion : son âge, sa gracieuse figure, le timbre lie sa voix, l'amour de la patrie, qui accentuait sa.parole, qui brillait dans ses yeux, tout me rappelait Emilie Plater !... Je croyais la Toir et l'entendre !... Mais bientôt survenait quelque incident futile; le rêve et l'héroïne disparaissaient... D ne restait que la jeune fille rieuse, un peu fantasque, tout heureuse de se sentir renaître, principalement occupée de s'amuser et de mettre à profit ses moyens de plaire.

Le charme que je trouvais dans mes rapports avec cette famille m'avait fait quitter Florence, et j'étais venu m'établir à Pise, où je passai tout l'hiver de 1828. Mais le printemps revient vite en Italie; et, bientôt je me sentis atteint d'une secrète tristesse. Il devint évident pour moi que le moment approchait où je verrais partir M. Stanowica et sa fille. Je surpris entre eux quelques mots qui ne me laissaient plus de doute sur leur résolution. Enfin je crus comprendre que leur départ était fixé aux premiers jours d'avril. Je me gardais bien de leur faire aucune question à ce sujet. M. Stanovicz, ûv son côté, ne m'en disait rien; mais je le voyais redoubler envers moi de marques d ? égards et de sympathie, et me traiter en un motcomme un ami malheureux que l'on va quitter. La jeune Claire ne se sentait pas de joie. Cette joie, elle avait la meilleure intention du monde de me la bien cacher; mais, en cela, elle entreprenait audessus de ses forces, la pauvre enfant ! Tous les joyeux soubresauts de son coeur, à l'idée de quitter la terre étrangère et de retourner dans son pays, je les voyais un a un* Soit qu'elle promenât ses regards en signe d'adieu sur les sites et les monuments qui nous entouraient, soit qu'elle fredonnât dans sa chambre les airs

les plus vifs de notre musique nationale, soit enfin qu'elle courût les magasins de Pise et rapportât à l'hôtel mille brimborions de l'industrie italienne, j'avais le contre-coup de toutes ses émotions de bonheur; je la voyais, radieuse, reprendre avec son père le chemin de la patrie... tout ouvert pour eux, et, pour moi, fermé alors plus que jamais !. . .

Un jour enfin, M. Stanowicz, d'une voix émue, car il était essentiellement bon, m'annonça que, dans vingtquatre heures, le 5 avril, il partait de Livourne pour Marseille, à bord du paquebot V Alcyon. Il me pressa, avec les paroles les plus affectueuses, de disposer complètement de lui ; il cacherait mes lettres avec le plus grand soin et les remettrait lui-môme aux destinataires; il se dérangerait de sa route pour aller à Luczyn faire connaissance avec ma tante Berthe, et lui parler de moi longuement. Enfin, M. Stanowicz n'avait pas été sans remarquer que je ramenais souvent dans nos conversations le nom de la comtesse Plater et celui de sa fille. Il m'annonça qu'il les verrait certainement, ou dans leurs domaines du district d'Upita, dont il était voisin, ou bien aux bains de mer de Libau, et qu'il leur dirait la place qu'elles tenaient dans mes souvenirs. « Et moi aussi, me dit alors Claire avec un charmant sourire, mélange d'innocence et de malice, quand je serai bien heureuse là-bas, je veux faire quelque chose en mémoire de vous. Vous m'avez donné grande envie de connaître Emilie Plater; je la verrai; nous sommes du môme âge; je me ferai son amie. Je causerai avec elle de l'Italie souvent, et je trouverai bien à placer quelques mots touchant le pauvre exilé. Me le permettez-vous? » — Pour toute réponse, je pris sa main et la baisai vivement...

Le 5 avril, j'accompagnai M. Stanowicz et sa fille à

Livourne et jusque sur le port. Leurs adieux furent touchants. Et moi!... toutes les blessures de mon cœur saignaient comme au premier jour!... Je ne quittais pas des yeux le bâtiment qui les emportait. Depuis plus d'une heure il avait disparu dans cette ligne de vague azur, limite incertaine entre la mer et le ciel... Immobile à l'extrémité du môle, j'avais encore les regards attachés sur quelques légers flocons de fumée qui m'indiquaient leur route au nord, vers la patrie ï...

Je ne m'étais pas trompé. J'avais affaire à un galant homme. Toutes mes lettres furent ponctuellement remises. Tous les cœurs qui m'aimaient, en Lithuanie, entendirent avec attendrissement parler de moi par des compatriotes qui m'avaient vu dans l'exil et avaient cherché à me le rendre moins amer. — J'ai su tout cela plus tard. En ce moment, la police russe faisait trop bonne garde pour qu'un de ses proscrits reçût de la terre natale quelques lignes consolantes.

A cette époque de 1828, loin d'entrevoir ia fin de mon malheur, j'acquérais de plus en plus la certitude que la patrie ne se rouvrirait désormais pour moi que lorsque l'oppression russe aurait elle-même, à force d'injures et de violences, marqué sa dernière heure. Dans le royaume de Pologne, le gouvernement représentatif n'était plus qu'une triste ironie qui faisait plus sentir encore au peuple son abaissement. Un ukase d'Alexandre, au moment où son règne et sa vie allaient iinir, avait ordonné que la Diète, après quatre ans d'interruption, se réunirait, mais pour délibérer à huis clos. La publicité des débats parlementaires était supprimée. Un homtne courageux, Vincent Niemojowski, déplaisait au czar pour sa hardiesse à signaler les dilapidations de la fortune publique. Le jour même de l'ouverture de la Diète, comme il entrait à Varsovie, pour venir remplir son mandat, des gendarmes apostés se jetèrent sur lui, l'entraînèrent à sa maison de campagne et l'y retinrent prisonnier pendant toute la session. Cette Diète, comme on sait, fut la dernière en Pologne sous la domination russe. La conscience publique y gagna du moins de ne plus voir profaner l'image de la liberté au milieu d'hypocrites représentations.

On sait comment le règne du successeur d'Alexandre s'inaugura, au cœur même de l'empire, par une insurrection militaire , par des supplices et des déportations sans nombre. Dans les provinces polonaises, une foule de citoyens enveloppés dans les réseaux de la haute police, furent emmenés à Saint-Pétersbourg. Jugés par le sénat, asseniblé en cour criminelle, ils furent trouvés tous coupables, et allèrent s'ensevelir au fond des mines de la Sibérie. Dans le royaume de Pologne, eurent lieu des poursuites du même genre; mais, là, les accusés trouvèrent véritablement des juges. Le sénat, sous la présidence du vénérable Bielinski, trouva les charges produites contre eux insuffisantes, et prononça leur acquittement. Nicolas, irrité, sut bien faire sentir les effets de sa colère aux accusés, en ne laissant publier l'arrêt d'acquittement qu'après neuf mois qui s'ajoutèrent pour ces malheureux à une détention préventive de près de trois ans, et aux juges eux-mêmes, en signifiant au sénat et à chaque sénateur en particulier « qu'ils avaient manqué à leur devoir et encouru le blâme de l'empereur. » Un seul fut excepté et obtint des éloges d'en haut : Vincent Krasinski. Celui-là avait trouvé tous les accusés coupables et opiné pour leur condamnation. . . Plus que jamais le caprice, la passion d'un homme, au lieu de lois, au lieu de justice, telle était l'intolérable condition de mon pays!... J'apprenais tous ces faits à la longue par les journaux de France et d'Allemagne. J'en étais informé plus sûrement encore par les relations que j'avais nouées eir Italie avec quelques jeunes hommes du monde diplomatique.

Le départ de M. Stanowicz et de sa fille m'avaient jeté dans une mélancolie profonde; et ce fut en ce même temps que me parvinrent les plus tristes nouvelles de la Pologne, livrée sans merci au sombre despotisme de

Nicolas et aux fureurs de Constantin. Toute ma raison suffisait à peine à me soutenir contre l'excès de mon malheur. Je n'osais plus porter mes regards vers l'avenir. L'espérance môme, par instant, m'abandonnait. Souvent, dans un état de prostration complète, je ne savais que verser des larmes sur mon pays et sur ma propre destinée. . . Enfin je tombai sérieusement malade. Brûlé par la fièvre, j'étais en proie à de sinistres hallucinations; j'avais le délire. J'entendais des voix polonaises qui appelaient au secours ! Je voulais me lever, je me débattais convulsivement ; et puis, comme vaincu par un cauchemar, je retombais avec désespoir sur ma couche... J'avais de loin en loin des instants lucides, et je me rappelle encore la pitié que j'inspirais anx étrangers qui me voyaient en cet état.

* Cependant ma bonne constitution l'emporta; le mal céda peu à peu et disparut complètement, quand il me fut possible d'aller respirer dans les Apennins l'air vivifiant des montagnes. Je passai le printemps de 1829 à Vallombrosa, un des sites les plus ravissants de la Toscane. Mais, lors même que mes forces furent revenues, ma mélancolie ne se dissipait point. Elle avait pris un caractère particulier, celui d'une sorte d'aversion pour l'Italie , trop belle, trop resplendissante, la terre des heureux... Toutes mes pensées se tournaient vers la France. Quoi qu'elle fasse ou qu'elle subisse, la France, foyer d'idées vives et généreuses, grande arène où les générations, les unes après les autres, combattent et souffrent pour la liberté, non d'un seul peuple, mais du monde, sera toujours l'étoile polaire des proscrits de toute origine, des vaincus de toute cause nationale. A cette époque, j'étais tourmenté d'un désir impérieux de voir et de connaître la France. Il me semblait que, le jour où je franchirais la mer ou les Alpes pour aller en

France, je reprendrais en quelque sorte le chemin de

ma patrie elle-même.

Cependant il m'en eût coûté de quitter l'Italie sans voir Rome et Naples, l'une si imposante par ses monuments et plus encore par ses souvenirs, l'autre si mollement couchée au fond de son délicieux golfe, sous le plus beau ciel du monde. Je vis Naples d'abord ; et je n'échappai point à cette sorte d'ivresse poétique qui vous pénètre, au milieu de celte nature aux lignes admirables, aux couleurs si riches, et lorsqu'on se sent baigné de cette lumière qui est comme la joie et l'élément , même de la vie. Mais je n'échappai pas davantage à la mauvaise humeur que fait naître chez l'étranger cette foule misérable et oisive qui pullule à Naples, ce peuple de mendiants, de bateleurs, ceslazzaroni enfin qui, après quelques heures de pétulance, décris et d'agitation sans but, mettent tout leur bonheur à dormir k l'ombre... Et « cependant, s'il fallait me faire prophète comme tant d'autres, est-ce une éternelle abjection que je prédirais à ce peuple? Non. Je me rappellerais combien il a l'intelligence vive et prompte; je me rappellerais quels fiers regards j'ai souvent surpris chez ses pâtres et ses pêcheur»; je n'oublierais pas surtout tant d'énergiques patriotes morts en Sicile, dans les Calabres, à Naples même, sous la balle des soldats mercenaires; tant d'autres jetés dans les cachots ou dispersés par l'exil!... J'ai l'intime conviction que ce peuple entant grandira à son tour. Il est à bonne école, d'ailleurs; car, pour faire des hommes libres, l'instituteur par excellence, n'est-ce pas le despotisme inepte et cruel?

Rien n'égale la force et la profondeur des impressions que la vue de Rome laissa dans mon âme. Mais je n'irai pas, à propos de la ville éternelle, répéter ce qu'ont dit, avant moi et mieux que je ne saurais le faire, tant d'au-

très, autorisés par la science, le goût ou le génie; je dirai seulement un genre de tristesse qui m'oppressait en remuant du pied cette poussière d'hommes et de choses que vingt-cinq siècles ont accumulée au bord du Tibre. J'aurais voulu pouvoir exhumer de ce chaos la Rome de mon choix, la cité libre et glorieuse qui vit éclore de si grands courages et de si admirables dévouements à la patrie, la ville des Scévola, des Camille, des Scipion, des Caton, des Brutus ; mais elle était enfouie à je ne sais quelle profondeur sous une autre Rome qui ne lui ressemblait pas... A peine quelques vestiges douteux me parlaient de la grande époque républicaine. Au contraire, tant de gigantesques débris qui se disputaient mes regards, portiques, temples, arènes, arcs de triomphe à demi échappés aux barbares et à la lente destruction des âges, que me rappelaient-ils? L'ère des Tibère, des Néron, des Caligula, desDomitien, des Yitellius, la Rome enfin des indignes Césars, cette grande prostituée, honte et terreur du genre humain, qu'on n'égalera jamais en luxure, en cruauté et en bassesse!... Les barbares sont venus; ils ont passé sur le mont Palatin, sur le Colisée, sur Rome entière, comme un flot dévastateur. Sans doute, dans les desseins de Dieu, il ne fallait pas moins pour laver tant d'imn\pndices et de sangi

J'arrivai à Paris dans le courant de Tannée 1829. Les dernières années de la Restauration, en France, marqueront toujours comme grande époque historique. Après de terribles convulsions et puis un long sommeil des peuples, l'œuvre de 89 était reprise par une génération forte de l'expérience de ses pères. Une sève nouvelle partout fermentait et poussait au loin ses jets vigoureux. Jeunes poètes, jeunes philosophes, jeunes publicistes se faisaient jour partout et s'emparaient du monde de plein droit. Leur devise était: «Libre examen, émancipation, progrès! » Ils ne mettaient de mesure ni à leur audace, ni à leurs espérances. Dans la sphère politique, le vieux régime qui ne consentait pas à mourir, et le nouveau, impatient de vivre et de régner seul, se heurtaient à grand bruit. Sur un foruip restreint éclataient de vives passions et de oaémorables débats.

Moi, qui n'avais jusqu'alors vécu que sous des gouvernements compressifSjje ne me lassais pas d'admirer, l'énergique vitalité d'une nation libre. Je voyais la presse, hardie et infatigable, éclairer les situations équivoques, signaler le mal à sa naissance, effrayer l'arbitraire, épurer et affermir par la controverse tout ce qui méritait de durer. Le souffle delà vie publique circulait partout, et, avec lui, le sentiment du droit et de la dignité hu-

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inaine; partout je sentais battre vraiment le cœur d'un peuple. Je retrouvais dans le gouvernement de la France, avec les avantages de la pondération monarchique, quelque chose qui rappelait la vigueur et l'expansion du principe républicain. Plus j'étudiais le système représentatif, plus je reconnaissais en lui une œuvre de haute raison et capable de donner satisfaction à tous les vœux de l'avenir.

Cependant ce système avait ses détracteurs, înênie parmi les hommes qui prenaient volontiers le titre «d'amis de la liberté. » Quelques esprits chagrins et d'autres emportés à la poursuite de l'idéal s'attachaient à le dénigrer. Ils lui reprochaient surtout de prendre étroitement sa base sur ce milieu social qu'ils appelaient, d'un ton de colère ou de dédain, «la bourgeoisie.» Étranger et libre, en cette matière, d'intérêt ou de passion, je ne comprenais pas, je l'avoue, ce sentiment de répulsion à l'égard de la classe moyenne. Quelle élasticité ce milieu n'a-t-il pas pour s'élargir, au fur et à mesure du progrès social, et admettre tout ce qui a véritablement l'intelligence et la sollicitude des intérêts publics! el quelle émulation y est offerte à tous ceux quï, par leur valeur individuelle, par le travail et les vertus domestiques, nécessairement s'élèvent! Quelle digne enfin contre le despotime que cette masse profonde qui se défend par sa cohésion, par son poids même ! Qui pourrait jamais prévaloir contre les lumières, l'esprit public et la force morale dont la classe moyenne est l'inextinguible foyer!... Je reportais avec tristesse ma pensée sur la Pologne. « Trop heureux mon pays, me disais-je, si, pour faire un rempart h ses libertés, à son indépendance, i! avait possédé ce milieu social, cette masse imposante, toujours compacte et toujours renouvelée, de lettrés, de commerçants, d'artisans, de cul-

tivateurs, de grauds et petits propriétaires, qui n'est autre chose après tout qu'une démocratie d'élite ! »

Cependant, durant le séjour de dix-huit mois que je fis en France, je vis le gouvernement représentatif, que j'avais eu si haute estime, traverser la plus redoutable crise. Une dynastie, un principe d'État, la royauté de droit divin lurent emportés comme par un ouragan; la secousse fut terrible. II était évident que le beau navire avait touché sur un écueil, et qu'il en restait ébranlé dans sa membrure. 11 s'est redressé néanmoins; et l'impression qui m'est restée de la révolution de 1830 n'a pas fait chanceler ma foi dans les institutions représentatives. Et quelle est, d'ailleurs, l'œuvre de la prudence et du génie humains qui ne serait en péril quand le vertige des têtes couronnées suscite la colère des peuples !...

Il était aisé de prévoir le contre-coup de la révolution de juillet en Europe. L'épée populaire avait déchiré les traités de 1815; la cause des nationalités, niées et outragées dans les congrès des souverains, \enait de gagner sa première bataille. L'Italie frémissait; la Belgique courait aux armes ; et la Pologne que faisait-elle?.,. Oh ! sans doute cette terre des hommes libres, elle avait tressailli aux secousses du volcan français !... Mais nous en étions réduits aux conjectures, le silence régnait de ce côté, plus profond que jamais. La Russie, avec cet instinct sûr qui ne manque pas aux gouvernements détestés, n'avait pas vu sans terreur le peuple de Paris briser en trois jours un trône reconstruit par les rois de l'Europe. Elle redoutait l'idée française comme une traînée de poudre, et ne songeait qu'à faire la solitude autour des peuples qu'elle tenait sous sa main de fer. Pendant plus d'un mois, aucune dépêche pour les particuliers ne put franchir l'espèce de cordon sanitaire qu'elle avait organisé sur ses frontières de l'Ouest:

Au moment gix la révolution de juillet éclata, il y avait à Paris bon nombre de mes compatriotes (je n'hésite pas à donner ce nomà tous les fils de la grande famille polonaise, depuis la Baltique jusqu'aux provinces danubiennes); une même foi, un môme amour de la commune patrie nous animait tous. Ensemble, nous agitions mille projets pour aider au réveil de notre nationalité. Nous sentions que l'heure était venue, et que, la laisser passer, c'était repousser un bienfait de la Providence. Exaltés par les grands spectacles qui frappaient nos yeux, échauffés par l'air même que nous respirions, nous rêvions des merveilles; nous reconstruisions pour la Pologne, avec les débris de son passé, un magnifique avenir. Nos aspirations n'allaient pas à moins, qu'à relever, des bouches de l'Oder à la mer Noire, une grande nation slave, qui serait à l'orient la limite et le boulevard de l'Europe et qui forcerait le courant moscovite à remonter vers sa source, vers les steppes de la haute Asie. A nos yeux, il s'agissait d'une croisade de la civilisation contre la barbarie; et les nations libres de l'Occident ne nous laisseraient pas porter seuls le poids de cette noble entreprise!... Pour la plupart, nous étions jeunes, nous croyons de bonne foi à la solidarité humaine, à la fraternité des peuples. Nous ne soupçonnions pas alors que la diplomatie, trop souvent, ne cache rien autre chose, sous ses formes solennelles, que l'égoïsmc transporté des individus aux nations.

Quand nous commençâmes à recevoir des nouvelles des différents territoires polonais, elles exaltèrent encore nos espérances. De toutes parts, l'émotion était profonde. Au milieu même des plus terribles instruments de compression, le sentiment national éclatait; il ne s'effrayait pas des masses militaires dont s'entouraient les despotes. Un peuple prêt à se jeter tout entier

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dans la lutte, pour son indépendance, sent qu'il pèse plus que des armées. En même temps, chacun de nous recevait de ses amis un appel pressant, d'instantes prières de revenir au milieu d'eux : « Ils ne doutaient pas, nous écrivaient-ils, que la présence et les récits de compatriotes arrivant du foyer même de cette seconde révolution française, encore tout émus des grandes scènes dont ils avaient été témoins, ne fussent d'un effet moral tout-puissant sur des populations impatientes du joug. » Cet appel répondait trop bien à nos vœux les plus ardents pour n'être pas entendu. Cependant l'intérêt de notre cause voulait que quelques-uns demeurassent à Paris, en relations avec les libéraux les plus énergiques, afin d'entretenir et de faire fructifier les sympathies qui se déclaraient de toutes parts en faveur de la Pologne. Cette mission fut réservée à ceux d'entre nous que des liens d'affection ou d'affaires rattachaient plus particulièrement à la France. Ceux-là formèrent le noyau d'un comité qui s'organisa en vue d'aider la Pologne à reconquérir 'son indépendance. Ce comité fut placé sous le patronage et la présidence du général'la Fayette, homme rare qui, pendant une carrière de soixante ans, ne se lassa point de servir la liberté, et n'eut jamais qu'une foi et un drapeau*

Le plus grand nombre d'entre nous quitta Paris au commencement de novembre, afin de gagner, chacun de son côté, le point des frontières par où il lui serait le moins difficile de pénétrer sur le territoire polonais» Pour moi, je me dirigeai vers le grand-duché de Posen, en compagnie d'un jeune homme de cette province avec qui je m'étais lié pendant mon séjour en France* Frédéric Szulski (c'était son nom), d'une belle intelligence et d'un goût très-vif pour les sciences naturelles, après avoir fait de fortes études à l'université de Berlin, avait obtenu de sa famille de venir les compléter à l'École des mines de Paris, dont la renommée est grande en Europe» Szulski avait les qualités du cœur qui font le véritable ami, et il aimait aussi sincèrement la Pologne. Par ces deux points, nous nous convenions à merveille; hors de là, nous étions en dispute permanente. U avait l'esprit frondeur et sceptique autant que j'étais alors, moi, candide et confiant; il me désolait par sa philosophie désabusée, telle qu'on aurait pu à peine l'attendre d'un homme qui aurait déjà vécu un demi-siècle. Si, dans mon ardeur enthousiaste, je lui dépeignais les belles perspectives que j'entrevoyais pour notre patrie, il me répondait en énumerant, d'un ton sarcastique, toutes les défaillances, toutes les fautes, toutes les tra-

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hisons qui ne pouvaient manquer, selon lui, de réduire à l'état de chimères mes pompeuses espérances. Quelquefois il me poussait à bout ; mais je voyais bientôt qu'il en était aux regrets, car alors, il écoutait, avec un sangfroid imperturbable et le sourire sur les lèvres, les reproches très-vifs que je lui adressais sur'son patriotisme à la glace et sur la sénilité précoce de son âme. Un matin (quelle ne fut pas ma surpise !), Szulski, entrant dans • ma chambre de l'air le plus calme, me dit : « Eh bien, cher compatriote, quand partons-nous pour le grandduché de Posen ? — Partir pour la Pologne!... m'écriai-je tout étonné; et c'est vous, Frédéric Szulski, qui le premier me faites cette ouverture!... — Moi-même; quoi de plus naturel? — Vous êtes donc converti?... — Converti !... Plût à Dieuï... si, par là, vous entendez revenu à une foi naïve comme la vôtre... Mais autre chose est de croire au succès, autre chose de faire son devoir quand même... Au reste, ajouta-t-il, mes raisons, j'aurai tout le temps de vous les dire en route. Maintenant, il s'agit de prendre jour et puis de partir, puisque décidément, là-bas, on nous croit bons à quelque chose. »

A cette pensée de retourner vers ma patrie, de fouler bientôt une terre polonaise, j'étais dans le ravissement. Szulski s'employa avec beaucoup d'activité à me faire obtenir un passe-port en règle pour le grand-duché de Posen. Mon dessein était de m'y arrêter, afin d'étudier le terrain et de reconnaître par quelles voies il me serait possible de tenter ma rentrée en Lithuanie, sans me jeter trop étourdiment dans les filets de la police russe.

Notre voyage à travers l'Allemagne nous permit de constater combien ses populations, en général, étaient sympathiques à la révolution de juillet, et comme elles saluaient en elle avec entraînement l 'avant-coureur de

leur propre émancipation. A Berlin, nous venions de descendre à l'hôtel de Saxe, et nous échangions entre nous* quelques mots en langue polonaise, lorsqu'un voyageur de commercequmous était incoinu, nous abordant d'un air radieux : « Mille pardons ! messieurs, nous dit-il dans la même langue, moi aussi, je suis Polonais! Vous arrivez de l'Ouest; sans doute, vous ne savez pas la grande nouvelle?... — Quelle nouvelle? m'écrmi-je. — Il y a une révolution à Varsovie !... L'École des porte-enseignes a donné le signal. Le peuple s'est soulevé: on s'est battu avec acharnement dans les rues; Constantin et les Russes sont en fuite!... A l'heure qu'il est, j'en suis sûr, tout le royaume de Pologne est libre. » Ivre de joie à cette nouvelle, je me jetai au cou de ce messager de délivrance; puis je serrai Szulski dans mes bras, sans pouvoir, à vrai dire, même en ce moment, lui arracher ni un mouvement d'enthousiasme ni une parole de confiance dans la bonne fortune de notre pays. Pauvre Szulski!... Cinq mois après, lui qui n'avait échangé que. par le plus strict sentiment du devoir ses compas et ses livres contre le mousquet du soldat, <à la sombre journée d'Ostrolenka, il tombait frappé d'une balle russe, et, en ce moment, ce n'était plus des cris d'allégresse et de notoire qu'il entendait autour de lui!...

A Posen, nous descendîmes chez un oncle de % mon compagnon de voyage, M. Michel Szulski, avocat distingué et un des chefs du mouvement patriotique qui s'organisait par toute la province; je reçus de cet excellent homme et de sa famille l'hospitalité la plus cordiale. Mais, dès le lendemain de notre arrivée, Frédéric me fit ses adieux; il partait pour la petite ville qu'habitait son père... Nous ne devions plus nous revoir !... Moi-même, pendant les quelques jours que je demeurai

486 SOUVÏNIRS d'un proscrit

à Posen, il me fallut, suivant les sages conseils de mon hôte, me résigner à rester caché au fond de sa maison. La police prussienne était fortement en éveil, et ne se faisait pas scrupule de mettre la main sur tout voyageur, d'origine polonaise, chez qui elle suspectait l'intention d'aller rejoindre ses compatriotes en armes contre le czar.

Dans la chambre qui me servait de cachette, je recevais souvent la visite de M. Szulski ou de ses fils. J'apprenais par eux la marche des événements en Pologne, et je me faisais une juste idée de l'attachement de cette belle province, le grand-duché de Posen, à la vieille patrie polonaise. Malgré près de quarante ans écoulés depuis l'acte inique qui l'avait attribuée à la Prusse, le sentiment de là nationalité y était vivace encore comme au premier jour, surtout parmi la classe éclairée. Sans nul doute, la domination prussienne pesait d'un poids moins lourd que le joug moscovite. Les Allemands du Nord ont, du moins, ce qui a toujours manqué auxRusses, ces fils des Tartares, le sentiment de la dignité humaine; Ils cherchent à s'assimiler les peuples que la politique leur a livrés; ils ne les outragent pas en les traitant comme des ilotes. Mais, enfin, la domination de l'étranger est toujours dure et odieuse à qui aime son pays; elle blesse et rend irréconciliables tous les cœurs fiers. Les Polonais du grand-duché de posen, môme lorsque aucun espoir de délivrance ne s'offrait à eux, défendaient avec ténacité, contre le gouvernement prussien, leur langue, leurs mœurs, leur esprit national. En ce moment, où ils entrevoyaient la perspective de rentrer quelqu e jour dans la grande famille, tous les sentiments d'un peuple opprimé, l'antipathie des races, l'orgueil d'un glorieux passé, la mémoire des injures, se réveillaient chez eux avec ardeur. Quelques-uns des

patriotes les plus déterminés de la ville dePosense réunissaient secrètement, chaque soir, chez 1V1. Michel Szulski ; je leur fus présenté par mon hôte, et ils m'invitèrent à prendre part à leurs conférences. Là, j'entendis délibérer, avec une grande force de raison, sur les moyens à l'aide desquels le grand-duché pouvait le mieux servir la cause commune et préparer sa propre délivrance. Dans l'état des choses, les mesures de vive force, l'appel aux armes lui étaient interdits. Les villes, d'une population restreinte, étaient tenues en respect par de fortes garnisons; partout des régiments prussiens étaient cantonnés dans les villages. Le pays, d'ailleurs, par sa configuration, par ses grandes plaines et l'absence de forêts, ne se prêtait pas à une guerre de partisans. Un mouvement insurrectionnel aurait à peine la possibilité de se produire et serait aussitôt étouffé. A cela s'ajoutaient des raisons de Tordre politique. Aussi longtemps qu'il n'aurait pas à se défendre lui-même contre une insurrection, le gouvernement prussien, tenu en échec par la France, dont il redoutait l'expansion révolutionnaire, y regarderait à deux fois avant de tendre la main aux Russes ; au contraire, s'il voyait une de ses provinces se soulever, il ne manquerait pas d'aller au plus pressé et de combiner ses armées avec celles du czar pour enfermer l'insurrection polonaise dans un cercle de fer. Il ne restait véritablement aux citoyens du grand duché de Posen, pour aider leurs frères de Pologne, que les voies indirectes; il fallait s'imposer des sacrifices d'argent, acheter en secret des armes, des munitions, et les faire infiltrer par tous les moyens dans le pays insurgé ; il fallait exciter la jeunesse des villes et des campagnes à se réunir par petits groupes, h tromper la surveillance active organisée sur toute la frontière, et à quitter le sol natal pour aller renforcer, sur les rives de

la Vistule, ceux qui combattaient pour Pindépendance polonaise. Le mot d'ordre était déjà donné dans ce sens, et Tes populations y répondaient avec un élan du meilleur augure; les volontaires affluaient de toutes parts; des paysans dévoués se chargeaient de leur faire franchir la frontière, en mettant en défaut la surveillance des détachements prussiens qui gardaient les principaux passages. Moi-môme, je fus confié à l'un d'euxpar M. Szulski, lorsqu'il jugea que je pouvais sans trop de risques me mettre en route. Le 17 janvier ( jour que je pensais alors devoir bénir à jamais), mon guide, profitant d'une terrible tourmente de neige, me conduisit en sûreté sur le territoire de Pologne, dans le district de Ralisï. Vingt-quatre heures après, j'étais à Varsovie.

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citoyens des diverses nuances de l'opinion patriote, et enfin, mettait à Ja iête des troupes, comme généralissime, le prince Michel Radzhyil , une des illustrations du pays. La présidence du comité de gouvehiement avait été déférée au prince Adam Czartoryski. Il y représentait bien l'opulente noblesse prête à donner l'exemple du dévouement et du sacrifice. Là siégeait aussi Joachim Lclewcl, forcé jadis par Novosiltsoff de quitter l'université de Wilna, et qui, démocrate ardent et austère, inspirait à tous le respect* par la pureté de ses intentions et la simplicité de ses mœurs.

A Varsovie, je ne tardai pas à me mettre en rapport avec plusieurs Lithuaniens qui y étaient accourus au lendemain de la révolution. Ensemble, nous déplorions amèrement l'indifférence des hommes politiques à l'égard de ia Lithuanie. Parmi tant de provinces asservies aux Russes, et qui, du Niémen au Yolga, tendaient les mains vers leurs frères affranchis du joug, la Lithuanie surtout méritait de n'être pas laissée dans l'abandon. Graude comme un royaume, intimement unie à la Pologne pehdant six cents ans, placée vers le nord comme un poète avancé sur le chemin des armées russes, elle appelait des libérateurs. C'était à elle qu'il fallait aller, avant de laisser respirer l'ennemi, abattu et terrifié par l'expie sion du 29 novembre! Et alors, à la même heure, auraient pesé dans la balance de Dieu les cœurs de vingt millions d'hommes redemandant à tout prix leur indépendance et leur vie nationale !... Frappés des motifs qui commandaient cette prompte expansion de la révolution polonaise au delà du Niémen, de courageux citoyens, bravant tous les périls, étaient venus, de Wilna à Varsovie, supplier le dictateur de prendre cette voie de salut. On les avait reçus très-froidement, et comme des brouillons qui, fort mal à propos, se jetaient

en travers des négociations pacifiques dont on ne désespérait pas encore; mais l'âme du peuple sentait vivement Findignité et le danger d'une telle conduite, et ce fut une des causes de la chute de Rlopitski. Seulement, il était trop tard pour réparer complètement la fatale faute!... Les armées du czar se remettaient de leur . stupeur, et, confiantes dans leur nombre, éteignaient déjà d'une forCt de baïonnettes Varsovie ellemême. Impossible alors de songer à se porter en masses puissantes au cœur des' anciennes provinces polonaise^. Cependant, il restait quelques moyens de relier laLithuanie à la cause commun eet de resserrer le faisceau, condition de force et de salut dans cette crise suprême. Parmi les hommes du gouvernement, Lelewel surtout portait sa sollicitude de ce côté. Mieux qu'un ' autre, il savait quelle sève de patriotisme il y avait dans la jeunesse lithuanienne. S.on cœur saignait de voir tant de forces vives paralysées et comme perdues, au moment du choc qui allait décider des destinées de la Pologne. Tous les Lithuaniens, venus à Varsovie pour adjurer la mère patrie de ne pas les abandonner, étaient par lui accueillis comme des frères malheureux ; il se faisait leur patron, il plaidait leur cause auprès du comité de gouvernement. N'écoutant que son zèle, il avait fini «par donner lui-même des instructions et une mission secrète à quelques jeunes gens dont l'intelligence et l'énergie lui inspiraient confiance. .Le plus distingué d'entre tous, Jacques Grotkowski ( mort depuis sur le champ de bataille), fut chargé d'aller à Wilna s'aboucher avec les patriotes les plus fermes et de les çrganiser en comité insurrectionnel qui donnerait l'impulsion à tous les districts de la Lithuanie. Moi-même, bien vu de Lelewel, je sollicitai et j'obtins de lui une mission secondaire, celle de soulever les populations rurales

aux environs de Luczyn et dans les districts d'Oszmiana et de Troky, où ma famille avait des relations et de l'influence.

Le 28 janvier, mes lettres de créance me furent remises. Deux heures après, je "prenais le chemin delà Lithuanie.

Depuis que j'avais touché le sol de la Pologne, j'étais pris d'un immense désir de revoir ma Lithuanie. Wilna, Luczyn, tant d'amis auxquels j'avais été violemment arraché. A tout prix, je voulais aller tomber dans les bras de cette seconde mère, qui ne survivait à toutes ses douleurs que pour m 'aimer, et que mon exil sans fin (je le reconnaissais bien à quelques mots de ses lettres) mettait au désespoir. Qu'on juge de ma joie, quand je me vis sur le chemin de ma terre natale, qu'un peu d'audace et de bonne fortune allaient me rouvrir!... Et, autour de moi, quel spectacle ! Toute la Pologne en armes, depuis l'adolescent jusqu'au vieillard, et chez tous une si ferme résolution de mourir plutôt que de rentrer sous le joug, que c'était à mes veux une certitude, de la victoire ! Je m'enivrais d'espérance . . . Emilie Plater reparaissait dans* mes rôves de bonheur!...

Cependant, il était malaisé de franchir l'espace qui me séparait encore de mes foyers. Cent cinquante mille Russes, échelonnés de la Wilia au Niémen, du Niémen à laYistule, m'interdisaient absolument la route directe de Wilna, la route du nord-est. Pour échapper aux partis moscovites, maîtres de la campagne jusqu'à quelques milles de Varsovie, il me fallut descendre au sud, ga-

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gner Siedlec, passer le Bug près de Drobyczin, et, une fçis sur le territoire lithuanien, me jeter dans la forêt de Bialowicz. Cette forêt, une des plus vastes de l'ancien monde, s'étend jusqu'à la -limite du gouvernement de Wilna. De là, il était possible, en dehors de tous chemins fréquentés et sans quitter les bois et les marais, de gagner d'abord la forêt de Troki, et enfin celle de Pohulanka, dans laquelle le domaine de Luczyn est comme enclavé. Muai d'une carte du pays, et le bâton à la main (bien armé, d'ailleurs, sous la grosse vareuse de paysan que j'avais revêtue), je me mis résolument en route. Je voyageais de nuit surtout; le jour, je cherchais un abri pour dormir dans quelque cabane à l'écart, ou dans ces huttes de roseaux qu'on rencontre fréquemment sur le bord de nos marais, et qui servent d'afFut aux chasseurs d'oies sauvages. J'eus quelques alertes assez vives : au sortir de la forêt de Bialowicz, je tombai dans iln pulk de Cosaques qui éclairaient la marche d'un convoi. Mon déguisement et le patois lithuanien, que je parlais assez bien, me servirent à me tirer d'affaire. Enfin, après quinze jours de fatigues bien pénibles, j'arrivai, un peu au delà de Troki, dans un village distant de Luczyn de huit milles environ. Là, il fallût m 'arrêter; je tombais de lassitude et j'avais des frissons de fièvre. Un peu de repos m'était indispensable : je frappai au hasard à la porte de la première chaumière que je trouvai sur mon chemin, et j'y demandai l'hospitalité. Je n'étais pas trop en peine à cet égard, car j'avais déjà fait, et plus d'une fois, l'expérience de l'accueil cordial des paysans lithuaniens pour un de leurs compatriotes arrivant de l'exil.

Une veuve habitait cette chaumière; je la trouvai

dans une désolation profonde. Deux jours auparavant,

\ i colonne mobile avait surpris chez elle et entraîné

pour le Caucase, les fers aux pieds et aux mains, son fils aîné, soldat réfractaire de la dernière levée. Je ne craignis nullement de lui faire connaître qui j'étais. En apprenant mon nom, qui était populaire dans le pays, ( elle ne savait comme n étmetmoigner son respect et son entier dévouement. En Lithuanie, à cette époque, , le peuple des campagnes vénérait au plus haut degré les nobles qui, par la constance de leur patriotisme, lui servaient de point d'appui et d'exemple, et lui faisaient espérer la délivrance. Tout ce qu'elle possédait, cette pauvre femme l'eut mis avec empressement à ma dis-

Je l'entretins du désir que j'avais défaire parvenir de mes nouvelles k Luczyn;' aussitôt, elle me proposa, comme messager, son second fils. C'était un jeune garçon de seize ans, intelligent et hien découplé. Il offrit de partir immédiatement; j'acceptai son offre, et lui donnai mes instructions verbales. Elles consistaient à prévenir ma tante de mon retour, et à lui demander qu'ellem'envoyàt un homme de confiance connaissant bien le pays, et qui me ferait éviter les détachements russes, principalement cantonnés aux environs de Wilna. Pour qu'on eût foi entière aux paroles de mon jeune messager, je lui remis mon cachet, qui avait été celui de mon père.

Il fallait trois ou quatre jours, vu la distance et la neige qui couvrait la terre, pour que ma commission fût remplie et mon messager de retour. Tadeska (c'était le nom de ihon hôtesse) me combla de soins pendant tout ce temps : elle m'avait forcé d'accepter, pour la nuit, la place d'honneur, le dessus du poêle; le jour, autant que le lui permettaient les soins à donner à son ménage et à sa basse-cour, elle venait filer de la laine près demoi, et, pour me désennuyer, se mettait en frais de conversation. Elle était intarissable, en me parlant

du fils qu'on lui avait enlevé, de ses qualités, du chagrin inconsolable qu'elle avait de sa perte, des exactions odieuses des agents du fisc, des réquisitions qui mettaient sur la paille les pauvres paysans, enfin, des abominations commises dans quelques villages d'alentour par les Bourlaks (je dirai plus loin ce que c'est que ce fléau delà Lithuanie). Rien de plus inculte, sans doute, que la parole de Tadeska ; mais cette parole était fortement accentuée, elle était l'expression de son âme; elle avait un tour original de rudesse et de passion qui la rendait attachante.

Cependant le soir du troisième jour était venu, et, assis auprès du poêle, je commençais à trouver long le temps qu'il me fallait passer dans cette chaumière, lorsque tout à coup un certain cri guttural se fait entendre au dehors. Tadeska court tirer le verrou de bois qui fermait la porte; je vois paraître sur le seuil mou jeune messager, et derrière lui un homme, un vieillard à large carrure. Je le considère un instant : sa* figure était éclairée par le rayonnement des charbons qui brillaient à la bouche du poêle. « Browner ! mon brave Browner !...» m'écriai-je. C'était lui, en effet, qui, malgré son grand âge, n'avait voulu laisser à nul autre le soin de me ramener sain et sauf sous le toit de mes pères !. .. Dès qu'il m'aperçut, il vint à moi, se saisit de ma main, et, en la baisant, s'efforçait de mettre un genou en terre. Je ne lui en laissai pas le loisir; je serrai dans mes bras ce vieux serviteur si dévoué et dont la vue seule ravivait en moi tant de chers souvenirs. Je le fis asseoir en face de moi, à l'autre coin du poêle, et, pendant plus d'une heure, je ne cessai de l'accabler de questions sur ma tante Berthe, sur la comtesse Plater et sa fille, sur nos amis de Wilna et des châteaux voisins, enfin, sur les bons paysans de mes domaines. Browner oubliait quel-

que fois de me répondre pour me regarder tout à l'aise et avec ravissement ; de mon côté, j'avais souvent les yeux attachés sur lui. Browner, quand j'étais à Lucayn, pouvait £tre cité encore pour un type de verte vieillesse; maintenant, ses mains tremblaient, sa figure était sillonnée de profondes rides, ses cheveux et sa barbe «avaient blanchi. L'observant ainsi, je me sentais venir des larmes aux yeux : cette barbe blanche, ees indices de déclin chez Browncr me donnaient la mesure du temps que j'avais passé dans l'exil et celle aussi des chagrins ressentis partons ceux qui m'aimaient !

Quand il eut fini de satisfaire à mes plus pressantes questions et se fut bien réchauffé, Browner fut le premier à parler de départ. La gelée avait repris depuis deux jours avec une grande Apreté; la neige recouvrait tout d'une couche épaisse et durcie. Mon vieux serviteur était venu en traîneau, et, par le môme moyen, il comptait, à l'aide de relai* qu'il avait organisés luimôme sur ma route, me ramener à Luczyn dans l'espace d'une nuit. Je m'abandonnai complètement à sa prudence et à sa parfaite connaissance des lieux. Une nuit de seize heures et un froid très-vif, qui n'encourageait pas les patrouilles russesà sortir deleurs abris, devaient d'ailleurs favoriser notre voyage. En quittant Tadeska, je la remerciai cordialement de son hospitalité, et je lui promis que bientôt elle entendrait, dans tous les clochers à la ronde, sonner la dernière heure des Russes... Ace mot, je vis briller dans ses yeux un éclair de joie s<iuvage, et je reconnus bien que cet espoir de vengeance la touchait tout autrement que les quelques pièces d'orque j'avais glissées dans la main de mon jeune messager. Accompagnés des bénédictions de ces braves gens, nous partîmes ; et, sans avoir fait aucune mauvaise rencontre, un peu avant le jour, nous débou-

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chions de la forêt de Pohulanka, à quelques centaines de pas du château de Luczyn. Au milieu des ténèbres et du silence, j'entrevoyais la masse sombre de son donjon, qui se dessinait vaguement sur la teinte moins foncée du ciel. Je croyais reconnaître aussi l'aile où se trouvait 1 appartement de ma tante ; j'y apercevais une lumière voilée par des rideaux... Sans doute, elle s'était levée avant le jour, brisée d'inquiétude à cause de moi, impatiente de me serrer contre son cœur!... Avec quelle violence le mien battait en ce moment!... Pourtant deux heures s'écoulèrent encore !... Il fallut que le jour fût levé; il me fallut compléter mon déguisement, prendre les apparences d'un pauvre bûcheron, recevoir sur mes épaules une charge de fagots, et tromper ainsi les sentinelles qui gardaient la porte; il fallut tout cela pour qu'il me fût possible de rentrer subrepticement dans le château des Luczynski [... Le général russe Gëismar l'occupait militairement. Browner, qui veillait sur moi, pour que je ne commisse pas d'imprudence, m'entraîna jusque sous les combles, sans me laisser voir personne, et me cacha dans un galetas de domestique. C'est là qu'au bout de quelques minutes, je revis enfin et j'embrassai ma tante Berthe!...

xxxt

' Qu'est-il ici besoin de détails? Il y a des joies comme d^s douleurs du cœur de l'homme qui sont au-dessus des forces du langage... Les jours les plus heureux de ma vie sont peut-être ceux que je passai dans cette mansarde, où ma tante, à toute heure, autant qu'elle le pou^ vait sans éveiller les soupçons, venait me tenir compagnie. PJus d'une amertume, néanmoins, se mêlait à mon bonheur. Je rongeais moiv frein d'impatience, condamné que j'étais à l'inaction, quand les plus graves intérêts de notre cause étaient en péril. J'étais humilié aussi à cette pensée d'avoir été contraint de m'introduire furtivement dans le château de mes ancêtres, et de m'y tenir caché dans un galetas, tandis que les Russes y traînaient orgueilleusement leurs sabres sur les tapis des salons, et s'y faisaient servir en maîtres... Ma bonne tante riait de mes îiirs farouches à cet égard ; et, plaçant mystérieusement un doigt sur sa bouche, me disait à demi-voix : « Patience ! encore un peu, le faucon pourra quitter son perchoir. »

Dans nos conversations sans fin, le nom d'Emilie Plater avait bientôt trouvé place. J'étais avide d'informations sur elle-même, sur tous les incidents de sa vie. J'appris qu'elle avait récemment perdu sa mère, perte cruelle et qu'elle ressentait profondément. N'écoutant

que la voix du cœur,* et quels qu'eussent été les torts de son père, elle avait voulu se rapprocher de lui, lui consacrer ses soins et sa fortune. Cette loyale tentative avait échoué. Privée des douceurs de la famille, Emilie vivait dans la retraite à Anluzow, avec une dame de ses parentes, au milieu de ses domaines. Sa vie se partageait entre son culte pour une mémoire bien chère, sa sollicitude pour les malheureux et sa passion pour l'affranchissement de la Pologne.

Ma tante savait depuis longtemps la vive impression qu'Emilie avait faite sur mon cœur. Elle-même, en toute occasion, manifestait la haute estime qu'elle avait pour l'esprit élevé et l'âme si noble de celte jeune fille : pourtant, mon amour, mes vœux, mes espérances d'union avec Emilie Plater n'avaient jamais reçu d'elle le moindre encouragement. Le soir démon arrivée, comme elle était venue me retrouver dans ma cachette, quand tout reposait au château, à plusieurs reprises je ramenai la conversation sur la famille Plater et sur Emilie, dans l'espoir secret de trouver chez ma tante des dispositions Ijhis conformes à mes désirs, et d'en recevoir peut-être quelque confidence qui me laisserait entrevoir le bonheur auquel j'aspirais. Mon attente fut complètement déçue. Non-seulement ma tante Berthe ne me dit aucune de ces choses que les cœurs qui aiment écoutent si avidement ; mais elle cherchait à détourner l'entretien, et, si j'insistais, je voyais une ombre de tristesse se répandre sur son front.

Je m'alarmai bientôt de cette disposition d'esprit où je la trouvais. — Ma tante apercevait-elle, entre Emilie et { moi, des obstacles insurmontables? Connaissait - elle mieux que moi le caractère et le cœur de cette jeune fille?... J'avais hâte d'éclaircir mes doutes, et je ne cachai pas à ma tante que son silence ou sa réserve ex-

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trëme, quand je la sollicitais de toute manière à me par* 1er d'Emilie, m'étaient un véritable tourment. « Mon cher enfant, me dit-elle enfin, je n'ai pas le courage de vous dire que vous avez eu tort de viser au cœur d'Emilie; il n'en est pas déplus noble ni de meilleur... mais vous cherchez un amour partagé, vous nourrissez l'espoir d'une tendre union. Eh, bien... — J'achève votre pensée, lui dis-je vivement, Emilie ne m'aime pas! «— — Prenez garde, Witold I soupçonneux et injuste, ce caractère ne vous sied point. —Mais alors, si ce n'est moi qu'Emilie repousse, c'est donc son cœur qui est à tout japiais fermé aux douces affections et incapable d'aimer?... — Ôh ! ne vous y trompez pas !... Emilie est femme par le cœur, comme elle l'est par toutes les qualités gracieuses qui vous ont attiré vers elle. Emilie a une sensibilité profonde, et qui facilement peut aller jusqu'à l'exaltation. Il ne faut pns l'étudier longtemps pour découvrir que c'est à force d'énergie, de volonté et de combats qu'elle arrive à rester maîtresse d'ellemême... Mais mieux que moi, Witold, vous le savez : chez Emilie, le saint amour de la patrie, comme l'amour de Dieu chez les âmes ferventes, domine tout et ne permet pas à d'autres passions de prendre pied* — Je la reconnais à ce portrait... Mais enfin, m'écriai-je, voici que l'épée est tirée du fourreau ! Demain, peut-être nous serons vengés ; la Pologne et la Lithuanie seront fibres ! . . 4 Ma bonne tante, parlez-moi sans détour : croyez-vous qu'alors Emilie me refuserait son cœur et sa main?... » J'attendais avec anxiété une réponse, et ma tante, les yeux * baissés, hésitait à me la donner. «Witold, que me demanvous là? me dit-elle enfin. L'avenir est dans la main de Dieu... Lui seul sait ce que doit durer encore la Captivité d'un autre Israël!... — Il faudra bien cependant que le jour de sa jiistice se lève enfin pour nous !... Mais vous

SOUVENIRS D'il! PROSCRIT 203

éludez ma question; et je vous comprends trop bien!... — Non, Witold, non, vous ne me comprenez pas. Vous êtes dans l'erreur, si vous supposez que je sache rien de contraire à vos vœux... Mais, puisque toute force vous voulez que je parle... eh bien, je vous l'avouerai, je suis obsédée de tristes pressentiments!... Cet amour que vous nourrissez pour Emilie me fait peur !... Je ne vois jamais cette jeune fille, sans que mon esprit soit frappéeteomme accabléde pensées étranges!. ..Plusj'admire cette âme pure, élevée, placée si fort au-dessus des autres par la religion du sacrifice, moins je puis croire (pardonnez-moi, Witold !... mais vous avez voulu connaître toute ma pensée), moins je puis croire que son bonheur soit de ce monde, et qu'elle appartienne longtemps à la terre!... »

En achevant ces mots, ma tante détournait la tête pour me cacher ses larmes..* Et moi, j'avais senti un frisson glacial courir dans tous mes membres 1... Les paroles que je venais d'entendre répondaient à de mystérieuses terreurs qui souvent m'avaient assailli moi-même. Malgré tout le soin que prit alors ma tante pour atténuer l'impression de ses dernières paroles et se représenter eUe-mômc comme sujette à de certaines hallucinations que sa raison désavouait, malgré ses efforts pour reporter la conversation sur d'autres objets attachante, cette soirée se termina pour nous sous un sentiment de malaise et de tristesse dont nous ne pouvions nous défaire.

11 y avait déjà trois jours que j'étais confiné dans ma cellule, et je commençais à perdre patience'; lorsque j'entendis, un matin, frapper plusieurs coups pressés à ma porte , et en môme temps je reconnus la voix de Browner, qui me criait du dehors : « Bonne nouvelle, mon cher maître ! bonne nouvelle ! » Quand je lui eus ouvert : « Victoire! me dit-il tout joyeux et tout essoufflé. Les Russes décampent ; nos braves frères de Pologne ont si bien reçu Diebitsch à la pointe de leurs lances et de leurs baïonnettes, ils l'ont si bien battu coup sur coup, qu'il demande à grands cris du renfort. La nouvelle est certaine; il n'y a qu'à voir la mine sombre des officiers russes. ifi viens de souhaiter bon voyage à ceux qui étaient dans le château. Tenez, mon cher maître, montez sur ce banc; par la lucarne, vous apercevrez ces messieurs qui délogent. » Libre erilin et maî- *tre chez moi, j'allai bien vite aux informations. En effet, un ordre de départ était arrivé dans la nuit. Diebitsch appelait à lui sa réserve. Déjà les Russes avaient évacué le village; et, des fenôtres du château, je les voyais en marche dans la direction du Niémen.

J'eus bientôt la pleine confirmation des bonnes nouvelles que m'avait annoncées Browner. La campagne était à peine ouverte de quinze jours, que Diebitsch, l'idole des

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Russes, le héros des Balkans, si fier et si sur à l'avance d'étouffer avec sa magnifique armée ce qu'il appelait «< l'émeute de Varsovie, » avait déjà vu se ternir sa réputation militaire, et ses efforts se briser contre le patriotisme désespéré de la petite armée polonaise. Au passage du Liwiec, aux combats de Dobre, de Wawer, de Stoczek, les Russes avaient trouvé une résistance invincible. Dvernicki, Skrzynecki et leurs braves soldats s'étaient couverts de gloire !... L'Europe, avec un mélange d'admiration et de remords, apprenait à connaître quels hommes elle avait laissé rayer de la liste des nations!...

Ces héroïques efforts et ces premières victoires de nos frères nous rappelaient assez haut notre devoir, à nous Lithuaniens; et, pour mon propre compte, j'avais hâte de remplir la mission qu'à Varsovie l'on m'avait confiée. Devenu, par. l'éloignement de la division Geismar, à peu près libre de mes mouvements, je me mis aussitôt à renouer des relations avec les chefs des familles nobles des environs.

Grotkovski pratiquait des intelligences à Wilna, et, par son impulsion , un comité central s'organisait dans cette ville. De mon côté, je parcourais les campagnes; nos paysans étaient ravis de me revoir après mon long exil, et je mettais à profit le chaleureux dévouement qu'ils m'exprimaient pour animer encore leur colère contre les Russes et leur recommander de se tenir prêts à tomber sur ces persécuteurs au premier signal. J'allais visiter dans leurs châteaux mes amis d'autrefois: quel accueil je recevais partout ! Parce. que j'avais souffert pour la cause nationale et que je revenais dans mon pays comme le prédicateur d'une sainte croisade, partout on me comblait d'éloges, d'amitiés et des plus gracieuses prévenances. Les dames, les jeunes filles, dépassaient peut-être encore leurs maris et leurs frères en

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patriotisme enthousiaste. Malheur à celui qui aurait faibli, qui , sous un prétexte quelconque, au jour de la prise d'armes, ne serait pas monté à cheval ! Elles l'auraient accablé de leurs dédains, et, comme elles le disaient hautement, « les femmes polonaises lui auraient envoyé une quenouille. »

Pour nous concerter, pour dresser un plan d'insurrection locale et en préparer les moyens, les nobles du voisinage et moi, nous avions des réunions journalières* tantôt dans quelque hutte au milieu des bois, tantôt dans le château de l'un de nous situé en dehors des lignes que parcouraient d'ordinaire les colonnes mobiles des Russe». Aucun ne manquait à ces rendez-vous. Je revis là plusieurs de mes camarades à l'université de Wilna, qui furent depuis des chefs intrépides de l'insurrection. Tous se montraient avides de m 'entendre. Je venais de voir, dans son foyer même, la révolution du royaume de Pologne ; j'avais aussi beaucoup k dire au sujet des révolutions de France ef de Belgique, .de cet ébranlement moral de l'Europe, de cette ère nouvelle annonçant un nouveau droit public fondé sur la souveraineté des peuples, sur le respect dés nationalités. De mon côté, que de choses n'avais-je pointa apprendre de la bouche de mes compatriotes! Six ans d'exil, l'interruption absolue de tous rapports politiques avec la Lithuanie, me laissaient ignorant de la plupart des faits qui s'étaient passés dans mon pays, de l'état de souffrance et d'exaspération où il en était venu; et enfin, de ses ressources pour la lutte, pour le suprême effort que nous allions lui demander.

Ce que j'appris ne fit d'ailleurs que confirmer mes pressentiments. L'oppression moscovite s'était singulièrement appesantie sur nos malheureuses provinces : Nicolas succédante Alexandre et apportant sur le trône

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un despotisme plus entier, plus inflexible ; le parti pris d'isoler complètement le royaume de Pologne, qui semblait encore de mauvais exemple même avec son fantôme dérisoire de constitution, et d'opérer violemment, s'il le fallait, l'assimilation à la Russie des anciennes provinces polonaises; enfin, la peur des conspirations poussée jusqu'à une sorte de fureur sombre, tout avait concouru à rendre intolérable le joug des Russes. Non-seulement la Lithuanie était atteinte dans ses lois, dans sa langue nationale, elle Tétait dans la fortune et la sûreté individuelle de chacun. Elle l'était dans ses foyers, dans sa religion aussi.

Rien de plus ordinaire alors que d'apprendre que le chef d'une noble famille, qu'un jeune homme aux idées généreuses avaient été enlevés par des sbires, comme suspects, jetés dans les prisons de Wilna ou de Rowno, et bientôt déportés aux extrémités de l'empire. Un affreux espionnage faisait le supplice de ceux qui n'étaient pas frappés tout d'abord. Les maux du peuple étaient innombrables. Surchargé* d'impôts, de corvées, de monopoles, il était continuellement en butte aux brutalités des soldats, aux exactions des juifs, traitants privilégiés, aux voleries insolentes des fonctionnaires russes, petits et grands. Je n'apprendrai rien à personne en rappelant que l'habitude des concussions et des rapines est la plaie de l'administration russe, et qu'elle place cette nation, sous le rapport du sens moral, au dernier rang de celles qui aspirent à la civilisation. Le recrutement militaire, exercé avec une odieuse rigueur, achevait d'exaspérer nos malheureux paysans. Leurs fils, enlevés par les recruteurs, ils les pleuraient comme s'ils étaient morts. Un service militaire de vingt-cinq ans, la misère, le knout, des guerres lointaines sur les frontières de la Perse ou de la Turquie, justifiaient trop bien

ce deuil anticipe des familles. Sous l'influence de toutes ces causes, la dépopulation des campagnes étak rapide. Le gouvernement russe en profitait pour implanter dans le pays des tribus tartares, les Bourlaks, qui remplissaient doublement ses fins. D'une part, ces demi-sauvages apportaient au cœur de nos provinces la haine de la race polonaise, et y propageaient leur sang et leurs mœurs asiatiques; d'autre part, disciplinés au rite grec, fanatisés par leurs popes, ils se faisaient un jeu, dès que les agents du czar voulaient bien fermer les yeux, d'attaquer, de piller les villages catholiques, $e brûler leurs églises et de massacrer teurs prêtres. Voilà l'abîme de misères où nous étions tombés et que, dans nos conciliabules, d'énergiques patriotes dépeignaient en traits de la plus vive indignation.

XXXVIÏ

El cependant, il y eut encore en Lithuanie recrudescence d'oppression et de maux, lorsque éclata le soulèvement du royaume de Pologne. L'état de siège fut aussitôt proclamé. Emprisonnements, confiscations, déportations, semblaient devenus le droit commun. Quoique foulée par cent cinquante mille soldats qui marchaient vers la Vistule, et qu'une autre armée appelée du fond de l'empire allait remplacer, la Lithuanie inspirait encore des craintes; il fallait, pour l'abattre complètement, lui enlever ses dernières ressources, ses armes et les bras valides qui auraient pu s'en servir. Diebitsch commença par frapper le pays de réquisitions écrasantes, puis un désarmement général fut ordonné. Des hordes de Cosaques zaporogues furent chargés d'exécuter ces mesures. Les granges et les greniers furent vidés ; dans chaque chaumière, môme les ustensiles de ménage, môme les socs de charrue et la cognée nécessaire pour abattre le bois, tout était saisi comme armes et envoyé, par charretées, aux arsenaux des places de guerre. Une lev 4 ée extraordinaire enleva partout la fleur de la jeunesse; heureusement, la plupart, au lieu d'obéir, se jetèrent dans les forêts (ils devaient former bientôt le noyau de notre anpéc insurrectionnelle). Enfin, les Bourlaks multipliaient ioapuné-

ment leurs violences sauvages contre les villages catholiques. Souvent, se présentaient à nos réunions de malheureux paysans, et môme des femmes, dont le désespoir était navrant. Presque fous de douleur, ils ne savaient nous dire que ces mots : «Vengez- nous des Russes! vengez-nous!... »

Pour répondre à ce cri terrible, nous n'avions d'autres forces que celles que nous prêtait l'excès même de notre malheur. D'armées régulières, de magasins, d'arsenaux, nous n'çn n'avions pas; maïs aux troupes russes laissée en Lithuanie, nous pouvions opposer ce qui a souvent fait pâlir môme de vieux soldats, Vin peuple tout entier se levant avec la fttreur du désespoir pour avoir raison de ses oppresseurs. Depuis les adolescents jusqu'aux vieillards, tous ne demandaient qu'à combattre. Nos prêtres eux-mêmes, au nom de l'Évangile, symbole de justice et de liberté, excitaient nos paysans par des prédications ardentes; ils les adjuraient de se soulever contre l'ennemi de leur nationalité et de leur foi. Plusieurs de ces prêtres, transportés par leur zèle, promettaient d'être aux prenMers rangs, quand il fondrait braver les dangers et la mort.., et ils ont tenu parole. Enfin, notre champ de bataille était marqué : c'étaient nos marais, nos ravins et nos bois; et les Russes, par la crainte que déjà ils manifestaient de s'y engager, nous enseignaient assez que ce champ de bataille était bien choisi.

Mais à tout ce peuple il fallait des armes... Où les trouver? où les prendre? Heureusement, l'instinct patriotique de chacun avait déjoué les ordres de désarmement et les perquisitions rigoureuses. Il n'était pas de château et presque pas de chaumière où les meilleurs fusils n'eussent échappé à l'œil et à la main des Russes. On recueillait de toutes parts, d'après nos instructions, le

fer et le salpêtre; des ateliers pour la fabricationde la poqdre, des forges pour préparer les lances et les faux travaillaient, jour et nuit, dans les endroits les plus inac-» cessibles des forêts; de hardis entremetteurs, mettant à profit cette vile passion du gain si commune chez nos ennemis, trouvaient à acheter de militaires russes, épars en divers cantonnements, une partie de leurs munitions de guerre. Enfin, pour nous approvisionner de poudre, tic fusils, de canons même, pour nous fournir des instructeurs et des chefs militaires, nous comptions sur les victoires des Polonais, qui, au premier choc, avaient déjà mis en si mauvais état l'armée de Diebitsch.

Nous étions quelque peu surpris, à vrai dire, de ne recevoir aucune communication, aucune direction du comité central, et son apparente inertie commençait à inquiéter quelques-uns d'entre nous. En revanche, nous apprenions avec joie que, dans les districts à l'ouest et au nord de Wilna, et enSamogitie surtout, l'élan patriotique était admirable. Ces pays, d'ailleurs, plus peuplés, plus riches que le nôtre par leur agriculture et leur commerce, et moins pressurés par les armées russes, disposaient d'importantes ressources. Vers le milieu de février, je vis arriver au chûteau de Luczyn Joseph Straszewicz, jeune gentilhomme samogitien, un des amis de Thomas Zan à l'Université, et avec qui j'avais eu moi-même d'excellentes relations. Les chefs du mouvement en Samogitie, tourmentés de la même impatience que nous au sujet de l'inconcevable indolence du comité central, l'envoyaient pour se mettre directement en rapport avec les patriotes des districts au sud de Wilna, afin d'arrêter un plan et de faire concorder nos efforts communs, gtraszewicz, d'un caractère ardent et loyal, électrisa notre réunion par la peinture animée qu'il nous fit de l'élan des populations du Nord prêtes \

se lever en armes, à nous tendre la main, et à se dévouer jusqu'à la mort, s'il le fallait, pour opérer une puissante diversion en faveur de nos frères héroïques du royaume de Pologne. D nous citait complaisamment tous les noms connus et honorés autour desquels les patriotes de sa province se ralliaient, les Staniewicz, Kalinowski, Grazewski, Prosov, Wladislas et César Plater, et leur jeune parente, la comtesse Emilie Plater. Pris à Timproviste : « Emilie Plater? m'écriai-je involontairement. — Oui, reprit avec feu Straszewicz, Emilie. Plater, une charmante jeune fille, mais qui, pour la trempe du patriotisme et du courage, ne le cède à aucun gentilhomme que je connaisse ! Riche, bienfaisante, populaire, elle n'a de pensées que pour son pays; personne n'ignore qu'elle est prête k jouer sa fortune et sa vie pour servir la sainte cause de l'indépendance. Son exemple donnerait du cœur aux plus timides. Dans ses villages et dans ceux de sa famille, il n'y a^pas un paysan qui ne quittât tout au monde pour la suivre, qui ne se fit tuer pour la défendre; et, pour la jeune noblesse, il est superflu, je crois, de vous dire que chacun est fier d'avoir bientôt pour compagnon d'armes la belle et intrépide Emilie, que chacun brûle d'envie de combattre et de se distinguer sous ses yeux. » J'avoue qu'un assez vif aiguillon me toucha te cœur en entendant ce jeune, brave et élégant gentilhomme parler sur ce ton enthousiaste d'Emilie Plater, ei ce jour là plus que jamais, je me sentis pris d'une ardeur fiévreuse d'aller moi-même la joindre et de tenir à côté d'elle le drapeau de l'insurrection.

Un moment, nous pûmes penser que le signal .tant désiré allait nous être donné : ce fut vers la fin de février. Tout à coup se répandit la nouvelle d'une éclatante victoire remportée sur les Russes par les Polo-

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nais dans les plaines de Grochow. Cette fois, la pauvre Lithuaniese crut sauvée!... Tant d'héroïsme chez nos frères de Pologne, combattant à Grochow un contre trois , le silence morne des autorités russes , les exagérations si naturelles à un peuple placé entre la délivrance et le comble des maux, tout contribuait à donner à celle annonce de victoire un prestige et une portée incroyables. Déjà, dans les campagnes, mille bruits couraient sur la marche et l'arrivée prochaine d'une .armée libératrice. Les. plus impatients, le fusil en main, se jetaient dans les bois, avec l'espoir de tomber sur les soldats de Diebilsch rompus et en pleine dérofitc...

Malheureusement, quelque glorieuse qu'elle fût pour les armes polonaises, quelque éclat qu'elle jclAt sur les généraux divisionnaires Dwcrnicki, Skrzynecki, Dembinski et sur les braves qui, dans cette journée sanglante, avaient anéanti les plus vieux régiments du czar, la victoire de Grochow était loin d'être décisive. Battu et démoralisé, Diebitsch n'en restait pas moins à quelques milles du champ de bataille et de Varsovie a\pcdes fopees plus que doubles de celles des vainqueurs. Geux-ci, d'ailleurs, avaient acheté chèrement leur succès, et l'on n'ignorait pas que Nicolas, furieux de sa défaite, lançait déjà contre la Pologne une seconde et formidable armée... Mais, s'il y avait là de quoi modérer nos transports de joie, il y avait là aussi de toutes- puissantes raisons pour précipiter le mouvement lithuanien.

Cependant, le comité central donnait à peine signe de vie : nous perdions patience, et moi peut-être plus ' que tout autre. Un jour, sous un déguisement, je pénétrai dans Wilna où j'avais des intelligences, et, admis devant le comité, je lui dis la vérité crûment, je ne lui cachai pas le mal incalculable qu'il faisait à notre cause par ses éternelles te mporisations, la douleur, le

découragement de ceux sur lesquels nous pouvions ta plus compter et qui étaient bien près de se croire abandonnés et trahis. J'insistai avec véhémence sur la nécessité de saisir l'occasion et d'allumer au plus tôt un formidable incendie entre l'armée vaincue de Diebitsch et l'armée de réserve de Rosen, qu'il fallait à tout prix arrêter dans sa marche, si nous voulions sauver la Pologne... Le membre du comité qui fut chargé de me répondre~était un vieillard à cheveux blancs et d'un passé honorable ; mais, à ses paroles, je vis avec tristesse que nous avions affaire & des hommes d'un patriotisme refroidi par l'âge et d'une prudence qui touchait à la pusillanimité. Je sortis de cette conférence profondément triste, et ne conservant plus d'illusions quant aux services que la cause lithuanienne pouvait attendre du comité central. Il est loin de ma pensée de songera ranimer ces querelles étouffées sous nos ruines mômes!. . . Mais je ne me console pas d'avoir vu, dans nos plus grands jours de crise , nos destinées à la merci d'hommes éteints et trop disposés à paralyser la passion et l'élan populaires, premières conditions du succès.

Le lendemain, il y avait réunion dans un rendez-vous de chasse, au milieu de la forôt de Troki. Je n'y manquai pas, et je rendis compte de mon entrevue avec les membres du comité. L'émotion fut grande : les uns s'emportaient en imprécations contre les hommes pusillanimes qui nous laissaient livrés à nous-mêmes et sans direction ; quelques-uns se taisaient et semblaient abattus ; d'autres proposaient de gagner, les armes à la main, la frontière du royaume de Pologne. Le vieux comteTzamoski, qui nous présidait, mit fin à toutes les irrésolutions pas une allocution pleine de sens : « Mes amis, nous dit-il, l'expérience est faite; qu'elle nous apprenne du moins à ne compter que sur nous-mêmes!... Le comité volt et

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calcule à merveille tout ce qui nous manque; nous, sachons nous servir de ce qui est notre seule force, de la colère de ce peuple qui veut en finir avec ses oppresseurs* Je ne vous ferai pas de plus long discours : j'estime que six jours bien employés nous permettront d'achever les derniers préparatifs. Ajournons-nous au 34 mars; nous fixerons alors le jour et l'heure où la Lithuanie, à son tour, se lèvera comme un seul homme contre l'ennemi commun. » Cette propositio n fut unièmement acclamée, et nous nous séparâmes satisfaits et pleins d'ardeur...

Mais nous ne devions pas avoir cet honneur, d'être les premiers à sceller de notre sang l'acte d'affranchissement de la Li thuanie. Gomme je rentrais à Luczyn à une heure avancée de la nuit,- je trouvai ma tante sur pied, tout émue et les traits altérés. Elle vint k ma rencontre et, me serrant convulsivement les mains : «C'en est fait! me dit-elle... que Dieu prenne pitié de nous, Witold!... L'insurrection a éclaté en Samogitie! Le sang a coulé déjà; et cela ne s'arrêtera plus !,.. Notre malheureuse Lithuanie, Witold! que va-t-elle devenir?...»

Quoique sincèrement affligé de son trouble et de sa douleur, je ne pus m'empêcher pourtant de reprocher à ma tante d'accueillir par des larmes intempestives une nouvelle qui devait faire bondir de joie tout cœur polonais, puisque enfin, par là, notre seule chance de salut nous était ouverte. Je la pressai d'ailleurs de ques^ lions sur le grand événement dont elle avait été informée. Après avoir écouté mes reproches avec son angélique douceur : « Tout ce que je sais, Witold, me ditelle, le voici : Le gouvernement de Wilna a reçu avis ce matin môme qu'une troupe d'insurgés, conduite par Jules Oruzewski, a pénétré dans la ville de Rossiéfllé,

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et en a chassé la garnison russe. Cette nouvelle â bientôt transpiré dans Wilna. Le gouvernement craignait un soulèvement dans la ville même; toutes "les troupes étaient consignées dans leurs casernes; enfin, le bruit courait que l'insurrection, enSamogitie, gagnait de proche en proche... Mon cher Witold, ajoutait-elle tristement, vous me trouvez en ce moment une bien faible femme i... Vous savez, cependant, si j'aime mon pays !... Pour mon pays comme pour ma religion, Dieu me donnerait la force, j'en suis sûre, de faire le sacrifice de ma vie... Mais vous avez raison, je ne me retrouve plus le courage que j'avais autrefois... J'ai trop souffert!... le malheur a brisé mes forces. A l'idée de tout ce sang qui va couler, de cette guerre atroce que les Russes vont faire à nos malheureux Lithuaniens presque sans armes, un tremblement nerveux que je ne puis vaincre s'empare de moi... Et si vous ne reveniez pas, Witold, comme autrefois votre père !... Oh ! je puis dire véritablement, ainsi que notre divin Maître au jardin des Oliviers : « Mon ame est triste jusqu'à la mort! »

J'étais profondément remué... Pourtant je me rcidis contre mon émotion. Après quelques mots vivement sentis qui s'adressaient à son cœur, j 'essayai de relever ses espérances et son courage; je lui parlai des ressources immenses d'un peuple qui combat pour sa liberté sur son sol natal, au milieu de ses foyers; je lui parlai des nations libres de l'Europe, qui finiraient par s'ébranler en notre faveur, comme elles avaient fait pour la Grèce. Je lui parlai de Dieu, qui avait assez longtemps appesanti sur nous sa colère pour que nous pussions enfin espérer en sa bonté et en sa clémence. « Nos pères aussi étaient braves, me répondait-elle, et leur épée s'est, brisée dans leurs mains!... L'Europe!,, c eile. fera comme elle a fait jusqu'ici... elle nous

admirera... et elle nous plaindra quand nous ne serons plus... Oh! j'ai foi dans la justice de Dieu !... mais, lui-môme, il nous Ta dit, « son royaume n'est pas de ce monde...» Enfin, aucune de mes paroles n'était capable de la tirer de son abattement. Je crois la voir encore ; ses mains jointes, ses grands yeux levés au ciel, deux larmes qui coulaient le long de ses joues d'où la vie semblait absente... puis les efforts môme qu'elle faisait pour ramener un sourire sur ses lèvres tremblantes, afin d'adoucir mon chagrin... Tout cela était navrant!

Le temps pressait cependant, si nous voulions répondre à Tappel des courageux Samogitiens. Pendant six jours et six nuits, mes amis et moi, nous fûmes sur pied pour prendre les dernières mesures et préparer l'explosion. Rien, d'ailleurs, dans nos campagnes ne pouvait plus l'arrêter. Excités au plus haut point par les récits de la victoire de Grochow, exaspérés par les affreuses violences des colonnes mobiles dans ces derniers temps, nos paysans ne parlaient plus qu'avec mépris « de ce comité de bourgeois » dont ils avaient jusque-là attendu trop patiemment le signal ; ils ne comptaient plus que sur leurs fourches et leurs faux et sur les fusils de leurs adroits chasseurs; et, si nous avions tardé plus longtemps à nous mettre à leur tête, ils auraient choisi des chefs parmi eux, et se seraient jetés d'eux-mêmes sur les Russes partout où ils auraient pu les rencontrer.

La réunion du 31 mars eut lieu comme il était convenu. Elle était plus nombreuse qu'aucune autre; et nous y vînmes tous en armes. C'était un spectacle étrange et touchant à la fois que cette assemblée de plus de cent nobles Lithuaniens, tous également prêts à se dévouer pour la cause nationale, mais complètement disparates d'ailleurs d'âge, d'habitudes, d'allure et de costume. Au milieu d'une jeunesse pleine de dis-

tinction et d'élégance, il y avait là de rudes gentilshommes qui n'étaient guère sortis jusque-là de leurs châteaux au milieu des bois et dont la physionomie était empreinte d'une énergie sauvage. Quelques adolescents aux cheveux blonds déguisaient le mieux possible leurs seize ou dix-sept ans sous leur attitude martiale et leurs armes brillantes. A côté d'eux l'on voyait de vieux guerriers à la barbe blanche, avec les uniformes de leur époque, des compagnons de Kosciuszko et de Poniatowski, des débris des légions d'Italie et d'Espagne, des vétérans de la garde impériale qui étaient avec Napoléon à Fontainebleau et à l'île d'Elbe... Tous avaient le regard fier et la ferme résolution de tout braver plutôt que de laisser encore sous le joug des Russes la patrie polonaise.

On parla peu dans cette réunion. « Nous sommes prêts ! nous sommes prêts ! » Ces mots sortaient de toutes les bouches. — « Au 3 avril donc ! s'écria le comte Tzamoski. C'est un dimanche. Que chacun se trouve à l'église, au milieu de ses paysans; qu'il invoque le Dieu des armées, et puis qu'il pousse le cri de guerre : Pologne et liberté!... » Nous répondîmes à ces paroles par une acclamation unanime, enthousiaste.

Enfin, le soleil du 3 avril se leva! Partout l'éveil était donné. Dans chacune 'des cent vingt paroisses que comprenait notre cercle insurrectionnel, les paysans, à l'heure de la messe, se pressaient à l'église ou refluaient au dehors. Après le service divin, le seigneur du village fend la foule, monte à cheval, et, s'adressant à tous ceux qui l'entourent, avides de l'entendre, il leur dit avec véhémence quelques mots qui peuvent se résumer ainsi : « Le jour de l'indépendance et de la liberté est venu ! La liberté, c'est la noblesse lithuanienne qui vous la donne; nous proclamons ici, à la face de Dieu et des

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hommes, que le servage est à tout jamais aboli dans nos domaines 1 Quant à l'indépendance de notre pays, c'est au milieu des bataillons russes qu'il vous faut l'aller chercher avec nous; c'est par les armes seulement que vous aurez raison de ces Russes odieux qui, depuis quarante ans, vous ruinent et vou^écrasent. Aux armes, Lithuaniens I..» Pologne et liberté I Que ce soit là votre cri de ralliement 1 »

A ces mots, une ivresse indicible s'empare de la foule* Mille cris s'élèvent pour bénir la généreuse noblesse qui, de ses mains, détruit le servage, et pour jurer guerre à mort aux oppresseurs de la patrie. Un drapeau aux couleurs nationales est apporté* Le cavalier armé de la Li~ thuanie s'y montre à côté de l'aigle blanc de la Pologne. Le prêtre le bénit; il bénit le peuple, qui se prosterne avec recueillement devant Dieu, au moment de se jeter dans une lutte désespérée... Les cloches cependant s'ébranlent; le tocsin sonne, et dans tous lesclochersd'alen~ tour semble trouver l'écho de son glas funèbre, Môme dans les Ames intrépides, il môle je ne sais quel frisson de terreur aux élans du patriotisme et du courage. Enfin la foule se disperse en courant; chacun va, dans sa chaumière ou dans les bois voisins, tirer de leur cachette les armes et la poudre qu'il a pu soustraire aux recherches des Russes; chacun va recevoir les embrassements et les adieux de sa femme, de ses enfants, ou de son vieux père» Moi-môme, à Luczyn, j'ai vu ces scènes émouvantes... et j'y ai été acteur.

Les ordres donnés, pour chacun de nos contingents, étaient d'éviter toute rencontre partielle avec les Russes et de se porter rapidement sur Caabitsski, point intermédiaire entre Rowno et Wilna, et d'où il nous serait posssible de donner la main aux insurgés des districts de Rossiénie, de Wilkomir et d'Upita. Les détachements de

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Luccyn et de Ponary étaient sous mes ordres. Mon instruction militaire, pour le commandement surtout, était bien incomplète; mais, du moins, le moral de mes hommes était excellent et leur dévouement de longue date à ma famille me donnait sur eux un ascendant absolu. Cette journée fut remplie pour moi par toutes sortes de soins, et le moindre n'était pas de m 'assurer par moi-même de l'exécution de mes ordres pour la sûreté du château pendant mon absence. Plus heureux que beaucoup de braves gens qui s'armaient pour aller trouver l'ennemi, j'avais du moins la certitude que mon château, par sa position dominante et la force de ses murailles, était à l'abri d'un coup de main, à la condition de laisser à sa garde quelques hommes qu'on n'intimiderait pas aisément. Browner, qui, depuis mon retour, semblait rajeuni de vingt ans, ne cessait de flaire faire l'exercice à tous nos domestiques, et il avait mis sur un pied respectable notre arsenal et nos magasins. Naturellement, je pensais à lui pour le mettre à la tête de notre petite garnison, comme avait fait mon père dix-huit ans auparavant. Mais, lorsque je m'en expliquai avec ce brave serviteur, malgré tout son respect pour moi, je vis ses petits yeux gris s'allumer de colère. « Qu'est-ce que j'ai donc fait à mes maîtres, dit-il, pour qu'on me laisse toujours, quand il y a du danger, der» rière des murailles et avec des femmes? — Browner, lui répliquai-je sévèrement, vous oubliez que, parmi ces femmes, il y a la sœur et la tante des comtes Luczynskiî... Mon intention est aussi que ce château, tant que durera la guerre, serve d'asile, en cas de besoin, aux femmes et aux enfants de ceux que je mène à l'ennemi... Est-ce que tu trouves encore, vieille cervelle de soldat, que je te fois injure, quand c'est toi que je charge de garder ce dépôt précieux, et de le défendre jusqu'à la

dernière goutte de ton sang?» — Browner baissa la tête; il paraissait profondément malheureux, et de ne pas me suivre et d'avoir encouru mes reproches. Mais j'adoucis beaucoup son chagrin par la manière dont je lui frappai sur l'épaule et lui tirai sa longue barbe, en signe d'adieu amical.

Pour gagner plus sûrement, à l'aide de la nuit, le lieu du rendez-vous général, j'avais fixé à six heures du soir le départ de mon détachement. Le moment approchait... il me restait à prendre congé de ma tante Berthe. Le cœur oppressé, je montai à son appartement... Je la trouvai agenouillée sur son prie -Dieu. Quand elle entendit la porte s'ouvrir, elle tressaillit, se retourna vivement, et, si pâle qu'elle fût alors, elle blêmit encore en me voyant. Je me jetai dans ses bras. Elle pleurait, et n'avait pas la force de me parler... Moi, par des phrases décousues, avec une légèreté factice, j'affectais ud grand air de confiance. « Cernés de toutes parts par l'insurrection, disais-je, les Russes n'oseraient plus sortir de leurs places fortes. Avant peu, nos bandes viendraient les tenir assiégés' dans Wilna. Dans quelques semaines, sans doute, je rentrerais au château de Luczyn , et nos frères de Pologne, accourus à notre secours, nous aideraient à faire mettre bas les armes à nos oppresseurs. » — Enfin, il fallut prononcer le mot adieu!... « Tout pour Dieu et pour la Pologne, Witold ! mon cher fils!... » Ce furent ses dernières paroles, murmurées d'une voix presque éteinte... Moi aussi, j'avais l'âme bouleversée!... Quitter ma bonne tante, tout ce qui me restait de mes affections de famille , la laisser demi-morte de douleur, et peut-être pour ne la revoir jamais!... Oh! cela me semblait cruel, affreux!... Pour remplir mon devoir, je n'eus jamais plus besoin de faire appel à tout ce que j'avais de cou-

rage, de sentiments de patriotisme et d'honneur!... J'ai connu dans ma vie des heures plus terribles, puisque j'ai touché le fond de l'abîme; je n'en ai pas eu de plus lugubres!... En quittant le château de mes pères, où je ne devais plus rentrer, je descendais sombre et agité la rapide avenue... Devant moi, le ciel était tout barré de noirs nuages; au-dessous, le soleil se couchait comme dans une mer de feu et de sang. Un long silence de mort avait succédé aux acclamations des premières heures, et, au milieu de ce silence, le son du tocsin sortait de partout, de la vallée, des gorges des collines, de la profondeur des bois. Je m'arrêtai instinctivement pour l'écouter; et plus je prêtais l'oreille, plus je pouvais compter de ces voix d'épouvante qui se répondaient l'une à l'autre dans un lointain infini. Par les chemins, je rencontrais quelques pauvres veuves, quelques vieillards, traînant après eux leur vache ou portant à dos leurs meubles les moins misérables et qui montaient au château pour y demander un asile... Arrivé sur la place de l'église, j'y trouvai la petite colonne des volontaires ralliés sous le drapeau, et qui m'attendaient. . Autour d'eux, des groupes de femmes et d'enfants ; les enfants, pour la plupart, restaientmuctset immobilesd'étonnement. Des épouses ou des jeunes filles pleuraient en serrant les mains de leurs maris, de leurs frères, de leurs fiancés ; quelques femmes exaspérées par la douleur et par la haine contre les Russes excitaient ceux qui leur étaient chers à être sans pitié pour d'atroces ennemis. « Il ne fallait pas, disaient-elles, s'inquiéter de les laisser elles-mêmes en arrière ; n'avaient-elles pas, elles aussi, des bras robustes pour défendre leurs toits et les berceaux de leurs enfants? Dans tous les cas, elles sauraient bien vendre chèrement leur viç. » A tout cela se joignait cette pâleurdesvisages,cetteexpression farouche

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des regards qui peignent d'une manière ai effrayante les angoisses et les convulsion» de l'âme,.. La nuit approchait; je mis fin à ces douloureux adieux ; j'ordonnai aux femmes de s'éloigner, à ma troupe de se mettre en marche, et nous nous enfonçâmes, par des sentiersà peine frayés, au cœur de la forêt Longtemps un morne silence régna parmi nous. On n'entendait que le bruit étouffé des pas sur l'humide couche de feuilles dont le sol était couvert. Aux premiers rayons du jour, nous fûmes reconnus par les vedettes du petit camp de Cra* bitszki, sur les bords de la Wilia, et bientôt après accueillis, avec de joyeuses démonstrations, par les deux ou trois mille insurgés déjà réunis sur ce point.

Au quartier général, où je fus immédiatement introduit, je trouvai, outre bon nombre des chefs de notre cercle arrivés avant moi au rendez-vous, quelques-uns des braves gentilshommes du Nord, qui, les premiers, avaient jeté le gant aux Russes, Zaluski, gin ski, Gorecki, intrépide soldat et poète inspiré, Potocki, qui ne cessait, môme au milieu des horreurs de cette guerre, d'avoir le courage calme, et le fougueux Matuszewicz, trop ardent à la vengeance. Je me mêlai à eux; je recueillis avidement de leur bouche une foule de faits dont l'ensemble faisait bien apprécier l'étendue, le caractère de l 'insurrection et les espérances qu'elle permettait de concevoir :

« A peine le signal donné, chacun a suivi l'impulsion de son patriotisme et de son courage. En Samogitie, pas un seul district qui n'ait couru aux armes ; depuis la Baltique jusqu'aux sources de la Swienta, les Russes, attaqués à l'improviste par des bandes d'insurgés, rompus et frappés d'épouvante, se sont repliés en désordre sur les places fortes de la Gourlande, sur Kowno et Wilna. Staniewicz est maître en grande partie du littoral, à l'ouest; il manœuvre pour s'emparer de Polonga, petit port h quelques milles, de Memel, et ouvrir ainsi la mer aux espérances des Polonais; à l'est, le raouve-

ment aussi se prononce, et, parmi les chefs qui le conduisent avec vigueur, on cite une jeune héroïne, la comtesse Emilie Plater; au sud, les gouvernements de Grodno et de Minsk se réveillent à leur tour : les convois et les détachements russes ne s'engagent pas impunément dans la foi£t de Bialowicz. La Yolhynie et la Podolie s'agitent etj appellent à leur aide. Dweraiki, le bouillant vainqueur de Stoczek, a entendu cet appel. Il s'est élancé de la place de Zamosc, a passé sur le corps aux Russes, franchi le Bug et rallié à se$ bataillons les insurgés Podoliens. Toute terre polonaise prouve à nos oppresseurs qu'elle nourrissait des citoyens et des sol" dats pour le jour de la lutte suprême. »

Une circonstance, parmi tous ces récits, m'avait vivement frappé... Emilie Plater avait donc accompli son vœu sublime!... A l'avance, j'étais sûr qu'elle l'accomplirait, et qu'au bruit des armes, elle n'offrirait pas seulement à Dieu des pleurs et des prières; mais qu'elle voudrait, malgré son sexe, sa part des émotions terribles et des périls des champs de bataille... Je ne pus cependant m'empêcher de tressaillir, quand j'entendis mêler son nom à celui des intrépides partisans qui, dans le nord de la LUhuanie, avaient les premiers affronté les baïonnettes et les canons russes. Dans la soirée, je vis arriver au camp de Gzabitszki, à la tête d'une troupe d'insurgés, Joseph Straszewicz. Malgré le petit levain de jalousie qu'instinctivement j'avais contre lui -au fond- du cœur, comme ses domaines touchaient à ceux de la jeune comtesse Plater, et que je savais l'intimité de ses relations avec cette famille, je ne manquai pas de l'aborder et de lui faire quelques avances. Il y répondit loyalement, et rien ne me fut plus aisé que de l'amener à me parler avec beaucoup de détails d'Emilie, de son rôle dans l'insurrection samogitienne et de ses premiers suc-

ces. Voici à cet égard, la substance des informations que j'obtins de Straszewicz :

«Comme nous tous, Emilie, dès que la révolution du 29 novembre eût éclaté, s'attendait de moment en moment à voir paraître en Lithuanie une armée polonaise. Bien décidée à donner son sang pour son pays, elle eût demandé à combattre dans les rangs de l'armée libératrice comme simple volontaire. Lorsqu'il fut trop certain qu'aucune initiative vigoureuse ne viendrait de Varsovie, la noble fille comprit aussitôt quelle tâche -plus difficile et plus grande lui revenait. Personne, au reste, parmi les gentilshommes lithuaniens, n'était mieux convaincu qu'elle-môme que c'était à la noblesse à entraîner les populations par l'exemple de l'élan patriotique et du sacrifice. Elle réunissait, d'ailleurs, toutes les conditions qui pouvaient lui assurer, sur les paysans de ses domaines, un empire irrésistible. Bonne et généreuse, elle était pour eux comme l'image de la Providence. Ils vénéraient, ils aimaient en elle la noble et pieuse dame qui, par un accueil plein d'aménité, relevait et réchauffait le cœur de l'humble et du faible, et qui savait aussi descendre au détail de leurs maux et les soulager de ses propres mains. Enfin, le prestige de sa beauté délicate et fière complétait l'ascendant irrésistible qu'elle exerçait autour d'elle. Comme elle avait soin de vivre le plus possible en contact avec ses paysans, les occasions ne lui manquaient pas de rappeler h ces pauvres gens leurs griefs, quarante années d'oppression, d'injustices et d'avanies trop patiemment endurées, et de faire luire à leurs yeux l'espoir de retrouver quelque jour leur % patrie polonaise. En l'écoutant, les uns sentaient mieux leurs souffrances; les autres, leur humiliation ; et tous avaient un ardent désir d'en finir avec les Russes. Quelquefois, d'eux-mêmes, ils venaient

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à die et Us lui disaient r tt C'est trop souffrir!... Vous « qui êtes notre seigneur, dites ce qu'il faut feire, et nous o vous obéirons. »

«Elle leur répondait : «Mes enfants, sachons attendre: « Dieu n'a pas condamùé sans miséricorde la pauvre Li» « thuanie. Elle aura son heure!*.. Mais, quand cette heure « sonnera, soyons prêts!» Si, poussés à bout parles visites domiciliaires que faisaient incessamment les Russes pour le complet désarmement, ils lui demandaient conseil, elle leur posait, d'un ton de bonhomie, quelque question de ce genre : « Vous souvient-il d'avoir ouï « dire qu'un berger, quand les loups rôdaieût autour de « son troupeau, s'était défait de ses chiens et avait jeté « au loin sa houlette?» Ils la comprenaient à demi-mot; nulle part on ne mettait plus de soin à soustraire à toutes les perquisitions les fusils et les faux.

«Suivant l'opinion commune, Emilie Plater ambitionnait l'honneur de donner la première, en Samogitie, le signal de l'insurrection. Lorsque, le 24 mars, Gruzewski eut tiré l'êpée, peut-être fut-elle un peu désappointée d'avoir été prévenue; mais à l'instant elle se prit d'une noble émulation, et, cinq jours après» elle-même appelait aux armes les paysans sur ses domaines et sur ceux de sa famille.

« Le dimanche, 28 mars, Emilie Plater, levée avant le jour, descend à la chapelle du château, s'agenouille près du tombeau de sa mère, et y reste longtemps, adressant au ciel ses prières ferventes; puis elle rient trouver dans sa chambre une amie qu'elle avait alors auprès d'elle, à Ântuzow, Joséphine Pruszynskà. Une paire de ciseaux à la main, et avec un sourire d'une tristesse mal dissimulée, elle réclame d'elle un service; elle la prie de couper sa belle chevelure. « L'heure est « donc venue !. . . » lui dit la jeune fille en pâlissant. « Elle

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« est venue, répond Emilie, et J'ai compté sur ma meil* « leure amie pour me donner le baptême de la vie mi- «'litante gui va commencer pour moi, pour abattre ces « cheveux, qui ne feraient plus désormais que me gê- « ner. » Joséphine Pruszynska ne répliqua rien; elle prit les ciseaux d'une main tremblante, il est vrai... et bientôt les boucles blondes d'Emilie tombaient autour d'elle. Quand ce fut fini : « À votre tour ! » dit-elle en s'agenouillant aux pieds de son amie. Emilie refusait de se prêter à son désir : « Oh ! cela ne seAit pas loyal, s répliqua la jeune Pruszynska : « service pour service, s'il «vous plaît I... Emilie, j'ai aussi le cœur polonais, je « veux vous suivre, je ferai campagne avec veus, et pas « plus que vous je n'ai que faire maintenant de cet orne* « ment dont j'étais peut-être un peu vaine jusqu'ici.» La comtesse Hâter résistait encore; mais lP to Pruszynska, revenant à la charge avec toute la force que donne aux natures les plus douces un dévouement sans bornes, il fallut céder; et ces deux nobles jeunes filles consommèrent par les mains l'une de l'autre leur premier sacrifice!...

« A quelque distance du château d'Àntuzow se trouve l'important village de Dousiaty, propriété d'un parent d'Emilie, le comte César Plater. Celui-ci était alors en mission auprès du comité de Wilna; mais, de longue date, il avait préparé ses paysans à se lever en masse contre les Russes, quand le moment serait venu. Dousiaty était le point le plus convenable pour faire rayon* ner l'insurrection dans toute la contrée; à l'heure où la messe dominicale finissait, Emilie se rend au village, à cheval, accompagnée de son amie et de quelques serviteurs éprouvés. Elle a revêtu des habits d'homme; elle est armée, et tient en main un drapeau aux couleurs nationales. La foule aussitôt se presse autour d'elle. Émi-

lie prononce quelques chaleureuses paroles ; on lui répond par des acclamations enthousiastes : « Aux armes! tt suivons Emilie Plater ! Lithuanie et Pologne 1 » Ces cris, mêlés au son du tocsin, retentissent dans tout le village; propagés de hameau en hameau, ils ébranlent et soulèvent la contrée tout entière. Avant la fin du jour, Emilie est à la tête d'une troupe de sept à huit cents hommes déterminés, dont soixante cavaliers, environ trois cents chasseurs armés de fusils, et le reste, de faux et de tout ce qui leur est tombé sous la main.

«A peine Emilie a-t-elle mis un peu d'ordre parmi sa petite troupe, qu'elle se porte en avant. Une compagnie d'infanterie russe, allant d'Uciany à Dunabourg, lui barre le chemin. Avec une poignée des siens, elle charge impétueusement l'ennemi et le met en déroute. Cependant, le général russe qui commande la place de Dunabourg n'a pas sitôt appris ce mouvement, qu'il veut étouffer l'insurrection naissante, et il détache contre elle une partie des forces de la garnison. Emilie en est informée. Malgré le petit nombre des hommes qu'elle commande, leur inexpérience militaire et le désavantage des armes, elle n'hésite pas; elle sent trop bien que le prestige de la victoire lui est nécessaire. Les Russes avaient bivaqué près du village d'Ieziorossy. Pleins de dédain pour des insurgés qu'ils supposaient plus occupés de s'embusquer dans les bois que désireux de les rencontrer en plaine, ils étaient loin de s'attendre à être attaqués. Le 4 avril, à la pointe du jour, Emilie Plater lance sur eux ses hardis volontaires, qu'elle électrise en se portant elle-même au plus fort du danger. Surpris et épouvantés, les Russes s'imaginent avoir affaire à des bandes bien plus nombreuses , que celles qu'ils cherchaient; ils lâchent pied après quelques décharges, laissant une soixantaine des leurs

sur le terrain; et la jeune héroïne, ardente à profiter de son succès, entraîne déjà les siens jusque sous les remparts de Dunabourg. »

• En terminant ce récit, Straszewicz me confia ce qu'il savait des projets ultérieurs d'Emilie. Dès l'époque où, toute jeune fille, elle habitait* le château de Lixna, au voisinage de Dunabourg, elle était déjà frappée de l'importance de cette forteresse dont les Russes travaillaient à grands frais à faire leur principale place d'ar-

- mes et leur point d'appui pour tenir en respect les provinces polonaises du Nord. Elle pensait, dès lors, que, si les Lithuaniens s'insurgeaient un jour, ce serait rendre à la cause nationale un signalé service, que de faire tomber dans leurs mains cette forteresse et cet arsenal des Russes. Récemment, cette idée avait pris chez elle une nouvelle force, et s'était combinée dans son esprit avec le soulèvement des campagnes voisines qu'elle méditait. Deux circonstances favorisaient d'ailleurs son dessein : d'une part, les travaux inachevés de cette

* place et la présence de milliers d'ouvriers occupés à en compléter les défenses y rendaient l'ordre et la vigilance plus difficiles ; d'autre part, l'École des porte-enseignes, que le gouvernement russe entretenait à Dunabourg, comptait un grand nombre déjeunes Lithuaniens pleins de patriotisme et prêts à se dévouer pour, la nationalité polonaise. Deux de -ces jeunes gens étaient parents d'Emilie Plater ; elle avait habilement fait sonder leurs dispositions ; ils avaient accueilli avec ardeur ces ouvertures, et répondaient de leurs camarades. Tout était convenu, les rôles étaient distribués; à la première apparition, devant Dunabourg, d'une colonne d'insurgés, les porte-enseignes se jetteraient sur les corps de garde russes et s'empareraient des portes. — Là s'arrêtaient les informations de Straszewicz; mais,

3M SOUYSNIAS D'UN MIOSCM*

avec cette foi candide dont les âmes débordaient alors, il ajoutait : « Sans doute, en ce moment, l'héroïne de la Lithuanie a planté son drapeau sur les remparts de Dunabourg! » — Et moi, combien j'étais fier et du grand cœur qu'Emilie révélait à la Pologne, et de cette justice enthousiaste qui déjà lui était rendue!... Mai» aussi, par moment, quelles secrètes angoisses me torturaient!... Quand je pensais qu'à trente milles de nous, au fond de la Samogitie, loin de tout secours, cette frêle et intrépide jeune fille, à la tète d'une poignée de paysans mal armés, était aux prises avec des généraux 'rompus au métier militaire, avec de féroces soldats qui avaient tout pour eux, le nombre, la position, les ressources d'un immense arsenal... Une sueur froide me montait au front ; je tremblais pour les jours d'Emilie ; je tremblais plus encore d'apprendre qu'elle fût tombée aux mains des Russes!... Parfois j'étais décidé à tout braver pour aller la rejoindre et courir à ses côtés les mêmes hasards... Pour m'en empêcher, il fellut toute la puissance du sentiment du devoir, et un cruel effort sur moi-même.

Nos rangs grossissaient chaque jour. Au commencement d'avril, l'insurrection, formée en deux groupée principaux, étreignait à' l'est et à l'ouest les Russes, qui s'étaient réfugiés sous le canon de Wilna. Le petit corps d'armée dont mon détachement faisait partie avait toujours son quartier général à Czabitszki, et comptait environ quatre mille hommes, mais dont la moitié au moine étaient des faucheurs. Le groupe de l'est occupait les environs d'Osimiana. La population de cette petite ville •avait fait preuve d'une grande ardeur de patriotisme) soulevée par d'énergiques jeunes gens, elle avait fait mettre bas les armes à la garnison, et rallié à elle les insurgés des campagnes voisines.

A Csabitsski, « marcher aux Russes » était le cri général; mais ii fallait un chef qui concentrât sous son commandement tant d'éléments divers, trop exposés à se dissoudre par l'effet ordinaire des rivalités et des défiances. Malheureusement, nous manquioqs d'hommes qui eussent eu l'occasion de faire preuve, dans un poste élevé, de talents militaires. Notre chef, nous étions forcés 4e le choisir presque au hasard. Le comte Zaluski, maréchal de la noblesse d'Upita,'se recommandait par l'ascendant moral que lui valait sa position, et plus en» core sa loyauté et son courage personnel. Nos regards

s'arrêtèrent sur lui. Après une longue résistance, il finit par accéder à nos vœux, et devint notre commandant en chef.

Quant au plan des opérations, il semblait indiqué par la nature des choses. Arracher Wilna aux Russes, les frapper ainsi au cœur de leur puissance en Lithuanie, était d'une importance capitale. Le comité central, qui donnait enfin quelques signes dévie, en jugeait ainsi luimême, et nous envoyait émissaires sur émissaires pour nous demander instamment de brusquer l'attaque. Mais, par une aberration d'esprit ou une faiblesse de cœur déplorables, le comité prétendait rejeter sur les insurgés des campagnes tout le fardeau d'une si grande entreprise. Nous lui disions : « Vous avez soucia main le peuple d'une grande ville, et pour forteresses vos maisons et le dédale de vos rues ; imitez Varsovie. Sitôt que vous serez aux prises avec les Russes, à l'intérieur, nous paraîtrons sous vos remparts, nous en forcerons les portes. » Le comité nous répondait par des doléances sur les difficultés d'un soulèvement populaire, sur le danger d'être bientôt écrasés que courraient les généreux citoyens qui donneraient le signal, etc., comme s'il était plus facile et moins périlleux à nos paysans de passer sur le corps à toute une division russe, et d'emporter, sans aide ni diversion au dedans, des remparts hérissés de fusils et de canons !

Ces pourparlers qui traînaient en longueur, ces fauxfuyants de la faiblesse, humiliaient profondément Zaluski. Plus brave que prudent tacticien, il résolut d'aborder l'ennemi sans le secours de personne, et donna l'ordre de marcher en avant.

La vue des Russes, qui nous attendent dans une forte position, loin d'intimider nos paysans, les anime et les excite à l'attaque. Zaluski lui-même, cédant à son ar-

deur et oubliant son rôle de général, ne donne pas le temps à toute sa troupe de rejoindre; il groupe autour de lui les hommes montés dont il dispose, aborde par une charge impétueuse l'avant -garde ennemie, et la culbute du premier choc. Mais bientôt sa petite troupe est accueillie par le feu meurtrier de la seconde ligne. Les chevaux, d'ailleurs, s'embourbent dans le sol marécageux et détrempé par les pluies. C'en était fait de toute cette cavalerie, si nos chasseurs, arrivant au pas de course, n'eussent arrêté, par un feu bien nourri, le retour offensif des Russes, et permis au général de rallier son monde derrière les haies et les maisons d'Oùsianiski. Cette malheureuse échauffourée ne nous coûta qu'un petit nombre de morts et de blessés; mais elle fut d'un effet moral très-fâcheux, en ce qu'elle affaiblit dans nos rangs la confiance, cette force des âmes qui fait souvent plus pour le succès que l'action des forces matérielles.

Le lendemain, par surcroît, nous recevions la nouvelle d'un cruel désastre qui, sur un autre point, anéantissait les espérances de l'insurrection. Pendant qu'une division russe sortait de Wilna pour marcher à notre rencontre, une autre colonne, composée principalement de Cosaques et de Kyrghiz, et commandée par un chef féroce, le colonel Wierzulin, s'était portée à l'est contre les insurgés d'Oszmiana. Ceux-ci eurent, comme nous, l'imprudence de se laisser aller à leur ardeur et d'attaquer les Russes en rase campagne. Foudrojés par l'artillerie, rompus et chargés à coups de lance dans la déroute, ils périrent presque tous. Victorieux, les soldats de Wierzulin pénétrèrent sans résistance dans la malheureuse ville. Il n'y restait que des femmes, des enfants et des vieillards, réfugiés pour la plupart dans la principale église. Les prêtres, revêtus de leurs habits

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sacerdotaux, se tenaient aux portes. Impuissants à fléchir, à intimider ces hordes sauvages, ils furent les premiers massacrés; l'église bientôt fût inondée de sang. Quelques femmes furent épargnées d'abord, mais pour subir les derniers outrages et être ensuite froidement égorgées. Cette troupe rentra le lendemain dans Wilna, gorgée de carnage et de butin. Les soldats offraient en vente, et les juifs achetaient des oreilles et des doigts dé femme, lambeaux sanglants auxquels tenaient encore des boucles et des anneaux d'or!... C'est ainsi que les Russes, après quarante ans, effaçaient (Infamie de Pinga, dont ils avaient fait semblant de rougir devant le monde civilisé !

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Avertis coup sur coup par une funeste expérience, les chefs de l'insurrection lithuanienne reconnurent enfin que la guerre de partisans était notre unique ressource, et que les grands rassemblements devenaient inutiles et môme dangereux. Le corps d'armée de Zaluski se divisa donc. Un détachement se porta à l'ouest, sur le Niémen) dans l'espoir de donner la main aux insurgés polonais du palatinat d'Augustow; un autre marcha vers les bords de la Baltique, où des imaginations ardentes croyaient déjà voir venir de la haute mer des vaisseaux, sous pavillon français, nous apportant des fusils par milliers, des munitions et des secours de toute sorte; une troupe, enfin, dont je faisais partie avec les insur» gés de Luciyn et des environs, resta directement sous les ordres de Zaluski, et se porta au nord. Nous remontions vers le berceau et le plus ardent foyer de l'insurrection. Notre but était de renforcer les braves Samogiiiens, qui s'efforçaient d'arrêter, par une guerre de détail, les nouvelles masses russes, dont les avant-gardes déjà débordaient de la Cour lande. Vers le 20 avril, nous vînmes prendre position à Smilgi, dans le district d'Upita.

Là, au milieu d'une foule de nouvelles, les unes mauvaises, les autres fcvorables, nous apprîmes avec une

grande douleur la malheureuse issue de l'entreprise d'Emilie Plater sur Dunabourg. Après les deux affaires glorieuses où elle avait battu les Russes , Emilie avait marché rapidement vers cette forteresse. Elle avait le sens trop juste pour se dissimuler l'audace d'une telle entreprise, avec les faibles bandes qu'elle conduisait à l'ennemi ; mais elle comprenait à merveille que c'était là une guerre où il ne fallait pas s'attendre à combattre à armes égales, et où le salut ne pouvait être que dans ?a témérité heureuse. D'ailleurs, sa marche sur Dunabourg était l'exécution d'une promesse envers les jeunes porte^enseignes, qui n'attendaient que ce signal pour en venir aux mains avec la garnison; c'était sa part d'action et de'péril dans une entreprise de haute importance pour le salut commun. Par une déplorable fatalité, le concours de ces courageux jeunes gens devait lui manquer; toutes ses combinaisons étaient déjouées à l'avance. Le commandant russe, soit qu'il fût sur la trace du complot, soit qu'au voisinage d'un pays tout en feu, il craignit de garder au dedans de la forteresse de jeunes militaires que leur nationalité lui rendait à bon droit suspects, la veille même du jour où le mouvement devait éclater, avait fait saisir à l'improviste et désarmer tous les porte -enseignes d'origine lithuanienne, et, sous l'escorte d'un fort détachement de la garde impériale qui se rendait en Pologne, il les avait acheminés vers l'armée de Diebitsch. En môme temps, il lançait h la rencontre dfe la petite troupe d'insurgés une colonne d'infanterie avec du canon. Emilie ne refusa point le combat; il ne lui restait d'autre ressource que de communiquer aux siens une ardeur surhumaine; et, pour cela, elle joua sa vie avec la plus brillante valeur. Mais la supériorité des Russes était énorme; il fallut leur abandonner ^le terrain jonché de cadavres et

de mourants. L'ennemi en deux jours reprit un à un les villages qu'Emilie avait délivrés ; il y exerça d'atroces violences, Dousiaty particulièrement, qui naguère saluait de ses acclamations la jeune héroïne et le drapeau national déployé par elle, Dousiaty était saccagé de fond en comble et livré aux flammes. Emilie, intrépide dans le combat, mais qui avait le cœur navré en face de ces scènes de désolation et de brigandage, avait voulu abdiquer le commandement, et, malgré toutes les représentations, elle avait réuni les débris de sa petite troupe à un parti d'insurgés commandé par le comte César Plater; puis elle s'était enfoncée dans les bois, suivie de son amie, M Ue Pruzynska, et de deux ou trois fidèles serviteurs. On ignorait ce qu'elle était devenue. — En apprenant cette terrible nouvelle, je ne pus retenir quelques larmes de douleur et de rage... Tout le monde, d'ailleurs, autour de moi était consteiv' né; aucun présage plus sinistre ne pouvait se présenter à nos yeux. Il semblait que chacun se dit dans son cœur : « Si Dieu n'est pas avec Emilie Plater, avec qui de nous sera-t-il?... »

La nuit suivante, mon poste était à la grand 'garde établie en avant de nos bivacs ; je passai là de longues heures de veille, en proie à une mortelle tristesse... Au point du jour, je commençais à sommeiller, quand je fus réveillé par le Qui-vive? des sentinelles. Elles signalaient l'approche d'un petit groupe qui venait vers nos cantonnements. Je fus sur pied à l'instant même, et je distinguai deux jeunes cavaliers, précédés d'un paysan qui leur servait de guide. A l'instant oh je m'approchais, l'un d'eux, répondant à la sentinelle qui croisait Ja baïonnette, lui jetait ces mots : « Volontaires samogitiens 1 Qu'on nous conduise au chef du poste 1 » Cette voix m'était bien connue... « Emilie Plater I » m'écriai-

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je hors de moi de surprise et de bonheur; et je courus lui saisir, lui baiser la main et l'aider à descendre de cheval»

Emilie I... après combien d'années d'absence, je la revoyais! Depuis ce soir d'été où je l'avais quittée à Liban, charmante et rêveuse jeune fille de seize ans, que d'événements I que de traverses dans notre vie l que d'orages au ciel, de souffrances et de déchirements sur la tore!..* Combien de pensées fortes et profondes avaient passé depuis lors sous le front d'Emilie! quels battements avaient soulevé sa poitrine ! Je Uf revoyais sous le harnais militaire, jetée en plein dans tous les périls d'une audacieuse insurrection, portant encore sur ses vêtements la trace du 1er et du feu des combats I... Cependant, je n'hésitai pas une seconde à la reconnaître. Malgré le sacrifice de ses beaux cheveux, malgré ses traits amaigris, et le bêle qui brunissait son teint, c'était bien elle)... Elle, mon amour et mon rêve, elle dont l'image, fidèlement empreinte au dedans de moi, ne m'avait pas quitté d'un instant , avait rempli le vide de mon cœur et souvent mêlé quelque douceur aux amertumes de mon exil!... Seulement, ses yeux me semblèrent d'un bleu plus sombre; l'expression en était plus fiôre; la pointe de son regard était plus pénétrante. — Elle-même avait paru tout heureuse de me revoir. Au cri qui lui échappa, au rayonnement de joie qui parut sur ses traits, à son serrement de main, je connus bien la vive et sincère amitié qu'elle m'avait gardée. En ce moment, j'oubliai tout ce que j'avais souffert!... j'étais heureux !...

Emilie me présenta sa compagne dévouée, M li0 Prussynska. C'était véritablement une beauté, et ses vêtements d'homme n'y gâtaient rien. Par sa taille élancée, par l'extrême délicatesse de ses traits et je ne sais quel

SOUYXMIRS d'un p&osomt Ali

charme féminin mêlé d'un peu de langueur, elle attirait et captivait les regards plus qu'Emilie elle-même. Mais l'ensemble de sa personne ne respirait pas cette énergie de volonté et cette âme de feu qui faisait de la descendante des Plater une héroïne, et, pour ainsi dire, la Jeanne d'Arc de la Iithuanie. Il restait pourtant à José** phine Pruszynska un lot admirable, l'héroïsme de Ta* mitié. Il lui avait fait trouver assez de forces pour voir de près les champs de bataille, dont le spectacle lui faisait horreur et brisait son âme» Déjà sa santé en avait reçu un terrible ébranlement. Aussi, bientôt après, fut-elle contrainte de se séparer d'Emilie pour aller rejoindre sa mère dans son château de Troki, et recevoir les soins que son état exigeait.

Je m'étais empressé de conduire Emilie Plater au* près du comte Zaluski. Il la reçut avec des marques d'attendrissement et de profond respect* « Comte, lui dit-elle en l'abordant, vous me voyei au lendemain d'une défaite! Dieu Ta voulu I.,. Je le remercie du moins de m'avoir guidée jusqu'auxcantonnements d'un brave et loyal soutien de la Pologne tel que vous* Je ne suis plus rien, moi, qu'un simple volontaire samogitien^n cette qualité, voulez-vous, général, m'accueillir dans vos rangs?»— Zaluski, étonné, n'acceptait pas l'idée qu'elle renonçât au commandement. A son échec d'un jour, il opposait k gloire qu'elle avait eue de battre deux fois les Russes et de donner à tous l'exemple d'un dévoue* ment sans borne; il lui rappelait l'ascendant qu'elle avait exercé et qu'elle conserverait toujours, comme chef, sur des populations dont elle était aimée et admirée* « Gomte, vous avez le coeur bon et généreux» lui ré* pondit-elle d'un ton de voix pénétré ; mais ma résolution est prise* Général malheureux, je me fiais soldat» La blessure de mon amour-propre, ei tant est qu'elle

existe, je ne la sens pas, je vous l'assure... Mais c'est de la Pologne qu'il s'agit; je la servirai jusqu'au bout... Seulement, si vous le permettez, je la servirai sous vos ordres, obscurément et dans la mesure de mes forces.» L'arrivée d'Emilie Plater au milieu de nous excita une vive sensation. Tous lui témoignaient de grands égards. Au fond des cœurs, les sentiments qu'elle provoquait étaient fort dissemblables. Nos paysans, gens simples et qui, sans aucun mobile personnel, combattaient pour leur religion et leur patrie, avaient pour Emilie Plater cette âme du peuple qui admire naïvement toute grandeur morale. A leurs yeux, elle était comme un symbole et une personne sacrée. Ils lui avaient voué une vénération sans mélange. Si elle venait à passer au milieu de leurs groupes, ils s'écartaient avec respect ; sous les armes, ils lui rendaient les honneurs militaires. Parmi les nobles, elle avait la profonde estime des natures d'élite, des hommes qui savent apprécier le patriotisme et le devoir dans leur pure essence. Ceux-là lui tenaient compte d'avoir sacrifié à son pays môme ces convenances dont la stricte observation fait tout le mérite et toute la vertu de lant d'âmes vulgaires. Mais le plus grand nombre, je dois l'avouer, n'était pas aussi favorable à la comtesse Plater. Les esprits légers, qui d'abord s'étaientexaltésaurécit des exploits de la jeune héroïne, qui déjà l'entouraient du prestige poétique des Clorinde et des Herminie, semblaient tout désappointés de ne trouver chez elle, en réalité, qu'une jeune fille modeste, de dehors simples, ayant horreur de tout rôle théâtral, de tout éclat d'emprunt; d'autres, incapables de juger par euxmêmes d'un caractère, estimant les hommes selon la fortune qui leur sourit ou qui les maltraite, parce que, en définitive, Emilie, devant les remparts de Duna-

bourg, n'avait pas accompli de miracle, latrouvaient singulièrement diminuée, et ils étaient-prêts à lui dénier ses plus incontestables mérites. Plusieurs, enfin, étaient importunés secrètement du bruit qui se faisait autour du nom de cette jeune fille. La triste passion dont ils étaient atteints gênait et refroidissait leur accueil. Rien de tout cela n'échappait à Emilie... Mais son âme, en ce moment, était fermée aux mesquines douleurs.

Je nç la vis perdre patience qu'une fois, et à l'égard de certains donneurs d'avis qui, dissimulant mal leurs pensées mauvaises sous de faux semblants de sollicitude, la pressaient de ménager ses jours si précieux. « N'avait-elle pas, ajoutaient-ils, conquis assez de gloire?... Pour se conserver à la Pologne, elle ferait sagement de reprendre un rôle plus en harmonie atec les forces départies h son sexe, et de continuer à servir son pays comme faisaient quelques courageuses dames qui, dans leurs châteaux, recueillaient les blessés et leur prodiguaient leurs soins, — Vraiment, messieurs, leur répliqua la noble fil/e, je suis touchée de l 'intérêt si vif que vous prenez à ma sûreté personnelle et de l'honneur que vous me faites de me supposer les vertus d'une bonne sœur de charité I Nonobstant, ne trouvez pas mauvais que je persiste à vouloir faire, dans vos rangs, campagne contre les Russes. Hélas ! ce n'est pas que j'aie la moindre confiance dans la vigueur de mon bras; et mes armes, vous le savez sans doute, ne sont destinées qu'à ma défense ; mais, enfin, j'ai vu de mes yeux que ïa présence d'une femme sur le champ de bataille n'était pas inutile pour exalter le courage, môme de pauvres paysans. Vous, gentilshommes lithuaniens, laissez-moi croire qu'associée à vos dangers et témoin de votre vaillance, peut-être contribuerai-je

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en quelque chose au plus grand éclat de vos faits d'arme*. » — Après cette réponse, les officieux donneurs d'avis ne" jugèrent pas à propos de revenir à la charge.

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