EN ALLEMAGNE
24 Février 1909.
Après le débat public, qui souligna si clairement combien est devenue difficile la condition religieuse faite en France aux officiers catholiques, nous désirâmes nous informer des solutions que d'autres gouvernements, encore plus intéressés que le nôtre à éviter les conflits confessionnels, avaient dû apporter à ces délicates questions.
L'Allemagne notamment importait à consulter — et pour bien des raisons.
D'abord, en matière d'organisation militaire, son modèle, breveté par la victoire, reste le plus copié.
Ensuite, la majorité de sa population est protestante, ce qui semble imposer aux catholiques allemands certaines réserves et certaines discrétions, qu'ils n'ont point à garder au même degré, dans un pays où ils sont, comme ici, l'immense majorité (37 millions sur 38).
En outre, les catholiques d'Allemagne n'y sont point seulement une communion religieuse. Ils y sont ouvertement un parti politique, un parti mili-
tant, un parti d'opposition donnant de la tablature au Eeischtag, au gouvernement, à l'Empire, à l'Empereur Itii-même. Par conséquent, si l'on trouve légitimes les mesures auxquelles notre gouvernement a recours, contre les militaires catholiques français, sous couleur que le catholicisme français ne saurait s'abstraire de visées politiques, ces mesures seraient encore bien plus légitimes en Allemagne, où tous les catholiques font délibérément de la politique et de la politique d'opposition. Enfin, dernière raison, non la moindre : l'armée allemande elle-même est le reflet, sinon l'image, des États confédérés de l'Empire. Les contingents de Saxe, de Bavière, de Wurtemberg, de Pologne, de Hanovre, de Sleswig qui y sont incorporés, concurremment avec les contingents prussiens ou alsaciens -lorrains, y apportent leur foi différente, leur particularisme confessionnel et même politique. Que tout cet agrégat composite et hétérogène cesse d'être fortement maintenu par le lien fédéral, par le lien impérial, et le faisceau disloqué tombe à terre. Si donc l'unité d'esprit, comme on l'entend ici, fut jamais nécessaire à une armée, c'est beaucoup moins à l'armée française, si parfaitement unifiée, fondue et homogène dans ses éléments constitutifs, qu'à l'armée allemande, où la seule discipline militaire ne sufSt pas à répondre de la sécurité de l'État.
Cependant, et malgTé tout cela, quelle est donc, en Allemagne, la condition des militaires catholiques ?
Elle est incomparablement meilleure qu'en
France. Dans ce pays classique du caporalisme et de l'autocratie éperonnée, où les ministres civils eux-mêmes montent à la tribune en tenue de cuirassier ou de hulan, les moindres soldats catholiques, et à plus forte raison les officiers, sont infiniment mieux traités. On use à leur égard d'une si parfaite convenance, d'une correction pour ainsi dire si attentive et si prévenante, qu'on éprouve positivement quelque lionte de la triviale muflerie qui préside ici à ces choses respectables.
Et déjà, remarquons avec quelle délicatesse de vocabulaire on définit, administrativement, en Allemagne, l'organisation religieuse des corps de troupes. Littéralement, on appelle ce service « la charge d'âmes militaires » (militarseelsorge).
L'expression n'a pas du tout, comme on le voit, la sécheresse bureaucratique qu'on supposerait volontiers d'un règlement prussien. Elle évoque de préférence une pensée de sollicitude quasi maternelle, jointe à une intentionnelle et active prescription de vigilance. Elle signifie hautement qu'il y a lieu de prendre souci de l'âme des militaires ; que c'est un devoir, une obligation, une charge, le mot y est, presque aussi nécessaire que celle de les nourrir, de les habiller, de les conduire à l'exercice ou au feu.
Pour y pourvoir, qu'a donc prévu le règlement allemand 1
D'abord, à rencontre de chez nous, ce n'est pas le ministre, si puissant et si obéi qu'il soit, qui s'arroge droit de juridiction religieuse sur les officiers et les
soldats catholiques : c'est plus logiquement un évêque.
Il faut venir en France et sous l'espèce de république à l'envers que les huguenots et les Juifs nous ont fabriquée, pour voir un ministre départager à son gré les choses qui relèvent de la religion de celles qui relèvent de la discipline, ou de celles qui relèvent de la politique. La démarcation est si subtile et si pharisaïque, entre la manifestation purement religieuse et la manifestation à qualifier de politique, que le procès de tendance y est forcément embusqué, avec son cortège d'iniquités arbitraires, et que le pouvoir du ministre soi-disant républicain sur la conscience des militaires et de leurs familles est odieusement discrétionnaire.
La liberté de conscieuce des catholiques de l'armée allemande est autrement comprise et autrement garantie. C'est un évêque résidant à Berlin, avec le titre officiel de Prévôt religieux de l'armée de terre et de mer, qui seul a juridiction, pour apprécier les actes religieux des officiers et des soldats. Il est placé pour cela près du ministre ; il fait partie pour cela des conseils du gouvernement, où il a rang de membre du ressort des cultes aux départements de la Guerre et de la Marine. Actuellement, c'est Mgr VoUmar, évêque titulaire de Pergamen, qui remplit cette haute mission. C'est lui qui nomme tous les aumôniers divisionnaires et qui dirige le service religieux catholique de l'armée allemande et des équipages de la flotte.
Non seulement cet évêque militaire a sous son autorité tout un clergé militaire et naval, mais il communique directement avec l'armée et la flotte
par deux publications : une revue destinée à son clergé et une petite gazette hebdomadaire qui est distribuée aux soldats.
A Metz, où campe le 16^ corps, il n'y a pas moins de six aumôniers ; à Strasbourg, l'aumônier en chef, qui a rang de prélat romain, donne ses soins religieux au 14« corps badois et au 15^ alsacien, avec l'aide de huit aumôniers. Dans les petites garnisons, au nombre de 20-1, où il n'y a pas d'aumôniers militaii^es, c'est le curé ou desservant de l'endroit qui y supplée, et qui passe, pour ce ministère spécial, de la juridiction de l'ordinaire sous la juridiction de l'évêque militaire.
A Metz, que je cite plus tendrement, parce que la chère cité nous tient plus au cœur, le service religieux de toute la garnison se fait à la cathédrale, avec musiques et chœurs militaires, et le trésor de l'armée n'hésite point à payer pour ce service 3.600 marks de location.
L'accès des casernes, des forts, des hôpitaux est librement ouvert, à toute heure, aux ministres des différents cultes, qui vont y visiter à leur gré les officiers et soldats de leur confession, sans que cela paraisse à personne une manœuvre contre le gouvernement. Bien plus, ces ministres organisent des réunions, des instructions, des prêches aux soldats, sur des thèmes d'apologétique, de morale, d'histoire, de sociologie, avec toute latitude d'enseigner selon les préceptes dont ils sont les naturels interprètes. Il est donc superflu d'ajouter qu'en Allemagne il ne viendrait à l'esprit de personne de considérer comme un factieux le prêtre catholique qui enseignerait aux soldats la supériorité morale du mariage
définitif et indissoluble, selon l'Église, sur les mariages résiliable et temporaire qu'a institués notre loi civile. Encore une fois, il faut venir en France, pour entendre les pédantes stupidités qu'on a débitées à ce propos dans la dernière discussion au Parlement, et au sujet desquelles le ministre a cyniquement frappé des officiers ayant assisté aux conférences catlioliques de Laon.
Ce parallèle pourrait se poursuivre, liélas, à notre confusion croissante. J'ai hâte de signaler le trait qui marque peut-être avec le plus saisissant relief le respect qu'on professe en Allemagne pour la conscience du soldat. Il est dans cette imposante cérémonie, à la fois religieuse et militaire, qu'on appelle le serment des recrues.
Ici, où l'on fait semblant d'être un gouvernement démocratique efc où la démocratie, qui n'en peut mais, fait tous les frais de la iDliraséologie politique, on se tordrait de rire si quelqu'un s'avisait de prendre au sérieux le serment politique d'un simple soldat, d'un pauvre petit paysan ou d'un liimible ouvrier, fraîchement incorporé dans ses godillots. Au regard de nos maîtres, cette engeance n'est bonne qu'à trimer, à voter et à payer ; quant à ses serments, on s'en moque.
En Allemagne, pays aristocratique et encore féodal, où la démocratie est un peu moins célébrée, on la respecte assurément davantage, puisqu'on fait hautement crédit à la parole du moindre de ses enfants, lorsqu'il « jure de garder fidéhté politique » à son gracieux souverain, d'observer exactement » les prescriptions de la discipline, les ordres et les » commandements qui lui seront donnés et, avec
)) l'aide de Dieu tout-puissant, de se conduire en » homme honnête et courageux, aimant son devoir » et son honneur » (textuel, selon la formule allemande).
On estime donc en Allemagne, contrairement à l'opinion courante, que le soldat n'est pas seulement un automate à porter des armes et des buffleteries ; mais une créature morale, en possession d'une âme, dont il y a lieu de se préoccuper, et d'une conscience qui a besoin, elle aussi, d'être respectée, entretenue, astiquée, à l'égal pour le moins d'un fusil à chargeur ou d'une plaque de ceinturon.
Coq en Pâte
5 Mars 1909.
Il n'est rien de tel, pour jouir pleinement des plaisirs de la vie exotique, que d'avoir violé et assassiné une fillette de treize ans, d'avoir été, en raison de ce double crime, condamné à mort et gracié par le chef de l'État.
Ceci équivaut à dire que nous avons reçu des nouvelles de Soleilland, que ces nouvelles sont bonnes, que l'aimable garçon se porte à merveille, qu'il est traité au bagne avec des égards, on peut même dire avec sollicitude, et que si l'expression n'existait pas, n faudrait créer pour lui celle de «coq en pâte ».
C'est à la Guyane qu'on l'a transporté ; mais non point aux mauvais endroits de cette colonie pénitentiaire, aux meilleurs. Au lieu de le confiner au Maroni ou au Kouron, qui ne sont point, à ce qu'on assure, d'une salubrité parfaite, on lui a assigné, commerésidence, le plat eau dénommé de l'Ile Eoyale, oii la brise de la mer, tamisée par les cocotiers, est, positivement, par les jours et les nuits de grosse chaleur, tout à fait délicieuse.
: Dans les loisirs que lui laisse son métier de peintre
en bâtiments, qu'il exerce là-bas comme à Paris, Soleilland fait sa sieste, il déjeune de lard, de daube et de légumes, se paye volontiers du dessert acheté à la cantine et achève son repas par un petit verre. Après quoi, la digestion faite, il retourne à ses pinceaux et à son badigeon, avec, sans doute, les joyeuses chansons que tous les peintres en bâtiments se plaisent à chanter du haut de leur échelle.
Tel est le résumé des derniers renseignements, qui nous sont heureusement parvenus de la Guyane, par l'intermédiaire de notre confrère Jacques Dhur, qui, ayant su se créer, dans les bagnes de la Eépublique, d'utiles relations, entretient, avec quelques-uns de nos forçats les plus célèbres, d'intéressantes correspondances.
Sans être cruel ni féroce à l'excès, on estimera peut-être qu'un traitement aussi favorable, accordé à un scélérat comme Soleilland, n'est pas pour inspirer beaucoup de résignation aux malheureux qui, bien que n'ayant jamais fait aucun mal à personne, ont une existence autrement difficile.
Combien de travailleurs des champs et de la ville, qui n'ont pas un reproche à se faire et qui ont honnêtement trimé soir et matin pour élever proprement leurs fillettes, seraient relativement soulagés, s'ils avaient seulement la vie assurée de ce misérable assassin de petites filles.
Supprimez le déshonneur du bagne, l'infamie de la condamnation, succédant à l'infamie du crime, et demandez-vous si, après tout, ce n'est pas une existence relativement commode que celle d'un déporté traité comme l'est celui-là.
D'abord, le plus gros des soucis qui assiègent rhomme libre, lui est épargné. C'est celui de l'incertitude du lendemain, celui de savoir si l'on pourra donner à manger aux siens, si l'on mangera soimême, si l'on pourra payer le loyer du logis qui vous abrite, si l'on pourra, sans essuyer l'humiliation de riiôpital, se procurer les soins nécessaires à la santé, c'est-à-dire au travail quotidien, car la maladie, c'est le chômage et c'est, par conséquent, la misère. Ah ! tout n'est pas rose, dans le dur métier d'honnête homme !
Par contre, tout est trop rose, désormais, dans le métier de criminel. La peine de mort ayant été supprimée, même pour les monstres qui l'eussent méritée cent fois pour une, voyez comme le châtiment des plus coupables est léger à côté de leur crime !
C'est, à n'en pas douter, un contraste presque démoralisant et l'on se demande si, au lieu de raconter ces choses, qu'il faut cependant savoir, on ne ferait pas mieux de les taire, de peur que la suggestion qui s'en dégage ne fasse pencher du côté du crime, des volontés déjà ébranlées et chancelantes, que l'occasion détermine.
D'ailleurs, je n'ai pas dit encore ce qui nous est révélé de plus scandaleux, et qui donne du régime une caractéristique religieuse aussi suggestive qu'inattendue.
Il paraît que de charitables personnes, qui ont vraiment de la bonté de reste, s'intéressent à Soleilland et lui expédient de France à la Guyane
de l'argent, des douceurs, et, comme qui dirait, des friandises.
Ces personnes seraient des dames de la haute société protestante, qui auraient pris ce misérable sous leur protection, sous prétexte qu'il serait converti à la religion réformée et qu'il afÊcherait, là-bas, les dehors d'une piété qui ne peut être qu'une hypocrisie de plus ajoutée à ses forfaits.
En vérité, pourrait-on dire, est-ce que ces dames, si sensibles, n'ont pas de sujets plus dignes de leur mansuétude ? Lorsque tant de pauvres gens, qui,' encore un coup, n'ont fait que leur devoir en ce monde, sont parfois si gênés et si près de leur faim, si assiégés d'embarras de tous genres et d'afflictions si souvent imméritées, il est quelque peu révoltant de penser que c'est au scélérat qui fut sans pitié, que va de préférence la pitié de ces étranges bienfaitrices-
Pour s'expliquer l'anomalie de cette bienfaisance un peu bien dévoyée, il suffit de se rappeler que la propagande protestante revêt ici toutes les formes et se sert de tous les moyens, pour s'infiltrer dans ce vieux pays catholique.
Un condamné à mort du nom de Peugnez, qui attendait à la Eoquette la visite matinale de M. Deibler, n'avait-il pas imaginé de se convertir au protestantisme et de faire appeler sur-le-champ le pasteur protestant au lieu de l'aumônier catholique?
Sans doute, ce n'était, pas plus que chez Soleilland, la piété qui étouffait ce scélérat, non plus que le besoin de prier selon Calvin le Dieu que son crime offensait. Mais il avait certainement entendu dire, même dans son monde, qu'à défaut d'être juif, le
protestantisme est une carrière qui, sous ce règne, mène à tout, procure toutes les faveurs et qu'en se faisant huguenot, même à la Eoquette, personne n'oserait plus lui refnser sa grâce.
Ce fut trop tard, il eut le cou coupé.
De tout cela résulte l'impression dont chacun pourra se sentir animé, qu'il y a décidément quelque chose de détraqué dans le vieux bon sens français : qu'à voir ce qui se passe, aussi bien dans le domaine des choses que je viens d'écrire, que dans les autres, on S8 crokait, parfois, dans une maison d'aliénés.
Comment tout cela finira-t-il ? Par quel orage inopiné, par quel ouragan aussi soudain qu'imprévu, l'atmosphère d'insanités dans laquelle nous étouffons, sera-t-elle purifiée ? C'est le secret de l'avenir. Mais il est bien certain qu'on déraisonne beaucoup troj) en France, dans toutes les classes de la société et que cela ne peut pas durer longtemps comme cela.