‹ Souvenirs d'un publiciste, 1908-1909. Les secrets du règneChapitre 9 sur 22 · HUMANITAIRES · texte numérisé non relu

HUMANITAIRES

10 Janvier 1900.

Nombre de Français de notre temps, infiniment « sensibles », comme disaient leurs pères, professent rborreur du sang versé. Dans cet engrenage pMlosopMque, ils vitupèrent — et comment ? — jusqu'à la pafcrie qui leur donna le jour et jusqu'aux soldats institués pour la défendre, pour frapper et mourir en son nom. Jouir est leur maxime et leur règle de vie. Tout; leur décalogue de morale lient en ce seul mot. Ils écartent, d'un geste passablement liébéfcé, veule efc pusillanime, toute complication belliqueuse de nature à contraindre les hommes à s'ébrouer pour l'action, à s'aligner sur les rangs, à s'y battre et s'y sacrifier pour le salut commun. La guerre, qui fut de tout temps la plus noble et souvent la plus féconde convulsion des peuples forts et des peuples libres, leur apparaît comme une monstruosité à la fois barbare et imbécile. Suivant leur jargon, ils sont des liumanifcaires, des

libertaires, des solidaritaires, des fraternitaires

Leur programme affiché, sinon poursuivi, c'est la

Eaison, la Paix, la Science Oui, monsieur, la

Science !

Nonobstant, pour la défense de leur société matérialiste, pourrie jusqu'aux moelles de tares honteuses et de corruptions renaissantes, destituée par conséquent par ses propres crimes du droit de punir des criminels primaires qui ne sont plus au milieu d'elle que des maladroits, tombés exceptionnellement aux mains de la gendarmerie, ces pacifistes et scientifiques humanitaires, prodigieusement illogiques, réclament et votent la peine de mort !

H ne leur déplaît nullement, à ce qu'il semble, de voir rétablir et fonctionner sur leurs places publiques, aux regards des foules assemblées, la plus abjecte et la plus répugnante des mécaniques à verser le sang, c'est-à-dire la guillotine. Ils crient; « Vive la guillotine ! » de la même voix qu'ils disent : « Ni dieu ni maître ! » de la même voix qu'ils traitent de « brutes galonnées » les ofiSciers à qui ils destinent, toujours par humanité, les premières balles.

C'est le moment où, selon la forte expression de Taine, des cuistres on voit sortir les bourreaux.

Grâce à eux, la guillotine oubliée, que nos pères, bercés des mêmes contradictions d'idéologie et des mêmes songes creux d'idylle universelle, avaient inventée et dressée contre eux-mêmes, horriblement, va de nouveau sortir de ses sinistres repaires, graissée, lustrée, fourbie, et promener sur le territoire de la Eépublique sa typique silhouette et son personnel spécial de bureaucrates d'abattoir.

J'ajoute que ces humanitaires, si délicats en leur justice sociale, n'hésitent point, pour leur simple

bien-être politique, pour la simple satisfaction de leurs accords et de leurs combinaisons de cabinets particuliers, à capricieusement couper le cou à des êtres humains, oubliés dans leurs geôles depuis sept mois et plus, ce qui est vraiment le comble de la fraternité scientifique et de la solidarité bien entendue.

Pendant que ces humanitaires « jouissaient », des êtres humains vivaient dans une angoisse indicible, une angoisse telle que la nature elle-même, si marâtre soit-elle, a voulu l'épargner à l'homme : celle de savoir quand et comment il doit mourir.

Eux, les condamnés, savaient quand et comment ils allaient mourir. Chaque matin, à l'aube, dressés hagards sur leur couchette, leur oreille se tendait vers les bruits de corridors, pour y percevoir le bruit insolite d'une arrivée de gens venant leur dire : « Levez-vous, le moment est venu de mourir ! »

Sept mois, c'est-à-dire sept fois trente ou trente et un jours, soit environ deux cent dix jours, ce supplice inénarrable, abusivement prolongé par les dissentiments politiques de ces messieurs, a été celui des êtres humains condamnés à la moi-t

Le vent change. Les jurys s'émeuvent, les députés sont inquiets de leur réélection, les ministres craignent pour leurs portefeuilles, l'homme subalterne de l'Elysée est lui-même pris à partie et malmené Que faire ?

C'est bien simple pour ces humanitaires. On a sous la main ces êtres humains disponibles, légalement voués à la guillotine, en vertu des forma-

lit es usuelles : eh bien ! coupons -leur le cou et tout le monde sera content.

Quelque opinion qu'on ait sur la peine de mort, il ne saurait être indifférent démontrer à quel point, dans cette étrange pétaudière de gouvernement humanitaire que nous avons, même cette suprême chose si grave est traitée par-dessous la jambe, entre deux coups de Bourse.

Allons donc au fond des choses et sachons en rapporter quelques lambeaux de vérité.

Oui, la peine de morfc est nécessaire, pour imprimer la terreur à ceux que la peur du supplice a seule le pouvoir de faire réfléchir. Mais, appliquée de cette façon, comme qui dirait en loterie, au gré des circonstances et des fluctuations hasardeuses des passants qui gouvernent et qui se gobergent, sans souci du lendemain social qu'ils nous préparent, la peine de mort n'est plus qu'un sanguinaire expédient, le plus atroce et le plus répugnant de tous.

Il ne faut pas voir seulement les contingences, se demander en combien de morceaux les meurtriers justement condamnés ont dépecé leurs victimes, et à l'aide de ces détails émouvants agir sur les nerfs pour déplacer l'axe du sens commun.

Certainement, les misérables qui gémissent au fond des prisons, dans l'attente de l'exécuteur des arrêts de justice, ont mérité l'ultime châtiment ; mais franchement, nous qui sommes dehors, libres et maîtres de nos sensations et de nos jugements, nous ne pouvons pas acquiescer pleinement à cette manière désordonnée de les punir.

Nous voyons à quoi cela tient, à quelles subtilités, à quelles querelles, à quels intérêts mesquins et personnels est sacrifié ce sang, si criminel qu'il soit. Et nous qui sommes non pas des humanitaires de profession, mais des cœurs humains par nature et par éducation chrétienne, nous disons hautement que punir ainsi, par bouiïées, par chic, par politique, par expédient, c'est ne pas punir utilement, c'est rétrograder dans l'odieux et dans la barbarie.

Et, au surplus, ce n'est pas quand une société, sous l'empire d'une secte dont le pouvoir repose sur l'imposture, a aboli en fait toute loi de morale, déserté toutes obligations essentielles de la famille, utilisé la science pour frelater jusqu'aux aliments, offrant, dans ses nouvelles classes dirigeantes, le plus scandaleux spectacle de toutes les dissolutions et de toutes les immoralités, que le sang doit officiellement couler pour son salut.

Dans une telle société, l'apache qui tue pour se procurer de l'argent n'est qu'un niais, un sot ou un rebelle, alors qu'en prenant exemple sur ses honorés maîtres, il se procurerait tout l'argent qu'il voudrait, sans avoir à chouriner ouvertement personne et rien qu'en imitant ce que font chaque jour parmi nous les plus habiles et les plus considérés de ces coquins.

Forain, qui a le don des légendes brèves et saisissantes, me disait en montrant un de ces palais juifs qui s'élèvent on ne sait comment, sur des ruines subites de gens dévalisés : « Combien de larmes et de suicides à coûté ce palais ? »

C'est par ces justes observations, renouvelées

sans plus des prophètes d'Israël et des Pères de l'Église, que les moralistes français peuvent accueillir en conscience ce que j'appellerai les fantaisies de la peine de mort.

Et pour y ajouter, par surcroît, l'autorité de l'Évangile, je dirai : « Que celui de nos dirigeants qui est sans reproche, que celui même de nos dirigeants qui a volé moins d'argent que le plus coupable de ces condamnés vienne donc, en toute justice sociale, lui lâcher sur le cou le déclic du couperet ! »

La Condition des Catholiques

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