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LE TESTAMENT CHAUCHARD

9 Juin 1909.

Il est) entendu que chacun peut faire de son argent ce qui lui plaît. User et abuser de la chose est, selon la loi civile, la définition même de la propriété. On ne saurait donc contester à qui que ce soit l'entière liberté de disposer à son gré de sa fortune, et bien mal avisé serait le censeur, qui voudrait trouver à redire à des dispositions n'ayant d'autre juge que celui qui les fait.

Cependant, précisément parce que cette liberté reste entière, ne permet -elle pas d'apprécier, par l'usage même qui en est démontré, le caractère, la complexion, l'intelligence de celui à qui elle est tout d'abord pleinement reconnue ?

Ces réflexions nous sont naturellement suggérées par le testament de feu Chaucliard, qui fait depuis vingt-quatre heures l'objet des commentaires de tout Paris.

Quand je dis « le testament », je ne dis même pas le terme exact. Le testament, nous ne le connaissons pas dans sa teneur ; nous n'en connaissons que les dispositions principales, communiquées aux jom*-

naux par une note qui est un pur chef-d'œuvre de présentation.

Il faut connaître notre métier, pour savoir ce qu'on peut faire absorber d'énormités à l'opinion publique, à la condition de les lui présenter selon les préceptes de l'art.

La note testamentaire relative à feu Chauchard prendra place parmi ce qui a été fait de mieux en journalisme depuis un quart de siècle. Eien que cela justifierait amplement les deux ou fcrois millions légués à notre excellent confrère M. Gaston Calmette ; et nous sommes justement fiers, en espéranfc que l'exemple n'en sera pas perdu au Figaro ni ailleurs, de voir l'un des nôtres recevoir enfin de sa copie le vrai prix qu'elle vaut.

La note débute par le don à l'Ëtafc de « l'incomparable galerie », où papillotent en feux d'artifice les signatures les plus célèbres. Puis, par une série de notes complémentaires efc de corollaires vertigineux, rédigés et piqués avec une entente magistrale de l'eiïet à produire, la galerie Cbaucliard, que M. Henri Eocbefort, familier de la maison, estimait quatorze millions, de l'aveu de son propriétaire, arrive à valoir trente millions, puis quarante, puis soixante, puis pour le moins le tiers de la fortune totale du donateur, dont au surplus on ne nous dit pas le chiffre.

Et « pour aider à l'installation de ces merveilles », ajoute la note, M. Chauchard laisse encore deux millions. N'en jetez plus, de grâce ! Le Louvre en est confus.

Tout cela, pour faire passer les legs suivants qui sont un peu moins reluisants et au milieu desquels

s'estompe efc disparaît l'amie qui est instituée légataire universelle.

Il est certain que l'autre Louvre celui des magasins, la maison-mère, celle qui, par son travail de ruche, a enfanté la possibilité de ces merveilles, puisque merveilles il y a, est moins bien traité.

Trois millions aux 4.000 employés du Louvre paraîtront disproportionnés. Quand on songe que M. Chauchard a dû son immense fortune précisément au labeur anonyme de ces milliers de braves gens qui, du matin au soir, sont affairés vers la plus-value journalière de leurs rayons respectifs, on estime en général que le peu qui leur fait retour est assez maigre.

Au moment où les rapports de la main-d'œuvre et du capital apparaissent de plus en plus tendus et en voie d'un partage plus équitable des bénéfices, la modicité de la disposition prise en faveur de ses collaborateurs par M. Chauchard (qui justement n'a pas d'héritiers légaux ni réservataires pour y mettre obstacle), n'est pas pour légitimer l'épithète de « grand philanthrope » que lui décernent des légataû^es mieux partagés.

L'opinion publique eût été croyons-nous un peu plus satisfaite si M. Chauchard avait suivi les traces des Boucicaut. Dans la même partie, ayant exploité le même filon commercial, ils ont d'abord songé à assurer la fortune et l'indépendance des ouvriers qui avaient fait la leur.

Mais ces commentaires ne sont qu'une ombre légère au décor du testament, à côté du morceau de

résistance auquel s'accroche aujourd'hui la malignité publique.

Je veux parler du legs aussi considérable qu'imprévu de quinze millions faifc par M. Chauchard à la famille Leygues.

Évidemment il y a là un cas psychologique d'une rare intensité. M. Georges Leygues n'est pas, que je sache, parent à aucun degré de M. Chauchard ; il n'esfc pas son allié par mariage ; il n'étaifc pas son ami intime ni ancien, plus que ne l'éfcaient les quelques familiers qui fréquentaient l'hôtel de la rue Velasquez ou le château de Longchamp. Il est donc simplement le ministre qui a ouvert à M. Chauchard l'accès des grandes dignités de la Légion d'honneur efc il est manifeste que M. Chauchard lui en a gardé une reconnaissance extraordinaire.

M. Chauchard a été fait chevalier de la Légion d'honneur le 12 JuHlet 1880, officier le 16 Mars 1885, et jusque-là, ces distinctions n'ont rien que de très naturel, décernées à l'un des plus notables représentants du grand commerce parisien. Il a fallu l'arrivée de M. Loubet au Ministère de l'Intérieur, en 1892, pour que la cravate de commandem^ fût offerte à M. Chauchard. Non plus au titre commercial, mais à titre « de services exceptionnels, pour )) secours multipliés à des Sociétés de bienfaisance » et de secours mutuels ». Et l'on assure que M. Chauchard avait couché M. Loubet sur son testament pour la somme de six millions, en même temps qu'il arrose de cinq cent mille francs l'hospice de Montélimar.

Arrive le Ministère Waldeck-Eousseau, de néfaste mémoire, dans lequel M. Georges Leygues avait

accepté, avec l'empressé concours de M. Lintilhac, le Ministère de l'Instruction publique et des Beaux- Arts. Cette fois, M. Cliauchard est promu grandofficier le 14 Décembre 1900, au titre de « collectionneur )), et M. Georges Leygues en demeure couché pour quinze millions sur le précieux document.

Enfin, le 5 Août 1907, sous le consulat de M. Clemenceau et de M. Briand, le souverain cordon rouge, qui barre la poitrine des héros et des potentats, échoit à M. Chauchard qui, au mois d'Août de l'année précédente, avait déposé chez M® Jousselin le legs ou la donation de sa galerie de tableaux en faveur du Louvre.

Cette simple chronologie des décrets et des ministres, qui ont successivement élevé M. Chauchard aux plus hautes dignités de l'Ordre national, indique suffisamment que cet homme, d'ailleurs méritant, a été infiniment sensible à ces distinctions. La vanité de ces hochets, qui coûtent si peu à ceux qui les donnent, était en réalité son ressort directeur.

Peut -on douter que, du moment où l'on avait saisi chez lui ce faible, on lui aurait fait donner toute sa fortune ? Molière semble prévoir M. Chauchard, quand il fait dire à M. Jom-dain :

— « S'il va jusqu'à l'Altesse, il aura toute la )> bourse ! »

De ce chef, voilà M. Leygues, cadet de Gascogne, naguère aussi besoigneux que vert galant, promu d'un seul coup au rang de gros capitaliste. Il entre en concurrence avec M. Jean Dupuy, pour devenir le syndic de faillite de la République, à moins que

ce legs quelque peu écrasant ne devienne fatal à sa carrière. On aurait vu des choses plus singulières. J'admire, d'ailleurs, avec quelle remarquable supériorité, que je ne cesserai de proclamer en faveur de la clairvoyance Israélite, le jeune Juif qui est devenu l'an dernier le gendre de M. Georges Leygues, semble avoir eu le pressentiment de la fameuse libéralité qui allait combler la famille de son beau-père.

Certes, les chroniqueurs du temps présent, ses historiographes et ses moralistes ont raison. S'ils saisissent à point nommé l'épisode Chauchard, comme l'un des traits caractéristiques des mœurs du Bas-Empù:e où nous sommes descendus, c'est leur droit. Les délateurs maçonniques, les affranchis levantins devenus ministres, les proxénètes et les matrones, habiles à prévenir ou à dissiper les fruits de la maternité, préjudiciables au luxe effréné des femmes, les agences quasi-ofacielles de prévarication, où l'on fcient, pour tant de sesterces, comptoir de jugements et de clémences m^ercenaires, tout cela, fatidique avant -coureur de la dissolution des sociétés, Juvénal le fustigeait déjà il y a deux mille ans. Et voici venir les flagorneurs de vieillards, captateurs d'héritages, pour lesquels sa Némésis ne fut pas plus indulgente.

Au total, le testament de M. Chauchard, même arrangé pour l'opinion avec toute la parure que M. Gaston Calmette sait mettre aux souscriptions du Figaro, est l'œuvre d'un caractère fort médiocre et d'une intelligence assez circonscrite. Il fera pour

les progrès de l'anarcMe sociale, qui nous déborde, plus que ne font les grèves les plus menaçantes et les plus désordonnées.

Un capitaliste d'extraction fort modeste, qui fait faire pour sa propre dépouille un cercueil de 48.000 francs, les incrustations et les ciselures que personne ne verra plus, puisqu'il sera enfermé à jamais dans un tombeau ; qui se fait ensevelir dans un linceul d'or, vêf-u d'un guet de cinq cenfc mille francs, et convoyer dans Paris étonné par une cavalcade Louis XV, portera sûremenc devant l'univers prolétarien ce témoignage que la fortune n'échoit pas toujours aux meiQeurs types de l'humanité. Je crains que ces travers, cependant bien innocents, d'un capitaliste fastueux, ne soient pas aussi aisément pardonnes par tout le monde que par nous-mêmes.

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