‹ Souvenirs d'un publiciste, 1908-1909. Les secrets du règneChapitre 16 sur 22 · LA FAILLITE DE L'EUROPE · texte numérisé non relu

LA FAILLITE DE L'EUROPE

10 Juin 1909.

D'affreux renseignements nous sont parvenus sur les massacres d'Arménie. Des lettres, venues d'Adana, relatent quelques-unes des atrocités commises contre la population chrétienne de cette malheureuse ville d'Asie Mineure.

n faudrait tout citer. A choisir entre ces monstrueux tableaux, on hésite, la pudeur vous arrête et l'on ne sait lequel reproduire, qui serait le plus convaincant, parce que le plus horrible.

Au hasard, citons celui-ci :

« Dans une ferme, ils (les massacreurs turcs) » avaient surpris toute la famille Burdikian, com- )> posée du mari, de la femme, de deux enfants » mâles et d'une fillette de six ans. La femme, âgée » de vingt-huit ans, s'était jetée à leurs pieds en )) criant pitié. Us avaient souri et lui avaient )) répondu :

» — Nous aurons pitié, nous aurons pitié, tu » vas voir !

» Puis, ayant lié le mari au pied d'un lit, ils

» avaient pris la femme, l'avaient mise complè- » tement nue, et, avec trois gros clous, l'avaient )) clouée au mur, un clou pour chaque main, un » pour les pieds. Avec la pointe d'un yatagan, ils » avaient tatoué sur son ventre un des symboles )) chrétiens ; puis, tandis que, folle d'épouvante, » elle se taisait et regardait de ses yeux écarquillés, » ils avaient conduit le mari devant elle au milieu » de la chambre, l'avaient déshabillé, l'avaient )) enduit de pétrole et l'avaient allumé comme une )) torche. Le corps avait pris feu gaiemeot en gTé- » sillant, les cheveux avaient fait une flambée, la )) chair s'était calcinée et détachée avant qu'il ne

» mourût Eux, ils dansaient et chantaient,

» autour du bûcher humain, Jes hymnes chrétiens. » Les enfants pleuraient dans un coin, la femme » regardait du haut de son mur, les bras ouverts, » tout son jeune corps offert, avec son ventre » sanglant, devenu tabernacle.

)) Puis, on lui avait coupé les seins et forcé les )) enfants à sucer cette chair saignante ; on lui » arracha les ongles, on lui coupa les doigts, lui » trancha le nez, lui brûla les cheveux.

)) Enfin, sous ses yeux d'agonisante, on scia la » tête aux enfants mâles, on violenta la fillette, puis » on leur enleva le foie et le cœur, que l'on mit dans » la bouche de la mère en criant :

» « Sainte Vierge Marie, sauve-les ! Viens, des- » cends ! Ne vois-tu pas qu'ils meurent ? C'est » leur cœur, tu sais, que tu manges, le cœur de tes » fils, tes fils si chers, que tu aimais tant, si jolis, » si blonds ! »

» On l'acheva à coups de hache, x^

Je le répète, ce n'est qu'un des épisodes de la démoniaque tragédie dont Adana et quelques autres cités arméniennes ont été le théâtre.

Partout ailleurs, le même sadisme de cruauté se reproduit, avec d'effroyables variantes et d'invraisemblables détails, à faire frissonner d'épouvante les lecteurs les plus avertis de ce que la faune humaine peut encore contenir de férocité primitive.

Mais, cela étant connu, que penser de l'Europe, de cette Europe civilisée, humanitaire, livrée à l'idéologie des fraternités de races, qui supporte de telles barbaries sans y mettre le holà, sans chercher à les réprimer, sans même menacer de les châtier à coups de canons?

Que l'Europe soit partagée en deux ou trois groupes de puissances et que, figée dans ce dispositif, elle croupisse immobile, l'arme au pied, elle n'en est pas moins en état de faillite, au regard de la civilisation générale. Celle-ci ne connaît et ne peut connaître ni triplice ni triple entente, ni rien, que le révoltant spectacle dont l'une et l'autre triplices consentent à rester les spectatrices.

Déjà, dans l'affaire austro -serbe, la faillite fut lamentable. Le droit international le plus évident, le plus clairement exprimé qui fût, par des traités solennels, s'est trouvé ouvertement violé : et l'on a vu cette Europe armée jusqu'aux dents, par crainte d'avoir à s'en servir, se vider dans son armure.

Maintenant, c'est le di'oit naturel, le droit éternel de toutes les créatures humaines, inscrit d'of&ce au code de toutes les nations policées, qui est é^jale-

ment rejeté, par la pusillanimité de TEurope, dans les reculements millénaires, où s'entredévorent, sur des cliarniers de caucliemar, des bêtes d'Apocalypse.

Ironie ! Ironie irrésistible des aberrations contemporaines ! Ah ! le bon M. Carnegie qui, avant de nous donner cinq millions, i^our pensionner nos héros, en avait donné sept, pour édifier à La Haye le Palais de Justice des peuples !

A quoi sert-il, ce palais, je vous prie, s'il tolère, sans mot dire, de telles barbaries et s'il ne juge, comme on l'a vu récemment par le différend franco allemand, que des litiges déjà aplanis ?

N'est-ce point de ce Tribunal amphicfcyonique du monde civilisé qu'aurait dû partir l'ordre immédiat de mobiliser sur-le-champ toutes les gendarmeries, pour arrêter dans leur fm^em^ et punir sur leur propre fait, les auteurs de tels crimes de lèsehumanité 1

Civilisation chrétienne, solidarité maçonnique, humanitarisme socialiste, des milhers de victimes succombent, zébrées de coups de yatagan, qui se réclament de votre protection, tendent vers vous leurs bras de suppliciés, des bras qui déjà ne sont plus que des moignons sanglants, et vous demeurez insensibles, inertes, expectants !

Pom^ quelle cause enfin sortiront ces millions de soldats et ces milliers de canons et ces Leviathans de la mer, qui ne connaissent plus de distances, pour quelle cause, si ce n'est pour celle-là ?

Et n'est-ce point aussi le moment de demander

au gouvernement des « Jeunes-Turcs », qu'on nous représente comme des hommes de progrès, imprégnés de libéralisme occidental, comment il se peut que des atrocités pareilles puissent se reproduire, sous le régime de « liberté » qu'ils disent avoir établi dans l'empire ottoman ?

En quoi ce régime diffère-t-il de celui qu'on reprochait naguère à Abdul Hamid ? On pend, sur les places publiques de Constantinople, à des potences perfecMonnées et portatives, des centaines de malheureux, dont le crime est de n'avoir pas l'opinion politique des Jeunes-Turcs. Mais à Adana et dans toutes les cités arméniennes de l'Asie Mineure, à quelques heures des garnisons turques et des cuirassés ottomans, on massacre par milliers (quinze mille, ont écrit les évêques chaldéens) des créatures humaines, dont le seul crime est d'invoquer Jésus au lieu d'Allah !

Comment une telle boucherie a-t-elle pu se consommer, au vu ec au su du gouvernement turc, sans que les puissances aient fait entendre à celui-ci les protestations qui précèdent les châtiments militaires ?

Toute la répression s'est bornée, à ce qu'on assure, à une quinzaine d'exécutions, parmi lesquelles on a encore trouvé moyen de pendre six ou sept Arméniens, qui se trouvent ainsi également massacrés par leurs soi-disant protecteurs.

C'est ici peut-être qu'on peut le mieux apprécier combien la France d'autrefois manque à l'humanité, et quel vide sa déchéance aux mains d'ignobles mercantis a laissé dans la conscience universelle !

Je ne sache pas que la France de jadis eût feoléré nulle part dans le monde un tel repaire de bêtes fauves, sans y dépêcher ses missionnaires et ses artilleurs.

A défaut de ses artilleurs, encore sont-ce ses missionnaires et ses Sœurs de charité qui, au péril de leurs vies, ont sauvé et recueilli, à Adana même, des milliers de victimes.

Sous la fusillade, ces simples de cœur, qui ne connaissent de toufces nos vaines philosophies que le Pater Noster et VAve Maria, sont allés chercher par centaines des réfugiés qui ne pouvaient plus se défendre, pour les mener, groupe hagard d'épouvante, comme un troupeau sous l'orage, dans un édifice plus abrité contre les assauts des assassins et des incendiaires. ISTeuf des leurs, dit le correspondant, sont tombés en route, sous les balles, mais à à ce prix, plus d'un millier de ces pauvres gens ont pu échapper à l'infernale torture.

De tels faits, à l'honneur de sauveteurs faibles et isolés, rendent plus légitime l'accusation portée contrel'Europe d'avoir déserté son rôle de gendarme, d'avoir fait faillite à la civilisation.

Le « Kulturkampf

20 Juin 1909.

Poursuites contre Mgr Mai*ty, évêque de Montauban ; poursuites contre Mgr Duparc, évêque de Quimper ; poursuites contre Mgr Laurans, évêque de Caliors ; poursuites contre Mgr Andrieu, cardinal archevêque de Bordeaux

A l'instar de M. de Bismarck, M. Briand entreprend donc ici de ressusciter le Kulturlcampf.

C'est en laïque et non pas en clerc qu'il nous incombe d'apprécier la voie où le Gouvernement s'engage.

En thèse générale et historiquement parlant, elle n'est pas bonne, car toutes les entreprises de ce genre ont échoué.

Alors même qu'elles étaient conçues et maniées par des hommes d'État de premier ordre et par des puissances autrement redoutables que les ministres falots et décriés d'aujourd'hui, elles se sont terminées par un avortement.

Quand la Eévolution, Napoléon I^r^ M. de Bismarck et le Gouvernement anglais lui-même ont été obligés de battre en retraite, n'est-il pas un peu

bien présomptueux, de la x>art de M. Briand, de croire qu'il y sera plus avisé et plus victorieux ?

M. Briand ne fera, je suppose, rien de plus que n'a fait la Eévolution.

Celle-ci a non seulement voulu imposer à l'Eglise catholique un statut civil, contraire à sa hiérarchie et à sa discipline, mais elle a confisqué tous ses biens, dépossédé son clergé, interdit la célébration de son culte, proscrit et massacré ses prêtres. La Eévolution est-elle donc pour cela venue à bout de l'Eglise ? Il n'y parait point, puisque l'Eglise est toujours là, tandis que la Eévolution n'est plus qu'un souvenir, un sujet d'études, tout au plus un levain de fernaentation.

Le cas de Napoléon F^" est un peu différent. La Eévolution s'était proposé de détruire le catholicisme en France ; Napoléon, au contraire, l'avait rétabli, avec la dignité, les dotations et aussi les obligations que son sens élevé du Gouvernement lui démontrait nécessaires. Il se flattait cependant qu'ayant ainsi restauré la religion catholique, il était fondé à attendre d'elle un service de retour et de réciprocité. Il prétendait donc la subordonner à ses vues politiques, soumettre les évêques et le Pape lui-même à ses directions temporelles et à ses desseins. Les évêques étant considérés par lui comme des Préfets d'une police morale qui devaient être à ses ordres, comme les autres préfets, il attendait d'eux qu'ils apportassent au régime impérial le soutien docile et permanent de l'autorité de l'Église sur les âmes.

Certains prélats se montrèrent peu maniables et la rude main de l'Empereur s'abattit, elle aussi, sur eux et sur leurs prêtres. « Il faudra bien, s'écriait-il, devant le clergé parisien, que les prêtres obéissent à la puissance civile ! »

Quand une telle parole est dite par un homme de la taille de Kapoléon, elle a certainement une autre portée que lorsqu'elle tombe de la bouche des ministres d'un jour dont nous savons la fragilité. Néanmoins, malgré son autorité toute puissante, malgré la raison d'État qui lui servait d'excuse, encore qu'il fût allé dans ce système de coercition jusqu'à cette extrémité d'emprisonner le Pape luimême, après avoir infligé à cet auguste vieillard les plus irrévérencieux traitements et les plus douloureuses mortifications, Napoléon fut obligé d'y renoncer. Il n'est plus et l'Église demeure. C'est donc qu'elle est capable de supporter des épreuves assurément moins redoutables, de la part d'agresseurs plus débiles et plus éphémères.

Pour M. de Bismarck, le cas est encore différent, mais la conclusion ne l'est pas.

M. de Bismarck conçoit et réalise, par le fer et le sang, on ne le sait que trop, Tunité de l'Allemagne, sous l'hégémonie de la Prusse protestante. Il fonde l'empire allemand. Cependant, il s'avise que l'unité politique de l'empire n'est que précaire, si l'unité religieuse y fait défaut. Il entreprend donc de soumettre aux directions protestantes les populations catholiques du nouvel empire, les évêques de Pologne, de Bavière, des pays rhénans.

On le connaît assez pour savoir que rien ne

l'arrêtera dans l'exécution de son dessein. Les prisons germaniques se refermeront sur les archevêques traînés aux prétoires et condamnés par des juges à la dévotion du chancelier.

Ce régime de contrainte, qui porte le nom de Kulturlcampf, a beau se prolonger, la résistance des évêques et des populations catholiques ne fait que s'en accroître et y puiser une nouvelle autorité morale dont l'Europe elle-même s'émeut.

A son tour, M. de Bismarck s'aperçoit qu'il fait fausse route ; il ast contraint de réfléchir et de reculer, sinon d'aller à Canossa faire sa soumission au Saint-Siège. Finalement, les catholiques allemands, réintégrés dans la plénitude de leurs franchises concordataires, non seulement triomphent de la persécution, mais acquièrent au Eeichstag, eu majorité protestant, une influence politique considérable et dans certains cas prépondérante.

Est-ce que M. Briand se croit plus fort que M. de Bismarck ?

Mais voici que TAngleterre elle-même a voulu,

dans ces dernières années, entreprendre de soumettre les enfants catholiques à l'enseignement protestant de l'État. Un bill, qui porte le nom anglais « d'education-bill », prétend imposer, comme ici. aux familles catholiques, d'envoyer leurs enfants aux écoles de l'État, pour y recevoir l'enseignement qu'il plaira à l'État de leur donner.

En Angleterre, on le sait, les questions de libertés publiques ne sont pas, comme chez nous, traitées par l'indifférence. Aussitôt, une formidable ligue des familles catholiques s'organise dans tout le

Eoyaume-Uni, pour le refus de l'impôt. Le Gouvernement tient tête. Il décerne trente-six mille contraintes, fait prononcer des milliers de condamnations, emprisonner treize cents personnes, pour refus d'acquitter leurs contributions. Nul ne cède, parce que les droits de la conscience religieuse sont de leur nature infcraitables et intransigeants, hors des compétences d'aucune loi civile. A la fin, c'est le Gouvernement qui fléchit et, comme les élections générales surviennent, le ministère qui avait lancé « l'education-bill » est battu et renversé.

M. Briand se croit -il mieux outillé que le Gouvernement britannique ?

M. Briand et les sectes huguenotes dont il est l'instrument ne peuvent escompter ici qu'une seule chance de succès : c'est la mollesse, pour ne pas dire la défaillance, des catholiques français, dont la résignation est si souvent excessive que contre eux on peut tout se permettre.

Mais il n'apparaît pas toutefois que les évêques soient enclins à leur donner cet exemple, ni à se laisser intimider par les menaces de poursuites et les comparutions comminatoires devant les juges et les tribunaux.

Alors, qu'espère-t-on de ces parodies judiciaires et à quoi vont -elles aboutir ?

Il n'y a pas de droit contre le droit, a-t-on dit. A plus forte raison contre le sens commun.

C'est outïager le sens commun encore plus que le droit, de prétendre interdire aux évêques, chargés d'âmes, et gardiens de la foi catholique, de donner aux famiUes, par la voie des mandements et de la

chaii'e, les conseils ou les injonctions que suggèrent la défense de la foi et la préservation des enfants, tant pour le choix des écoles et de leurs maîtres, que pour le choix des livres qui y sont en usage.

Tout le monde aurait dont le droit de stigmatiser un mauvais livre, une mauvaise école, un mauvais maître, un mauvais enseignement, excepté l'évêque dont c'est la fonction et la raison d'être '? C'est insoutenable.

Le parti républicain, qui, à le regarder sous la peau, n'est pas autre chose que le parti calviniste, se propose de protestantiser les jeunes Français, par le déloyal subterfuge de l'école d'État, des maîtres qui y enseignent et des livres qui y sont mis en usage, lesquels sont pour la plupart choisis par des pasteurs huguenots.

Et l'on s'étonne que les évêques ne se prêtent pas à cet indigne escamotage de l'esprit des enfants, par l'imposture de la neutralité !

Ils ne s'y sont pas prêtés en Allemagne ni en Angleterre, ni aux États-Unis, qui sont des pays protestants ; ce n'est pas pour s'y prêter dans un pays catholique !

On les a séparés de l'État pour qu'ils soient libres. On leur a rendu leur liberté, pour qu'ils en usent.

Dans cette détense contre le KîiUurlcampf français, les évêques n'ont pas seulement pour eux les précédents : ils ont le bon sens et ils auront l'appui moral même des esprits indépendants et des libres penseurs dignes de ce nom.

L'enlèvement de Fallières

23 Juin 1909.

J'avoue que j'ai tressailli, dimanche soir, quand j'ai appris à l'improviste qu'on avait supplié M. Fallières de ne pas venir a a Grand -Prix d'Auteuil, de peur d'y être enlevé par les lads insurgés et les parieurs en révolte.

Je me suis remémoré de suite tous les enlèvements célèbres, à commencer par celui de Proserpine, et, mon émotion s'étant graduellement apaisée, j'ai fini par me dire qu'après tout, si les lads anglais nous avaient enlevé M. Fallières, d'ailleurs avec les précautions maternelles qu'on met au transx>ort des chevaux de prix, il n'y aurait rien ea de changé en France, il n'y aurait eu qu'un fonctionnaire de moins.

Eéflexion faite, je ne vois même pas pourquoi M. Fallières ne se prêterait pas de lui-même à cette fin romanesque d'une présidence qui est vraiment un peu terne.

Il serait convenu entre les conjurés qu'il ne lui serait fait aucun mal et qu'on lui assignerait, comme à Abdul-ïïamid, une résidence agréable, au bord de quelque lac d'Ecosse, voire même au bord de la mer.

On pourrait même lui faire garantir son traitement, par une combinaison de pari mutuel, lequel ajouté aux revenus du Loupillon, lui constituerait une liste civile fort convenable.

Tout serait ainsi réglé le mieux du monde et pour lui et pour nous.

Lui n'aurait plus à affronter l'ennui des voyages protocolaires, plus de discours à subir non plus qu'à répondre, plus de cérémonies soporatives oii, sur le siège le plus en vue, il faut vaincre, en dépit qu'on en ait, les incoercibles lourdeurs d'un sommeil de X)lomb.

Nous, nous profiterions de cette \acance présidentielle, pour découvrir un président un peu plus actif, un peu plus vigilant, un peu moins fermé aux compréhensions des désordres grandissants qui se dessinent en France et en Europe, enfin un président qui préside, ce qui est la moindre des obligations de sa charge.

De sorte que si les lads anglais veulent organiser cette petite fête pour le Grand-Prix, je ne connais pas, en dehors de M. Lépine et de M. Hennion, beaucoup de Parisiens disposés à mettre obstacle à leur ténébreux dessein, ni à leur en vouloir outre mesure, s'ils réussissent à le mettre à exécution.

Mais j'oubliais les geas du monde.

Plutôt que de troubler le Grand-Prix, ceux-ci préfèrent garder M. Fallières. Us ont, d'aiUeurs, jusqu'ici, gardé tous les Fallières, plutôt que de laisser toucher à leurs plaisirs.

La plume de Dnimont a bien souvent, depuis quinze ans, gourmande leur frivole indifférence, au

regard des maux qui menaçaient la religion française, la famille française, la société française, la patrie française elle-même.

Voici qu'ils s'émeuvent enfin, mais ce n'est qu'au sujet des désordres qui ont jeté sur la grande journée d'Auteuil une perturbation inattendue.

Cette fois, l'avertissement leur a été plus sensible. La question sociale, qu'ils feignaient d'ignorer, leur est apparue dans sa brutalité impertinente, sous la forme d'une sédition de garçons d'écurie

Le Figaro n'a pas consacré moins d'une page et demie, avec un article directorial en tête, à cette émeute de palefreniers, ceiDcndant bien inoffensive et bien légère, si on la compare à tout ce qui s'est commis en France de bien jjlus gTave.

r Et en plus de ces dix colonnes significatives, il faut voir, dans les journaux qualifiés de mondains, avec quelle importance nos gens du monde dont on a recueilli l'opinion parlent de cette rébellion.

Ils font penser au petit dialogue de Louis XVI avec le duc de Liancourt, le lendemain de la prise de la BastiUe :

« — C'est donc une émeute % », interroge le roi, un peu sujpris de ces nouvelles, alors qu'il avait noté sur son agenda : <( Chassé à Marly et pris du ï)etit-lait. »

» — Non, sire, répond Liancoujt, c'est une révolution. ))

C'en est une aussi, d'une gravité impré^-ue, si la haute société est maintenant gênée dans ses plaisii-s. C'est son point faible. Pataud a découvert le défaut de la cuirasse. On s'était presque diverti dans les

salons des fantaisies de Pataud d'éteindre l'électricité ; le liigli life s'en amusait encore. Mais retarder les courses, holà î cela n'est plus tolérable ! Chassez les congrégations, fermez les sanctuaires, emparezvous de tous les enfants de France, pour les façonner au protestantisme, livrez à tous les nomades juifs, pour qu'ils les vendent, les secrets de la défense nationale, laissez se vaporiser ou s'engloutir on ne sait où les douze milliards de la Marine, tout cela n'est rien, si le starter peut donner le départ à l'heure dite.

C'est, d'ailleurs, un fort élégant amusement que les courses de chevaux et une source de bénéfices consolants pour le commerce de luxe, qu'on am^ait grand tort de négliger. Mais enfin, ce n'est qu'un amusement assez dispendieux et quelque peu démoralisateur, pour les petits employés qui, régulièrement, y perdent leur traitement ou leur salaire.

A ce titre, il ne saurait primer, dans la pensée des moralistes même les moins puritains, les intérêts autrement attachants qu'une haute société n'a pas le droit de méconnaître, sans courir à pon suicide.

« Ceux qui n'ont pas vécu dans la société d'avant » la Eévolution, disait Talleyrand, n'ont pas connu )) la douceur de vivre. » Il aurait pu ajouter que la Eévolution elle-même n'avait pas tout à fait interrompu le cours de ces plaisirs. Le jour où parvint à Paris le manifeste de Brunswick, qui inaugurait une guerre de vingt ans et sonnait le glas de cinq cent mille hommes, la recette des théâtres ne baissa pas de cinquante sous. Sous la Terreur, on dînait tout de même au cabaret avec de jolies filles, après

avoir acheté le joui^nal du soir qui donnait la liste des trente ou quarante guillotinés de la journée, et l'on disait «ce pauvre un tel », en ajoutant du sucre sur les fraises.

Il y a donc une immunité spéciale et en quelque sorte sacramentelle en faveur du plaisir parisien, qui rend plus insupportable et plus sacrilège la sédition des lads employés dans les écuries de courses. Si les grèves s'étendent à cela maintenant, c'est la fin du monde !

Et c'est une des raisons, non la moindre, qui doit faire désirer, même aux sportsmen les plus distingués, l'enlèvement et la disparition de M. Fallières.

Ce gros homme de province ne comprend rien au Paris qu'il gouverne, s'il ne fait pas diligence pour mettre un terme aux sourdes conspirations des lads, des jockeys et des bookmakers.

Il lui est loisible de laisser piller les usines de Méru par la Jacquerie du Beauvaisis, comme sous Charles V. Il peut laisser les ouvriers catholiques de Mazamet incendier les maisons des drapiers protestants, comme sous François II. Il n'y a aucun grave inconvénient à ce que les terrassiers livrent une bataille rangée aux sergents de la viUe, dans les rues mêmes de Paris, comme au temps des Armagnacs et des Bourguignons. Les évêques peuvent être traînés devant tous les tribunaux de France, pour s'y entendre condamner à des peines variées, comme sous Eobespierre, cela peut encore aller sans crise. Le Parlement peut chanter Vhiternationale et la Carmagnole, comme les Girondins chantaient « Mourir pour la Patrie », ce n'est que de la musique de chambre. L'armée française peut

être désorganisée par la Maçonnerie et conduite au combat par quelque Soubise ou quelque général Eossignol, cela n'a pas d'importance. Toute la flotte peut faire le plongeon, éclairée par le Sully, la Vienne, Vléna, le Farfadet, et, sans avoir combattu, rejoindre au fond des flots le Vengeur de Villaret- Joyeuse, cela s'arrangera. Mais M. Fallières ne sait pas le premier moi3 de son métier de roi, s'il laisse porter le moindre préjudice aux couturiers juifs, aux restaurants de nuit, aux règlements du pesage, au canter des favoris et à la discipline de l'hippodrome.

« L'ordre sur la pelouse, j'en réponds ! », est le seul message iDrésidentiel qui vaiUe aujourd'hui la peine d'être écrit.

Si M. Fallières ne comprend pas cela, qu'on l'enlève ! A nous le Cheik-ul-Islam pour signer sa déposition !

30 Juin 1909.

Heureusement qu'il est en bronze, le pauvre Hoche, sur son piédestal solitaire, au milieu de la nécropole royale de Versailles, qui garde on ne sait quelle mélancolie désolée des âges disparus dans la nuit révolutionnaire.

S'il n'était pas en bronze, le pauvre Hoche, nul doute qu'avec l'un des jurons familiers aux hommes de la Eévolution, dont ISTapoléon lui-même émaillait fréquemment la solennité des protocoles, il enverrait se promener ailleurs qu'aux alentours de sa statue tous les enfileurs de balivernes, qui, sous prétexte d'honorer sa mémoire, viennent chaque année se contempler le nombril et se célébrer euxmêmes.

On peut même ajouter, selon l'expression bien parisienne : « Qa'est-ce qu'ils prendraient pour leur rhume », les enfileurs de balivernes, si l'homme qui a dit res non verha n'était pas nickelé ou coulé dans l'airain!

Cette année, en dehors des autorités civiles de Seine-et-Oise, naturellement appelées à présider la

cérémonie, les deux bonimenteurs qui ont dégoisé aux pieds de Hoche ne sont rien moins que Dreyfus — Dreyfus Ferdinand, qu'il ne faut pas confondre avec Alfred, celui-ci étant mamamouchi honoraire, l'autre n'étant encore que sénateur — et Pichon, le Pichon, le petit Pichon, que M. Clemenceau a casé aux Affaires étrangères, pour avoir une créature à lui à ces affaires -là, comme il a dans Georges -Marie Picquart sa créature aux affaires de la Guerre.

Le Grand-Prix qui se courait à Longchamp, le même jour que Hoche était célébré à Versailles, a rejeté au second plan les harangues adressées au général républicain. Il n'empêche que des fragments de ces compositions nous ont été conservés et, les ayant dégustés, on demeure confondu de la ténacité des paradoxes que les orateurs officiels continuent à débiter, comme un fumeux breuvage, sur la Eévolution et sur ses héros désormais mieux connus.

Ni M. Pichon, ni M. Dreyfus (Ferdinand), ne paraissent se souvenir que Hoche, le général Hoche, l'excellent réimblicain Hoche, pacificateur de la Vendée, défenseur des lignes de Wissembourg, chef de l'expédition d'Irlande contre l'Angleterre, a été enfermé aux Carmes, par ordre du Comité de Salut Public, pouj y être, comme les camarades, condamné à mort et conduit à la guillotine.

Avant que le vieil immeuble des Carmes, où siège maintenant, rue de Vaugirard, l'Institut Catholique, disparaisse sous la pioche des liquidateurs, escortés des coreligionnaires de M. Dreyfus, acquéreurs, comme devant de ces nouveaux biens natio-

naux, que M. Dreyfus fasse donc une visite à cette vieille maison.

On lui montrera la petite cellule de dix pieds carrés ou Hoclie fut écroué comme suspect, en compagnie de Mme Joséphine Tascher de la Pagerie, veuve Beau harnais, que devait épouser quelque temps après son camarade Bonaparte. Celui-ci était d'ailleu^rs retenu lui-même, comme suspect, dans quelque geôle du Var, pour le récompenser d'avoir si intelligemment participé à la reprise de Toulon aux escadres anglaises.

Le fait est si connu, si notoire, que M. Dreyfus ne saurait l'ignorer. N'a-t-il pas ouï parler des chroniques galantes, qui nous ont révélé que Hoche, grâce à cette prison des Carmes, oii l'on faisait vite connaissance, eu égard à la brièveté de la vie, fut l'ami très heureux de Mme de Beauharnais, et qu'ainsi la Eépublique et l'Empire avaient, du fait de Hoche lui-même, quelques points communs ?

Au surplus, si M. Dreyfus veut pousser plus avant son excursion à la prison des Carmes, il pourra mieux apprécier ce qu'il faut penser du passage de son boniment oîi il nous fait part de cette étrange nouvelle, que la Eévolution aurait inauguré la liberté de conscience.

Quel crime avaient donc commis les malheureux prêtres qui furent massacrés dans le préau de cette prison, aux journées de Septembre, et dont le sang s'aperçoit encore sur les murailles ?

Avaient -ils commis d'autre crime que de penser et de prier autrement que les calvinistes qui, à la

faveur de la Eévolution, venaient de s'emparer des pouvoirs politiques ?

Il faut consulter sur ce point les mémoires du terroriste Prud'homme, l'auteur fort connu du Journal des Révolutions de Paris :

« Le ressentiment long et profond da protestan- » tisme, qui paraissait assoupi, se réveilla toufc à

» coup en 1788 Le moment terrible des ven-

» geances arriva ; la secte eut des démêlés parfci-

» culiers partout où elle était établie Parmi les

» massacreurs de Septembre, aux portes des prisons » de Saint-Firmin des Carmes et autres lieux, où » étaient renfermés les prêtres catlioliques, se » trouvèrent plusieurs assassins du Midi et jjrotes- » tants ; quelques-uns laissèrent échapper ces mots » en frappant leurs victimes : Souviens -toi de la » Saint- Barthélémy ! »

Et Prud'homme ne s'en tient point à cette grave déposition. Il apprécie la secte :

« Ce qui la rendit si souvent odieuse, écrit -il, » c'est que les ennemis de la France et surtout )) l'Angleterre, fureni continuellement ses alliés

» fidèles, instigateurs de ses troubles intérieurs

» Les protestants n'auraient pas voulu abolir la )) monarchie, mais obtenir un monarque sectateur )) de leur faction ; ils aidèrent à la destruction de la » noblesse et du clergé. Eabaut Saint -Etienne dit » des prêtres, à l'occasion du décret sur les biens » du clergé : Enfin, nous les tenons, Us ne peuvent » plîis nous échapper (1) ! »

(1) Voir Peud'homme, Histoire impartiale des Révolutions, t. IV, chap. in.

M. Dreyfus (Ferdinand) a donc mal choisi son moment, pom* venir, avec le nom malheureux qu'il porte, aux pieds de la statue de notre pauvre Hoche, dont la précieuse vie ne fut sauvée qu'au 9 Thermidor, nous parler de la liberté de conscience inventée par la Eévolution.

Jamais la liberté de conscience n'est plus en péril que lorsque le parti dit républicain, autrement dit calviniste, est au pouvoir, et son règne prolongé est une douleur pour tous ceux qui pensent.

Il faut tout l'aplomb Israélite, pour oser nous raconter ces calembredaines, à l'heure même où les protestants, de mèche avec les Juifs, recommencent précisément, avec le même cynisme, le coup des biens du clergé, les uns pour les exproprier par la voie législative, les autres pour les acquérir par la voie des liquidateurs.

« Nous les tenons », s'écriait Eabaut Saint - Etienne, le patriarche huguenot du Gard. M. Briand, flanqué du petit huguenot Méjéan, qui a profité de cela pour se faire nommer directeur des cultes, juste au moment oii l'État ne connaît plus les cultes, a pu dire de même : « Nous les tenons ! »

Il ne tiendra rien, pas plus que les autres, parce que ce qui est anormal et contre la nature des choses ne saurait durer.

La faction calviniste acoquinée avec la faction juive, sous la raison sociale du « parti républicain » ne tiendra pas plus la France que leurs prédécesseurs du même acabit ne l'ont tenue.

On peut tenir la France pendant des siècles, quand on s'identifie à elle, à son esprit, à sa manière d'être, et qu'heureux ou malheureux, on vit de sa

propre vie. Mais quand on s'abandonne à cette entreprise insensée, de vouloir que la E évolution française soit ici l'ère nouvelle de la domination des étrangers, la main-mise sur la France, son exploitation par une poignée de Juifs et par quelques milliers de huguenots, satellites impénitents, les uns des intérêts anglais, les autres des intérêts allemands, on se prépare de bien mauvais jours.

Ah ! il est dommage que Hoche soit mort et que sa statue seule nous reste.

C'est à lui, certainement, à lui républicain français, de notre sang, de notre caractère, que très volontiers nous nous adresserions, pour le prier de bouter dehors toute cette bande de mercantis et de prédicants, échappés de Francfort et de Genève, qui, s'affublant ici du masque républicain pour tromper la démocratie, nous traînent honteusement depuis quarante ans aux pieds de l'étranger, en échange des ignobles bénéfices que l'étranger leur garantit.

A cette prière d'une âme française, le bronze immobile doit autrement tressaillir qu'aux flagorneries du Dreyfus Ferdinand.

Et cela nous remet en mémoire la belle image d'Hugo parlant de l'aïeul de bronze imploré par ses fils :

Tout à coup — rien n'est plus formidable

Que l'immobilité faisant un mouvement —

Le farouche sépulcre est vivant par moment

Et le profond appel de l'homme le secoue,

Don Jayme ressentit un frisson sur sa joue

Que, dans l'ombre, d'un geste auguste et souverain,

Caressait doucement la grande main d'airain.

Sans vouloir nous flatter outre mesure, nous avons des raisons de penser que la caresse de Hoche ne serait pas pour la joue de M. Dreyfus Ferdinand.

Page 1