LA CORRIDA
30 Juin 1909.
Ne trouvez-vous pas que toutes les interpellations sur la politique générale du Gouvernement onfc de grandes analogies avec les courses de taureaux? C'est la corrida del muerte.
D'abord, le public y vient beaucoup plus volontiers qu'à toutes les autres discussions d'affaires, fussent-elles les plus impor-tantes, pour les intérêts matériels ou moraux qui s'y trouvent mis en question.
La dilapidation d'un budget de quatre milliards, la ruine de leurs moyens de défense, le renversement de quelque tradition respectable, le sort de leur religion, la mainmise sur l'éducation de leurs enfants, etc., n'intéressent les Français et spécialement les Français du Tout-Paris que très médiocrement. Tandis que la vue d'un ministre étripé et piétinant ses propres entrailles, tels les malheureux cbevaux qui sont livrés aux fureurs du taureau, plaîc de suite et tout autrement à la manière forte de leur sensibilité.
Pour ce spectacle-là, on se dispute les cartes d'entrée. Quelles soient à l'ombre ou au soleil, tout
le monde en exige et la questure est sur les dems. Les femmes surtout en sont très ardemment quémandeuses. C'est le moment de se rappeler, si l'on veut les combler d'aise, qu'on a dîné chez elles et qu'une politesse en vaut une autre.
Aller avec un immense chapeau s'empiler dans une étroite tribune de la Chambre, pour voir les ministres saigner sous la pique, regimber sous les banderilles et tomber à genoux, le mufle dans la poussière, avec un mètre d'acier à poignée rouge enfoncé au bon endroit, est le régal superlatif, bien supérieur à tous les five o'clock de pâtisserie et de galanterie de toute Parisienne délicieusement cruelle qui veut être dans le mouvement.
Cette tauromachie parlementaire a ses amateurs, ses connaisseurs, et^ comme on dit en Espagne, ses aficionados.
Si l'Espagne s'enorgueillit des prima spada que lui fournissent et Cordoue efe Séville, écoles les plus réputées, notre recrutement de gladiateurs n'est pas moins entouré de faveur ni de sollicitude.
A cela près qu'ils ne portent point de culottes brodées ni de vestes lourdement brochées d'or, costume qui n'avantagerait pas M. Jaurès, qui messiérait à la plupart et dont s'offusquerait l'austérité calviniste du parti républicain, nos oraceurs connaissent tous les jeux de la cape et de la muleta, et je ne sais pas pourquoi, les jours d'interpellation, on ne mettrait pas à la Chambre, derrière le bureau du président, un petit orchestre qui jouerait Carmen.
Cependant, le matador se fait rare. L'homme qui,
Jour finir, tue le fcaureau et fait le tour des arènes, (0. recevant des oranges, des cigares, des chapeaux,
ies espadrilles et la mission de constituer un
ilouveau ministère, n'existe plus au Parlement.
Il y a des années comme cela. La Comédie-Française a eu des périodes où elle ne comptait que des maîtres, suivies d'autres périodes où elle n'offrait, sur ses af&clies cha^mois, que des fonctionnaires d'une moyenne honorable, à peine étoiles d'un nom plus applaudi.
La Chambre est comme la Comédie, ou, si l'on préfère, elle a ses crus, comme les vignobles ; elle a ses législatures de marque, comme le Médoc et les Clos-Voigeot. Toujours est-il qu'on n'y tue plus le taureau et que, de ce chef, la corrida n'est plus dél muerte. mais purement landaise ou de simple Camargue. Ayons le courage de nos vices, c'est beaucoup moins amusant.
Dès discours, des discours, efc rien que des discours, sans que le résultat en soit autre chose que néaijfc, ni que la situation générale en soit modifiée d'ur iota ; ce sont de pâles corridas.
les interpellateurs ont beau y mettre, qui de la passion, qui de la finesse, qui de la puissance, hausser le ton, sertir dans les plus virulentes apostrophes les imputations les plus déshonorantes, laiteer les javelots les plus incisifs ou brandir les totiawacks les plus contondants, les pointes émoussées ne pénètrent plus, les massues n'assomment plus rien.
Une pantomime des Hanlon-Less, qui fit rire tout Paris, représentait un clown qui jouait imperturba-
blement son même air de violon, encore que toue la troupe s'ingéniât à faire choir sur sa tête chame des tuiles, des poutres, des troncs d'arbres séci-
laires, des rochers, des maisons entières Le Goi-
vernement, chauve aussi, évolue sous les moelloas détachés de son propre édifice, exactement comme s'il était en caoutchouc.
Tout ce qui, naguère, aurait pu émouvoir l'opinion publique et, par la crainte de l'opinior publique, les majorités parlementaires, est désormais sans portée, sans force et sans vertu.
Dites tout ce que vous voudrez, vrai on faux, c'est tout comme.
Quand ils parlent ainsi d'espérances trompées, Leurs déclamations sont comme des épées. Elles tracent dans l'air un cercle éblouissant.
mais c'est tout ce qu'elles tracent et, à l'inverse de ce qu'en disent et Musset et sa rime obligée,
H n'y pend plus jamais quelque goutte de sang.
L'attelage à grelots de mules empanacnées, chargé d'emporter en fanfare les cadavres des ministres, comme un trophée de l'interpellatior, n'a plus à se déranger pour nettoyer l'hémicycle Le taureau en sueur rentre changer de chemise, jour aller dîner en ville, jusqu'à la prochaine course
Est-ce un bien, est-ce un mal ? Voilà encore me question archaïque, dont le Français de nos joars est aussi peu soucieux que possible, et il espère bim, mon ami, que vous n'allez pas le raser avec ceite scholastique de séminaire et ces considérations d'tn autre âge.
Faites-lui, non pas de la morale, dont il n'a cure, mais des faits qui l'intéressent et qui comportent par eux seuls une morale qu'il tire lui-même.
Eassasié de discours analytiques et tels qu'en aucun temps on n'en fit de meilleurs, le Français blasé d'éloquence réclame de l'action.
Ne dites plus rien, employez votre phosphore à enfanter de l'action et vos muscles à la réaliser.
Un type comme Wilburg Wright, qui ne prononce pas dix paroles par jour et ne répond que par monosyllabes au flot des bavardages, mais qui, par ses propres moyens, réussit à se maintenir et à voler comme un oiseau mécanique à 50 mètres au-dessus de nos têtes, a tué pour un temps tous les discoureurs, fussent-ils Démosthène, Cicéron, Mirabeau, Gambetta, Gauthier de Clagny, Jaurès et même notre ami Déroulède, — et cela aussi concourt à détruire le parlementarisme, puisque parler n'aboutit plus à rien.
Avez -vous remarqué que les P. T. T. et les C. G. T. et autres associations à majuscules, qui sont désormais innombrables, ont cessé d'être redoutables, dès qu'elles se sont manifestées en palabres de réunions et d'assemblées, dans les hippodromes et ailleurs ?
Elles étaient l'action, l'action tour à tour féconde ou terrifiante, mais généralisatrice de choses concrètes, sur lesquelles le reste du monde pouvait parler. Dès qu'elles se sont mises à parler ellesmêmes, à enfiler des phrases, des logomachies, des histoires, adieu les grandes puissances et bonsoir chez vous !
Le Parlement aura cette déveine que, si l'on ne
fait plus qu'y parler, si bien qu'on y parle, même nos jolies mondaines à immenses chapeaux et à robes gainées dédaigneront ce champ de courses.
Du moment que la corrida se passe en compliments et en ordres du jour « piirs et simples », sans la moindre action exercée ou ï)roduite ; que les picador es sont en carton peint ; que les banderilleros sans conviction ne plantent que des accessoires postiches ; que le sang délavé se transforme en fadasse salive ; que les obus y sont, comme dit M. Clemenceau, « chargés de ï)ommade » et que le matador tant attendu, tant désiré, demeure invisible ou inexistant, le Parlement lui-même ne fera plus recette et le x)arlementarisme disparaîtra de l'afiBche, comme une comédie démodée de 1835.
Le Jubilé de Calvin
7 Juillet 1909.
Je suis surpris que la Chambre des députés, tout au moins une importante délégation de ses membres, une délégation non moins importante du Sénat, le Grand-Orient maçonnique, qui est le vestiaire du protestantisme, où l'on dépose ses vieux pardessus religieux, le président de la République en personne et le ministère tout entier, à commencer par le président du Conseil, ne soient pas en ce moment à Genève.
On y célèbre, depuis le 2 Juillet, le Jubilé de Calvin, à l'occasion du quatrième centenaire de sa naissance.
Toute l'aristocratie calviniste d'Europe a été conviée à ces fêtes austères, qui ne dureront pas moins de huit jours. Leur programme assez chargé comporte la pose de la première pierre d'un monument commémoratiC de la Eéformation.
Parmi les divertissements, je relève au progi'amme la représentation d'une tragédie en cinq actes de Théodore de Bêze, intitulée le Sacrifice d'Abraham,
et la double audition d'une cantate, due pour le poème à M. le pasteur Eœlirigli, et pour la musique à M. O. Barblan, organiste à la cathédrale.
Ce sont des récréations plutôt sévères. Mais eUes n'en conviennent que mieux à la mémoire de l'homme profondément antipathique que fut Jean Calvin, né à IsToyon, en Picardie, le 10 Juillet 1509, fils du secrétaire de l'évêché et curé défroqué, comme M. Combes.
Si l'on veut avoir une idée de ce que fut la Eépublique de Genève, codifiée et gouvernée par Calvin, il faut lire la remarquable étude qu'un jeune et courageux historien, M. Charles Merki, vient de publier sur V Amiral de Coligny et sur la Eéforme elle-même, après l'ouvrage fort intéressant qu'il nous avait déjà donné sur la Reine Margot et la Fin des Valois.
M la figure de F « amiral », qui fut encore moins marin que son coreligionnaire M. Pelletan, ne commanda de sa vie aucun bateau, même de pêche, et ne connut le port du Havre que pour le vendre aux Anglais, ni la figure de Calvin qui mourut à Genève, en 1564, de la maladie alors à la mode, que son jeune disciple, Johannes Hœrennius, témoin de ses derniers moments, a définie en latin : « turpissimo et fœdissimo morho » ne gagnent à être connues.
J'aurais même souhaité d'assister à quelques conférences du Jubilé, pour apprendre des admirateurs de Calvin, mieux informés que moi, de quels bienfaits l'humanité est redevable à cet homme funeste.
Il disait lui-même : « J'apporte, non la paix, mais
» la guerre. » Erasme, notre bon et judicieux Erasme, qui avait vu Calvin opérer en Suisse, l'appelait « la peste de la Gaule )>. Papire Masson, en 1580, écrivait « qu'il eût mieux valu pour la )) France que Calvin ne naquît point, tant il avait )) causé de maux à sa patrie ». Richelieu, dont l'opinion a bien quelque valeur, écrivait à sa nièce, la duchesse d'Aiguillon : « Si l'on avait empoi- )) sonné Luther et Calvin, lorsqu'ils commencèrent )) à paraître, on aurait épargné de grands maux » à la religion et beaucoup de sang à l'Europe.»
Calvin, d'ailleurs, se souciait peu de sa patrie. En manière d'envoi à François I^^' de son livre sur V Institution Glirétienne^ Calvin écrit cette dédicace, relevée par M. Dupuis, de la Revue W Action française : « 'Ne pensez point que je tâche à traiter ici » ma défense particulière, pour obtenir mon retour » au pays de ma naissance, auquel je porte telle » affection d'humanité qu'il appartient ; toutefois, » commue les choses sont à présent disposées, je » ne souffre pas du grand deuil d'en être privé. »
Avec moins de mesure, Calvin s'exprime sur les Jésuites, dont l'ordre venait d'être créé, le 15 Août 1533, à la chapelle de Montmartre, par le jeune Ignace de Loyola et ses six compagnons, étudiants de l'Université :
« Quant aux Jésuites, qui nous sont surtout » contraires, écrit Calvin, il faut les tuer, ou, si » cela ne peut commodément se faire, les chasser, » ou tout au moins les écraser sous les mensonges
» et les calomnies. » (Cité iDar Aug. Nicolas (1852), cité par Alzog, Histoire de VEglise, T. III, p. 304.)
On ne connaît communément, parmi les victimes de Calvin, que Michel Servet, brûlé vif en 1553, à qui la ville de Paris a octroyé une statue. Il en est nombre d'autres, parmi lesquelles Mcolas Gentilis, Jacob Grûnefc, le conseiller Ameaux, Nicolas Antoni, le chancelier CreU, Félix Manz, Funck, Henning, Brabant, son propre médecin, Jérôme Bolsec, obligé de s'enfuir à Lyon, tous torturés par l'inquisition genevoise, brûlés, noyés, décapités, en un mot mis à mort, pour avoir osé contester l'orthodoxie de « Monsieur Calvin », de « Monsieur », comme on disait à Genève, où personne n'osait enfreindre les fameuses « Ordonnances ecclésiastiques », chefd'œuvre de jacobinisme clérical, par lesquelles tout esf « défendu » dans la cité républicaine. Mais abrégeons.
Ce qui me confond, c'est que nos pouvoirs publics, si parfaitement imprégnés de calvinisme, ne soient pas présents à Genève, pour y célébrer leur Pape, initiateur posthume de la Eépublique qu'ils nous ont fabriquée.
Ce serait de l'ingratitude ou du respect humain, de la part de nos gouvernants, que de s'abstenir d'honorer leur père commun, celui qui, véritablement fonda, non pas la Eé]>ublique, fort heureusement inventée avant lui, mais le parti dit républicain, qui est bien le parti le plus assommant que la terre ait jamais connu.
On parle souvent des « vieux partis » ; les orateurs officiels s'abandonnent volontiers à des consi-
dérations méprisantes sur ce qu'ils appellent « les
anciens partis » ! Hélas, les pauvres gens sont à
cent lieues de se douter que le seul « vieux parti » qui subsiste en France, celui qui n'a pas changé d'un iota depuis le xyi^ siècle, qui en est resté a a même état d'esprit, aux mêmes errements, au même programme, aux mêmes moyens et aux mêmes procédures, momiûé dans ses haines atrabilaires, inaccessible à l'évolution, imperméable aux progrès de l'expérience humaine, est précisément le parti donfc ils sont, le parti dit républicain, autrement dit le paiti huguenot.
J'ai l'apparence de faire du paradoxe. Soit. Paradoxe, mais non pas erreur. Paradoxe aujourd'hui, vérité de demain. Il n'y a qu'à regarder.
Ce parti a beau être au pouvoir, on dirait toujours qu'il y campe ; il s'y démontre et s'y tient comme s'il était resté l'opposition hargneuse qu'il a toujours été.
Il a beau s'être emparé du gouvernement, par la grâce efficiente des armées allemandes et le précieux concours de M. de Bismarck, qui savait ce qu'il faisait, ce parti s'y comporte exactement comme une conjuration du xvi^ siècle.
Que dis-je ? Il est et demeure en permanence une conjuration. Il l'est par la défiance invétérée qu'il a de la France française et du Suffrage universel lui-même. Il l'est par le reflet que projette sur lui la société secrète qui le fait mouvoir. Il l'est par la discipline de brigands à laquelle il a plié ses affiliés. H l'est par l'organisation toute presbytérienne qu'il s'est donnée. Il l'est par les pratiques
quasi sacerdotales d'anathème et d'excommunication dont il use envers ses dissidents ou ses comtradicteuTs. H l'est par les mots troublants et significatifs dont il se couvre et qui écartent toute velléité d'indépendance d'esprit ou de liberté de pensée.
H l'est même physiquement, par son type anthropologique de puritain anglais et de marcliand de bibles polyglottes. Eegardez Brisson : Il a toujours l'air de revenir de l'enterrement de Cromwell.
Par le « tracassin )> religieux qui l'obsède à toute heure et qui commande toute sa politique, il est le vrai et peut-être le seul paHi clérical de ce pays, et il n'en est que plus insupportable.
Ce retentissement atavique lui vient du sombre théocrate de Genève et de ses sectateurs, qui n'ont, pour la plupart, qu'une idée dans leur étroite cervelle : l'idée religieuse.
Sa place serait donc aujourd'hui à Genève.
S'il n'y est pas, je disais tout à l'heure que ce pouvait être par respect humain ; je me trompe. C'est par tactique qu'il s'abstient d'y paraître, pour ne pas compromettre son incognito par cette démarche. Il ne veut pas qu'on sache qu'il est le parti de Calvin. Le mot « républicain » est le masque, pour donner le change à l'idéalisme français, mais Calvin est le visage et il veut qu'on l'ignore.
Le fond des choses françaises se résume, depuis la guerre de 1870, par cette formule qui finira par crever les yeux des plus aveugles : La Finance est aux mains du x)arti calviniste, qui est de cœur et d'esprit anglo -allemand, et qui gouverne de compte à demi avec la faction juive.
Il en est ainsi, parce que l'Allemagne d'une part et l'Angleterre de l'autre veulent qu'il en soit ainsi. Et ce dispositif n'est aujourd'hui dérangé que par l'antagonisme économique survenu depuis un quart de siècle, entre les deux puissances protestantes, qui ont établi et maintenu ici ce gouvernement d'occupation.
C'est bien là ce qui justifie l'éclosion en France d'une doctrine et d'un parti nationalistes.
On a discuté, naguère, si le mot de nationaliste est de M. Barrés ou de moi, vaine priorité. Ni M. Barres ni moi ne l'avons inventé. IN'ous l'avons recueilli au douloureux vocabulaire des nations opprimées par une faction étrangère à leur esprit.