‹ Souvenirs d'un publiciste, 1908-1909. Les secrets du règneChapitre 18 sur 22 · LA CHUTE DE CLEMENCEAU · texte numérisé non relu

LA CHUTE DE CLEMENCEAU

21 JuUlet 1909.

Quo modo cecidit potens ? s'écria Fléchier, sur le cercueil de Turenne. Comment tomba cet liomme puissant ?

Il tomba hier soir, en fin de séance, en fin de session, alors que tout semblait lui promettre encore de longs mois et que, fort de sa propre durée, il avait affecté, huit jours avant, de la promettre aux autres.

L'enquête sur la Marine allait se clôturer par un ordre du jour pur et simple. Et remarquez, en passant, combien ce « pur et simple » avait de ragoût, quand on pense qu'il s'agissait de passer l'éponge sur la perte de dix milliards, engloutis on ne sait où, comme les matelots du poète,

Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune.

Lorsque, sur je ne sais quelle critique de M. Delcassé, président de l'enquête, qui semblait viser un peu plus le ministère actuel que les ministères passés, M. Clemenceau a lâché un de ces brocards dont il n'est point avare et que son tempérament primesautier ne sait pas retenir

En une seconde, assurément en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, un duel à mort s'est déchaîné entre ces deux hommes qui se haïssent. On a eu la sensation immédiate d'une lutte de mâtins qui cherchent à s'étrangler sur des détritus, et dont les fureurs percent subitement le silence de la nuit.

Une passe d'armes à dents serrées, concentrée et virulente, où les deux combattants se sont jeté à la figure les mots sanglants de Lang-Son et de

Fachoda ou d'Algésiras On a voté on ne sait

pas quoi, des priorités, des histoires, des bêtises, et en un quart d'heure, le temps du pointage, le ministère défilait pom' la sortie, sans avoir daigné, autrement que par un geste, prendre congé de la Chambre ahurie et du public stupéfait.

M. Clemenceau tombe, somme toute, pour avoir fait un mot. Après en avoir tant fait, que supportaient avec plus ou moins de placidité les individus moyens et médiocres du milieu parlementaire, il a vu se dresser tout à coup, dans la subite rancune d'un scrutin passionnel, tous ceux qui avaient essuyé les étrivières d'un esprit trop parisien pour s'attacher de cœur une assemblée de province.

Décidément, la chute de iPicquart, un Quatorze Juillet, sur le front de bandière de l'armée en gaieté, devant le Tout -Paris matinal assemblé pour le regarder faire son Franconi, était symbolique. Si la libre pensée n'a pas oblitéré chez M.Clemenceau la superstition atavique du Breton, il aurait dû se méfier, car Picquait était sa créature et c'était

un lambeau de son histoire qui était inopinément jeté à terre, sur l'herbe de Longehamp, par la galipette fantaisiste d'un cheval imprudemment éperonné.

C'est aussi pour avoir éperonné mal à propos M. Delcassé que l'autre ruade s'est produite, qui a désarçonné le maître après le disciple, le chef de file après le sous-verge. La réplique des choses de ce monde, alors même que nous vivons dans la maison à l'envers, a toujom^s sa logique.

Et voilà, au surplus, un premier effet de la feuille de présence.

Il faut dire, en effet, qu'une centaine de députés, qui se moquent certainement de la Marine comme un poisson d'une pomme, étaient déjà partis en Danemark et autres Scandinavies, pour y célébrer les bienfaits de la paix universelle.

Après les assurances que le ministère leur avait données, de la certitude de leur réélection, tous avaient allègrement filé, laissant les autres se débrouiller dans la gabegie navale, devenue le cadet de leurs soucis. Patatras ! l'imprévu, qui préside en permanence aux invraisemblances françaises, fait que leur cabinet s'écroule, sur d'acrimonieux souvenirs de guerres malheureuses, tandis qu'ils vont sabler l'hydromel avec les pacifistes norvégiens.

Impossible aux camarades d'utiliser, pom^ sauver le ministère, les boites de bulletins disponibles. La nécessité de la présence réelle s'y oppose. Pour voter, il faut être là et avoir signé. La mesure adoptée samedi soir est appliquée depuis quelques

heures. Eésultat : chute d'un ministère qu'on croyait désormais inébranlable. Tout se tient.

Quant à la marine, elle n'en vaudra ni plus, ni moins, c'est-à-dire rien. Mais la chute de M. Clemenceau entraîne celle de M. Picard, et la chute de M. Picard, c'est la chute du respectable paravent qui devait couvrir les prévaricateurs de la Maçonnerie de l'X, presque aussi funeste aux affaires françaises que la Maçonnerie du triangle ou de la constellation des .*.

L'impôt sur le revenu est également à vau-l'eau, dans la personne de son désagréable thuriféraire, M. Caillaux, à qui ce coup de théâtre enlève le temps de convertir le Sénat à cette séduisante ineptie.

Le rachat de l'Ouest, dû aux vindicatives récriminations de M. Barthou, reste également en panne, avec toutes les difficultés insolubles que M. Prevet avait dénoncées et qui lui ont coûté son siège de sénateur.

Quant à nos affaires extérieures, comme sous ce régime de lumière c'esfc par une série ininterrompue de points d'interrogation que nous avons coutume de les ignorer, cela ne nous changera pas beaucoup de ne rien savoir du sort qui leur est réservé par le départ de M. Pichon.

Mais une question se pose qui est autrement adéquate au régime : c'est celle de M. Simyan.

M. Simyan a eu cette fortune invraisemblable de représenter un principe. Les deux principes qui, au dire des penseurs et des philosophes, depuis

l'origine du monde, régissenfc l'humanité sont le principe de liberté et le principe d'autorité. M. Simyan, à qui ses bons parents n'eussent- point prédit une telle destinée, était l'un d'eux. Il le représentait, et cela vous avait une autre allure que de représenter une simple circonscription de vSaône-et-Loire. A présent que faire de Simyan ? Il ne peut pas s'en aller, sans que le principe d'autorité semble flécliir, car des choses aussi essentielles à l'existence des États ne saur.aient être tributaires d'un incident de séance, oii deux leaders ayant bec et ongles se mangent le nez avec les vieilles histoires de Lang-Son et de Fachoda.

Simyan n'a rien à voir à ces chroniques du temps passé. Il surplombe, il plafonne, il est bien plus que député et sous-secrétaire d'État : il est une allégorie intangible, à laquelle nul ne peut toucher sans déchaîner une explosion libératrice jusque dans les profondeurs des P. T. T.

Et déjà, c'est la moralité vécue de la séance historique, tous les télégraphes et téléphones de France, à peine deux minutes après que le ministère était renversé, se transmettaient de l'un à l'autre, jusqu'à la dernière bourgade, avec une crise de joie délirante, la chute de Simyan.

Et maintenant, l'heure est venue de se rappeler le mot de Catherine de Médicis : « C'est bien taillé, mon fils, mais il faut coudre. »

M. Clemenceau parti avec son équipe, qu'est-ce que va faire le pauvre hom.me de l'Elysée, subitement troublé dans sa digestion d'hier au soir, par l'arrivée inattendue des ministres démissionnaires ?

La logique du parlementarisme, sa règle, sa loi, voudraient que M. Fallières fît de suite appeler M. Delcassé.

Mais M. Fallières aimerait mieux démissionner à son tour que de s'exposer à un froncement de soiu-cils de Guillaume II. Il n'aura ni assez d'énergie ni assez de dignité pour réparer l'outrage inoublié que r Allemagne a infligé à la Eépublique et aussi à la France, en imposant, en 1905, le renvoi de M. Delcassé.

Ce serait pourtant la meilleure manière de prouver au monde que si la France veut la paix, elle entend néanmoins être maîtresse chez elle ; qu'elle y est libre et non pas subalterne.

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