‹ Souvenirs d'un publiciste, 1908-1909. Les secrets du règneChapitre 3 sur 22 · UN SOCIALISME SUSPECT · texte numérisé non relu

UN SOCIALISME SUSPECT

10 Juin 1908.

Je crois bien ne pas m'engager outre mesure, en affirmant que tous le monde en France serait socialiste, à quelques exceptions près, si le Socialisme consistait à rechercher et à réaliser des solutions bienfaisantes pour ceux qui travaillent.

On rencontre fort peu de gens, et pour ainsi dire pas, qui ne soient disposés à des efforts et même à des sacrifices, pour relever la condition du prolétariat, pour acheminer celui-ci vers la propriété, considérée comme le meilleur signe de son émancipation.

Et ce n'est pas seulement la générosité naturelle à notre nation qui la détermine en cette matière. C'est aussi une intelligente compréhension de l'équilibre, dans les sociétés modernes. C'est encore le sens particulier d'une certaine égalité. C'est enfin un égoïsme sagace qui, dans le bienfait qu'il souhaite, découvre pour lui-même un gage de sécurité.

Seulement, il y a comme une paille dans l'or fin de ces bonnes dispositions.

Si la France a du goût pour le Socialisme ainsi compris, il y a tout aussitôt quelque chose qui l'en

dégoûte : ce sont certains socialistes. J'entends les professionnels du Socialisme, ceux qui en vivent, ceux qui exploitent les souffrances ouvrières, qui les multiplient, les aggravent et les exaspèrent : soit dans le but tactique d'accélérer une poussée quelconque de révolte, soit tout simplement, ce qui est bien plus humain, pour se donner à eux-mêmes, avec l'illusion de faire peur aux bourgeois, une raison politique d'exister et de faire figure de parti.

Dès que la France aperçoit cette clique en fourrures et en escarpins vernis, qui se fait des rentes sur l'échiné meurtrie du prolétariat et qui va toucher aux guichets du Capital — et quel Capital ? le Capital juif, c'est-à-dire le moins social, le plus féroce et le plus accapareur qui soit ! — le salaire de ses vitupérations contre le Capital, la nausée succède au dégoût.

En tout cas, il est une considération qui rendrait la plus grande partie de ce personnel spécial absolument suspecte, s'il ne l'était déjà pour d'autres causes : c'est l'opiniâtreté singulière qu'il manifeste à ne provoquer ses désordres que dans certains pays, objet des convoitises anglaises ou germaniques.

C'est un point de vue qui ne doit point nous échapper.

En vérité, à croire sur parole les orateurs et les écrivains dits socialistes, il semblerait que la France seule mérite leur sollicitude brouillonne et agitatrice, puisque c'est le champ où ils opèrent le plus volontiers.

Pourquoi donc ces messieurs n'opèrent -ils pas en Allemagne et en Angleterre ^

Pourquoi donc ne commencent -ils pas, logiquement, par libérer le prolétariat de ces vastes pays industriels, où la propriété n'a pas encore subi l'évolution démocratique constatée chez nous ?

C'est là tout d'abord un mystère impénétrable au sens commun, que celui de voir les susdits socialistes exercer particulièrement leur action sur un pays où le morcellement infinitésimal de la propriété a déplacé, sinon résolu, le problème agraire.

Alors que le régime du vaste domaine féodal subsiste encore en Prusse, en Allemagne, en Aufricbe, dans le Eoyaume-Uni, conjointement avec une extension démesurée de l'industrie, du machinisme, du travail des mines, des agglomérations ouvrières vivant de salaiies réduits et supportant des servitudes autremeni: lourdes que les nôtres ; pourquoi donc ne pas commencer par là ^.

Pourquoi donc ces messieurs ne courent-ils pas au plus pressé ?

PoTKquoi donc leur humanitarisme, en quête de révolutions urgentes, ne concentre-t-il point son précieux et préalable effort en faveur des parties les plus opprimées de la famille humaine ?

Ici, à la rigueur, nous pouvons encore patienter. Notre ouvrier français n'est pas heureux ; il n'est pas tout au moins aussi heureux qu'il devrait l'être, c'est évident. Cependant, il se défend, et ses conditions d'existence ont été déjà sensiblement améliorées. Il est, de tous les ouvriers du globe, celui qui jouit des salaires les moins réduits et celui, peutêtre, dont la nourriture quotidienne est le moins rebutante. Le vrai fléau dont il ait à se plaindre,

dans son actuel modtis vivendi économique, et dont il doive à juste titre accuser le Gouyernement, c'est l'incertitude du lendemain et c'esfc la concurrence de la main-d'œuvre étrangère, venant lui ravir son travail chez lui, sous son nez, sur son propre sol!

Quinze cent mille étrangers, représentant une formidable invasion sans uniforme, absorbent tout ce qu'ils peuvent du travail national. Leur présence influe notablement sur le fonctionnement régulier du marché de la main-d'œuvre.

De cette invasion économique, par laquelle il est subtilement spolié, l'ouvrier français est assurément redevable aux tendances cosmopolites des dirigeants républicains qui, de toutes façons, encouragent cette immigration.

Il en est redevable aussi aux prétendus socialistes eux-mêmes. Leur internationalisme consiste à offrir sur un plat la France aux étrangers ; à susciter des grèves au profit des étrangers ; voire même à installer des ministres, sous réserve de l'agrément des étrangers, ainsi qu'on l'a pu voir pour 31. Millerand dont le portefeuille a été mis aux voix par les Allemands.

Le Dreyfusisme, dans lequel beaucoup de nos socialistes se sont vautrés, a ouvert, à son tour, d'étranges aperçus sur cette façon vraiment extraordinaire d'entendre l'internationalisme.

Il faut laisser de côté la partie surprenante et profondément affligeante de l'aventure. C'est-à-dire l'engouement de ces contempteurs du Capital, non pour une victime du salariat, mais pour un porteur

de sabre millionnaire ! Il ne faut s'attacher qu'à la thèse doctrinale des pontifes du parti.

Le « militarisme » et le « cléricalisme », tel fut, disent -ils, leur objectif supérieur dans l'Affaire. C'est pour abattre ces deux forteresses du Capital qu'on vit ce qu'on a vu.

Si c'est le « militarisme » et le « cléricalisme » qu'il s'agit de détruire, il faut, en effet, s'adresser à la bonne faiseuse de ces articles, c'est-à-dire à l'Allemagne.

C'est là qu'est le siège central du « militarisme » européen. C'est là qu'il prospère et qu'il règne. Et c'est là également que la puissance religieuse, étroitement incorporée à la puissance impériale, donne le maximum de « cléricalisme » puisque le souverain, essentiellement militariste, prêche pour le moins autant qu'il chevauche et dogmatise en même temps qu'il légifère.

Il faudrait donc, logiquement, en bonne et saine conduite socialiste, au lieu de favoriser si étrangement les affaires du militarisme allemand, en ébranlant l'armée française, commencer par détruire le militarisme allemand, pour diminuer, du même coup, l'utilité permanente de l'armée française.

Quel spectacle, à combler d'aise tous ceux qui gémissent du cauchemar militariste ! Nous devrions voir nos superbes orateurs socialistes franchir pacifiquement la frontière, s'élancer vers leurs frères internationalistes d'outre-Ehin et faire de concert avec eux, dans les villes ouvrières de l'Empke, dans les centres miniers de Westphalie, chez les prolétaires agricoles du Brandebourg, parmi les débar-

deuTS maritimes des ports hanséatiques, dans les vastes forges d'Essen, au sein même des usines Krupp, les campagnes qu'ils ont menées ici, au Creusot, à Montceau, à Marseille, dans le Nord, dans le ]\Iidi et autres points cardinaux, excitant les grévistes à lapider les soldats et à secouer le joug de l'oppression militaire !

C'est en Allemagne surtout qu'une telle propagande serait à sa place. N'est-il pas vrai 1

Qu'attendent -ils donc pour jeter bas la vraie Bastille du militarisme et du cléricalisme, c'est-àdire le royaume de Prusse devenu l'Empire d'Allemagne ?

Les millions de socialistes allemands sont peutêtre lourds à mettre en mouvement I Mais, que diable ! un peu de la furia socialiste française infiltrée dans cette choucroute tudesque, paresseuse à fermenter, y remédierait sans peine.

Tant que nos socialistes n'auront pas tenté cette épreuve et qu'ils réserveront leurs excitations mal définies pour nos ouvriers français, en laissant parfaitement tranquilles le prolétariat et le militarisme étrangers, ils apparaîtront comme suspects d'un inexplicable illogisme ou comme suspects tout court.

Tant qu'ils négligeront, comme par hasard, de concevoir que le cléricalisme protestant est aussi le Cléricalisme, et que le capital juif est aussi le Capital, la besogne qu'ils font ici apparaîtra ellemême comme entachée de je ne sais quoi d'absolument suspect.

Je leur donne ce conseil : « Commencez par l'Allemagne ! Par l'Allemagne, d'abord ! C'est ce qui

presse le plus, et c'est l'endroit du monde où le militarisme étant le plus florissant, nécessite au plus haut degré votre intervention. »

J'espère que cette question, si simple, sera posée en maints endroits, aux candidats internationalistes.

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