‹ Souvenirs d'un publiciste, 1908-1909. Les secrets du règneChapitre 4 sur 22 · OPPRESSEURS DE L'ISLAM · texte numérisé non relu

OPPRESSEURS DE L'ISLAM

20 Juin 1908.

Les interpellations au sujet du Maroc se succèdent, fort nombreuses, fort pressantes, avec un accent chaque jour accru de véhémence et d'animosité, sans améliorer sensiblement notre situation dans l'empire chérifien, ni même nous éclairer beaucoup sur ce que nous y faisons.

Il y a cependant quelque chose de fort clair, qui frappera quelque jour d'une subite lumière les partisans de notre intervention, telle qu'on l'a conçue, acceptée et réalisée. C'est que la France, quoique puissance musulmane, prend peu à peu, par la fatalité même de sa situation, le rôle et la figure d'une ennemie du monde musulman.

Par suite de la politique dont nous avons consenti à être les exécuteurs bénévoles et gratuits, nous prenons de plus en plus la physionomie haïssable d'oppresseurs de l'Islam.

Voilà où nous conduit la politique soi-disant « républicaine », derrière laquelle se cachent les combinaisons juives et les conjurations protestantes.

Comment en serait -il autrement ?

îirous nous attaquons à l'un des foyers les plus ardents de la foi musulmane, à l'une de ces régions ganglionnaires, qui existent dans les organismes ethniques comme dans les organismes animaux, et dont l'inflammation se propage aisément de proche en proche à l'organisme tout entier. Nous y provoquons, conjointement à une explosion du fanatisme religieux, une crise manifeste de nationalisme politique, représentée par les progrès, sous nos yeux, du parti patriote, dont le sultan Mouley Hafid serait à la fois le symbole et le chef.

A ce double titre, nous sommes et restons l'Ennemi.

Que la France soit désormais honnie au Maroc, comme la personnification de l'oppression étrangère, cela ne peut faire aucun doute. Ce n'est pas précisément sous ces tristes auspices que nos affaires commerciales y trouveront l'accueil et la prospérité désirés. Mais il faut voir plus loin.

Il faut voir, en ce qui nous concerne, le véritable fond de la politique allemande dans l'affaire du Maroc telle qu'elle est conduite.

La politique musulmane de Guillaume II est si visible, si transparente, si clairement accusée, qu'on ne s'explique pas l'obstination que nous mettons à faire ainsi son jeu.

Il éclate avec la dernière évidence que Guillaume II s'est posé, depuis plusieurs années, et notamment par la haute signification de sa démarche à Tanger, comme le Protecteur du monde musulman. Il n'y a qu'à constater, au surplus, l'état de ses relations avec la Sublime Porte et avec le sultan

Abdul Hamid, pour apercevoir dans tout son jour la pensée de l'Empereur allemand.

Une telle politique de sa part implique déjà certainement la collaboration directe eb effective de l'armée ottomane aux opérations militaires de la Triplice. Elle implique aussi — et l'on voudra bien reconnaître que cela n'est pas sans gravité — le soulèvement simultané de tous les pays musulmans, sur les derrières des puissances qui se trouveraient engagées contre l'Allemagne dans un conflit européen.

Déjà, en 1870, une diversion de ce genre s'est produite pendant la guerre franco -allemande. Nos départements de l'Algérie ont vu soudainement éclater une insurrection, qu'il a fallu réduire à grand'peine, la plupart des garnisons algériennes ayant été privées de leurs derniers effectifs, pour former la deuxième armée de la Loire.

A ce moment, cependant, si notre prestige était atteint par nos revers, du moins le bienfait de notre long et patient établissement en Algérie n'était plus si vivement contesté. Quarante ans de conquête et d'efforts civilisateurs, traduits par de visibles améliorations, nous avaient rallié une partie de la féodalité arabe et des organisations kabyles. Si nous étions des maîtres, nous n'étions plus au même degré des spoliateurs et des oppresseurs. Nonobstant, ces populations soumises seulement en apparence s'insurgeaient, massacraient des villages entiers, attaquaient les courriers et, réfugiées dans leurs massifs montagneux, décimaient nos faibles colonnes de répression.

Ce qui, dans cette péripétie, sauva l'Algérie, ce fut le défaut de simultanéité du soulèvement, qui permit de réduire successivement, l'un après l'autre, les éclatements insurrectionnels.

Mais ce simple souvenir ne permet -il pas de présager ce que serait, en cas de conflit européen, une diversion opérée par le monde musulman tout entier, préalablement surexcité par notre attitude au Maroc *? Cette fois, la diversion serait opérée méthodiquement, sous les inspirations de la politique allemande et sous la conduite d'officiers allemands, qui déjà sont en grand nombre dans l'étatmajor de l'armée turque, force considérable, avec laquelle il faudrait sérieusement compter.

Ce n'est pas seulement la France qui am^ait d'urgence à pom^voir à ce genre de diversion et à distraire, pour cet objet, cinquante ou soixante mille hommes. Mais l'Angleterre aussi est, comme nous-mêmes, en contact avec le monde musulman sur tant d'endroits du globe. Elle serait logée à la même enseigne.

Si, à titre d'exemple, nous n'avons pris que l'Algérie, il y a bien autre chose.

Toutes nos possessions plus récentes de l'Afrique orientale et occidentale, toutes nos possessions noires sont en grande partie peuplées de sectateurs mahométans, par suite du système de civilisation qui y a prévalu et qui nous a fait donner la préférence au Coran sur l'Évangile. L'évolution religieuse d'une partie du monde asiatique vers l'Islam est aussi un fait considérable, de nature à inquiéter grandement l'Angleterre, au cas d'un conflit euro-

péeu. L'Hindoustan compte, à l'heure qu'il ef?fc, des millions de musulmans convertis, et leur obédience religieuse au Chef des croyants y est un factem^ dont Guillaume II, certainement, n'a pas négligé de tenir compte, en vue de créer beaucoup d'ennuis à ses ennemis éventuels.

La politique dite de l'AUemagne « encerclée », qui paraît fort séduisante au premier abord, ne va donc pas sans quelques inconvénients. Etant donné que la France et l'Angleterre ont imprudemment laissé prendre à Guillaume II ce rôle important de Protecteur de l'Islam, ce seul prestige lui permet « d'encercler » à son tour, sur un signe du Sultan, dans le rayon fort étendu de deux parties du monde, les colonies les plus riches de ses adversaires.

L'acte d'Algésiras, aperçu de ce point de vue, revêt une physionomie nouvelle. Il nous interdit formellement la conquête du Maroc, c'est-à-dire le profit concret que nous pourrions retirer de notre intervention policière ; mais il ne nous interdit nullement — au contraire ! — de nous faire détester, autant que faire se pourra, des millions d'hommes fanatiques et braves, que le Coran solidarise, de loin comme de près, aux cadavres tombés sous nos coups, dans les ravins marocains, pour la cause de l'Islam toub entier.

Peut-être faudrait -il y réfléchir !

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