L'OUTRAGE AUX TRIBUNAUX
23 Octobre 1908.
Le moment n'est -il pas venu de demander au Garde des Sceaux s'il y a encore en France un délit d'outrage aux tribunaux, si ce délit n'est point abrogé, ou s'il est abrogé pour les uns, tandis qu'il serait maintenu pour les autres ?
Le 11 Septembre, au prétoire de Cour d'assises de la Seine, alors que des débats s'y poursuivaient dans le sUence et le respect qui sont dus de par la loi aux audiences de justice, un assistant s'est levé qui a lancé une parole assurément outrageante, pour des magistrats d'une autre juridiction. Amené aux pieds de la Cour, l'insulteur s'est fait connaître. Il a dit s'appeler André Gaucher et avoir donné par son insulte libre cours à l'indignation qu'il ressentait d'un arrêt mal rendu par la Cour de cassation. Après quoi il a été relaxé.
Le 15 Septembre, les murs de Paris ont été couverts de placards injurieux pour les mêmes magistrats de la Cour suprême, nommément pris à partie. Ces placards n'étaient point anonymes ; ils étaient
signés du commandant Cuignet, qui est libre et
impuni.
Les jours suivants et semaines suivantes, les mêmes placards, on ne peut plus injurieux pour des magistrats en exercice, ont été colportés et affichés dans diverses villes de France, et l'aggravation persévérante du délit primitif est suivie d'une impunité encore plus étonnante et plus opiniâtre.
Le 16 Octobre 1908, nouvelle aggravation.
L'outrage n'est plus diffus, lointain et indirect. Il n'emprunte plus, pour intermédiaire inerte et insensible, le mur sur lequel on l'affiche, le journal dans lequel on l'imprime, le prospectus par lequel on le distribue. C'est la forme insolemment provocatrice de l'apostrophe qu'il revêt à présent, au sein même du prétoire, à la face des magistrats assemblés, et assemblés en audience solennelle.
Le vendredi 16 Octobre, à une heure de relevée, dans la salle archidorée de la Grand' Chambre, où siégeaient pour ce lit de justice, en simarres de pourpre et d'hermine, tous les présidents et conseillers de ce haut Parlement, et tout le Parquet général, et tous les greffiers en costume, et tous les huissiers ceints d'écharpes pareilles au gxand cordon de la Légion d'Honneur, et, tranchant par la sévérité de sa tenue de Tiers-État sur ces chamarrures royales, la délégation qualifiée de MM. les Avocats aux Conseils, on a pu entendre, à ce qu'on assure, au milieu de cette pompe sacerdotale et quasi sacrée, une voix s'écrier :
« Magistrats faussaires^ magistrats indignes, il
» ne sera pas dit qu'un Français ne vous crachera » pas votre -forfaiture au visage ! »
L'insulteur était-il donc anonyme, perdu dans la foule, inconnu et insaisissable ?
Point du tout. Les gens de police qui, sous ce régime de fictions et de simulacres, figurent le public, à ces audiences dites publiques, avaient surle-champ démêlé et saisi le coupable. Celui-ci s'était, au sui'plus, ostensiblement démontré et dénoncé de lui-même, dans sa résolution affirmée de violer tout respect et de léser impudemment la majesté de la Cour. Il s'était dressé, jeune, hardi, lumineux, beau comme Eoméo, et s'étant voué comme lui aux vindictes aléatoires de l'Ange des ténèbres affronté dans ce sanctuaire. Non seulement indemne jusque-là de toute souillure judiciaire, mais l'âme épurée de toute colère ressentie, qui ne fût pas la colère de tout un i^euple, héritier d'un nom doublement célèbre dans les arts, et par les toiles qui en demeurent revêtues et par les poètes qui l'ont chanté, le jeune del Sarte après son insulte, après son défi, après sa provocation hautaine, est relaxé des mains de la police, abasourdie de son impunité, hors de cause, libre.
La Cour a gardé son insulte et l'insulteur sa liberté.
Ainsi, même interpellés en personnes, conspués et insultés dans leur propre temple, bafoués sur leur maître-autel, au milieu d'une auguste cérémonie, les plus hauts magistrats de France se résignent sans mot dire à ces impiétés sacrilèges.
Toute mesure est donc franchie, à cela près qu'on ne les tire pas encore de leur curule par la barbe, comme le faisait, avec accompagnement de lazzis faubouriens, le fantassin gaulois qui avait pénétré dans Eome conquise jusqu'à l'hémicycle où siégeait le Sénat, et qui en chassait de la sorte les sénateurs demeurés immobiles.
Le Mardi 20 Octobre, le Garde des Sceaux s'explique sur ces faits singuliers.
Interrogé par le député Biétry, qui lui demande compte de l'impunité accordée à ces inqualifiables outrages, notre lord eJiief justice répond qu'en effet ces outrages sont ignominieux, mais qu'ils ne sauraient atteindre les magistrats qui en sont l'objet. Et la Chambre s'associe à ce langage ! M. Eibot aussi.
Il est temps de conclure.
Qu'est devenue l'égalité, qu'est devenue la loi 1
Qu'est-ce à dire dorénavant de l'obscur voyou de correctionnelle, qui aura traité de « vache » le magistrat distrait ou pressé par lequel il aura été sommairement condamné ?
Un pâle malandrin qui, flanqué de deux gendarmes, jette au moindre des juges une injure indistincte, subitement échappée à sa douleur ou à sa mauvaise éducation, esfc amené sur-le-champ au pied du tribunal pour s'y entendre, séance tenante, condamner à deux ans de prison.
Comment l'étalon de la loi sera-t-il appliqué à ce sombre révolté de la géhenne sociale, s'il n'est point appliqué à cet insulteur superbe, venu pour braver les juges jusque dans leur cathédrale, face au cha-
pitre assemblé, au moment où le Procureur général,
seul debout, surchargé de draperies purpurales et de petit gris, exaltait jusqu'à l'hyperbole l'intangible dignité de la Cour ?
Après la thèse soutenue, mardi, par M. Briand, et approuvée par la Chambre, cette moralité demeure que plus l'outrage aux tribunaux sera ignominieux, moins il sera réprimé ; que plus cet outrage aura été prémédité et suivi de retentissement, plus l'impunité lui sera acquise ; qu'au contraire, plus l'outrage sera spontané, circonscrit, étouffé, invoiontakement échappé à la souffrance et à la révolte d'un misérable, plus les sévérités de la loi lui seront aussitôt appliquées ; que, dans le premier cas, c'est par un vote du Parlement, dont le délinquant se moque à bon droit comme de sa première cigarette, que celui-ci sera puni, et, dans le second cas, par deux ans de prison infligés surle-champ au malheureux prolétaire, coupable d'avoir laissé seulement apparaître son accablement avec quelque vivacité.
Ce n'est pas tout. Quand le grotesque est tiré, c'est jusqu'à la lie qu'il faut le boire.
L'outrage aux tribunaux est impuni devant les tribunaux, oii la loi impose à chacun de se tenir respectueux et découvert ; mais voici qu'il est puni devant la Chambre, oii précisément les opinions sont libres et où nul ne peut être poursuivi pour les avoir exprimées.
André Gaucher, Cuignet, del Sarte et autres sont libres, sans avoû' eu un sou d'amende ni une minute de prison, pour avoir dit aux tribunaux exactement
ce que Biétry a dit à la Chambre, et c'est Biétry qui a une amende de 700 ou 800 francs inséparable de la censure avec exclusion.
Enfin, et ceci met le comble à l'incohérence dans laquelle nous vivons : ce sont les députés des prolétaires, dits socialistes, qui applaudissent à ces inégalités sociales, à ces actes arbitraii^es du pouvoir, à cette justice désormais dévoyée, qui frappe à tour de bras sur les pauvres et les timides, et qui se tait, comme désarmée, devant quelques audacieux gentilshommes qui la bravent.
Et tout cela pourquoi ? Par peur du jury !
Aux dernières nouvelles, on nous assure que 31. le Garde des Sceaux, qui, avec beaucoup de fanfare, avait décidé d'adjoindre des ouvriers à la liste annuelle du jury, aurait envoyé plus discrètement une autre circulaire subreptice, invitant à ne plus mettre dans la liste annuelle du jury que des bourgeois francs-maçons.
A ce prix, il se risquera à poursuivre les délinquants.
Voilà ce que c'est que de s'être brouillé, depuis 1899, avec l'opinion française, avec la conscience nationale !
L'Énigmatique Régime
30 Octobre 1908.
On se demande souvent — même dans les milieux avertis, cultivés et ouverts à l'expérience des affaires — x>ar quel énigmatique phénomène un gouvernement, ayant commis autant de fautes que le nôtre en a commis, a pu durer si longtemps et se tii'er, malgTé tout, des obstacles sur lesquels tous les autres se fussent inéluctablement brisés.
Le répertoire chronologique, formulé en brèves notices, des casse-cou de tous genres, contre lesquels a chancelé le régime actuel, tiendrait assurément un fort volume. On n'y aurait que l'embarras du choix, et le choix lui-même s'y trouverait déconcerté, par le nombre, la variété et l'horreur de ces éphémérides. Il n'imi)orte !
De 1870 à 1908, la courbe des accidents et aussi des turpitudes que ces accidents ont mises inopinément en lumière ne s'infléchit, sur le diagTamme, que pour pousser aussitôt une embardée i^lus imprévue sur de nouvelles hontes. Il n'importe !
Ce qu'on sait n'est rien à côté de ce qu'on ne sait
pas, ou pas encore, mais que cependant on présume. Cela ne fait rien !
Ce régime a déjà commencé par nn crime, c'està-dire par une révolution devant l'ennemi, fâcheux précédent qu'invoqueront à juste titre, devant l'ennemi de demain, ses sujets révoltés de demain. ISTe nous soucions nullement de cela.
Son avènement s'est marqué par des opérations militaires lamentables, conduites de haut et de loin, avec force discours, par des bousingots d'estaminet, en quête de stratèges, pour mener d'obscurs dévouements aux inutiles boucheries. Eh bien, après ^
Une telle entreprise assumée en fanfare s'est fatalement achevée par des capitulations sans remède et, en surcroît d'une rançon sans précédent, par la perte de deux provinces, qui eût été probablement évitée, si l'on eût traité plus tôt, avec moins d'impéritie et d'épuisement. Tout cela n'a pas eu de durable importance. C'est même un souvenir en voie d'effacement.
A peine ce premier crime est-il consommé qu'un second lui succède. On voit, dans une convulsion de guerre civile, née en grande partie d'une compression maladive de forces inutilisées, Paris incendié et trente mille ouvriers parisiens, fleur malsaine d'énergie dévoyées, demeurés sans emploi, massacrés sur le pavé de la cité fumante, par des avocats francs-maçons, précédemment adonnés aux rêveries dites humanitaires. Il n'importe ! La Maçonnerie bat son plein.
Pour les cinq ou six cents bourgeois, plus ou moins maltraités en Décembre 1851, par le sur-
nommé Badinguet, qui était la bonté même, celui-ci a subi, vingt années durant, une récrimination sans trêve, qui dure encore. II l'a subie en prose, en vers, en peintui-e, en sculpture, en monologues de salons, en compositions de concours général, en articles de journaux, en livres gTos et petits, en sarcasmes et en imprécations inlassables : il s'en est fort mal trouvé.
Pour les trente mille cadavres ouvriers qui jonchent le seuil de ce régime soi-disant démocratique, toute rumeur s'est promptement apaisée. Eien ne survit de la plainte des trépassés. A peine quelques vagues lamentations périodiques sont-elles perceptibles, dans la logomachie restaurée des jargons
maçonniques : « Altruisme , solidarité , huma-
» nité , guerre à la guerre ! Désertons et
» fusillons nos officiers, plutôt que de verser le sang » de nos frères ! »
Et les gens qui disent cela derechef sont les mêmes, ou leurs héritiers immédiats, qui n'ont dû leur pouvoir illégitime et leur richesse mal acquise qu'à ce fait criminel, à ce crime d'État, d'avoir éteint d'un seul coup toute opposition populaire dans le sang du peuple parisien, demeuré trente années durant exsangue et comme anémié, par cette saignée maçonnique. Il n'importe ! Le régime va bien.
Voilà ce qu'on trouverait au début du catalogue à parcourir. C'est l'alpha.
Si nous franchissons sans arrêt, sans station expiatoire, ce long calvaire du bon sens et de l'hon-
neur national, jusqu'à l'oméga, c'est-à-dire jusqu'à nos jours, jusqu'à ces derniers matins, une autre crevasse laide et méphitique y apparaît toute béante.
C'est la déchéance morale, brusquement aperçue, de la première juridiction du pays, désormais insensible aux opprobres. Celle-ci n'a point versé le sang; mais elle est convaincue, par son silence même, d'avoir prévariqué, pour obéir en fin de compte aux injonctions de la vanité juive, maîtresse du pouvoir politique et, par le pouvoir politique, du pouvoir judiciaire.
Eien de plus grave, en vérité, dans l'offre des choses non sanglantes, dont s'émeut le penseur et que la foule ne voit pas. C'est la ruine affichée des lois elles-mêmes. C'est aussi toute l'organisation judiciaire découronnée, décapitée, avariée par son sommet et promise immanquablement à des accidents d'une trivialité croissante, à mesure que la contagion d'un exemple parti de si haut gagnera les tribunaux inférieurs. Il n'importe ! Tout va bien ! Signé : Briand.
Le second Empire est mort en partie de quelques modestes magistrats, d'ailleurs fort honnêtes en leur privé et qui en ont péri de chagrin, dont se plaignaient amèrement les journalistes et l'opposition d'alors. Ces magistrats avaient pour mission de tenir la main un peu ferme au mors de bride passé par la loi sur la presse dans la bouche des journaux. On se récriait que c'était insupportable. Pelletan père, qui engendra le suave tueur de nos matelots, réclamait « la liberté comme en Autri-
che » ! — Oui, monsieur, comme en Autriche, pas plus !
Qu'il se lève donc aujourd'hui, le magistrat des Chambres correctionnelles qui n'a jamais reçu d'instructions d'avoir à accabler, sous les amendes et les dommages, les journaux soi-disant devenus libres ! Qu'il jette lui aussi sa pierre d'anathème au tombeau des magistrats honnis de 1869 ! Qu'il dise si grâce à cela il n'a pas franchi les degrés supérieurs, au détriment de collègues peu scruppleux !
D'oii vient donc que ce régime ayant manifestement commis plus de crimes, d'exactions, de forfaitures, de dilapidations et d'illégahtés qu'aucun autre ; ayant civilement versé plus de sang français qu'aucun autre ; ayant dévoilé aux yeux les moins sévères des corruptions et des tares incomparablement plus étendues et plus répugnantes qu'aucun autre, en demeure cependant indemne ?
Dira-t-on que le peuple français a changé de complexion ? Qu'il n'est plus le même ? Que son tempérament s'est modifié et que sa moralité s'est invertie *?
Dira-t-on que le régime actuel tire sa durée de son propre fond, des vertus et des forces qui lui sont propres et particulières ?
Non, rien de tout cela n'est sérieusement soutenable.
Alors même que sa moralité serait ébranlée ou chancelante par les scandales de ceux qui la dirigent et la dissolution de leurs mœurs privés et politiques, un peuple ne se transforme pas, à l'improviste, d'une année à l'autre, d'un régime à l'autre. Il reste identique à lui-même et garde, à l'état
latent, même dans ses déclins commencés, toutes ses qualités comme tous ses défauts. Quant au régime actuel, on peut dire sans blesser la vérité que nul n'a rencontré une opposition plus formidable que celle dont le pays a témoigné, à diverses reprises, depuis 1888 jusqu'à maintenant. I V La solution de l'énigme ne serait-elle donc pas du côté de l'opposition elle-même, du moins du côté de ceux qui ont charge et mandat de la traduire et de la conduire, et qui, jusqu'à présent, ne lui ont préparé que des déceptions ?
Ah ! qu'il y aurait à dire sur le rôle de l'opposition depuis vingt-cinq ans, car cette résignation épaisse, lourde, stupéfiante, de l'opinion française, en présence de fautes qui peuvent demain nous conduire aux pires malheurs, contient un reproche muet et concentré, qui s'adresse moins à ceux qui font le mal qu'à ceux qui ne l'empêchent point.
li'OîlCliE ET liE HEVEU
20 Novembre 1908.
A l'instar des combats bien réglés, par des témoins connaissant leur affaire, le duel dès longtemps commencé entre Edouard VII et Guillaume II, entre l'oncle et le neveu, tout rempli qu'il soit de péripéties attachantes, comporte nécessairement des reprises et des repos.
On nous permet de souffler pendant un entr'acte. Profitons de ce répit pour compter les coups et commenter la dernière reprise.
Entre amateurs, et toutes préoccupations d'avenir laissées au vestiaire, convenons qu'elle a été vraiment fertile en phrases d'épée on ne peut plus expertes, qui nous ont pour ainsi dire révélé, déballé toutes les ressources de la politique anglaise et de la politique allemande.
Elle a commencé par l'entente anglo -russe, menée par Edouard VII en personne et qui achevait d'encercler l'Allemagne. Et d'un.
L'Allemagne a aussitôt tenté de se frayer une issue par la Turquie. Patiemment travaillée par les agents de Guillaume II et par des missionnaires
éperonnés du grand état-major, la Turquie était en définitive la réserve éventuelle de la Triplice, une espèce de province allemande dont les contingents militaires germanisés se fussent joints, le cas échéant, aux armées d'opérations. Le territoire ottoman, sur lequel se déployait ostensiblement le drapeau allemand, était le gîte d'étapes de l'expansion germanique vers l'Asie mineure et la Méditerranée. Et de deux.
A cette échappée de l'Allemagne vers la Turquie, l'Angleterre a aussitôt répondu par un coup de sa façon, par son procédé familier, c'est-à-dire par une révolution intérieure de l'empire ottoman, qui a désorganisé en quelques jours toute la trame politico -militaire de Guillaume II. En un clin d'œil et comme par un brusque coup de vent, tous les agents allemands ont été dispersés, balayés, qui s'étaient peu à peu glissés et retranchés dans les postes de confiance du gouvernement. On a vu tout d'un coup l'entourage du Sultan disparaître, un Parlement turc s'apprêter à siéger et le pouvoir, sinon l'existence même, d'Abdul-ïïamid mis en question, à l'état précaire et conditionnel. Et de trois.
Par ce coup droit, dont le caractère et l'origine ne laissaient aucun doute, GuiQaume II s'est déjà senti atteint dans l'une des œuvres les plus caressées de son règne. Il a senti s'écrouler sous lui ce protectorat du monde musulman qu'il a ambitionné, recherché, poursuivi, avec autant de persévérance et de coquetterie, si l'on peut dire, qu'il en a déployée d'autre part, lui souverain protestant, à
vouloir étendre sa protection siu le monde catholique sottement délaissé par la France et à resserrer à cet effet avec le Saint-Siège de très sérieuses et très profitables relations.
;'t La riposte de Guillaume II à la mauvaise plaisanterie maçonnique que son oncle venait de lui servir à Constantinople n'a pas été appréciée ni même aperçue comme elle méritait de l'être, car elle était de premier ordre.
EUe s'est traduite, peu après, par cette chose imprévue, inouïe, insoupçonnée, du Congrès eucharistique de Londres, jetant à l'improviste dans les jambes de la protestante Albion cette renaissance catholique. Et de quatre.
Mais ce n'est pas tout. Guillaume II ne s'est pas borné à apprécier ce coup surprenant d'une savante escrime. A peine le régime ottoman était-il transformé à l'anglaise, que les avant -gardes de la Triplice y prenaient position. L'Autriche s'empare de la Bosnie et de l'Herzégovine, le prince de Bulgarie se déclare indépendant et se fait proclamer roi, la Grèce étend sa main sur la Crète, la Serbie arme jusqu'à ses femmes, le Monténégro se souvient à propos que le Tsar de toutes les Eussies l'a appelé « son seul ami » et qu'une Monténégrine est présentement reine d'Italie De sorte que tout est
bouleversé dans la Tm^quie d'Europe, telle que l'avait constituée le traité de Berlin, et que les Jeunes-Turcs intronisés par Old England ne régnent plus à présent que sur le désordre et la rébellion maâe in Germany. Et de cinq.
Il est même, à ce propos, assez piquant pour un
philosophe de remarquer qu'aussi longtemps qu'on a pu voir en Turquie un repaire de corruptions et de tyrannies sanguinaires, l'Europe lui a marqué toute sa bienveillante tolérance, et que c'est le jour où la Turquie se transforme et se régénère pour devenir un honnête gouvernement, que l'Europe la traite en pays conquis !
L'Angleterre, de nouveau mise en échec par ces brusques voies de fait, a jugé utile de louvoyer. L'amusement d'une conférence n'a été imaginé, je suppose, que pour gagner du temps et donner aux intéressés, quelque peu surpris, les délais nécessaires à se mettre en meilleure situation de résistance armée. Et de six.
Mais tout en attendant partie, autre incident. Edouard YII a pu voir inopinément Guillaume II faire un faux pas et glisser sur la planche, dans cette faute positivement inconcevable de l'interview du Daily Telegraph, suivie, en matière de diversion, de cette mauvaise querelle cherchée au Gouvernement français.
Cette fois, l'oncle n'a pas raté le neveu et celui-ci porte en pleine poitrine la marque du coup, arrivé au vif de la conception même que ce potentat germanique prétendait donner de son souverain pouvoir.
Ce pouvoir à la fois hiératique et militaire, ayant pour attributs la Bible et le sabre médiéval, panaché de modernisme, d'un Charlemagne au gardénia, d'un Barberousse en automobile, d'un Lohengrin à la fois en casque et en tablier, a franchi tout d'un
coup le petit espace de rien qui sépare le sublime du ridicule.
Nous admettons volontiers que Guillaume II a su se préserver du ridicule ; il sera plus difficile d'admettre qu'il ait échappé à la diminution de son personnage. Eabroué par son peuple, excusé par son chancelier, réprimandé par son Parlement, Guillaume II en demeure certainement amoindri.
Sa soumission est, à wai dire, altière et pomponnée, comme on devait l'attendre d'un puissant seigneur, que rien jusqu'alors n'avait réduit ni contenu et qui, pris en faute, condescend à se ranger : c'est une soumission cependant. Déférence hautaine, si l'on veut, drapée de sybrlline magnificence, enveloppée de formules noblement retombantes, mais déférence tout de même.On ne saui^ait appeler autrement le témoignage public d'approbation donné par son souverain à ce chancelier d'Empii-e qui, après avoir plaidé les circonstances atténuantes, avait dit en propres termes ces graves paroles : « que ni lui, ni aucun de ses successeurs ne pourraient accepter les pratiques insolites auxquelles Guillaume II avait cru pouvoir recourir ».
De cette phase ultime d'un assaut désormais historique, ayant l'univers pour témoin et passionnément suivi par la galerie des deux mondes, Guillaume II, quoi qu'il en puisse penser, dans le fond ulcéré de son âme, ne s'est pas retiré sans blessure. Il n'a pas crié « touché ! » mais il l'est. Et de sept.
Le duel n'est pas fini et je crains beaucoup pour
les témoins Je ne saurais trop engager les
témoins français à se garder avec une extrême vigilance.
Lja Queue du Lézard
30 Novembre 1908.
Cette affaire Steinlieil était, sinon « classée », comme on dit, du moins très amortie.
En France, les incidents se dévorent l'un l'autre. L'art de substituer l'un à l'autre, sur l'écran lumineux de la publicité, fait partie du système actuel de notre Gouvernement. Celui-ci y est, d'ailleurs, très expert. Il y est admirablement secondé par une presse qui, tenue en laisse par des managers juifs, donne l'illusion de la liberté, en organisant le silence. Ce qu'on appelle « les affaires », est le casuel attrayant de ce silence. Il est fait de privilèges, de revenants -bons, de toutes sortes de profits en marge, à l'aide desquels toute la fraction plus avide, plus aboyante, plus turbulente des cadres sociaux est promptement apprivoisée et assouplie aux vues des monopoles financiers, maîtres des Pouvoirs publics. Cela coûte quelques millions par an au budget officieux du régime, au fonds d'entretien du système, mais le rendement, jusqu'ici, a justifié la dépense.
Pour résister à ce système, les plus avisés serviteurs de la vérité, réfractaires à ces pratiques
d'étouffement, n'ont trouvé qu'une tactique, que j'appellerai la tactique de la queue du lézard.
Elle consiste à montrer ingénument sur un mur une petite queue de rien, minuscule appendice, qui frétille au soleil et qu'on suppose appartenir à un petit lézard caché dans une fente. H faut indiquer cela comme en se jouant, comme un récréatif passetemps, sans avoir l'air d'y attacher aucune espèce d'importance.
H se trouve alors assez souvent qu'un journal important et accrédité, sans penser à mal et pour se divertir de choses et d'autres, s'amuse à tirer cette petite queue, pour faire venir le lézard, le joli
petit lézard Et le lézard vient H vient peu à
peu Eh ! il est plus gros qu'on ne le supposait !
s'écrie-t-on Fichtre ! mais il est trop gros !
Tout à coup il parait énorme ! C'est un caïman
qu'on a tiré, c'est un alligator, c'est un crocodile de la taille du diplodocus, avec des dents, deux rangées, trois rangées de dents, et la gueule grande ouverte, prête à tout dévorer
Et voilà comment, par quel artifice à la fois ingénieux et pitoyable, on a quelquefois réussi à faire tirer de leurs obscurs repaires, par des journaux du Gouvernement, des crocodiles menaçants, qu'il a fallu tuer à grands frais et dont la pourrissante charogne encombre les champs de bataille du régime.
L'affaire Steinheil est un de ces crocodiles de la grande espèce, qu'on ne voulait pas sortir, qui est sorti tout de même, amorcé par le petit frétillement insignifiant et plutôt drôle de l'incident Burlingham.
Grosse affaire à ce qu'on assure. Non seulement elle met brusquement en lumière crue et en laide posture cette étrange société gouvernante de maintenant, qu'on rencontre si aisément dans les boudoirs suspects des femmes d'assises, mais aussi cette aristocratie protestante qui, sous couleur soi-disant de démocratie républicaine (oh î combien !), sert tout à la fois d'armature et de cadres occultes à cette société républicaine décomposée.
Mme veuve Steinbeil, née Marguerite Japy, est issue sans conteste de ce qu'on peut appeler la noblesse protestante. Cela sans doute est fort regrettable pour cette secte rigoriste, qui s'est complue à fournir des épouses infiniment dignes de respect à beaucoup d'avocats politiques, à qui de tels mariages ont mis des portefeuilles ministériels dans leurs contrats. Il y a des exceptions partout. Mme Steinheil en est une, mais c'en est une qui compte.
Qu'on en juge.
Dans la soirée du 16 Février 1899, le bruit se répandait dans Paris que le Président de la Eépublique, Félix Faure, était mort.
Cette mort subite, que rien ne faisait présager, qui n'avait été précédée d'aucune information inquiétante sur la santé du Président, qui frappait un homme encore vaillant, actif, sportif, non touché, du moins en apparence, par les affaissements précoces et prémonitoires de l'âge, surprit à peu près tout le monde.
Quelques jours après, le corbillard mortuaire du notable défunt, escorté des troupes de la garnison
et des grands corps de l'État, traversa Paris et le public retourna sans plus à ses affaires.
Or, il se trouve que la même Mme Steinheil, présentement soupçonnée d'avoir trempé dans le double assassinat de son mari et de sa mère, cette même femme, d'une perversité à la fois si séductrice et si scélérate, se trouvait aux côtés du Président Félix Faure quand celui-ci, subitement, mourut.
La chronique scandaleuse nous a révélé que cette femme était l'amie, l'amie intime du président ; que celui-ci la fréquentait assidûment, la recevait à l'Elysée dans ses appartements particuliers et qu'il aimait près d'elle à se décharger du fardeau des affaires publiques.
Et notez aussi qu'à l'instant où le président perdit tout à coup connaissance et qu'il fallut, bon gré mal gi'é, prévenir sa maison, pour appeler du secours, par décence, cette même femme dut être immédiatement renvoyée, pour ne point offenser de sa présence la respectable douleur de toute une famille et des personnages importants de l'État, accourus aux nouvelles
Donc, il n'est pas invraisemblable de présumer que le président a pu être victime de cette femme, qui se trouve être soupçonnée et inculpée par ailleurs du meurtre simultané de son mari et de sa mère.
Donc, il n'est pas invraisemblable de présumer que, malgré tant d'avantages et de projets que cette femme put tirer de la faveur personnelle du président, eUe a pu être déterminée à le faire mourir, par des offres encore plus satisfaisantes et plus immé-
dîates, qui lui seraient venues de gens ayant un intérêt majeur à ce que le président disparût.
Quelles gens, dira-t-on, avaient cet intérêt majeur ?
Ceux qui poursuivaient alors, avec la passion et le fanatisme que l'on sait, la revision du procès Dreyfus. Ceux-là savaient à n'en pas douter que le président Félix Faure n'était pas pour eux ; qu'il n'était pas et ne serait pas leur homme ; qu'il s'opposerait au « chambardement » de la France par les juifs et les huguenots, presque tous dreyfusards.
Donc, il n'est pas invraisemblable de présumer que les meneurs de cette campagne, ayant connu les relations intimes de Mme Steinheil avec le président Faure, se soient servis de cette femme pour se défaire du président.
Et, au surplus, il se trouve que Mme Steinheil, née Japy, appartient précisément à une famille notoirement huguenote, alors que tant de familles huguenotes se sont violemment manifestées en faveur de Dreyfus, à l'époque de cette effervescence d'un caractère si singulier.
Donc, il n'est pas non plus invraisemblable de présumer que cette dernière considération a pu être pour quelque chose, dans les sombres machinations qui assiégeaient l'Elysée, et dont Mme Steinheil a pu être l'agent.
Les Saintes Écritures, dont les juifs ni les huguenots n'ont point renié tous les enseignements, contiennent à cet égard deux épisodes bien suggestifs : celui de Dalila, profitant du sommeil de son ami Samson pour lui couper les cheveux, qui faisaient
sa force si redoutée des Philistins ; et celui de Judith, poignardant pendant son sommeil ce gêneur d'Holopherne, dont elle était l'amie.
Mme Steinheil a beau s'appeler 3Ieg dans l'intimité, il n'est pas invraisemblable que, toute Meg qu'elle était, elle ait pu être Judith et Dalila.
Cette Judith biblique qui, aux heures décisives de l'affaire Dreyfus, se chargea d'accélérer la décrépitude d'Holopherne, par des procédés mortellement captivants de five o'clock, auxquels le glaive de l'archange n'avait plus rien à voir, apparaît donc comme une étrange incarnation de perversité inédite, dans un monde qui cependant en a déjà vu de raides.
Comment et pourquoi sa cause criminelle, en passe d'être oubliée, comme tant d'autres, est-elle brusquement ressortie au premier plan, malgi^é les préoccupations extérieures qui tenaient encore l'actualité ? On ne sait.
Peut-être n'y a-t-il là qu'une circonstance fortuite, une incaitade de policier, imputable à sa mauvaise humeur ou à la sempiternelle rivalité de la Sûreté générale et de la Préfecture de police, qui passent leur temps à se jouer l'une à l'autre des tours de ce genre.
Il semble bien que les soudaines et éclatantes dénonciations, lancées coup sur coup par Mme Steinheil contre ses serviteurs, lui ont été insidieusement suggérée» par quelqu'un, par quelque « ami », par un de ces « amis », toujours si obligeants et si zélés, que la police entretient volontiers dans l'intimité des personnages à surveiller, et qui sont là à
point nommé, pour donner, avec toutes sortes de bonnes raisons à l'appui, de funestes conseils.
Il y avait un intérêt considérable à dissocier le faisceau de silence que formaient entre eux Mme Steinheil et ses anciens serviteurs, témoins de première main de ce qui s'était passé dans la maison, ses alentours et ses familiers, avant, pendant et après le crime de Mai. Il y avait là une épaisse et obscure solidarité à fracturer et à rompre.
Bien de plus expédient, pour un tel objet, que de susciter, entre Mme Steinbeil et Rémy Couillard, entre Mme Steinheil et Mariette Wolf, une cause violente et spontanée d'antagonisme et de vindicative inimitié. Et quoi de plus offensif à cet égard qu'une accusation inopinée d'assassinat ?
Du coup, Eémy CouiUard, jocrisse estomaqué de ce drame d'Ambigu, parlerait. Du coup, Mariette Wolf et son fils Alexandre, transportés à juste titre de surprise et de colère, mangeraient tous les morceaux.
Diviser pour régner est la maxime policière appliquée à la politique ; diviser pour savoir est la maxime policière appliquée à l'instruction criminelle.
Il est donc tout à fait vraisemblable de penser que c'est la police elle-même qui a suggéré et machiné ces dénonciations contre trois individus, soigneusement pourvus d'un alibi, apportées en coup de vent et la nuit, par une femme qu'on enferme à ce moment efc qu'il était si facile d'enfermer et de mettre au secret le lendemain même du crime.
Tout cela pue la police à plein nez.
Mais, qui donc a suggéré cette brusque sortie du crocodile et pourquoi ?
Qui a tiré la queue du lézard ?
Les ingénieux reporters, qui découvrent si à propos tant de choses qu'on ne demande qu'à leur dire, devraient bien diriger de ce côté leurs précieuses investigations et nous révéler aussi, à l'occasion, les choses qu'on ne veut pas leur dire.