EN ACCUSATION
10 Décembre 1908.
L'incident de l'amiral Germinet, frappé pour avoir dit la vérité sur l'éfcat de la flotte, ne s'est pas terminé comme il aurait dû.
Il ne comportait qu'une conclusion, une seule, la seule logique, la seule rationnelle, la seule souhaitée par l'opinion publique, au surplus, la seule conforme à la Constitution ainsi qu'aux légitimes exigences du pays : c'est-à-dire la mise en accusation des ministres coupables d'avoir, par leur incurie, compromis la défense nationale.
Aussi bien à la Guerre qu'à la Marine il y a eu, depuis plusieurs années, des négligences du caractère le moins excusable.
,:: C'est un fait aujourd'hui incontesté que la grosse alerte contemporaine de la démonstration de Guillaume II à Tanger, suivie peu après du renvoi, sur les injonctions impériales, de notre Ministre dès- Affaires étrangères, nous a trouvés désarmés.
Malgré les énormes crédits votés chaque année pour l'entretien de nos forces de terre et de mer, rien n'était en état, rien n'était prêt, et même l'indispensable n'existait pas.
Par exemple, les places de couverture n'étaient point armées et les approvisionnements y étaient nuls ou réduits au minimum.
On en convient à présent. L'esprit de parti ou de clan, si coutumier de recourir au mensonge public, ne peut ni démentir ni pallier ces constatations matérielles. L'inspection urgente, qui fut faite à ce moment à la frontière de l'Est, par une délégation de la Commission du Budget, ne laissa aucun doute sur ce néant ou ce quasi néant.
Pour tout dire, il n'y avait même pas de bouches à feu aux embrasures de la plupart des ouvrages avancés, sentinelles de béton cliargées d'arrêter au passage les colonnes d'invasion. Les projectiles euxmêmes, qui auraient dû se trouver, en quantités suffisantes, à la disposition de ces canons absents, non seulement faisaient défaut dans les réduits de ces ouvrages, mais ils restaient encore à fabriquer dans les arsenaux vides.
Est-ce de l'incurie, oui ou non ?
Les habitants de Verdun, de Toul et autres places de première ligne pouvaient, de leurs fenêtres ou du seuil de leurs boutiques, voir passer dans des landaus liâtifs, ou des autos plus rapides encore, des figures soucieuses, sinon effarées, de civils inconnus, à la recherche de notre puissance mihtaire.
C'étaient tout justement les membres de la Commission du Budget, venus pour vérifier notre armement et chargés de suggérer à M. Eouvier, aux prises à ce moment avec le cabinet de Berlin, quelle attitude il convenait de prendre. La réponse, en substance, fut unanime : « Cédez, cédez à tout prix, nous ne sommes pas en état de nous défendre ! »
Nonobstant, M. André, protégé officiel des Loges maçonniques, continue à promener paisiblement au Bois de Boulogne sa béate silhouette de funeste imbécile, alors qu'il devrait être, depuis trois ans, traduit devant une haute Cour, pour crime de haute trahison.
Mêmes crimes d'incurie dans la Marine qui s'est trouvée de même totalement désemparée, lors de l'émotion de Fachoda.
M. Lockroy, aimable vaudevilliste, tombé depuis dans le gâtisme, avait été investi de la haute mission d'administrer nos défenses navales ! Le régime est familier de ces bouffonneries. Le résultat est que nous n'avions pas une batterie de côte en état de tirer, ni un navire en état de prendre la mer, et qu'il a fallu se soumettre aux conditions de l'Angleterre, malgré le droit qu'elle-même nous avait reconnu de rouvrir la question du Nil.
Est-ce que cette dure leçon a profité à nos gouvernants et corrigé les écarts du régime ? Jugez-en !
Le cabinet Waldeck-Eousseau, auquel il faut, hélas ! très souvent se référer, quand on recherche les causes des maux actuels du pays, avait pris pour Ministre de la Marine M. de Lanessan, qui avait été vaguement médecin.
Eadical encombrant et quémandeur de places, on s'était défait de lui, en l'envoyant gouverner l'Inde- Chine.
Mais il avait dû brusquement se démettre de ce gouvernement lucratif, par suite d'une accusation de tripotage qui lui avait valu une sorte de révocation télégraphique.
Sans'^ioute, ce malheur ne laissait pas d'être un titre à quelque chose de distingué, sous ce régime où les hommes tarés sont préférés aux autres, pour la raison qu'on les tient davantage.
Ce n'était point cependant un titre spécial ni déterminant à devenir ministre et Ministre de la Marine.
M. Waldeck-Eousseau ne l'en jugea pas moins digne de la succession de Colbert, et la majorité républicaine approuva ce déplorable choix, malgré la protestation si virulente et d'ailleurs sans réplique que M. Mirman lui fit entendre à la tribune de la Chambre, le 25 Juin 1899.
L'œuvre de M. de Lanessan, qui semble avoir accéléré la débâcle de la Marine, est restée obscure et, pour tout dire, fort suspecte.
Le caractère de certains marchés de construction et d'approvisionnement, qu'à demi-mot on reprochait à ce ministre d'avoir complaisamment passés, suffirait à faire planer sur sa gestion une nécessité d'enquête.
Mais lui refusera-t-on le mérite d'avoir réalisé pour la flotte et pouj la Défense Nationale ellemême, un progrès appréciable, si je rappelle qu'on lui doit d'avoir interdit aux équipages de célébrer le Vendredi-Saint ?
C'est M. de Lanessan qui ordonna de supprimer, ce jour -là, les signes de deuil, d'usage immémorial sur tous les navires de la Chrétienté.
Depuis des siècles de Christianisme, la coutume à bord était de chavirer les vergues en pantenne, sous un pavillon descendu à mi-mât et tristement en berne.
M. de Lanessan estima qu'il importait de couper court à cette tradition émouvante et vénérable. Voilà, certes, une œuvre utile et bien conçue, ou je ne m'y connais pas !
C'est lui qui nous a légué cette inconvenance sotte et antifrançaise, et l'on peut dire que c'est jusqu'ici la partie la plus notoire de sa haute administration.
A M. de Lanessan, a succédé une espèce de loustic, connu sous le nom de Camille Pelletan. Celui-ci n'avait même pas, comme son prédécesseur, gouverné ou administré quoi que ce fût.
Bohême depuis l'âge d'homme, non dépoui'vu, si l'on veut, de bagout ni d'écritures, mais malpropre et mal tenu, en dépit des progrès de l'hygiène, ses meilleurs amis l'accusaient plaisamment de ne s'être jamais lavé, même les mains.
Aussi, le jour où, embauché par M. Combes, on vit M. Camille Pelletan s'asseoir au banc des ministres, vêtu d'une redingote neuve encore indemne de taches, fut un jour d'hilarité — mais non pas pour la Marine française, qui pouvait tout redouter de cet utopiste, aux prises désormais avec des réalités!
Personne, jusqu'alors, n'avait voulu de M. Pelletan dans aucun ministère, encore qu'on dût l'avoir sur le dos et subir son infatigable censure de raseur de tribune et de couloirs. Et voua justement l'olibMus qu'on choisit pour gouverner nos escadres !
Le Parlement, qui peut tout, n'a rien trouvé à redire à ce choix malencontreux, à moins qu'il ne l'ait trouvé très drôle. Et, en effet, ce fut la note adoptée, dès après que M. Pelletan eut commencé
de donner sa mesure, en déclarant la guerre à je ne sais plus quelle puissance, au cours d'un banquet.
La guerre, l'était, en effet, déclarée, mais à notre propre puissance, à notre Marine, qui lui est redevable des pires désordres, d'une désorganisation, d'une indiscipline et d'une démoralisation sans précédents, dont le spectacle a arraché au président de la Commission du Budget la mémorable apostrophe oti M. Pelletan se trouvait qualifié de « péril national ».
On aurait pu ajouter qu'il n'était pas seulement un péril, mais un opprobre.
Trouvera-t-on un autre mot, pour caractériser la conduite du ministre qui a frappé de disgrâce le lieutenant de vaisseau Hourst, pour le fait d'avoir délivré à Tclien-Fou, au risque de sa propre vie, des prisonniers chrétiens que les Chinois allaient martyriser ? Frappé le lieutenant Hourst, pour cet acte d'héroïsme, mais frappé aussi l'amiral Maréchal, pour n'avoir pas puni son lieutenant ! L'amiral en est littéralement mort de chagrin !
Ce fait infâme entre cent autres, s'ajoute à la perte inénarrable du croiseur Sully par un favori de M. Pelletan et à l'acte de véritable baraterie qui consomma la perte corps et biens du transport La Vienne, disparu sans qu'on n'ait jamais plus reçu de ses nouvelles !
A M. Pelletan a succédé M. Thomson. Les deux précédents étaient des grotesques, de funestes maniaques : voici venir le sinistre judaïsant, sous lequel notre flotte et nos équipages ont été partiellement détruits.
Celui-ci n'avait même pas de profession classée. Il débuta dans on ne sait quel emploi subalterne, aux bureaux de la République Française, quand elle était le journal de Gambetta. Il devint néanmoins déplié et bientôt factotum des Bertagna, de Bône et de PhilippeviUe, dont il fut un moment beaucoup parlé. Cela désignait-il M. Thomson pour relever la IMarine française ? Avoir été pbosphatier au servfce des Bertagna, est-ce un titre à régir nos glorieuses escadres ?
Nos escadres, maintenant, en savent quelque chose, du moins celles de leurs unités de tout rang qui 5ont survivantes, c'est-à-dire qui ne furent poim avariées ou coulées, par suite d'explosions, d'écîiouements ou de naufrages ; car les accidents et l«s désastres survenus sous ce néfaste consulat du jihosphatier sont sans nombre.
Ainsi, par la faute de M. Lockroy, de M. de Lanessiin, de M. PeUetan, dont la place est dans le jouraalisme, mais qui n'était nullement désigné pour administrer la flotte française ; par la faute de M. Qîhomson, qui peut avoir son utilité pour les spéctJateurs juifs d'Algérie, mais qui n'en avait aucune, d'aucune espèce, à gouverner la Marine, nos forces navales sont réduites à fort peu de chose.
Pai une destruction lente, progressive et continue de nos vaisseaux de guerre, de nos arsenaux, de nos poudrières, de nos établissements maritimes, l'ennemi, quel qu'il soit, qui nous poursuit avec ce perfide acharnement, nous frappe de coups réitérés qui, chaque fois, nous enlèvent une part effective de nos forces ou de nos préparations.
Il s'y ajoute que les secrets de notre défense
navale, comme ceux de notre défense continentale, sont invariablement déjoués par des imprudeaces, ou livrés par des traîtres juifs.
De sorte que la mise hors de combat de lotre flotte s'effectue peu à peu, unité par unité, et les pertes subies ne sont pas aisément réparab"es, à cause de la lenteur de nos reconstructions.
Si l'escadre russe mouillée à Port-Artbur i été, dès la première heure, avant même guerre déaarée, annihilée par l'irruption subite des torpUeurs japonais, nos escadres sont de même, sinon annihilées, du moins très amoindries, par des atteintes aussi perfides et plus persévérantes.
Qu'ont fait les ministres, pour prévenir ui tel préjudice, qui paralyse sous toutes les formes aotre défense navale ? Comment leur responsabiliié ne serait-eUe pas gravement engagée, lorsqu'il s'agit de pourvoir à de simples approvisionnements ? Si un ennemi inconnu nous traque d'une façon si clandestine, encore est -il hors d'état de nous empêcher d'avoir, sur ceux de nos bateaux qui ne sort pas perdus et dans les ports de guerre auxquels ils se rattachent, les approvisionnements indispensables.
Ces approvisionnements sont inexistants et l'on ne répond même pas aux rapports de nos officiers qui les signalent avec une discrète fermeté.
H a donc fallu que, sous une forme qui a de suite saisi et frappé l'opinion publique, le commandant de notre première escadre fasse savoir qu'il n'était pas en état de soutenir un combat de plus de trois heures.
Il s'est sacrifié pour que cette déclaration fût enfin entendue.
0|i l'a puni pour cette parole, qui viole l'obligatio ni disciplinaire du silence, et l'on a bien fait. Mais c'es^ à une condition : àj savoir que les ministres respbnsables, qui ont mis la flotte en cet état seront, eux aussi, punis comme ils méritent de l'être, c'est-à-dire par un arrêt de haute trahison, les condamnant selon la loi à la déportation ou au bannissement.
Cette justice distributive est nécessaire. Elle s'impose, elle s'imposera tôt ou tard, et le Parlement qui aura négligé d'y pourvoir en portera lui-même, devant le pays irrité, la grave responsabilité.
Faute d'avoir déféré à temps aux juridictions constitutionnelles établies pour cela, les ministres coupables, c'est le régime tout entier, ce régime de députés et de sénateurs omnipotents, uniquement occupés de la question ministérielle, qui assumera solidairement le poids des justes ressentiments et des justes colères du pays.
Qu'une défaite survienne, hélas ! et ce peuple, qui a tout donné sans compter pour sa défense, s'apercevant trop tard qu'il a été affreusement trompé par cette poignée d'hommes de la conjuration parlementaire, leur fera chèrement, aveuglément expier et sa déception et son désastre.
Le châtiment s'abattra au hasard, sur cette oligarchie égoïste et cupide, qui n'aura, en définitive, gouverné et vécu que pour elle, et chez qui toutes les émotions et toutes les anxiétés nationales
n'auront pas eu d'écho, du moment qu'elles ne s© monnayaient point en partages de portefeuilles. y: C'est ce qu'on a senti hier, c'est ce qu'on a senti depuis vingt ans et plus, et cette déplorable impression n'échappe point au public.
:" Il faut donc le dire : la mise en accusation des ministres responsables n'est pas seulement une mesure de justice, elle est aussi une mesure de précaution.
Il vaut encore mieux être jugé, même sévèrezient, par une haute Cour, composée d'amis politiques, que par une foule exaspérée siégeant à quelques mètres d'une rivière ou d'un peloton d'exécution.