CINQUIÈME PARTIE
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C’est dans une salle de bal, au Vaux-Hall, derrière la caserne du Château-d’Eau, que, le dimanche 28 juin 1868, les travailleurs ont repris possession du droit de se réunir et de discuter leurs intérêts.
En dépit du peu d’empressement des journaux à en avertir leurs lecteurs, et malgré Fardent soleil qui embrasait le pavé, les abords de la salle étaient encombrés de plus de deux mille personnes avides d’assister à cette première réunion populaire.
Malgré qu’il n’y eût dans le quartier que le service de police habituel et que les citoyens, attendant l’ouverture depuis plus d’une heure, se rendissent bien compte que la moitié d’entre eux ne pourrait certainement pas pénétrer dans la salle, qui ne peut guère contenir que de quinze à dix-huit cents personnes au maximum, l’entrée se fit avec ordre.
La plupart des assistants sont des ouvriers et des ouvrières. Peu de messieurs. Moins de femmes pourtant qu’on eût dû s’y attendre, le sujet qui doit être traité concernant le « travail des femmes w. Sans doute cela tient à ce qu’elles ont craint quelque bagarre. Et puis il fait beau, trop beau même, et elles ont mieux aimé s’en aller prendre l’air avec les mioches que de venir s’entasser dans cette salle où l’on cuit.
C’est un grand carré long, au pourtour duquel, à quelques mètres de hauteur, règne une g^derie faisant saillie mais solidement charpentée.
Tout est littéralement bondé de public au bout de quelques minutes.
La forme de la salle ne se prête guère à une bonne acoustique; chacun veut entendre, le silence est donc de rigueur.
Les organisateurs — au nombre de sept légalement exigé — prennent place au bureau. Je reconnais parmi eux le citoyen Forney, membre de l’Association des bijoutiers en faux, buchézien et néo-catholique, que j’ai quelquefois rencontré chez le citoyen Ch. Beslay; le citoyen Demay, sculpteur-modeleur pour le bronze, et le citoyen Horn, qu’ils ont choisi pour président, droit qu’ils ont cru pouvoir s’arroger du fait que la loi les rend responsables de l’ordre de la réunion.
L’autorité y est aussi représentée par un commissaire de police accompagné de deux agents spéciaux.
Le citoyen Horn était, en 1849, lors de la révolution hongroise, attaché, en qualité de rabbin au corps d’ar niée de Klapka, l’un des chefs de l’armée révolutionnaire.
Réfugié en France, il jeta le rabbinat aux orties et se^ mit à professer l’économie politique.
C’est en cette qualité qu’il enseigne à l’École com- . merciale fondée par la ville de Paris.
Il appartient au groupe d’économistes chargés par ï l’empire d’inculquer les « bons principes «aux ouvriers ^
îonvalescents qu’on envoie à l’asile de Vincennes après eur sortie de riiôpital.
Ces messieurs ont publié une série de petites brochures à couvertures vertes, où la banalité et la platitude les démonstrations de leur science sont à la hauteur de la mauvaise foi qu’ils apportent dans leurs prétendues 'éfutations du socialisme.
Il est vraiment fâcheux que les réunions publiques lébutent sous la présidence de ce rallié à l’Empire.
Aussitôt la séance ouverte, le citoyen Horn fait ’historique de la nouvelle loi sur les réunions et en lit e texte. Puis il aborde le titre de l’ordre du jour dont il explique les motifs.
Le salaire des femmes, toujours inférieur de beauîoup à celui de l’ouvrier, décroît avec une effrayante rapidité.
Si l’on ne parvient à enrayer cette décroissance, leur jalaire arrivera à ne plus laisser d’autre alternative que a prostitution ou le suicide, aux femmes qui n’ont jue leur travail pour vivre.
C’est donc pour étudier et rechercher les moyens de nettre fin à un tel état de choses que les organisateurs le la réunion ont pensé qu’il y avait lieu de faire appel i l’opinion publique.
Cet exposé des motifs est très clairement fait et accompagné de chiffres qui jettent de sinistres lueurs sur laconditionéconomiquedes femmes dans nos soidisantes sociétés civilisées.
L’auditoire l’a écouté avec une grande attention et s’ajourne à huitaine, après quelques discussions de détail sur la façon dont les orateurs seront appelés à prendre la parole dans les séances ultérieures qui auront lieu le lundi de chaque semaine à huit heures du soir.
Ainsi se termine cette première réunion populaire. Jusque-là ce n’est pas de nature à inquiéter le pouvoir.
On n’est pas sorti des limites d’une conférence dans le genre de celles qui se tiennent depuis longtemps au boulevard des Capucines.
Le public y est moins guindé, moins « comme il faut « — suivant l’expression convenue — et ça ne coûte que les deux ou trois sous qu’on est d’ailleurs libre de donner ou non à la sortie, pour couvrir les frais de location et d’éclairage.
Mais le sujet d’études est vaste et gros d’incidents imprévus. Il pourrait bien avoir une portée plus grande que ne l’ont pensé peut-être ceux qui l’ont choisi.
Deux mois durant la réunion a conservé ce caractère de dissertations statistiques et souvent purement littéraires.
Quelques dames y viennent lire des amplifications sur le thème des droits de la femme à être électeur, ou plutôt électrice et éligible; sur le mépris juridique dans lequel la législation moderne la maintient encore, la jugeant incapable d’administrer, lui déniant le droit de gérer seule ses intérêts, enfin réservant à l’homme seul la toute puissance. Critiques fort justes sans doute, mais qui ne touchent en somme qu’à des situations bourgeoises.
Qu’importe, en effet, à la femme qui manie l’aiguille ou le brunissoir ou qui se met les doigts en sang pour fabriquer des queues de fieurs artificielles ; qui se ruine la santé par un travail soutenu de douze et même treize heures, pour ne pas même gagn^^r le pain strictement nécessaire; qu’importe pour elle d’être électrice, éligible, ou de pouvoir gérer en toute liberté des biens qu’elle n’a pas, ou même de pouvoir tromper Bon mari sur un même pied d’égalité quant au contrat de fidélité qui les lie l’un à l’autre?
Toute cette rhétorique de Mmes André Léo, Maxime Dubreuil, Maria Deraisme et autres qui, seules jusqu’alors, ont abordé la tribune avec leurs manuscrits
sur la question, n’offre qu’un médiocre intérêt. Le public ouvrier reste froid, cela se comprend.
Mais voilà que pour répondre à leurs plaintes, les Proudhoniens prennent la parole. Leur thème est celui du chef de l’école : La femme n’est qu’un adjuvant de l’homme qui, sous peine de disparaître il est vrai, ne saurait s’en passer. C’est, selon la brutale expression du maître, une simple réceptivité, incapable de créer par elle-même; étrangère par sa nature propre à toute faculté de conception dans quelque ordre de production que ce soit : industrie, science ou art. Enfin, pour elle il n’y a, socialement parlant que cette alternative : ménagère ou courtisane.
Faire des enfants, les élever, soigner le ménage ou.,, servir d’instrument aux appétits bestiaux de l’homme.
Telle est la docti’ine de ces messieurs. Tout au plus l’homme, en retour des plaisirs qu’elle lui donne ou des services qu’elle lui rend, lui doit-il un respect... apparent— et seulement pour assurer la bonne éducation de ses enfants.
Quant à s’inquiéter de la part qui lui revient dans la production, c’est absolument inutile, l’idéal social des Proudhoniens étant de soustraire de plus en plus la femme à la nécessité de produire... et par conséquent aussi de lui retirer toute indépendance.
C’est sur l’exposé de cette théorie sociale, fait par quelques membres de Y Internationale^ imbus des idées que professait Proudhon, que s'engage alors seulement le débat.
Jusque là les journaux s’occupaient à peine de ces conférences, se contentant de tirer des cartons où ils dormaient depuis 1848, les vieux clichés de l’époque sur la question des femmes ; de rééditer toutes les platitudes connues sur l’effet plastique prodiiit par la femme enceinte étalant à la tribune législative la preuve de son étatintéressant,ou encore command.intunrégiment dont
elle serait la colonelle. — Messieurs les plaisantins semblent ignorer que le ventre bedonnant du député Picard flottant sur la tribune ou celui d’un colonel obèse se tenant à grand peine sur sa haridelle, n'offrentpas un coup d’œil beaucoup plus majestueux que celui d’une femme grosse.
Aussi le public commençait-il à s’ennuyer de toutes ces ritournelles, lorsqu’arrive à la tribune, pour répondre aux Proudhoniens, un citoyen do taille un peu au dessous de la moyenne, s’appuyant sur la tribune comme s’il s’apprêtait à nager devant l’auditoire, ainsi que le remarquent fort justement quelques assistants.
Jusqu’alors les orateurs ont débuté par la formule sacramentelle : « Mesdames et messieurs. »
Celui-ci jette, d’une voix claire et suffisamment vibrante, cette appellation fort oubliée depuis un quart de siècle : Citoyennes et citoyens ! «
La salle éclate en applaudissements.
L’homme qu’on accueille ainsi ne dira peut-être rien déplus intéressant que ce qu’ont dit les autres; qu’importe?|Eu lançant son ‘‘citoyens», il a évoqué, sciemment ou non, qui sait? tout un monde de souvenirs et d’espérances.Chacun tressaille, frissonne... L’effet est immense l’écho s’en répercute au dehors.
Le citoyen expose alors sa façon de comprendre la question.
Et tout d’abord, comment la femme peut-elle songer à revendiquer des droits politiques dans un milieu comme le nôtre où le droit politique même des citoyens n’est qu’une concession du pouvoir qui demain le lui peut retirer. De quelle valeur même sont ces droits politiques pour les travailleurs, dans les conditions où ils sont appelés à les exercer? Est-ce que les femmes ayant droit d’exercer le droit de vote, d’être élues, en seront moins considérées comme matière exploitable sous toutes formes parleurs exploiteurs capitalistes?
La question n’est donc pas là.
Quant aux mutualistes, aux proudhoniens qui prétendent que la femme doit être mise hors de cause en tant que concourant à la production, alléguant à l’appui de leur thèse le rôle inférieur qui lui est assigné par sa constitution physiologique, l’orateur, au nom même de Proudhon, qui, dans un de ses récents ouvrages, La Guerre et la P mx, prétend que la misère est fatale et éternelle par suite de l’impossibilité de combler l’écart constant entre la faculté de produire et le besoin toujours grandissant de consommer, l’orateur s’attache à démontrer que cet écart et l’accroissement de misère qui en résulte seraient encore bien plus effrayants si la femme, selon l’idéal poursuivi par les mutualistes, cessait d’apporter son contingent à la somme de production générale reconnue suffisante par Proudhon lui-même.
Cette part de production, d’activité dont on peut se se passer, c’est sur elle que repose présisément le droit de la femme à l’égalité sociale; c’est le gage de son indépendance et de sa dignité ; la lui contester serait une suprême injustice; ce serait la négation même de tout droit.
Qu’il eût bien ou mal dit, toujours est-il que l’acceuil fait par l’assemblée aux paroles de ce communiste, car il s’est ainsi affirmé, annonce que les réunions populaires vont prendre un caractère tout nouveau et que les problèmes sociaux soulevés par la question du Travail des femmes seront désormais franchement abordés.
La réunion du Vaux-hall s’est transportée à VdRedoute^ rue Jean-Jacques-Rousseau, dans la salle des fêtes de la Maçonnerie Ecossaise, où je n’ai plus remis les pieds depuis la démolition de la loge 133.
Quel changement d’aspect !
Plus de gens bariolés d’étranges oripeaux, muets et compassés comme dans un couvent ou ne parlant que suivant un rituel qui règle jusqu’à leurs mouvements.
La salle est bondée de travailleurs hommes et femmes, à la mine ouverte, se communiquant leurs impressions librement, causant de la dernière discussion, essayant de deviner ce qui va se dire dans celle-ci. Nulle contrainte, nulle prétention surtout. Chacun parle comme il sent
La présidence perpétuelle de Horn a été supprimée. A chaque séance l’auditoire élit le bureau qui lui plaît. La discussion ouverte au Vaux-Hall s’est terminée par un vote de principes reconnaissant le droit complet de la femme à conserver par le travail sa personnalité et dès lors son égalité sociale.
Cette déclaration a vivement contrarié les partisans du « Gynécée et aussi quelques grands dadais qui s’imaginaient sottement que d’une réunion populaire sans mandat et surtout sans moyens d’action,pourraient sortir des solutions pratiques. Ils s’écriaient à chaque instant que, pendant qu’on discutait, « trois millions de femmes attendaient aux portes qu’on leur donnât du pain ! «
Réminiscence idiote de quelque tirade mélodramatique entendue à l’Ambigu et qui n’a du reste provoqué que de significatifs haussements d’épaules de la part de l’assemblée.
Comme sanction pratique à la déclaration de principes votée lors de la dernière séance du Vaux-Hall on vient de nommer une commission chargée de préparer un programme de questions à étudier se rapportant, non plus seulement au travail des femmes, mais à la condition générale de tous les travailleurs, tant sous le rapport de leur salaire que de leurs relations avec leurs employeurs de tous oidres :
Constitution de la richesse sociale. — Rôle qu’y remplit le capital. — Questions se rattachant aux voies
de transports. — Conditions actuelles de l’échange. — Législation réglant les rapports entre le travail et le capital. — Organisation de l’enseignement. — Conditions économiques, juridiques et morales dans lesquehes se meut la famille.
Tel est le programme proposé par la Commission à l’assemblée et que celle-ci accepte après une discussion préalable quant à l’ordre dans lequel ces questions seront étudiées et discutées.
Pauvres législateurs! qui se sont imaginés que tout irait comme sur des roulettes parce que, maintenant le droit de réunion sur le seul terrain de l’économie sociale, il serait interdit de rien dire relatr^ement à Badinguet et aux siens, non plus qu’à un système quelconque de gouvernement! Comme nous allons rire!
Soyez tranquilles, braves idiots; on observera bien plus que vous ne l’auriez voulu certainement vos habiles restrictions.
Qu’on s’avise de parler de l’Empereur ou de l’Impératrice, vous verrez comme sera conspué le malheureux qui s’y hasardera. — Qu’on s’oublie à parler de Dieu à la tribune, ou seulement à prononcer le mot, vous verrez le joli vacarme, la bordée de quolibets qui accueilleront le malheureux orateur.
Demandez aux catholiques du Français, aux pasteurs Montandon et de Pressensé, comment ils ont été reçus lorsqu’ils ont voulu parler de leur religion et se servir d’arguments tirés d' une bondieuserie quelconque.
Demandez à Léo Lespès (Thimothée Trim) du Petit Journal, les huées qu’ont essuyées ses déclarations de dévouement à l’impératrice Eugénie.
Ah! soyez-en sûrs, on ne parlera ni du bon dieu ni de l’Empereur à la tribune.
Mais qu’il s’agisse de la condition de la femme dans la famille, on vous jettera à la face l’abjection de son lôle, sanctiomié par votre christianisme. L’un de ces principaux fondateurs n’a-t-il pas considéré le mariage
comme ud pis-aller et un des plus illustres théologiens, Saint-Augustin, ne regardait-il pas comme une souillure infâme le contact de ses vêtements avec ceux d’une femme, celle-ci fut-elle sa mère ou sa sœur?
S’agit-il d’héritage, vos conceptions juridico-politiques seront mises en charpie.
Parlera-t-on d’éducation, les insanités et les turpitudes de votre fausse morale seront mises à nu.
S’agira-t-il d’organisation de transports, de combinaisons financières ou industrielles, vos gaspillages, vos filouteries, vos vols éhontés seront exposés au grand jour.
Pas un fait d’économie sociale qui ne fournira la preuve flagrante de votre hypocrisie et de vos dénis de justice.
Non, non, on ne parlera pas religion; mais cela n’empêchera pas un Briosne au P ré-aux- Clercs, malgré les audacieuses affirmations des catholiques et la tartuferie protestante, de rappeler ce qu’a fait verser de sang et de larmes, ce qu’a allumé de bûchers et dressé de potences leur morale religieuse, cherchant à la fois à étouffer l’intelligence humaine et à détruire en l’homme toute volonté.
Et pas moyen d’intervenir ni de mettre le holà !
Est-ce qu’on s’attarde à discuter la divinité du Christ? Est-ce qu’on exalte un culte aux dépens de l’autre? On a vraiment bien autre chose à faire.
On a à constater ce que vaut réellement cet état social tant vanté par vos panégyristes patentés et à en dévoiler toutes les iniquités pour que ceux qui en souffrent — et c’est le plus grand nombre, ceux qui travaillent — se dressent enfin contre leurs exploiteurs et leurs bourreaux.
La discussion sur V Union ïzère qui, depuis deux mois, fait pousser des cris de paon à tous nos tartufes
do haute morale, a eu pour o:'igine un mauvais jeu de mots lâché à l’impromptu.
Peu de temps après le transfèrement à la Redoute- Saint-Honoré des réunions ouvertes au Vaux-Hall, une autre réunion, provoquée par des étudiants en droit et en médecine, s’ouvrit au Pré-aux- Clercs, ancienne salle de bal, dans la rue du Bac et connue autrefois sous le nom de Salle de Mars,
La question mise à l’étude était celle du « divoice
Les apprentis juristes et guérisseurs ressassaient à qui mieux mieux les bienfaits ou les dangers d’une loi qui autoriserait les époux à se séparer complètement dès quedes tiers enjuponnésauraient plus ou moins bien constaté qu’ils ne peuvent plus faire la popote ensemble.
Les arguments juridiques alternaient avec les affirmations physiologiques, le tout appuyé, comme il convient entre gens a^^ant « fait leurs classes » de citations latines auxquelles le public, — assez restreint d’ailleurs — ne comprenait généralement goutte. Tout le monde n’a pas passé huit ans de sa vie à piocher Lhomond.
Un soir, un monsieur se met à débiter une série de platitudes prétendues spirituelles, étale force chiffres statistiques indiquant le nombre de boiteux, de manchots, de borgnes, de culs-de-jatte, d’épileptiques et autres infirmes incurables qui chaque année font Mnir leur union par M. le maire... et tous les malheurs qui s'en suivent.
Ce plaisantin de haute graisse se nomme Charles Sauvestre; il est collaborateur de Guéroult au journal mi-parti V Opinion nationale,
Ex-fouriériste gaudrioleur, Ch. Sauvestre mange du prêtre, lui aussi, mais dénonce en même temps au bras séculier les véritables moralistes faisant appel à la seule raison et à la seule dignité humaine.
C’tfSt ainsique sur ses lâches dénonciations,le citoyen Boutteville,un honnête homme s’il en fût et un vrai pen-
seur, a perdu la place de professeur qu'il occupait à Sainte-Barbe, pour avoir publié un excellent livre : Moraleet Religion^povtsint cette fière épigraphe Æomme ou Chrétien, Il est vrai que le vieux Labrousse est mort et que c’est maintenant le pieux Dubief qui dirige cette institution.
Dans la salle se trouvaient par hasard Briosne, déjà* fort apprécié pour son remarquable talent oratoire, et l’homme qui, au Vaux-Hall, avait lancé ce retentissant « Citoyens w aux oreilles déshabituées de l’entendre depuis des années.
Celui-ci, agacé probablement par cet étalage d’infirmes et de chiffres, lance à l’orateur une interruption qui, étant donné le sujet discuté, dégénère en un pitoyable jeu de mots:
« Prenez donc le taureau par les cornes! ??
L’orateur interdit s’arrête net et le public assoupi sort aussitôt de son recueillement.
Quelques cris « à la tribune !« partent de divers points et le Sauvestre, enchanté peut-être de tourner court invite l’interrupteur à venir le remplacer.
Le vin est tiré,il faut le boire. Tant pis pour l’homme au taureau.
Le compagnon de Briosne, un peu embarrassé de son succès inattendu et regrettant déjà son mot, arrive assez ennuyé à la tribune.
Il s’excuse tout d’abord du trouble qu’il a causé, l’orateur qu’il a interrompu lui paraissant être en dehors de la question.
Selon lui, il ne s’agit pas de savoir si la femme doit avoir le droit de passer d’un borgne à un manchot, d’un goujat brutal qui la roue de coups à un autre goujat plus correct dans la forme, mais qui l’outrage et l’insulte chaque jour par ses procédés et ses vices. Ce droit de changer seulement de maître lui paraît de
maigre importance. Le divorce, d’ailleurs, par toutes les difficultés dont on l’entourerait, les démarches et les dépenses qu’il nécessiterait, ne serait toujours la ressource que d’un petit nombre de privilégiés. Il ne résout rien ou plutôt aboutit, quant aux enfants, à des solutions détestables. En invitant l’orateur à « prendre le taureau par les cornes », il a voulu dire qu’on devait avant tout examiner si les conditions morales et juridiques dans lesquelles évolue la famille actuelle sont ou non conformes à la nature des choses et aux principes de liberté et d’égalité sur lesquels tendent à se constituer nos sociétés modernes.
Grand étonnement dans l’auditoire. On n’y avait pas songé.
L’heure égale de la clôture étant arrivée, le président ajourne à huitaine public et orateurs pour continuer — dit-il — cette « intéressante discussion. »
A huit jours de là, la salle qui ne comptait habituellement que deux à trois cents auditeurs, était pleine comme un œuf.
La discussion reprit,un peuhoueuseau début, à cause de certaines paroles provocantes, involontairement parties peut-être d’un groupe de catholiques parmi lesquels se fait surtout remarquer M. François Lenormand,fils de l’ancien professeur au Collège deFrance et connu déjà lui-même comme orientaliste des plus érudits. De trente à trente-cinq ans, un peu replet, il s’essouffle vite en parlant. Il est d’abord assez tranchant, dédaigneux même, niais semble très convaincu; la figure est ouverte et honnête. Il s’emporte facilement et se calme de même. Ses allures agressives tiennent seulement à un excès d’ardeur dans ses convictions. Mais ce doit être au fond un excellent garçon.
Pour lui, le mariage, la famille ne peuvent être moralement établis que sur la religion. Le catholicisme, par sa conception de la Vierge mère, a placé la femme
à une hauteur qu’aucune autre conception ne pourra I jamais lui faire atteindre.
Toute organisation de la famille en dehors du catholicisme ne peut aboutir fatalement qu’au désordre et à la dépravation.
Briosne apparaît pour répon dre à de telles affirmations.
Dans une admirable et réelle improvisation, il retrace l’histoii’e des longs et sombres siècles de la domination du Catholicisme, l’impuissance de ses doctrines religieuses à fonder une morale qui résiste à l’analyse. Comment il ne sut jamais que comprimer et écraser sans convaincre ni instruire. Comment chaque pas en avant fait dans la philosophie et dans les sciences, par les sociétés soumises à son joug spirituel, a été marqué de potences et de bûchers. Comment enfin, ce fameux idéal de la « Vierge mère r, préconisé par le catholicisme, n’est qu’un outrage à la nature, conduisant droit à l’avilissement, à la folie.
Et, deux mois durant, la lutte s’est continuée entre catholiques et socialistes pour se terminer par un vote . amphigourique, dirigé par le citoyen Lapommeraye ; — critique d’art et conférencier habituel de la salle'
des Capucines. ^ .
Dans ce vote, les partisans du divorce légal s’unirent^ aux catholiques et aux protestants pour repousser l’union libre, mais par contre les socialistes s unii ent , aux catholiques pour repousser le divorce, préconisé par
les juristes et les protestants. •
Les deux partis purent donc s’attribuer la victoire. | Mais qu’importe ? L’idée de l’union libre est posée. Ellej fera son chemin et, viennent de nouvelles institutions^ économiques, excluant toute appropriation individuelle,^ la famille civile et religieuse actuelle ne sera plus nu uni souvenir historique.
Le citoyen Horn n’est pas content.
Sans doute il espérait, à l’aide des réunions publiques,
)réparer sa caiicUtatiire pour les prochaines élections t il s’aperçoit qu’il a fait fausse route.
Il s’est compromis dans le clan des Economistes et a )erdu sans retour la petite popularité que lui avaient alue les premières réunions du Vaux-Hall.
Ces sacrés socialistes lui ont brouillé les cartes.
Bien fous seraient vraiment du reste ceux des orateuis e ces réunions qui s’imagineraient pouvoir édifier une andidature sur l’éphémère popularité qu’ils y conquirent. Ce n’est guère de leurs petites personnes que s’ocupent les travailleurs, mais bien des idées qu ils déveoppent et dont ils sont ies simples moniteurs. Les ocialistes convaincus ne s’y méprennent certainement >as... il faut du moins l’espérer pour eux.
Le pauvre économiste hongrois s’apprête donc à 'etourner parmi ses anciens amis.
Il a réussi même à obtenir d’eux qu’ils provoqueraient es socialistes à une discussion contradictoire portant sur les droits respectifs du Capital et du Travail.
C’est V Avenir national., journal des tripoteurs républicains, dirigé par Vintègre Peyrat — l’homme du Oonlptoir d’Escompte — et auquel Horn collabore, qui a publié le cartel de ces messieurs.
Li:s socialistes ont été d’abord un peu surpris de la iémarche et, à dire vrai, inquiets même sur l’issue du îombat.
Ce n’est pas qu’ils doutent de la justice et de la valeur de la cause pour laquelle ils luttent, mais bien de leur k^aleur à eux-mêmes et de leur savoir, leurs adversaires devant arriver armés de documents nombreux au service de leur argumentation et étant habitués de longue date à de semblables discussions.
C’est à la Piedoute-Saint-Honoré que le tournoi s’engage. La présidence est dévolue au citoyen Joseph Garnier, professeur d’économie politique à l’école des ponts et chaussées, pour laquelle il a fait un excellent
et très clair résumé des théories émises parles différents chefs d’école de la “ science, w
Proudhon montrait pour lui une grande estime. Il se dit républicain, ce qui ne le brouille avec personne d’ailleurs... pas même avec le gouvernement actuel.
On incline à croire que le citoyen Garnier n’est pas trop fâché d’avoir été élu président. Cela lui permettra de ne pas prendre une part active aux débats et de ménager ainsi à la fois la chèvre socialiste et le chou de l’économie politique officielle... et lucrative,
Autour de lui figurent les promoteurs de la réunion; Th. Bénard, àwSiecle; Simonnin, de Isi Presse; Molinari des Débats; Frédéric Passy, membre de ITnstitut; Courcelle Seneuil, du Vuillaume, adorateur de
Marat et fanatique de la libre concurrence — c’est drôle ! — Clamageran, aux allures de pasteur, tout prêt à marier l’évangile et l’usure; enfin le citoyen Horn, qui a décidément lâché le socialisme...
Malgré leur crainte de n’être pas à la hauteur du talent présumé de leurs adversaires, les socialistes ont tenu à honneur de répondre au défi que leur lançaient les champions de 1’ « Offre et de la Demande ».
Tolain, Murat, Chemalé, tous trois de l’internationale,représentent l’école mutualiste ; Millière,Jaclard, Moreau, jeune ouvrier mécanicien. Gaillard père et Lefrançais, défendent le communisme dans ses diverses nuances. — Briosne y représente ses propres théories qu’il résume ainsi : à chacun la part d’outillage que, seul, il peut mettre en œuvre. C’est l’individualisme limité à ses propres forces, sans pouvoir user de celles d’autrui.
Il y a là-dessous une idée à creuser.
Minière, c’est le communisme un peu mystique, confinant aux théories de Pierre Leroux; Gaillard père, c’est le babouvisme dans toute sa rigueur et ne tenant en aucune façon compte du développement intellectuel qui s’est accompli depuis la conspiration des « Egaux».
Il se croit toujours à Sparte etplejre sur le triste sort d’Agis, tentant, mais en vain, de ramener ses concitoyens aux lois de Lycurgue et mourant à la peine.
Jaccard et Moreau sont communistes-blanquistes.
Eux aussi paraissent croire à la possibilité d’établir leur communisme au moyen d’une conspiration.
Lefrançais s’affirme communiste également, mais n’a pas encore trouvé de définition donnant une idée précise de la façon dont il comprend l’organisation sociale de l’avenir.
D’un ton aigre-doux, le citoyen Horn expose Vàpensée qui l’a guidé eu conviant à cette discussion les économistes et les socialistes. Il désire que ces derniers pussent enfin expliquer la différence essentielle qu’il y a entre eux et les autres.
La réponse lui arrive aussitôt.
Un des socialistes présents lui réplique que l’économie politique proprement dite se donne pour unique but d’étudier les phénomènes de la production, les conditions dans lesquelles elle se manifeste, et de rechercher avant tout à réduire au minimum possible les frais de main-d’œuvre, afin d’en ramener au plus bas le prix de revient, — pour le plus grand profit de ceux qui monopolisent les moyens de production.
Les économistes ne tiennent pas le moindre compte de ce qui pourra résulter de cet abaissement de salaire pour la masse des producteurs, ni des monstrueuses inégalités sociales qui en résultent fatalement. En un mot, ils ne considèrent la société que comme un ensemble de forces destinées à protéger le plus fort ou le plus adroit.
Les socialistes, au contraire, considèrent que la masse des producteurs n’est pas une abstraction pure, une quantité purement spéculative, un x algébrique enfin, mais que les unités dont cette masse se compose sont des êtres vivants, ayant droit chacun à son complet développement en échange do sa part de production.
Les socialistes donc, sans distinction d’écoles, recherchent par conséquent les moyens d’assurer avec le plus de justice et d’équité possible, la répartition de la richesse publique entre tous ceux qui concourent à la produire.
Le terrain ainsi défini, la discussion, d’abord assez tumultueuse, a pris un caractère plus calme, plus méthodique, coupé cependant de temps à autre par quelque incident comique ou menaçant.
La note gaie a été donnée presque dès le début par Langlois qui, voulant établir une distinction saisissable entre le produit et le capital, tire une pièce d’or de son porte-monnaie en s’écriant : Ça c’est du capital
puis tapant ensuite sur son pantalon : “ Ça c’est du produit ! ??
Qu’on joigne à des gestes g:*otesques une voix qui résonne comme une cloche fêlée et l’on aura une idée du succès de rire qu’obtint l’orateur.
La note grave, c’est le solennel Frédéric Passy qui l’a fournie.
Affirmant le droit d’absolue propriété, il suppose qu’on prétende avoir part aux fruits d’un arbre quil a planté (toujours des hypothèses). « Au lieu de subir une pareille spoliation, termine-t-il, je préférerais mille fois prendre une hache et c<ouper l’arbre par le pied. »
« — Vous parlez d’user de la hache et de jeter à » bas votre arbre plutôt que de consentir à en parta- 55 ger les fruits ? lui répond le citoyen Murat. Et bien ! » prenez garde que votre tête ne tombe avant l’arbre, j?
Pas mal, pour un proudhonien.
En somme, pendant les deux mois qu’auront duré les débats entre économistes et socialistes, les premiers ont fait preuve de moins de savoir et de solidité qu’on aurait pu le supposer, étant donnée leur réputation.
Ils en sont à ressasser les théories des pères de leur prétendue science, oubliant que leurs auteurs,vu l’épo-
que où ils les formulèrent et le peu de développement dans lequel se trouvait alors l’industrie, ne pouvaient prévoir les conséquences épouvantables qu’en tirerait l’industrialisme actuel et l’inéluctable loi de concentration capitaliste
Aussi, n’ont-ils su répondre que par des banalités usées jusqu’à la corde aux revendications légitimes de ceux qui, de chair et d’os comme leurs employeurs, refusent de se laisser plus longtemps traiter comme d’inertes outils qihon jette au rebut dès qu’ils sont hors d’usage.
Le malheureux Horn ii’a trouvé d’autre argument au service des droits du capital que de supposer l’outillage dans une chambre et les travailleurs devant le mettre en œuvre, dans une autre chambre, sans qu’ils se puissent rencontrer. — Alors, ajoute-t-il, sans rire, « plus de production possible.
On croit rêver en entendant de pareilles sornettes. Jamais on n’aurait pu supposer cet homme aussi. ..naïf.
Tous sont venus tour à tour rabâcher cette insipide scie que le capital est du travail accumulé au bénéfice de la produclion à venir.
Et après? Qui a jamais dit le contraire?
Mais qui doit bénéficier de cette accumulation ? Ceux qui ont fait effort personnel, qui ont usé leurs forces pour Tobtenir; ou ceux qui, pendant que les premiers travaillent, se contentent de les regarder faire, sous prétexte que leurs ancêtres plus ou moins rapprochés leur ont légué le droit à l’oisiveté.
C’est justement parce que les socialistes connaissent l’importance et l’inexorable nécessité du capital comme instrument de production, qu’ils affirment que tous y doivent avoir droit égal, afin de pourvoir à leur entretien et au développement intégral de leurs facultés; c’est pour cela qu’ils contestent à qui que ce soit le droit de l’accaparer; c’est pour cela que Briosne a pu, non sans raison, renvoyerauxéconomistes, un de leurs arguments.
«Loin de payér un loyer quelconque pour l’instrument
de travail qu’on met à la disposition du travailleur, c’est au contraire ce dernier qui devrait recevoir du propriétaire une indemnité, par cela même qu’en s’en servant il l’empêche de se détériorer et concourt ainsi à le conserver en bon état
Enfin, (*’est d’un de leurs amis, presque un des leurs, que cesriiéteurs patentés,, au service des intérêts capitalistes, ont reçu le coup de grâce.
U Votre prétendue science n’a jamais été et n’est 55 encore qu’une sèche et brutale affirmation de faits. 55 Vous n’en ferez jamais une science réelle, parce que 55 de ces faits vous ne pourrez tirer de lois tant que, 55 vous cantonnant dans le domaine purement spécu- 55 latif, vous ne les considérerez pas en vue de Injustice 55 et de r humanité 55.
C’est le citoyen Coignet (Léon) un industriel pourtant, un homme qu’ils ne peuvent traiter d’utopiste, qui leur j<‘tte à la tête cette dure mais juste conclusion.
Ils ne l’ont pas volé.
Partout des réunions se sont ouvertes.
Le quartier Mouffetard a le Vieux Chêne, — Montparnasse a la Gaîté, — le faubourg Sainte Antoine, la salle Baisln, — la place du Trône, la Jeune Gaule, — Ménilmoiitant et Charonne, les Amandiers, — Belleville, la salle Favié et les Folies, — Montmartre, la salle Fiohert, — le quartier Saint-Martin, la salle Molière, — le quartier des Halles, la Redoute St-Honoré, — le quartier Saint-Germain, le Pré-aux-Clercs, etc.
Chacune de ces réunions a sa physionomie propre.
Au Pré-aux-Clercs, c’est surtout sur la famille que roulent les discussions : le mariage, l’hérédité, les droits réciproques du père et de l’enfant, en font les frais. L’auditoire est généralement composé d’étudiants, de gens de lettres, de professeurs et même d’artistes. Très peu d’ouvriers et encore ne sont-ils pas du quartier.
Aux Folies-Belleville, l’élément ouvrier domine, au contraire. On contreverse entre écoles socialistes. L’au-
ditoire est très impressionnable, facile à émouvoir et pourtant très attentif. Rien d’intéressant pour l’orateur comme de voir cet océan de têtes reflétant les sentiments qui l’agitent lui-même...
A Ménilmontant, à Charonne, à Montmartre, les discussions sont plus variées, mais ne semblent pas résulter d’un plan arrêté d’avance. C’est aussi de travailleurs que se compose surtout l’auditoire.
Place du Trône, ta salle de la Jeune Graule sl été ouverte par le citoyen Bud^kille, un instituteur qui y tient sa classe dans le jour.
On y parle des luttes de V homme contre les forces de la nature, un bien long titre d’ordre du jour. Son ampleur, il est vrai, permet de ne le changer de longtemps et aussi de tout dire.
Grâce au tapage qu’ont fait les journaux de l’ordre contre un instituteur qui a l’audace de convertir son école en club, bon nombre de curieux y viennent de loin chaque soir. Mais la réunion n’a guère de public stable. On y déclame trop, dit-on.
La salle Molière, rue Saint-Martin, est surtout fréquentée par les fabricants et les petits commerçants du quartier. On y débat toutes les questions se rapportant au crédit, aux finances publiques, à l’impôt, aux transports, aux douanes.
Au Vieux Chêne, rue Mouffetard, on traite, comme au Pré-aux-Clercs, les questions de morale et surtout d’éducation. On s’y occupe aussi beaucoup des jésuites.
Dans toutes ces réunions et notamment à la Redoute, au Pré-aux-Clercs, aux Folies-Belle ville et à la salle Molière, on est à peu près sûr de rencontrer certains orateurs particulièrement écoutés du public. Ce sont : J. -A. Langlois, ex-officier de marine, connu depuis 1848. Collaborateur et ami de Proudhon dont il est un
des exécuteurs testamentaires, il fut condanu à la déportation par la haute cour siégeant à Versailles, pour participation à la fausse insurrection du î3 juin 1849. Il fut gracié peu après le coup «d’État, sur l’intervention de Plonplon, Ses anciens camarades de Belle-Isle ne le lui pardonnent guère, bien que Proudhon l’ait encouragé à accepter cette faveur.
Langlois se fait promptement remarquer par les gestes bizarres et abondants qui accompagnent ses paroles.il semble toujours sur le point de jeter bras et jambes à la tête de ses adversaires en guise d’arguments. Il a surtout un tic qui réjouit ses auditeurs : à chaque instant, il soulève son gilet et remonte son pantalon comme s’il craignait de le perdre en discourant.
Une de mes joies est de le rencontrer chez notre ami Dupas, le pharmacien raspailliste de la rue Myrrha, à Montmartre. Il faut les voir aux prises l’un et l’autre, vociférant, s’accusant réciproquement de ne se point laisser parler, échangeant les arguments les plus baroques. Lorsque notre ami Edouard Roullier, le cordonnier anarchiste, s’en mêle, alors le spectacle est complet.
Cependant, le petit père Bougeard, ne soufflant mot dans son coin, les regarde en souriant finement, tout en ayant l’air de penser à autre chose. Sans doute à son Danton ou à son Marat, qu’il est en train de débarbouiller de toutes les sottes légendes dont on a noirci leurs grandes figures.
Langlois a aussi une agaçante manie : il parle sans cesse en public de son cher amiPelletan, « son « cher ami Picard, 55 son « cher ami Jules Simon, 55 enfin il est le cher ami de tout le monde,
“ Ça lui portera malheur, « me répète souvent le vieux Beslay. « Vous verrez, quand viendra le moment, qu’il nous ch du poivre, » ajoute-t-il en hochant la tête.
Parmi les proudhoniens, après Langlois, se distingue Tolain, ouvrier ciseleur qui. comme tant d’autres, a dû prendre sur ses heures de repos et malgré son tem-
pérament maladif, le temps nécessaire pour étudier.
Les mutualistes le considèrent, sinon comme leur chef, du moins comme celui d’entre eux qui peut le plus habilement et le plus clairement exposer leur point de vue social. Et ils n’ont pas tort.
Cependant Murat, le mécanicien, possède aussi bien que Tolain son mutualisme. Mais Murat, sanguin, s’emporte et s’emballe très vite, ce qui lui rend difficile l’accès de la tribune.
le monteur en bronze, estaussi mutualiste, mais moins doctrinaire que ses amis. Il a l’organe un peu traînant et sourd. D’un caractère très résolu, il est néanmoins d’une grande timidité devant le public qu’il se décide non sans peine à affronter.
Chemalé^ commis d’architecte, neveu de George Duchêne. Un accident qui lui a fait perdre un doigt de la main droite l’a obligé à quitter l’état de forgeron qu’il avait d’abord appris avec son père — aux environs de Tours, où il est né.
Petit, sec et nerveu, Chemalé est doué d’une volonté qui peut le rendre promptement propre à ce qu’il veut entreprendre. Il possède de merveilleuses facultés d’assimilation. 11 a l’esprit subtil, souple et délié comme un Normand ou un Bizontin. C’est le juriste du groupe. Il parle avec une grande précision ; mais, bien que depuis peu d’années à Paris, il a pris les défauts du gavroche. Il est narquois et brutal jusqu’à la grossièreté et se fait souvent retirer la parole en froissant les susceptibilités parfois très légitimes de l’auditoire.
Parmi les orateurs communistes, on cite le grand Ranvier, peintre sur cristaux, artiste de mérite. Sa parole chaude, vibrante, convaincue; l’émotion dont il est lui-même possédé et qui l’oblige parfois à s’interrompre; sa figure énergique et respirant l’honnêteté, lui ont rapidement conquis la sympathie des travailleurs. Ils devinent qu’ils peuvent compter sur lui à l’heure des
Trais dévoiiements.Le public des Folios-Bellevilleraime avec passion.
Minière, 2LUX allures d’apôtre, aux yeux ardents. Communiste religiosâtre à la manière de Pierre Leroux, il a un véritable culte pour l’humanité... c’est-à-dire pour tout ce qui est humain. Et ce culte chez lui n’est pas purement abstrait. Il saurait mourir pour ses semblables. Je l’ai connu en 1848, alors qu’il était secrétaire du club la Révolution, dont Barbés était président.
Devenu chef du contentieux d’une importante Compagnie d’assurances, il y est très apprécié, grâce à ses connaissances juridiques et financières. Il a autrefois, en 1860, proposé au ministre Cavour un plan de réorganisation de l’impôt pour le nouveau royaume d’Italie.
Malgré ses airs de prédicant à la tribune, il est très goûté de ses auditeurs dont il sait se faire comprendre.
Gaillard, père, qui, à son grand désespoir, porte le prénom de Napoléon. Habile ouvrier cordonnier, il possède bien sa u physiologie du pied « . Il rendrait de réels services en ouvrant une école de bottiers. Que de pieds guéris ou préservés d’afiVeuses déformations et même d’infirmités, s’il pouvait enseigner sa science!
Le citoyen Gaillard est communiste autoritaire.
L’originalité d’impressions qu’il apporte dans l’exposé de ses théories de fraternité — obligatoire — et aussi un accent méridionnal très-prononcé, lui valent une attention soutenue, mêlée d’approbations
Les journaux l’ont pris pour tête de Turc lorsqu’ils veulent railler les réunions publiques, mais il n’en a cure et fait bien.
Lefrançais — ex-instituteur — aujourd’hui comptable dans une entreprise de travaux nocturnes. Il est très convaincu que l’avenir est au communisme, c’està-dire à la disparition complète de toute propriété individuelle en tant qu’instrument de production. Grand partisan de l’union libre et de la suppression de
l’héritage, conséquences logiques de l’abolition de la propriété, il considère les collectivistes comme des communistes honteux, malgré toutes les distinctions et les subtilités apportées par Collins pour différencier sa conception de celle des communistes avoués.
Seulement, tout en admettant comme exacte la formule communiste « à chacun selon ses besoins et de chacun suivant ses forces w, il reconnaît que les applications qu’en ont proposées Babeuf, Cabet et Louis Blanc, ne répondent pas suffisamment aux légitimes exigences de la liberté individuelle. Il pense que c’est en débarrassant les conceptions fonriéristes de certaines concessions faites à l’esprit bourgeois, qu’on pourra trouver les véritables bases de l’ordre social futur, dont Fourier lui paraît s’être le plus rapproché.
Varlin, ouvrier relieur, membre de l’Internationale, où dès son admission, il a commencé sa propagande communiste contre l’influence des mutualistes, laquelle y était jusque là prépondérante.
Cette propagande a eu de rapides succès, dit-on. Varlin est doué d’une grande persévérance et de sérieuses facultés administratives. Il est d’aspect assez froid. L’œil est triste et intelligent, légèrement dédaigneux. L’homme parle peu. On le sent prêt à l’action et sachant ce qu’il veut. Tout jeune encore, il a déjà les cheveux grisonnants.
Parmi les blanquistes, les orateurs les plus connus sont Jaclard, étudiant en médecine, qui s’est vu fermer les cours après le congrès de Liège, où il s’affirma matérialiste.
Révolutionnaire ardent, il croit à la possibilité de transformer l’état politique et social actuel à l’aide d’un coup de main organisé par les sociétés secrètes.
C’est un des disciples les plus intelligents et les plus sincères de Blanqui, qui l’a en grande estime... tout en se méfiant de son influence sur les groupes
affiliés. Au récent congrès des Amis de la paix et de la liberté^ tenu à Berne, il s’est affirmé communiste. Il a fait à la Redoute, lors de la discussion entre économistes et socialistes, bonne et spirituelle justice des sophismes sur lesquels repose la prétendue science de l’économie politique.
Germain Casse, étudiant en droit, également interdit à la suite du Congrès de Liège, peut être, sans s’en douter, tour à tour communiste, mutualiste et... avocatiste.
Il a des apparences de casseur, secoué fréquemment sa crinière en parlant. Mange du prêtre, signe indélébile d’une sincérité très contestable. Mène grand bruit, fait de la violence pour rire... mais ne demande qu’à être calmé, et n’arrive pas à plaire.
Raoul Rigault, ex- étudiant en médecine et maintenant professeur de mathématiques. C’est un pur politicien sans aucune tendance socialiste. Il est convaincu que la Révolution n’a pas d’autre ennemi que la police qui, seule, gouverne la France depuis près d’un siècle, et en cela il n’a pas tort. Mais, loin de la vouloir supprimer, il aspire à en être le réformateur, et en cela il déraille absolument.
Sa façon gouailleuse d’argumenter amuse ses auditeurs qui le traitent en enfant gâté.
Longuet, ex-élève en droit, a pioché, trop pioché peut-être même, certains économistes et entre autres Riccardo dont il appuie souvent son argumentation.
Membre de Flnternationale qui repousse toute idée de dictature, on le dit en même temps blanquiste, contradiction dont il semble peu se soucier.
Il est d’allures assez blessantes envers les communistes contre lesquels il ressasse des critiques un peu vieillottes, agrémentées d’hypothèses hasardées, leur prêtant même certaines théories cent fois répudiées par eux et s’attirant souvent ainsi d’assez vives répliques.
Enfin, comme blanqiiistes, mais tout jeunes encore, il faut citer le mécanicienMurcaw,puisCÀa^^v^ér6, blond et rose comme un enfant, ce qui ne l’empêche pas de promettre un énergique défenseur de la Révolution sociale.
Viennent ensuite les indépendants, véritables tirailleurs de la Révolution, n’ayant en vue aucune solution particulière, mais désirant avec ardeur, eux aussi,l’avènement d’une société plus équitable envers les travailleurs, les déshérités du monde actuel :
Amouroux^ jeune ouvrier chapelier, à la parole vive, stridente, tranchante même et sachant caractériser d’un mot qui tait balle les injustices qu’il dénonce à la tribune.
Lournet^ dont le père fut tué en duel à Londres par le socialiste Barthélemy. Il est en ce moment collaborateur de Delescluze qui l’aime comme son fils.
Demay, modeleur pour le bronze. Un front dégarni et d’un ton d’ivoire, une longue barbe grisonnante, encadrée’ souvent d’une sorte de passe-montagne qui lui donne Pair de Dante. Toute sa personne inspire le respect et la sympathie.
Charles Cauzard, comptable dans une grande maison de banque. C’est un positiviste fervent. Il traite les quesiions d’un peu haut, d’une façon trop abstraite, sans s’occuper assez des « contingences » . Dialecticien solidement armé, il prononce des discours qui ne passent jamais inaperçus ; les journaux ont même cité tout au long sa vigoureuse répliqué au père Hyacinthe {vulgo Loyson) qui s’était permis d’insultantes critiques contre les réunions publiques.
Malheureusement, le retentissement de cette réplique a obligé le citoyen Cauzard à s’abstenir de parler dans les réunions sous peine de perdre son emploi qui le fait vivre ainsi que sa mère.
Ducasse^ ex-élève en théologie de l’école calviniste
genevoise, porteur d’un caban à capuchon couleur amadou, barbe et cheveux roux, mine blafarde à reflets verdâtres; il fait à la tribune Teffet d’un capucin.
Il professe une haine hargneuse contre les jésuites. Affaire de concurrence, sans doute.
Il semble plus préoccupé d’épater son auditoire par des violences calculées d’expression, que de combattre sérieusement ses adversaires. Il affecte surtout une grande passion pour « sainte guillotine î? qu’il espère voir un jour installée à chaque coin de rue. C’est un funèbre fumiste, absolument répulsif.(l).
A la salle Molière se rencontre surtout le citoyen Ch. Beslay^ vieux député des Côtes-du-Nord, têtu comme un breton, grand ami de Proudhon, rêvant coopération, union fraternelle entre patrons et ouvriers — fusion entre l’eau et le feu. Il est d’ailleurs de très bonne foi. Toujours quatre ou cinq projets d’organisation de crédit dans les poches de son pardessus ; s’énonce clairement et avec élégance; a le ton paterne qui convient à son âge. C’est un vieillard de près de soixantequinze ans. Figure ouverte et fin sourire. Menace toujours en riant ses contradicteurs d’un coup de tête à la bretonne... dans l’estomac.
Enfin le citoyen Mathorel, qui connaît très bien les questions de finances et collabore à toutes sortes de journaux de bourse. Il ne vient parler que par amour de Part, car il n’a, je crois, aucune opinion politique et n’est rien moins que socialiste. — C’est peut-être pour cela même, qu’il est très goûté du public habituel de la salle Molière.
Pmiui les femmes qui prenuont habituellement la parole dans les réunions, on remarque surtout la citoyenne Paule Minch^ petite femme très brune, un peu sar-
(1) Ce farouche révolutionnaire est maintenant pasteur protestant orthodoxe !
castique, d’une grande énergie de parole. La voix est un peu aigre, mais elle s’exprime facilement. Elle raille avec esprit ses contradicteurs plutôt qu’elle ne les discute et ne paraît pas, jusqu’alors, avoir des idées bien arrêtées sur les diverses conceptions qui divisent les socialistes. Mais elle est infatigable dans sapropagande. Professeur de langues ou lingèro, suivant les circonstances, on la dit aussi habile à l’aiguille qu’à donner des leçons.
Mais de tous les orateurs des réunions publiques, nul plus que le citoyen Briosne ne sait les animer.
Lorsqu’apparaît à la tribune cette figure tourmentée, encadrée de barbe et de cheveux noirs, le front coupé d’épais sourcils, les yeux brillants de fièvre, le silence se fait aussitôt. On sent quelqu'un dans ce corps grêle, usé par la maladie.
La voix, un peu faible au début, prend bientôt l’ampleur suffisante pour emplir la salle etse faire entendre de tous les points. — Tour à tour fin, caustique, sentimental, amer et terrible, Briosne fait passer l’auditoire par les sensations lesplus diverses. Jamaisil ne cherche le mot. D’argumentation très serrée, il ne permet guère pour le combattre, de trouver le joint. — Comme soci 'liste, il professe une sorte d’éclectisme non de parti pris, mais résultant de l’originalité même de son esprit; ce qui le rend inclassable.
Presque communiste lorsqu’il réfuté les proudhonniens, il redevient individualiste avec les défenseurs de Babeuf, de Cabet. Aussi les a-t-il tous contre lui. Pourtant tous l’aiment et l’acclament, car on le sait sincère et désintéressé.
Intelligent comme il est, d’un esprit fertile en combinaisons de tout genre, il n’aurait qu’à vouloir pour s’assurer une situation lucrative dans le monde des 55 affaires ».
Employé de ministère en 1848, il dut donner sa démission pour avoir osé prendre la défense des insurgés
de Juin. Il s 3 fit courtier de lingerie et gagnait bien sa vie lorsqu’en 1855 un misérable mouchard abusa de ses relations avec lui pour le dénoncer comme membre d’une prétendue société secrète.
Condamné à cinq années de prison, il ne sartit de la Centrale que dix-huit mois avant l’expiration de sa peine, parce que, vomissant le sang à pleine bouche, on le crut atteint de phtisie. C’était seulement un commencement d’hémoptysie que des soins assidus et une meilleure alimentation parvinrent à enrayer.
Un haut fonctionnaire au ministère des finances en Italie l’appela auprès de lui, à titre de secrétaire chargé de lui préparer des projets d’organisation de crédit ; mais il ne resta que peu de temps dans cet emploi. Il avait eu le tort de laisser entrevoir qu’il connaissait trop le jeu de son patron.
Rentré en France, il constata que le métier de courtier ne rapportait plus grand’chose. La misère revint et avec elle reparurent les crachements de sang.
C’est dans cette terrible situation que le trouvèrent les réunions publiques.
Il exerce maintenant la profession de feuillagiste ^qiii consiste à monter de petites feuilles artificielles sur de menues tiges en fil d’acier très ténues. En travaillant ferme dix heures par jour, sa femme et lui arrivent à gagner environ cinq francs à eux deux. Mais les chômages sont fréquents, et ils ne travaillent guère que trois ou quatre jours au plus par semaine.
Les journaux réactionnaires et républicains ne blaguent plus trop les réunions publiques à cette heure. L’échec des économistes à la Redoute commence à les inquiéter furieusement.
Les conservateurs crient au « péril social n ; s’ils entendent par là les dangers qui menacent les exploi-
teurs de tout genre qui grèvent le travail, il n’ont pas absolument tort.
Les journaux républicains ne pouvant abonder dans ces craintes sans se compromettre auprès de leur clientèle, trouvent plus habile d’affirmer que c’est la police qui paie les orateurs des réunions pour effrayer la province et la rejeter dans les bras de l’Empire. Ils savent bien, d’ailleurs, qu’ils mentent effrontément.
Mais les blagues de Garnier-Pagès, d’Ulbach,dans la Cloche et celles de VAvenw national^ organe crée tout spécialement pour défendre les intérêts du Comptoir d’Escompte dans la grosse affaire de l’emprunt mexicain, n’en font pas moins leur effet sui l’esprit des provinciaux dont la haine anti-socialiste et anti-parisienne va grandissant. Ils employaient déjà les mêmes procédés en 1848. N’invente pas qui veut.
Mais voilà qui devient plus grave.
Le Réveil se met, lui aussi, de la partie. Il vient de de nous qualifier dé endor meurs ^ cherchant sciemment à enrayer par notre propagande le mouvement républicain qui s’accentue de jour en jour.
Le caractère des plus honorables de Delescluze donne à cette accusation une importance considérable et nécessite de sérieuses explications.
Je me rends aux bureaux du journal, accompagné d’un ami, [le citoyen Emile Dereux, l’auteur de la Foire aux •parjures^ de Bonhomme et d’une foule d’autres chansons révolutionnaires.
Nous demandons à Delescluze des explications à propos d’une attaque que rien ne peut justifier.
Tout d’abord le vieux jacobin regimbe et s’emporte. Peu s’en faut qu’il ne me propose de lui envoyer mes témoins, ce qui ne remédierait pas à grand chose et, de plus, serait tout bonnement ridicule.il le comprend bien vite, se calme et nous avoue qu’il n’a pas lu l’article
paru la veillle sous ce titre significatif : « Les Endormeurs « .
Il s’adresse à Quentin, un de ses collaborateurs, qui désigne François Favre, un sous-ordre, comme auteur de cet article.
Celui-ci arrive, prévenu déjà par Quentin et balbutie de plates explications. Il n’a visé aucun des citoyens qui prennent la parole dans les réunions publiques, il ne met nullement en doute leur sincérité. Il a voulu seulement parler d’une brochure : Ni socialisme^ ni révolution^àojii l’auteur, un certain Adolphe Beauchery, comptable, supplie l’empereur de sauver de l’une et de l’autre la démocratie.
Je demande alors à ce tartufe, que j’ai déjà pu apprécier dans la maçonnerie, comment il se fait que, dans l’article dont il s’agit, il n’ait parlé ni de la brochure, que personne de nous ne connaît, ni de l’auteur — qui n’a point encore élevé la voix dans les réunions? Ce prétendu républicain, ce mangeur de prêtres, lui aussi, bat la chamade et ne sait comment sortir de la difficulté.
Furieux de l’attitude de son collaborateur, Delescliize le prie de se retirer et nous donne sa parole d’honneur que lui-même fera une rectification dans le plus prochain numéro de son journal.
Le lendemain, il s’exécutait loyalement et, dans un premier-Paris, démentait formellement les injustes accusations dirigées par son collaborateur contre les réunions publiques et leurs prétendus « endormeurs ».
Mais en somme, malgré la loyauté de Delescluze, j’ai compris qu’il nous considère comme des ennemis.
Pour tous les journaux, républicains ou non, les réunions publiques sont alarmantes.
Ils présentent là une puissance nouvelle appelée à ruiner la leur. Ils ne pourront plus imposer de candidats; il faudra désormais que, ces candidats se mettent directement en rapport avec la masse électorale, s’en
fassent accepter et même en subissent le contrôle, ce qui serait la mort possible de tous les faiseurs de la politique.
On conçoit dès lors la colère unanime que soulèvent ces réunions populaires et ceux qui y prennent une part active. Ce sont des trouble-fêtes, et tout est bon pour les combattre, même et surtout la calomnie.
Quant aux journaux honnêtes, extrêmement rares du reste, qui, comme le Réveil^ ne voudront pas, par respect pour eux-mêmes, employer d’aussi vils moyens, ils sejcontenteront d’organiser la]conspiratioii du silence, manœuvre plus terrible encore et qu’on ne pourra leur reprocher.
Pauvre parti en somme que le parti républicain, qui, tort heureusement d’ailleurs, n’a rien de commun avec la République.
Il s’est produit hier à la Redoute un incident assez ridicule, mais qui dénote une ignorance vraiment trop grande de la part des commissaires chargés de veiller à ce que les réunions publiques restent sur le terrain dont on a prétendu déterminer les limites légales.
Vermorel et quelques-uns de ses amis ont organisé une série de réunions dans lesquelles l’œuvre de Proudhon doit être analysée. Entreprise de longue haleine et qui ne me paraît pas destinée à un grand succès.
Je ne sais par quel caprice les organisateurs proposèrent aux assistants de- m’appeler à présider la première séance. J’eus beau m’en (léfendr<‘, 1 assemblée insistant, je dus accepter. On nomma en même temps les citoyens Ducasse et Gaillard père comme assesseurs.
Après que Vermorel eut expliqué le but de la réunion, le citoyen Finet, ouvrier chapelier et ami de Proudhon, se présente à la tribune et se met à analyser un « Essai de Grammaire générale w écrit par le grand polémiste.
mais (jiii, je crois, n’a jamais été publié entièrement.
Le sujet par lui-même n’intéresse guèie l’auditoire. L’analyse en est longue et fatigante. Tout le monde baille à se décrocher la mâchoire, sauf le bureau... qui en voudrait pouvoir faire autant. Le commissaire et ses agents sont sur le point de ronfler.
En vain, j’invite l’orateur à abréger, l’auditoire ayant déjà manifesté plusieurs fois son impatience. Il continue sans paraitre s’en apercevoir. J’insiste alors plus vivement, il se décide à couper court et annonce qu’il va passer à un travail plus intéressant : “ l’observation du dimanche. »
Mais le commissaire en a assez et songe à s’aller coucher. Il croit avoir trouvé le joint et s’adressant à moi :
— Je rappelle au président qu’il ne doit pas laisser Torateur s’engager sur le terrain des questions religieuses.
— Et moi j’invite le commissaire de police à s’abstenir de toute interruption en dehors des cas prévus par la loi.
L’assemblée se réveille tout à coup, et nul ne songe plus à partir.
On devine un conflit. — Parlez! parlez! « crie-t-on à Torateur de tous les coins de la salle.
Le citoyen Finet commence son analyse.
— Encore une fois, interrompt le commissaire, je somme le président de ne pas laisser aborder de sujets religieux à la tribune.
— Et encore une fois, je prie le commissaire degarder le silence. C’est ce qu’il a de mieux à faire.
— Puisqu’il en est ainsi et qu’on méprise les observations de Tautorité, je dissous la réunion.
— Et moi, président de la réunion, assumant la responsabilité qui m’incombe, je maintiens la réunion et j’invite Torateur à continuer.
Le commissaire plie son écharpe, se couvre et quitte majestueusement la salle escorté de ses deux agents.
Le public applaudit sa sortie. Seul, un des assesseurs abandonne le bureau, emboîtant le pas aux agents et s’écriant de façon à être entendu d’eux : « Moi, je sors ; j’obéis à la loi ! « C’est le citoyen Ducasse, le capucin manqué, le farouche adorateur de la guillotine, l’illustre et vipérin Gnouf\ Gnouf, que la peur fait agir ainsi.
Il se retire au milieu des huées du public. Quelques citoyennes menacent même de le giffler.
Le calme se rétablit; l’orateur reprend l’examen de la brochure, cause de l’incident, mais l’assemblée en a assez pour cette fois. Je lève la séance et la sortie s’effectue tranquillement entre deux rangs d’argousins que le commissaire est allé requérir pour constater la contravention.
Pauvre commissaire ! Son procès-verbal n’eut aucune suite. Il reçut même sur les doigts, paraît-il, pour s’être aussi sottement compromis et n’avoir pas su que le travail de Proudhon sur l’observation du dimanche n’avait trait qu’à des questions d’économie sociale
Encore une victime des idiotes chinoiseries de nos législateurs !
Aux Folies-Belleville, une intéressante discussion s’est engagée entre les mutualistes et les communistes.
Langlois, Tolain, Fribourg, Murât et Chemalé ont combattu contre Millière, Eanvier, Gaillard père et Lefrançais. — Briosne a, comme toujours, lutté contre les uns et les autres.
L’argumentation des mutualistes a tout entière roulé sur ce point, savoir : l’action collective n’a plus de raison d’être dès que Pacte peut être accompli par un seul. Vérité La Palissienne adoptée aussi par les
économistes bourgeois et qui, socialement, n’est qu’une affirmation sans portée réelle.
Tout comme les défenseurs de l’ordre économique actuel, en effet, les proudhoniens commettent cette erreur d’émettre des aphorismes, incontestables dans leur généralisation et se rapportant à l’hommetype, mais sans aucune valeur lorsqu’ils s’appliquent aux rapports sociaux, c’est-à-dire lorsqu’il ne s’agit plus seulement de l’homme en général, mais des individus.
Qui donc en effet s’aviserait rie nier en principe que l’homme doit être libre, n’ayant d’autres limites à sa volonté que celles résultant de sa nature propre ? Et d'ailleurs, peut-il même être question de droit dèsqu’on ne parle que de l’homme en soi ?
Ni le mot ni l’idée n’auraient de raison d’être, pas plus qu’il ne serait question de conception sociale quelconque.
Mais dès que, sortant de cette généralité, on se met à considérer les individus dans leurs relations entre eux, c’est alors que cette notion de droit se présente, ainsi que les nécessités de rechercher les conditions les plus favorables dans lesquelles se peuvent exercer leurs droits réciproques.
Or, répliquent les communistes, ne voyez-vous pas que votre mutualisme vous ramènera logiquement à l’ordre bourgeois contre lequel, comme nous, vous protestez ? De plus, nous vous mettons au défi de justifier qu’un acte, quel qu’il soit, concernant la production, puisse être réellement accompli par un seul individu, et, dès lors, que vaut votre distinction entre le collectif et l’individuel ?
Supposez cet acte aussi simple que possible et prouvez si vous le pouvez, qu’il ait pu s’accomplir sans notions acquises, sans outillage résultant déjà lui-même du concours de plusieurs.
Dès les temps les plus reculés, l’imagination ne peut concevoir un homme — individu — vivant et se développant sans le concours de ses semblables, si faible qu’on puisse supposer ce concours. Que devient votre prétention, pour l’individu, de ne se conformer que lorsqu’il lui conviendra aux nécessités sociales, sans le respect desquelles il ne peut ni vivre ni se développer ? Son caractère d’apparence géniale ne peut même l’y soustraire, votre maître Proudhon dans son étude sur la propriété littéraire l’a péremptoirement démontré. Comment pourriez-vous faire alors le départ de ce qui revient en propre à l’individu et de ce qui revient à la collectivité ?
Vous nous accusez de sentimentalisme, ont encore répliqué les communistes aux mutualistes. Mais quelle loi rigoureusement scientifique préside à l’application de votre formule : Produit contre produit — service contre service ?
Comment établirez-vous votre «Egal Echange «?Votre maître Proudhon n’a pu l’établir que sur la sincérité et la loyauté réciproque des deux échangistes. Ne voyezvous pas que vous revenez tout simplement à la théorie de l’offre et de la demandé, seul étalon de mesure préconisé par les économistes qu’alors vous avez tort de combattre.
La presque totalité des travailleurs qui ont suivi cette discussion a donné gain de cause aux communistes.
La réunion des Folies-Belleville vient de susciter un incident qui eut pu prendre une tournure désastreuse et qui fera, je l’espère, réfléchir ceux qui l’ont provoqué.
La loi déclare que l’autorité sera représentée dansles réunions par un commissaire, accompagné de deux agents, chargé de constater les contraventions qui s’y pourraient commettre.
Bien que cette loi soit muette sur les moyens d’exécution,l’usage s’est établi de laisser les agents prendre place à part au bureau.
A la dernière séance, Raoult Rigault s’est avisé de réclamer du président qu’il invitât le commissaire et ses agents à se retirer du bureau et à s’installer où ils pourraient.
Au lieu de relever le caractère peu sérieux en somme de cette taquinerie mesquine, le président ahuri, et bien qu’assez timoré d’habitute,sans consulter ses assesseurs, se met à sommer les agents de se retirer. Refus péremptoire de ceux-ci.
Continuant à s’emballer d’avantage,le président consulte l’assemblée qui par acclamation, vote l’expulsion par la force.
L’un des assesseurs saisit le danger d’une telle situation et demande la parole. S’adressant alors à la réunion:
« Vous venez de voter l’expulsion des agents par la force. C’est bien. Mais il faut pour y procéder que vousmêmes prêtiez assistance au bureau, sanctionnant ainsi votre vote. Il est clair que s’ils veulent résister,ils ne pèseront pas lourd, Ce sera d’ailleurs tant pis pour eux. Mais une fois sortis, ils iront sans nul doute quérir la force armée. Il existe une caserne, vous le savez, à deux cents mètres d’ici. La troupe viendra envahir la salle et la lutte s’engagera. C’est peut-être la révolution qui va s’ouvrir.
» Etes-vous décidés à jouer cette partie? Si oui, allons-y.
55 Mais si vous n’y avez pas pensé, si vous n’avez pas prévu ce qui va certainement sej passer, il faut recommencer le vote et que, sachant bien cette fois ce que vous allez faire, vous sachiez aussi en accepter résolument les conséquences. Que ceux donc qui veulent persister dans leur premier vote lèvent la main, w
Quelques mains seulement affirment cette persistance — pour l’honneur, sans doute.
Aux acclamations unanimes, la séance est ensuite
levée après que le bureau a promis de faire en sorte que, pour la prochaine réunion, les agents aient une place telle qu’ils ne pourront être désormais confondus avec le bureau.
En théorie, la loi, dit-on — et c’est la seule excuse de ceux qui la font et l’édictent — a pour but essentiel de garantir à chacun l’exercice de ses droits naturels ou juridiquement établis sans préjudice des dioits d’autrui.
Dans la pratique, la loi est le plus souvent subordonnée elle-même aux intérêts et aux caprices de ceux qui n’en devraient être que les instruments
Nous venons avec plusieurs amis d’en faire l’expérience.
Nous avions résolu de fonder — sous forme coopérative, la seule qui nous permette de le faire — une société d’enseignement indépendant ayant pour but de donner aux enfants des sociétaires une éducation en dehors de toute conception religieuse.
La direction de cette société était confiée à deux comités, l’un chargé de s’occuper spécialement des questions de méthodes, l’autre des questions administratives.
Dans le premier figuraient entre autres les citoyens E. Boutteville, le professeur de philosophie révoqué par le directeur de Sainte-Barbe, grâce aux lâches dénonciations de Ch. Sauvestre, de V Opinion Nationale; Massol,le vénérable de la Loge La Renaissance ; Tajan Rogé, professeur de musique; Francolin; vice-président de la Société d’instruction primaire et Hendlé, jeune avocat un peu préciosâtre mais bien intentionné. (1)
Le comité d’administi*ation était composé de quinze
(1) Devenu préfet après Je 4 septembre 1870 — et resté fidèle à ses fonctions sous tous les régimes qui se sont succédé depuis cette époque.
N. del’A.;.
membres également, parmi lesquels les citoyens Briosue, Combes, avocat, Gaillard père et la citoyenne Paule Minck.
Les sociétaires au nombre de plus de cent ayant versé le dixième du capital souscrit, comme l’exige la loi, les citoyens Combe, Brio^ne et Lefrançais furent chargés, comme membres du comité*administratif,de faire enregistrer Pacte de société par un notaire, qui doit le recevoir et constater que le dépôt légal du dixième au moins du capital social — énoncé dans le susdit acte — a été versé entre ses mains. Cet officier ministériel est chargé en même temps de veiller à ce que Pacte social ne renferme riea de contraire à la loi.
Les délégués se présentent chez le notaire Jozon, dont l’étude est boulevard Saint-Martin. Il nous a été indiqué par un de ses parents qui fait précisément partie du comité d’enseignement de notre société.
Maître Jozon nous demande vingt-quatre heures pour examiner si Pacte est légalement recevable.
Le lendemain, son maître-clerc nous annonce que l’acte ne peut être reçu.
— Pourquoi ? que contient-il donc contraire à la loi ?
— D’abord vous déclarez que vous vous proposez de ne donner aucun enseignement religieux à vos élèves.
— Quelle loi nous oblige au contraire ?
— 11 n’en existe pas, c’est vrai. Mais c’est contraire à la morale publique,
— Ceci n’est pas d’affaire de maître Jozon. Il n’a pas mission de qualifier ni d’approuver ou non notre société, mais simplement de recevoir et de faire enregistrer la déclaration légale de son existence.
— Peu importe. D’autre part, \otre conseil d’administration contient trois femmes.
— Où est l’illégalité ? Est-ce que les femmes sont légalement exclues du droit d’administrer leurs propres intérêts ou ceux d’autrui, dès que — mariées — elles
ont l’autorisation de leur mari ? Et nous vous avons remis les autorisations obtenues par celles de ces dames qui se trouvent dans ce cas.
-- C’est possible, mais c’est contraire à et
Maître Jozon se refuse formellement à recevoir votre acte tant qu’il contiendra les deux clauses en question.
Inutile d’insister. 11 y a parti pris.
Notre ami Combes se charge de pressentir un notaire plus respectueux de son rôle, ce notaire est républicain et Combes le connaît tout particulièrement.
Le lendemain notre collègue nous apprend qu’il a échoué.
Son notaire a été invité par la chambre des notaires, saisie de l’affaire par maître Jozon, à ne point s’en occuper et à décliner son ministère.
Il ne nous reste plus qu’à aller en référé pour obtenir la désignation d’office du notaire dont la loi nous impose l’intermédiaire. Pour cela, il nous faut constituer un avoué, seul capable de par la loi de présenter notre requête.
Ah! bien oui! La Chambre des avoués, à son tour, a prononcé son interdit. x4ucun d’eux ne consentira à instrumenter.
Il en est de même de la Chambre des huissiers. Nous n’en trouverons pas un pour lancer l’assignation.
Aller en Conseil d’Etat? Mais c’est sans le ministère d’officiers publics.
La W se trouve ainsi confisquée par ceux qui sont ses simples instruments. Et... c’est pour cela que « notre fille sera muette. «
Nous avons dû rendre l’argent aux souscripteurs, après leur avoir raconté les faits en séance publique.
Notre société d’Enseignement indépendant ne pouira pas fonctionner. C’était là surtout qu’on en voulait venir.
Ce qui n’empêchera pas les niais... et les farceurs intéressés de parler du respect dû à la loi.
Comme nos bons juges doivent en rire entre eux, bien autrement encore que les augures de Tancienne Rome !
Les réunions du Pré-aux-Clercssont habituellement surveillées par un commissaire qui se pique de littérature, un certain L... de K. collaborateur anonyme, me dit-on, d’un journal pornographique très en vogue, sorte de moniteur des dames de la haute et basse cocotterie. Sa situation lui permet d’y raconter des anecdotes plus ou moins salées sur le monde des désœuvrés.
D’un caractère accommodant, il est le seul qui n’abuse pas de son autorité pour dissoudre les réunions. Et pourtant quel public nerveux que celui du Pré-aux- Clercs!
Les partis s’y trouvent massés absolument comme dans une assemblée parlementaire.
A droite, ce sont les catholiques, à gauche les matérialistes, et les protestants au centre, dans le Marais... naturellement. Car bien qu’il soit interdit de par la loi de traiter des sujets religieux, nulle part comme au Pré-aux-Clercs, les questions sociales ne sont envisagées à ce point de vue.
Le catholicisme y est défendu par divers rédacteurs du journal le Français, MM.Postel,Récamier et Langsdorf, puis encore un indépendant, M. François Lenormand.
Briosne, Chemalé, Lefrançais et Charles Cauzard (Pizzanos pour ses amis) y défendent les conceptions socialistes modernes se rapportant à l’organisation de la famille : Mariage, hérédité, éducation.
Les protestants sont conduits par le pasteur de Pressensé, qui ne vient avec sa troupe que pour interrompre et faire du tapage, sous prétexte qu’il ne peut' parler de Dieu, son confrère le pasteur Montandon ayant fait sous ce rapport une tentative qui n’a point eu de succès. Que n’irnitent-ils les catholiques qui savent
pourtant bien défendre leurs théories sans se servir d’une littérature que l’autorité tolérerait certes, mais dont elle interdirait la critique aux socialistes, ce qui explique de la part de ces derniers l’intolérance prétendue qu’on leur reproche à cet égard.
Souvent même, messieurs les protestants se livrent à des interpellations au moins étranges.
Un soir que Briosne discutait l’union libre et en exposait les conditions morales, cette interruption part du centre : « Et le serment V Que faites-vous du serment ? n
Briosne, très prompt à s’emballer, allait répondre à cette question dont le but évident était de l’amener à parler du serment politique.
Le président intervient et invite l’orateur à ne point tenir compte d’une apostrophe qui a tout l’air d’une provocation.
La séance levée, l’ex-président est abordé à la sortie par l’interrupteur qu’il avait parfaitement reconnu d’ailleurs ; c’est M. de Pressensé
Ce monsieur demande si c’est sérieusement qu’on l’a pris pour un agent provocateur.
— Ma foi, lui réplique Je président, lorsqu’on vient ici entouré d’une sorte de garde du corps; qu’on n’y manifeste sa présence que par des interruptions, sans avoir le courage, comme le font les catholiques, d’affronter la tribune pour y défendre ouvertement ses convictions, il faut s’attendre à éveiller de justes méfiances.
Le commissaire de police du Pré-aux-CIercs vient de recevoir une leçon qui ne paraît pas lui avoir été des plus agréables.
N’ayant pu jusqu’alors dissoudre de réunion, il était vis-à-vis de ses collègues, dans un état d’infériorité que ses chefs lui reprochaient sans doute. ,
Il finit par trouver l’occasion de sévir, grâce au père Gagne, espèce de maniaque — moins sincère peut-être que ne le font supposer ses excentricités.
Au milieu d’une discussion engagée sur l’éducation, ce vieux farceur lâche une de ses calembredaines habituelles, mais frisant de près la politique. Averti une première fois, il récidive en appuyant de telle façon que le commissaire pût intervenir et lever la séance.
A la réunion suivante, nouvel incident du même genre soulevé par le père Gagne, et nouvelle dissolution. Le commissaire tient à se rattraper.
Nous nous demandons en sortant comment on pourrait réfréner ce beau zèle et rendre au magistrat la monnaie de sa pièce.
Il me vient une idée : — “ Traitons de 1’ «Art d’élever des lapins et de s’en faire mille écus de rente «. C’est le titre bien connu d’une brochure qui date de cinquante ans au moins et qui a eu, en son temps, une vogue extraordinaire.
Briosne prend la balle au bond. QueChemalé etTolain nous prêtent leur aide et la séance aura du succès.
On leur communique l’idée, ilsl’acceptent avec entrain.
Nous faisons la déclaration voulue à la police, qui paraît assez étonnée du singulier ordre du jour choisi par nous. — Et nous faisons annoncer la réunion dans tous les joui'naux.
Le soir de la réunion, dès sept heu)*es, une queue sans fin retournant de la rue du Bac sur la rue de La Chaise, envahit le trottoir. Le quartier est en émoi. Moins de cinq minutes après l’ouverture des portes, la salle est comble. On s’y étouffe littéralement. Plus de quinze rents personnes restent dehors, prêtes à remplacer celles qui, à moitié asphyxiées, tentent la difficile entreprise de sortir.
Ce n’est que parce qu’on nous connaît bien qu’on con'^ent à nous laisser pénétrer : on devine que nous devons jouer notre rôle dans cette charade.
Enfin, la séance est ouverte. — Mais ni Tolain, ni Chemalé ne sont présents. — Peut-être moins connus que nous n’ont-ils pu se frayer passage?
Le bureau est rapidement constitué — tant on a hâte de savoir ce qui va se passer.
Le président expose aux assistants qu’ayant vu deux fois de suite dissoudre la réunion sans motif plausible, les organisateurs ont pensé qu’il serait bon d’inscrire à l’ordre du jour une question absolument inoffensive et qu’on pût par cela même traiter sans craindre d’éveiller les susceptibilités de l’autorité.
« L’art d’élever les lapins et de s’en faire mille écus de rente w leur a semblé répondre aux conditions voulues, car si à ce propos les orateurs qui prendront la parole trouvent le moyen de fourrager dans le champ qui leur est interdit, c’est qu’alors il faudrait renoncer vraiment à l’exercice de ce nouveau droit dont les limites sont si difficiles à préciser.
Mais il est à espérer qu’il n’en sera point ainsi et que le public et même le représentant de l’autorité, tireront au contraire profit de ce qui va se dire ce soir.
Ce petit exorde éveille encore l’attention du public, mais ne semble pas réjouir beaucoup monsieur le commissaire.
C’est un orateur habituel de la salle Molière le citoyen Geoffroy, qui ouvre le feu.
Il traite du lapin savant — |la joie des enfants et la tranquillité des parents, dit le proverbe.
Il critique l’éducateur de cette espèce de lapins, auxquels de fastidieux et monotones exercices ne laissent plus la moindre initiative. Incapables de concevoir des mouvements qui leur soient propres, ils ne savent que répéter, sans jamais les comprendre, ceux qu’on leur a serinés dès leur plus tendre jeunesse, sans qu’ils aient pu y rien changer d’eux-mêmes.
Il serait donc grand temps d’abandonner cette méthode et aussi de les soumettre à unmeilleur régime que celui
des clapiers infects où ils vivent, si Ton ne veut voir la race, déjà si étiolée, disparaître tout à fait.
Ce thème, très finement développé, met complètement l’auditoire au point — et c’est au milieu de frénétiques applaudissementsqueBriosneest accueilli lorsqu’il succède au citoyenGeoffroy.Onsaitdequoi il est capable.
L’orateur tient à la main la fameuse brochure dont le titre est à l’ordre du jour et comînence d’abord par rendre hommage à son auteur qui, dit-il, lui a préparé le canevas sur lequel il n’a plus qu’à broder.
Car, ajoute-t-il, si complet qu’ait été l’auteur pour son époque, l’ouvrage en question, pour être au niveau des procédés de la cuisine sociale de nos jours, doit évidemment être absolument remanié.
Entrant en plein dans le sujet,Briosne traite d’abord de l’élevage au point de vue de la reproduction de l’espèce en général.
Il se demande si les conditions d’hygiène, si la façon de constituer les familles, si la nourriture que les sujets reçoivent, la manière dentelle leur est distribuée, si l’aménagement de leurs demeures est de nature à donner à la race les forces et les qualités nécessaires pour lutter avec avantage contre les races concurrentes qui menacent d’envahir le marché.
Enfermés dans des clapiers sombres, humides, mal entretenus par la stupide cupidité de leurs éleveurs ne songeant qu’à diminuer les frais de cette culture, les pauvres lapins s’étiolent, périssent misérablement et en sont réduits souvent, faute d’alimentation sufSsante, à se dévorer entre eux.
Il est donc vraiment temps de remédier à de si mauvaises conditions d’hygiène.
Il est vrai qu’il existe de grands industriels et de grands commerçants qui, n’élevant le lapin que pour la peau, peuvent n’avoir guère à s’occuper du plus ou moins de succulence de l’animal, mais c’est une grave erreur de leur part, car la qualité de la peau, le luisant
et le soyeux du poil, objets spéciaux de leur spéculation se ressentent autant que la chair de la manière défectueuse et souvent barbare dont on traite les lapins. Et qui sait si un jour, répuisement ne peut pas, chez le lapin, déterminer quelque accès de rage dont ses trop avides et maladroits éleveurs deviendraient victimes. Ceux-ci feraient bien d’y songer.
Sans doute ils auraient une ressource ce serait d’abattre en masse leurs pauvres bêtes, avant qu’elles eussent le temps de rompre les mailles de leurs clapiers. Mais il faut avouer que tuer son bétail pour s’éviter d’avoir à l’entretenir en bonétat n’est pas un moyen bien intelligent d’en tirer profit — quoi qu’en disent certains économistes qui se sont occupés déjà de cette question.
Heureusement pour l’avenir... des lapins, il existe une espèce très prolifique et réfrac taire à toute domestication. L’amateur est obligé de courir après pour le croquer.
C’est le lapin de garenne.
Ce diable d’animal dont il semble que le caractère indépendant ait contribué à développer l’intelligence, imagine toutes sortes de ruses pour dépister ceux qui le recherchent.
On a beau mettre à ses trousses des bandes de furets pour le filer, le guetter, fouiller ses terriers à multiples sorties, neuf fois sur dix il leur échappe, mettant les limiers en de folles rages. Il a même l’audace de se tenir au courant des progrès introduits dans l’art de la chasse. Il calcule ainsi très exactement la portée des armes à feu — même de celles qui ont fait «merveilles57(l) —
(1) Allusion au rapport du général de Failiy, qui eût le triste honneur de faire le premier essai du chassepot à Mentana, contre la petite armée de Garibaldi, essayant de s’emparer de Rome en novembre 1867. (N, de TA).
afin de s’en tenir à bonne distance et de narguer le chasseur qui revient alors bredouille.
Mais comme le furet est pour lui un ennemi plus dangereux que le fusil, il arrive parfois que le malicieux lapin — cet animal est si méchant ! — s’arrange de manière que sa maison s’écroule juste au moment où l’ennemi s’y introduit.
Avec ce lapin-là, il est impossible de compter sur les fameux trois mille francs de rente dont parle l’auteur de la brochure; aussi celui-ci ne s’est-il pas occupé de son éducation qui, comme on le voit, offre de grandes difficultés.
La salle qui a déjà interrompu l’orateur par de fréquents applaudissements, surtout à la description du furet ^ redouble de bravos lorsque, après l’avoir tenu sous le charme de sa spirituelle et terrible satire de la police durant une heure et demie, Briosne descend de la tribune. — Jamais encore il n’a eu autant d’entrain et d’à-propos.
Pour mettre le comble à l’ironie de la situation, un brave homme qui, seul sans doute n’a rien compris à l’affaire , demande la par oie pour se plain dre qu’on n’ait point traité le sujet d’une manière pratique^ et s’inscrit pour en parler à la prochaine séance. L’assemblée accueille cette proposition par un immense éclat de rire.
Le président réplique à ce candide amateur de l’élevage des lapins qu’on a eu surtout en vue de prouver à certaines gens qu’en France l’esprit n’a point encore perdu ses droits ; que la démonstration vient d’en être faite et qu’il ne sera donné aucune suite à cette leçon suffisante.
A la sortie, plus laborieuse encore que l’entrée, le commissaire qui, pendant deux, heures a dû faire contre fortune bon cœur, grommelle entre ses dents : « C’est bon! c’est bon ! Chacun son tour, mon cher. Nous verrons qui gagnera la belle. »
— Bah! lui réplique le président, ce sera le peuple, comme toujours, nous l’espérons bien.
Mais c’est tout de même dommage que quelque sténographe ne se soit pas trouvé là. Quelle jolie brochure on ferait de cette conférence sur 1’ “ Art d’élever les lapins » !
15 novembre 1868.
Tout Paris est en liesse — à l’exception des bonapartistes par exemple — car eux ne sont pas contents du tout.
Le procès fait àDelescluze et à plusieurs autres citoyens, à propos de la manifestation du 2 sur la tombe du représentant Baudin, assassiné le 2 Décembre 1851, par les soldats du Coup d’Etat,a donné lieu à d’éclatantes revendications contre les bandits qui nous gouvernent à cette heure.
Crémieux, puis Gambetta, ont tour à tour souffleté de mains de maîtres l’empire que, tout pantelant, ils ont voué au mépris universel.
Sans doute Gambetta semble avoir trop oublié que Badinguet n’a fait que devancer dans cet assassinat de la République les Molé, les Thiers, les Falloux, les Montalembert qui pensaient bien l’égorger pour leur propre compte. — .Mais son discours n’en est pas moins une véritable mise au pilori de l’empire qui ne se lavera plus jamais de la sanglante boue dans laquelle Gambetta Ta traîné.
« Un verbe nouveau vient de naître à la République « s’écrie Delescluse dans le JRéveü d’aujourd’hui. Cet enthousiasme s’explique, mais c’est tout do même un bien gros mot à l’adresse de l’homme qui, hier encore, ne s’était fait connaître que par un article des plus élogieux sur Pouyer-Quertier, financier tout dévoué à l’empire, article publié dans la Bevue politique^ où républicains et orléanistes se donnent un peu trop fraternellement la main.
Ce nouveau-né de la basoche vient de faire une sacrée enjambée. Du coup sa candidature est assurée de réussir aux prochaines élections.
Oui, mais après?... Bah ! après comme après, disonsnous avec Briosne. La Journée d’hier n’en est pas moins bonne pour la Révolution.
Dans trois mois à peine auront lieu les nouvelles élections au Corps législatif. Aussi toute la gent avocassière commence à fréquenter les réunions, où jusqu’alors elle s’était bien gardé de mettre les pieds. Le temps n’est plus d’imposer des candidats. Il faudra venir s’expliquer publiquement, cette fois, devant les électeurs. Ces messieurs le comprennent.
Cela donne aux réunions un caractère moins intéressant. On y ergote davantage; les orateurs visent maintenant d’avantage à l’effet. Bien souvent, trop souvent même le candidat montre le bout de l’oreille. Ce ne sont plus enfin des réunions socialistes, mais des parlottes électorales.
On organise surtout à cet effet des réunions privées, permettant d’aborder des discussions purement politiques au moyen de lettres d’invitations dont chaque assistant doit être muni en entrant. C’est assez facile, d’ailleurs, ces lettres se distribuant à la porte. On n’a plus qu’à remplir la suscription laissée en blanc.
Encore une des imbécillités de nos profonds législateurs.
Grand émoi dans le monde bourgeois républicain et aussi parmi les socialistes.
Onze de ces derniers ne voulant pas laisser à leurs adversaires, en cas d’insuccès aux prochaines élections générales, la ressource d’en accuser la propagande socialiste, ont adressé un appel aux députés de la Seine, les conviant à une discussion publique portant sur les revendications sociales des travailleurs.
Cette discussion aurait lieu devant le public le plus nombreux possible, composé pour les trois quarts de membres des corps constitués, d’industriels et de commerçants et, pour un quart seulement, de socialistes, afin qu’on n(; pût prétendre que ces derniers abusent de leur nombre pour empêcher leurs contradicteurs de parler — accusation aussi banale que mensongère ordinairement portée contre les réunions publiques.
Cet apj)el, reproduit par les grands journaux, est signé Chemalé,André Murat, Lefrançais,Briosne,Tolain, Demay, Bibal, C. Combes, Longuet, Pierre Denis et Langlois.
Les journaux officieux mettent les députés au défi d’accepterPinvitation qui leur est adressée. Les journaux de Topposition pensent que leurs amis feront bien de réfléchir avant de s’engager dans cette voie extra-parlementaire.
Seul, Jules Simon, l’homme de toutes les audaces, sinon de tous les courages, a répondu qu’il acceptait... si ses collègues acceptent eux-mêmes, — parbleu!
D’autre part, grand nombre de socialistes sont furieux. Ils accusent les signataires de l’appel de préparer un piédestal aux députés qui, disent-ils, se feront porter en triomphe par la majorité des invités.
Est-ce aussi sûr que cela ? Trois sténographes doivent être choisis par les appelants et les appelés, de façon à établir un compterendu in-extenso des débats. On saura donc la vérité entière au dehors et ce prétendu triomphe pourrait tourner à la confusion de ceux qui en escomptent le bénéfice.
Ne serait-il donc pas temps de vider le fond du sac de tous ces politiciens et de montrer qu’il n’y arien dedans?
C’est d’ailleurs pour cela que ceux-ci ne viendront probablement pas.
Jules Simon sait bien ce qu’il fait en acceptant — lui — sous réserve de l’acceptation des autres. Il aura ainsi, sans risques, le bénéfice de l’acte.
Le citoyen Budaille, le tenancier de la réunion de la Jeune Gaule ^ que nos lauriers empêchent probablement de dormir, a provoqué Jules Simon, député de sa circonscription, à venir devant les électeurs s’expliquer sur son programme politique.
Le roublard, par une lettre à son « cher ami Budaille », reproduite dans tous les journaux, a accepté cette gracieuse invitation.
Il s’y est en effet rendu, accompagné du citoyen Anatole de la Forge qu’il appelle son ami, ce dont celui-ci ne doit pas, ce me semble, être très fier.
Les premiers rangs devant la tribune sont occupés exclusivement par des amis du député; sans doute ceux chez lesquels il va manger le dimanche le fameux « pot au feu du pauvre jî dont l’auteur de VOuvrière ne parle jamais qu’en pleurant.
Ces braves gens ont des airs de matamores rappelant un peu trop les allures habituelles des bonapartistes dans leurs réunions.
Mais derrière eux se trouvent bon nombre de vieux combattants de Juin qui ne paraissent pas décidés à se laisser faire le poil par les fanatiques de l’auteur du Devow et de la Conscience. Ils savent bien que l’écrivain n’a jamais pratiqué le premier et que la seconde, chez lui, est d’une grande élasticité.
Comme toujours le madré compère commence son discours à voix à peine intelligible. Il est épuisé, mourant, le pauvre homme ! Prêtez-lui seulement quelques minutes d’attention, car il ne pourra longtemps parler. Son dévouement au peuple lui coûtera sous peu la vie. Son médecin le lui disait encore hier ; « Simon, vous crachez déjà le sang. Si vous continuez, avant trois mois vous serez fini. » Mais, qu’importe ! il ira jusqu’au bout.
Sa vie appartient au peuple, aux travailleuis qu’il aime. Il ne marchandera pas leur bonheur, dût-il en mourir.
Les amis des premiers rangs applaudissent à tout
rompre. Ah! que de bonnes soupes on lui préparera dimanche prochain!
Mais il a fait un signe : les applaudissements cessent. La voix de ce cracheur de sang s*est enflée, et, durant plus de deux heures, il parle, il parle, il tonne sans s’arrêter autrement que pour s’éponger le front et s’humecter les lèvres, faisant le pitre, se frappant la poitrine, se pressant le cœur avec passion, comme s’il y sentait le peuple tout entier; cherchant d’une main nerveuse à s’arracher les cheveux qu’il n’a plus. C’est d’un touchant! Il n’y a pas de raison pour que ça finisse, ou plutôt cela ne finira que lorsque l’heure sera venue pour tous de partir ; ce qui empêchera de mon-* trer sur l’heure aux assistants le néant de ces balivernes.
Mais cette fois la chose est prévue. Au moment où Budaille s’apprête à lever la séance, un citoyen s’élance à la tribune. Tous le connaissent, c’est Briosne. Les amis de Simou veulent clore la réunion, mais les vieux de 48 leur imposent silence.
Briosne reprend une à une toutes les calembredaines de Simou sur la liberté, l’amour, la charité, qui, a-t-il dit sans rire, suffisent amplement à résoudre les (juestions qui nous divisent. Il réduit à sa juste valeur cette sentimentalité de commande, à l’usage des gens qui ne manquent de rien et sont entourés de tout le bien-être possible.
Puis, parlant de la vie politique de cet ami du peuple, Briosne rappelle son vote à la Constituante de 1848, en faveur de la loi du 7 juin qui permet de tirer sur la foule après trois roulements ; son vote contre le droit de réunion; son vote en faveur du maintien de l’état de siège, cinq mois après les journées d(^ juin; son vote contre ] \ réHu'^'tion des heures de travail, et son vote contre l’amni^tio, le 22 janvier 1849, sept mois après l’insurrecHon.
Les amis de Jules eommef^cent à bais^îcr le nez.
Malheureusement, Briosne parle ensuite de -ses
attaches avec les orléanistes. Bien que les faits soient très connus et avérés, comme on a réussi à persuader aux électeurs que la politique du moment exigeait une entente avec les monarchistes constitutionnels, les partisans de cette combinaison se joignent aux premiers rangs et vocifèrent. Encore un peu et Simon va reprendre la corde.
Mais, par sa brusque intervention, Lefrançais qui est aussi parvenu à la tribune, ramène un instant de silence. Prenant à Timproviste Simon par le parement gauche de sa redingote, il montre la boutonnière vide de la décoration que le philosophe n’oublie pas d’étaler dans d’autres milieux. Puis s’adressant au public : « Soyez vous-mêmes juges, citoyens, de la sincérité de cet homme.
« De même que son ami Anatole de la Forge, il a été, lui aussi, décoré en 1848 par Cavaignac. Demandezlui donc pourquoi, ce soir, il ne porte pas sa décoration, alors que son compagnon ne l’a pas plus retirée ici qu’autre part. C’est que ce dernier a reçu la croix pour avoir courageusement fait ce qu’il croyait alors son devoirjtandis que Simon sait bien que sa décoration à lui fut le prix dé ses honteuses intrigues avec les monarchistes, et la récompense du concours qu’il a prêté aux organisateurs des abominables journées. Aussi n’ose-t-il pas venir parmi vous, portant ce stigmate d’infamie. ??
Un tonnerre d’applaudissements accueille l’orateur — qui lâche alors son patient.
En vain l’ami du peuple tente quelques pleurardes explications. On se retire sans même l’écouter. Anatole de la Forge a l’air d’un homme qui voudrait bien n’avoir pas assisté à cette petite fête. Les amis du philosophe sont consternés.
Ah! Budaille! pourquoi avez-vous laissé prendre la parole à Briosne, au lieu de lever la séance après le discours — toujours admirable — de Simon? Vous ne serez plus désormais « son cher ami. «
Mai 1869.
Nous sommes en pleine période électorale. La politique est maîtresse du terrain.
Plus de socialistes. Tous candidats ou électeurs.
Encore certains de ces derniers ont-ils dû se faire candidats pour pouvoir circuler dans toutes les circonscriptions électorales, la loi ne permettant l’entrée des réunions qu’aux électeurs des quartiers où elles se tiennent.
Tous ces candidats postiches n’en ont pas moins dû prêter serment comme leurs congénères plus sérieux... ou prétendus tels, ce dont ceux-ci ont la tartuferie de se scandaliser. Ce qui est du dernier comique.
Je comprends d’ailleurs cette pudibonderie de commande. Il serait si agréable pour ces messieurs d’invoquer les grands principes dont ils se moquent, contre ces affreux socialistes qui s’apprêtent à troubler leur breuvage électoral.
Ce n’est pas que nous nous fassions grande illusion sur le résultat tinal. Ceux mêmes qui ont applaudi à nos discussions ne sont pas encore assez las de toute cette politicaille . pour le rejeter sans retour. La formule donnée par Tolain sur les élections de 1863 sera cette fois encore chère aux électeurs. Faute de mieux, ils voudront lancer à l’Empire quelques “trognons de choux ou de pommes w. Qu’est-ce autre chose, en effet, que de tristes trognons, messieurs les candidats sérieux ?
W Alton-Shée^ l’ex-pair de France sous Louis-Philippe, se fait socialiste, pour lutter contre Thiers, Fenfant gâté de la bourgeoisie. — Gambetta lutte contre Carnot, que rien ne pourra dégeler. — Ferry et Frisson se disputent le siège de Guéroult. — Jiancel s’apprête à désarçonner Ollivier. — Le vieux Uaspail entre en lice contre Garnier-Pagès. — Rochefort et Jules Favre veulent arracher ses fameuses culottes à Darimon. —
Seuls, et Simon n’out pas de compétiteurs trop à craindre, le « Candidat de la Misère » — notre ami Vallès, n’entrant en lutte contre le marmiteux Simon que pour avoir le droit de lui plonger la tête jusqu’aux oreilles dans ses ordures politiques. — Briosne aussi fait concurrence à Raspail et à Garnier-Pagès, mais n’a aucune chance de donner même lieu à un simple ballotage.
Il est trois des anciens députés de Paris qui me paraissent certains d’échouer honteusement.
Emile 011ivier,dont l’impudente conversion à l’Empire a écœuré j u squ’à Simon et Picard lesquels, mais pl us adroitement, ne tarderont guère à l’imiter en réalisant leur projets de « gauche ouverte >?; Darimon qui s’est trop montré comme simple valet de chambre de Plonplon,et Guéroult dont les attaches avec les Tuileries ne sont un mystère pour personne.
C’est moins leur bassesse qu’on reproche à ces futurs blackboulés, q le le cynisme avec lequel ils l’étalent.
Il ne suffit pas toujours d’être canaille, il y faut encore apporter un certain savoir faire.
C’est OlUvier qui a mené le branle. Il avait eu le toupet de convoquer ses électeurs au théâtre du Châtelet. Il prétendait justifier devant eux son attitude depuis sa lettre du 19 janvier 1867 à Badinguet.
La salle était comble — pas une place vide du parterre aux dernières galeries.
Ah ! le malheureux ! A peine a-t-il commencé son panégyrique que lui tombent dessus les épithètes les plus variées mais les moins flatteuses ; il a dû se retirer sous les huées unanimes de l’assemblée. Il ne sera pas tenté de recommencer. — L’élection de Bancel est assurée.
Je suis allé entendre ce dernier à la salle Molière.
Hélas ! qu’est devenu l’orateur simple et spirituel de
1850 ? — Sa parole a «pris du ventre — Il est disert, lourd, prétentieux et banal. Se frappant la poitrine d’un bras et tenant l’autre en avant, il semble indiquer que la, voie est lilire^î, puis, d’une voix empâtée, il déclare qu’il est le “fils de la Révolution, sa mère « .
C’est bien la peine d’avoir, durant quinze ans fait un cours d’éloquence en Belgique pour en arriver là. Ce n’est plus qu’un ennuyeux rhéteui .Mais il a inventé, lui aussi, comme Ollivier,un mot qui aura plus de retentissement que celui de “ spectre de Banco » trop prétentieux pour devenir populaire. Bancel se qualifie à'" irréconciliable — naturellement avec une kyrielle d’r. Ça suffira pour qu’il soit nommé haut la main.
En politique, il ne s’agit pour réussir, que de savoir s’étiqueter à propos.
Le lendemain de l’exécution d’Ollivier au Châtelet, un autre candidat bonapartiste, de moindre notoriété, mais des plus remuants, recevait, lui aussi, une satanée leçon au Cirque d’Hiver.
La salle, qui peut contenir de cinq à six mille personnes, était absolument pleine.
On devait y entendre les deux candidats principaux de la cinquième circonscription — deux hommes de 48, mais frères ennemis : Raspail et Garnier-Pagès.
Leurs partisans respectifs sont en présence, prêts à s’arracher réciproquement les cheveux. Mais les amis de Raspail sont en nombre bien plus considérable que les admirateurs de l’homme di\xx quarante-cinq centimes ^ qui, avec une audace remarquable, a publié ces derniers temps une apologie de sa mesure financière laquelle, affirme-t-il, a sauvé la République... celle des banquiers, c’est évident.
La séance s’ouvre sous la présidence du docteur Duprez. Celui-ci lit d’abord une lettre de Garnier-Pagès
annonçant qu’il est indisposé et qu’il ne pourra venir. Il redoute sans doute une trop flatteuse ovation, cet homme modeste.
La parole est alors donnée au vieux Raspail — une ruine.
Sa voix est chevrotante ; on l’entend à peine malgré le plus religieux silence. Seuls les premiers rangs peuvent comprendre ce qu’il dit.
Il commence par célébrer sa verte vieillesse, qu’il ne doit, assure-t-il qu’à la constante pratique de « toutes les vertus ??. Il entame ensuite une longue histoire pour prouver que lui seul a fondé la République en 1848 ; que le 15 mai a été une conspiration des jésuites qui voulaient obtenir par là son arrestation, afin qu’il ne pût être élu président, tant ils le redoutaient.
On se demande si vraiment Raspail peut croire à de telles sornettes.
Quels terribles ravages l’âge a faits dans cette intelligence, malgré sa « longue pratique de toutes les vertus! «
Je n’ai jamais eu de sympathie pour cet homme qui s’est toujours cru le centre du monde en toutes choses. Mais la sénilité dans laquelle il est tombé est vraiment navrante. Qu’on le nomme, puisqu’on tient à taire une démonstration sur son nom, mais qu’on ne l’exhibe plus.
Et il a parlé pendant plus de deux heures !
Après quelques minutes de repos, la séance est reprise et le président appelle comme troisième candidat le sieur Hugelmann, le secrétaire général de l’ex-société impériale des « Invalides du travail. » Cet homme, que l’empire lui-même a dû désavouer comme trop compromettant — comme manquant de délicatesse! — a une rare impudence.
C’est vraiment trop fort.
D’un bond je saute à la tribune, réclamant la parole pour« un rappel à la pudeur «.
Quelques amis d’Hugelmann essaient en vain de m’empêcher de parler, l’assemblée les oblige à se taire.
En moins d’im quart d’heure je désarticule cet impudent personnage, demeuré à mes côtés et qui a grande envie de me sauter à la gorge. Après avoir relevé les hauts faits politiques et financiers de ce faiseur, je demande aux électeurs si vraiment ils se sentent le courage de l’entendre.
Mon triomphe est plus complet que je ne l’espérais, car le malheureux, ne se tenant pas pour battu et voulant, lui aussi comme Ollivier, justifier son attitude — ces gens appellent ça une attitude ! — est obligé de s’enfuir devant la formidable tempête qu’il a déchaînée, et nous sommes, Tolain, Briosne et moi, obligés de protéger sa retraite.
Aujourd’hui, dans son journal le Nain Jaune, il se plaint amèrement qu’on lui ait jeté un “vidangeuie? dans les jambes. J’avoue sans vergogne ne me sentir aucun regret d’avoir ainsi fait œuvre de salubrité publique.
Allons bon! me voilà candidat... ou du moins j’en ai toutes les apparences.
C’est mon ami Ulysse Parent qui en est cause.
Il y avait hier réunion électorale à l’Alcazar, théâtre habituel des succès de Thérésa. On y devait entendre Ernest Picard, le député jovial et sceptique de la 4® circonscription et Ulysse Parent.
■ Certes celui-ci vaut cent fois mieux que son concurrent comme sincérité et comme dévouement à la République. Mais il adopte le même terrain que l’opposition actuelle. Rien ne le distingue nettement de Picard aux yeux des électeurs. Pourquoi le préféreraient-ils à leur député habituel?
C’est ce que démontre Picard, qui a eu l’habileté de ne prendre la parole qu’en second.
Comme le citoyen Parent, il veut plus d’équité dans la répartition des charges publiques, plus de respect de la liberté des citoyens, plus d’extension à la liberté de la presse, au droit de réunion. Il réclame l’autonomie
des conseils mimi(*ipaux dont il est depuis longtemps connu comme l’infatigable champion.
Il veut la fin des expéditions lointaines où vont s’engloutir l’or et le sang de la France.,. Enfin, tout comme le citoyen Parent, le titre de citoyen à Genève lui plairait plus que celui de sujet à... Pékin. Enfin il « joue le même air fait-il, en s’accompagnant d’un geste qui égaie l’auditoire.
Ah! pourtant une chose les sépare complètement. Le citoyen Parent, termine Picard, accepte le mandat impératif. Quant à moi, jamais je ne consentirai à entrer dans une assemblée française avec ce stigmate de défiance au front! (sic).
Et les électeurs d’applaudir à tout rompre cette dernière tirade dont ils ne comprennent pas l’insolence.
Je demande la parole pour la leur expliquer. Mais je m’emballe sottement en déclarant tout d’abord que je suis désintéressé dans la lutte entre les deux candidats, étant abstentionniste !...
Je ne puis continuer. Les interpellations m’assaillent de tous les coins de la salle. « Que venez vous faire ici? Pas d’abstention! A bas les abstentionnistes! Vous n’êtes pas de notre circonscription. Enfin un vacarme des cinq cents diables.
Picard et ses amis jubilent. Je vais remporter une veste complète. Il faut me jeter à l’eau pour ne pas être noyé-
Piofitant d’une accalmie, j’annonce aux électeurs que puisqu’ils ne veulent entendre que des candidats, je m’inscris dès maintenant comme tel, et qu’à ce titre je les convoque pour le surlendemain dans cette même salle, où j’exposerai mon programme.
Le surlendemain, salle comble. Les amis de Picard, plus nombreux encore, sont en rangs serrés. Mais leur candidat n’a pas jugé nécessaire de se représenter. Il sait du reste que, quoi que je dise, son élection ne court aucun danger.
Le président élu est un ami de Parent et le mien.
Je rappelle brièvement dans quelles conditions j’ai été amené à poser ma candidature. Puis je développe cette thèse que si j’étais élu député, loin de présenter aucun projet de loi destiné à améliorer l’empire, je m’attacherais à démontrer, surtout, à la France qu’il y a incompatibilité absolue entre l’empire et toute loi quelconque; qu’on ne peut décemment demander à l’empire de se suicider en accordant au pays les libertés jusqu’alors réclamées par l’opposition; qu’enfin, il en sera ainsi de tout gouvernement, tant qu’on ne remplacera pas la notion gouvernementale impliquant de fait une volonté supérieure à la souveraineté nationale, par une nouvelle organisation purement administrative, chargée seulement d’exécuter sous un incessant et effectif contrôle les décisions émanant directement de la nation elle-même.
Cette exposition de programme ne semble certes pas convaincre l’auditoire, mais elle l’a du moins intéressé.
Un ami de Picard m’interpelle alors et me demande si, en cas de ballotage, je retirerais ma candidature devant celle du député actuel.
L’hypothèse n’a aucune vraisemblance et j’en fais d’abord la remarque. Mais je déclare ensuite, qu’en principe, c’est aux électeurs qa’il appartient de décider et non au candidat. Aux électeurs donc, en ce cas, de savoir s’il leur convient d’affirmer leur manière de voir sur le nom d’un candidat, sans s’occuper de son succès ou, au contraire, s’ils préfèrent avant tout se rallier à celle des candidatures qui leur paraît avoir le plus de chances de réussir. — Donc, en cas plus qu’improbable de ballottage, je ne me retirerais pas — les électeurs étant libres, en somme, de me planter là et de reporter sur mon concurrent au deuxième tour les voix qu’ils m’auront données au premier. — Cette question est la leur et non la mienne.
Ce langage n’est pas trop goûté de la majorité des
électeurs. Il fallait bien s’y attendre. Ils y viendront un jour, mais le moment n’est pas arrivé.
Je déclare alors pour terminer que je ne ferai imprimer ni distribuer aucun bulletin de vote. Chaque électeur qui me donnera son suffrage devra donc prendre la peine de l’écrire lui- même.
Et me voilà ainsi devenu candidat de l’abstention, à mon grand étonnement.
J’ai obtenu cinq cents voix environ, contre dix-sept mille données à Picard.
Il paraît que j’ai l’orgueil facile à contenter, car je suis fier de mes cinq cents voix; d’avoir obtenu que cinq cents citoyens écrivent eux-mêmes leur bulletin. Je ne comptais vraiment pas sur un tel succès.
J’avais seulement fait afficher mon programme à mille exemplaires dans la circonscription. Dépense qui, timbre et frais d’affichage compris, m’est revenue à moins de deux cents francs, juste le bénéfice réalisé sur le orix d’entrée à la réunion de l’Alcazar.
Ma gloire ne me coûte rien — cinq cents voix gratis ! On ne pourra pas m’accuser de corruption électorale.
Gambetta commence... à gambetter.
En bail otage, à Marseille, les conservateurs l’ont interpellé sur le programme socialiste -- dit « Cahiers du travail 55 — que les électeurs de Belleville lui ont fait accepter et qu’il Sijuré,
Situation embarrassante devant un public de ce genre et dont on veut cependant obtenir les voix.
Mais on n’est pas pour rien d’origine génoise et né en Gascogne. On nie carrément avoir accepté, juré ce programme qui a bien en effet été présenté, lu même, dans une réunion de Belleville. On a promis de s’intéresser certainement au sort des travailleurs, mais dans
une juste limite et sans compromettre l’ordre social actuel. Voilà tout. Et qui donc aurait la cruauté de ne point vouloir améliorer dans la mesure possible la condition des ouvriers ? Pas même son concurrent certainement.
Grâce à ce petit système de rétractations et de restrictions, on est à Marseille élu par les bourgeois, en même temps qu’on obtient à Belleville les voix des socialistes. Ça n’est pas plus malin que cela.
« Je suis oiseau, voyez mes ailes. Je suis souris, vivent les rats ! «
Le jour de la proclamation du scrutin de ballotage à Paris, le bruit avait couru le matin qu’une manifestation serait dirigée contre Jules Favre sur la place de l’Hôtel-de-Ville. On voulait, disait-on, protester contre les procédés de celui-ci, qui n’a été élu au second tour, contre son concurrent Rocliefort, que grâce à l’appoint de sept mille voix obtenues par le candidat officiel qui a engagé ses électeurs à nommer, Jules Favre plutôt que de laisser triompher le rédacteur de la Lanterne. Il va sans dire que Jules Favre s’était empressé d’accepter.
Mais tout s’est passé très tranquillement.
Seulement on sait qu’en haut lieu, il est fortement question de rassurer àtoutprixles amis de l’ordre, dont la confiance dans l’empereur est fortement ébranlée par le succès de nombreux candidats de l’opposition.
Comme nous remontions ensemble, Briosne et moi, à son domicile rue Saint-Maur, nous sommes devancés dans la cour par un particulier que plusieurs fois en route nous avions remarqué comnie paraissant nous suivre.
C’était en effet un policier.
A peine sommes-nous arrivés devant la loge du concierge, il s’efface, nous invitant à passer devant lui et disant à Briosne que le commissaire V attend déjà. Il m’engage également à monter.
— Vous avez un maudat?
— Non, mais j’ai ordre de vous dire de suivre chez lui M. Briosne.
— Vous mentez, car on ne pouvait prévoir que je viendrais ici.
— Alors vous refusez de monter?
— Parfaitement. Et je pars.
L’homme est seul. S’il court après moi, Briosne peut lui échapper. — Il prend son parti et se contente de serrer Briosne de près.
Tout en remontant la rue Saint-Maur, je me demande ce que cela veut dire. Serait-ce vraiment une razzia de socialistes ?
Que faire?
Ma première pensée est de profiter d’un train qui part dans moins d’une heure pour Genève et d’y aller attendre les événements.
Mais j’ai un diable de fil à la patte.
J’ai accepté, il y a quelques mois, la gérance d’une entreprise — nocturne, toujours — qui traverse une situation difficile et dans laquelle d’assez sérieux intérêts se trouvent engagés. L’affaire n’est pas encore débrouillée. J’ai pris, à mes risques, pour comptable, mon ami Emile Dereux qui n’est pas encore assez au courant pour s’en tirer seul, surtout sans explications préalables.
Mon départ précipité peut tout compromettre.
Et puis j’ai la clé de la caisse. On est capable de prétendre que je l’ai dévalisée. Ça fera même très bien dans le premier moment.
Décidément je retourne à Courbevoie. Je donnerai des instructions écrites à Dereux, et puis je me dissimulerai durant quelques jours jusqu’à ce qu’on voie les choses un peu plus au clair.
Arrivé à Courbevoie, je mets rapidement Dereux au fait. Je lui écris les premières instructions pour pourvoir au plus pressé. Nous reconnaissons l’état de la
caisse, dont je lui donne la clé. Il ne doit la remettre qu’après constatation de son état conforme à ce que nous a^^ons reconnu. Tout est en règle, et je le quitte rassuré.
Au moment où je vais sortir, une voiture s’arrête devant la porte charretière que j’allais ouvrir. Le commissaire Bérillon, accompagné de trois agents, me salue poliment. Il me connaît très bien. Il m’invite à vouloir bien partager sa voiture pour nous rendre d’abord à mon domicile rue de Paris.
Ma femme n’est qu’à moitié surprise de me voir arriver ainsi accompagné. Quelques minutes avant, en effet, un individu s’était présenté à elle, insistant pour savoir où il pourrait me rencontrer afin de me faire une communication pressante, disait-il.
Sans y songer d’abord, elle lui avait donné l’adresse de mon bureau, mais, à peine l’argousin parti, elle avait eu le pressentiment de ce qui allait se passer.
On perquisitionne avec soin sans rien trouver.
Etonnement du commissaire.
— Que diable faites-vous donc de vos lettres? me demande-t-il.
— Je les brûle après lecture. C’est très simple.
On cherche toujours.Rien.il faudra partir bredouille.
— Quoi ! pas même un brouillon?
Il découvre enfin dans un sous-main, le manuscrit raturé de mon affiche électorale et s’en empare triomphant. — Grand bien lui fasse. — Comme Jenny V ouvrière, il vit de peu sous ce rapport, paraît-il.
Nous repartons pour Mazas eu voiture découverte, ce qui doit se produire rarement dans ces sortes d’affaires. Il paraît que le Bérillon aime l’air.
Il rend hommage au sang-froi{] des femmes de ceux de nos amis qu’il a arrêtés dans la journée. ^ Elles ne sont vraiment pas faites comme les autres, me dit-il.
— Je le crois bien, nous les faisons faire exprès...
Puis viennent les doléances sur les ennuis que lui causent les arrestations politiques.il est habituellement préposé à la surveillance des jeux clandestins. Là, du moins, les arrestations ne lui répugnent pas comme les autres.
« Après tout, il fait son métier honnêtement. Le jour où les républicains seront au pouvoir, ils pourront compter sur lui pour arrêter les autres à leur tour. Il s’acquittera de ce soin en conscience. — Il se fout de la politique. Dès qu’il pourra prendre sa retraite il se fera jardinier. Il adore les fleurs. «
Notre arrivée à Mazas met fin à cette bucolique. Le temps de dresser l’écrou, de se faire délivrer un récé- ])issé, et mon commissaire disparaît avec force salutations.
Quelques instants après je me trouve dans une cellule de la deuxième division — au rez-de-cha\issée. Le gardien m’aide à tendre mon hamac et m’apprend à l’enrouler pour le lendemain lorsque je serai levé.
Il paraît que je suis accusé de complot contre la sûreté de l’Etat. C"est la formule traditionnelle lorsqu’on ne sait que dire aux gens qu’on arrête. Cela coupe court à toute autre explication.
Le lendemain, mon gardien — un assez brave garçon, m’apprend qu’il y a du grabuge à Belleville. On a voulu faire une barricade en haut du faubourg du Temple, avec le matériel d’un caté de maison de filles, lequel a été mis à sac.
Deux jours après mon arrestation, on me conduit dans le cabinet du juge d’instruction installé au premier étage de la prison.
Le juge Bernier [)rend un air brutal et commence son interrogatoire.
Je l’interromps en lui disant que c’est inutile : Je ne réponds jamais.
Il s’emportty je le laisse faire. Il m’invite alors à signer que j’ai refusé de- lui répondre. A quoi bon ? Nouvel accès de fureur, puis il se calme
Je lui demande alors quelle pourra bien être la durée de mon emprisonnement, afin que je puisse avertir les gens qui m’ont chargé de leurs intérêts. Il me rend la monnaie de ma pièce et à son tour ne me répond pas.
Il sonne, le gardien reparaît et me ramène à ma cellule.
Trois jours après, à huit heures du soir, au moment où je dressais mon hamac, on ouvre la porte : en liberté !
Je me retrouve sur le seuil avec un avocat qu’on avait arrêté, lui aussi, et que j’ai rencontré quelquefois à la salle Molière où il discutait surtout les questions juridiques.
C’est le citoyen Laferrière.
Figure antipathique, allures dogmatiques, ton cassant l’air rogue d’un futur procureur.
Il semble furieux qu’on ait osé arrêter un homme comme lui ! un avocat ! Il me demande de l’aller voir pour lui fournir des renseignements sur mon arrestation et me tend sa carte.
Nous nous s;i.luons et tirons chacun de notre côté. Ce Laferrière a fait son chemin depuis.
Le complot n’a pu tenir debout. — Il a fallu relâcher tout le monde. Seul le pauvre Briosne est retenu : on profite de l’occasion pour lui faire faire les huit mois d prison auxquels il a été cond imné pour délit de pai'oles dans une réunion publique à Puteaux.
Heureusement, un mois plus tard il profite d’une amnisîie.
22 septembre 1860.
Entrainé par notre ami Henry — le directeur des couférences du bonb^vard des Capucines — je me suis laissé comlnire à un banquet anniversaire de la proclama* ion de la Iiépu’ lique en 1792.
La portée 3e ces anniversaires, prétextes à godailleries politiques, m’a toujours échappé.
Le festin a eu lieu chez un restaurateur du monde chic, à l’entrée de l’avenue de Tlmpératrice, — salle richement tendue de velours cramoisi, éclairée à giorno et table bien servie.
Je rencontre là les deux Arago — Emmanuel et son oncle Etienne; — Massol, Brisson, Floquet, Chassin (dit Charles-Louis), Razoua, Quentin, Flourens, Vésinier, Morel, Dereux, Ulysse Parent et d’autres citoyens que je ne connaissais que de vue.
Le repas terminé, les toasts commencent.
Emmanuel Arago, président du banquet, boit à l’abolition de toute présidence... Excepté celle de la future République, je présume.
Floquet boit à la tradition révolutionnaire. C’est beaucoup dire. Mais chez le citoyen Floquet, la continuation de Robespierre par la coupe de l’habit seulemént, ça ne veut rien dire du tout.
Le solennel et silencieux Brisson boit à l’action!
A l’action, lui! Mais quelle action? — Celle des autres, qui le hissera sur quelque chose ; c’est clair.
Quentin boit à V absent. C’est de Ledru qu’il s’agit. Il doit être singulièrement avachi, l’absent, s’il a continué depuis 1853.
Le vieux Massol vient me demander de donner ma note dans le concert. Allons-y de la note ! Elle esttoute trouvée en face des Arcigo : « A ceux qui sont tombés en juin 48 pour la conquête de l’égalité sociale ! 75
Les jeunes, Flourens en tête, applaudissent, Razoua également. Mais les Arago, les Brisson, les Floquet font une tête ! C bassin se précipite et veut m’embrasser.
Je me dérobe modestement.
Flourens porte un toast à la Révolution sociale à la délivrance des opprimés.
Vésinier se fait une querelle avec je ne sais qui à propos d’une histoire de section internationale de Lon-
dres. Et la petite fête se termine assez froidement.
Ces messieurs ne m’inviteront plus à leurs agapes et ils feront bien.
J’ai d’ailleurs bientôt compris l’insistance d’Henry pour m’emmener à cette fête intime.
Le citoyen Emmanuel Arago a l’intention de se porter candidat dans la circonscription de Simon, qui a opté pour un département du Midi. Or, j’habite Courbevoie. On m’y suppose — bien à tort — de l’influence, et alors...
Sacré toast aux u morts de juin 55 ! Pas moyen de compter sur moi.
19 octobre 1869.
Nos irréconciliables viennent enfin d’être traités selon leurs mérites.
Quelques jours après l’ouverture de la session, les séances du nouveau Corps législatif ont été ajournées indéfiniment à la suite d’une crise ministérielle. Or, aux termes de la Constitution que l’Empire s’est donné la peine de nous octroyer, c’est le 27 de ce mois que les séances doivent reprendre. Passé ce délai, nos députés ont le droit de se réunir sans autre convocation officielle.
Un député de l’opposition, le comte de Kératry, l’organisateur d’une bande de pillards au Mexique, sous le titre décent de contre-guériVas, s’est avisé de rappeler ce droit constitutionnel à ses collègues en les invitant à en user.
Ceux-ci se voyant quelques mois devant eux ont déclaré fièrement qu’ils n’y manqueraient pas. Gambetta en villégiature à Clarens, en Suisse, au Château des Crêtes^ appartenant à M. Dubochet, le directeur général de la du Gaz à Paris, a même envoyé à ses amis ce laconique télégramme : « J’y serai ».
Mais à mesure qu’approche l’échéance, c’est à qui trouvera le moyen d’y échapper.
La démarche, grosse d’évènements, n’est-elle pas inopportune ? A-t-on le droit de donner ainsi le signal de la guerre civile ?
Il en est même qui ont trouvé ce biais fort ingénieux mais peu logique :Agir de telle sorte serait reconnaître implicitement le droit constitutionnel qu’ont toujours dénié à l’Empire les républicains ; donc, notre dignité même s’oppose à ce que nous invoquions la Constitution à ce propos.
On n’est pas avocat pour rien.
Il est vrai qu’il existe une terrible réplique à cet argument., constitutionnel. Pourquoi, leur dira-t-on, votre fièrté alors ne vous a-t-elle pas empêché de prêter serment pour vous faire élire?
Enfin ces messieurs, après s’être réunis, ont publiquement déclaré qu’il a’y avait pas lieu de donner suite à ce j)rojet.
Indignés d’une telle reculade, alors que la proposition émanait de leur propre initiative, les comités électoraux ont nommé des délégués chargés d’inviter les députés de Paris à venir s'expliquer devant eux sur cette singulière manière d’affirmer leur « irréconciliabilité ».
La réunion doit avoir lieu dans une petite salle située à l’entrée du boulevard Pigalle, au fond d’une allée étroite et fort mal éclairée.
A huit heures et demie du soir, hier, 18 octobre, la séance est ouverte. Les députés Bancel, Pelletan, Jules Simon et Jules Ferry ont seuls accepté l’invitation des délégués — Gambetta a prétexté une laryngite obstinée pour s’excuser. — Bienfaisante laryngite ! — Picard s’est récusé en riant : il craint d’y laisser sa tête, a-t-il dit à Vallès. Les autres n’ont pas même répondu.
Minière est acclamé comme président, contre Germain Casse, qui avait lait le possiWe pour être nommé. La vanité seule de ce dernier n’était sans doute pas en cause dans ce désir immodéré de la présidence.
Minière rappelle les faits qui ont provoqué cette convocation. 11 indique ce qu’il y a d’inexplicable dans la façon de procéder des députés de Paris qui renoncent tout à coup à une démarche dont seuls et spontanément ils avaient pris l’initiative. Ils ont ainsi compromis, à plaisir, nombre de citoyens qui, prenant cette proposiüon de leurs députés au sérieux, ont, par des déclarations publiées dans les journaux durant plus de deux mois, affirmé leur intention d’appuyer de leur présence et au besoin de leurs efforts la manifestation projetée.
Il y aurait vraiment lâcheté de la part de ces députés à violer une promesse librement faite par eux.
Un débat puéril s’engage ensuite entre Pelletân et Minière à propos des lettres d’invitation. Pelletân soutient qu’il y a eu deux rédactions différentes. Millière déclare qu’il n’y a 'eu qu’une — la même pour tous les députés.
La persistance de Pelletân à revenir sur son affirmation fait croire tout d’abord qu’il a l’intention d’esquiver les explications attendues de ces messieurs et l’assemblée se fâche. Mais bientôt on a la clef de cet entêtement. D’une sobriété habituelle poussée dit-on presque à l’excès,, Pelletân, pour se donner plus d’assurance sans doute, a bu peut-être un verre de quelque vin généreux en compagnie de Bancel avec qui il a dîné avant de venir et la tête s’en ressent.
Faut du montant ; pas trop n’en faut.
L’explication circule de proche en proche. On rit ; la clôture de l’incident est prononcée et l’on passe aux choses sérieuses.
C’est Bancel que ses collègues ont chargé de parler d’abord.
Toujours la main droite sur le cœur et le bras gauche tendu, ce brave député exalte le dévouemeut de ses collègues et le sien à la sainte cause du peuple et de la liberté ». Il faut renouer la tradition révolutionnaire...
Tous nous devons être animés d’un esprit de concorde, d’union pour faire triompher la sainte cause, etc., etc... Cela dure une heure sur ce ton. Enfin, ses collègues et lui sont énergiquement résolus à arracher au pouvoir toutes les libertés que la France de 1789 revendique si légitimement.
La naïveté suffisamment connue de l’orateur empêche seule qu’on lui témoigne l’impatience causée par ce ramassis de lieux communs mille et mille fois entendus déjà, et qu’il débite avec une candeur touchant au comique.
Briosne et les socialistes qui lui succèdent n’ont pas grand’peine à démontrer tout ce qu’a de ridicule la prétention de ces messieurs d’obtenir quelque réforme que ce soit d’un gouvernement devant lequel ils commencent à reculer aussi platement à propos d’un simple rappel à une disposition constitutionnelle que le gouvernement a lui-même édictée.
Quelle autorité pourrez-vous avoir dès lors, disent-ils à ces matamores parlementaires, ayant fait preuve de tant de pusillanimité?
Attendez-vous donc, lorsque vous produirez vos fameuses revendications libérales, à ce que la majorité les accueille avec le dédain que vous aurez ainsi largement mérité d’elle et de vos propres électeurs.
Jules Simon veut répliquer. Mais il n’est plus devant un public préparé comme chez Budaille et les marques du plus profond dégoût accueillent les tartines qu’il débite, lui aussi, sur son dévouement à la liberté « qu’il coule en bonbons comme le dit justement notre ami Dereux dans sa Foire aux Parjures. Et c’est au milieu d’une désapprobation unanime que les quatre députés quittent la salle, sans que personne tente de venir prendre leur défense.
Les journaux publient sur cette réunion mille versions mensongères. On a insulté les députés; ouïes a menacés, disent-ils. Pour un peu, ils affirmeraient qu’on a voulu les égorger.
Sauf Bancel, qui a la loyauté de démentir ces racontars dans une lettre qu’a reproduite le Réveil, les autres s’empressent de laisser se propager les compte-rendus fantaisistes que publient les journaux sur la réunion du 18 octobre au boulevard Pigalle.
Une dizaine de jours plus tard, sans que j’aie le temps d’avertir ceux de nos amis qui ont pris la parole dans cette réunion, j’apprends par un citoyen habitant Saint-Maur que les partisans de Pelletan ont convoqué les électeurs de ce député à une réunion privée qui doit se tenir dans la salle de gymnastique, à Saint-Mandé, et qu’on y üétrira de la bonne manière les « misérables >5 qui ont insulté nos bons députés à la salle Pigalle.
Bancel et Pelletan s’y doivent trouver et on leur a préparé une ovatio-n.
Les convocations ont été distribuées avec le plus ^ grand mystère afin qu’aucun des « misérables 5? ne puisse assister à la réunion.
Mon ami ayant pu àgrand’peine s’en procurer deux, m’en remet une au nom de son beau-frère.
J’entre ainsi sans difficulté.
C’est un des organisateurs de la réunion qui préside la séance. On me dit qu’il se nomme Rouget de l lsle et que c’est un petit-neveu de l’auteur de la Marseillaise.
Bancel et Pelletan sont présentés par le susdit Rouget et sont chaleureusement acclamés.
Le président raconte à sa manière ce qui s’est passé, il y a dix jours ; les indignes traitements qu’on a fait subir à nos “ honorables et chers concitoyens w. Il espère qu’un vote de flétrissure sera infligé aux auteurs de ces infamies, ces contempteurs de tout dévouement et do toute gloire justement acquise. Personne certainement n’oserait prendre leur défense dans cette enceinte.
— Je demande la parole !
Toutes les têtes se retournent de mon côté, mais on
a peine à m’apercevoir, flanqué que je suis d’assez grands gaillards qui me cachent.
Ceux-ci me regardent tout étonnés.
— Votre nom « mossieu accentue le président d’un air indigné.
— Lefrançais, un des « misérables » dont vous venez de demander la flétrissure.
— C’est bien, mossieu; vous aurez la parole si l’assemblée le permet, mais après que nos honorables députés auront parlé.
— (y’est bien ainsi que je l’entends.
Pelletan reprend l’antienne de son dévouement à la liberté, à la cause du peuple. C’est décidément une scie à la mode chez ces messieurs. Puis, sans rien dire de la salle Pigalle, il fait un appel à l’union, à la concorde dont WW5 avons tous besoin.
L’auditoire applaudit cette péroraison obligée, mais sans enthousiasme et par pure politesse pour son député.
Bancel lui succède et rappelle que par une lettre publiée dans le Réveil, il a protesté contre les récits erronés qu’on a faits de la réunion Pigalle. Il regrette sincèrement qu’on soit revenu sur cette affaire, oubliée déjà, et fait des vœux ardents pour que l’union des démocrates ne soit pas de nouveau troublée.
Lui aurait-on donc caché le but de la réunion en l’y invitant ? C’est possible.
Le président s’apprête à lever la séance. Mais je m’y attendais et le suivais de l’œil. Au moment où il va prononcer la formule d’usage, je lui rappelle que j’ai demandé la parole. Il fait la sourde oreille, mais les citoyens qui m’entourent l’interpellent et l’assemblée tout entière déclare que je dois être entendu.
Je commence à me féliciter de rencontrer à cette réunion deux députés qui ont assisté à celle sur laquelle tant de mensonges ont été publiés et colportés.
Je regarde, eu disant ces derniers mots, le citoyen Rouget qui ne paraît pas très enchanté.
Dans le seul but de l’édifier je demande à l’assemblée de lui retracer rapidement les circonstances et j’invite les citoyens Pelletan et Bancel à me rectifier si j’altérais la vérité, ou si la mémoire me faisait défaut.
Je reprends un à un les arguments donnés par les députés pour expliquer leur attitude à propos de la proposition Kératry, et aussi, par le menu, les répliques qui leur ont été faites,
A chaque instant je coupe mon récit par cette interpellation : Est-ce vrai, citoyen Bancel ? Est-ce exact, citoyen Pelletan ? sans qu’aucune protestation me soit opposée par l’un ni par l’autre.
Tel est, dis-je en terminant, ce qui s’est passé en réalité boulevard Pigalle, et je vous répète devant tous que je n’en éprouve aucun regret. — Par ce que je viens de vous dire, jugez de la sincérité et de la loyauté de ceux qui, comme votre président, ont travesti la vérité.
Sur la proposition d’un des assistants, l’assemblée déclare ensuite que tout en s’associant aux voeux de concorde et d’union exprimés par les citoyens Bancel et Pelletan, elle ne peut qu’approuver la conduite tenue par les socialistes à la réunion du boulevard Pigalle.
Le président Rouget lève la séance d’un air tout déconfit.
Décidément la sincérité est plus proche parente de l’habileté qu’on ne le croit habituellement.
Par suite de leur option pour les départements où ils ont obtenu de doubles élections, les sièges à Paris de Bancel, de Gambetta, de Jules Simon et de Picard sont à re pourvoir,
Crémieux aspire à remplacer Bancel dans l’ancienne circonscription d’Ollivier.Rochefort, réfugié à Bruxelles à propos d’une condamnation pour coups de cannes donnés à l’imprimeur d’un ignoble libelle publié contre
lui par les mouchards Stamir et Marchai, est porté spoatanément contre Carnot, dont les Bellevillois ne yeulent à aucun prix pour remplacer Gambetta,
Le siège de Simon est disputé par Hérold, Emmanuel Arago et Gent,un ancien député de Vaucluse, déporté à Nouka-Hivaun peu avant le coup d’Etat, comme organisateur d’une société secrète, La Solidarité républicaine.
Enfin un blakboulé des Côtes du Nord, comme trop avancé, le citoyen Glais-Bizoin aspire à remplacer Picard.
Gambetta a tenté de pousser à sa place son ex-patron Laurier, mais celui-ci a dû prudemment battre en retraite devant l’antipathie que lui ont rapidement témoignée les électeurs.
En dehors de ces candidats, il avait surgi dans l’esprit des républicains dont le Réveil est l’organe l’idée de faire une manifestation nettement républicaine en portant Ledru-Rollin comme candidat.
Ledru-Rollin est le seul des hommes de 1848 qui soit resté en dehors de toute amnistie, ayant été, à dessein, compromis dans un complot demeuré fort obscur contre la vie de Badinguet et organisé par des Italiens.
Condamné à mort par contumace à ce propos, l’amnistie de 1859 proclamée après la guerre d’Italie ne l’a pas touché. Cette candidature aurait donc un caractère des plus significatifs.
Mais cet homme est d’une telle irrésolution qu’il y a un tirage énorme pour en obtenir une décision nette.
Une fraction de ses amis l’engage à prêter le serment préalable exigé, afin, élu, qu’il puisse rentrer en France et reprendre ainsi ouvertement la direction du parti. Ils oublient que vingt ans se sont écoulés depuis son départ pour Londres et qu’il lui serait bien difficile de témoigner aujourd’hui d’une énergie dont il a toujours manqué.
D’autres, plus logiques d’ailleurs, à mon avis, dans
leur façon de comprendre la situation, lui demandent simplement de s’affirmer comme candidat, mais sans prêter aucun serment. La manifestation ne perdrait ainsi rien du carac-tère de protestation républicaine qu’on veut lui donner.
Cela provoque des allées et venues sans fin de Paris à Londres.
Tantôt Ulysse Parent, le délégué des partisans de la non prestation de serment, revient triomphant : Ledru ne prêtera pas serment.
Mais, quelques heures après, le gros Spuller, le chef des partisans du serment, arrive radieux : — 11 prêtera serment. C’est entendu.
Et Parent de repartir en pèlerinage.
Les paris sont ouverts : — Le prêtera ! — Le prêtera pas!
Delescluze est résolu, lui, à laisser toutes ces histoires de côté et à poser la candidature inassermentée (le Ledru,sans s’occuper plus longtemps des indécisions de son ami. Mais il aimerait avoir pour cela les socialistes avec lui.
Briosne,Tolain et moi, nous lui promettons d’appuyer son idée — mais en notre nom personnel seulement, et nous lui écrivons la lettre suivante :
5 novembre 1869.
Citoyen,
La question des candidatures sans serment est à l’ordre du jour.
Certains républicains socialistes se faisant les défenseurs de cette thèse l’ont présentée comme l’unique moyen de restituer aux citoyens la complète liberté de vote par la suppression du seiment préalable et définitif, formalité restrictive du droit électoral et négation de la souveraineté nationale.
Ces socialistes, en prenant part à la lutte et en acceptant d’appuyer une candidature qui leur rappelle un passé douloureux, ont compris que cette candidature, eu égard à la situation exceptionelle du citoyen
à qui eile se i‘aj)porte. peut seuie caractériser le but qu’ils se proposent d’attv'indre.
‘ Ce but est surtout de créer un terrain comnaun d’action sur lequel puissent se réunir les républicains radicaux et les républicains socialistes.
Mais avant de s’engager davantage, ces socialistes jugent indispensable que le citoyen Ledru-Rolîin déclare accepter ce terrain d’action sur lequel se fera alors l’alliance sincère des diverses nuances du parti républicain .
Cette alliance prouvera que sans plus se préoccuper du passé, les républicains radicaux aüirment hautement et sans réserves l’impossibilité d’accomplir la Révolution sans la simultanéité des réformes politiques et des rélormes sociales.
8alut et égalité.
Signé : Briosne, Lefrançais, Tolain.
Delescluze nous donne alors sa parole d’honneur de faire tons ses efforts pour obtenir de Ledru qu’il signe cette déclaration. — Mais le jour venu d’agir en ce sens à la réunion des délégués des comités électoraux où doit se décider la question des candidatures inassermentées, le Réveil ne contient aucune déclaration de Ledru. Nous n’avons plus dès lors à nous en occuper.
De leur côté, les républicains purs ne pouvant non plus obtenir une attitude nette de leur candidat, se voient contraints d’abandonner leurs projets.
Emmanuel Arago, qui a plus de poumons à lui seul que Hérold et Gent réunis, est élu en remplacement de Simon — Crcmieux succède à Bancel — Glais-Bizoin à Picard, et Rochefort, à qui l’empire a fait la gracieuseté de le laisser venir librement soutenir sa candidature, espérant pouvoir s’emparer de lui en cas d’échec, est nommé haut la main en remplacement de Gambetta par Charonne, Belleville et la Villette.
Toute cette histoire électorale me vaudra à moi quinze jours de prison, que subiront également Ulysse Parent et Juh^s Allix pour avoir, malgré les injonctions du commissaire de police, maintenu une réunion électorale dis-
soute par celui-ci, parce qu’on y traitait illégalement du principe des candidatures inassermentées.
C’est là un prolit auquel je ne m’attendais guère en ma qualité d’abstentionniste.
10 janvier 1870,
Venant de Courbevoie vers cinq heures du soir, j’aperçois, à la gare Saint-Lazare, l’effarement sur toutes les physionomies. On se précipite sur les jouinaux à mesure qu’ils arrivent. Impossible de s’en procurer un seul. J’entends seulement murmurer ces mots : « Ah ! ah ! voyons les détails. «
Que se passe t-il?
Au coin de la rue du Havre et de la rue Saint-Lazare, je rencontre un négociant de ma connaissance. Je l’aborde ; il me met au courant.
Pierre Bonaparte, un cousin de Badinguet, connu dès 1848 pour ses aimables procédés à l’égard d’un de ses collègues à la Constituante, le citoyen Vieillard, qu’il avait indignement souffleté, vient d’assassiner Victor Noir, jeune journaliste attaché à la Marseillaise. Celuici en compagnie d’Ulrich de Fonvielle était allé demander raison à Bonaparte au nom de Paschal-Grousset, grossièrement injurié par lui. C’est le compagnon de Victor Noir qui, fuyant, a donné l’alarme et fourni les renseignements sur ce qui s’est passé.
La victime, morte sur le coup, a été transportée à Neuilly, dans sa famille.
— Savez-vous, me dit mon négociant en terminant, savez-vous qu’il est fort heureux que ce ne soit pas arrivé quinze jours plus tôt.
— Pourquoi cela?
— Mais c’estque l’échéance du31 décembre n’eût pas été drôle. Avec l’éno nue quantité de billets au renouvellement qui charge la place, sans compter les valeurs de complaisance sans garantie sérieuse, nous aurions eu une jolie fin d’année. C’est du coup que la “ liquida-
tioti sociale si chère à votre ami Briosiie et que Proudhon a célébrée, aurait eu des chances de se réaliser !
— Vous avez, ma foi, raison et il est bien regrettable en effet que nous soyons de quinze jours trop vieux.
12 Janvier 1870.
Quelle émouvante journée !
Plus de cent mille hommes ont fait de spendides funérailles à ce jeune homme qui, il y a quelques jours, était absolument inconnu.
Sans doute, malgré les efforts de Flourens, le corps n’a pu être ramené et repose en paixà cette heure dans le modeste cimetière de Neuilly. Sans doute aussi, malgré l’article de Rochefort : « Il faut en finir avec les Bonaparte, „ l’empire est encore debout. Li foule immense qui couvrait de ses vagues frémissantes l’avenue des Champs-Elysées et celle de la Grande-Armée, ne s’est [>as sentie de taille encore à affronter la lutte contre les quatre-vingt mille hommes de troupes qui avaient ordre de la massacrer sans quartier. Mais les partisans du gouvernement n’en sont pas moins consternés.
Jamais Paris n’avait si unanimement témoigné sa haine et son mépris pour le pouvoir actuel.
Quelques milliers de citoyens étaient armés pourtant et ne s’en cachaient guère. Que pouvaient-ils contre la cavalerie et l’artillerie qui, eussent facilement balayé ces larges avenues ?
Stratégiquement, la situation était tout à l’avantnge de l’ennemi. Mais, malgré tout, un pas énorme vient d’être fait ;l’empire en est réduit aujourd’hui à se tenir sur la défensive.
Nou^ étions tous là : Delescluze, Rochefort, Vermo-
rel, Tolain, Briosiie, Cliemalé, Murat, Beslay, Camélir nat, Vallès, Raoul Rigault, Ferré, Jaclard, Millièi*e, Routier, Gaillard j3ère et fils, et la plupart des blauquistes, tous ceux enfin qui ne demandaient pcis mieux que d’en finir avec Bonaparte, comme le veut Rochefort.
Mais, à Fexception de Flourens, personne n’a osé assumer la responsabilité d’une épouvantable et trop certaine défaite.
Flourens, lui, est un nouvel arrivé dans l’armée révolutionnaire. Il a l’ardente foi des néophytes, courant d’enthousiasme à la mort, sans se préoccuper de l’inutilité du sacrifice, non plus que du coup terrible qu’un insuccès de ce genre porterait à la cause qu’il a embrassée.
Elevé dans un milieu réactionnaire, son caractère chevaleresque, sa soit de justice en ont rapidement fait l’apôtre et le défenseur des opprimés. Peu lui importent les difficultés.
Durant quelques instants il parut avoir pénétré de son aixleur la foule qui l’écoutait. Les citoyens qui entourent le corbillard se décident à faire tourner bride aux chevaux et à reprendre la direction de Paris. JVIais le sentiment de la réalité succède bientôt à cet éclair. On s’est encore éloigné de Paris, on a perdu bien du temps et augmenté ainsi les chances de nos adversaires. Le cortège reprend sa marche vers le cimetière de Neuilly, malgré les nouvelles objurgations de Flourens.
De son côté, Rochefort a fait tous ses efforts en sens contraire, effrayé lui-même des conséquences d’une lutte impossible dans des conditions qu’il n’avait pas prévues lorsqu’il y avait convié la veille la population dans le journal la Marseillaise. A bout de forces, il s’évanouit et on le transporte dans une maison voisine.
Tout est terminé. Mais lorsque rentrent dans Paris des bandes chantant la Marseillaise.^ elles sont bruta-
lemeiit dispersées par la troupe et les sergents de ville qui se vengent ainsi de l’inaction dans laquelle on les a tenus depuis le matin.
On parle bien le soir de reprendre l’affaire. Mais on en comprend vite l’impossibilité et à minuit Paris n’offre plus trace de l’agitation qui, durant trois jours, a tenu l’empire en échec.
Il aura beau faire en somme, malgré les menaces de son défenseur Canrobert, l’illustre général rrran^ il a perdu moralement une grande bataille et ne s’en relèvera pas.
La balle de Pierre Bonaparte a fait coup double.
Rochefort, à propos des funérailles de Victor Noir, ayant reproduit à la tribune duCorps législatif les accusations d’attaches gouvernementales qui pèsent sur V ermorel, celui-ci a fait appel à une commission d’enquête pour en finir avec ces bruits qu’il qualifie de calomnies. Il demande que la lumière se fasse sur les imputations colportées surtout par les hommes dont il a dénoncé les trahisons dans ses « Hommes de 1848w.
Tout d’abord cette commission d’enquête devait être un jury d’honneur. Mais Victor Pilhes, Dupas et moi, nous avons déclaré que nous n’accepterions pas le mandat de juger qui que ce soit. Il a été résolu alors qu’on se contenterait de faire une enquête et de publier les documents recueillis, laissant au public le soin d’apprécier et de juger.
La commission est composée de Rosselli-Mollet père, Victor Pilhes, André Murat, Dupas, Brunereau,Briosne et moi. Elle se réunit chez Brunereau.Mais elle n’aboutira à rien. Pris au mot, aucun des accusateurs ne bouge, Rochefort pas plus que les autres.
Qu’on n’accepte pas cette commission, c’est, à la ri-
giieur, admissible ; mais il est peu juste ce me semble, de s’abriter derrière ce refus pour ne pas fournir à Vermorel les moyens de se justifier des accusations portées contre lui ou pour n’en pas établir les preuves.
Plus que tout autre Rochefort devait agir autrement dans ces circonstances, puisqu’il a donné à ses accusations un caractère public et officiel en quelque sorte.
D’autre part a-t-il donc le droit de se montrer si dur à l’égard de Vermorel, coupable au plus d’avoir cru naïvement pouvoir arracher au gouvernement les moyens de le combattre, alors que lui, Rochefort, n’a pas hésité à s’associer avec Villemessant pour faire paraître sa Lanterne ?
Toujours l’histoire de la paille dans l’œil du voisin.
10 février 1870.
Comme Rochefort se rendait hier soir à la salle de la Fraternité, rue de Flandre, pour présider une réunion publique, on l’a arrêté à la porte même de la salle.*
Il s’agit de lui faire purger la condamnation à la suite de laquelle il s’est réfugié à Bruxelles avant son élection.
A la nouvelle de l’arrestation, aussitôt apprise dans la salle, Flourens tire un révolver de sa poche, clôt la séance et déclare ouverte la Révolution.
Il descend dans la rue, suivi des assistants. Mais la colonne, au lieu de continuer sa marche dans le faubourg Saint-Martin et de gagner le centre de Paris, se dirige tout à coup vers Belleville et se fractionne en deux parties — l’une obliquant vers les buttes Chaumont, l’autre longeant le canal St-Martin.
A la tête de celle-ci se trouve le citoyen Bologne, qui tient par la cravate le commissaire de police,
effaré de la menace que lui fait son conducteur de lui brûler la cervelle s’il résiste.
Mais plus on avance vers le faubourg du Temple, plus la colonne s’égrène. A la hauteur de la rue Alibert, près l’administration des Pompes funèbres, Bologne s’aperçoit qu’il est seul avec son prisonnier, trop ahuri fort heureusement pour faire la même remarque.
Encore quelques pas et la situation va changer. Ce sera le tour de Bologne d’être pincé. |
Il a alors une inspiration : « Allez, dit-il fièrement à son captif. Les républicains sont généreux. Je vous rends la liberté, mais filez vite ou je ne réponds plus de vous. 55
Le commissaire ne se le fait pas répéter. Il prend sa course vers la passerelle du Temple pendant que Bologne tire lui-même au plus vite de son côté (1).
D’autre part, Flourens se croyant toujours suivi, arrivait au théâtre de Belleville pour enlever les armes dont il espérait armer sa troupe... évanouie, elle aussi, et c’est à grand’peine qu’il échappait aux agents lancés à sa poursuite.
L’Empire a senti la nécessiité de se refaire une virginité plébiscitaire. Après un tournoi parlementaire où Emile Ollivier et Gambetta se sont jeté à lu figure force arguments juridiques et même théologiques, le corps législatif a fixé au 8 mai le changement de linge qui doit donner à Badinguet et à sa dynastie im aspect un peu moins répugnant que celui qu’il présente depuis le Coup d’Etat.
Les réunions publiques sont naturellement saisies de la question.
(1) C’est du citoyen Bologne que j’ai tenu ces détails qu’il me communiqua quelque temps après à Genève où je le rencontrai. Rien de plus comique que la façon dont il mimait cette scène amusante. (N. d. PA,) •
Les républicains et la plus grande partie des socialistes sont partisans du vote négatif. — Un petit nombre de socialistes fait une active campagne en faveur de l’abstention.
— Que veut, eu somme, l’empire, par le plébiscite? disent les abstentionnistes. Obtenir une consécration nouvelle de son pouvoir, afin que son origine criminelle ne puisse plus lui être reprochée. Supposons qu’on obtienne, par impossible, une majorité de non. Croyezvous, par hasard, que Bonaparte et les siens plieront bagage et se retireront tranquillement? C’est faire injure au bon sens que de soulever seulement cette hypothèse. Si, au contraire, et le fait est certain, il obtient une majorité de om, ceux qui participeront au scrutin, tout en votant non, n’en donneront que plus de relief à la majorité et de sérieux à la comédie préparée.
L’abstention, au contraire, c’est la réserve, pour l’avenir, du droit de la souveraineté du peuple usurpée cette fois avec le* consentement parlementaire — consentement qui, en somme, ne fait que sanctionner le crime de lèse-nation commis il y a dix-huit ans. S’abstenir, c’est déclarer à Badinguet qu’il est et restera malgré tout le violateur d’un serment librement prêté, l’assassin de la République qu’il avait juré librement de défendre et de respecter, et que, pas plus qu’il y a vingt a is, on ne lui reconnaît le droit de poser au pays la question de savoir si celui-ci entend ou non livrer les générations à venir en pâture à des intérêts dynastiques.
Quoi qu’il en soit, abstentionnistes ou partisans du vote, tous les socialistes qui prennent la parole dans les réunions publiques sont d’accord pour mettre à nu les abominables turpitudes des bonapartistes, et nul de ces derniers n’ose venir protester. Pas un n’a l’audace de défendre l’empire contre les accusations dont il est l’objet.
Aux Folies-Bergère, en plein faubourg Montmartre, devant deux mille personnes, un orateur a pu dire, aux
applaudissements unanimes des bourgeois composant l’assemblée, qu’après avoir durant dix-huit ans, vécu sur la France comme un véritable pou, l’empire venait nous demander si nous voulions changer de vermine.
Et partout, les attaques de ce genre sont frénétiquement applaudies sous la surveillance des commissaires de police impuissants à s’y opposer, tant il y a unanimité.
Mais il faut quand même s’attendre à voir se vérifier cette affirmation, émise par Proudhon, que janàais le suffrage universel ne se prononcera pour la Révolution, chaque fois que la question lui sera posée. C’est bien pourquoi les bonapartistes ont risqué la partie. C’est du chiffre de la majorité seulement qu’ils s’inquiètent, et comme il leur importe que cette majorité ne soit pas inférieure à celle obtenue après le Coup d’Etat, il s’agit‘d’exercer une pj ession, indirecte cette fois, sur la population des campagnes, pour atteindre ce résultat.
Grâce à des lettres plus ou moins imprudentes écrites de Londres par Flourens à quelques amis suspects, le pouvoir argue d’un prétendu complot contre la vie de Badinguet pour arriver à ses fins. Il procède avec grand fracas à Tarrestation de quelques républicains à Paris; la pr^^vince prend peur et se voit rejetée déjà dans de nouvelles tourmentes. Le 8 mai donne sept millions et demi de om à l’Empire contie quinze cent mille non. Le tour est joué.
Les républicains comprennent alors qu’ils eussent mieux fait de s’abstenir Mais c’est un peu tard.
16 Juillet 1870.
“ Voter oui, c’est assurer la paix, w avait-on dit sur tous les tons aux paysans. La crainte de la guerre et d’une révolution ont fait le succès du plébiscite.
Mais ce succès ne suffisait pas aux bonapartistes qui sentent, malgré tout, le gouvernement ébranlé.
Une guerre amenant quelques nouvelles victoires lui était indispensable pour relustrer sa gloire et lui permettre de se débarrasser en même temps de tous ceux avec qui, sans cela, il lui faudrait forcément compter bientôt.
Le prétexte est tout trouvé. Un principicule d’Allemagne vient d’être appelé au trône d’Espagne. Cela suffit, et, hier, la guerre a été officiellemeni déclarée.
Des bandes enrôlées par la police parcourent les boulevards tentant de chauffer l’enthousiasme en hurlant la Marseillaise de cris : A Berlin! à Berlin! » Mais ça « ne mord pas », comme je l’entends dire par un policier à ses hommes, au milieu d’une foule de curieux qui ne s’associent nullement aux hurlements patriotiques dont on nous assourdit.
J’arrive au café de la Porte-Montmartre que nous appelons le « Bras-Cassé quelques minutes après la dispersion brutale d’une colonne d’internationalistes, manifestant en faveur de la paix.
La “ terrasse « du café est garnie de consommateurs fort animés. J’aperçois Massol et son domestique Caubet; le bijoutier Tirard, Amable Lemaitre, le metteur en pages du Temps. Ce dernier est debout près de la porte, obstruant le passage; il discute vivement avec un monsieur décoré, ressemblant fort à un policier et qui hurle à Lemaître : « Je vous dis, moi, qu’il n’y a qu’à foutre dedans les gens qui crient «vive la paix ! »
Ces paroles me fixent sur le personnage.
Lemaître m’interpelle : « Et toi, qu’en dis-tu? «
— Je pense que tu perds ton temps à discuter avec monsieur; — et je m’apprête à. entrer dans le café où j’aperçois mon ami Dereux àqui j’ai donné rendez-vous.
— Pourquoi ne discuterait-on pas avec moi, monsieur ? me crie l’homme décoré.
— Mais parce que à cette heure on n’agite pas de
pareilles qiu .‘étions avec le premier venu — et je continue mon cliemin vers Dereiix.
— De nouveau je vous demande pourquoi ne discuteriez pas avec moi ?
— Je viens de vous le dire.
A peine ai-je terminé que l’homme se recule d’un pas et m’allonge un coup de pied dans le bas-ventre, comme font habituellement les souteneurs.
IleureLuement, j’ai fait instinctivement un mouvement qui m’empêche de recevoir le coup ; en même temps je rends un vigoureux coup de canne si bien ajusté que l’ami de la guerre tombe aussitôt à terre, le plastron de sa chemise teint du plus beau rouge : je lui ai fendu le front.
Je me sens aussitôt saisi à bras-le-corps par deux individus à mine d’argousins, et nous voilà roulant les uns sur les autres. Dans la lutte, ma canne se casse, mais j‘en tiens encore un bout et je tape dur avec. Mes deux hommes disparaissent, après que Dereux m’a aidé à me débarrasser d’eux, sans que personne pas même Lemaître, ait tenté de me secourir. Tous ont fui comme une volée de moineaux.
Le garçon de café, qui me connaît, arrive sur moi l’air furieux, criant après la casse ; mais il me dit tout bas en m’entrainant vers la cuisine : « Filez vite, le commissaire Briant arrive avec ses hommes pour vous pincer, w Et je sors assez à temps par la rue Montmartre pour voir en effet une nuée d’agents tourner en toute hâte le coin du boulevard. Ce sont sans doute les amis du décoré qui sont allés les chercher.
Dereux a hélé un fiacre qui passait — je saute dedans et me voilà hors d’atteinte.
J’en suis quitte pour quelques égratignures au visage que m’ont faites mes deux agresseurs.
En attendant, voilà qu’un ami de la paix a fait couler le premier sang que la guerre va répandre à flots.
Je viens de lire dans le Gaulois de ce matin le récit de mon aventure d’hier soir.
Seulement, pour les besoins de la cause, les faits y sont quelque peu travestis.
Ce journal, en effet,- sous cette rubrique : “ Serait-ce déjà un prussien? » — raconte que leur ami A... de C..., se trouvant au café de la Porte -Montmartre, en train de corriger tranquillement les épreuves de sa magnifique brochure Les Français sur le Rhin^ qui va paraître prochainement, a été tout à coup assailli par un individu qui, s’étant approché de lui surnoisement, lui a lâchement assené un formidable coup de bâton sur la tête. Profitant alors du trouble causé par ce lâche attentat, Pauteur s’est enfui, sans qu’on pût savoir son nom î).
Mon ami Dereux ayant remis ma carte quelques instants après à ma victime dont la blessure est heureusement fort légère, ce dernier détail achève de m’édifier sur l’exactitude des informations du Gaulois — ou sur sa bonne foi.
8 Août 1870.
A peine la guerre est elle commencée, qu’il ne s’agit plus pour nous, hélas! d’aller à Berlin, mais d’empêcher si faire se peut que les Prussiens n’entrent dans Paris, qu’on met déjà en état de défense.
Il paraît que toujours le règne des Bonaparte commencera par un coup d’Etat pour finîr par l’invasion.
Paris révolutionnaire a fait une tentative aujourd’hui pour se délivrer de cette race maudite, mais malgré les trente mille hommes qui sont allés tantôt réclamer des députés de l’opposition qu’ils proclament la déchéance de Bonaparte, ceux-ci n’ont pas eu le courage de le faire prétextant que l’heure n’est pas encore venue.
Ces gens ont peur de la révolution avant tout. C’est là le vrai motif de leurs hésitations.
On. dit que Cassagnac, le père, a demandé au Corps législatif de décréter leur arrestation immédiate et leur exécution sommaire. Quel dommage que la majorité n’ait pas eu l’audace d’accepter sa proposition.
Elle eût hâté certainement le mouvement et nous eût en même temps débarrassés de ces farceurs.
Je ne croyais pas qu’il me fût possible de voir augmente le mépris que m’inspiraient depuis longtemps les députés prétendus républicains, follement élus par Paris l’an dernier.
Ces hommes sont au-dessous encore de tout ce qu’on peut imaginer de plus bas.
La Fédération ouvrière ayant cru devoir envoyer des délégués à ces messieurs, pour savoir s’ils ne vont pas enfin donner à la population parisienne le signal qu’elle a malheureusement le tort d’attendre d’eux pour jeter à bas ce gouvernement de malheur, nous nous sommes rendus, au nombre d’une soixantaine, chez Crémieux, rue Bonaparte, où se trouvaient réunis les députés Pelletan, Emmanuel Arago, Desseaux, de Rouen, Giraud, du Cher, Glais-Bizoin et le maître du logis.
C’est la seconde fois que je me trouve dans ce grand salon où j’étais venu en 1850 demander des explications au nom des condamnés de la rue Michel-Lecomte. Rien de changé. Il me semble que c’était hier.
On leur expose la situation, qu’ils connaissent d’ailleurs aussi bien que i ous, de même que les désastres épouvantables qu'elle peut amener si elle se prolonge. Ces messieurs se retranchent denaèi e la vieille légende de 1851 : le peuple de Paris les a abandonnés alors. A lui de prendre l’initiative maintenant. Les députés verront ce qu’ils aur*ont à faire.
— Mais, leur répond-on,lequel d’entre vous a étéaban-
donné, trahi, comme vous dites, par les ouvriers de Paris, au Deux-Décembre?
Lequel de vous, ici présents, ou de vos collègues absents — et alors mandaté par le peuple, a fait acte de résistance sérieuse à cette époque? Oserez- vous revendiquer la mort de Baudin? Lequel de vous tous à cherché à le venger? Et n’aviez-vous pas fait tout pour que le peuple ne pût organiser de résistance sérieuse? Ne l’aviez-vous pas désarmé? N’aviez-vous pas brisé légalement une à une toutes les organisations?
Et puisque vous dites que c’est au peuple aujourd’hui à prendre l’initiative, (et, en effet, il a tort de ne pas le faire,) pourqoui,il y a quelques jours, avez-vous supplié les trente mille hommes qui entouraient le Corps législatif d’attendre que vous leur donniez ce signal que vous refusez de donner à cette heure ?
Mis au pied du mur par ces observations sans répliques, Arago et Pelletan se rabattent alors sur l’opportunité. L’heure n’est pas venue encore.
Il faut attendre, ne craint pas d’ajouter Pelletan, il faut attendre que quelque nouveau désastre indique plus clairement encore le danger. Il est possible qu’on apprenne bientôt, par exemple, la chute de Strasbourg, en ce moment investi. Alors il sera temps d’agir. Mais jusque-là il n’y a rien à faire.
Le député Giraud, du Cher, seul des députés présents proteste, indigné, contre d’aussi misérables calculs.
Deux des assistants prennent successivement la parole. Ce sont deux avocats alsaciens, nommés Puthod et Engelhard, délégués tous deux par les Strasbourgeois pour presser les députés de Paris de prendre une résolution virile et suprême.
« Prenez garde, leur disent ces deux citoyens, qu’une fois Strasbourg au pouvoir de l’ennemi, il ne redevienne jamais français. »
Mais toutes les protestations sont vaines. Ces prétendus républicains sont unis aux bonapartistes par un même
sentiment : Périsse la Patrie plutôt que de la voir triompher de l’ennemi par la Révolution.
Nous nous retirons épouvantés, Briosne et moi, en songeant que, malgré tout, le moment approche où fatalement le pouvoir tombera entre les mains de pareilles gens.
Que d’abominables trahisons nous fait pressentir cette honteuse soirée!
Blanqui et quelques-uns des siens ont tenté de prendre l’initiative du mouvement dont les députés se refusent à donner le signal. Après avoir désarmé un poste de pompiers à la Villette, ils ont invité la population du quartier à se joindre à eux. Soit indifférence de la part de ceux à qui ils se sont adressés, soit que, n’étant pas avertis, ces derniers les aient pris pour des agents provocateurs, cet appel est resté sans écho, et les amis de Blanqui ont dû se disperser sans combat sérieux. C’est à peine si les rues avoisinantes s’en sont aperçues.
Cependant, quelques heures après, les journaux du soir rendent compte de l’évènement. Mais, seuls, les journaux réactionnaiies lui donnent son véritable caran.tère. Seuls ils déclarent que la tentative révolutionnaire émane de l’organisation blanquiste. Les noms des citoyens Bridau et Eudes, tous deux arrêtés dans le quartier Latin alors qu’ils se croyaient en sûreté, indique suffisamment d’où le coup est parti, font-ils remarquer judicieusement.
Les journaux de l’opposition, le Temps en tête, affectent gravement au contraire d’attribuer ce commencement d’émeute aux agents prussiens qui pullulent, disent-ils, à la Villette, sous la qualification d’Alsaciens et qui veulent augmenter par nos discordes civiles les difficultés de la situation.
Mais il y a plus fort. Quoique les noms des deux
principaux arrêtés lui soiout parfaitement connus, V irréconciliable Gambetta, éans son beau zèle patriotique et surtout anti-révolutionnaire, demande le surlendemain, en plein corps législatif, au nouveau ministre de la guerre, Palikao, pourquoi cesmisérablesa^m/5 prussiens n’ont pas encore subi le châtiment dû à leur trahison ?
“ Un peu de patience, monsieur Gambetta — lui î) répond le pillard du Palais impérial de Pékin — ce » châtiment ne leur manquera pas. Mais attendez de w grâce que l’information soit terminée^ et que le conseil « de guerre ait prononcé l’arrêt. «
Un avocat, le Gambetta du procès Baudin se faisant rappeler au respect des formes juridiques par un pandour ! Est-ce assez significatif ?
Faut-il que ces républicains aient peur de la République !
Les Brisson, lesFloquet, les Ferry et autres républicains de cette trempe ayant promis par lettre publique leur concours à Trochu, nommé gouverneur de Paris par la grâce de Dieu et de Madame Bonaparte régente, il m’a semblé flairer dans l’air je ne sais quelle canaillerie dont les révolutionnaires pourraient bien être les victimes désignées, pour servir d’arrhes à cet ignoble marché. J’ai alors filé sur Genève pour consulter là-dessus quelques amis que les derniers évènements d’avant la guerre ont contraints de s’y réfugier.
Et puis, peut-être, si Paris ne veut décidément rien faire, attendant toujours un signal qu’on ne lui donnera pas, y aurait-il moyen de tenter quelque chose à Lyon.
Mais il n’était vraiment guère possible de demeurer longtemps à Genève.
Très inquiète, dès le début de la guerre, des conséquences que le succès de la France pourrait avoir sur son indépendance, la Suisse française ne cache pas
la joie qu’elle ressent de nos revers. Mais, si légitimes en somme qu’en soient à mon avis les manifestations, elles n’en sont pas moins fort désagréables pour nous.
Durant les huit jours que j’ai passés dans la «Rome calviniste le citoyen Leygues, un vieux proscrit toulousain du coup d’État, et moi, nous avons été trois fois près d’en venir aux mains dans la pension où nous prenions nos repas, avec de braves gens qui tout de même oubliaient un peu trop que nous étions Français et qu’il eût été de meilleur goût d’attendre que nous fussions partis pour témoigner leur satisfaction.
Mon ami Jaclard, qui, pour éviter d’être pris dans le traquenard policier tout dernièrement dénoué à Blois, s’est réfugié à Genève oùil donne des leçons, commence aussi à trouver que la vie y est intenable pour les Français.
Aussi, dès que j’ai eu terminé les affaires pour lesquelles j’étais venu, ai-je résolu de ne pas donner suite à l’idée que j’avais eue d’attendre que les évènements se dessinent un peu plus nettement à Paris.
C’est encore un des méfaits de ce règne maudit, de nous avoir aliéné, par ses convoitises insensées, cette petite République, dont les trois quarts des citoyens cependant sont d’origine française.
2 Septembre 1870
Je rentre du camp de !Saint-Maur. où j’étais aller passer la journée avec le citoyen Demay. Les choses ne peuvent durer longtemps ainsi.
Les mobiles de la Seine campés là y vivent dans le plus grand désarroi. Leurs officiers, généralement bonapartistes d’ailleurs, n’osent pas leur faire la moindre observation. Cette jeunesse est décidée à rentrer dans Paris et à mettre en l’air — comme ils disent — « toute la boutique « .
Nous avoüs assisté ce soir à un très curieux spectacle dans le caté principal ouvert à la tête du camp, près de Joinville-le-Pont .
Au moment où l’on sonnait la retraite, un mobile monte sur une table et réclame le silence.
«Attention à la prière du soir??, s’écrie-t-il d’une voix tonnante.
— Vive l’empereur !
— M...! répondent les trois ou quatre cents mobiles qui sont là.
— Vive le petit prince impérial !
— A Chaillot !
— Vive l’impératrice !
— A Saint-Lazare !
— Eh bien ! quoi, alors?...
— Vive la République ! répondent en chœur plus formidable les jeunes gens; et bientôt le cri se répercute aux extrémités du camp.
Il faut voii la rage muette des officiers assistant, passifs, à cette scène étrange et sans précédents.
Par quel miracle l’Empire est-il encore debout ?
4 Septembre 1870
C’en est fait. Le prétendu colosse est enfin par terre. La reddition de Sedan et la honteuse capitulation de Badinguet font précipité dans la boue. L’assassin du Deux-Décembre s’appellera désormais VHomme de Sedan,
Dès hier soir la chose était résolue. Trochu et les députés de l’opposition s’étaient mis d’accord. La révolution devenait inévitable. Ces messieurs ont compris qu’ils ne pouvaient plus reculer et le programme d’un pronunciamento bourgeois a été tracé avec le gouverneur de Paris auquel ils ont juré fidélité.
Les anciens bataillons de la garde nationale, tout spécialement bourgeois et réorganisés à la hâte se sont présentés en tète, arme sur l’épaule — mais sans
cartouches — condition formelle de la cérémonie — pour prendre successivement possession du Carps Législatif, du Luxembourg et de tous les bâtiments publics.
La déchéance proclamée, le Corps Législatif et le Sénat dissous, les députés de Paris se rendent à l’Hôtel de ville où un simulacre de sanction est donné à leur intronisation au pouvoir, par de prétendues acclamations approbatives, au milieu du brouhaha des assistants qui stationnent sur la place de l’Hôtel de ville.
Et pour mieux indiquer les réserves qu’ils y apportent, les membres du nouveau gouvernement ainsi acclamé se gardent bien de proclamer la République. Ils seront le gouvernement delà « Défense nationale w,et c’est malgré lui que Gambetta, qui cherche à se dérober en rejoignant ses collègues, étant reconnu, se voit contraint de crier vive la République à ceux que ne contente pas, dans sa bouche, le cri, jésuitique en ce moment, de vive la France.
Ah ! les drôles de républicains vraiment !
On n’a pourtant pas osé imposer Thiers aux Parisiens, comme membre du nouveau gouvernement dont Trochu a exigé la présidence. Mais l’éloignement de l’homme de Transnonain et de toutes les réactions ne doit être qu’apparent. Sans doute il est chargé d’inavouables manœuvres au dehors.
Justement, le hasard m’ayant fait rencontrer A. Lafont et Clémenceau à l’entrée du Corps législatif, nous découvrons dans un coin Jules Simon et Thiers en conversation qui paraît très animée, à en juger par les gestes éplorés de celui-ci.
Clémenceau se dirige alors sur Simon :
« Comment ! lui dit-il, encore ici ! Pourquoi n’êtes vous pas déjà à l’Hôtel-de-Ville ? «
— Mais, je ne sais encore que faire... rien n’est terminé... balbutie sournoisement ce tartufe.
El les deux gaspards, surpris dans leurs manigances, s’empressent de se séparer.
Tout cela sent la trahison à plein nez.
Les administrations publiques et municipales sont déjà aux mains de gardes nationaux choisis, à l’air rogue et brutal, préoccupés surtout de « maintenir l’ordre >5.
Les agents de police en disponibilité reviennent à la Préfecture, où Kératry,le nouveau préfet de police, s’attache à leur faire comprendre qu’ils ne tarderont pas à reprendre, il l’espère, leur rôle d’assommeurs. Ils l’exerceront au nom de la Défense nationale. Voilà tout. — Et pour eux non plus il n’y aura rien de changé.
Bien que pour ceux de mon âge rien ne rappelle le mouvement d’effusion générale qui suivit la chute de Louis-Philippe, le 24 février, les jeunes pourtant se livrent à de folles joies.
Ils ignorent que Jules Favre, Jules Simon, Crémieux, Garnier-Pagès et Pelletan ont été les auteurs ou les complaisants complices des massacres de Juin, il y a dix-huit ans; que Picard, le sceptique, se « fout pas mal de tout 5) comme il le dit à qui veut l’entendre; que Jules Ferry, il y a peu de tem.ps encore, dans sa superbe vanité, traitait de « perruques w les républicains peu confiants dans l’empire libéral ; que Gambetta n’aspire qu’à édifier sa fortune politique sur n’importe quelle base, à l’unique condition qu’elle s’édifie, et que Glais-Bizon, moitié naïf, moitié curieux, traversera indifférent cette- aventure républicaine à laquelle il ne croit pas.
Quant à Rochefort, qu’on est allé chercher à Sainte- Pélagie et qu’on a imposé à ses collègues qui ne s’en souciaient guère, il est trop évident qu’il n’aura sur eux aucune influence. Tout au plus leur servira-t-il de
paravent, comme autrefois Louis Blanc et l’ouvrier Albert au Provisoire de 48.
— Qu’as-tu donc et pourquoi as-tu l’air si sombre, au moment où tout le monde se réjouit? me disent ma femme et mon plus jeune fils, qui reviennent tout émus des manifestations qu’ils ont vues sur les boulevards.
— Ma chère amie, jamais la République — la vraie, celle que nous aimons — n’a couru de plus grands dangers que ceux qui l’attendent dès aujourd’hui si l’on n’y prend garde.