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CHAPITRE IX

Edouard Dewattine et la bruxelloise.

L’aventure de Louis Dumont-Wilden. Le cabaret des Bossus. Les revues à la Scala. Alph. De Gunst. Esther Deltenre. Georges Hauzeur. Une histoire de chef d’orchestre.

Edouard DewaLline, avec qui je fis des revues à la Scala et au Cirque et qui est mort à Londres ])endant la guerre, vers sa année, représentait le gavroche, le ketje de la presse bruxelloise. Il fut, pyendant, quinze ou vingt ans, rédacteur à la Gazette. Suivant une expression d’étudiants, il «posait à l’infect». Son originalité, c’était d’ètre débraiflé dans son costume, ses ses gestes et son langage. C’était aussi do faire des farces, d’en faire éperdûment, pour le pur plaisir. D’origine wallonne, mais de formation bruxelloise, il avait pénétré les arcanes de la Zwanze et lui avait consacré ses jours et ses veilles.

C’est lui qui, ayant mis sa montre au clou, téléphonait, au milieu d’une nuit d’hiver, à M. Taverne, le, directeur du Montde-Piété, p'our lui demander l’heuia', : « C’est, disait-il, une montre unique, la montre de mes pères, et je n’ai confiance qu’on elle. »

A 30 ans, il avait l’allure et la figure d’un gamin de 18- Un jour qu’en costume do bicyclette, mollets nus et casquette sur l’oreille, il lui arriva de rencontrer, au boulevard Anspach, un de ses amis redingoté, coiffé d’un chapeau haut de forme et ganté de frais, il l’apostropha en ces termes; «Ah! vous voilà, vous!... Vous voilà, séducteur de ma jeune siœur, sale type!... Je suis petit, mais je n’ai pas peur de vous, vous savez!... Si je voyais un agent de îpnlicc, je vous ferais arrêter! » L’ami, interloqué, s’immobilisait, le croyant ivre ou fou. Un rassemblement se formait:

Dewattine, s’adressant à une dame d’allares respectables qu’il choisissait au hasard dans le groupe : « Oui, oui, madame, ce

vilain moineau a enlevé ma sœur qui n’a pas encore 14 ans et il la cache on ne sait pas où...; on nous a môme dit qu’il lui avait fait un enfant; mon père en a gagné des cheveux blancs et mon frère est parti pour

le Congo à cause du déshonneur; quant à ma mère, elle veut entrer à l’armée du salut... Et ça se promène au boulevard avec une buse! Vous n’ôtes pas honteux, Lovejass. Don Jument que vous ôtes là!... »

Il versait de vraies larmes, liurlait , d’une voix entrecoupée de sanglots.

Le public, évidemment, prenait fait et cause pour lui. Furieux, l’ami finissait par lui crier : « Si tu continues, je vais te

tasser la figure, lu entends! » La vieille dame, aussitôt appuyée ])ar la masse, déclarait : « Je vous défends de toucher à cet enfant! » L’ami, exaspéré, ripostait : « Madame, je vous prie de me laisser tran- I, utile: vous m’embêtez! » Alors intervenait ■inmanquablement le colonel retraité qui est, par définition, de tous les rassemblements à scandale. Le colonel proclamait d’une voix tranchante : « Quand on s’est mis dans votre cas, monsieur, on tâche d’être poli, surtout avec une dame! » L’ami répondait : « Vous, e.spèco de combattant de 1830, je vous ai assez vu! Si vous voulez ma carte... » La foule indignée huait :e séducteur; Dewattine poussait les cris de la femelle du putois en gésine... et ie séducteur, désemparé, essayait de prendre le large. D’abord, il s’éloignait du pas lent et assure flu monsieur qui ne veut pas se compromettre avec la canaille, puis, d’un pas plus rapide, parce que toute la meute des assistants se mettait à ses trousses, enfin d’un pas accéléré, qui se muait en galop de fuite, jusqu’au fiacre sauveur, le cocher ne consentant que moyennant le fort pourboire, à le charger.

Et, pendant ce temps, Dewattine remerciait avec émotion la veille dame et le colonel, distribuait des poignées de mains aux meilleurs de ses «supporters» et refusait, modeste et fier, la collecte qu’on organisait à son bénéfice : « Nous sommes pauvres, mais honnêtes dans notre famille.

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messieurs cf dames : nous iraeceplons pas l’aumône! »

Et, il s’éloignai l en essuyant ses larmes tandis que la galerie éeliangeait quelque^ phrases où l’on pouvait dist.inguer :

— C’est tout de même un brave mon • neke...

— Une gamine de 14 ans, madame!...

— Et le parquet laisse faire ça!

— Je le retrouverai bien... je le signalerai à la police.

— Tout ce qu’on voit le jour d’aujourd’hui!

Après de pareilles zwanzes, Dewattino restait prudemment quelques jours san;-sortir et, quand il se décidait à rappliquer au journal, il ne se risquait plus dans une rue sans regarder de loin si t’ami ne tournait pas le coin.

Vous devez vous écrier, après cela ; « Mais c’était, un affreu.x petit voyou, tou', à fait infréquentable, que votre Dewaitine! » Point. C’était le meilleur fils du monde, un camaradie dévoué jusqu’à la gauche, un cœur d’or — mais le démon de la Zwanze le possédait! De même que •certains sacrifient le meilleur de leur.' amis à un bon mot, il sacrifiait tout au besoin spontané de faire une farce énorme.

Je pourrais vous raconter cent histoires folles dont les journalistes de l’époque vous affirmeraient rautbenticité : un jour, devant la maison d’un bijoutier de ses amis, installé dans un des minuscules magasin.! qui s’abritaient au rez-de-chaussée de l’ancienne Eoucherie, rue <lu Marché aux Poulets, il avise une charrette de briques qui passait devant l’immeuble.

— Où allez-vous? dit -il au cbarrelier

— Je conduis ces briques à üccle, au chantier où je vais tous les jours.

— Votre patron a oublié de vous dire qu’il fallait les livrer ici chez ce bijoutier. Je suis un de ses employés... vous me connaissez bien, d’ailleurs?

— Non, mais ça ne fait rien; si c’est de la part du patron...

— Il m’a dit de courir après vous; ça tombe bien que je vous rattrape ici, juste devant la boutique. Attendez un instant.

Dewattine entre dans l’échoppe et trouve, derrière le comptoir, la demoiselle de magasin qui ouvrait la bijouterie aux heures matinales car le patron logeait ailleurs.

— Mademoiselle, lui dit-il, on est là avec les briques.

— Quelles briques, monsieur?

— .Mais, mademoiselle, les briques pour faire un nouveau ,mur au fond de la pièce, ])our aménager le |)etit bureau, vous savez bien...

— Je sais... oui, monsieur... je sais qu’on en avait parlé; mais je ne savais pas que c’était décidé...

— Mademoiselle, mon charretier n’a pas

le temps d’attendre. Quand votre palron arrivera, toutes les briques seront rentrée.-; ça lui fera plaisir.

. — Bien, monsieur.

Dewattine disparaît.

Le pijoulier ari'iva comme on rentrait la dernière brique. Ea demoiselle de magasin a toujours assuré que, quand il contempla sa bijouterie-armoire encombrée jusqu’au i)lafond, la tète qu’il fit n’avait ])lus rien d’humain.

Ce même bijoutier A... faisait partie d'une société de chasse avec Dewattino.

tùi jour, rassemblée des chasseurs chargea .■\... (racheter en .Mlemagne du gibier ])our repeupler la chasse et lui donna carto blanche... A... fut consulter Dewattine.

■ — J'ai l’intention, lui dit-il, de faire venir douze couples de faisans, un chevreuil et une chèvre et. quarante perdrix. Qu’en penses-tu?

— C’est parfait, dit. Dewattine; tant, que tu y es, lu pourrais aussi prendre trois couples de hottus et quatre ou cinq do cltevennes.

.\.... qui s’entendait vaguement à 'a cliasse. mais ignorait totalement la pêche, ne voulut pas passer pour une bête.

— Tu crois que des hottus?...

— Ça se reproduit très bien, dit Dewa*tine, et les chevennes aussi; ça demande un terrain sablonneux et beaucoux) de broussailles...

— Oui, c’est, une bonne idée, dit A.. , nous avons du sable.

.-V vous lecteur, d’imaginer la conclusion.

Un jour, le Priif Bien, se détachant de VBulépendance, 'dont, il avait été jusque-’à le succédané et se décidant à vivre (Tune vie autonome, vint s’installer dans l’arrière bâtiment du n. 31 de la Montagne aux Herbes Potagères. .Mon vieil ami et compüce Louis Dumont -Wilden faisait à cette époque le service de nuit du journal. Vers I heure du matin, tout en revoyant les dépêclies Havas, il lui arriva, à demi-somnolent, de renverser, sans s’en apercevoir, l’encrier sur la table où il écrivait. Le timbre du téléiphone grelotte à la table voisine; Dumont se lève et prend le cornet.

— Vous ôtes bien M. Dumont, du Petit Bleui lui dit une voix inconnue.

— Oui...

— Monsieur et cher confrère, je suis Pâme de Chincholle... de Ghincholle du Figaro, mort depuis un an et demi après one courte maladie, muni des Sacrements de N.-M. la Sainte Eglise. Du haut du ciel, ma demeure dernière, je continue à m’intéresser vivement aux journalistes, bfdges comme fiançais, à l’affection desquels j’ai été enlevé trop tôt... Non, non, ne raccrochez pas le. cornet, Monsieui' Dumont! Si je vous l'^léphone, c’est x)our vous donner un bon conseil. Vous venez de renverser, sur votre table, votre encrier. L’encre coule; si vous ne vous dépê-chez pas, elle va im^prégner

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vos (lépôclies Havas o| vous iio pourrez plus les lire...

pumoni, jeta uu eoiip d’œil sur sa table voisine et constata (lue son correspondant disait vrai : l’encre imbibait, de minute en minute, le papier pelure des dépêches!!

— Ah! fit-il.

Il ajouta, éberlué, sidéré :

— Je vous remercie.

H( il raccrocha...

Ibiis, il se gratia le front, aclnuant de s'éveiller, se porta au secours des dépêches, les mit à l’abri — el se rassi l, l’iœdl exoïv bité...

Gomment nous connaissons par le <létaii la mimique à laquelle se livra Dumont en celte circonstance tournemaboulante? C’est qu’elle fut contée, le lendemain, vrhi ri; orhi, par Dewattirie — par DewaHine qui faisait 'le service de nuit à la Gazelle : les bureaux de la Gazette occupaient, à front de rue, l’immeuble voisin, d’où l’on pouvait — ce que nous ignorions encore — observer ce qui se passait à la rédaction du Petit Bleu.

Il est bien entendu qu’un type do cet acabit voyait se retourner souvent contre lui l’arme d'e la Zwanze. Un jour qu’il avait fait, à vélo, une chute a^^sez grave, la Gazelle publia, en faits divers, un articulet qui se terminait par ces mots : « Nous avons fait prendre hier soir des nouvelles du sympathique blessé; son état est satisfaisant : il commence à se laver». La coquille fut le fait, non pas d’un typograp'be. mais de Gustave Jongbbeys qui. lui aussi, s’entendait à la zwanze..

Quand l’Exposition de 1910 s’ouvrit au Sol'bosch, Dewattine, fatigué du journalisme, eut une idée qu’il fut seul à qualifier de géniale. Il obtint, à Bruxelles Kermesse, une concession où il installa le Cabaret des Bossus, un cabaret ou le service' ne serait fait que par des garçons affligés d’une bosse : « Un bossu est, par définition, un être joyeux et farce, s’était-il dit; six garçons bossus seront d'onc logiquement six êtres farces et joyeux. »

Vainement les administrateurs de Bruxelles Kermesse lui représentèrent-ils qu’à tout bien considérer, un bossu est tout de même, un être infirme, qu’on ne demande pas nécessairement à un garçon de café d’être hilare et qu’il lui sied plus d’être propre, poli et rapide que d’être bossu!... Dewattine ne voulut rien entendre. Le jour de l’ouverture, il y eut foule au Café des Bossus, une foule qui, sur la foi d'e l’enseigne et de la réputation locale d’humoriste que Dewattine s’était si noblement acquise, s’imaginait que ce café serait le coin le plus rigolo de l’Exposition. Hélas, d déchanta quand il vit six pauvres diables, qui avaient l’air de sortir de la salle d’opérations, six pauvres types chancelants, lorrlus, chenus et verdâtres, portant, à bout de bras, des plateaux trop lourds pour eux.

Dewattine avait eu l’idée, plus déplorable

encore de débiter un vin nouveau allemand baidisé : le Sang des Bossus... Ça acheva do dé'gmiter le client,.

Pour comble de déveine, Bruxelles Keruu'ssc brûla le 15 août,; en dix minutes, tout le quartier flamba, comme flambe une allumette; il n’en resta rien : ce fut «plat», comme devaient rliro plus lard les Allemands : les murs des maisons et des palais (le staff s’étaient écroulés dans les caves... El le palais des bossus s’en était allé en Lunée. (J’ouvre une parenlhèse pour ajouter que ce fut la déveine pour moi aussi, administrateur du Bruxelles Kermesse de 1910 comme je l’avais été, avec Potiers, Patris et Reding, du Bruxelles Kermesse de 1897 — et je ferme rapidement cette parenthèse par où souffle un vent de calasiropbe...)

En ces temps-là, Alphonse De Gunst di logeait le Ibéâlre de la Scala. Il pourrait le diriger encore, car il est demeuré, malgré son grand âge, exceptionnellement valide.

Il était, à l’époque dont je parle, ce qu’on appelle, à Bruxelles, un beau bel homme. Taillé en force, d’une mise correcte et soignée. Pair familier et bon enfant, il savait très bien ce qu’il voulait et n’en faisait qu’à sa tête. Gela lui réussit d’ailleurs admirablement puisqu’après avoir cédé son théâtre de la place de Brouokère, i! fit florès à l’Hippodrome d’Anvers et à son music-hall de Louvain. La ruée incendiaire des Boches dans cette ville, en 1914, ruina le laborieux édifice de sa fortune : son établissement fut saccagé et son domicile particulier s’alluma comme une torche. Mais, avec aidant de courage que d’adresse, il rétablit ses affaires et s’assura une vieillesse confortable, que nous lui souhaitons longue et heureuse.

De Gunst est un type savoureux de vieux Bruxellois. Plus d’iine fois, pendant qu’il dirigeait la Scala, je l’accompagnai à Paris afin d’y découvrir des interprètes pour les revues qu’en collaboration avec Ed. Dewattine ou Georges Hauzeur, je préparais pour son théâtre. Nous allions, chez les agents dramatiques et dans les théâtres de genre, voir et entendre des artistes. Il sollicitait, à cette occasion mes conseils éclairés. Mais pourquoi demander des conseils SI c’est pour les suivre? Aussi ne faisaitil aucun cas de mon opinion, je le proclame à la face du ciel!

De fait, il avait un bon sens peuple qui lui faisait mettre souvent dans le mille : il savait ce qu’il fallait à son public ; « Quand moi je rigole en écoutant une pièce ou en voyant un artiste, le public rigole aussi : ça n’est pas plus difficile que ça! »

Et, fort de ce critérium, il administrait ses affaires avec sagesse.

Ah! il m’en a collé, des [ihénomènes!

queues-rouges couturés de grimaces, comme

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(les cliimi; anzés, matrones à la voix do logomme, politos femmes dont t’organe poinfii se déversait comme du vinaigre sur ronclueusf' salade do l’orchestre, diseurs qui hafouillaient en sabir, comme de simples dé]ui(és des Flandres, débutantes aux cuisses joyeuses et aux gestes funèbres! On les chauffait aux répélilions; on leur fabriquait un « poème » approprié; on cherchait à uliliser leurs défauls certains plufôt que leurs qualités problématiques...

Car — ■ heureusement! — la Scala avait comme régisseur Alfred Jacque, de qui les exceptionnels talents de régisseur n’étaient pas loin de valoir les talents de comique et qui, toujours s’accommodant de ce qu’on lui donnait, entraînant tout le monde au travail par son exemple personnel, arrivait à faire d’une troupe d’ahuris et d’empotés, une troupe homogène et bien stylée.

Cependant, titre imip'érissable à la reconnaissance des Bruxellois de la ville basse — et même de la ville haute — ce fut De Gunst et non .Jacque qui inventa Deltenre, notre nationale Deltenre.

Tl snmble que Deltenre soit passée à l’état d’institution bruxelloise, d’éléiuient essentiel et permanent de la vio de nos petits théâtres. Infatigable des jambes et du gosier, Deltenre débuta il y a trente ans rue des Bouchers, au Panthéon et à sa succursale do la foire du Midi. De Gunst la découvrit au défunt Casino de la Bourse de la rue Jules A^an Praet, et l’engagea à la Scala : c’était on 1900. Esther y débuta dans une de mes revues : Les Chiyioiseries de l’année: habillée d’un simple maillot de bain où s’accusait le morlelé do ses formes rondouillardes, elle y chanta 375 fois — car elle le trissa pondant 125 représentations — ce refrain canaque :

Qnalnd vient le printâà,

Rlerh n’est plus tàlââ Que dans l’onde pure Aller mett’ sa figure...

Elle fvd ensuite, dans une jtarodie de la Bohême, jouée à cette môme Scala, la plus ahurissante Mimi que Mürgor eût pu rêver; quand elle serrait contre son cœur le « màchon »... do bec Auer que Musette avait été lui chercher et qu’au médecin qui disait à Rodolphe ; « Elle a dos

aphtes... », elle répondait ; « Aâ smoel! », elle atteignait les cimes du pathétique îyrico-dramalique marollien.

Elle fut successivement la pensionnaire de Fonson, de Wicheler, de Malpertuis, de Vol terra, de Berryer ; il n’est pas un théâtre de genre, à Bruxelles ou en province, dont elilo n’ait fait les beaux soirs.

Sa santé copieusement flamande s’enivre positivement de la scène : elle improvise, avec une verve do possédée, ses intonations et ses gestes; elle rit et pleure comme rit et pleure un enfant ; telle, elle a conquis le public des petits théâtres et garde sa

conquête. Longtomps encore sa voix puissante de contralto — une voix (lui fait le désespoir des cliefs d’orchestre quand ils doivent la mêler à d’üutres voix — lui assurera, autant que sa rondeur et son éclat de rire dont elle connaît la force contagieuse, la vedette sur les affiches de revue. Et avec elle disparaîtra un unique exemplaire, car le comique féminin est rare à la scène : il n’a pas de règles et de traditions comme le comique des hommes; il existe dans le tempérament môme de l’artiste; il ne relève que de la personnalité qu’on lui voit à la ville et non d’un enseignement.

Gomment ne pas parler, à propos de Df'ltenre, de Georges Hauzeur qui écrivit pour elle des centaines do couplets et qui s’entendait mieux que personne, à tirer d’elle la drcMerie de terroir dont elle est farcie?

Hauzeur fui. un de mes plus chers collaborateurs; une inaltérable équanimité équilibrait sa vie d’homme timide et consciencieux. Tl est mort à 47 ans. Il a traverse la vie comme un spectateur amusée qui sourit à part lui des agitations où nos cerveaux et nos cœurs se débattent pour de vaines ambitions — car toutes les ambitions sont vaines : plus leur réalisation s’affirme, plus leur vanité apparaît.

C’était un philosophe tout de douceur et presque de résignation, sacrifiant à ses proches, à son métier, la 'piauvre joie que donne aux hommes de lettres le succès.

Nous avons pensé bien souvent, en le voyant vivre avec une molle indulgence et une curiosité satisfaite d’homme qui s’accommode de tout, à ces bons bourgeois qui se promènent en musant, dans les fêtes de village, un brin de paille à la bouclie, les inaiiis derrière le dos, et (lui, regardant les joueurs do quilles s’ébattre bruyamnient, se contentent de .juger les coups de boule, heureux d’un plaisir auquel ils ne désirent pas avoir piart.

Il marchait en siffloltant, composait de petits couplets sur de petits airs, cherchant une rime qu’il rencontrait soudain au coin d’une rue ou sur une table de café, devant un verre de bière. Il aimait ceux qui -’aimaient et ne se souciait point cDs autres; il ignorait les jalousies profesn’onneiles; il était supérieur, sans affectation, aux amusements et aux rancdœurs médiocres par lesquelles la vie s’empoisonne.

Il a chanté sa chanson, ou plutôt, ses chansons, parce que telle était sa fonction, sa raison d’être. Il a connu, auprès du pul)lic populaire, de gros succès — et il avait toujours l’air do remercier ceux qui voulaient bien faire accueil à sa muse modeste et familière.

Il est mort sans .s’étonner de la mort plus qu’il ne s’était étonné de la vie.

Et sans doute, son âme, puérile et sou-

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l'ianlo. organise, au Paradis des bonnes gens, des revues de fin d’année, qu’aceom- {lagnera l’orelieslre des Séraphins, auxouélles les Elus feront lele, et où l’on verra le fruste et bon saint Pierre donner le signa! des applaudissements...

Voulez-vous, avant que nous quittions définitivement la Scala, une histoire de chef d’orchestre? Elle date de la première revue que j’y fis.

lE’étranger de passage qui, par un beau soir de septembre de cette année-là, vers l’heure du soleil couchant, c’est-à-dire vers l’heure de l’apéritif, serait entré dans l’arrière salle du Café du Compas, aurait entendu Mauhourg raconter ce qui suit :

« Quand M. George (il ne m’a jamais a/t^H^elé autrement et je ne l’ai jamais nommé que M. le chef) fit sa première revue à la Scala, il y a six ou sept ans, il y trouva un chef d’orchestre nommé Lebrun et un orchestre composé de musicants de rencontré. Aux répétitions de la revue, où le sous-chef tenait le piano, Lebrun se montrait peu : il orchestrait la partition. Il lui arriva d’orchestrer des couplets qui furent supprimés au cours du travail de mise à la scène et cela le rendit d’assez méchante humeur, encore qu’il fût, au fond, un homme fort facile à vivre et un chef qui ne boudait jamais à la besogne.

« Quand l’on se rapprocha de la « générale», M. George s’informa du jour où Lebrun comptait répéter à l’orchestre.

Lebrun lui répondit qu’il répéterait Iden sans lui. M. George répliqua qu’il tenait à assister à la répéfition, qu’il avait l’iialn- (ude de faire ainsi parce qu’il attachait lieaucoup d’importance à rorebestralion. Lebrun s’inclina et fixa heure et jour : mardi après-midi à 2 heures pour le quart.

» A la répétition, M. George se mit dans l’avant-scène et Lebrun lui dit à peine bonjour en montant au pupitre. Il avait l’air de penser : « Qu’est-ce qu’il fait là, celui-là? Est-ce lui ou moi qui dirige ici la musique? » Moi, je m’étais placé dans le couloir, derrière la porte de l’avantscène que j’avais laissée entrebâillée ;

' p/ersonne, de rorchestre, ne pouvait me voir ni m’entendre et je pouvais parler librement à M. George.

» Lebrun distribua les parties de f’ouverture : « /\ nous, messieurs! » et l’orchestre adaqua le pot-pourri tradilionnel des airs de l’année, pas mal tripoté du loul. Quand Lel.mun eut fini, il se lourna vers M. George à qui j’avais fait mes remarques à mesure et lui demanda d’un air goguenard :

» ■ — • Vous n’avez rien à dire?

» — J’ai à dire qu’elle est bien faite ci'Ke ouverture; je vous en fais mon compliment. Il' y a évidemment quelques fautes d’orchestration, mais vous les avez enten¬

dues comme moi et vous aurez tout le temps de les corriger pour demain.

» — Des fautes? dit Lebrun, crispé Vous avez remarqué des fautes?

» — Mais oui, plusieurs.., comme ça arrive dans toutes les orchestrations qui n’ont pas été revues.

» Lebrun salua, mit sur ses lèvres un sourire supérieur et dit :

» — Si vous a,viez la bonté de me les signaler...

» — Mais non, tout à l’heure, après la répétition; il est inutile do tenir ces messieurs.

» L’orchestre écoutait, vivement intéressé.

» — Je vous en prie, insista Lebrun; après la répédition, vous ne vous rappellerez plus...

» — Si vous y tenez... Eb bien! au T-ofrain de Tout ça n’vau! pas l’amour, 4'"® mesure, il y a deux « si » naturels à la clarinette; il faut deux « si » bémols.

» Lebrun fit des yeux ronds; les regards des musicants allaient de Lebrun à M. George et de M. George à Lebrun.

» — Passez votre partie, dit Lebrun à la cî'arinette.

» Il regarda le papier, compta et retrouva la mesure...

» • — ■ Vous avez raison, dit-il, complètement éberlué.

» Et il bémolisa de son crayon.

» — C’est tout? dit-il à M. George.

» — • Après la répétition...

» — Non, non, dites toujours.

» — Au trio de la Marche Lorraine.

api'ès le six-huit, le trombone est parti trop tôt; il doit lui manquer une mesure.

» — C’est exact! dit le trombone ; je ^a^•ais remarqué.

» — Marquez une mesure en plus, dit Lebrun.

» — ■ Alors, tant que nous y sommes, chef, je voudrais, pour l’attaque des pistons, au passage final... huit ou seize mesures avant la fin... vous voyez?... eh bien! je voudrais une progression, pour chauffer un peu...

» Le sourire de J^ebrun avait disparu.

» — Je vais marquer la progression, dit-il.

» — Nous sommes en sol, je crois?

» — En la b.

» — Je croyais en sol : vous êtes un [leu bas. Donc, si c’est la b, mi b, mi, fa, fa diezo, sol... notes d’agrément, n’cst-ce pas?...

» — Je veux bien.

» Et, tout en notant sur la (partie, il déclara :

» — J’y avais pensé, à cette progression, mais je ne suis pas sûr do mon trombone; si nous avions un trombone à coulisse...

pas difficile, chef, fit le

lan

la

mieux, mon ami.

larlie au trombone.

sui\'anls, M. rteorge fit

« — Ce n’('s (rombone vexé,

» — Eh bien,

» Et il repassa

» Aux numéros encore deux ou Irois observations; il demanda coup sur COU)) une septième de dominante et un accord de iriton. Lebrun, lerrifié, finit par dire :

» — Après la répél il ion, si vous voulez...

» — Justemenl, j’allais vous le pro- ])oser; d’ailleurs, Je suis obligé de m’en aller; revoyez bien les jiarties des cuivres pour demain, quand nous répéterons à l’Italienne.

» Et M. George, l’ayant salué ainsi que l’orchestre, le laissa finir sa répétition; nous allâmes dans le café à côté boire un demi à la santé de Lebrun.

» Une demi-heure a]n'ôs, je retournai seul au Café do la Scala. Lebrun, assis à une table, était plongé dans ses pariies d’orchestre qu’il corrigeait. Il me dil aussitôt :

» — Vous avez souvent travaillé avec Garnir, aux Galeries?

M — Très souvent.

» — It est rudement fort. .Te no savais qu’il était musicien.

— Musicien? Mon que moi ; on ne

pas ))

fori ce lui -

cbei', la lui

il est plus fait pas, à

-là...

» — Je viens de m’en apercevoir, dit Lebrun.

» Et il me raconta la scène.

» — S’il voulait, ajouta gravement Maubourg, il on remontrerait à lous les chefs d’orchestre comme nous; mais c’est un homme qui n’aime pas à faire étalage de ses connaissances. Tout de même, Lebrun, un bon conseil ; ne contrariez pas quelqu’un qui est toujours sûr d’avoir raison...

»• — Soyez tranquille! dit Lebrun.

» Et voilà, concluait Maubourg, comment on mate un chef d’orchestre. »

Or, un soir qu’il avait, une fois de plus, amusé la table du Compas de ce l'écit, et comme nous étions restés seuls dans l’arrière salle du café, je lui dis :

— Mais, monsieur le Clief, voilà quatre ou ciTiq fois que je vous entends raconter cette histoire et vous en remettez toujours. .:\u fond, ent.re nous deux, qu’est-cc qu’il y a de vrai là-dedans?

Il me regarda avec des yeux étonnée ; oui, qu’y avait-il dp vrai là-dedans?

— Je n’ai loni de même pas tout inventé, dit-il. .M tendez... attendez... ça me revient... Vous m’aviez dil. que Lebrun ne marchait pas et j’avais pensé que c’aurait été un moyen de le faire marcher.

El il ajouta avec quelque mélancolie : *

, C'est bien dommage que ça. n’est pas on aurait eu bon!

('Z que Maubourg était incapable de délibérémènl. un mensonge, un mend’intérêt. Mais — je vais peut-être mon étonner les chefs d’orchestre flamands et même les l'iamands qui ne sont pas 'diefs d’orchestre — l’imagination du vieux Wallon est apparentée à celle de Tartarin : une fois partie en voyage, elle crée des piaysages et construit,' des incidents de ..l'oute;- elle invente pour le plaisir; du moment où l’histoire amuse, est-il nécessaire (pie ce soit arrivé? Est-ce que les auditeurs auront moins de plaisir à rire, est -ce que le conteur aura moins de joie à conter? La vie est brève et l’on n’a que le bien que l’on se donné.

Ce fut. du reste, l’avis de Lebrun, à l’oreille de qui le récit de cette blague finit on jour par arriver. Il connaissait son Maubourg par cœur, le brave Lebrun. Il lui dit quelques jours après, à brûle pourjioint, au café :

— Elle est. bonne, vous savez, l’histoire de Garnir et de mon orchestre..

— N’est-cc pas? dit Mauhourg.

EL ils se mirent à jouer au pàquet.

‘vrai :

Nol

faire

songe

Illllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllll

aUllIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIII

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