‹ Souvenirs d'un revuisteChapitre 9 sur 20 · CHAPITRE Vin · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vin

Le théâtre des Galeries et la direction Maugé. Les audaces de Maugé, Comment on improvise des grenadiers à une répétition générale. M. Buis et le chameau. La «Chocheté frâçaise de bienfesâce» . Alexis Goffaux dit Maubourg, chef d’orchestre et théoricien musical. Comment on engage des choristes. Histoire d’un petit rôle. La Revue des quatre commères et le cramignon dans la salle. La bague de la Comtesse de Flandre.

Vers 1895, le théâtre des Galeries faisait la planche dans le cloaque de la guigne. Des directions de fortune avaient vainement tenté de rétablir la vogue dont cette scène avait joui si longtemps à Bruxelles-

Frédéric Maugé, arrivant de la Nouvelle Orléans, où il avait exploité le théâtre d’opéra, apprit la vacance de la direction, signa bail avec la Société du Passage St.- Hubert et entreprit résolument de relever le théâtre — ce à quoi il réussit admirablement.

Maugé, volontaire, impérieux, sceptique, le cœur tanné par 25 ans de discipline et de métier, avait une hardiesse et un goût de l’aventure à quoi la sagesse et la diplomatie de sa femme apportaient un sûr et nécessaire correctif. Il avait connu tous les succès comme baryton d’opéra et d’opéra-comique et ce passé lui assurait une autorité considérable sur ses pensionnaires ; ils parlaient à un maître.

Il indiquait un jour, devant moi, sur le 'plateau, aux artistes, comment on lève son verre, en chantant un hrindisi, suivant que ce morceau s’intercale dans un opéra, un opéra-comique ou une opérette. C’était d’une vérité presque caricaturale; il démontait le geste, décomposait les temps, indiquait le rythme, expliquait le regard, assurait le torse, le port de la tête ; un artiste compréhensif qui, ' une fois, avait reçu pareille leçon, devait la retenir pendant toute sa carrière.

Maugé n’intervenait dans la mise ^ en scène d’une pièce que quand les rôles étaient sus et les mouvement réglés par le

régisseur. Et, il agissait alors en despote, avec de gros moyens, à la manière forte, j)ar à-coups qui impressionnaient un personnel autrement facile à conduire que le personnel d’aujourd’hui.

Il nous souvient d’une des dernières répétitions de Bruxelles -F éérique, la première revue qu’il monta aux Galeries. Il s’était trouvé décontenancé, un moment, n’ayant jamais mis en scène un spectacle de ce genre. Il venait régulièrement aux répétitions, contrairement à ses habitudes et laissait faire le régisseur Jacque — le futur Beulemans — [)our qui la présentation d’un revue de concert n’avait plus de secret, mais qui, tout de même, se sentait ,un peu inquiet devant une pièce à grand spectacle.

Le premier acte se terminait par un tableau à transformations : un grenadier ivre avait, cette année-là, tiré des coups de fusil dans la cour de la caserne Ste- Elisabeth; il avait déjà tué un de ses camarades et en avait blessé grièvement deux autres, quand un jeune sergent l’avait désarmé. .T’avais trouvé là matière à une (( scène à renversement », un procédé qui m’a souvent réussi- Idée à extérioriser ; l'alcoolisme. D’abord, du point de vue comique. Ensuite, du point de vue dramatique. Côté comique : Bruxelles était couvert à cette époque, d’affiches de la Ligua. Anti-alcoolique, affiches représentant la figure réjouie d’un ouvrier bien portant et, à côté, la trogne hirsute et abrutie d’un alcoolique ravagé par le petit verre. Un panneau présentait un agrandissement de

l’afficlie : deux ovales étaient découpés dans la toile à l’endroit des deux figures. Jacque et Dewit, le premier en « homme comme il faut », le second en pochard irré-' missible, poussaient la tête par les deux trous; des ouvriers qui passaient considéraient la hure du pochard, entourée de dessins représentant un foie en décomposition, des poumons excoriés, un cœur hypertrophié et putride et se déclaraient tellement impressionnés par ces organes horrifiants qu’ils s’empressaient de courir au prochain caberdotœhc pour se remettre on buvant quelques grandes gouttes. Demeurées seules, les têtes du soûlard et de riiomme sobre se mettaient à dialoguer; le premier expliquait que, pour jouer son rôle suivant les intentions des propagandistes, il était obligé d’« entretenir » son nez rubicond en vidant force verres de genièvre et le second — l’homme « comme il faut » — se lamentait si bien d’être tenu à ne boire que de l’eau que son camarade lui passait sa bouteille de schnik. Jacque et Dewit jouaient nette scène avec un j)ittoresque, un réalisme et une drôlerie de terroir étourdissants et la salle s’amusait franchement. Au moment où ils disparaissaient. entrait la commère qui «retournait» la scène : parfait de se moquer d’une pro- |)agande maladroite; mais, pourtant, quel fléau que l’alcoolisme! La commère chantait là dessus un rondeau qui évoquait le drame de la naserne. Le théâtre changeait : un premier tableau vivant montrait le soldat, rendu fou-furieux par l’ivresse, fusillant ses camarades. Tous avaient fui; |iersonne n’osait se risquer à arrêter le dément. Deuxième tableau vivant : le jeune sergent 'se jetait à corps perdu sur le fou, le terrassait, lui arrachait son arme et mettait, fin à cette tuerie imbécile. Nouveau changement à vue : le régiment est rangé dans la cour; devant le front de la troui)C, les clairons sonnent aux champs; les grenadiers présentent les armes et le colonel attache la croix sur la poitrine du petit sergent...

Ce tableau demandait deux choses ; primo, une figuration nombreuse; seconde, une mise au point irréprochable, car il n’y a qu’un pas du dramatique au fou-rire — et, comme il s’agissait du finale du j)remior acte, c’est-à-dire d’un point sonore, d’un moment où le sort de. la pièce se décide, il fallait se montrer « supérieur ».

Aussi Jacque fut-il fort étonné — et moi aussi — quand, trois jours avant la première, ayant annoncé à Maugé son intention de' convoquer la figuration [)Our mettre sur pied ce gros final-là, Maugé lui répondit : « Non, après-demain ». Le ton n’admettait pas de réplique de la part de Jacque. Pour moi, j’insistai auprès do Maugé : « Non, après-demain ». Il avait son chapeau en bataille, l’air d’un directeur (]ui joue 70,000 francs sur la pièce (pi’il monte et qui sait ce qu’il fait. EtjJuis, le directeur est, sur le plateau, de même que

le capitaine l’est à son bord, le i)remier maître après Dieu...

On convoqua les figurants — pour la jdupart de jeunes ouvriers de fabrique de Molenbeek, heureux de pénétrer dans les coulisses d’un théâtre — In veille do la répétition générale; on les habilla en grenadiers; on leur distribua des fusils; on les parqua dans les dessous et on leur dit d’attendre.

Ils attendirent. La répétition du |»reniier acte fut un beau tohu-bohu: rien ne marchait. On s’énervait. Pour un rien, on faisait reprendre les scènes: on recommençait les entrées; après chaque défilé, quelqu’un criait: «Autant!» Il était |dus do minuit quand on arriva au final du «un». J’entends encore Jacque, grimé en «homme comme il faut» crier à Maugé devant le trou du souffleur : « Je vais faire monter la figuration» et Maugé lui répondre, de la salle : « Non, nous passons le final et nous le prendrons quand nous aurons vu toute la pièce!»

— Mais ils seront tous partis! se révolta Jacque.

— A|)rès la pièce! Dix minutes d’en- Ir’acte pour poser le décor du deux.

— Faites-leur donner des sandwichs et de la bière, soufflai-je à Maugé.

— Rien du tout!

Il était 3 lieures du matin quand le rideau tomba sur le .3® acte devant un orchestre ivre de fatigue (c’était' la troisième nuit qu’on le rivait à ses pupitres) et rageant jusqu’à la crispation.

— • Maintenant, nous allons régh'r le finale du « un », annonça Maugé, d’une voix calme.

On fit rap[)el des fi.gurants. Il n’en manquait pas un. Ils arrivèrent sur le plateau, ensommeillés, baillant, s’étirant et pleins d’une mauvaise volonté manifeste.

— Placez-les! dit Maugé.

Quand Jacque les eut mis en rangs, Maugé les apostrojRia : le théâtre dos Galeries était le premier théâtre de Bruxelles et de la Belgique; ils avaient l’honneur d’y figurer dans l’uniforme des |)lus beaux soldats du monde; il attendait d’eux qu’ils fussent des grenadiers magnifiques, encore plus magnifiques que les vrais grenadiers; après quoi, le soir de la première, il y aurait du lambic pour tout le. monde...

— Répétez en flamand, .Jacque, pour ceux (jui n’auraient pas compris.

Jacque prononça une harangue enflammée, en bon flamand de la chaussée d(' Gand, où on distinguait: « Joengens!...

kamarotches!... soldoten... mânefiek... Léopold II... geene gardikeivik... schild en vriend... ze komnien af... smoel toc... vaderland... lambic! »

Il y eut un frémissement dans les rangs.

— Indiquez-leur comment on présente h's armes!

SOUVENIRS D’UN REVUISTE

Jacque indiqua et fit répéter plusieurs fois le mouvement. Et alors, Maugé, d’une voix retentissante, toujours aux fauteuils, commanda :

— Présentez, armes !

Avec un ensemble que l’on n’aurait osé espérer à une heure aussi avancée ichez des paroissiens aussi étrangers au métier des armes, tous exécutèrent le mouvement.

Tous, sauf un, le numéro, 4.

Maugé hurla :

— Faites sortir des rangs le iT 4!

C’était un pauvre type malingre et ahuri. Il fut poussé à la ramy)e par le n“ 3 et le n° 5 — et jamais soldat ne fut engueulé par l’adjudant Flic, comme il le fut par Maugé.

— Vous déshonorez le théâtre des Galeries! Vous déshonorez le régiment des grenadiers! Vous êtes un misérable! Vous dégoûtez vos camarades! Gomment! il est 4 heures du matin; ils n’en peuvent plus! ils ne demandent qu’à aller se coucher et c’est ce mnment-là que vous choisissez |)our... Jamais on n’a vu ça au théâtre des Galeries: jamais, jamais... entendez-vous, le n° 4?

De temps en temps, au milieu de ces vociférations, il lançait quelques «Nom do Dieu » fulgurants, qui faisaient frémir les coins obscurs des loges désertes et, traversant la salle, allaient se planter dans le lustre, tout . vibrants, comme des flèches dans une cible.

J’étais venu me mettre aux fauteuils, à côté de Maugé. Il était écarlate; il faisait le geste d’arraclier son col, comme un homme qui étouffe; je crus qu’il allait avoir un coiq) de sang. Je lui dis :

— Voyons, voyons, Maugé! calmez-vous; ce n’est pas raisonnable; ne vous mettez pas dans des états pareils...

Il me regarda de l’œil d’Achille contemplant un Myrmidon et, tandis que Jacque regroupait les grenadiers, il me dit dune voix basse, sans cesser de gesticuler vers la scène :

— Je suis beaucoup [)lus calme que vous! J’ai choisi le iV 4 parce que c’est le plus petit... et, même, ça n’est pas juste parce qu’il avait très bien fait le mouvement-., mais il faut un exemple!

Ft, reprenant son rôle, haussant encore le ton et le volume de sa voix :

— Comment! le n" 4 est encore là!

Jacque, désarmez-moi cet homme-là devant tout le régiment!

Cet homme-là, médusé, tendit son fusil devant tout le régiment...

— Passez à la caisse!

Le pauvre ty|)e demanda :

— Où est-ce?

Ft Jacque, superbe, rétmiidit :

— File est ouverte' tous les aierès-midi. de 3 à 5. Sortez!

Et le figurant sortit, tête basse, au milieu d’un silence terrifié-

Vingt minutes après, la scène était réglée dans ses derniers détails : les grenadiers improvisés « marchaient » comme des grenadiers chevronnés. A la première, ils furent admirables — et Mangé, dans la coulisse — tandis que la salle retentissait des applaudissements d’un public emballé

— riant, ricanant, ravi, débordant, me serrant le bras dans ses mains do fer ;

— • Vous voyez ce que c’est que do savoir gueuler!...

Evidemment. Mais il faut avoir la manière et choisir son moment. Il faut aussi être le directeur — ■ car les régisseurs et les maîtres de ballet qui érigent en système l’invective et la férocité ont bientôt fait d’épuiser leur autorité.

Ah! oui, ce Maugé était par excellence l’homme des coups de force!

Une autre fois, il met en répétition une reprise de la Fille de Madame Avgot. G’est terne. Interprétation quelconque. Pas le temps de faire des décors nouveaux. Costumes fongibles. Il faut un clou. On essaye d’un ballet avec première danseuse et travesti. Ça ne donne rien. Cependant, le soir de la première est proche... Maugé a bien acheté à Paris le matériel d’un tableau vivant qui, après l’échauffourée du Marché des Innocents, au finale du « un », montre les amis d’Ange Pitou et le peuple tenus ën respect par les soldats du Directoire

— mais qu’est-oe qu’un tableau vivant, figé dans son immobilité, pour faire relever le rideau sous les acclamations?

Le matin de la première, Maugé est touché par l’inspiration. Il a une idée, une idée tellement folle qu’il ne la confie à personne. Il demande au régiment des guides six cavaliers dont il a déjà eu l’occasion d’utiliser les services dans une reprise de Michel Strogoff, six cavaliers éprouvés que se sont dégourdis dans l’atmosphère des coulisses.

Il fait venir six chevaux d’un manège et, à 8 heures, au moment oii le rideau va se lever, il conduit à l’estaminet voisin les nx guides qu’il abreuve d’alcools variés.

— Vous allez faire une bonne farce.

Personne n’est [jrévenu de votre arrivée sur la scène. Vous n’avez pas ()eur, n’estce pas?

— Peur!?

— Eh bien, il y a, dans le couloir de la rue des Dominicains, six canassons sur lesquels vous allez monter... Vous connaissez le chemin... Quand je vous donnerai le signal, vous vous lancerez sur la scène, le sabre levé, au milieu des figurants et des chœurs qui ne se doutent de rien.

Naturellement, il ne faut pas tomber dans l'orchestre... Remplissez les verres, garçon!

Ce fut épique; ce fut mémorable ; quand le rideau se releva sur le tableau vivant l)euplé de personnag('s immobilisés, brusquement les six lascars, éperonnan’t leurs

liiqiies ciiicoro plus affolées (jue la figiiraiion, firent irruption sur la scèiK',; le I)euple, épouvanté, se rua dans la coulisse en poussant des cris comme jamais les iMeinninger n’en ont obtenu clans leurs mouvements de foule les plus savammenf organiséscL’orchestre, désemparé, reprenant (l’instinct les dernières mesures, comme il l’aurait fait pour un rappel ordinaire, partit au hasard; ce fut une cacophonie magnificiue. Et la presse proclama le lendemain que, de mémoire d’homme, on n’avait vu au théâtre, une émeute et une charge de cavalerie réglées avec autant de maëstria ; pour toute la durée de sa direction, Maugé fut proclamé le premier metteur en scène de pièces à spectacle. Et le plus étonnant de l’affaire, c’est qu’il n’y eut aucune jambe cassée, aucune tête fendue, aucune dégringolade sur le contrebassiste ou le chef d’orchestre- Ce dernier, tout de même, était un peu pâle d’avoir vu arriver sur lui cette fantasia...

C’était d’ailleurs une marotte de Maugé que l’emploi des animaux sur la scène Et cependant Dieu sait que les animaux .sont la terreur des directeurs, car on ne met pas à l’amende un cheval ou un âne, voire un éléphant, comme un choriste qui rate son entrée. Du jour où les animaux entrent au théâtre, c’en est fait de la tranquillité du pauvre régisseur; tous les soirs, ce sont de nouvelles alertes : c’est le chien du troisième acte qui, après avoir mordu son gardien, a profité de la surprise de celuici pour s’esquiver et déambule à cette heure par les rues, quêtant des détritus, tandis que l’on a besoin de lui pour la grande scène de la chasse; c’est l’éléphant clu tableau des radjahs dont le pied énorme vient de défoncer un trapillon et qui, gigottant sans qu’il soit passible de le dégager, menace de devenir furieux et de briser, dans le plus bref délai, tout ce qui lui tombera sous la trompe; c’est l’âne de Véronique dont il faut étouffer les soudains braiements sous une couverture; c’est le cheval du héros qui vient de... s’oublier sur la robe blanche de la pâle fiancée.

Encore les chiens, les éléphants et les chevaux se prêtent-ils, en temps ordinaire, avec assez de bonne grâce, aux rôles qu’on leur confie; mais il est tels animaux à qui on essaye vainement de persuader qu’ils sont nés pour monter sur les planches.

Tel ce taureau que Maugé avait « spécialement engagé » pour le tableau des Arènes romaines, de Bruxelles-Féérique et que l’on <( essaya » lors de la répétition générale. Ce fui un beau spectacle! Après qu’on l’eût amené à grand renfort de coups de bâton sur l’échine jusqu’au fond du théâtre, le taureau s’arcbouta solidement sur ses quatre pieds, refusant obstinément de bouger, suivant vaguement, de ses grands yeux sans vie, les allées et venues du personnel.

Brusquement, il changea d’attitude : il venait d’apercevoir les costumes rouges des

licteurs; cbaciin sait l’effet (|U(' le ronge produit sur les taureaux; celui-ci i)Oussa un long meuglement et scs yeux flambèrent...

Je ne saurais vous dire avec quel enscunble la figuration et les chœurs mameuvrèrent à cette minute-là : le taureau n’avait pas encore eu le temps de foncer due déjà figurants et choristes avaient disparu, les uns dans les dessous, les autres dans le cintre : les mauvaises langues assurent même qu’on retrouva les licteurs, j)]usieurs heures après, blottis sur le toit vitré du Passage.

Tl fallut renoncer à inculquer à ce toureau le goût de la carrière théâtrale; il ne parut jamais devant le public; Maugé l’hospitalisa dans sa villa du Heysel, où il devint II compagnon des deux ânes, du lama du Voyage de Suzette et de deux oies dénommées Eisa et Lohengrin. Il y avait aussi, au Heysel, un antique cheval qui figura dans le répertoire wagnérien de la Monnaie et qui, la patte arquée, la tête ballante au bout d’un maigre cou et la lippe tombante, avait l’air d’un vieux gardecivique en place-repos.

Il y avait encore, dans ce jardin-zoologique, un chameau dont Thistoire vaut d'être contée, car il laissa, aux Galeries, d’impérissables souvenirs. Maugé l’avait acheté à la Ménagerie de Hambourg, chez Hakendorf — si ma mémoire est bonne — pour figurer dans le prologue d’une de mes revues ; Vive Bruxelles! Le chameau arrivait en scène « chameauché » par Buis qui, venait de découvrir, dans les sables du désert, la déesse égyptienne de la Gaieté : Zwanzaida... Maugé avait acheté ce chameau de confiance, sans le voir, croyant bien qu’un établissement zoologique aussi réputé ne pouvait lui fournir qu’un chameau de premier choix.

Quand cet oiseau rare — si nous osons ainsi nous exprimer en parlant d’un chameau — débarqua à Bruxelles, par un matin mélancolique, il était maigre et long comme un jour sans pain; on sentait tout de suite qu’on se trouvait devant un chameau qui avait eu des peines de cœur dans sa jeunesse. Il était parsemé de larges touffes de poil, sortes d’oasis, autour desquels apparaissaient d’inquiétants saharas d’une peau sèche, noire, luisante et plissée; il semblait, ce chameau, avoir été, à certains endroits, flambé au feu de paille, comme un cochon. Au théâtre, son air de désignation lui gagna tout de suite toutes jes sympathies : il avait une façon si triste de regarder les chœurs et la figuration, qu’il leur en poussait un crêpe autour du chapeau.

A la répétition générale de la pièce, il fut d'abord impossible de le faire entrer en scène : il paraissait honteux d’exhiber tant de laideur et de difformité. L’équipe des machinistes dut finalement l’empoigner et le porter comme un paquet devant le souffleur. Là, le chameau se mit, face à

SOUVENIRS D’UN REVUISTE

rasseni})léo iiilordiio, à pousser dos cris offrayaiits : celui qui n’a |)as entendu ça in*, sait pas ce que c’est qu’une musique de- cliameau; il y avait de tout (dà-nedans», comme dit Amédée Lynen : l’altoiemeid du chien qui hurle à la lune, le harissement de l’éléphant dans les jungles, le grincement horrible du frein sur les roues d’un fiacre, le « tututement » du cornet d’auto qui vous fait vrombir la peau du ventre, les cris épouvantés d’une laie en gésine... On se demandait comment un pareil torrent de sons ^pouvait sortir d’une aussi |)etite gueule.

Le régisseur du théâtre — un malin — s’époumonait, chaque fois que le chameau reprenait haleine, à crier au pauvre artiste, grimé en Buis, juché contre la bosse d’avant et serrant celle-ci à bras-le-corps ;

— Mais faites donc taire «votre» chameau!... Vous ne savez donc pas, nom d’un tonnerre, comment on fait taire un chameau?

Buis l’ignorait totalement...

A la fin, le régisseur se décida à payer de sa personne, se souvenant qu’il avait été autrefois chasseur d’Afrique.

— Attendez, je vais vous montrer comment on fait taire un chameau!

Il s’approcha de la bête, la flatta d’une main caressante, lui fit des yeux de magnétiseur — et tout à coup, ô miracle! le chameau se tut, son long col ployé en arrière, regardant le «dompteur» en face... On faillit applaudir...

Alors, comme le régisseur poitrinait, souriait et triomphait, voici qu’il reçut soudain, à travers la figure, le plus beau seau de crachats que jamais régisseur ait reçu ou recevra d’un chameau : il en sortait par les yeux de la bête! Le régisseur en fut aveuglé, noyé; il disparut un instant sous l’averse.

On l’emporta.

Buis, sur la bosse, tremblait comme la feuille de coudrier à l’âpre vent d’automne.

Je vous ai dit que Maugé n’avait peur de rien : il osa, le lendemain, soir de première, faire reparaître le chameau! Le chameau eut-il conscience de la gravité de la situation et de la responsabilité qui pesait sur son dos bossu? Toujours est-il qu’il se 'comporta comme père et mère; il joua son rôle en maître -chameau : il y a ainsi des artistes qui ne valent rien à la répétition et qui ne consentent à «donner» qu’à la première.

.Pendant trois mois, le chameau, par sa bonne conduite et son zèle, se montra digne de l’emploi qu’on lui avait fait l’honneur de lui confier. Mais, comme Adolphe, le jeune homme triste chanté par Maurice bonnay, il ne pouvait se départir de sa tristesse : ce chameau était né pour suivre les convois funèbres par les soirs pluvieux, en pleureur, la tête empanachée des plumes d’un catafalque. Les dernières touffes de

poils s’en allaient par paqtu'ts, avérant maintenant un chameau do l’Af)ocalypse.

tin fit venir le décorateur Duboscq qui lui peignit une riche toison en trompe l’œil; la couleur ne tint pas : le chameau n’en devint que plus lamentahle. Sa |)auvre queue ressemblait à une de ces pattes de chevreuil que l’on place aux portes, à la campagne, en guise de cordon de sonnette et qui, graisseuses, gluantes, luisantes, privées de leur dernier agrément pileux par des milliers de mains, semblent défier la crasse de les poisser encore... Geth^ queue s’agitait sans cesse, dans un geste de. supplication, ou bien encore avec le mouvement dolent d’une tête d’homme qui déespère de la vie, pour qui la fin de tout est venue...

La revue terminée, M. Maugé et son chameau se regardèrent longuement. L’œil du chameau disait :

— Qu’est-ce que je vais faire, maintenant ((ue tu ne me feras plus porter M. Charles Buis?

Celui de M. Maugé répondait :

— Que veux-tu? C’est la destinée des hommes et des chameaux : on va se séparer...

Et il fit annoncer dans les journaux qu’il avait un chameau à vendre, une véritable occasion. Au bout de quinze jours, il fut convaincu qu’il est moins facile d’écouler un cbameau qu’un stock de vieux costumes : pas un acheteur ne s’était présenté.

Un matin, enfin, arriva aux Galeries la directrice d’une ménagerie installée à la foire. Elle fut accueillie aveic- transport; on l’abreuva de champagne au Bodega; on l’accabla d’attentions et de compliments; on la retint à dîner au restaurant. Après quoi 011 s’en fut, au Heysel, voir le chameau, au fond du «kotje» où il grelottait. Quand il fut débarrassé des couvertures qui l’enveloppaient et qu’il apparut dans son horreur intégrale, la directrice de la ménagerie s’évanouit; il fallut la reconduire en voiture à la foire, secouée d’un tremblement nerveux.

M. Maugé garda son chameau, ne parvenant pas à se décider à le manger; il espéra qu’un jour le poil lui repousserait, et ij s’en remit à Dieu. Et le chameau se mit à errer dans le jardin du Heysel, spectre difforme, ombre baroque et pitoyable, sous les arbres étonnés. M. Maugé édifia, pendant de longs mois, par sa chameauphilie, la Société protectrice des animmix, qui lui délivra des diplômes.

Le dromadaire ne sortit plus de son réduit; il vivait à l’abri des hommes et des bêtes, plus pelé que la besace d’ua gueux, incarnation du comique dans la détresse.

Et ce fut par un soir frissonnant de Toussaint qu’il rendit au Créateur son âme de chameau, sa petite âme qui, n’ayant

SOUVENIRS D’UN REVUISTE

jamais trouvé fl'àmo sœur, était restée, loin (lu soleil du déserl natal, irrémédiablement triste, triste, ô combien triste!

La direclion Mangé me joua six revues : lU'v.n lles Féériqvc '1896) ; \ive Bruxelles! (I8S)8); Bruxelles <tu. Passage (1899) (en ('olla.tH)ration avec Malpertuis) ; Bruxellesluise-an-scène (1901); Bruxelles, tout le nioude décent! (1903É: la BevUe aux Galeries (1905L Mais pourquoi citer des titres? Que reste-t-il d’une revue qui a quitté rafficlie? Peut-être le souvenir d’un couidet, d’un nom d’interprète, d’une étoile de ballet? Les Galeries montèrent encore une opéretle : VOiselrur. adaptée par Gustave T.a Gye et par moi; une autre opérette oi'iginale : L’Amour au Moidin, en société avec Auguste Vierset pour les paroles, musique de Pietro Lanciani; un ballet et des paroi! ies de Princesse d’ Auberge, do VA! laque du Moulin, du Crépuscule des Dieux. (VArmide. etc.

One de souvenirs au long de ces dix années, où jamais un nuage ne s’éleva entre la direction et moi! Que de traverses supportées, que d’espérances mises en commun, que d’obstacles surmontés, que d’aventures courues!

Ainsi, ni Maugé ni moi n’étions flambards le soir de la première de la revue Bruxel- Jcs-Féérique : j’opérais .seul pour la première fois et devant un |)ublic inconnu — et Maugé ignorait tout de ce genre de spectacle. Le premier acte fut fort bien accueilli, avec le prologue du bal des escapés du railway, chez Vandenpeereboom et le finale des grenadiers dont je vous ai déjà parlé- Le second allait son petit train, quand un incident imimévu se produisit.

La .scène que l’on abordait montrait les sociétés bruxelloises les plus connues, i-eprésentées par des « petits rôles », c’està-dire par les choristes que l’on avait jugées les moins empotées. La commère les nommait et les présentait : les Vieux- Véterueuts, le Conservaioire Africain le Ce'rclc Thalie, le Denier des Fcoles, la Société française de bienfaisance, les Chasseurs de priukères;... que sais-je?

Aux répétitions, la commère avait iden- (ifié la physionomie de chacune des choristes avec le nom de la société qil’elle reiu'ésentait. Or, il «arriva que, quand ces dames essayèrent leurs costumes — de fort jolis costumes de Landolf, qui avaient ('Il le tort de ne pas être faits sur mesure

- il y eut forcément un changement dans la distribution, le physique et la corpub'nce de telle titulaire s’accommodant mieux de tel accoutrement qu’on avait attribué à une autre. A la répétition générale, la commère ne s’y retrouva plus et une confusion fâcheuse en résulta. On |)assa; le temps pressait... Préoccupé d’évit('r cet anicroche à la première, je réunis la irommèrc et les choristes pendant l’entr’acte et dis à celles-ci : « La commère

ne vous présentera plus. Le compère lui demandera : « Quelles sont donc ces nouvelles venues? » Et chacune de vous répondra, en commençant par celle de gauche : « Je suis la Société des Vieux Vêtements... .Je suis le Conservatoire Africain. etc... Compris? » Un acquiescement joyeux et unanime répondit : toutes ces petites femmes étaient enchantées d’avoir deux mots à dire « à découvert ».

Les sociétés entrèrent donc en scène sur le petit chœur obligé; le compère demanda : « Quelles sont donc, etc.? »; la ju’emière à gauche dit : « Je suis les Vieux Vètemeuts » et cela marcha à merveille jusqu’à la dernière.

— Et vous, mon enfant? demanda la commère.

L’enfant fit un pas vers la rampe et déclara, avec le plus pur accent qui ait jamais éveillé les échos de l’impasse Perle d’Amour : « Je suis la «Chocheté frâcèce de biâfesâce!»

La salle répondit par un hurlement do joie et la pièce fut interrompue. C’était si inattendu, si énorme, cette crotje habillée aux couleurs françaises et parlant le supermarollien, que le rire avait fait explosion, comme explose un mélange détonnant.

Maugé et moi, dans la coulisse, sentions la sueur nous couler dans le. dos... Ce rire-là. c’était le fou-rire, terreur des directeurs et des artistes, le rire qui. une fois libéré, ne connaît plus de digue et emporte les j)ièces dans son torrent déchaîné! Le public cria: «bis!» et la choriste, qui était rentrée dans le rang, en ressortit pour descendre au souffleur! Le bruit s’arrêta à ce geste et, dans le silence qui la guettait, la pauvre petite répéta ; « Je suis la chocheté frâcèce de biâfesâce. »

Nous nous sauvâmes au foyer, Maugé et moi, pour ne plus entendre, persuadés que tout était fichu. Quand, deux minutes a|)rès, nous rentrâmes en coulisse, tout, au contraire, était sauvé: Mathilde Laporte, avec une autorité à jamais bénie, avait rétabli la sil nation et déclamait des vers en riionneur de la Grande Harmonie et de Pierre Dustin, au milieu d’une attention sympathicpie.

Les choclieti's sortirent de scène; la Chocheté frdcècc. encore éblouie de .son triomphe, se précipita sur nous : « Ouïe! ouïe, moi je suis contâte! Mon ami est jujtement dans la salle! » Elle faillit s’évanouir quand on lui annonça qu’on lui coupait sa phrase...

Ce ne fut pas le seul incident de cette soirée. Le troisième acte contenait une |)arodie qui, de l’avis de tous les artistes, de l’avis de Maugé... et du mien, devait être le clou de la revue. Les interprètes s’étaient amusés comme des collégiens en la répétant. Indication toujours inquiétante, vous diront les vieux routiers : quand les artistes s’égaient d’une charge d’artistes le [)ub!ic les suit rarement. Cette parodie était un salmigondis de trois pièces qu’on

SOUVENIRS D’UN REVUISTE

avait, reprises avec succès cet hiver-là : 1(! To'itr du monde d’un gamin de Paris, le Paul: Vivant et des P Indes de la Savane, les trois pièces confondant leurs personnages en une intrigue insane. A cause de la complication des décors, il était une heure du matin quand la i>arodie commença.

Je l’ai déjà signalé : une parodie est excellente ou détestable — pas de milieu. Si le public ne marche pas dès le début, rien à faire!

Maugé, quand le rideau était tombé sur le 2® acte, m’avait dit : «C’est le triomphe : nous avons maintenant la parodie!» Àb bien oui, alors, la parodie! Quand elle fut arrivée à son milieu, nous nous regardions épouvantés, sûrs du désastre ; nous entendions claquer les fauteuils des s|)ectateurs qui quittaient la salle; et un bruit toujoui's accru — murmure grossi p('u à peu en claniein-, un bruit précurseur du grand orage final, des ob! excédés, des toux impatientées, des baltemenis de pieds — nous v('nait de la salle. Maugé n'bésita pas : il joua tout de suite la dernière carte, la bonne. 11 fit, toml)er le rideau sur les artistes décontenancés j)our arriver tout de suite au finale : Les Arènes romaines, décor qu’il avait acheté aux Variétés. Hélas, les machinistes n’étaient pas prêts : les chevaux blancs do char romain piétinaient encore dans la rue des Dominicains, les bâtis de la tribune où Néron et sa suite j)renaient place n’étaient pas équipés, la figuration était en train de changer de costumes... Il y eut dix minutes d’entr’acte, dix mortelles minutes que Maubourg occupa comme il put en faisant jouer, à l’orchestre, des airs vifs et animés... C’est à ces moments-ià qu’un auteur et un directeur se convainquent de la nécessité d’avoir des amis, de nombreux amis dans la salle... Les Irois quarts du public tinrent le coup; le décor et les défilés, enfin apparus, firent pousser des cris d’admiration (c’était vraiment une des plus somptueuses mises en scène que l’on eût vue jusqu’alors à Bruxelles) et la soirée se termina toitf de même sur des acclamations : deux fois, le môme soir, tombant des parages de Cbarybde aux abords de Sicylla, nous venions d’échapper au naufrage!

Mais j’ai peut-être trop tardé à vous présenter Alexis Goffaux, dit Maubourg. qui dirigea l’orchestre pendant toute la direction de la famille Maugé et que Fonson conserva aux Galeries jusqu’à la guerre.

Maubourg débuta comme chef d’orchestre aux Galeries en 1895, l’année où sa fille Jeanne, ne faisant qu’un saut de la maison paternelle à la scène, joua ,au pied levé, le rôle principal dans Ali-Baba, rôle que la titulaire avait dû brusquement abandonner.

Maubourg était né à Namur. C’était le supertype du Wallon. Toute la bonne gaieté de la vallée mosane, toute la gouaille des

rues populaires de la vieille ville et des villages qui rient sur les bords du fleuve, ces villages où les hommes vivent d’une vie allègre, bien portante et paisible, était en lui. Il m’a semblé, quand je l’ai conduit au cimetière d’Ixelles, que j’enterrais avec lui les grands éclats de rire de ma jeunesse ; je me suis plus diverti avec lui, |)endant vingt-cinq ans, qu’avec tout le reste de mes contemporains.

Nul ne savait — exception faite pour Houben — raconter comme lui une h..-toire. wallonne, dans un langage mi-])at'>is, mi -français. Nul, au jtupitre, ne fut plus débrouillard et plus avisé. Il se tirait d'affaires avec des moyens de fortune; il insiurait aux chaideurs une confiance sans limites. Il avait «le bras», le bras qui fient, à la fois le ballet, l’orchestre, 't's artistes et les chœurs ; ainsi Aulotm'don tenait les rênes de son qiiailrige. Quand un compositeur lui confiait une |)arfil.ion d’o|)érefle, ce comi)Osit,eur pouvait être tranquille ; on le jouerait sans accroc...

Ln soir, pendant la guerre, la direction du Bain SI. -Sauveur, ti'ansfoi-mé en tliéâtre où l’on doîinait l’opéra, vini au Compas, où il faisait un cent rie piquet, le sui)j:)lier de monter à l’orchestre, le chef étant tomlié subitement malade. D’abord Maubourg ne voulut rien savoir : il avait juré de ne pas prendre le bâton aussi longtemps qu’il pourrait y avoir un Allemand dans la salle. Il céda tout de même, pour sauver la recette, tandis que le public commençait à casser les banquettes. On jouait Guillaume Tell, qu’il n’avait plus conduit depuis les temps lointains où il était chef au théâtre municipal d’Alger, c’est-à-dire depuis trente ans. Il lâcha les cartes pour prendre le bâton et dirigea avec une telle maestria ces chanteurs et ces musiciens de rencontre qu’à la fin dn spectacle le public lui fit une ovation, à laquelle orchestre, artistes et chœurs s’associèrent. Il avait alors 71 ans.

Il s’était initié à la musique, à 10 ans, à la cha.uelle de la collégiale de Namur et avait appris le haut-bois chez le cordonnier son voisin : « le haut-bois mène à tout, expliquait-il plus tard ; voyez Guillaume Guidé ». De fait, il avait été, dans plusieurs crchestres de la province française, le compagnon de pupitre de Guidé. Il avait aussi, dans sa petite jeunesse, joué l’opéra-comique à St.-Quentin. On le fit débuter dans le Châlet qu’il avait déclaré être « de son répertoire » et qu’il ignorait à peu près complètement. Aussi restat-il bouche bée dès ses répliques de la deuxième scène. Déjà le public impitoyable de province le sifflait et criait « à la porte! »; lorsque l’idée folle lui vint de repiplacer le poème par un petit air de flûte en fer blanc, la loetite flûte à deux sous, un instrument sur lequel il était de première force. Ce fut si inattendu que le public se mit à rire et fut désarmé. Ün lui bissa son air. Mais dès lors, le directeur.

SOUVENIRS D’UN REVUISTE

prisant plus le haut-boïste et le flûtiste que le trial, Tutilisa de préférence à '/orchestre. Il jouait, en lever de rideau, la Consigne est de ronfler el. conduisait ensuite la Favorite-

Après avoir passé par Soissons, Reims.

Amiens, Nîmes, Nantes et Alger, il revint dans sa patrie, couvert de lauriers, diriger â Binant l’orcliestre du Casino des Jeux.

— d’où, disait-il, son profil grec. 11 eut, à Namur, une histoire tragique avec un lion échappé d’une ménagerie, et rencontré sur la place Saint-Aubin à 2 heures du matin — histoire dont il donnait cent versions différentes, mais jamais la vrau*. car, celle-là, disait-il, était trop terrible...

Il fut aussi, avec Jacque, directeur de l’Alcazar en saison estivale. Pour faire recette, il leur aurait fallu de la pluie : or, cette année-là, la chaleur faisait éclater les thermomètres; on entrait dans l’asphalte comme dans du beurre; ce fut l’année, l’année fameuse, où les Concerts du Waux-Hall firent de l’argent...

L’été suivant, il dirigea l’orchestre de Vichy où te Shah, en visite, lui conféra l’Ordre du Lion et du Soleil — ce qui était de toute justice, aimait-il à faire remarquer : le soleil après la saison de l’Aicazar et le 'lion après son aventure de la place Saint-Aubin.

Il voulut devenir, à son âge mûr, un théoricien musical; tout ce qu’il savait de musique lui était venu par des movens empiriques; il découvrit la théorie en faisant le chemin à rebours. Il entra dans le tohu-bohu des notes comme un conquérant dans les rues d’une ville prise d’assaut, renversa les portes de la doctrine, se rua sur les barricades des gammes, secoua les montants de l’échelle des quintes qu’i'. coucha enfin à terre, disloquée.

Sa méthode pédagogique simplifiait tellement l’enseignement de la musique que personne n’y comprenait plus rien. Un ami

— c’était un imprimeur — lui conseilla de faire éditer son traité. Maubourg lui commanda plusieurs milliers de brochure qui encombrèrent longtemps les greniers du Compas; il affirma, à un journaliste qui l’interviewa à cette époque, « que cette œuvre incomparable pouvait être lue par les jeunes gens de n’importe quel sexe; qu’elle affermissait 'les cartilages, les notions musicales et les liens de famille et qu’elle était tout à fait recommandable aux personnes qui souffraient d’insomnies nerveuses... » Le journaliste n’en put rien liror d’autre.

Il professait, entre autres choses, que les cors sont la plaie des orchestres. Dans la leçon d’introduction d’un cours qu’il donna aux instrumentistes de VBnrmonie de la Maison Del boise, il disait :

Celui qui n’a pas vu l’orchestre d’une ville de province peut difficilement se figurer ce que c’est Lee instrumentistes ne sont musiciens que le soir ; pendant le jour, ils exercent des profe.ssions d’ailleui's honorables. Généralement le trombone livre la bière, le basson est

photographe, le violoncelle est instituteur ou professeur à l’Ecole de musique, le grossecaissier porte les feuilles de contrainte, etc. Enfin, il y a le premier cor qui est généralement employé à la mairie. Petit, congestionné, il entre le dernier à l’orchestre, minute les entr’actes, compte les pages de sa partie, y appose sa signature et y insicrit des amitiés à l’adresse des collègues de province sur le pupitre desquels la partie échouera un jour. Il s’efforce de faire sortir des sons de son instrument transpositeur et n’y parvient pas toujours; quand il y réussit, il arrive très souvent que la note jouée n’est pas celle indiquée sur la partie. 11 emploie pour faire son bruit — et c’est ici que ça devient intéressant — une série d’embouchures, les tons, enfermées dans une caisse peinte en noir. Il a des tons dons les mains, il en a accrochés à son pupitre, il en a dans la boîte. C’est lui qui est spécialement chargé par ses collègues d’éprouver le chef débutant, de s’assurer s’il sera à la hauteur de sa tâche. Il a soin de changer de ton dans les tonalités difficiles, émet des sons à coté et, pour le corriger, le chef se perd dans la jonglerie des clefs.

On me le fit bien voir quand, pour la prendère fois, je montai à l’orchestre comme premier. Apsès avoir subi pendant trois heures les tracasseries, les traquenards et les malices d’un de mes quatre phénomènes eprnistes,, dont je corrigeais les fautes tant bien que mal et quelquefois plus mal que bien, je compris, quand je rentrai chez moi, que, si ça recommençait, j’étais un chef à la mer. Aussi, après la répétition, j’emportai chez moi la partition de mon corniste et je lui collai des fautes parci par-là, que je transcrivis avec soin, au crayon, dans ma partie conductrice. Si bien que, le lendemain, je n’eus qu’à rectifier les dites fautes ■ — et vous pensez avec quelle assurance, avec quelle autorité ! — à mesure que mon corniste les commettait. A la dixième correction, il était maté : les musiciens, déconcertés et conquis, se sentaient pour la supériorité de mon talent un tel respect que, dès le soir, il y en eut trois qui m’appelèrent « maître ! » "

Depuis, en repensant à tout cela, je me suis fait souvent cette réflexion ; « qu’un chef d’orchestre serait heureux s’il pouvait trouver un barème qui lui signalerait mécaniquement les fautes commises!... Eh bien, Messieurs, je crois l’avoir trouvé, ce barême... »

Maubourg exhibait alors un petit carton couvert de dièzes et de doubles dièzes, de bémols et de doubles bémols, que découvraient ou cachaient alternativement des glissières de papier' destinées à indiquer « la note perçue à 'l’oreille et la faute à redresser ». Hélas ! il était le seul à savoir s’en servir, de ce carton; il ne craignait pas d’avouer entre amis, à l’heure où le « demi » pousse à la confidence, qu’un jeune chef d’orchestre, un peu naïf et plein d’honnêteté, un bien brave homme, avait été enfermé dans un asile pour avoir essayé de mettre le procédé en pratique...

J’ai rapporté le bout de discours que l’on vient de lire et qui fut pour ainsi dire sténographié à son « cours », pour montrer la manière familière de Maubourg, la drôlerie naturelle — ô combien exempte de littérature et d’humour exotique! — de sa

bonne humeur wallonne.

SOUVENIRS D’UN REVUISTE

Après Bruxelles-Féérique, on monta uno grande féérie pour la saison de Pâques. On eut besoin de nombreuses figurantes et on invita, par voie d’annonces, à se présenter au théâtre, les jeunes Bruxelloises désireuses de s’exhiber devant un public idolâtre

x\u jour fixé, une bonne cinquaniaine de candidates se trouvèrent réunies dans le Passage des Princes. Comme je passais par là, ce rassemblement m’intrigua et je montai voir.

Jacque et Maubourg s’apprêtaient à faire leur choix parmi ce peuple bavard et remuant. Je les trouvai dans la régie. Ils avaient déjeuné de compagnie et semblaient tous deux à la rigolade.

— Vous venez assister à l’engagement des figurantes?

— Je veux bien.

Nous prîmes place derrière la tablebureau qui occupait la moitié du cabinet. Au-dessus de nos têtes, s’accrochait, au plafond bas, un énorme tam-tam qu’on envoyait tous les soirs à l’orchestre pour le ballet de Fleur-de-Thé. 'Maubourg prit en main la mailloche ;

Je traçai de vagues caractères sur une belle feuille de papier que Jacque me passa.

Mais la petite eut une inquiétude :

— Peut-être qu’il aime bien tout de même les scorsionnaires... moi, je ne peux pas vous, affirmer...

Jacque intervint :

— Il faut faire attention à ce que vous dites, Mademoiselle. Nous ne sommes pas ici pour nous amuser,

— Bien, mecieu.

Alors, Maubourg, paternel :

— Ne vous troublez pas, mon enfant.

Dites avec moi : « Je jure de dire toute la vérité... rien que la vérité... ainsi Dieu m’assiste... »

L’enfant répéta.

— ... Et tous les saints, dit Maubourg.

— Et tous les saints, dit-elle en rougissant un peu.

Il y eut un moment de silence recueilli.

— Vous connaissez « l’Amour, c’est le soleil »?

— Oui.

— Chantez-le-moi.

— ■ C’est pour signer les engagements, me dit-il.

Le concierge, d’en bas, se mit à envoyer une à une les postulantes.

La première qui se présenta était une brunette, avec de beaux yeux curieux, le médius tatoué de piqûres d’aiguilles qui disaient sa profession.

Jacque fit signe à Maubourg de parler.

— Asseyez-vous, mon enfant. N’ayez pas pour, nous ne vous voulons que du bien.

— Oui, Mecieu, dit la petite.

— Vous désirez entrer au théâtre royal des Galeries comme figurante?

— Oui, Mecieu.

— Dites : mon père.

— Oui, mon... oui, mon père.

— Votre mère y consent?

— Mais oui, mon père.

— Et elle va bien, madame votre mère?... Oui?... Vous voudrez bien lui présenter nos hommages...

— Vos quoi?

— Nos hommages.

— Oui, Mecieu...

— Monsieur votre frère se porte bien également?

— Oui, Mecieu.

— Est-ce qu’il aime les scorsionnaires?

Elle réfléchit un instant :

— Je ne sais pas, mon père; on n’en mange jamais chez nous.

Maubourg la regarda d’un air sévère et me dit :

Elle 'chanta, écarlate.

Maubourg l’arrêta après les premières mesures.

— La voix est bonne, dit-il. Criez : « Au feu! au feu! »

— « Au feu! au feu! » fit la petite.

— C’est encore mieux que VAanour, c’est le soleil. Notez, Monsieur, me dit -il..

— - Je sais aussi le Corbeau et le Renard, dit-elle, encouragée.

— Inutile, Mademoiselle, inutile, affirma Jacque avec autorité.

— Bien, Mecieu.

— Mon enfant, reprit Maubourg, combien avez-vous de doigts au pied gauche?

Effarée, elle souffla :

— Cinq.

Maubourg prit un air contrarié.

— C’est un de trop, dit-il, pour le rôle qu’on aurait voulu vous donner.

— Le rôle de quoi, mon père?

— Plus tard, mon enfant- Pour le moment, restons dans les doigts de pied. Estce que vous ne connaîtriez pas, parmi vos amies, une jeune fille qui n’en aurait que quatre?

— Non. Mais je pourrais chercher.

— Nous comptons sur vous, nous en avons absolument besoin.

— Pourquoi est-ce faire?

— Pour'jouer de la clarinette. Vous avez été à l’école primaire, n’est-ce pas?

— Oui, mon père.

Elle réfléchit et dit :

— Veuillez écrire, s’il vous jilaît, que 1(‘. frère de Mademoiselle n’aime |)as les .scnrsionnaircs...

— Mais, si j’en trouve une avec quatre doigts, elle ne saura peut-être pas jouer de la clarinette?

SOUVENIRS D’UN REVUISTE

.lacqiio (raiicha :

— On Ip lui aj)prpn(lr‘a. No vous inquiétez |)as.

— Itien, Mecieu.

— Molioz-vous debout, mon enfant, dit Maubourg-. Levez le bras droit... le petit doigt en l’air... Regaialez le bout de votre nez... mieux que ça... à la bonne heure!... Al f endez! Nous allons délibérer...

11 marmolta je .‘^aiis ([uoi (m ])a(ois de Namur. Puis Jarque se leva :

— Ifokess, 2)ukefis. s-, v.' prononça-t-il.

d'une voix sé[)ulrrale.

-- Kl cv.m s})irilv hio. fil Maubourg.

Amen, complétai-je.

— la‘s yeux sui' le boul de voire nez, Mademoiselle... Là, romme ça... c’est très Irien !

.Vbu’s, Jacque frai)pa le gong sonore d'un cou|) lelbuneid vigoureux que r('nfialTd dut s(‘nlir ses enl l’ailles vrombir.

— Vous êtes engagée! dil-il. Tenezvous le.s pieds bien idiauds et revenez demain à b heures; dili's à la concierge, en passant, d'envoyi'r la suivanle...

— Oui, Mecieu...

J. a ladite s’en alla, persuadée que les ( boses se ])a.ssaient comme ça dans lous les Ibéâtres.

Oe fut Jacque qui interrogea celle qui suivit, une longue fille rousse, dont, les cils albinos iremblottaient devant le bec de gaz.

Jacque lui fit dire ses noms et qualités et le numéro de la maison qu’habitait sa grand’mère. Puis, d’un air pénéiré, il ju'ononça :

— Lcoutez-moi bien.

— ■ Oui. m’sieu.

Mais Maubourg intervint :

— M. Jacque est le régisseur général du Ibéàtre, mademoiselle; appelez-le général

— Oui, m’sieu.

— Mademfuselle, repril Jacque, nou:i allons jouer jirochainement Lucvcce Borgio une opérette... vous connaissez?

— Non, général.

— Gomment, dit sévèrement Maubourg, vous ne connaissez pas?

— Non, m’sieu.

— Musique de Van Gampenbout?...

— Gelui-là qui a fait la Bralxinçomio.l oui, m’sieu, alors je connais.

— Eh bien, reprit Jacque, si on est content de vous, on vous donnera le rôle du page au 2'’ acte.

Elle battit des mains.

— Oie! o'ie! général, moi je serais ronlâte, si ça pourrait arriver!...

— Pas trop vite... pas trop vite! Vous allez tâcher de dire avec moi la phrase que le page doit prononcer quand il voit la reine de France entrer en scène. Vous y êtes?

— Oui, général.

— Tâchez de bien retenir, je dis toute la jihrase...

Il se leva, marcha d’un pas juvénile et, saluant, à la mousquetaire, une invisible reine de France, d’un imaginaire chapeau dont la plume balaya le iilancber :

— « Ab! Madame! Si Madame votre mère vous ri'ssemblail, monsieur votre père, notre Roi bien-aimé, n’a pas dù s'embêter! » Rien com|U’is?

— Oui, général.

— -Vors, vous avez la parole... Al!ez-y!

Gela n’alla pas tout seul. Il fallut que

Maubourg s’en mêlât. J’en profilai pour hionler au bureau de la direction.

Quand je rejiassai jiar la régie, les deux compères coidimiaient les engagemenis :

Maubourg avail mis une iierruque de (ireteben qu’il avait trouvée traînant dans un placard et, tout en jiosant ses questions, jouait avec les tresses blondes ramenées sur scs épaules; .lacque, gravemeid, avait ouvert un jiarapluie, se faisait apjieler Monseigneur; tout en agitant un évenlail, il demandait à l’impétrante si elle savait arracher les, dents et lui jiromettait que l’ange Oaliriel lui aiiporterait .son engagement.

G’était ce que ce Bruxellois et ce Namurois conjugués appelaient leurs petits bénéfices.

Par un juste retour des choses d’ici-bas, ces deux as du plateau et de l’orchestre, si puérilement heureux de « zwanzer » à l’occasion le petit personnel, écoppaient quelquefois à leur tour.

Jacque aimait se servir des termes techniques pour tout ce qui concernait le matériel de la scène.

De cette voix enrouée qui avait l’air d’arracher durement les mots de sa gorge — une voix à crémaillère, dit un jour, pittoresquement, une artiste — il apostrophait, quand on plantait les décors, les machinistes emiiressés.

— Jean, appuyez-moi la frise du manteau et chargez-moi la herse du 3!

— Bien, monsieur Jacque, répondait, tout là-haut, la voix de l’invisihle homme du cintre.

G’était un flamand qui aimait à parler flamand et qui ne prisait pas beaucoup cette façon, du régisseur, de fransqiiillonner.

Un jour que Jacque, assis dans la salle, se faisait présenter des morceaux de décor ])Our une composition, il découvrit soudain que les frises d’air étaient enroulées trop haut.

— Soulagez-moi les pendrillons! cria Jacque.

Je n’oserais jamais vous dire ce que l’homme du cintre répondit...

SOUVENIRS D’UN REVUISTE

Revenons aux revues des Galeries.

Vive Bruxelles! fut la revue de l’Exposilion de 1897; un beau décor de Bertieri monka le Belgica, la baleinière de de Gerlacbe, cinglant vers le Pôle Sud; un autre décor, tropical celui-ci, fut le prétexte à la glorification de la campagne antiesclavagiste et le vieux maître de ballet Van Hamme, un des meilleurs metteurs en scène cpie j’aie connus, y présenta, dans le « Palais de la Loterie », un « ballet de l'or » par lequel Dubosq imagina une plantation vraiment originale qui lui servit plus tard, à la Monnaie, dans la « Nuit de Walpurgis ». quand on lui commanda un nouveau jeu de décors de Faust.

Jacque acheva, dans cette revue, de s’assurer toute 'la sympathie du public et Mme Auffray — morte, en juin dernier, au Vaudeville — y remplissait supei-bement le rôle, la cuirasse et le maillot d’un Saint-Micbel de légende, tout en or. l’épée levée au ciel! 11 y avait aussi le vieux Vaufbier, le créateur du rôle du Taml»our-Major dans la pièce fameuse d’Offenbach, qui, aigri, chagrin et alourdi, continuait, |)ar la force de l'habitude, à jouer en tambour-major ])atliétique, tous les rôles qu’on lui confiait, même les rôles gais ou censés tels. Et, guide allègre et flemeuré inimité dans les rôles des compères « classiques », comme Fernande Gaynon dans les rôles de commère, le brave Lagairie, dont la belle voix de baryton- Martin était au service d’un tempérament de grand premier comique, menait le défilé des actualités avec un entrain, une conscience et une intelligence bien dignes d’être cités en exemple aux compères d’aujourd’hui-

Il m’est doux d’écrire ici le nom de ces interprètes, véritables collaborateurs visà-vis desquels ma mémoire aurait impardonnablement tort d’être ingrate.

Tout Bruxelles au Passage, en collaboration avec Malpertuis, eut moins de succès que les autres revues. Il y a des années, comme ça, où on n’est pas en train. Le théâtre était attristé d’ailleurs 'par l’état de santé de son directeur, qui brusquement se prit à dépérir et que la maladie terrassa en quelques semaines.

La première fut terne; le troisième acte était malvenu; nous nous efforçâmes, avec mon vieux collaborateur, de le rebouter. Ge genre d’opération réussit rarement au théâtre; la pièce, toujours débile, se traîna Ijendant une soixantaine de représentations, au milieu de la désaffection générale. Il ne me reste de cette revue que des souvenirs mélancoliques, notamment une anecdote qu’Ambrevifle, qui était de la ])iôce, me raconta à cette époque et qui. toute banale qu’elle est, s’accorde par sa couleur grise, avec la teinte générale que cette année 1899 garde, pour moi, au calendrier effeuillé. Je vous la raconte à ce titre; peut-être vous fera-t-elle sourire d’un sourire compatissant.

Il y avait, dans la troupe, un petit choriste de 25 ans, toujours isolé, grand liseur de romans passionnels, désireux de bien faire et l’air un peu triste. On aurait dit qu’il aimait vivre à l’abri. Il prenait du jdaisir à voir les autres contents; il n’était heureux que par incidence et réflection et sa médiocrité apparaissait aimable parce qu’elle était 'toujours mélancoliquement souriante. Il n’était jamais plus content que quand on lui donnait deux mots à dire : il avait malbeureusement un chuintement qui rendait les régisseurs circonspects.

Les^ serpentins et les confetti avaient donné, cette année-là, un regain de vie au carnaval des rues- Hommes, enfants, femmes, masqués ■ ou non, mais le sang aux joues,^ provocants et hilares, marchent l’un sur l’autre et se jettent des poignées de confetti. Et c’est, dans les nappes du soleil pâle, une fumée rousse, des vols légers, muliicolores et hésitants de rondelles de papier, souillées sitôt le sol touché.

Le petit clioriste déambule, bousculé par les remous de cette foule bruyante, violente et gaie; il glisse sa timidité parmi toutes ces robes, ces jjardessus et ces manteaux qui se tachettent et se bariolent. Il rit, d’un sursaut, quand la figure d’un gros monsieur est brusquement atteinte, à côté de lui, par une poignée de rondelles; il rit en se rejetant en arrière, comme si cette poignée l’avait frappé lui-même au visage.

Et le désir lui vient — un désir aigu et silencieux — de recevoir, lui aussi, des confetti. Un moinent, un enfant le pointe, I)uis hésite et détourne son poing gonflé ; sans doute à cause de sa mine, de ses allures d’homme qui n’est pas fait pour rire, de son foulard de pauvre, ourlant le col du pardessus.

Le choriste va longtemps ainsi, inaperçu ou dédaigné, si seul et si inutile parmi tant de joie : personne ne fait à sa médiocrité grise l’offrande d’une attaque, l’aumône distraite d’une volée de rondelles.

^ Alors, brusquement, il se décide : il achète à un colporteur dont la charrette à bras accoste le trottoir, un sachet de confetti, entre dans un estaminet, gagne la cour intérieure, puis, pour faire croire aux autres et se faire croire à lui-même qu'il est de la fête, répand le sachet sur ses é'jiaules, se fourre des confetti dans la nuque, en remplit les bords de son chapeau et en verse dans l’ouverture de son gilet.

Ambreville, en racontant cette Iiistoire, évoquait avec [)lus d’émotion que je ne jiuis dire, le cœur timide, tendre et muet des gens pauvres qui, du banquet, n’osent jamais es|)érer que les miettes...

Pour Bruxelles-mis-en-scènc, avec ses quatre commères symbolisant les quatre saisons, le succès s’accrocha à deux clous: un défilé des bières que Landolff habilla avec une richesse et une fantaisie éton-

66 SOUVENIRS D’UN REVUISTE

liantes et que régla en maître le régisseur Allemanz, transfuge de la Monnaie, — H le craniignon enjambant l’orcliestre et descendant dans la salle, qui fut le point de départ de tant de défilés qui vinrent, par la suite, promener, parmi les habits et les toilettes claires, la théorie bariolée des choristes et des danseuses. Ce cramignon élait, paroles et musique, de Thiriar, le bon chansonnier wallon avec qui j’avais fait, l’hiver précédenl, une revue au Pavillon de Flore, à Liège. La cramignon se dansait .^ur la scène. Mon vieil ami 'Philippe Dubois, alor.s au Figaro, avait assisté à la première de cette revue. A l’entr’acte, amusé par le rythme extraordinairement allègre du chœur, il me dit : « C’est bien rlommage que les danseurs ne passent pas la rampe pour se mêler au public. » Je fus illuminé comme St. Paul sur le chemin de Damas. Je dis à Dubois ; « Sur ton honneur et la conscience, jure-moi que tu garderas r»our toi ce que tu viens de me dire; juremoi que tu ne le diras ni à tes amis, ni à un revuiste, ni à ta femme, ni à Ion oreiller : je tiens le clou de ma prochaine revue des (Paieries! »

Dubois jura.

Quand, quelques mois après, je lus à Mme Mangé le manuscrit, de la nouvelle i'evim, je lui promis un final de 2® acte tout à fait sensationnel et môme tournemahoulant — mais je refusai obstinément de lui dire en quoi il consistait, pas plus d’ailleurs qu’à Allemanz qui, furieux de ne |)as deviner, avait pris lé r)arti de hausser les épaules quand j’y faisais allusion au cours des réi)étitions — car si Allemanz était un régisseur et un ordonnateur rie |)remier ordre, ne vivant que j)Our les pièces qu’il montait, il était doué d’un caractère tellement autoritaire qu’il n’y avait pas moyen de vivre avec lui.

L’avant-veille do la première, je dis « mon secret » à Mme Mangé qui fut proprement épouvantée.

— Vous n’y pensez pas! ces femmes dans la salle! Mon théâtre aura l’air d’un mauvais lieu! Vous imaginez-vous que les spectateurs vont laisser passer sans les... égayer, ces danseuses à moitié-nues?

Je lui répondis que l’on ferait plein feu dans la salle; que le plus entreprenant des siiectateurs n’oserait pas se permettre un geste déplacé, se sentant sous les regards de ses voisins de fauteuil. Vainement!

Mme Mangé ne voulait rien savoir; elle se mit à pleurer : pour la première fois, nous n’étions pas d’accord.

Je me dis avec inquiétude que, si Allemanz abondait dans son sens, — • ce qu’il était bien. capable de faire, rien que pour me contrarier — jamais je ne parviendrais à planter mon « clou ». Heureusement, en vieux rat des planches et en chercheur qu’il était, Allemanz tiqua dessus. Il fut convenu qu’on placerait de la police dans les couloirs par où le défilé, après avoir traversé les fauteuils, devait regagner les

portes des coulisses. On décida aussi qu’on placerait, à ramphithéâtre, une fanfare qui, au moment où la scène se déversait dans la salle, attaquerait, pour le soutenir, l'air du cramignon.

Mais laissons — une fois n’est pas coutume — parler la critique du temps. Un compte rendu quelque peu fantaisiste mais amusant du Messager de Bruxelles m’est retombé sous la main :

<1 ...le public a eu celte aimable surprise de voir choristes, figurants, danseuses, enjamber ies grosses-caisses et les contre-basses sur des praticables improvisés sournoisement par des maebinistes invisibles, descendre en chantant parmi les babils noirs, glisser entre les slraponlins et les fauteuils, se trémousser derrière les baignoires, escalader les escaliers, paraître aux balcons, enlever la salle dans un branle rPirrésistible farandole, pendans que les musiciens exultaient sous le geste d’Alexis Maubourg.

» Au début, l’innovation avait un peu déconcerté. ]>ans une baignoire une vieille dame s’évanouit, persuadée que le feu était au tliéfrlre et que les artistes, perdant la tête, s’évadaient par le contrôle. Un peu partout, les Bruxellois hésitaient. Un cramignon! Pourquoi un crâmignon? Quel besoin de l'ononcer aux chants épiques de la Marollie et aux cris de guerre des gars sans peur de Molenbeek? Cependant, sur les planches, Mlle Van Loo continuait de chauler l’aventure de Géniton fripant ses jupes dans le gazon. Fallarielle! Fallarion! Les spectateurs wallons riaient aux larmes. Trois flamingants révoltés sortirent et, dehors, crachèrent sur le seuil.

» 'Cette indécision dura peu. A la deuxième invasion de la farandole, la salle entière entra en gaîté, et l’on vit de graves personnages s’agiter en cadence sur leur siège... Le pai)iic devint un peu fou. C’était si gentil, si pimpant., si coquet; ça vous avait un si joli parfum de jeux innocents! Perdant lout sang-froid, vi-n jeune homme de bonne famille, l’espoir d’un grand nom, se précipita entre deux danseuses, rompit la chaîne, y prit place des deux mains, gambada — Fallarietle! Fallarion! — ■ et n’eut notion de son aventure qu’en se retrouvant sur ia scène, face à la rampe, entre l’excellent Ambreville et la belle Uansaert. Le pauvre gai'çon devait se marier le lendemain et sa fianéée était dans la salle! Tout est rompu.

» Après la chute, du rideau, on èe compta sur le théâtre. Trois jeunes choristes, une danseuse, deux figurantes manquaient à l’appel,

• — elles sont priées de donner au plus tôt de leurs nouvelles à M. Allemanz — mais la farandole, ayant récolté dans la salle plus de danseurs qu’elle n’y en avait perdu, la troupe des Galeries se Inouvait augmentée d’un notaire, d’un conseiller communal, de deux étudiants en pharmacie, d’un filateur de Verviers, d’un rentier de Huy, d’une veuve de Pepinster, d’un secrétaire de légation, d’un Anglais, — et même d’un de nos trois flamingants qui, rentré subrepticement dans la salle, chantait à tue-tête :

Dé herli, dé herloque!

On n’mangn’ré pus des biloques;

Vos n’arez nin dé bouqüette.

N’a pu d’I’ôle é l’iamponnette !

Belle Mitraye,

Fallariette !

Belle Mitraye,

Fallarion !

SOUVENIRS D’UN REVUISTE

Ah! la bonne soirée!

Je crois bien que je fus encore ])lus content le soir de la première, de la joie dont rayonna Mme Mangé que du succès du tableau.

Et Je revois encore le visage transfiguré de Maubourg qu’une soudaine ins]nration avait fait se tourner vers la salle et qui, frénétique, fulgurant, se mit à battre la mesure aux spectateurs devenus cboristes. Il avait l’air, debout sur son estrade, d’un capitaine qui, entré dans une ville prise,, rythme, à un peuple en 'liesse, la cadence des chants de la victoire!

Ce sont les bons moments, les bonheurs fugitifs du métier; et l’auteur les savoure qui, observant la salle d’un couloir obscur, par renirebaillement d’une loge, ne savait jias encore, la minute avant, s’il courait à la défaite ou au succès...

Je glisse, car ce chapitre s’allongerait trop, sur les autres revues qui furent représentées aux Galeries.

Un incident, cependant, encore, parce qu’il fit époque dans les annales du jjlafeau.

En janvier 1900, les Galeries, sous la direction de Mme Mangé, secondée par son fils Frédéric, montèrent Véronique. Et ce fut un remarquable succès. Messager vint lui-même diriger les répétitions et il s’émerveilla de l’orchestre de Maubourg, stylé |iar plusieurs cam]iagnes et composé d’éléments iiatiemment et consciencieu.sement sélectionnés. Maubourg obtenait de son orchestre des pianos stupéfiants :

« Sur lies ailes d’abeille, messieurs! » — et l’on entendait des riens' de cordes, des soupirs étouffés de clarinettes.

li’interprétation fut, dans son ensemble, la meilleure de toutes celles que connurent les Galeries dans le répertoire de l’opérette: Jeanne Petit, jolie comme un cœur en «Véronique», faisait songer aux vers de de Musset :

Mimi Pinson est une blonde,

Une blonde que l’on connaîl...

Elle a les yeux et ta main preste.

Les carabins, malin et soir,

Usent les manches de leur veste, Landerinetle ! à son Comptoir.

Précisément, le baryton Gorin — anticipant quelque peu, puisque la pièce se passe sous Louis-Philippe — s’était fait la tète de de Musset d’ajDrès les aquarelles de Lami, et nul n’aurait pu porter avec plus d’élégance l’habit à la française; je revois le .gilet rutilant et le pantalon à la Brummel, le cbapeau démesuré à bords échancrés; les cheveux 'longs et plats couvrant l’oreille; la barbe en pointe et la fine mouslache du poète des Nuits. Mme Montmain jouait Agathe Coquenard avec toute son exubérance trépidante; la bonne Mme Legénisel, la plus parfaite des duègnes,

faisait Emérance de Champ d’Azur; Ambreville réalisait, dans Séraphin, un personnage excellent et l’acteur Devilliers, que son fades anguleux, son jeu pointu et sa voix de clarinette desservaient généralement, trouva tout à coup, dans Loustot, record des records, un rôle qu’on eût dit fait exprès pour lui — un rôle en or, le rôle du bon Dieu, comme on disait dans l’argot théâtral d’alors.

la; succès de Véronique fut si reieidissant qu’un heau soir, la comte.sse de Flandre — niiralnle diciu — manifeisLa le désir d’entendre l’opérette de: Messager!. De mémoire d’habitant du Passage, la comtesse de Flandre n’était venue aux Galeries. On mit des fleurs dans la grande baignoire; on décora le péristyle de palmiers et la comtesse, qu’accompagnaient une dame d’honneur et nous ne savons plus (piel dignitaire, parut prendre beaucouj) de |)laisir au spectacle car — suivant la formule que les journaux retrouvèrent, pour leur édition du matin, dans l’armoire aux clichés — • elle donna à plusieurs reprises le signal des applaudissements. Mme Mangé s’était mise en frais de toilette; son fils avait passé l’habit; — mais la comtesse se retira, sans les avoir fait mander dans sa loge, ce qui causa quelque désillusion, même sur le plateau où l’on avait, pendant le premier entr’acte, répété les hommes le salut et les dames la révérence...

Or, le surlendemain, vers les 8 heures du soir, un grenadier, coiffé de son ourson de grande tenue, pénétra dans la loge du concierge, au Passage des Princes, tendit â ce subalterne une enveloppe et un j etit j)a(iuet enveloppé dans du papier glacé, et ficolé de fil d’or.

— De la ])art de la comtesse de Flandre, prononça ce militaire, pour M. le régisseur général.

La porte n’avait pas « clappé » derrière lui que, déjà, le concierge était sur la scène où les demoiselles de magasin du premier acte, rangées sous l’œil du régisseur Ghavanon, attendaient, rideau baissé, qu’on frappât les trois coups.

— Pour vous. Monsieur Ghavanon, do la part de la comtesse de Flandre.

11 y eut un tel émoi que, le rideau se levant, le chœur des demoiselles de magasin rata l’attaque. Ghavanon, rentré en coulisse, demeurait stupide, le paquet à la main, lisait et relisait la suscription de l’enveloppe : « A Monsieur Ghavanon, régisseur général du théâtre des Galeries. »

Il l’ouvrit enfin et y trouva un bristol avec ces mots imprimés :

La Comtesse de Flandre et cette ajoute manuscrite :

« félicite M. le régisseur de la façon dont il a mis en scène Véronique et le prie d,’ accepter, en scou.venir de la soirée qu’elle a\ passée au\ théâtre des Galeries, ce témoignage de sa vive satisfaction. »

D’une main tremblante, il fit sauter la

68 SOUVENIRS D’UN REVUISTE

ficelle du paquet. Un écrin de velours rouge apparut. O surprise! ô bonheur! — en croirais-je mes yeux? ou bien est-ce un prestige? — l’écrin, garni de soie noire, contenait une bague épaisse et lourde; et cette bague s’ornait d’un brillant magnifique : un soleil dans la nuit!

Les machinistes et les chœurs-hommes entouraient Chavanon et les exclamations partaient comme des coups de fusil :

— Ça, ça est une bague!

— Wel potdouche! vous avez de la chance!

— Félicitations, vous savez!

— Ça vaut vingt-cinq mille francs comme une conque!

Cela Se passait quinze ans avant l'invention de la téléphonie sans fil — et, cependant tout le théàire fui inslantanéiiuml saisi (le la nouvelle : le souffleur dans son trou; riiommc du cintre sur son gril, les artistes dans leur loge, les musiciens à leur pupitre! DcÇjà une habilleuse grimpait l’escalier qui conduisait au bureau de Mme Mangé, laquelle, i)aisihlemenl, faisait des additions :

— La comtesse de Flandre a envoyé une bague à M. Chavanon!

— Alt! ça me fait bien plaisir; il doit êire bien heureux! s’exclama la bonne Mme Mangé : je vais le féliciter.

Mais, comme elle se levait, Chavanon parut :

— Vous savez déjà?... regardez!...

Et il mit l’écrin sur la tablél oii la lampe de travail fit scintiller électriquement les mille feux du joyau.

Mme Mangé admira et dit avec bonne grâce :

— Voilà use récompense que je n’aurais ])as pu vous donner, mon cher régisseur; mais vous la méritez bien... oui... c’est une belle, une bien belle récompense.

En bas, on entendait s’émouvoir le peuple des coulisses; une clameur montait, révolutionnait les abords.

— Tout le théâtre est heureux, Monsieur Chavanon, dit sagement Mme Mangé; mais tâchez de «les» tenir; la salle est comble; fl ne faut pas lâcher la rejirésentation.

— \'ous avez raison, vous avez cent fois raison, dit Chavanon. Je vous confie la bague. Madame Mangé.

Et il descendit prestement l’escalier.

En bas, des voix scandaient sur l’air des lamitions :

— Le bijou! le bijou! le bijou!

Il fallut qu’il remontât le chercher, qu’il marchât lentement entre la double baie du l)ersonnel ju'squ’à ^a première oolilisse, étendant une main droite dont le petit doigt s’annelait de la bague merveilleuse. Les cous se penchaient; chacun se taisait pour mieux regarder; on eût- dit que ie Saint-Sacrement passait!

Mais l’avertisseur faisait grelotter le timbre électrique.

— Je vous en supplie, mes enfants, laissez-moi... laissez-moi... il ne faut pas lâcher la représentation...

Et Chavanon reprit son poste de directiim et d’observation dans la coulisse, car c’était un régisseur zélé et conscient de l’importance de sa charge.

Ouaud Jeanne Petit, Montmain et Mme Legenisel sortirent de scène, elles l’embrassèrent. Il voulut donner l’accolade à Frédéric Mangé et à moi lorsque nous arrivâmes dans la coulisse. Quant au secrétaire, rond, ce soir-ià, comme un tambour — ça lui arrivait quelquefois — il crut comprendre que la comtesse de Flandre avait perdu dans sa baignoire un brillant de 25,000 francs, que Chavanon l’avait retrouvé et qu’elle lui en avait fait cad('au pour le remercier : il le félicita avec des mois dignes, prononcés d’une langue épaisse, en lui recommandant de rest(ir loujours honnête.

'l’out le premier entr’acte ne fut ainsi qu’un tribut de congratulations à Chavanon. Ce brave homme dont l’autorité, depuis Irois mois qu’il était à la régie, ne s’était guère affirmée et qui avait eu des débuts tourmentés, sentit le |)restige lui venir enfin; il en ])rofita pour coller à l’amende deux choristes « i)our l’exemple » ; il se sentait soudain fort.

Le deuxième acte débuta 'dans le calme. Chacun, maintenant, faisait ses réflexions et voici qu’un bien curieux processus psychologique s’indiqua...

Sur la table de travail, dans le bureau de Mme Mangé, le brillant était revenu inonder la table de ses feux et il sembla tout à coup à l’excellente femme que le brillant lui jiarlait d’un ton de confidence :

• — C’est très bien, disait le bijou..., je vais briller au doigt de Chavanon. Mais est-il juste que ce soit à son doigt? Qu’estce qu’il a fait, Chavanon, pour me mériter? Est-ce à lui que l’on doit le succès de 'Véi'oniqne? Est-ce bien difficile de régler une mise en scène d’après le livret annoté? Tout régisseur en eût fait autant que lui... Franchement, si la comtesse de Flandre a |)ris, à ce spectacle, un plaisir qu’elle a cru devoir j)ayer 25,0üû francs, [(ouixjuoi est-ce à Chavanon qu’elle a payé ce plaisir? En somme, si vous. Madame Maugé, qui êtes la directrice, si votre fils, qui est le codirecteur, n’aviez pas acquis le droit de monter la pièce; si vous n’aviez pas recrid.é, pour l’interpréter, une troupe de tout premier ordre et qui vous coûte fort çiier; si vous n’aviez i)as habillé le sj.)ectacle avec de suiierbes costumes de l’époque et des décors tout neufs, la comtesse de Flandre aurait-elle mis les pieds aux Galeries? Qui est-ce qui a couru les risques do l’entreprise? Est-ce Chavanon?

Le brillant achevait probablement ce discours lorsque j’entrai dans le bureau, car Mme Maugé me dit :

— ^'ous ne trouvez |)as que Gliavanon a vraiment trop de chance?

— Il en a beaucoup, acquieseé-je.

Oiielque mélancolie, mêlée d’un rien d'amertume, perçait dans la pliysionomi(' de Mme Mangé..-

Mais la porte battit de nouveau et nous vîmes entrer une Jeanne Petit nerveuse' jusqu’à la crispation.

Madame Mangé, dit-elle avec volubililé, il faut que je me soulage! Vous ne (rouvez pas que c’est le monde renversé, celte bague à Cbavanon! Je ne suis pas méchante, ni envieuse : vous le savez bien; mais qui est-ce qui assure ici, tous les soirs, le succès? Vous m’avez déclaré vousmême, à ia première, dans ma loge que c’est moi : Je ne vous l’ai i)as fait dire. La rond esse de P’iandre n’a seulement pas vu son visage, à Cbavanon; taiiflis qu’elle m’a bisse mon entrée, le duc de l’escarpolette et le finale du deux...

— Oui, oui, dit Mme Mangé, un peu saisie tout de même de penser qin; c’était à Jeanne Petit que revenait la bague..

Devillicrs-Loustot survint à son tour, trépidant, lui aussi, à cause de ses titres mé'connus.

— Pourquoi Cbavanon? j)ourquoi Cha\anon? cria-t-il dès le seuil- Avouez, Madame Mangé, que c’est ridicule : il n’y a qu’un cri dans le théâtre. Cette bague ne revientelle pas plutôt à moi... (il vit Jeanne Petit et ajouta)... et à Jeanne?...

— Evidemment, dit Mme Mangé.

— ..-Et à vous, acheva tout do même Oevilliers.

— Elle aurait pu acheter trois bijoux |)Our le prix de celui-ci, indiqua Jeanne Petit, l’œil fixé sur l’ironique scintillement de la bague. .-

D’autres artistes envahissaient le bureau.

— Ces gens de la Cour... émit Florestan.

— ...sont des idiots, acheva sèchement .Montmain.

Mais l’aboyeur ai^pelait au bas de l’escalier :

— C'est à vous. Mademoiselle Petit; c’est à vous, Monsieur Corinl...

Quand ils furent descendus, en se déclarant mutuellement dans l’escalier, que c’était à dégoûter do faire du théâtre, .Mmes Legenisel et Arcel arrivèrent, les nerfs on boule ; « Et elles, alors? Ab! cette comtesse! elle se connaissait en chevaux, c’est possible; mais en artistes! »

Et leur moue disait un dédain supérieur...

.\mbreville entra à son tour, regarda la bague, liaussa les épaules et répéta ce que tout le monde disait ;

— Nous autres, on est de la crotte .le bique. Tout le théâtre est furieux, les chœurs aussi bien que le ballet et la figurai ion. lœ pompier de service lui-même trouve que c’est ridicule.

Si bien qu’à l’entr’acte, entre le 2 et le 3, toute le monde tourna ie dos à Cbavanon; un choriste lui marcha sur les pieds et une danseuse, à qui il faisait des observations, lui répondit par un seul mot, grossier entre tous.

Le troisième acte commençait.

A ce moment, arriva une amie de Mme Mangé, Mme Boin, la mère de notre sym|)athique confrère, maître ès-sciences sportives. Mme Boin était une femme pleine de bon sens; [lersonnellement désintéressée dans cette aventure, elle avait tout son sang-froid.

Elle prit l’écrin et dit à Mme Mangé ;

— Je vais faire estimer la bague-

Pille revint dix minutes après, en coup d(' vent, jeta l’écrin sur îa table et dit ;

— Ça vaut 6 fr. 50!

— .Te m’en doutais! s’exclama Mme Mangé.

(Nul ne sut jamais — pas même Mme Mangé — si ce cri avait été sincère.)

— ■ Je vous demande pardoTi, Madame Boin, in(ervins-je à mon tour ; ça vaut 8 fr. 75.

Oui, «ça nous était, venu», à Maubourg et à moi, à l’apéritif. Ce Cbavanon, né français, en vitupérant la veille contre l’auguste belle-sœur de notre roi bienàimé, parce qu’elle n’avait pas seulement daigné faire appeler la directrice dans sa loge, avait blessé chez nous un loyalisme que nous ne nous soupçonnions pas ; nous nous étions sur le champ improvisés les défenseurs de la Famille Royale. Peut-être convient-il aussi d’ajouter pour l’impartiale Histoire, que Maubourg avait Cbavanon dans le nez... Quoi qu’il en soit, nous avions ■ fait l’acquisition, dans une dos boutiques do fausse bijouterie avoisinant l’Eglise St.- Nicolas, de la superbe bague en simili or. ornée d’un simili diamant. L’imprimerie du Pedt Bleui, nous avait fourni un bristol avec ces quatre mots iinpressionnanls ;

La Comtesse de Flandre.

Le chasseur du Compas — qui nous était dévoué jusqu’à la gauche et savait se muer, dans les grandes circonstances, en un puits de discrétion — avait écrit de sa l)lus belle anglaise la formule de donation et un grenadier qui se promenait au Passage s’était chargé — moyennant un cigare — de remettre au concierge le bijou préalablement placé dans un magnifique écrin de velours, obligeamment prêté par Jeanne Maubourg.

Vous ne me l’avez jamais dit, chère et bonne Madame Mangé, mais il paraît — on me l'a raconté après — que vous m’en avez voulu- Vous m’en avez voulu de voir avoir fait «marcher» en présence et à l’égal de vos i)ensionnaires; car, directrice avisée, vous étiez instruite de l’art des nuances, et vous saviez que, pour mener ce peuple si difficile à gouverner, il ne faut jamais lui donner l’occasion de sourire aux dépens de celui qui le mène. Laissez-moi vous dire que nul ne s’en avisa, ce jour-là, car dans la moquerie féroce qui se déchaîna contre Cbavanon mystifié, tout fut emporté...

Et puis, sourire de votre méprise, c’eût été vous faire de la peine — et rappelezvous que, dans cette maison que vous aviez 'formée à votre image, c’est-à-dire où régnaient l’entente, la bonne humeur et l’esprit de bonne compagnie, il n’était personne qui eût voulu faire, à la directrice, une peine même légère.

^lllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllillItlIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIlllllNIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIÏÏ

Page 1