ACCESSIT
Désii-eux d’éviter d’interpeller ses instrumentistes afin de ne pas être fraiipé [tar h's foudres syndicales, il se bornait, quand un de ses musiciens errait, à se tourner vers le coupable en lui montrant un, doux 'OU trois doigts... pour' indiquer quel qualificatif il lui décernait mentalcn^ent. Et il arriva qu’un jour, s’étant trompé luimême dans une indication, il leva deux doigts de la main droite en se désignant de la main gauche. Ses musiciens lui Hrent une resijectiieuse ovation...
Je me souviens — ô Kufferath! — do l’époque où tu rédigeais le bulletin de la I)olitique étrangère à Vlndépendance. Je ilébutais dans le métier; tu étais mon aîné de deux lustres, si ce n’est de trois. Comme tel, tu daignas plus d’une fois cuisiner ma copie; comme tel, tu me traitas plus d’une fois de veau présomptueux, de raclure d’encrier d’imprimerie, d’andouille mai cuite, d’invraisemblable abruti, de... mais je n’ose pas dire jusqu’où allait, ô Kufferath! l’ingéniosité de tes généreuses admonestations. Seulement, ce que je proclame volontiers, c’est que si tu t’étais privé du plaisir de m’offrir ces fleurs, j’aurais eu peut-être le chagrin de rédiger jusqu’à la fin de mes jours des faits divers intitulés : (c Corsaires du commerce », « Nos bons Ahllageois » ou « Encore les chauffards ».
Kufferath! Son souvenir est resté aussi vivace à la Monnaie que si sa mort ne datait que d’hier; chaque jour, on invoque son goût, son exemple, son autorité! S’il fut jamais un homme que ses origines, son passé, ses rêves, ses aptitudes, son savoir désignèrent à un poste en vue, ce fut Kufferath à la direction de la Monnaie. Il s’était identifié avec la glorieuse maison et son nom, sa présence, sa science, sa renommée, (uinoblissaient tout de la vaste entreprise.
Wagnérien de la première heure, pèlerin a.ssidu de Bayreuth, il fut l’homme heureux — si l’homme heureux est celui qui a réalisé un rêve depuis toujours suivi, le jour où il monta Parsifal : le frisottement, autour de sa calvitie éblouissante, des cheveux demeurés au-dessus des oreilles et de la nuque sembla une auréole!
Qu’il était loin, pourtant, de jouer au ])ontife! Il s’emportait et se rassérénait dix fois en une heure, aussi bien au journal qu’au théâtre, et Dieu sait cependant si la
iMointtiie et V Indépendance sont des endroits sérieux, qui requièrent la mesure! Rien no l’amusait comme de se faire passer un moment, aux yeux d’un nouveau venu, pour une sinistre brute poméranienne et de terminer la séance par une amicale tape sur l’épaule et un grand éclat de rire joyeux. Et cela nouait entre la victime et le' bourreau des amitiés indestructibles.
Ce qui le caractérisait par-dessus tout, (•/était un magnifique don d’enthousiasme et de jeunesse, un entrain, une résistance morale et physique basée sur une bonne liumeur foncière, sur la joie de vivre : je l’ai vu. à 50 ans, après une journée (le bicyclette qui aurait démoli un jeune homme, dormir sur une chaise, à poings fermés, pendant quelques minutes — et puis danser au bal populaire, sur les pavés de la Grand’Place (l’un village, jusqu’à 3 heures du matin.
liC délicieux compagnon de voyage!
Content de toul^ mais connaissant "tout critique bénévole au musée ou au restaurant — si heureux d’être libre et si heureux de reprendre le collier, les vacances finies’...
Dans l’hiver de 1902, les directeurs furent instamment sollicités par feu Jacobs et Léon Van Houte — les deux excellents professeurs et virtuoses que l’on sait — d'enlendre une partition d’Albert Dupuis : le Jean Michel dont le nom a déjà été cité plus haut. Kufferath et Guidé apprécièrent l’habileté scénique et le talent de Dupuis, lesquels, en dépit de ses 26 ans, n’avaient déjà d’égaux que sa facilité de travail; mais ils reculèrent devant le livret que Poskin — en religion Henry-Charles Vallier — avait perpétré. C’était un arlequin des derniers opéras italiens et français en vogue : on y retrouvait notamment La Bohême et Louise.
Jeunes confrères en vers et rimes f)our j)ièces de théâtre, n’acceptez jamais (de rebouter l’enfant mal né des œuvres du voisin! C’est beaucoup plus long, beaucoup ])lus énervant et beaucoup plus dangereux (jue de faire un enfant soi-même... Je mis Jean-Michel à la sauce liégeoise pour tâcher de lui donner quelque .couleur et le situai vers 1825; il y eut un atelier d’armuriers, un dîner d’ouvriers et, nécessairement, un cramignon... Mais, pour cela, il fallait saccager les actes patiemment ordonnés par Poskin et talentueusement musiqués par Dupuis. Ils avaient tous les deux le désir d’un succès et ils se prêtaient aux amputations et aux greffes avec une abnégation que je n’hésite pas à qualifier d’héroïques — car personne ne souffre plus qu’un auteur, surtout un auteur débutant, quand on taille dans sa chair intellectuelle, si j’ose ainsi dire.
Dupuis déchira par vingtaines des pages de sa partition, supprimant du même coup les parties orchestrées — et Dieu sait ce que représente de travail et de temps une orchestration faite pour les groupes de
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musiciens du yi'aud oi»éi‘a ! Poskin-Vallier (;lii|)olait e( ratiocinait; mais on finissait tout de même j)ar Irouver les hases d’un amical accord : vaille que vaille!
Thi livret ainsi tripoté ne peut être qu’un livret manqué : le soulTle lui fait défaut et, aussi la ligne, le rythme intérieur; il montrera toujours le rapiéçagf'.
N‘em|)êclie que Guidé et Kufferatli, emballés, commandèrent des costumes à Georges Koister, le costumier arcliéologue liégeois qui réalisa des merveilles de pittoresque, et donnèrent à la pièce leurs lueilleurs pensionnaires : Claire Phuclié, Imbart de la Tour, Dangès, Viaud. Cotreuil et le cbarmant trio Bara-Rival-Tourjane. Dubosq peignit un atelier dont les fenêtres laissaient apercevoir le quai de la Batte et., pour le 2® acte, une place St. -Paul où rougeoyaient les vitraux de l’église, et les fenêtres des maisons discrètement illuminées, tandis que. sur les arbres et les façades 'Couvertes de neige, pilafonnait un beau ciel de nuit, hivernal, d’un bbui noir et profond.
Poskin ne quittait plus la Monnaie et, pour peu que la nécessité s’en fût, fait sentir, eût remplacé, au pied levé pendant les répétitions, Imbart de la Tour Pians le rôle de Jean-Michel .
La première fut l'événement musical de la saison: le tout Bruxelles des grands soirs était là et aussi le tout Verviers et le tout Spa. Ce fut un gros succès de partition.
« On demeure étonné, écrivail, l’éininenl, inusi'Col'Ogue 'Ernest Closson, do l’habileté de construclion de Dupuis. C’est même ce qui frappe dès l’abord dans son œuvre. Malgré l’extrême diversité des éléments de l’action, les heurts et la vivacité des contrastes, malgré surtout l'éclectisme stylistique du compositeur luimême, tout se fond dans la plus harmonieuse unité: les chevilles demeurent imperceptibles, la pensée se développe avec une liberté d’allures et une aisance rares chez des artistes aguerris, soi-disant familiarisés avec toutes les ressources de l’art lyrique et avertis de tous ses écueils. Le compositeur témoigne aussi de ce don précieux qui s’appelle le sens du théâtre, se manifeslant par une science et une sûreté des effets presque inquiétantes à cet âge-l'à. Et cet instinct ne se retrouve pas seulement dans le choix et l’à-propos des dits effets... mais aussi par l i vérité, la forme et la concision de l’expression dramatique... Nous avons ici, à la fois la ligne de grande envolée dans les scènes faisant « morceau » et la vérité dramatique dans rillustration musicale du détail, le tout irréjirochablement proportionné.
» ... Il y a encore autre chose dans Jean- Michel, qui donne à l’habileté son complément nécessaire : c’est l’inspiration; mais une inspiration d’une rare surabondance, dilapidée avec une folle et juvénile imprévoyance, ce besoin de « tout dire » qui marque' les œuvres de jeunesse et contraste avec les parcimonies avisées de la malurité, quand, inquiétés par la stérilité immanente, nous espaçons et savons metire en sérieuse valeur les derniers fruits de notre imagination... Aussi peut-on dire que le répertoire actuel du théâtre ne contient pas beaucoup d’œuvres aussi constamment intéressantes, où l’attention soit soutenue d’un bout 'à
i’aulre par un Ici renouvellement de la malièrj musicale. »
Et Glusson lorminail pur eus ligiu's (1) :
« J'imagine qu'on no saurait, dans la production lyrupie française des ving’t-cinq dernières années, désigner (à part l’œuvre de 'Watmer) trois (ouvres vraiment viables. 'Pour ma pari, je n’en connais qu’une — mais qui, à elh^ seule, en vaul un grand nombre : Louise de Charpentier, d’autant plus intéressanle, cellelà, qu’elle résulte de l’évolution de l'opéra français en lui-même, l’influence étrangère — sauf pour ce qui s’en est dilué dans l’ambiance immédiate — restant écartée.
» C’est peu : il y aurait place là, pour quelques-uns encore. Allons, Dupuis, alons, frê, corêdf/e! »
Jean-Michel tint quohpic temps l’affiche à Bruxelles; mais, vers la (Jixième re-piajsentation, le public s’en désintéressa; or, on no laeiit Jomu’ à la Monnaie devant des demi-salles... La |)ièce fut re[(rise à Liège, où elle fit la courte et honorable carrière que réservent aux (œuvres les villes de province, ])uis, à Rouen, je crois, et à Bordeaux — et le même succès d’estime la couronna.
Onze ans après : Bruxelles connaîi h's quelques jours de bonheur, les seuls jours (le bonheur, qu’elle vivra après la guerre. Nous les avons achetés 'par quatre années (l’occuiiaf ion et nous en jouissons à pleine âme : la Paix est là, la -Paix qui nous paraissait si belle pendant la guerre, la Paix .qui fut si lente à venir et dont nous savons le prix douloureux, cette Paix qui ne nous a|)p'Ort('ra que des désillusions et des ruines nouvelles tant morales que matérielles!
Mais nous sommes, pour l’instant, tout à la joie de la imtrie reconquise; nous avons cessé de vivre comme des bêtes traquées, nous imuvons parler tout haut sans crainte du méprisable espion qui rôde et qui surveille; vivre chez nous, entre nous, avec de gens qui ne mentent jjas, qui marchent dans la rue sans sabre et sans fusil, qui n’empoisonnent pas de leur langage, do leur odeur et de leur grossièreté l’endroit où ils passent. Le cauchemar est fini ; l’horrible patte velue et malpropre qui nous tenait à la gorge depuis quatre ans a desserré son étreinte; les morts ont frémi dans leur tombe en entendant sonner l’heure où la Justice, enfin, atteint le Grime; nos soldats, nos amis, nos parents exilés nous sont rendus! Nous n’apprendrons plus chaque matin, par les infâmes journaux à la solde de l’ennemi, que les attaques françaises ont « croulé dans le sang » et que nos soldats et nos alliés ont subi des assauts « riches en pertes»; les affreux cloporles à deux pattes ne s’introduiront plus dans nos domiciles pour ouvrir pos placards et sonder nos
(1) Wallonin, Xh amnée, ri'» û, mai 19i03.
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murs. Un air salubre a balayé nos placf's publiques, débarrassées des bordes scélérates et nos grenadiers, nos cbasseurs, nos carabiniers montrent leurs faces martiales et réjouies au lieu des faces abêties ef sinistres des forçats de l’impérialisme; nous semions tressaillir au fond de nous la fibre profonde de la joie d’une patrie ressuscitée et se pâmer l’émoi de l’enfant qui retrouve sa mère. Bruxelles n’est plus qu’une corbeille de firapeaux et les ailes de la Victoire battent .sur les mauvais souvenirs et les dissipent.’
(iuidé élait mort — ajirès quelles souffrances! — et le Tout-Bruxelles, diminué par la guerre, avait assisté à la levée du corps. Kufferatli, lui, revcmait avec les exilés; la guerre l’avait surpris en Suisse; il s’y trouvait sans ressources; il avait gagne sa vie en écrivant dans les journaux. Dans une lettre à un ami, se trouvaient mots : « Je suis revenu à mes 2.5 ans; je gagne 200 francs par mois : je ne jiensais pas rajojimir à ce point! » Et il s’était ibis à batailler contre les Boebes de là-bas. Si vous voulez savoir avec quel entrain, lisez ces lignes finales d’un article publié par la Gazrtic de Cologne du 29 novembre 1914 :
« Espérons qu’il nous sera possible de » nous emparer de cet homme et de lui » faire rendre, raison, afin que les calom- » niateurs de notre armée, qui courent le » monde, perdent le goût de leur malpropre » conduite. »
Le bon Maurice avait nargué, du haut de son glacier suisse, la colère de la matrone mamelue qui tréi)ignait dans la plaine, en tendant vers lui ses poings informes et velus- Et il « rappliquait >> maintenant vers son cher théâtre, par le premier train, il arpentait le plateau et embrassait dans son bureau les amis retrouvés.
Bruxelles se souviendra longtemps de la soirée de réouverture de la Monnaie, soirée
historique — • mais je résiste au désir d’en parler.
Pendant la gueri'e, François liasse avait mis en musique nue pièce en deux act('S, dont je lui avais pro[)osé le livret ; 1914; d’autre part, mon cher et vieil ami Adetor i.a Uye et moi avions mis sur pied une ode à grand spectacle, si j’ose ainsi dire, intitulée ; Vers l(i Gloire! dont Léon Dubois avait accepté d’écrirt' la partition.
Quand Kufferatb eut un peu soufflé, nous lui lûmes les deux ouvrages- Dès le lendemain, heureux d’être agréable à ses amis et escom[)tant, avec son entrain toujours optimiste, un succès auquel il c(»ntribua de toutes ses forces, il commandait décors et costumes et affichait au lableau les études musicales des deux ouvrages.
Le rouvenir de la brillante parure symphonique de Erançois Basse, si riche en harmonies et OT'chestrée avec la science (|ue tous reconnaissent à ce maître, le souvenir aussi de fa partition si large et y] magnifiquement sonore de Léon Dubois, s’étendant comme une majestueuse draperie, et où il s’affirma une fois de plus sa sûreté d’écriture et les ressources inépuisables de son talent, sont encore trop présents, sans doute, à la mémoire des habitués de la Monnaie pour que nous nous attardions à cette première, llappetons cependant que, quanrl, à l’apothéose de Vers la Gloire, nos soldats, nos vrais soldats entrèrent en scène sous les drapeaux inclinés, quand un vit leurs chevrons de blessures , leur tenue de campagne, leurs casques de bataille et leurs fusils qui, sur les ])asserelles de l’A^ser débordé, arrêtèrent l’envahisseur; quand enfin, éclata la lente et solennelle Brabançonne, rythmée par les cloches, on oublia (pie l’on était au lliéâtre : il y eut une explosion d’enthousiasme patriotique, une fièvre d’émotion frémissante qui se traduisirent i)ar tdes ovations indescriptibles à notre gloideuse armée.
Illiiilllllliiiiiiiiiiiillliiiiiiiiiiiiimiiiil