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CHAPITRE XII

Les revues au Cirque. Edouard Wulff. L’œil crevé.

« Bruxelles ! Tout le monde monte ! » .

« 1904, partez! ». Le cheval qui fait le saut périlleux.

Gustave Lagye et Rataplan.

J’ai parlé, à quelque page précédente, de Tangoisse dont peut être saisi un auteur dramatique à raison des responsabilité-; morales qu’il a assumées en acimptant la « commande « — terme consacré — d’une pièce de genre. J’ai connu cette angoisse avec Wulff, qui fut, pendant des années, le directeur du cirque de la. rue de l’Enseignement.

tombait — et savait-on ce que poiu'aii donner une grande « machine » comme ça, sans précédent à Bruxelles? ■ — c’était la l'aillile, la vente du matériel du cirque, la misère... Mais Mme Wulff, que vous vous souvenez sans doute avoir vue montant avec tant d’élégance en haute école, la souriante et belle et digne Mme Wulff était aussi ('1)1 liousiaste que son mari.

Wulff, encore qu’il ressemblât à Guillaume II, était Hollandais déjà avant l’armistice. C’était le meilleur des hommes, loyal comme l’écuyer de ce nom, toujours correct, toujours désireux de bien faire, aimant son métier passionnément, adoré de 'son [)ersonnel. Il n’avait qu’un défaut : celui de ne se ])oint connaître en comptabilité et de traiter souvent avec <les gens qui s’y connaissaient trop bien.

fin jour, il conta ses peines à Df'wattine et com,m(}.nt, ayant tout à lui et s’étant attaché un secrétaire qui n’avait rien, si ce n’est la science des chiffres, il était arrivé qu’au bout de vingt ans, c’était le secrétaire qui avait tout, tandis que lui, Wulff, n’avait plus rien. Il ne cacha pas que ses affaires allaient mal et qu’il lui faudrait « un coup » pour se remettre en selle.

— Pourquoi ne montez-vous pas une lawue équestre à grande mise en scène?

lui conseilla Dewattine.

Wulff y avait déjà |)ens('. D'aidant plus (jue Malpertuis avait fait, pour sa piste, ipiinze ans aui)aravant, un ou deux sketcbes d’actualité qui avaient, été fort bien accueilli, s. Wulff tomba donc sur cette idét de revue à spectacle comme un pauvre sur du pain. Il s’amena, un beau matin, chez ]noi, avec Dewattine. Ce diernii'r l’avait tellement « chauffé » que Wulff criait d’enthousiasme. Moi, j’étais défiant. Si Wulff risquait ses derniers billets de mille sur la mise en scène d’une pièce qui

La foi est contagieuse; je me laissai ,oersuader ('t tout le monde se mit au travail avec courage...

Ah! le.s braves gens que ci's gens de cirque! Quelle discipline, quel esprit de corps, quel exclusif amour de leur art, quelle ardeur à la tâche, quel dévouement!

A raison du danger d’exercices qui exigent avant tout le sang-froid, tous et toutes mènent une existence sobre et réglée, une existence Spartiate. Ils n’ont qu’une religion : la religion du muscle. La plupart sont des illettrés : est-il besoin d’avoir été à l’école pour sauter d’un bond sur la croupe d’un cheval qui passe en son galop circulaire, étager une pyramide humaine, éduquer des perroquets et des singes ou fourrer sa tête dans la gueule du lion^ Ils vivent très près de la nature et se gardent intacts au milieu de la foule trop civilisée d('s grandes villes- Familiarisés avec les a. finaux, iis copient leur force et leur adresse, parce qu’ils les admirent et les aiment. Et, comme la santé physique équilibre la santé morale, ils ont dans l’âme je ne sais quelle vigueur fruste et saine (pii rend aimable la médiocrité de leur esprit et de leur condition.

dette race qui vit du Cirque lui demeure fidèle. Un « auguste » reste « auguste », un dresseur de chevaux continue à (tresser des chevaux et l’on ne voit pas, ailleurs que dans l’imagination d’un écrivain, un dan-

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sniii- i|iii (lovicndraii oalculat.cnr. Il existe ainsi tniife une Iribu Inimaine, bien à ral)i'i (les anires — et elle va J’inii' avec b' cirque lui-même car, le cheval disparaissanl, comme bêb' de luxe, le circule disparaîl l'a avec lui. Il fi'ra ,plac(', dans la liste de nos « plaisirs », au music-hall. Déjà le [irogramme dc' nos cirques n’est plus qu’une suile do « numéros » et d’« ai.tractinns », donc la |)lus noble conquête que l’homme ait jamais faite est doucemeni, ('xpulsée. Le rouleau niveleur écrasera la pittoresque survivance des hommes primitifs qui domirtaient, dans les forêls natales, les animaux comiiàgnons de leur vie quotidienne, connaissaient leurs goûts, leurs instinefs et leurs secrets c't exerçaient, pour notre joie et notre admiration, leur int elligence embryonnaire.

Mais nous avons pris ici rendez-vous avec’ toi, lecleur, pour raconter des histoires et non i»our [iliilosopher.

La troupe de Wulff, ce n’était pas une troiqie ; c’étaient des familles, une smala dont le retour annuel était le bienvenu dans le paisinle quartier Notre-Dame-aux- Neiges.

On voyait débarquer les artistes un matin de fin d’automne, venant « des ailleurs et des encore plus loin », un sac léger à la main, vaillants, maigres et propres, avec des figures réjouies; on reconnaissait, telle tête glabre et volontaire dont une belle affiche en couleurs, oubliée sous le [céristyle du cirque depuis l’autre saison, avait perpétué le souvenir; on retrouvait la troupe des écuyers auxjam.bes arquées; la famille des cyclistes, la famille à roulettes, discrète et comme furtive; les virtuoses du fil de fer qui semblent, en marchant, tenir un invisible balancier; les naines qui ])arlent du nez, les naines aux mains glacées qui ont des yeux de vieilles femmes dans des têtes d’enfant; coiffées d’un béret à i)lumes; les femmes athlètes qui s’exhibent en maillot et chemisette; l'bercule au canon et au carcan; les beaux chevaux au poil luisant qui fringuent ou qui encensent de la tête; l’éléphant endormi qui balance entre ses dents un long tuyau d’arrosage; les chiens dont les muscles frémissent sous la peau et qui ahoient, la gueule rouge et les yeux ardents; les chars romains, tout en pourpre et or, les tilburys en cuir et osier et les canots pontés des pantomimes nautiques.

Dès le jour de l’arrivée, le travail commençait; jamais l’arène n’était libi-e : c’étaient des acrobates indéréglables qui répétaient au tapis; des escouades de girls au dressage, enlevant en cadence leur collection de nrolleds sur les un... deux. . un... deux..,, du manager; la ronde des bicyclistes et unicyclistes tournant, à la file indienne, impeccables et souples, avec des nerfs d'acier; la bousculade sévèrement l'églée des clowns qui partent en sauts périlleux, nègres et blancs confondus, s’en-

voy(“nl Ial0(di(‘s et coups de |)icd avec des raiHiiu'ini'nls de goi'ge dans un visage blême et immobile où seuls les yeux vivent, ’noii's ('t atteid.ifs; les chevaux nerveux, a|)pliqués à bien faire, un coin d’œil su» la mèche du foiud el le,s cavaliers en tricot bleu (pii» altfmdeni le signe du répétiteur d(' l’exercice.

Kl, lout à c()up. là. dans la pénombia'. Ijœil exjierl de Wulff silencieux, rôdani, aiitoui' de la pisie et (hmt chacun quêtait une approbation, un conseil, un sourire...

Un frisson qui courait sur la piste le signalait...

Et tout le Iravail de reprendre, avec un 'maximum d’efforts loujours renouvelés, sans cris inutiles.

Sans cris inutiles...

Un jour — ceci va vous le prouver — cm mettait en scène une chasse à courre Des chevreuils venaient d’arriver au cirque, dans des caisses à treillis, tellemen! affolés jvar le transport en chemin de feiet en camion qu’ils se cognaient, stupides et fai'ouches, dans leur prison die bois, s'écorchaient tête et. pattes contre les parois. On barra l’entrée des fauteuils avec des palissades, de façon à leur faire un champ d’exercices bien clos, couloirs et arène réunis. On ouvrit alors les caisses et ils se mirent à courir épeivlus, bondissant en hauteur et fonçant devant eux sur leurs maigres jambes ankylosées dont les articulations craquaient.

Je m’étais juché, pour \mir, tout en haut des fauteuils en amphithéâtre; des aides se trouvaient à côté de moi, la tête penchée par-dessus la palissade; nous regardions les bêtes faire à nos pieds des sauts désordonnées; la folie de la liberté reconquise les possédait.

Wulff ordonna de les laisser courir et se déjeter et d’attendre qu’elles fussent épuisées par leur propre furie.

Tout à coup, un grand chevrenil amena, d’un bond prodigieux, ses cornes à deux pas de nos têtes; nous nous rejetâmes en arrière, mais l’un des aides fut atteint au visage; il porta ses deux, mains sur son oeil droit avec un cri de douleur, et quand il les relira, je vis, sous ses sourcils, un trou béant, “«anglant, une boutonnière rouge, ouverte dans la profondeur des chairs.

L’homme, ayant crié, ne disait plus rien, trépignait de douleur. Je criai, d’une voix blanche, à Wulff, qui avait vu le saut ;

— William a un œil crevé...

Il me répondit sans hâte :

— Lequfd?

— Le gauche.

— Ce n’est rien, c’est un œil de verre.

En effet, William, la première douleur ])assée, me tirait par le coude et me mon- I l'ail, sur la piste, son œil do verre, arraché du visage comme par un crochet. On repêcha l’œil du haut des fauteuils, avec une pelle creuse; William le frotta sur le fond

SOUVENIRS D’UN REVUISTE

(if' son panialon. If* j'oni'i'a on lioadio pour

iif'Kf.jyf'r ('I lo romil ou nilaco.

Id la séaiu'o oonlinua...

Dos s[)(U‘lsrnf'n lianlaionl. Ions les aprèsmidis, Ip désort i(iuo aliyuomonl df's gradins, s’onblianl, i»ondan(, dos houros- à rogardor lo (ravail; dos fils do faniillo. bons à rion, sauf aux oxcrricos périlloux ol violon (s, o( quo séduisait cet asile du muscle et do l’audaco, atlouflaiont la fin dos répélilions pour essayer sur la piste aux jeux do l’acrobatie; des parlottes do femmes s’installaient au confnMo, mêlant l’angtais, le français, l’italion et l'altomand dans leurs ca(|uolages.

Dos sons perçants do clarineltos ol dos mugissements do cuivre, scandés par la juaillocho, retonl issaiont. brusquomoid dans une tribune au-dessus d’une dos onlréos dos fauteuils : c’était « l’orcliestre » qui répétait, une bande do musikants allemands qui désarticulaient lo rythme de la musique à i’alluro dos cbovaux on piste. Lo tout sousla conduite d’un maestro qui, depuis vingt ans, leur battait la mesure et. qui — mirahile diclu — n’était, devenu ni sourd ni même neurastbéniciuo.

El, CO vaste immeuble était encore plein d(' coins curieux, ignorés du public, : lo magasin do costumes où lés maillots fraîcbomont lavé^s [fondaient à dos cordes, comme des peaux d’écorchés; les loges où la senteur dos eaux do toilfdlo et des parfums violents no parvenait pas à chasser i’odf'ur r/ent’vi.s du cirque, l’odeur

chaude et ammoniacale dos écurif's mêlée, aux rolonls du cuir frais cl do la sueur luimainf'; lo magasiti d’accessoires qui .'leurail, la colle do poisson et l’ordure fermentée et où s’entassaient casques, tonnelets vermillons, seringues en carton, guirlandes et couronnes en fleurs de papier, mandolines, bouteilles en 'bois, paillettes rutilant sur une liousse de clieval; fauxcul du clown où le molosse plante ses crocs...

J’avais, cette anné('-là, aux Galeries, une revue intitulée Bruæellcs-Tont In monde déceni:. Tl parut indiqué d’appeler la revue du cirque Bruxelles tout le monde monte. Les répétitions s’ordonnaient comme des manœuvres ou des cérémonies. Il y avait des décors «aériens», inventés par un artiste die la troupe. John Price, qui en avait fait breveter l’invention. Ils furent [feints [)ar Duhoscq. Des tulles métalliques cylindriques, tendus, au haut et au bas, sur un cercle de fer de la dimension de la piste, descendaient de la coupole sur le bourrelet. Le, tulle est un des plus anciens et reste un des plus jolis moyens d’illusion au théâtre; quand on l’éclaire de l’intérieur, îffui, ce qu’il cache surgit dans un éclair et, la [feinture dont il est recouvert a[f[)araît; si l’on ne laisse que l’éclairage extérieur, tout s’efi'acf' comme la fin d’un mirage.

IjC premier décffi' re[n'és('nl ai I b'S tftits d(f la (iraiifl’Place de Lruxelb's pai' une nuit d(' Nffël; sur le sable étaienl dispcfsés des !oi(s en [feidf's contrariées, rb's fenêlrf'S à labaliôi'es, fies cheminées, des [flaleformes rfcal icables, te tffut couvert de neige; h's lull'es, quand la lune les éclairait inlérieurement, faisaient surgir de la nuit le campanile de la Maison du R(fi el la flèche de rilêftel de Ville; fin ballet de ranutnenrs, de chats noirs et de pigeons blancs gambadait [farmi les cheminées, landis que deux aéronautes descendaient la coupfde du '■ir(|ue en balhfn et se posaient sur lés toits... Tout ce tapage réveillait les. habilaids paisibles ([ui, en costume de nuit et le bffugeoir à la main, paraissaient à toutes les fenêtres dt'S mansardes et des greniers. Utie palrouille de police inlervenait qui s’en [frenait aux aéronaides. Gomment (•'taieni -ils là? D’on venaient-ils? En vain essayaient-ils df! faire comprenflre qu’ils é( aient arrivés par avion : (fii ne la fait [fas à un vieil agent! Au surjflus, avaient-ils des [japiers? Ils n’en avaient pas. Est-ce que les oiseaux ffiit des passeports? Bref, la ipatrouille aurait conduit l(ful, le monde à l’amigo si le Cirque Wulff, où l’on se préparait « justement par liasard » à jouer une revue n’avait offert aux aéronautes — jamais personne n’aurait sotqfçonné ça! — dé remplir le r(àlé du compère et de la commère...

Cette fabulation en valait une autre, sans plus; mais hf public, surpris d’une mise en scène qui S(frt,ait des sentiers battus, fit un t.cl accueil à ce premier laldeau que l’(fn [fffuvait dire la partie gagnée, pour peu (|ue la piè-'e se soutînt.

La première se donnait au prfffil, d(' la section bruxethfise de la Presse belge. I^a comtesse de Flandre, le prince et la princesse' Albert, la princesse Clémentine et le duc de Vendôme, cinq ministres et toutes les « autorités constituées » assistaient à ce gala.

Je suis d’habitude fort calme aux premières; j’offre volontiers, ces soirs-là, un coup de main aux régisseurs et tâche de donner courage et confiance aux artistes qui en manquent, à veiller aux oublis possibles. Mais les coulisses d’un cirque ne sont pas celles d’un théâtre et je m’étais vu, la veille, à un moment de la répétition géné- T'ale, coincé entre la trompe de l’éléphant et la croupe frémissante d’un cheval de sang, une croupe qui ne demandait qu’à se détendre : rien n’est plus propre à vous faire com[frendro votre parfaite inutilité dans la « conduite » d’une pièce équestre. . Et puis, le sffi't de Wulff me travaillait d’une inquiétude si énervante, que, pendant le prologue, je fus jouer au billardi, tout, .seul, dans un café désert, voisin du cirque.

Je ne rappliquai dans l’immeuble que pendant le deuxième tableau et je vis, flerrière le rideau de l’entrée de la piste, un Wulff tellement heureux que ça vous faisait de la joie rien f[u’à le regarder.

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Cf' dfmxiô.ine laMoau s(' passail. an Cin- (iiianienaii'o, où lo coinijcrn arrivai!. <à rlicval, romme il ronvif'nl. Ce conijx'irf', c’élail. le sexagénaire Minard, mon vieux (‘omj)ère de BruxcUcs-fin-de-sicclr.. Minard fini avait 'élé brigadier anx cnirassii'i-s dians ■sa lointaine jeunesse, nn Minard rajeuni, épalan!., monté sur le plus beau clieval des éruries. Emilicnne di' Sei're, (pii taisait la ronimèro, arrivai!, (‘bloiiissaide. dans un irréprocbalile dog-car. E! le thon gros Bal- !us roulai!, à !rave]‘s !a pièce el, la pis!,e, sur la ballf' de son vf'idre. L’iiderprétaüon comjmr!ai!. encore d’au! res ar!is!es di' Üiérdre, no!ammen! la ta'lle Doë, (pii avait un port de reine e! d’ari’ne. e! Dei'ineü.e, ii-ansfuge des revues de la Scala. Quant à la Iroupe du ciiapn', elle donnai! à fond. J^e ■oncours hippique. !oujours noyé sous l’avf'i'se, fournissail l’occtasion d’un double (fuadi'ille équeslre oii les genlIcun'n-rM^rs manœuvraient le riflard à la main. Un (■léphant on aulomobile se voyaü. dresser procès-verbal parce qu’il dépassai! le cinq à l’heure; un omnibus autbeiiüque do la ligne Place Madou- Place die Brouckère, qui, tous les soirs, enlraü. en jiiste au galop de ses quatre chevaux — e!., par un miracle d’habilelé du conducleur, jamais il ne capota! — étaü. jilein de clowns, habillés en dames du monde qui enseignaient ])ar l’exemple commen!... iî ne fan!, pas, ipiand :m a des jupes, descendre d’un !ram en marelle. L’acte se complélait jiar un reloue de la kei-emesse d(' Louvain en jnv-plczier, un hailet au Royaume des enfanls sages; uni' séance de la Gliambre où un donqileur américain, alors célèbre à Bruxelles, se livrait à une curieuse expérience elle dressage de l’animal féroce qui se nommait Demblon, où des ministres montaient au mât de cocagne pour décrocher un portefeuille, etc... Ce! épi.sode parlementaire — chose amusante à noter — fut supjirimé, le soir de la première, pour que le prince Albert n’eût point tà sourire des allusions politiques qu’il comportait. On le rétablit le lendemain.

De la |)oli!ique, on passait, par une de ces ti'ansitions en looping the loop communes aux revues, au Royaume des Déoo- ’aüons e! c’était un des plus somptueux défilés qu’on ait vu à Bruxelles. Chaque ordre était représenté par un cavalier escorté die deux porteurs d’étendards ou li’emhlèrnes : pensez à ce que pouvait inspirer à un costumier doué di’un peu d’ingéniosité : le Lion et le Soleil . — le Eaucon blanc — la Couronne de Chêne — le Trésor sacré du Japon — le. Médidjé, l’Eléphant blanc du Siam, la Toison d’Ôr, le Nicham-Tftikar, le Double Dragon, l’Etoile polaire — la Légion d’honneur... On présentait aussi — (détait l’année de la gu -rre anglo-boer — « le pays qui n’a pas de décorations » : un soldat boer blessé suivi d’une femme en baillons et traînant par la bride un cheval fourbu...

La joie de la soirée, ce furent les saints de Wulff. Suivant une vieille tradition dii

cirque, (uiand un numéro du ]u’ogrammc e.'^l partievdièrement applaudi, le directeur s’avance au milieu de la .])isto et salue, avec gravité, pour remercier le public de son bruyant hommage. A la première de la revue, Wulff ne crut pas devoir déroger à l’usage : après chaque scène, il vint s’incliner, en habit noir, au milieu du décor, parmi les artistes. Le public, après s’être un peu étonné, le prit à la bonne. Wulff, béat, ne perçut, même pas la part, d’ironie (pu ent.i’ait dans ces bruxelloises acclamations...

r stt

Nous récidivâmes, l’année d’après (190't). avec une revue intitulée « 1904, Parlez! » qui, pour avoir fourni une carrière honorable, n’eut cependant, ]ias le succès de sa devancière. C’est que les scènes de revue dans lesquelles on peut faire intervenir l’élément cheval, l’élément cirque, ne .sont pas nombreuses. Nous avions écrémé le bouillon l’année précédente... Il y eut die chatoyants ballet, s, des décors suivant le procédé John Price : royaume du Bonbon, Olympe, palais du Cheval — mais ils ne valurent pas le Brux’elles-sous-la-Neige et le défilé équestre des diécorations. Ce fut un cortège du cheval à travers les âges qui décida de la réussite.

L’année suivante — celle du glorieux « septantecinquenaire » de notre indlépendance nationale — Wulff rêva sinon d’une nouvelle revue, au moins d’une grande pièce d’actualité. Parmi les fêtes qui marquèrent cette année du souvenir. Ja iplus intéressante avait été la reconstitution d’un tournoi dans le hall du Cinquantenaire.

Ça s’était passé au début de juin. Le thermomètre était, en délire. Pas un vélum dans le liall. Fournaise. Plusieurs milliers de personnes cuisant dans leur jus. Grosses dames aploplectiques éclatant comme des bombes dlans leurs corsages; messieurs liquéfiés, semblables, effondrés qu’ils étaient dans leurs loges, à des petits tas en décomposition, humides et fumants; éventails découragés, i)endant au bout de mains molles; faux-cols et manchettes informes, réduits on pâte à papier.

Le S])ectacle là-bas, au Cinquantenaire, fut somptueux; mais il avait manqué, pour le mettre au point, un imprésario averti, sachant ce qu’il faut au public pour que son intérêt, éveillé, se maintienne. Ce fut superbe — et ce fut long; ce l’ut splendide — et ce fut monotone. Il eût fallu couper un bon tiers du scénario — quitte à faire à l’archaïsme quelque accroc. Mais forcer les convives à manger le même plat de 14 heures à 18 heures, comme on ne disait pas au temps des ducs de Bourgogne; leur faire entendre, pendant quatre heures d’horloge, des « bazuinen », c’était excessif.

Oh! ces « bazuinen » ! Vous vous souv(>nez du trombone de Bilboquet qui ne donnait, qu’une note, toujours la même...

— Les gens qui aiment cette note-là sont ravis! affirmait Bilboquet.

SOUVENIRS D’UN REVUISTE

Ceux qui aiment les « bazuinen » furent — au moins au début — aussi enchantés que les auditeurs de Bilboquet. Cortèges, défis, combats, joies, terreurs, tristesse, tout était annoncé, commenté, souligné, présenté par les « bazuinen ».

De 2 à 3 heures, on trouva ça très bien; de 3 à 4 heures, les plus réputés amateurs de « bazuinen » commencèrent à transpirer des rondelles de saucisson; entre 4 et 5 heures, on cherchait des tampons di’ouate pour soustraire aux « bazuinen » ses tympans meurtris; entre 5 et 6 heures, le dernier des « bazuinards » demandait grâce et promettait sa fortune pour ne plus être « bazuiné » davantage...

Nous fîmes donc, Dewattine et moi, Bruxelles B(izui)ien, toml)ant ainsi dans une erreur que l’un de nous au moins, à raison de ses chevrons, aurait dû éviter. Le public, en efl'et, s’imagine généralement que les laits ([ui ont le plus amusé la galerie au cours de l’année écoulée sont ceux qui sf; prêtent^ le mieux à la revue. C’est tout h' contraire: ce qui est «juteux», c'est, le citron intact et non le citron pressé; quand un événement a fait tes frais de la gaîté générale, quand tout le monde s’est employé. pendant des semaines, dans les gazettes, les cafés et les salons, à en extraire tout ce qu’il contenait de drôle, le revuiste n’a plus qu’à se taire et à chercher autre chose.

Notre revue fut une revue manquée. Les bazuinen furent aussi embêtants au Cirque qu’ils l’avaient été au Cinquantenaire.

Dewattine avait eu l’idée d’introduire, dans le prologue, un ballet de punaises sortant des vieux meubles que les gagnepetit allignent sur le parcours d’un cortège à l’intention des badauds. Je montrai, pour ce projet, un enthousiasme médiocre. Marheureusem.ent, Wulff tiqua dessus :

» Ja, ja! très comiek! » Il fallut en passer par là. Le costumier berlinois Baruch imagina des travestis aussi vrais que nature : on aurait dit, vu au microscope, une grouillement de punaises en chair et en... pattes. Toute la salle se gratta tellement qu’elle oublia d|e trouver que c’était comiek.

Wulff avait acheté quantité d’armures lors de la vente du matériel du tournoi; il eut beau régler des carrousels et faire se précipiter les uns sur les autres le Charolais contre la Tremouille, Antoine de Bourgogne contre Jacques de Lalaing et de Ternont contre dje Borssele; nous eûmes beau imaginer des combats à pied, par huit liommes d’armes, sur l’air du quadrille à la Préfecluve, et faire présider par Philippe Lelioii, agent de 3® classe de la 4* dlivision, une passe d’armes où le clown Monrovia, déguisé en lutteur moyenâgeux, se combattait lui-même et tout seul ; tant d’esprit lirodigalement dépensé ne parvint pas à assurer le sort de Bruxelles Bazuinen; elle décéda, après un mois de maladie, sans fleurs, ni couronnes.

Et Wulff chercha, car les jours difficiles menaçaient de revenir, un autre genre d’attraction.

Il imagina un « numéro » qu’il promènerait par le vaste mond'e : un cheval qui fait le saut périlleux et même le double saut périlleux!

Vous savez que la piste de la plupart des grands cirques se transforme en pièce d’eau : le cheval devait, après avoir virevolté dans l’espace, tomber dans le réservoir. Il ne s’agissait pas, bien entendû, d’un cheval qui s’enlèverait par ses propres inoyons, mais d’un cheval projeté par un ressort de catapulte : une fois le truc établi, Widff se faisait fort de trouver un cavalier assez hardi pour enfourcher le cheval et de donner le change sur la façon dont le cheval s’enlevait.

Il construisit d'onc, avec l’aide d’un ingénieur, un appareil spécial : un robuste plateau rectangulaire, long de 3 mètres et .argo de 2, était fixé, par l’un de ses petits côtés, au moyen de charnières, sur une assise de memes dimensions solidement fixée au sol; dé puissants ressorts joignaient les côtés opposés aux charnières. On ramenait le plateau supérieur de manière à lui faire recouvrir exactement l’assise en pressant sur les ressorts et l’on assurait lo contact par un fermoir qu’un déclin permettait de lever. Le plateau supérieur, libéré, se relevait alors violemment et envoyait dans l’espace... le sac de terre qui, dans les premières expériences, tenait lieu du cheval — car, vous le pensez bien, on ne commença pas par projeter en l’air un canasson en vie.

La difficulté était de dionner au projectile une trajectoire qui le ferait tomber au milieu de la piste-bassin.

On travailla, pendant des semaines, à étudier les plateaux, à disposer les ressorts, le cran d’arrêt et le déclic; on arriva, enfin, après- avoir projeté des sacs de lüü et 200 kilos partout, sauf à l’endroit espéré, à les faire tomber où ils devaient tomber.

On construisit alors un cheval de bois, grandeur nature et les difficultés recommencèrent : ce n’était plus un volume posé à plat sur le plateau projeteur qu’il' s’agissait d’expédier, mais une masse posée sur quatre pieds, dont il fallait déterminer le centre de gravité.

Les résultats furent bientôt assez satisfaisants pour qu’on risquât d’opérer avec un cheval vivant. On amena une vieille rosse, vouée à l’équarrisseur; on s’efforça de lui poser les pieds aux points de repère établis pour les jambes du cheval de bois et, au milieu du silence haletant de toute la troupe (car il n’était personne au Cirque qui se désintéressât de ces expériences), on fit fonctionner le déclic. Le cheval bondit en l’air, les membres épars et alla tomber dans les fauteuils où il se brisa l’épine ilorsale.

Ce fut une consternation. Wulff déclara qu’il en resterait là.

Mais, quelques jours après, lo désir le

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reprit, rurieusement de recommencer. On ajjporta je ne sais quelles modirications à l’appareil et l’on remit sur le plateau un nouveau cheval qui eut le meme sort que le premier.

On essaya alors d'un poney fort tranquille à qui on parvint, une fois ses pattes placées sur les repères, à faire garder l’immobililé. Le moment favorable fut saisi, le plateau se déclancha, le poney tourna deux fois sur lui-même et alla retomber au centre du bassin!

Alors, ce fut une scène inénarrable : un immense cri de triomphe jaillit jusqü’à la coupole; tout le persônnel du cirque s’embrassait, pleurait de joie; Wulff, submergé ])ar les artistes qui s’étaient jetés sur lui pour le féliciter et le presser sur leur c.reur, avait l’air d’un sanglier coiffé par les chiens. On oubliait tous les déboires dans l’ivresse du succès... on oubliait même et surtout le cheval qui, étourdi — c’était bien son droit à cette bête — de se trouver immergé comme un poisson après avoir volé comme un oiseau, battait l’eau de ses quatre pattes et était en train de se noyer.

— Ma cheval! Ma cheval! cria Wulff.

Le poney coulait à fond. Dix pensionnaires du cirque plongèrent à la fois foui, hahillés, saisirent le poney et le ramenèrent en triomphe.

Et, ce jour-là, Wulff fit des rêves que toute la troupe partagea ; il tenait un numéro qui ferait courir les deux mondes. Il ne restait qu’à trouver le moyen de dissimuler le tremplin et son dispositif et à dresser le chovnl de telle sorte qu’il aurait 1 air de liondir de lui-même! Et il n’était personne, même parmi les femmes, qui ne lût ])rêt à monter dessus.

Hélas! l’expérience si bien réussie n’eut pas de lendemain; quelques jours après, comme nous arrivions au Cirque, on nous dit que le poney avait été se tuer sur le bourrelet de la piste; nous n’osâmes plus jamais en parler à Wulff, tant, il se montrait sombre et désolé...

Et il se mil en quête d’une aulia» inven- I ion...

Gustave Lagye lui proposa bien un ballet à grand spectacle, mais le vent ne soufflait plus à la mise en scène.

Puisque, à l’occasion du Cirque, j’ai parlé de Dewattdne, quelques mots au sujet de 'G. J^agye, qui fut longtemps attaché, comme ïui, à la GazeUe, seront peut-être à hmr place ici.

.l’ai déjà dit, je crois, qu’avec Gustave liagye, — cousin de Victor, qui fut secrélaire de rédaclion de VEloile Belge, et y a laissé des regrets non encore apaisés, — j’avais adapté une opérette autrichienne : VOücleur, que les Galeries représentèrent et que, par parenthèses, Jeanne Maubourg, devenue Mme Roberval, et directrice d’un théâtre canadien d’opérettes françaises, '•epril, l'année dei-nière, à Montréal.

Ce Imn Gustave Lagye, qui avait traduit des douzaines de pièces, rimé des centaines d(‘ chansons, écrit des milliers d’articles, était le type accompli de l'homme-delettres bohème : à l’heure où l’âge mûr lui conseillait de se tenir sur le refuge des piétons pour éviter les autos, il n’en continuait pas moins à flâner sur la chaussée, insoucieux des bousculades où son goût de l’imprévu l’incitait.

Gustave Lagye, en tant que traducteur, n’avait jamais eu de chance- Il avait transvasé en français et en flamand certains ouvrages allemands pour des prix de famine et, ayant négligé de rédiger préalablement des contrats en bonne et due forme, s’était vu refuser tout droit d’auteur. Il dut notamment faire un procès aux auteurs de Boccace, dont il avait traduit l’œuvre; il obtint, après des instances judiciaires multiples et coûteuses, l’autorisation de faire... ajouter son nom sur les affiches des représentations en langue française. La raisonnable part de droits qui revient au traducteur lui aurait assuré l’aisance pour sa vie entière.

Hahent sua faia traductores... Quand nous eûmes adapté YOiseleur, musique de Zeller. paroles de West et Held, en suite d’un contrat parfaitement clair avec les prénommés, nous vîmes surgir M. de Biéville : c’est que le livret allemand mentionnait, sous le Lire du VogelluVnder' : « d’après une idée de M. de Biéville » et que le fils de l'auleur français prétendait que VOiseJevr descendait en droite ligne de «La Gardeuse de Dindons», née de l’imagination féconde de son jùme. .T’allais à Paris voir ce troublefête et je rencontrai, dans un appartement qui fleurait bon la vieille France, un notaire déjà âgé et tout à fait aimable qui me dit :

— Monsieur, MM. West et Held et M. Zeller promènent de par le vaste monde, depuis ptusieurs années — car VOiseUnir, traduit déjà dans cinq ou six langues, a obtenu partout un succès considérable — une pièce qui appartenait à mon père- Je n’ai pu les en empêcher aussi lohgtemi)s qu’ils n’ont pas présenté la pièce en français. Aujourd’hui, je les tiens...

— Mais nous ne sommes pas responsables, mon collaborateur et moi, lui disje, du fait que les Autrichiens ont exploité à leur profit votre bien et il serait vraiment injuste de nous en faire supporter les conséquences...

— D’accord. Mais comme je n’ai pas d’autre moyen de faire reconnaître mes droits que d’interdire les représentations en langue française, je les interdis.

Le premier interdit dans cette affaire, ce fut moi, vous riensez! Je n’en plaidai jias moins la cause de Lagye et la mienne avec une énergie qui touclni cet excellent notaire, car il finit par admettre qu’il ne s’oppo- .scn’ait pas aux représentations si, par la suite, 011 lui réservait dans la répartition des (h'oils et jusqu’à ce (pie la Gardeuse de

SOUVENIRS D’UN REVUISTE

Dindons fùl tombée dans le domaine public, une pari légitime. Ce qui fut fait.

'bels furent les ennuis que nous valut, avant meme sa naissance, l'Oiseleur : Lagye élait de ces braves types dont la tartine fumbe toujours du côté de la confiture.

La (UizeUe, à la rédaction de laquelle il aii|)artint pendant vingt ans, a rappelé récemment de |)laisants souvenirs sur son vi(nix collaborateur, tout à fait populaire dans le monde de la presse. Un jour, racontait-elle, un ami va le trouver chez lui pour lui demander un renseignement. Il frapp(' à la porte de rai)partement.

« Lrdrez! »

Il pousse la [)orte. Il ne voit personne.

« Par ici! »

Lt il découvre notre Lagye qui était au lit avec sa femme.

U 6Q retire précipitamment, par discrétion.

« Mais arrivez donc! Ne vous dérangez pas... Nous dînons! »

En effet. Les deux éi)oux mangeaient la soupe dans leur lit, leurs assiettes posées sur U's genoux, la soupière sur la table de nuit...

« \'ous ne voulez pas partager notre dîner? »

L'ami s’excusa. Chez tes Grecs, du temps de jqaton, qui mangeaient couchés, cela (‘ût paru toid naturel, pourtant...

Une aidre fois, le même visiteur, arrivant encore à Timproviste, trouve Lagye et sa femme assis l’un à côté de l’autre, lui les jambes, nues, elle les jupes luuliquement retroussées, tous deux les pieds dans l’eau. Ils prenaient un bain de [)ieds...

Et Lagye, toujours bospitalier et engageant :

M Vous n'en usez pas?.. Profitez donc fie l’occasion! Voulez-vous une cuvette! 11 reste de l’eau chaude sur le feu!... »

Au temps où nous tripotions l'Oiseleur, je m’en fus un matin chez Lagye et le trouvai au lit avec sa femme, dans le même appareil cubiculaire. La conversation .s’engagea très à l’aise, comme si l’on se fût rencontré au café. Gependant, Je ne tardai pas à remarquer que cette conversation était, à tout instant, coupee de bruits insolites... qui n’avaient rien d’humain, tout en en ayant quelque chose.

Etonnement, puis inquiétude, puis consternation; finalement... agacement violent.

Lorsque le bruit se renouvela pour la dixième ou douzième fois, malgré moi, je jetai vei-s le couide un regard irrité...

La bonne Mme Lagye éclata de rire, plongea la main sous la couverture et (m rel.ira un petit être tout gidnçant de fureur: c’édait un ouistiti qui partageait la coiicbe (i(; ses lions maîtres...

Avant d’être le maître d’un singe, Lagye l’avait, été' d’un ctiien (péil garda pendant dix ou douze ans (‘t qu'on appelait ttataplan;

c’était un [letit « strootluuper », intellige.ut et joyeux, le nez au vent, avec ,ni iiout de queue toujours fr-étiltant. Il faisait des tours. Son eiuu'mi mortel, c’était Gliarh's Buis, notre ancien bourgmestre, sous la magistrature duqiu'l furent imposées, jiour la première fois, à la gent caniiu', la muselière et la médaille. Au seid énoncé du mot Buis, Hataidan se mettait à aboyer avi'c fureur — une fureur que des caresses et. du sucre ne jiouvaient apaiser qu’à la longue.

Un soir, dans un meeting électoral, llataplan — il ne quittait jamais son maître — se trouvait à la table de la presse, surveillant les journalistes qui faisaient le compte rendu. Un des orateurs du meeting, Plmile Feron, ayant cité dans son discours le nom de Buis, Kala[)lan, qui ne dormait que d’un œil sur la table, parmi les crayons ('t les encriers, sauta sur ses pattes et se mit à aboyer si furieusement au nez d’îlmile Feron que la harangue en fut interrompue tout net. Et Gustave Lagye dut emmener son chien, toujours aboyant, au milieu de l’hilarité inextinguible de la salle et sous la froide colère de l’orateur.

Quand Rataplan entrait dans un café avec liagye, celui-ci mettait sur le nez de Rata- ].)lan un morceau de sucre; le chien s’immobilisait et Lagye prononçait des « versses » de sa composition :

Quand « Ralapian » va-t-à la cbasso,

Il prend son fusil, sa besace ;

Et, s'il rencontre une bécasse,

11 la rnel en joue et fait feu!

Sur le « fait fou! » Rataplan faisait monter le morceau de sucre au plafond, puis se l’introduisait dans l’économie, en regardant d'un œil reconnaissant le généreux donateur .

Les « versses » de Lagye avaient été traduits dans toutes les langues. Il nous souvient de la version latine ;

Quuin Rataplancus vcnatum it Fusicuin suniil et capsanï;

Si füi'te avein ([uemqùiam aspcxcidt, Inspicil (‘t fecil : « ignem » !

On pouvait se servir à volonté de toutes les langues, depuis le flamand et l’anglais jusipi'au namaquois et au papou : pour Rataplan, c’était toujours du sucre...

Lagye, qui avait été, pendant toute sa carrière de journaliste, un travailleur acharné, une vraie «bête d’encre», comme on dit dans les rédactions, se relâcha de son labeur professionnel pendant les dernières années : soit fatigue physique, soit désir d'entreprendre une autre carrière (il mourut conservateur de la Bibliothèque de l'.Académie de la ville de Bruxelles). Pour écliaiiper aux corvées journalisthiucs, il oiiposait, aux instrucl ions que lui donnait b' secrétaire de rédaction, une résistance passive, tranquilb', obstinée .. et souveraine :

« Il y a, ce soir, à H heures, un meeting iiupoi'laul a la lirosscric Flnninndi'; il

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faudra que fu en fasses un compte rendu, lui disait le secrétaire.

— Je veux bien, disait Lagye. Seulement, où est la Brasserie Flamandel

— Mais rue Auguste Orts; tu y as été vingt fois...

— Il est possible que j’aie été vingt fois à la Brasserie Flamande : mais, à mon âge on perd un peu la mémoire; tu verras ça (luand tu auras 55 ans...

— Tu te paies de ma tête!

— Tu ne voudirais pas, et moi non iplus. Tu disais donc que c’est rue Auguste Orts, la Brasserie Flamande. Bon. Quand je serai rue Auguste Orts, je m’informerai; avec une langue, n’est-ce pas, on va partout, el ce sera bien le diable si un agent de police n'arrive pas à m’indiquer la salle. Seulemenl, où esf-ce la rue Auguste Orts?

— Tu ne vas pas me faire croire que tu ne sais pas...

— Crois ce que tu veux; mais, de nous deux, quel est le seul qui sait si je sais où est la rue Auguste Orts? C’est moi, n’estce pas? Eh bien! je t,e déclare que je ne sais pas où c’est!

— Devant la Bourse, voyons!

— La Bourse?-. Oui, oui, j’ai connu ça, quand j’étais petit... Je l’ai même vu construire... mais il y a si longtemps... Voyons, si tu devais aller d’ici à la Bourse, quelles rues |)rendrais-t.u?

— Zut! coupait le secrétaire de rédaction, tu m’embêtes : le meeting commence à 8 heures; il me faut ta copie à Tl heures au plus tard.

— • C’est bien! C’est bien! disait Lagye.

Et il s’en allait d’un pas résigné, en montrant au secrétaire un dos de catastrophe.

Il revMmait au journal vers 10 heures.

— Comment, c’est déjà fini? s'exclamait le secrétaire.

Alors, Lagye, infiniment calme :

— Je ne sais pas si c’est fini ; je ne sais même pas si ça a jamais commencé. Tout ce que je sais, c'est que je n’ai jamais pu trouver la rue Auguste Orts...

Cependant Rataplan mourut un triste matin et Lagye fut longtemps inconsolable de cette mort. On vit cependant, au bout de quelques mois, Lagye reparaître avec un autre Rataplan, qui ressemblait au [)remier. Et cela suscita dans le monde do la presse des commentaires généralement sévères que Ch.-M. Flor O’Squarr résuma gravement dans une chronique qui alla au cœur de Gustave : « G. Lagye, disait Elor, a reml'dacé Rataplan- C’est injuste. C’est regrettable. C’est indigne. C’est mettre l’homme au-dessous de la bête : si Lagye était mort avant Rataplan, jamais Rataplan n’eût i-emplacé Lagye »...

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