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CHAPITRE XIII

Le gros lot aux Galeries. Bolossy Kiralfy.

« Au pays des Merveilles » .

Un ténor qui plonge et ne reparaît plus. La revue à Liège. Gustave Thiriar. L’« Hippodrome » à Anvers.

Léon Osterrieth. « Au pays de Manneken-Pis » .

Le théâtre Déjazet et son directeur. Un trait de Maubourg.

Le bon artisle Lemaire, qui appartenait, depuis dix ans, à la troupe des (il-aleries, avait eu, en ,janvi('r 190G, l’idée d’organiser, à l’occasion de la Loterie de l’Plxposition de Li(‘ge, une tontine parmi le personmd du théiitre. Ce furent surtout les danseuses et les choristes hommes qui souscrivirent. Septante-(juatre billets furent réunis ; soixante et un furent acquis par b's paidicipants; treize furent offerts à la «ton(.ine)), c’est-à-dire abandonnés [)ar les [)reneurs : cinq par Mme Mangé et son fils, trois juar d('ux artistes, cinq par votre serviteur.

Or, tandis qu’on répétait généralement Boccace, Y('vs 2 heures, le 23 janvier 1900, la nouvelle arriva au Ihéàtre que run di's numéros de la tontine avait gagné le gros lot, le loi. de 180,0l)ü francs!

1 80,000 : 7i = 2,9r)0 francs par bilh't!

Le lonnerre, . éclalaid, dans h's IVises du Ihéàtre, n’eût jjas causé plus de surprise : d’ahord immohilisé par la stupéfaction, tout le plateau éclate en cris tfallégresse, en hurlements de joie; on .s’embrasse, on danse, c’est inénarrable!

Le brave Lemaire n’était pas de la répélition : on court le cherchér; on le trouve ,jnuant aux cartes dans un café du voisinage : quand on lui apprend la nouvelle, il n’y croit pas; il prie les «farceurs» dt; lui laisser terminer sa manille... et il la termine, en effet- Après quoi, 1 air tranquille, mais res|)rit travaillé d’un commencement de doute... et d’espoir, il se rend au théâtre. A peine a-t-il poussé la porte du foyer que vingt bras l’étreignent, vingt voix ' joyeuses lui crient é|)erdûment merci; le brave garçon devient blanc comme un linge; jamais, dans les multiples expressions qu’il excidle à donner à sa

physiononde, ahurissement ne fut plus comique. Il balbutie : « C’est vrai, '‘’est liien vrai??'? » flageolh' sur ses jambes et se met à (unbrasser tout le monde, à la fortune du |)ot...

On vient nous chercber, nous aussi, au Pclit dont les bureaux sont voisins

du théàli'e. Nous courons sur les lieux de ré‘V(‘nem(‘nl.. Dans b' passage des Prince.S', nous trouvons une petite danseuse. « italif'iine » : « Ouie! unie! àlonsieur Garnir, nous dit-elle, entre deux sanglots, et dans le |)lus pur marolli('n qui se puisse entendre, ça ('St maint enaid une affaire : je sais (pu^ pleurer; c’('sl. comme si j’aurerais une cuite! »

Au foy'r, c(’s messieurs dos chœurs battent dos onlr('cliats frénétiques. A l’avaid-scène, on ombrasse le pompier.

Dans ces conditions, la réiJétition de J3(X*cac(' — il fallait bien répéter malgré tout — ne fid, pas de la petite bière. Malgré tous l((s efforts dos clu'fs de sorvi(;e, personne n’était à sa ré|dique. Inutile d’insister... on jmssait... Tous les chœurs avaient, en .un moment, désappris paroles et^ musiqiu'. Los figures rayonnaient; la scène était comme éclairée [)ar dos herses d’yi'ux à incandescence', de temps c'ii temps, un cri de joie «sautait» icarmi la ligne des danseuses rangées en ordre... dispersé; tandis qu(' la t('''l(' du souffleur, moustache à la Sarazine, ouvrait une bouche énorme, d’où iK' soi'tait aucun mot du texte...

— Presque 3,090 francs! Et mon enfant, que j(' pourrai maintenant élever! répèt(' P'our la centième fois une p('tite f('mm(\ les épauh's |out('.s nK'nues, sous uiu'. méi'hante pèlerine .

98 SOUVENIRS D’UN REVUISTE

— M'Oi, dit gentiment une petite choriste, fille du concierge d’un de nos grands théâtres, je vais acheter une perruque à ma mère...

— Mme Maugé! s’exclame une autre, je vais m’acheter un costume tailleur!

Et une petite brunette confie — très haut — à un camarade :

— Je lâche mon singe, je vais me payer mon béguin!...

Dans la loge du concierge, une jolie personne, i)âle de rage, s’exclame furieusement :

— Podferdecke! Potferdecke! dire que j’ai quitté les Galeries pour entrer dans les chœurs du Molière!

Trois artistes mâles sont parmi les gagnants. De petits rôles. Ils sont en conciliabule; ils étudient une combinaison pour prendre en société, l’hiver procliain, la direction d’un théâtre qui sera, à toute évidence, une affaire d’or...

1! fallut. a[)rès le deuxième acte, lever la réi)étition; mais le photographe prit un groiqœ des gagnants, en costumes de Boccace; Angèle Van Loo et Jeanne Oryan. au premier pian, accostées de Lemaire, Balthus, Lesiunasse et du deuxième régisseur qui étalait sur son jiourpoint le bienheureux billet n® 192,.59l, n® 4 : document historique!

Toute la soirée et toute la nuit, dans la rue des Dominicains et la rue des Bouchers, l’animation fut extrêmement pittoresque ; le [jorsonnel des autres théâtres se préci- ])itait dans les cabarets fréquentés par les camarades des Galeries : le |)atron d’un de ces cafés, inscrit lui aussi, par un j)ur hasard, sur la liste de la tontine, avait, mis un tonneau de lambic à la disposition de ses habitués.

A la dernière reimésentaf ion des Dragons de rimpéralrice, le soir, deux des inter- [)rètes ne purent s’emiaècher d’ajouter au t('xte les mots :

— J’ai gagné le gros lot!

Et le public de rire de bon cœur, voire d’acclamer. Aux troisièmes galeries, la })olice dut calmer une brave femme qui voulait absolument jeter une brassée de fleurs aux héros de la journée.

Dans les couloirs, M. Petyt, le secrétairetrésorier de la tontine, exhibait le billet gagnant aux personnes désireuses de le contempler. On s’en rinçait Tœil pour deux sous. L’argent récolté de cette façon fut envoyé au Petit Bleu pour ses pauvres.

'Ce que devint, entre les mains des gagnants, la jolie bourse qui leur tomba ainsi du ciel?

Hé! hé! plusieurs choristes se marièrent, fondèrent un petit commerce et j’en connais deux qui ont présentement pignon sur rue. Mais il y eut, naturellement, parmi les fourmis, des cigales C|ui cessèrent de chanter avant que la bise fût venue. Et puis, surgirent des créanciers qui firent

opposition à certains iiaiements : ces choses-là, voyez-vous, arrivent quelquefois au théâtre...

Les choristes vinrent me donner, dans la paisible rue que j^habite, unie sérénade dont, entre nous, je me serais fort bien passé et les voisins aussi. On me fit cadeau d'un superbe chronomètre en or.

Maubourg, vexé de n’avoir pas souscrit à la tontine, me fit remarquer un jour que, si je vivais juqu’à 80 ans, chaque fois que je regarderais l’heure à ma montre, ça me coûterait t fr. 75.

Puisque nous parlons de l’exposition de Liège, laissez-moi évoquer uir souvenir de l’exposition de Bruxelles de 1910.

Botossy Kiralfy, entrepreneur de spectacles molossaux, bolossaux et colossaux, s’en vint, à Bruxelles, à l’occasion de cette exposition, monter une pièce qui, disait-il, avait obtenu, en Amérique et en Angleterre, un succès sans jn'éoédent et que les affiches dénommaient: «siiectacle fantaslique, aquatique et musical ». Des comnoandifaires bénévoles lui construisirent une salle de théâtre on planches de ne je sais plus combien de milliers de places, sur les ierrains de l’ancienne école vétérinaire, que l’on venait de désaffecter; il y avait, devant la scène, un fossé large de 5 mètres, long de 20 et profond de 2, sur lequel naviguaient des embarcations de formes inqirévues, où se jetait une automobile occupée jiar cinq personnes, ainsi que quelques couples de' danseuses-ondines et où — mirabile dictu! — plongeait, finalement, le ténor de la pièce, ce plongeon ayant ceci de |)articulier que le ténor ne revenait plus à la. surface de l’eau : par un truc habilement machiné, il gagnait une cloche à |jlongeur; des couloirs souterrains ou !)lutüt sous-aqueux le conduisaient à une vanne de sortie invisible au liublic.

La pièce s’appelait : Av pays des merveilles. Bolossy Kiralfy mf' fit l’insigne honneur de me prier de la mettre à la sauce bruxelloise, entendez de la faire conduire Piar une manière de Passe-partout qui serait né rue Haute. Ça me j^arut rigolo — et je marchai... sur la pointe du pied en m’enveloppant du voile épais et salutaire de l’anonymat.

Je ne regrettai ni mon adaptation ni mon incognito, car ce fut, parmi tous les spectacles forains, un spectacle de grand style.

Jamais scénario plus incohérent n’était sorti d’un cerveau américain perlurbé par le whisky.

Toutes les herbes de 'la Saint-Jean des vieilles féeries du Châtelet s’y trouvaient réunies; les .seuls noms des personnages vous donneront une idée de ce salmigonuis; on voyait s’y bousculer : Harold un duc anglais; Sir Guliver, .son tuteur; Amina, fille de Sir Guliver; Egbert. maître veneur;

Greppo, aviateur; Neptune, « roi des eaux »; Satanas, «méchant esprit du XIX® siècle»; Archan;,na, bonne fée du XX®;’ Jef Kiekepoutje, domestique de Harold; Pierretta, «fille foraine»; Ida, naïade; Dragonfin, «amphibie»; un notaire; Aquadina, princesse de la mer... Et le i)rogramme, que je copie, ajoutait en bloc : « Seigneurs, dames, villageoises, masques, clowns, sirènes, porteurs d’étendards, gens de diverses nations, chevaliers, bateliers, brigands des Montagnes Rocheuses, démons, géants et nains, jmneys, soldats de bois, « clochettes musicales », baleine, girafe, lions, automobilistes, chauve-souri.s, tyroliens, nymplies. ])6cheurs à la ligne, etc.! »

Le premier acte montrait, comme décor, le vieux manoir anglais du duc Harold, une passe dans les Montagnes Rocheuses, une place publique à Vienne un jour de foire et une pantomime aquatique.

Au deuxième acte : paysage d’automne au Tyrol; un désert de glace au Pôle Nord; une plage naimlitaine; le Royaume de Neptune.

Au troisième : une grotte bleue sousmarine, une forêt on feu avec panorama mouvant, se déroulant devant une locemotive dont les roues tournaient à toute vitesse dans le vide; une gorge des Andes; enfin « un tem|ile magnifique en arcbitecture de fantaisie avec des joyaux peints et onze cents lampes électriques ».

Quarante musiciens, sous la conduite énergique du i)eti(. père Barachin, tonitruaient sans relâche au cours de ce.s trois actes; pour ne j)ias emi)iétn'r sur les places |)ayantes, on leur avait aménagé une esjièce de quai sur le ranal : les trois quarts du temps, ils jouaient les pieds dans l’eau; ceux qui eurent le bonheur de s’en tirer seulement avec des rhumatismes à vie furent considérés comme bénis des dieux.

Bolossy engagea quatre quadrilles de dianseuses sachant danser; comme il lui fallail, en tout cent vingt «ballerines», il battit, i)Our compléter son cadre, le rappel dans toutes les usines de Molenbeek et de Gureghem. Gomment il parvint à dresser ces ouvrières qui, jusqu’alors, avaient borné à la « trappe » des salles de danse des faubourgs, leur éducation chorégraphique, je ne saurais le dire; rpais le fait est que ce diable d’homme y parvint! Au tableau du royaume d’Amphitrite, elles se rangeaient à ia rampe, sur une seule ligne et levaient avec ensemble 120 jambes droites qui se réflétaient dans l’eau trouble comme de gros saumons frétillants ])ris à l’hameçon. Kiralfy déclarait que c’était sublime et venait saluer le public : les cuiyres de l’orchestre crachaient de la mitraillé et d'es projecteurs inondaieni, de flanc, les 120 j ambes multicolores.

G’est à ce moment, et non à un autre, que se produisait le clou de la pièce : le ténor piquant une tête dans l’humide élément comme il a été dit ci-dessus... Le public s’enthousiasmait moins que le Bolossy

n’avait annoncé à ses commanditaires qu’il s’enthousiasmerait, mais tout de même, cet américanisme faisait son effet...

Le ténor, quand le Bolossy l’avait recruté, avait signé son engagement sans hésiter et peut-être sans le lire; quand on lui parlait, au cours des répétitions, du « truc » qu’on réclamerait de lui, il souriait d’un air supérieur, déclarant qu’au théâtre il faut savoir tout faire et qu’il en avait vu bien d’autres- Peut-être s’imaginait-il qu’on voulait le mystifier. Mais, quand le truc fut établi — il ne le fut qu’à la répédifion générale — et qu’on l’invita à plonger sa physionomie marqua les signes de la plus vive alarme. G’était vrai qu’on allait l’obliger, tous les soirs, à faire ce plongeonlà? Il découvrit tout à coup qu’il ne savait pas nager, que l’eiau était sale, qu’elle était froide; que si certains de ses confrères sont notoirement connus pour nager entre deux eaux, il ne mangeait pas, lui, de ce painlà; que les ténors sont faits pour chanter et non pas pour périr par asphyxie pulmonaire; bref, il invita le Bolossy en personne à lui montrer comment il fallait faire. Bolossy, son contrat à la main, lui répondit que l’eau n’était pas faite pour les directeurs; qu’elle n’était sale qu’en apparence; que, par cette température estivale, la fraîcheur devait causer à l’intéressé une sensation agréable, que les gens qui ont besoin d’un bain paient généralement 1 franc [)our goûter le plaisir de s’immerger dans un bassin de natation — tandis qu’ici le bain était offert pour rien. Peine perdue: le ténor ne voulut rien savoir. Et l’on ne sait trop comment cela aurait fini si, agacée |)ar ces palabres, une femme, une faible femme, — en l’occurrence la première chanteuse — n’avait fait honte au ténor de sa imsillanimité et, d’un mouvement délibéré, ne s’était [ilongée dans la mare! Il y eut dans l’assemblée un cri de surprise, d’admiration et d’effroi; quelques minutes ai)rès, la courageuse jeune femme, hajipée on ne sait comment par ta cloche à plongeurs, réapparaissait sur la scène, ruisselante, triomphante et ravie! Le Bolossy l’embrassa au risque de s’enrhumer pour le restant de ses jours, lui promit une récompense pécuniaire — qu’il oublia, d’ailleurs, de lui donner — et sa photographie dont il lui remit sur le champ quatre exemplaires, avec dédicace.

Que voutez-vous que fît le ténor, après un tel exemple? Qu’il plongeât! Il le fit — et il le fit intrépidement, imperturbablement, tous les soirs;, qu’une croûte de crasse couvrît la mare stagnante du «canal» ou que, la bise étant venue, il risquât, tous les soirs, la. bronchite.

Ge fut une des plus belles victoires du féminisme à laquelle il m’ait été donné d’assister...

Le théâtre Kiralfy aurait dû s’ouvrir en même temps que l’Exposition; il ne fut inauguré qu’en juillet et l’on n’y fit qu’une seule fois salle comble : le 15 août, jour

SOUVENIRS D’UN REVUISTE

férié, où, do mémoire d’organisateur de s|iectacles et de festivités, toutes les attractions regorgent- En sorte que ceux qui soutiendraient que ce royaume de Neptune fui, pour les commanditairos, le royaume de Piulus^ diraient un gros mensonge...

Bolossy Kiralfy quitta Bruxelles avec le même sourire méphistophélique qu’il avait en y arrivant. Il emporta vers des au-délà et des encore plus loin tout son matériel de décors et costumes et aussi une série de « numéros » genre Barnum, qu’il avait exhibés dans un terrain en bordure de la Senne, proche de son Bolosseum : femme à barbe, homme squelette, phoques parleurs, jeux de massacres «vivants», centenaires, puces savantes, diseuses de bonne aventure — car cet homme ingénieux joignait à la profession de directeur de théâtre celle de montreur de phénomènes et il pouvait vous procurer, avec une égale aisance, à condition que vous le payassiez d’avance, depuis des chapeaux gibus jusqu'à. des filets de kangourou, en passant par des garnitures de cheminée, des pailles à netloyer les pipes, des fù(s de claret, du fromage de Gruyère et des mandolines en hiHon armé.

Mais les pages de ce manuscrit s’ajoutent aux i:)ages et, à consulter mes notes et ma mémoire, il n’y aurait pas de raison qu’elles n(‘ continuent à s’accumuler, si je n’élaguais av('c énergie.

Ad eventuni, festino. Quelques souvenirs au sujet des revues de imovince.

Des sept ou huit revues que j'ai faites à Liège, celles qui m’ont laissé le plus agréable souvenir furent commises en collaboration avec Gustave Thiriar, populaire dans toute la Cité ardente et lieux circonvoisins. Je n’ai jamais rencontré d’auteur qui lût ses productions avec plus de gaîté communicative; tout riait en lui dès qu’il avait déi)loyé sa feuille 'de papier; ses p(‘tits yeux malicieux qui, aux meilleurs (Midroils, s’emijlissaient de joyeuses larmes, sa bouche qui béait d’aise et son ventre énornm (|ue des soubresauts abaissaient et levaient, tandis que ses mains frappaient comme dos battoirs la rotondité de ses cuisses. Comment un homme aussi jovial aurait-il écrit des jùèces tristes? Le Ihéàti'e wallon de Thiriar est là pour i)rouver que c’était imj)ossil)le.

Tliiriar était imprimeur et tenait une pai)etei'i(^ sur la Batte, le point sonore de la vie populaiiu' à Liège- ’l’oute la maison (•lait, pleine (h; cette vieille gaieté liégeoise appareut.('e de si jtrès à la vieille gaieté traiiç.aise.

Les hotteresses-'coljiorteuses, quand elles venai(!nt s’approvisionner au magasin, .s’attablaient traditionnellement dans l’arrière-boutiqiuî devant une lassf' de café coulant d’un iné|misable |)ot que la bonne Mme d’iiiriar manœuvrait sans se lasser.

Thiriar adorait leur raconter des histoires et s’en faire raconter par elles : des rires et des cris emplissaient la pièce et les flancs de Thiriar dansaient le shinimy avant la lettre.

Nous nous mîmes à la besogne vers la fin de l’été.

La chambre où nous collaborions — sous les auspices d’un Musigny vigoureux et coloré — se trouvait au premier étage et, par la fenêtre ouverte, entrait, du marçbé de la Batte, la rumeur de la foule, toujours grouillante en cet endroit, brusquement submergée par un échange d’invectives ou par des braiements d’âne; l’odeur violente des laitages fermentés, de la.viandle crue (ît des premiers paniers (le pommes emplissait la chambre et, devant mes yeux, s’allongeait le ruban de la Meuse, jyarée pour la traversée de la ville. C’est à Liège qu’elle reflète, avant d’aller se perdre dans les sables hollandais, les derniers rochers et les derniers villages wallons et qu’elle est plus belle, semhle-t-il, de ce qu’elle va mourir...

Et tout cela, dans mes souvenirs, obéit à un branle : sur 'tout cela, le ventre en ondulations de Thiriar monte et descend, comme la houle élève et abaisse la barque qu’elle porte.

Il devrait se trouver, parmi ceux qui furent les familiers de Thiriar, quelqu’un qui écrirait VHistoire du ventre de Thiriar à travers ta vie liégeoise. On le verrait, ce bienheureux ventre, rythmant d’une danse douce et lente, au de.ssert des banquets d(‘ la vieille Société Wallonne, le refrain d’un air du Caveau; on le verrait, majestueux et rondouillard, ]3réeédant son |3roi)riétaire au d('‘filé de quelque cercle populaire devant la Violette; on le verrait au repos, pareil à une outre réjouissante accrochée au mur au-d('ssus de la double colonnade des jambes sur lesquelles il retombe; on le verrait, les soirs de i)remière, au théâtre wallon, avançant à la ram|)e sa rondeur sympathique et saluant le luiblic qui. au milieu des acclamations, a exigé l’auteur.

Celui qui n’a pas vu ce ventre-là ne sait pas ce que c’est qu’un ventre de brave homme, d’un ventre que complètent une bonne conscience et un cœur loyal.

Et il y avait aussi les yeux, des yeux bridés concentrant de la joie sous les arcades sourcilières, des yeux qui semblaient dire; «Non, mais croyez-vous que c’est drôle, tout ce que je vous lis! Je n’avais jamais cru moi-même que c’était aussi drôle que ça!-.. »

L(', fait est que ça l’était et le public se cliargea de le signifier à Thiriar le soir de la première de notre revue, qui fut prestement enlevée par le sympathique cou|)le dirc(dorial KepiJens-Andral, quelques artistes locaux et Druart, le sosie de Lortheur.

Quelques années a])rès, Kejtpens lâcha la direction du Pavillon de Flore pour prendre celle du Grand Théâtre et imagina, pour le mois de la foire, de faire adapter.

SOUVENIRS D’UN REVUISTE 101 :

jiour Liég-(\ la roviu' « des qiialre Goninièfos » qui avait faif, riiivoi' urécédPiil, 1ns beaux soirs des (laleries. j’en parle pour rendre, en [lassant, un liommage au régisseur Almanz. Gelui-ci avait réglé, à Hruxelles, un « défilé fies Bières » dont les niouvf'ments d’ensemble, exécutés sur le jflateau filante d’un praticable de huit niarcbes, était impeccable. Ce défilé passa à Bj’uxelles environ 125 fois devant le imblic et rien ne semblait j)lus facile que de le transjiorter à Liégf^ où les dimensions de la scène sont sensiblement les mêmes qu’aux Galeries. Or, Almanz qui, de toute la revue, n’avait jamais làclié un seul soir son postiî de surveillance, dans la coulisse de droite, aux Galeries, avait déclaré, le soir d.e la dernière : «Je défie n’importe qui de faire défiler comme ça trente-huit dan- .seusf'S, marcheuses et choristes mêlées. » Comme il quitta les Gabn-ies quelque lemps après la revue, il n’eut j)as l’occasion fie vérifier si sa jn‘étiiction était bonne- Mais nous eûmes, nous, l’occasion de le constater, à rdége. En effet, on eut beau employer le même matériel, prendre les mêmes chefs de file, garder la même musique, recommencer cent fois et mettre au pupitre Maubourg, qui avait flirigé tant de soirs ce « défilé » à Bruxelles, janutis l’on ne parvint à la parfaite précision qu’avait obtenue Almanz. Je le lui écrivis loyalement et spontanément quelque part en France, et. ,je pense bien que ce compliment dut réjouir les fibres les f)lus sensibles de son cœur d’homme consciencieux et despotique.

Jéllippodrome fl’Aiivers. détruit pai' un inceiifiie et reconstruit depuis, était un très vaste établissement : la mégalomanie anversoise s’y était flonné librement carrièrf'. A l’origine c’était un cirque — un cirque immense dans lequel notre cirque de la rue de l’Enseignement serait entré comme une bouteille dans le seau à frapper le champagne. Gomme les chevaux et les clowns ne donnaient guère, on transforma le cirque en théâtre, en installant une large et profonde scène sur un secteur de l’arène et les dépendances. Malgré la portion considérable qui fut ainsi sacrifiée, le théâtre jfouvait encore contenir près de six mille personnes. Des baignoires de face, avec de fortes jumelles marines, on distinguait à jieu près le jeu de physionomie des artistes. Quand, à rorchestré, les cuivres ne renforçaient pas les bois, on croyait, du fond de la salle, entendre une boîte à musique.

Le dimanche, un public « populaire »

prenait la salle d’assaut, chantait en chœur les coujdets en fiatois anversois et dévorait avec gloutonnerie cette «gamelle de joie». A 'fie cerfains moments, une querelle émouvait les hautes sphères et, comme ces gens du port ne mettent qu’une relative délicatesse flans leurs bousculades, il arriva une fois fpi’un spectateur qui s’obstinait, en restant debout, à empêcher ses voisins de voir la revue, fut proprement jeté par¬

dessus le bourreb't de rampiiitbéâtre par les dockers irrilés. Il avait 5 ou 6 mètres à j)arcourir pour lomber dans la première galerie; beurensfunent il se cramponna, dans sa chute, aux girandoles, où on alla le décrocher mmirtri, sanglant et assez mal en point- On le soigna, on lui apjiliqua des f'mjflâtres, on lui rf'colla la figure avec du sparadrap... et. avant la fin du spectacle, ficelé de bandelettes comme une momie, il avait rejiris sa place à l’ampliitliéâtre où on lui fit une rentrée sympathique qui tourna à l’ovation.

II fallait-, sur une scène de pareille envergure, une figuration nombreuse; on la recrutait parmi les ouvrières du port. Les oripeau.x, qualifiés costumes, qu’on leur faisait, endosser les rendaient folles fie plaisir, tfdles fies sauvagesses à qui l’on fait df)n d’un c, obier de perles ou d’une coiffe de jflumes. Mais quel coup do chien pour le régisseur chargé de mettre un peu fi’ordre dans ce peui)le bariolé! J’en vois encore un gros (pii tâcliait de s’y reconnaître après avoir distribué les costumes que les figurantes s’aipirêtaient à aller revêtir.

— Vous, la grande, qu’est-ce (jiie vous faites?

— Gohedo.

— Comment?

— Gohedo...

Im|)osible d’en tirer autre chose-

— Et vous, la petite blonde?

— Pouffiasse...

On vérifie : la grande faisait Ciipidon et la petite blonde la quatrière cocotte.

d’el était l’endroit où nous ojiérâmes à jilusienrs reprises, mon fraternel ami Léon Osterrietli et moi.

Officier de rést'rve aux Guides, haut comme une tour et fort comme Porlbos, (piali'e ans après l’armistice (il avait ripiris du service à la guerre) avait une poitrine de sabreur et une de ces santés insolentes qui incitent à toutes les fatigues pour ne pas dire à tous les excès- Il n’est guère de contrée en Eurojie où Léon Osterrietli — fils aventureux d’une famille iiatricienne unanimement estimée à Anvers — n’ait jiromené une activité toujours en éveil et une inaltérable bonne humeur : cette jovialité. un peu puérile qui est particulière au gigantisme. On le tutoyait à Java et à Ceylan; il fut, à Saint-Pétersbourg, le camarade du czar Nicolas, qui, depuis..., mais, alors...; il comptait, à Anvers, sa ville natale, [)lus d’amis que l’Escaut ne com|)te de vaguettes à l’heure de la marée montante; il était jiopulaire dans la moitié des grandes villes des Etats-Unis; la Zélande et, en p'articulier, Veere-l’Endormie. Yeei'f' qiH> troublent seules les cloclies carillonnantes, qui grincent et chantent dans le coffre de son clocher de guingois, n’ont point connu de figure plus familière; les plaines de l’Yser l’ont vu galoper, en 191i, sur leurs chaumes semés de rouges

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javelles; la rade de Kiel l'a salué comme une vieille connaissance, à bord de- la Sflika, à ces régates où les yachts de (tuillaume II et d’Edouard YII se confrontaient avec ceux des rois du Pétrole, des Sleeping-cars et des Conserves de *Porc; les Andalouses au sein bruni ont remarqué sympathiquement sa silhouette dans les rues de Grenade et de Séville; et Bruxelles n’ignorait rien de ses joyeuses aventures, de ses étals de sei'vices civils et militaires, de son optimisme...

...De son optimisme! Cet optimisme était la caractéristique la plus marquée de cette mature indécourageablement généreuse — rare et beau mérite, par ces temps très malheureux où le scepticisme coule à pleins bords, où le mot d’ordre est « Méfiance », où rEgo'i.sme est la loi des multitudes! Léon Osterrieth, à travers la vie bonne ou mauvaise, conserva une âme sereine et fraîche, une ardeur toujours jeune, son cœur de vingt ans... Combien d’hommes, à ta connaissance, méritent pareil éloge, hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère?

Il fut soldat, sportsman, journaliste, industriel, inventeur, auteur dramatique, ])eintre, explorateur, propagandiste — qu’est-cc qu’il vous faut encore?

En tant que cavalier, il eût, autrefois, à l’école d’équitation d’Ypres, étouffé un cheval entre ses genoux, à l’exemple du général Dumas; comme rowingman, comme cycliste et comme automobiliste, il yiossédait une de ces loyales réputations qui laissent des leçons aux petits neveux qui entrent dans la carrière quand les oncles n’y sont plus.

Comme explorateur, il a fait partie de l’expédition, au Golfe ])ersique, de ldi Sc U kn, commandée par de Gerlache; comme industriel, il a dirigé des usines sans nombre, où l’on fabriqua, de tout, depuis les pneus d’autos jusqu’aux boutons de corne, en passant par la poudre de perles; il a organisé des ex|)Ositions de caoutchouc — officielles ou non — à Gand, Londres, Java, Anvers; comme auteur dramatique, il a fait jouer des adaptations, tiré des pièces bien venues des romans émollients de Henri Conscience, écrit et monté des revues dont Anvers, Bruxelles et autres lieux ont gardé l’allègre et bruyant souvenir.

La guerre surprit Léon Osterrieth, alors capitaine - commandant de réserve au L" Guides, sur le steamer qui le conduisait à Batavia. Le télégramme le toucha à Port- Saïd. Il revint en vitesse en Belgique siir un navire navi^iant tous feux couverts; le 15 août, il était à Anvers, installé comme commandant l’escadron d’instruction de son régiment. Puis ce fut la retraite d’Anvers, la chevauchée jusqu’à Calais avec les cava]ier.s harassés, le camp de Guines et le front jusqu’en 1917.

Quand les Etats-Unis entrèrent dans la danse, le gouvernement du Havre décida d’envoyer en Amérique une « mission de

guerre » chargée de remercier le nouvel allié et de faire là-bas de la propagande pour la cause commune- Le major Léon Osterrieth fut nommé chef de la mission militaire à titre provisoire — un provisoire qui dura jusqu’à treize mois après l’armistice.

La mission Osterrieth entrejunt, au profit de nos œuvres de guerre, et dans toute l’étendue des Etats-Unis, la vente do la Fleur de la Reine; plus de quatre millions de francs furent recueillis pour les bébés de la Belgique.

Ah! que l’Amérique d’alors était différente de l’Amérique d’aujourd’hui!...

Mais voici que débarquent en territoire américain, les survivants du corps belge des autos-canons de Russie; on se souvient que, chassé de Russie par la tournure des événements, ce corps était parvenu à s'embarquer à Port-Arthur et à gagner San- Francisco. li'idée d’utiliser, à une excellente et pittoresque propagande, ces militaires qui doivent gagner New-York poui- s’y réombarquer, vient tout, de suite à l’esp.rit du major Osterrieth. De huit cents hommes, le corps est réduit à cinq cents; les autos n’existent plus, mais les mitrailleuses ont été sauvées. En quelques jours, on apprend à défiler à ces artilleurs-S[)ortsmen. La municipalité de San-Francisco leur remet un drapeau et les fête à l’Hôtel de Ville. Mais, à un corps de ti’oupe, il faut un corps de musique : tout défilé militaire est sans entrain s’il manque de cuivres et de tambours. Seulement, où trouver des musiciens belges à San-Francisco? A])rès tout, estil bien nécessaire que les musiciens soient belges? Des musiciens américains camouflés avec l’uniforme du jass ne feraient-ils pas l’affaire? Pourquoi ])as? Darc dare, on équipe des « sehuyftrompetters », dos buggles et des cornets à piston — tout ce ou'il y a de plus crâne : dos hommes sui)erbes! — on leur apprend à jouer la Brabançonne et la Marche des Carabiniers — et. en avant à I l’avers les deux Amériques! On fait toute la chaîne des grandes villes. A Sacramento, on défile sur un tapis de fleurs; le maire avait flit, par voie d’affiches, à ses administrés ; « J’espère qu’en l’honneur des Belges, plus une fleur ne restera sur sa tige dans les jardins de notre ville. » A Chicago, c’est de l’enthousiasme encore invu; à New-York, c’est du délire: il semble, que, dans les cris do la foule, flottent déjà les acclamati'ons de la Aùctoire prochaine...

Ah! que l'Amérique d’alors... mais je l’ai déjà dit...

Ainsi se ])oursuivait, sur de plus vastes terrains et pour des fins plus hautes, cet amour de la mise en scène et de l’orgaiiisation qui fut si caractéristique chez Léon Osterrieth.

Le théâtre fut le jouet qui l’amusa le plus, [larmi tant de jouets. Quand, |)ûur réagir contre flamingantisme anversois niveleur, quelques familles, attachées à la culture française, décidèrent de créer à Anvers une scène de comédie, Léon Os ter-

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l'ielli fut la cheville ouvrière de l’enireprise. Pour apprendre au g-rand public le chemin du nouveau théâtre — les Variélcs — on l’inaugura par une revue à grand spectacle qu’Osterrieth et moi mîmes sur ses pattes avec l’aide de Montcharmont, l’aimahle et avisé imiu-essario que vous savez. Le théâtre lutta courageusement pendant plusieurs années, avec de vaillantes trou|)es menées au bon combat par le directeur Georges, contre le flot montant du flamingantisme; mais la ruée flamingante finit par le prendre d’assaut et le détruire.

Parmi tant d’épisodes i)ittoresques de la vie bousculée d’un revuiste — épisodes qui contribuent à alléger le poids des jours ou qui leur confèrent le prix du labeur et de la difficulté vaincue — j’ai un souvenir marqué d’une croix qui faillit être funéraire : c’est celui d’une jiièce à Déjazet, Au paya de Mannekoi-Pis (elle eut ;)iusieurs centaines de re[)résentations) que je n’ai jamais voulu voir jouer...

Dieu sait pourtant si j’étais allègrement paidi (luand. à l’intervention de mon cher ami Serge Basset, trop tôt disparu, Iloil, le directeur de Déjazet, m’avait demandé d’écriia* cette pièce pour son théâtre ; « le troisième théâtre français », comme d ne manquait jamais de rap[)eler. Ce Roll était run des maniaques les idus extraordinaires (pii se soient vus dans cette vallée de larmes. Il avait la spécialité de la lamentation. C’était «l'homme qui se plaint». Toujours, à l’entendre, sa tartine tombait du c(')té do la confiture. Il protestait au restaurant iiarce que le consommé avait un gofd. de viande et la salade un goût de vinaigre et se rongeait, le cœur si la recette de son théâtre baissait de 3 francs. Si une artiste arrivait en scène avec un cha[)eau rond, il jetait les bras au ciel jiarce nue le cbajieau était, rond et, si elle en mettait un carré, il versait des larmes parce qu’il n’était pas rond. On n’entendait, dans ce vieux théâtre, qui sentait le berlingot et l’orange, ce vieux théâtre ciré et astiqué comme une boîte à ouvrages et où tout craquait de vétusté : parquets, portes et fauteuils, on n’entendait que ses jérémiades et ses soupirs. Il avait, dans son petit aiJpartement -du boulevard Beaumarchais, un billard où l’on ne pouvait faire rouler les billes qu’en mettant la queue à angle aigu sur le drap, faute de place et où il \ous jouait l’apéritif, ju’ôt à une crise de désespoir ou de mâle rage s’il ne gagnait pa.s. C’était l’homme des infiniment petits, des ini.’'écisions infinies et des coins surveillés; il était fureteur, « fafouille », inquiet, minutieux, méthodique, chipoteur, soupçonneux, vétilleux, parcim'onieux et mesquin; il aurait inventé le scalpel à disséquer les microbes; il vous arrosait de conseils, de discours et de leçons sur la façon de comprendre le théâtre, de passer le café, de nettoyer l’argenterie et de vous

purger : on sortait de ses mains crispé , jusqu’à devenir convulsionnaire. Il savait combien il y avait de morceaux de sucre dans le sucrier du buffet, combien l’ouvreuse avait reçu de pourboires et comment le chasseur occupait ses loisirs.

Bref, tel qu’il était, il rêva de représenter une pièce belge. Il la lui fallait dans les huit jours; je la lui bâclai avec prestesse. Il la reçut avec des gémissements qui, à ce que l’on m'assura dans son entourage, signifiait qu’il en était satisfait.

II s’amène à Bruxelles, un beau matin, après m’avoir prié de lui présenter’ à son arrivée, des interprètes du terroir. Je convoque le dessus du panier; il les « auditionne », les interroge sur leur passé, leur jirésent et l’avenir qu’ils espèrent, leur ex[dique le rôle qu’ils créeront à Paris au troisième théâtre français et leur demande, finalement, leur prix. Neuf fois sur dix, il se déclare prêt à leur payer, [lar mois, ce qu’ils désirent gagner par jour — et les artistes s’en vont ahuris : lequel de nous deux, Roll ou moi, les a dérangés imur se [layer leur tête? Finalement, il engage deux choristes à 150 francs et s’en retourne comme il était venu, geignant, gémissant, grognant.

Les répétitions commencent à Paris, avec le quart des interprètes nécessaires. On jieril deux mois à ne rien faire et il exige, que j’assiste à toutes les répétitions! A[)rès chacune d’elles, il m’exidique que telle scène, parfaite pour Bruxelles ,ne vaut rien pour Paris. Il m’ahurit, me flétrit, me haalaxe : je me sens devenir idiot. Cinq fois, il me fait recommencer mon troisième acte. Pourquoi je marche? Je n’en sais rien. Mais j(‘ marche. Tout le monde d’ailleurs, dans ce théâire, marche. Les gens à son service, depuis la buraliste jusqu’au souffleur, sont fu'êts chaque jour à le dévorer et se répandeid en inifii'écations sur son compte quand il n'est pas là : c’est le bourreau, c’est le directeur-négrier; il faut le tuer... Il entre — et tout le monde se tait, non fias qu'il ius|)ir(' une de ces terreui's fiar lesquelles certains temfiéraments supérieurs et violents dominent la foule, mais parce qu’il va geindre et se lamenter et que le pire supplice est doux à côté du supplice de l’entendre se lamenter et geindre- Pour avoir la paix, ûn passe par où il veut.

On essaye successivement, dans différi'ids rôles, dix pauvres diables ramassés sur le trottoir du théâtre, des cabots faméliques qui n’ont fias la force de se tenir debout sur le filateau — et régulièrement on les renvoie chez eux, dans la rue, après trois ou quatre séances pour lesquelles on m’a fait venir de Bruxelles. C’est tout juste si Roll ne déclare pas que c’est à cause de moi qu’ils ne valent rien.

Ça se (lassait en juin; il y avait une sessi(>n extraordinaire du Sénat de Belgique, et je ne pouvais que difficilement lâcher le Conrpfe rendu analytique. Je sautais d'ans le train chaque fois qu’il y avait vingt-

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qnal rn luMii'as f]f^ r('|)il. A rv jen-là ,jp i’inis j)ar plrp sur los ))()ul('ls.

Srrgo .nass('t, (jui iii’avail nigagé dans (•('do avonfuro. se montrait dé'solé; je taisais à mauvais(' fortune bon visage pour no |»as !(' (l('‘Solor davantage.

l'n apr(''s-nu(ti — cdMait quatre ou ciini jours avant, la première — Je quitte la table (lu C(>ntj)h'-rcu(l\i ol. rentré eboz moi, me s('ns tout à fait mal à l’aise. Congestion pulmonaire. Je suis su|)primé instantanément du reste du monde : une. culbute (ians la fif'vre et le délire; pendant quinze jours, les plus dévoués des médecins me disputent à la mort .Tls finissent par me tirer de ses griffes, pan(('lanl, réduil à ri('n. La conscience commence à revenir : une lueur de jour reparaît lent ('ment dans la nuit affreuse où je me suis débattu. Un brusque éclair : « Et ma [(ic^ce? » On me montre un comide rendu ont iiousiaste de la |)remièrc. et je i)long(' — enfin — dans un calme sommeil, c('lui du convalescent-

Ide lendemain, j’ai»prends ce qui s’est passé : à la nouv('lle de ma mise iiors combat, S('rge nass('t a confraternellement essayé d(' me suppléer aux réjiétitions; mais alb'z donc demander à un Parisien de mettre au poiid du patois bruxellois, do régb'r des scènes belges et des danocs locales! Maubourg, par hasard, a appris, un malin, la situation ; sans une mimd.e d’hésitation, il lâche son orchestre des Galeries^ court à Uéjazet et, ayant à peine salué Roll, s('. met on devoir de faire répi'ter en se disant ('nvoyé par. moi. Roll, cette fois, a cessé 'de geindre ; il comprend, au boid. de cinq minutes, que l’homme üui vient d’arriver ('St l’homme' ])rovidonliel, riiomirK' du miracle et que, sans lui, la farce ('st jouée, f] se met à l’écart et laisse faire, (iuitt(' à r('geinîlre, à regémir (d. à se r('lam('nl('r ([uand le cap de la jtremière s('ra franchi. D’ailleurs Maubourg n’est [tas de. ceux (pii se laissent manœuvrer; Roll s’étant pe.'-mis um' t imide observai ion, (( jiour la bomu' règle », Maubourg fait le g('sle de jirendre son chapeau : Roll a compris...

la; diable, c’était de faire évoluer la figuration, assez nombreuse: gardes-civi- (]ues, promeneurs, clients d’une guinguette'

( I d(' la faii'c passer dans la salle sur l’air (•('lèbre du cranugnon : fa'llarietle, fabarion... Vous pens('z ce (jue Roll avait reccuté comnK' figurai ion !... Aussi vit-on, à la pr('mière, Maubourg, mêlé aux figurants. h'S (hi’iger ('ii personne sur la scène nn-'inc, tanbH en garde-civique, tantôt en garçon (b' café, et descendre dans la salle avec le cramignon. Plusieurs critiques signalèrent, dans leur com|)te rendu, l’intelligence de ce vieux choriste qui, jdus. d’une fois, au cours de la soirée, avait ramené l’ordre dans l('s grou[)es dispersés, donné des répliques qui ne venaient pas et entraîné, au milieu du public, du geste et de la vo;x, le chœur dansant des cramignonneurs.

Si « .Au i)ays de .Manneken-Pis » eul jdusi('urs. centaines de reimésentations, c’est à Maubourg que Roll le doit.

■ Guand, le nnédecin l’y autorisant enfin, .A1aid)ourg vint me voir, encore amoché et s(piel('ll irpie, il était plus heureux que s’il avait sauvé la civilisation latine. Ce sont là des choses (pie, sous i)eine d’être le derider des galapiats, il est difficile d’oul)lier...

La guerre! L’occiq alion ! Hrux('! b's.

courbé sous la loi de l’envahisseur, alU'u’d, étreint et crispé, la délivrance. Gela dure quatr(' ans et trois mois...

« 11 faut bien soutenir le moral de la pojudat.ion en la distrayant. », opinent qiu'dqucs gens de théâtre. Et des r('vuistes' vont [)résenter leurs manuscrits à la censure allemande qui les bâtonne.

Amnistie! amnistie!... Soit : il est [(lus facile, sinon plus courageux, d’oublier.

Je no dirai qu’un mot sur le théâtre l)endant rocciqration — mais je tiens à le dir(' : c’esi qin; Ge(n‘g('s Ilauzeur, malade, sans r('ss()urces, chargé de familb' ('t. qui mourid après l’armistice, suite aux privalions soufferles, fut vingt fois sollicité (récrir(' une la'vue et qu’aux offres h's plus l(;nlaid('s, il répondit, sans phrases: ((Non!»

Je livre son exemple aux méditations de tous — et en particulier de ceux qui, avec Vapprohahir du prince de Ralibor, entreprir('id, de divertir ensemble b'S Hoches ('t b'S Belges - — (d en firent [U’ofil.

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