‹ Souvenirs d'un revuisteChapitre 4 sur 20 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Le théâtre universitaire. La «Princesse Malsaine». «Eendracht maakt Macht». Mes débuts chorégraphiques. Un punch mémorable. «Sur le bi du bout du Gand».

«Le Mons où Ton s’ennuie» . Les étudiants belges à Paris, en 1889.

G'ost au noml)re et au ton dos revues universitaires que Ton peut apprécier l'esi)rit courantde la jeunesse estiuliantine; c’est jiar elles que se ‘font Jour les syinr)atliios et les antipathies du discijjle, qu’apparaît le degré de popularité ou d’iinpO'pularité du maître.

Quand le calme [)lat règne sur l’Université, on ne cliansonne rien ni personne. Mais dès que des raisons de mécontentement surgissent, que des « frottements » s'accusent, l’esi^rit frondeur de l’esclioiier reparaît.

Or, comment voulez-vous que, dans les relations compliquées qui existent entre administrai eurs, professeurs et élèves, un nuage ne s’élève [)as de temps (m tem[)s, influençant le baromètre de 'la discipline? l.a revue universitaire est, dès lors, un exutoire aux mécontentemenis, quelqmi (diose comme la soupape de sûreté de l’effervescence académique.

Tout le monde lui fait alors fête, à cotte bonne fille d(î « Revue estudiantine ». Elle a le geste canaille, le verbe libre, l’apostro[)be ru(i('; mais elle rit si joyeusement et sa jambe est si bien faite!

Et puis, tous ceux qui ont passé par là seront d’accord pour le dire : quand elle n’aurait à son actif que les souvenirs qu’elli; laisse à ceux (pii ont flirté avec elle, c’en serait déjà assez pour qu’elle soit proclamée d'utilité jniblique.

la's savanls les jilus graves, les ingénieurs les [)lus calés, les docteurs les plus notoires ont saci'ilii' à la Revue univi'rsilaire; nous ne cilerons, pour l’exenijile, que deux noms illustres : Jean Massart et Jules HoriUd. i\ul ne débitait mieux que Jules Uordet b's alexandrins aiiocalyptico-cbarenloiu'sques dont il était l’auteur. Associé à IMassai'l, il cbanlail. des duos étourdissants. Il nous souvient d’une parodie inti¬

tulée Sale on Beau, jouée vers 1890 par ÏEclampsic-Ciuh, où Bordet et Massart roucoulaient un brindisi aux pommes dont le refrain émouvait tous les cœurs :

Quelle nol)l(' mission :

Je serai médecin I

J^e clou de la pièce fut l’accoucbement de la caporale de St. Pierre qui, après sa délivrance, lança son rejeton jusqu’au bout de la salle, se livra ensuite à une danse du ventre échevelée et termina ses exercices lyriques et cborégrapbiques par un hymne à la Fraternité.

Où Massart fut inimitable, c’est dans la Princesse Malsaine, jouée à VUnion. On remarquait, dans l'auditoire, les professeurs Sacré, Dubois, Goppez, Reicbler, Gérard, Gralia, Lameere, les adjoints Lepage, J'ibergbien, Sacré, Rouffart, Dubois-Havonitb. Loin, Deboeck, Gevaert, Du Prez, Galmaert et un membre du Conseil des hospices, M. Van der Linden. Des personnes (lignes de foi, qui contemplèrent ce dernier à la fin de la pièce, ont affirmé que tout son ('tre réclamait la cuiller. Massart apparaissait sous les traits de Maeterlinck, couronné de lauriers. Debout derrière une table recouverte du tapis vert, il se mit en devoir d’expliquer la pièce au public jtar voie de conférence : ce fut remarquable de logique et de clarté.

Pour mieux se faire compi'endre, il commença par retirer sa [dpe de sa iiocbe et la déiiosa sur la table ;

— Voici, dit-il, la Princesse Malsaine.

Puis, il sortit son mouchoir :

— Et voici le Roi Yalmar.

Son carnet de notes devint îc chef des S(‘ign('urs de la Cour; un curo'-dent reiirési'iila la nourrice sè(die de la lu'incesse; (d, comme, en fin de conqde, il ne lui ri'slait ]dus ri('n sur lui pour figurer le

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” singe Cluinn, il retira sa liottiue droite et la plaça sur le rebord de la labié; sa bolline gaiirbe se nnia alb'goricinenKMit l'n trnnbadonr.

Tous c('S objets rangés en bon ordre, il ;; poursuivit, avec un flegme im[)erturbable. ,! l’explication, relirant les ustensiles et les '■ remettant à leur place habituelle à mesure " r|ue les |)ersonnages étaient tués.

Parodie et revue étaient mêlées et. se " com[)létaient.

• • L’astronome du roi était l’oculiste Co])-

p(*z; le nom de Yalmar se confondait avec !! cf'lui tlo l'adjoint, ('lalmaert, et les affaiiaes

• • du royaume faisaient bon ménage avec b's

'■ é'véne'ments pi(iuants de l’iiôpital Sainl-

!! Jean et de l’bôpital Saint-Pierre. L(\s

• > eéièbrt's seigiuuirs (Irocp, Df'smetb, Uomno'-

'I laer(' se démf'naieni au milieu de la cour

i! IV‘odab‘.

On fit un succès |)arlicuiior au Frti.iicolhis ” f'ilo.siis, se présentant dans un coslunn'

auqind te père Adam n'aurait eu à envier " fpK' 1(^ caleçon. Succès aussi |)Our la prin-

cesse Malsaine — oli! la chouetto prin-r cess(*! — et sa nourrice, enfermées non pas dans tiiu' tour, mais dans un buen r'etiro, dont elles n’avaient pu sortir depuis trois ■ • .jours.

I^a scène, des présages, avec sa pluie .. d'étoiles et ses apparitions successives du

« sauret » et du lapin, causa encore un très vif plaisir.

L’éiève Leclerc s’était distingué en dé- ” rangeant, la musique de scène. Et l’on

i! ovationna Feignaert., qui chanta la Valse

(lu Faro. Ce fut alors qu’ai)parurenL les sept nonnes dont le caractère sacré ne larda pas à être sérieusement compromis l»ar l’exécution d’un ballet on ne [)eut |)lus fin de siècle.

Le reste se noya dans les fumées d’un inincb, qui n’épargna pas plus les [)rofes- !! seiirs que les carabins.

Si quelqu’un écrit jamais l’histoire des ■' « Théâtre et Université... libres de Bru-

" (relies », comme disaient les affiches du ,, lemps, il divisei'a la malière en deux époques : une première comprenant le " Tramway de zinc, Rome vaincue et la

Conquête de T Angleterre par les Normands, la période cornélienne, le «grand siècle» du théâtre estudiantin — et l’époque de la Renaissance, séparée de la première par •• un intervalle de près de dix ans et dont

” Fcndraclit maaht macht inaugura la bril-

!! lante série.

Nous ne nous arrêterons pas à la première époque : nous ne l’avons pas vécue. Nous savons simplement que, dans le " Tramway de zinc, la plus célèbre produc-

.. tion de la Trilogie, Fritz Rotiers faisait

Télémaque et Léon Furnémont, Calypso; " que Ralph Landoy remplissait le rôle du

!! général Vandersmissen et que, chaque fois

qu’il entrait en scène, on tirait le canon

dans la coulisse; cpie le rifleau, (juand il se leva sur le prologue, montra tous les artistes assemblés sur la scène, immobiles et figés comme de vrais choristes d'opéra et chanlant cette chanson de bienvenue au putdic, sur l’air de Mai'ie Cbqiidiabnl :

Bonsdir, public nlc'idi.

Pour venir ici, raut.-il qu’lu sois lièlc...

Ibuisdir, pul)lic abruli,

Faul-il (ju'lu sois IFI.’ pour venir ici!

Le rideau du lu'ologue tombail sur c(dte vision fugitive.

Nous sommes beaucou|) mieux renseignés sur EcndrachI maakt machl.

C’est dans le courant de février I88H qu’eut lieu la ru-emièiu' de ce «grand dranu'fé(uue-Jules-opérelle », (ui (piebpies ac.tes et autaid. de labb'aux, joué par les pia*mières étoiles du Cercle « Le.s Ni'buleux ».

Ce fut la ]n-emièi'(' des ri'viu's universitaires; les pri‘.céd(udes pièces « acadé‘miques » n’étaii'nt (pie des culbules dans l'insenséisme. Elle fil dale- Elle fut l'Alnia (icnctrix d(' toules les autres revues univfU’sitaires; elle fixa le tyi»e d(' l’étudianl iil l(*rat('iu\ de rétudiaid, (ui vadrouilb', d(' r('tudiant bbapieur, de l’étudiaid- goss('... Elle inaugura les parodies des leçons professorales. Elle lança les ballels fameux et, depuis, toujours renuuveb'S, où les danseuses sont figurées |)ar de grands gaillards, généralement barbus et osseux, qui font des point('s avec la grâce de [■> a c h y d er m es ahuris.

Ecndraclit eut quatre r('présentations, dont trois à VEden : elle rapporta aux jtauvres la forte somme. I^a première .avait eu lieu à la Salle Malibran. Un des clous de la soirée fut une scène où le compèto' « flagellait » les citoyens indignes, qui, en France, trafiquaient de la Légion d’honneur : c’était l’époque où Wilson avait mis dans une si fâcheuse position son beauj)ère Grévy. Le compère com])arait avec .orgueil ce qui se passait en France avec ce qui se i)asse en Belgique. Avec orgueil et sur l’air de la « Grosse Caisse Sentimentale » :

l»iins c’p-ays-ci, ça ii’ se pass’ pas coinm’ça.

Car ces p'Iils bi.joux-là Ça s’donn', ça n’sc verni pas!

Il Paul avoir « reliré » du canal.

Arrêlé iin cheval

Ou quclqu’anlre animal!

Ainsi s’exiirimait, vengeur, le poètechansonnier! Et, au refrain, le chœur hurlait ce dystique canaque «toujours sur h* même air » :

Ralàzzi, Wilson, Vignand et Pranzinl,

Petit à petit, l’oiseau fait son nid!

Ah! ce fut une bien belle fête de la littérature dramatique et lyrique!...

Le premier acte se passait à la rédaction du journal l'Etudiant; le deuxième au parloir du couvent modèle de la rue St. Roland. On y rencontrait des gens du meil-

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liMir mondo : le Père Boom, déjà célèbre: !(' gtbiéral Poiiius, I\rn|i|), qui offraP en vindo des canons blindés, un lanci('i‘ de Brand-Hornu que Cbarles Abrassarf marqua d'un sceau indélébile, une éludiante en pharmacie, le speclre de la négresse Coro avec ses os dans nn cabas, le flamingant. Cordemans ef, b', bon vieux prnfcsseiu* P(‘lif, d'Kngbien qui faisait, un coui-s di' philosophie où il ex|)liquait .scient, ifiqnem('nt l’origine de la gnindaille et comment, avant de la pomper, il faul ra|)procber liendanf. trois secondes de la grande gargouilletle, à la disfamn*, d’un fiferlim

Le Iroisième acie se passait au Chai voir, que (enait alors, rue des Boucbeivs, le namurois Sadi. L(\s plénipotentiaires du tlongrès de Ibudin, b's apparileurs de rtlniversit(*, le (rio <luillaume-Huml)eid- Alexandre, b' piston Vanderlimbm et, b's bataillons scolaires s’y d('‘menai('nl dans une l'onde ins('nsé.e.

Dans ce Iroisiènu' acte avaifmt, trouvé pla(M; b'S rou[)b'ls d(‘ VEivdiavi ()oss(>, de Fernand Ib'ssarl, (pi(> nous enl(Midîm('s (diant,(M‘, rannée (b'rnièiu', à une fét(' d’f'dudiant.s. jiar des Liégi'ois : les dép('»ls sf‘ I ransmettent |)i('usement.

J,ia finale d’a E(Mulracbt » ne man(|uait pas de saveur : on voyait se lev('r tout à rouji, dans la salle, (b‘S pères et mères d(‘ famille venus de province : ils se mettaient. à invectiver bnii's fils «qui dépensaient leili' pauvre argcmt en com|)agni(' rb' cabotins, devaid, un tas d’idiots tjui avaient. pay(“ leur place |)Our voir des saletés» — et les venaient cueillir sur la scène pour leur faii-e réintégrer le home familial.

C’est dams Ervdrachi que jo fis mes di'buts cborégraptiique.s. Gustave Dryt'pondt et moi sommes les deux i“)remièr('s dans(!US('.s-mâle3 qui se soient fait applaudir à l’Lden de la rue de la Groix-de-F(‘r par un public idolâtre.

Certes, nous n’avions en [)arl.age ni la sou|)lesso féline de la Camai'go, ni la grâce voluptiieùse de Garlotta Grisi, ni l’impeccaltle mesure de Fanny Fsler; mais nous fringuions avec une vigueur et une endura ne. fî i m I ) r e s s i O n n a n t e s .

Notre entrée en scène fut particulièrefi(Md, sensationnelle : nous siu’gissions, lui do la coulisse de droite, moi de la coulisse de gauche, les bras relevés on anse d’amphore. souriant de nos 112 perles et tricotant sur les orteils — et, nous descendions au souffleur aux sons d’une musique,' spéciab'rnent écrite par Charles Accarain, où se succédaient agréablement la Dame Blanche, Evf/ène, lu vi’fais languir et le Quadrille (l’(')rphée. 11 y eut un moment de stupeur dans la salle quand nous apparûmes, le menton levé, fixant pour garder l’attitude, les regards au plafond. Nous avions des maillots trop étroits et trop courts et le moi’ceau de corsage qui laissait à nu nos F ras — • ceux de Dreypondt ét aient dignes d’un lulteur, les niiens avaient le galbe de crnix d'un fakir ama,igri par Irois ans de

j(‘ùne (d de prières — ne nous collait f|ue par nuracle à la p)eau.

Cependant des applaudissements succédaient à l’initial mouvement de stupeur, s'accentuant peu à peij-.

— Ne bouge jtas; conserve la pose! me criait I)reypondt les yeux au lustre

Je n'aurais i)a.s bougé pour un jambon. Comme lui, j(' tendais le jarrtd,, |)Oussant les bras (Mi l’air à me les (udever de l’épaule. I)('s rires, maintenant, succédaient aux applaudis.senn'nfs, des rires en riforzando.

Cf'pendaid., le père Nazy, qui dirigeait r(n'cbestr(‘. nous criait, dans b' tumulte, des mots que nous ne comjna'iiions pas.

'i’oujoiu's siu‘ les poinlos, je me. l'aj»broidiai de Dreypondi. qiu' ,je devinais du coin (b* l'oo'l.

— Gu’est-(*(' ipi’il dit?

— .b' no sais pas.

— iMoi non pins.

— Ne boii.g(M)n.s pas, conclut Dreypondt.

Et nous lions figeâmes de reclief,' biéra-

li(|ue.s, musidi's el mn-fs saillants tels ceux de l’écondit' ib‘ Micbel-Aiige, l('ndus vers le cintn' comme jioiir chanter le cantique : « Idiis près de toi. mon Dieu ».

Alors, c(' forent, dans la salle, des rires pâmés, des rires aigus, des gloussemenls d'hommes gras, de petites notes de fifres de* l'('mm(‘s (diat.ouillées... Et toujours ce Nazy qui ci'iait qmdxpie chose, la bagindle levi'o pour tenir le trémolo.

Or, brusquement, nous frémîmes au fond de nous-mêmes : nous venions de comprendri' Nazy. 11 nous disait ces mois lapidaires et lumineux :

— On voit votre nombril...

Oui; Madame, ce sont ces mots-là qu’il prononça et non d’autres.

Mille personnes avaient leurs yeux fixés sur l’œil unique de nos bassins. Ce n’était lioint notre cliorégrapbie qui avait ainsi mis la salle en folle joie : c’était notre nombril! Sitôt, nos bras lâchèrent la courbe de l’anqihore, nos mains s’aggripèrent à nos maillots et. en deux bonds, nous fûmes dans la coulisse où nous respirâmes en tirant, du bas nos corsages et du haut nos maillots. Après quoi, nous achevâmes le ballet dans un désordre d’esprit qui nous fit rater les pas et figures que nous avait afipris si patiemment le maître à danser de la Monnaie. Nous remplaçâmes le tout par un cliahnt improvisé et frénétique, quelque chose qui, à ce que nous affirma par la suite le maître de ballet, évoqua la danse des peaux rouges autour du poteau où rôtit le missionnaire.

Les auteurs d’« Eendracht »?■ Ils étaient trois et même quatre, tous Montois : Fernand Robette, Fernand Dessart et Maurice Garez; j’y avais aussi mis la main, mais une main qui ose à peine; ce qui marqua cette revue, ce fut l’esprit bon enfant et la joyeuse humeur inaltérable do Fernand

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Jloheflo, sa flésinvolturo ol son insnncianoo d'âludiant un pou l)ohême qui, c.lia,iiv('

25 ans. coniiuo M. Buyl. irisait, d’un'gpsle cavalier, une mousiacïio blonde et conquérante; ce fut aussi la façon personnelle et littéraire qu’a P'<‘rnand Dessart, nourrisson des muses latines, de tourner le coujjlet à la manière dont le Caveau l’entendait; ce furent la drôlerie jaillissante, le roq-àràne et la gouaillerie paisible où excelle le D"" Maurice Garez.

L’élan était donné : cbaque Faculté voulut avoir désormais sa revue et l’usage s’établit de la jouer devant les professeurs, encore que, quelquefois, 'ceux-ci fussent assez malmenés. Parmi les productions innombrables de cette époque, il faut citer: « Cocarde et Bilboquet », revue parabolique en liuit scènes et Y tableaux, satisfaisant à la relation Y-1 Jb X; «Le Hoi X». parodie du «Rois d’Ys » de Lalo; «Sale en Beau»; « Cliarbot s'amuse»; «Les Colles Polytecbniques»; « G’Truc For Life»; «Education de Prinz»; «Tiens, v’ià les Profs!»; «Cléopâtre up to date»; «Prenez garde à la Peinture »; « L’année terrible »; « Bruxelles- Astrakan »; «Le Trumeau Bissextil»; «Rue des Sols: Arrêt fixe», etc., etc.

Un mot encore au sujet û'Ermlracht :

aj)rès la dernière représentation à l’Eden- 'ITiéàtre, les étudiants se transportèrent en corps à la Pnric Verte, une vieille baraque du 'breurenberg, où un puncb devait flamber en leur honneur et en l’honneur de leurs invités.

Hélas, le frère qui devait préparer ce imncb, ayant versé, dans les grandes marli'.iles à ce destinées, l’eau-de-vie bîancbe, le vin de Tours, le champagne, le tiic, le suci'e caramélisé et le cognac qui, savamnenit dosés et mt'langés. doivent être bouillis à granil feu, avait fait preuve de tro]) rie conscience : il avait voulu déguster jtersonnellemeiU tous ces breuvages et ])eu s'en était fallu que, grisé ])lus encore par i(‘S vapeurs provenant de la mise à feu de ct's marmites infernales, il ne jriquiit du nr'z dans leur contenu et n’y fût bouilli à son lour. On le trouva ivre-mort dans la cuisiîU', à l'issue- de la représentation.

Il serait malaisé de se faire une idée des luu'iements et imprécations jrar lesquels (luatre cents gosiers, assoiffés [rar trois heures île spectacle, marrjuèrent leur déconvenue : ce punch à la manque est riemeuré célèbre dans les fastes universitaires! fl donna lieu à une bonne demidouzaine d’assemblées de la Sociélc Générale, spécialement convoquées pour discuter «les responsabilités»; rop[)osition se fit. de ne puncb — si nous. osons ainsi nous (‘xprimer — un drapeau : « Rendez les liipieurs! » fut, pendant longtemps à l’Université, un cri aussi courant que le fut plus tard, en Wallonie : « Rimiez les yards! ». ITu s’en fallut ipie la i^^ociéti' jii'idt. dans cette avf'nture.

].e comble fut (pie le frère cuisinier remis, après huit jours île maux de têl-(',

de idtuite, de purgation et de chaise longue, de la cuite criminelle qu’il avait prise ce scir-là, adopta la même attitude que l’Allemagne devait adopter après l'armistice : il refusa toujours de reconnaître sa culpabilité. Obstiné et goguenard, avec une douceur rosse, il invoqua la Fatalité et se |)osa en victime du devoir; on l’eût tué qu’il n'eût pas avoué... Si ces lignes lui tombent jamais sous les yeux, il passera assurément un bon moment en se souvenant de l’exaspération qu’il causa aux protestataires et des bagarres qui s’en suivirent...

C'est Toone qui fut cause que Malpertuis fit un jiacte éternel avec la revue; pour moi, l-e coupable fut la Mort Subite. Le café qui s'intitule ainsi est sis au coin de la rue de la Montagne et de la rue d’Assavd ; c’est un des plus vieux établissements de Bi'uxellês; on y a bu, depuis les temps, assez de lambic pour remplir le lac de la Oileppe. A l’éjioque dont je vous parle, on y buvait aussi du Raspail, un «élixir»

jaunâtre, poisseux et sucré, qui n'avait l'air de rien et qui vous pocliardail.

Le journal VEtudiant, dont j’étais le rédacclief (ab! qu’il est beau (bis) d’être rédaccltef!) s’imprimait chez Berqueman, rue de Berlaimont et la rédaction s’y réunissait deux fois i^ar semaine « jiour préparer le numéro » ; elle comptait alors F. Robette, Alfred Accarain. Paul Berlier, F. Dessart, (i. Dreypondt, Fernand Severin, .Maurice Carez. E. Verbaeren, Maurice Lampion, Maurice Xoblom, Louis Delattre, Fernand Roussel, Henri Greten, Gustave Willière, etc. Après la préparation du numéro, on allait se rafraîcliir à la Mort Subite.

Or, ce soir-là, nous nous attardâmes, Maurice Carez et moi, à jouer des Rasi»ail à un petit billard à ressort, qu’on venait d’in.st aller à côté du comptoir- .Nous étions -si intéressés par la partie que, quand l’heure du souper sonna, nous nous aperçûmes que nous commencions à être projirement gris. Je me bâtai de rentrer au logis paternel; mais Garez ne voulut })as réintégrer, lui, son « quartier garni » d’ixelles. Ouanii je l’eus quitté, il s’en fut à la gare du Xord et demanda, au guichet des coûtions :

— Oiiel est le prochain train qui jiari?

— Celui de Gand.

— Donnez-moi un billet ])Our Gand-

Il arriva, dans la cité il(\s Arfevelde qu'il faisait pleine nuit, prit des rues au hasard et échoua dans un café-concert de la rue Courte-du-Jour, VEden. Malgré son nom jiaradisiaque, l’endroit n’était point folâtre; la plus imminente faillite. guettait l’entreprise; il y avait «aux fauteuils» dix jiersonnes, grelottant autour d’un poêle et, sur la scèiu', une jiauvre femme sinistre, emmitoufli'o de peaux de lapin,, qui chantail La Première Fieur du Printemps. Carez offiut un Raspail au buffetier qui était

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aussi !o riirectonr. Cet homme lui conta ses peines et offrit un Raspail à son tour.

— Savez-vous ce que vous devriez faire, ■})our remonter votre théâtre? lui dit Garez: vous devriez monter une revue.

— Je n’ai pas un franc.

— C’est dommage : je vous ferais la revue avec uq camarade que j’ai et vous gagneriez la forte galette.

— Vous êtes sûr?

— - Très sûr.

— Si sûr que ça?

— ■ Encore plus!

— Eh hien! prenez mon théâtre; je vous le sous-Ioue pour deux mois; c’est vous qui ferez la bonne affaire.

Garez ne s’est jamais épaté de rien. On discuta h'S conitit ions de la reprise; à 11 heures, tout était consommé : Garez avajt signé!

Il s'amena chez moi le lendemain matin, s’efforçant d’arborer un aimable sourire sur une face flétrie par l’ivresse ;

— ■ Ve tombe pas à la renverse ; j’ai reinds i’Eden de Gand; j'ouvre le Ih avec notre revue.

— Comment, notre revue?

— Celle que nous allons faire ensembhu — Ah!

— Il faut commencer tout de suite.

— Gon.

— Ce matin.

— Assieds-toi.

— On i)rendra quelques couplets (VErndrac unie inac.

— Il en faudra d’autres.

— J’ai des notes; figure-toi qu’on n’a jamais joué de revue à Oand; c(î sera un succès fou.

— Gon.

— Tu as de l’argent?

— J’ai ma montre et ma chaîne.

— C’est toujours ça.

Gomment il s’y prit, aidé d’un jeune régisseur débrouillard, du nom de Eebvre, l»our recruter des artistes, des chœurs, un orchestre, lui décorateur, un costumier et tout ce (pi’il faut pour faire une revue, sous l’œil ironique du buffetier, lequel lui avait fait un contrat léonin, je me le suis souvent demandé...

Il n’en est , pas moins vrai que, le 28 décemlire 1888, à 3 heures tapant (parfaitement! la première eut lieu en matinée), le rideau se levait sur une pièce bâclée en ■'18 heures et montée en quatre jours, qui s’appelait. Sur le lit du Bout du Gand; un ■ excellent confrère de la presse gantoise. <1. Meunier, du Journal de (Jund, nous avait documentés sur la vie locale et aidés à mettre flebout nos couplets.

Le matin de la iiremière, le com[)ère n’avait [loint encore de costume et... la caisse était totalement fermée. Gomme ce compère était un soldat de ligne, Eebvre, qui jouait le rôle, n’hésita fias ; il courut

trouver le colonel du régiment, l’invita à la première, lui fit valoir les intentions patriotiques de la revue et l’effort artistique tenté par la direction; il expliqua que, i)ar un malheur qu’on n’avait pu prévoir. l’uniforme qu’on lui avait donné au théâtre était vieux et mal fait... Gref, il fit tant et si bien que le colonel le fit habiller dare-dare par le tailleur du régiment et que, à 3 heures, un « piotte » irré- |)rochable dirigeait la ronde des actualités!

L’Eden fut bondé, pendant un mois, d’un [)ublic ravi de découvrir un genre de pièce populaire qu’il ne soupçonnait pas et oi'i l’on blaguait l’autorité avec une gaieté bon enfant. De leur côté, les étudiants « donnèrent » avec entrain; l’un d’eux demanda un soir l’autorisation de s’essayer dans un des rôhîs; le lendemain, ce fut un autre et c(da devint une gageure ; aux dernières r(‘|)résentations, un bon quart des artistes fumait la cigarette au promenoir et regardait le « frère » jouer le rôle [)our lequel on l’avait agréé.

Quotidiennement, les trains du soir amenaient du reste à Gand des étudiants bruxellois et le quartier de l’Eden connut, cette année-là, une vie qu’il n’aura probablemi'iit plus retrouvée dans la suite des ans.

Le succès n’était point tel, cependant, qu’il pût durer deux mois, dans une ville de province aux huit-dixièmes flamande; aussi, comme Garez avait pris l’immeuble l)our nonante jours, il fallut aviser à terminer le bail... Une fois de plus,- le théâtre universitaire vint à la rescousse; une bamie d’étudiants avait fait .jouer, quelques jours auparavant une parodie du Roi d’Ys, qpéra de Lalo qui faisait alors florès à la Monnaie. Nous avions. Garez, Dessart et moi, ficelé ça en cinq aiguillées. La représentation s’était donnée à la Salle Malibran, à Ixelles. Leclercq-Dandoy avait établi une partition symi)honique qu’exécuta un orchestre uniquc-menl. composé d’étudiants.

Je n’ai que des souvenirs très vagues sur ce chef-d’œuvre que l’affiche ai)pelait truculent. Je revois F. Dessart en Saint- Corentin, juché sur une stèle, avec une auréole de carton et une robe de bure; quand le rideau se levail. sur le deuxièine acte, il restait longtemps immobile, au point (pie le public îe prenait pour une statue, 1)11 is tout à coup, son long nez remuait, il sembla!, t sortir d’un rêve et il chanlail, sur Fuir Les Portugais sont toujours gais, ces paroles définitives ;

Dans la sali’, j’aperçois des ..sens

Oui s’deinand’nt que j’pourrais bien être:

Us n’aUendront pas plus longleinjis

Car je vais tout (i’suit’ leur permettre De prendre connaissance De mon extrait d’naissance.

Refrain

C’est moi qui suis St. Corenlin,

Un vieux roublard, un vieux malin; Depuis le soir jusqu’au matin.

C’est moi qui suis St. Corentin.

SOUVENIRS D’UN REVUISTE

Tl vous détaillait ça à faire damner la divine Bartet.

Il me souvient encore qu’une bien ’olie voix — -celle d’Alj)honse Briart, de Morlanwelz, — chanta, dans la coulisse, la sérénade de Lalo, laquelle fut trissée, que le Roi X avait la tète de Léopold II, Carnac celle du général Boulanger et que les conseillers du vieux roi ressemblaient à s’y méprendre aux ministres catholiques qui.

pour lors, gouvernaient la Belgique — (pie Margarine et Rosière avaient trouvé dans Mines Retbell et Myr deux interprètes au geste intrépide — que le rôle de Mylo était tenu par un vieil ami aujourd’hui fonctionnaire excessivement siqiérieur aux finances •— que, le soir de la première, l’écluse à crémaillère refusa obstinément de marcher, ce qui n’empêcha i)as toute la troupe d’être noyée sous les acclamation'^ d'un public prêt à tout accepter, pourvu qu’il n’y comprît rien.

Gomment, transporté dans la jiaisible ville de Gand, viutatis miUandis, le Roi X trouva-t-il un public? Peut-être ces gens y vinrent-ils pour conlempler un cas pathologique.

Le Roi X permit, en toul cas, à Garez de terminer sa saison... et sa carrière directoriale, car il jura bien qu’on ne l’y reprendrait plus!

Quelques mois après, nous récidivâmes à Mons en tant que revuistes. Nous fîmes une revus qui s’appelait le Mons où Von s’cminie.W^ î’oips’yj- ennuya au-delà de toute expression : ce fut un four mémorable — • mémorable pour nous, car j’imagine que cette revue manquée n’a laissé que jieu de souvenirs à l’humanité montoise. G’était jiourtant un feu d’artifice d’esprit; cliaque ré|)lique était une fusée. Mais il dut jileuvoir le soir de la première; le feir d’artifice fut. mouillé ; toutes les fusées ratèrent les unes après les autres. A la fin de la pièce, il ne restait que des étuis de carton noircis et fumants, la carcasse lamentable des motifs décoratifs qui, à l’heure de la mise à feu, n’ont rien voulu savoir. |

Mais, tout de môme, nous avions joué de malheur. Il y avait, notamment, une scène sur le duel qui avait mis face à face Deroulède et Laguerre. G’était, dans la liensée ides auteurs, h' clou de la jiièce. L’effet capital de cette scène devait se produire au moment où les témoins ladi- ■ raient les pistolets de la boîte : au lieu rl’armes à feu de chez Gastyne, deux pistolets au jambon devaient apfiaraître aux yeux d’un iniblic que nous pensions t d’avance en joie — car enfin, c’était scé- ' nique, ingénieux et digne des meilleures revues... Hélas, après la répétition générale qui avait eu lieu la veille, avec costumes, décors et accessoires, et qui avait duré toute la nuit, les malheureux figurants ' engagés par le directeur Buarini — son ; nom me revient — les malheureux figu- ^ rants, donc, qui faisaient les témoins du i duel, avaient, crevant de faim, dévoré les ]

jiistolets Gomme ils avaient oublié de les remplacer pour la première, le sens de la scène en fut fâcheusement obscurci ; les duellistes qui, dans un couplet insiiiré, devaient vanter la supériorité des pistolets comestibles sur les pistolets à percussion centrale pour le règlement des affaires d’honneur, demeurèrent stupides quand la boîte fut ouverte (mettez-vous à leur jilace)... Il y eut un moment d’inexprimable désarroi; ipiand ils jirirent, enfin, le jiarti de quitter le plateau, suivis des témoins, ceux-ci, repentants, rentrèrent en scène et .s’efforcèrent d’expliquer au [lublic, par une pantomine vive et animée, qu’ils avaient houlotté, la veille, les pistolets.

Et leurs gestes épierdus augmentèrent la confusion.

Quand, par la suite, Buarini reparlait de cette soirée, c’était sur le ton dont on raconte une caiastropho de grisou au Borinage.

En cel an de grâce t889. la France fêta le centenaire de la Révolution et les étudiants de Paris organisèrent de granues fêtes auxquelles furent conviés les étudianis belges- J’étais le président de la Société Générale — de ta Société Générale des Etudiants, bien entendu...; d’ailleurs, si on me l’eùt offert, je n’aurais pas voulu chan- .yer... — et je fus, de ce fait, désigné pour conduire à Paris la délégation belge qui comportait cinq à six cents étudiants ; liégeois, gantois, montois, giblottins et bruxellois.

N’ous débarquâmes à Paris, en corps, par une magnifique soirée du mois d’août; le soleil couciiant incendiait le ciel et nous montra Paris dans une gloire. Des breaks, attelés à quatre chevaux, nous attendaient à la gare ef l’interminable cortège fit, par ics boulevards, un défilé triomphal.

Jamais — quoiqu’il me soit arrivé par la suite — je ne me suis trouvé aussi heureux, jamais je ne me suis plus allègrement évadé de moi-rnème pour rayonner sur le vaste monde. Avoir 20 ans et une santé intréiiide, être étudiant et entrer dans Paris en tenant un drapeau, quel éblouissement ! La minute que t’on a une fois vécue ainsi, de. tout son être, de toute sa foi, on ne l’oubliera jamais ; toute la jeunc'sse. avec son illusion, nous hondisauit dans le cœur. 11 me semblait que mon vieux uraiieau bleu haussait, jusqu’au ciel, la statuette dorée de Verhaegen qui en couronne la hampe; que cette foule bru'yard.o acclamait, dans, les étudiants que nous étions, la grande Idée, ce Libre-Exaimni dont se réclamaient nos jeunes enthousiasmes — car notre génération studieuse avait un idéal ; elle croyait, avec une ferveur sacrée, que le libéralisme était le flambeau destiné à éclairer le monde, la force providentielle qui le régénérerait; elle attendait, de cette République Fran-

SOUVENIRS D’UN REVUISTE

çaise glorifiant, à un siècle de distance, la conc{uéte de la Liberté, réetosion magnifique de la fleur humaine.

N’a-t-oii pas droit aux ])lus beaux mensonges quand on s’offre à l’avenir avec l’ingénuité d’un cœur sincère?

En vérité, notre âge mûr, en se reportant à cette expansion fl’âme, se prend â [)laindre les jeunes gens d’aujourd’hui, grandis, liélas! parmi des ruines qu’il leur faudra d’aboril restaurer et (lui ne connaîlrpnt peut-être jamais un |jareil élan vers la cime, un pareil acte d’espérance et de foi.

Et puis, peut-être l’éloignement magnifie-t-il le souvenir... Ouoi qu’il en soit., nous courûmes t^aris, nuit et jour,, infatigables et joyeux, émerveillés de tout et pourtant ne nous étonnant de rien.

11 vous en souvient assurément yomme si c’était hier, vieux camarades dispersés aujourd’hui aux quatre coins de la Belgique, chers et bons « frères » qui découvrîtes avec moi Paris, dans le tumulte de l’plxijosition de 1889, Paris orgueilleux, Paris ipavoisé, Paris pros[)ère, Paris beureux, Paris accueillant. Paris en fête! Sans doute, entendez-vous encore cette « Marseillaise » que toute la salle de l’Opéra, entre deux actes de Guilhivnu- Tell, entonna debout. cett(' frénétique « Marseillaise » (jui fut chantée, dans toutes les langues, par un auditoire où la j('unesse universitaire de tous les pays était représentée et le frigide Carnot, debout dans la loge |)résidentielle, clamant lui-même l’iiymiu' immortel, comme un orphéoniste de province!

Sans doute, dans un cinématograi)hique souvenir, revoyez-vous le lianquet monstre sous les futai('S de M(Midon; les soirées du « Ch&t Noir » avec Salis, Hyspa, Delmet, Donnay, Xanrof, Mac-.\ab : «de la barbe dans un faux-col les vadrouilles aux Halles, la réception à l'Hêtel de Ville, l’expulsion de l’éludianl loiu'anisle qui avait, dans une saoûlerie fâclicuse,' vociféré ; « A bas la liépublique! »; les cafés du ({uartier Latin retentissant du fracas des piles de soucoupes écroulées et des mots : (( fraternité. solidarité..., grande famille luùversitaire..., [)aix universelle..., espoir de l’humanité; le « Gid » et les « Précieuses » aux Français, avec Monnet et Goquelin, les pèlerinages à Versailles et Fontainebleau, la réception à l’îhysée...

Oui, te la rappelles-tu, cette réception, Kmite Max. vieux camarade d’étuctes et de joies juvéniles, toi qui me ju’êtas ton liabit parce que le mien, amputé d’un pan dans une bagarre obscure, ne i)Ouvait décemunmt affronter tes lumières des salons du ministère de l’Instruction publique, (lu’occupail alors Fallières?

A toutes les cérémonies, nous prononcions des barangues où nous promettions invariablement le retour à la France de l’Alsace et de la Lorraine. A l’inauguration de la Nouvelle Sorbonne — où l’élite de riiumanité savante se pressait — nous

lûmes, avec l’assurance d’un jeune gaillard qui a désormais fait table rase de l’humilité et jierdu le sentiment de toutes les distances, un discours rédigé une lieure avant la séance, sur un coin de table.

Nous trouvions tout naturel qu’on nous accueillît dans tous les théâàtres sur la seule ])résentation de nos cartes d’étiidianls; que Sarab Rernhardt, Nardy, Sybil Sanderson, Cécile Mézeray, Fugère fissent les frais d’un concert offert à nos seigneuries; que des savants et des artistes nous julotassent dans le vieux. Paris; que ies conservateurs des musées se missent h potre disjiosition pour nous faire valoir les trésors d’art de la France et que d’illustres orateurs nous traitassent, tous les jours, d’espoir de l’avenir et nous tendissent ie flambeau du feu éternel, tandis que nous fumions la pipe.

Un matin cependant, grosse émotion ; le comité de VAssemblée gthiéi'dle (les Eiu- (lidiits nous fît savoir que les cbefs de délégation seraient reçus, ce jour même, à l’Elysée, par le Président 8adi Caiiiot. Nous sentîmes tout l'honneur d’une iiareilh' invitation et nous conçûmes même tpielque inquiétude au sujet ou lu'otocole. Nous brossâmes fortement, nos vêtements de céi'émonie qui, di'puis huit jours, en avaient vu tant (d de si drôles (d. la casquette sur l’ondrie, nous fûmes à la réception. JjC camr nous battait un i)eu quand, silencicusiinent rangés dans un salon, nous comjirîmes (pie M. Carnot allait, apiiaraîtn.-.

Il (odra, l’air cordial et. ouvert, mais Pn'sidenl .di‘ la République tout de même. Il était en redingote, souriant, amusé un jieu, je croi.s, de nos mines intimidées et curieuses. On nous présenta, il nous serra les mains, puis il nous fit un discours (correct et patei'nel. L’un de nous répondit et l’on se mit à cau.ser.

Nous étions à cent lieues de nous croire à l’Elysée : j’avais, pour ma iiart, connu ces réceptions familières chez (le lions notaires des provinces wallonnes. Nous eussions vu à ce moment. M. Carnot déboucher précieusement une vieille bouteille de Bourgogne que nous n’aurions pas été trop surpris!...

Une étudiante russe, représentant je ne sais (]uelle université en «ski», portait une brassée de fleurs. M. Carnot l’avisaid, elle et son bouquet, s’informa obligeaniment. L’étudiante expliqua que les i’b'ûrs étaient destinées à Mme Carnot, et ie Président, tout de suite, disparut jiour aller chercher «sa femme». Il la ranii'‘na, nous jirésenta; Mme Carnot souriait; nous étions si bien chez nous que — je m'en souviens deux mains dans les jioches de mon jiantalon, à la mode étudiantesque-..

Nos cordialités de vingt ans s’épanouissaient; la jioignée de mains que nous échangeâmes au départ nous parut une poignée de mains de camarades...

Notre délégation rentra à Bruxelles fourbue et glorieuse.

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