‹ Souvenirs d'un revuisteChapitre 5 sur 20 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

«Ex...Claifmonde». Un directeur qui lève le pied.

Les artistes de la Monnaie à FAlcazar.Le «Pater />. «Salambooth».

Le journal l’Etudiant». La presse quotidienne en 1890. «C’truc for li£e>». «Le Hoch-Pot académique» et les «Crotjes».

(jC voyage

à Paris nous a fait làelier ;\Ia'l|)ertiiis, que nous avons laissé, à l’Alrazar, iavet* sa revue Le, s Clichés de l’Année. ]ja |)ièce donnail ; mais Bruxc'iles n’ofl'rail pas, en fait de imhlic, en 1889, les ressources qu’il offre maintenant et Dieudonné menaç.ait de fermer le théâtre et de Je!ei‘ (ont le monde à la rue quand les r('cettes baissaient de trois francs. Aussi, au Imut d’un mois, fallut-il songer aux scènes nouvelles. La Monnaie venait de donner Esclarmonde, une grande ((machine» lyi-ique de Massenet. montée à Paris [)Our Syhil Sanderson, à 'l’occasion de rEx[)üsition et dont le tableau le plus sensationnel était un rideau de roses derrière lequel dis))araissaient Roland et sa hien-aimée K.sclarmonde, au moment où ces deux amants, ayant épuise l’expression musicale, n’avaient plus qu’à traduire, paroles gestes précis et coutumiers, la ])assion dont lis (Maiimt enflammés. Malpertuis eonçut l’idée de faire une parodie cVEsclwnnonde, pour corser son deuxième acte, un peu faiblard.

Nous ne savons pins comment cela se fit; mais, un beau soir, nous nous trouvâmes assis à la même tablé dans son cabinet de la rue du Poinçon, en face d’un whisky and soda éminemment collaboratoirc. Nous fîmes subir, conjointement, à la [lauvre Esclarmonde, tous les avatars ipie peuvent imaginer deux étudiants jeunes et gais qui, en faisant du théâtre, ont encore jilus [lour objectif de s’amuser eux-mêmes que d’amuser 'le imblic^ appelé à les juger. Et voici qu’au lieu d’une simple scène de revue, la [larodie se constitua en trois petits actes formant une grosse heure de spectacle. En suite de quoi on .décida de lui faire un sort personnel, c’est-à-dire de la représenter (( hors revue ». Elle fut d’autant 1)1 us rapidement mise sur pied et répétée que de vieux créanciers de Dieudonné venaient de surgir comme d’une boîte et

des recette"

qu’il fallait, à ce directeur, considérables et rapides.

Je ne sais rien (i aussi 'lugubre (]u’une parodie manquée. Un vaudeville qui n’est pas drôle s’écoute tout de môme sans trop do peine; il ii’y a pas de gêne et de malaise dans l’ennui qu’il vous fait é|)rouvor. Tandis (lu’une parodie! Ah! les pauvres comédiens qui s’épuisent, se décarcassent, suent sang et eau et s’efforcent d’autant jilus à rire que le public, rebuté, ne rit lias! Et les couplets succèdent aux couplets et les scènes aux scènes, comme en un convoi funèbre! J’en ai eu, un jour, une comme ça, aux Galeries, de parodie : j’y songe encore en frémissant...

C’est qu’il n’y a pas de milieu, avec ce sacré genre de pièces qui n’empruntent hoirs effets qu’à la culbute et à la louffo- (juerie : ou bien le i)ublic marche, ou bien il ne marche pas. S’il marche, c’est le fou rire, ce bienheureux rire qui réjouit le cœur des artistes et leur fait imaginer mille folies nouvelles; s’il ne marche pas, c’est l’horreur des ténèbres toujours épaissi(‘s, c’est le four, le glas funèbre...

A la première û' Esclarmonde, le public marcha : il la prit (( à la bonne». Et ce fut heureux, car s’il eût renâclé, s’il avait eu ie temps de considérer de sang-froid le salmigondis d’incohérences, de rapprochements saugrenus, de calembredaines et de ccKis-à-l’âne que no\is lui avions cuisiné, ça aurait certes mal iowvüxé... Ex...Clarfniündc trouvant grâce devant le public, c’était le droit de cité octroyé par le bourgeois de Bruxelles à la blague déchaînée du théâtre universitaire! Un mot vous en convaincra.

Dubosq, dont c’étaient les débuts à Bruxelles, avait eu 24 heures pour faire les décors. Ils consistaient, au 2® acte, en une immense feuille de vigne qui descendait du cintre — tel le rideau de fleurs de l’ori-

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filial — ef (IfM'oliait aux yeux dos spocta- If'urs Ex-Glarmoiide (d Ilolaïul, au moment où, perriant la tète ils s’embrassaient à houclie-f|ue-veux-tu. La nuit bleu*' envabissait I(^ théâtre: une lune articulée ar)pal’aissant dans le ciel étoilé, clignait de l’au'l tout là-haut, en regardant re que le public ne pouvait voir et se livrait à des jeux de jdiysionomie vifs et animés; le ])ine-mouclie d’Ex-Glarmonde — qui remplaçait le voih' symbolique de la pièce de âlassenet — montait vers l’Emiiyrée, au bout d’un fil de rai)peil. L’entr’acte musical exprimait alors, sur la musique de Massenet, quelque |)eu sollicitée par Nazy, r(‘tat d'âme des deux amants; il empruntait aussi à la musique de Gounod ;

Anges purs, anges radieux borlez mon ,àme an sein des cieux...

Ouand le [)lein Jour la'venait, la feuilh; de vigne s'était enfoncé(' dans b's dessous, découvrant un r)anneau qui figurait un lit avec, au centre d’oreillers frippés et froissés, deux trous ovales où Roland et Esclarmond'e, borrlé.s Jusqu’au menton par la cour'te-|)ointe, passaient une tète fatiguée et sommeiillante. Le pompier fie service leur apportait un bouillon réconfortant et. sur l'air d'En rev’nant d’Ia revue. Roland, en souvenir de l’événement, faisait don à Esclarmonde non pas d’une épée flamboyante, mais d’une carabine à six coups-

Je parle aussi de ce décor parce que — d('*tail typique — il arriva au théâtre, le soir de la première, vers 9 b. 1/2. Comme la sortie que l’on perça dopuis, pour la scène, à travers les immeubles de la rue d(\s Loucliers, n’existait pas encoi’e, il fallut passer les panneaux ])ar la salle, pendant l’entr’acte qui jurncéda la |)ièce : les spectateurs des fauteuils donnèrent obligeamment, un cf)up de main aux maebinistes.

Vous le voyez, c’était l’âge d’or...

Deux partis musicaux divi.saient alors la ville : les Stoumon-Callabrésistes et les DiqvonI -laipissidaiTa's; deux gazi('rs. qui traversaient la parodie, les représentaient; ils étaient assis à l’avant-scène, à chacun fies bouts de la rampe au gaz et commentaient, le «poème» à mesure qu’iil se déroulait et que défilaient, pour d’aliurissantes avenlurc's, Ex-C'larmonde, !(> roi Idiorcocasse, sa fille Persajas, le boxeur- JoiuMir de balle Troplent, le gendarme Nitsom, etc., etc.

Déautorité et l’entrain de Eernande Caynon -- nous reparb'rons p'ius loin de cet.te ('donnante artis’tc' de concert — aurai(mt suffi à forcer le succès. La «pièce» qui, ainsi que le fit Justement remarqiu'r un critique de l’époque, était écrite en vers (pi’on eût dit commencés par Racine et finis par Ricbepin, alla aux nues et ce fut la folle joie dans tout le théâtre.

Le surlendemain, Ma'lpertuis m(' fil savoir qu’il était malade au point de ne pouvoir venir au théâtre; quand J’y arrivai le soir. Je trouvai la maison en l’air : les

deux |)remières recettes ayant réailis('' le maximum et, une abondante location étant encaissée, Dieudonné n'avait pu résistm' à ta tentation : quand il avait vu tout cet or sur I labié, il l’avail pris et était filé pour d(^ lointaines Arg(mtines. On ne l'a Jamais revu.

11 élait 8 heures et le théâtre s'emplissait.

Les choristes, à qui l’on devait six Jours de paie, annonçaient qu’ils ne Joueraient qu(‘ s'ils étaient réglés et la pauvre Mme Dieudonné — car ce Bordenave avait at)andonné son épouse — se débattait à la caisse contre vingt créanciers qui, flairant, la catastrophe, entendaient se payer sur la i‘ecett(' du bureau.

Le sj)ectacle commençait par une |)artie de concert au cours de laquelle Je palabrai avec les chœurs, m’efforçant de leur faire comprendre que, s’ils emiièchaient que l’on Jouât le soir, le théâtre demeurerait, fermé et qu’ils se trouveraient sur le [(avé- La jilupart en convenaient, mais un meneur ne cessait, de répéter : « Pas d’argent, pas Jouer! » et cette formule irréductible impressionnait les autres...

A 9 heures, les choristes se réunirent et annoncèrent que les machinistes aussi refuseraient de travailler si on ne les payait pas.

Il fallait 500 francs environ. Je les aurai, i volontiers donnés, car c’était tout de mènu' notre intérêt, à Mallpertuis et à moi, qm' la pièce imursuivît sa carrière — mais il n'y a j)as d’exemple qu’un étudiant en droit ne se soit promené, à cette éi)oque-là, avec 50() francs dans sa poche. Arrivèrent (pielques amis de la maison, attirés par le Inmit de la fuite de Dieudonné; quand ils surent l’affaire, ils firent l’argent et le rideau sc leva avec une heure de retard, devant un public qui commençait à casser les banquettes.

Et il y eut tout de même un éidsode bien amusant : la Monnaie, ce soir-là, faisait relâche et, la plupart des artistes qui Jouai('nt Esclarmonde et qui venaient familièrement à l’Alcazar, avaient fait la partie d’assister à la parodie de leur pièce. Tandis que les négociations se poursuivaient avec les choristes, ils vinrent sur scène, att.irés par la |)agai('. Les choses arrangées comme nous venons de le dire, ils décidèrent de Joindre, de la coulisse, leurs voix à celles de nos [tauvres chœurs.

La j)arodio commençait in-écisément par un grand (Misemble, musique lexliudle de Mass('net; c’est à peine si nous avions modifié, les [jaroles :

Honneur à Phorcocasse, au p('‘rc (riOsclanuondc ! tlonnour au grand savani, au donitsie incoinpids ! Par ses lalcuds divers, il etnum' le inonde :

Il connaîl à fond l’art dcvoqiier les esprils.

Ouand le bon chef d’orchestre Nazy (|ui, df'puis une heure, attendait les événements à son i)U[)itrc, leva sa baguette pour faire partir ses choristes, il bondit d’étonnement en entendant, en chœur 'mixte, un tutti

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formidable formé de voix magnifiques à fous les registres... Le |)ublk% surpris et eliarmé, applaudit à ce point le chœur qiril le fallut bisser!...

Le lendemain, le personnel de l’Alcazar acceptait l’offre du propriétaire d’exploiter le théâtre en société, sous la direction de Malpertuis qui, du jour au lendemain, se voyait ainsi, à son corps défendant, promu à une direction théâtrale.

La faillite de Dieudonné dûment proclamée, on fit assez de recettes |)our payer les frais et réaliser quelques milliers ' de francs de bénéfices qui, au bout du premier mois, devaient être répartis au « i)rorata » 'd('s ap[)oinlements de chacun. Ce fut un beau jour. Tout le monde se réunit avec le .juge-commissaire au grand buffet du premier; chœurs, danseuses et figurants des deux sexes attendaient la joyeuse aubaiiu'. La réunion était pour 3 heures; à 4 heures, l’avocat délégué par le tribunal de Commerce à la gestion des inlérèls des exploitants et à qui on remettait jour à jour les recettes, n’avait pas encore paru. Une douloureuse certitude ne tarda pas à entrer dans l’âme des intéressés ; l’avocat, saisi, comme Dieudonné, de la folie ries voyages, avait pris son essor et, comme Dieudonné aussi, avait, emporté des argents qui auraient dû lui l'oster étrangers .

Lui non plus, on ne le revit jamais...

llaheni sun f(U(i coiiiœdiæ: Eæ-Clarrttoiiile,

née dans la muise, mourait dans la muise. après une existence de luxe...

On se remit au travail sur nouveaux frais avec res|)oir que la |)olice pincerait l’avocat aux .jambes véloces ou que sa famille intervienflrait pour combler le déficit... Ilélas, jmur autant qu’il m’en souvienne, si quelqu’un des créancciers vit jamais un centime de son dû, ce dut être en un songe...

Une obligation s’imposait dorénavant pour Malpertuis, directeur ad intérim :

alimenter le théâtre avec des s|)ectacles qui ne comportaient aucun risque, c’eslà-dire, en tout premier lieu, aucuns frais de 'décors et de costumes.

François Co|)pée venait de faire jouer, à Paris, un acte eh vers intilulé Le Pater, C'était du mauvais 'Cop|)ée, pleurard et bondieusard : sous la Commune, un communard vient demander asile à Rose, une brave femme dont le frère a été aux trois quarts massacré parles insurgés; le fugitif la sup[)lie de le sauver; lutte entre le (b'sir de vengeance et la conscience chrétienne de Rose. C’est la seconde qui succomberait si, au moment où les Versaillais pénètrent flans l’immeuble pour le fouiller, lÇ3se ne se mettait machinalement à réciter le « pai.er ». La vertu de cette sublime prière agit aussitôt : quand Rose arrive aux mots : « Pardonnez-nous nos offenses comme nous les ()ardoimoiis à ceux qui nous ont offen¬

sés », son cœur s’amollit, sa rancune cède et, au lieu de livrer le communard, elle le sauve.

Cette flonnée valait un monologue du genre de la. Grève des Forgerons ou du Siège de Saragoss(’ ; Coppée lU'éféra en faire un drame en un acte — et tous les théâtres de comédie s’arrachèrent sa pièce, tin la joua à la fois sur trois théâtres à Bruxelles où elle ne fit d’ailleurs qu’apparaître à l’affiche.

La [farodie s’indiquait; nous sautâmes dessus. Le Comilé Bruxelles- Al trac lions avait eu la malencontreuse idée de combiner, cette année-là, bataille de fleurs et carnaval. Les Marolliens sortirent, à cette occasion, de leurs repaires et, en fait de fleur.s, jetèrent sur les voitures de masques et sur les promeneurs costumés, tous les .détritus qu’ils avaient pu ramasser depuis huit jours à la Grand’Place, au moment où se termine le marché matinal. Parodiant le Pater de Coppée. nous imaginâmes que le frère de Rose, s’étant risqué à aller voir les masques «fleuris», avait été assailli par un scnndauJe et était rentré chez lui fort mal en point.

Tandis que Rose se lamentait, sur le sort de son jiauvre frère, geignant au milieu de la scène dans un fauteuil de mâlade, arrivait, cherchant asile, et poursuivi par la police, le « scandaule » auteur du méfait. Et Rose, toute remuée de pitié, saisissait un t.rombonne dont son frère aimait à jouer, en tirait quelques notes qui le rappelaient à la vie, faisait endosser au «scandaule» fies habits à elle et, quaiifl les agents i)éné- I raient dans la pièce, le désignant d’un geste tragique, s’écriait : « C'est ma sœur! » — sur quoi les agenis se retiraient en s’excusant. Rose, tombée à genoux, prononçait : Soyez béni, mon Dieu, qui m’avez faile bonne Et' qui m'avez permis de jouer du Irombonne!

Rideau. Vous voyez que la tradition du théâtre universitaire iouffoque se perpétuait-

Si je cite cette calembredaine, c’est à raison d’un souvenir assez curieux; Caynon, à la ijremière réj)étition, s’était amusée à dire :

Soyez béid, mon Dieu, (jui m’avez faibî bonne EL qui m’avez permis de jouer du pislon.

— Comment, flu piston? Mais non ; du trombonne! nous écriâmes-nous, la première fois.

— Bien, bien, fit Caynon, ne vous frap|)ez |)as ; demain je dirai du trombonne.

Le lendemain, elle dit : de la clarinette et le troisième jour, du tambour, etc. Nous ne réclamions plus et tout le monde riait et Caynon était contente. Mais il arriva que, le soir de la [)remière Caynon fut prise de court et que, com|dètement interloquée, elle s’écria, malgré la rime :

Soyez béni, mon Dieu, qui m'avez faile bonne EL qui m’avez permis de jouer du haut-bois!

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Mai“guf'ril(' Morono, de. 'la Comédie Française. a raiicoiité, l’autre jour, dans les Àrmalcÿ, une mésaventure de ce genre mii marqua scs débuts dans la maison de Molière :

Louis Dclaiinay entrait en scène pour l’y trouver seule; ils devaient, Morono et, 'lui. épargner à une mère le choc atroce (jui pouvait la tuer : l’annonce de 'la mort de sa fille. Le père, a[)portait l’affreuse nouvelle. Il était là. il allait eidrei'; i)ourraitelle supporter le récit tragique?...

— Hei)ose-t-clle encore? demanda le médecin à Morono.

— IjC bruit de la malade a réveillé la voiture... répondit-elle.

Vous ])ensez le rire qui éclata dans la salle, lorsqu’elle eut pi’ofété cetlé piirase extraordinaire. Et Morono ajoute : « ...il ne m'est plus jamais arrivé de transj)Oser les mots ni les syllabes, ni même de faire un calembour ou un à peu près sur le titre d’une i)ièco : j’aurais eu trop grand’peur tt’un nouvel accident ».

Le Paler exi)édié, il fallut se mettre, dare-dare, à une autre pièce i)our terminer la saison.

La créaion de Salumbô avait été, à la Monnaie, tout un événement. Ce fut raj)ogée de Rose Caron : lorsqu’elle descendait le grand escalier du Temple de Tanit, en chantant :

Oui me iloniiera, colomljcs, vos ailes-? elle incarnait la Beauté souveraine. Un frisson d’admiration passait dans la salle et le peuple se pressait, à la sortie du théâtre, ])our entrevoir, une fois encore, ce profil sévère et pur, la haute et fière silhouette de cette femme que l’on aurait pu appeler, comme, plus tard, Sarah :

Reine de l’Atlitude et Princesse du Geste.

TjCS collégiens, quand elle descendait la Montagne de la Cour, vers 4 heures se pressaient sur son passage, avec des mines dévotes et admiraient cette statue qui marchait. Ed. Picard, tournemaboulé, écrivait pour elle des livres torturés et Logomachiques, d’où sortaient, tout à coup, comme des flammes d’un tas de décombres, des cris admirables de passion.

Il n’y eut |)as moins de trois parodies, à Bruxelles, de la pièce de Reyer.

D’abord, aux Galeries, « Sarlabot », trois actes à qui le. public fit un accueil i)îutôt frais : le rôle de « Sarlabot » était tenu j)ar la bonne Mme Herdies, très étonnée de se trouver mêlée à cette aventure punique, dans le costume d’une prêtresse de Tanit. !.\ la Scala, Bouland donna « Salambette », qui tint l’affiche très honorablement. A l’Alcazar, on représenta « Salam-Booth ». |)ochade troussée à la houssarde par les auteurs de la maison.

11 y avait, de Dubosq, un décor « Cartha- Ghinois », tout à fait impressionnant; il représentait le coin de la rue de l’Etuve et de la rue du Chêne, avec, dans la niche bien

connue, h' dieu <( Molokcm-Pis », sous b'.s espèces peu vêtues du plus vieux citoyen de... Carthage.

Une jolie filllc, Mme Marthe Marty, (pii avait la taille et les bras de Mme Rose Caron, sinon son talent et son |)restig('. jouait la maréchale Booth (Balam) : à cetbî 'é|)oque, tout Bruxelles était en jqroie à l’Armée du Salut.

Et Salam Booth chantait, pour son eidrée, ce couplet d’une bélbî envolée lyrique, sur l’air des Carabiniers d’Offenbacb :

C’est la marc’, la inaré’ (sept fois)

Oui, cF'sl la maréchale Bott’

Un’ femm’ comme y en a pas des flotl’s!

Le « clou » de cadte belle fête de l’art et de l’arcliaïsme élait le tête-à-tête, dans la tente, de Salam Bolb et de Mathô surpris, en flagrant délit de dévotions, pai- deux agents de [jolice en patrouille (Milo et Ambreville), qui s’exclamaient ;

Ah! ah! le superbe point .de vu...e -di ! ah! quel spectacle enchanteur !

sur l’air, alors nouveau mais déjà fannnix. du duo (U; la surprise, de « Miss Helyett ». Il y avait aussi une assemblée des anciens, dont Hami-Karl-Buls, retour de lointains pays, se faisait exclure et où, ])our apaiser les dieux irrités, on comlamnait, — horrcsco referens — dix-sept jeunes gens spirituels, dix-sept jeunes gens des meilleures familles de la ville à assister à dixsept séances du Conseil communal!

Bref, un |)ur chef-d’œuvre...

Le journal VEiudiani avait cessé d’exister; nous l’avions transformé, Henri Disière, aujourd’hui sénateur provincial, et moi, en Journal des Etudiants ; le iiremier numéro parut le 5 novembre 1888. Il ne cessa de paraître qu’en 1914; les générations successives se le passèrent et se le repassèrent. Le nouveau journal publiait en j)remière page des portraits lithograidiiés de professeurs, portraits que Charles Tichon, qui avait un œil photogra|)hique et des doigts de miniaturiste, nous faisait à cent sous la pièce ; il y en a qui spnt de petits chefs-d’œuviœ de métier. La quatrième page comportait des dessins anecdotiques, du bon géant Gustave Dreypondt, de Caril Meunier, d’Eniile- Antoine Coulon, d’Amédée Lynen, de Rocher, de Marins Renard, etc.

Ah jeunesse! M. l’administrateur-icomptable et moi avions commencé par faire l’acquisition d’un livre de caisse, d’un journal et d’un grand-livre : il y en avait bien pour 40 francs. Quand nous atteignîmes la fin du premier exercice social et ()ue le bon Knoetig, notre imprimeur, devint pressant, nous décidâmes, M. Tadministrateur-comptable et moi, d’examiner la situation financière de l’entreprise et de régler les comptes. La situation financière

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s’avéra (i’ime simplicité cordiale; au cdiapilce des dépenses étaient inscrites trois menlions :

1" Payé à Knoetifi' . . . . fr. l,3<)/i.()0

2" Une farte à Marie .... 150

3" Une bouteille de champagne à Louise . 3.ÜU

("était tout.

Gela ne nous empêchait pas d'avoir fait des bénéfices. ()n les mangea chez Van Assche, chaussée d’IxeWes, en un bailtliazar somptueux.

L’année suivante, ce fut Maurice Travailleur (|ui s’assit au bureau de i’administraleur. damais comptabilité ne fut mieux établie, budget mieux dressé, entreprise mieux conduite. Maurice Travailleur promettait... tout ce (pi’il a tenu.

A i’IJniversité, un groupe d’étudiants avail fondé, celte année-là, le Recueil des Conférences : un liasai’d me met en mains le manifeste circulaire qui annonça la naissance de ce périodique, qui devint par la suite la Revue Universüuivc ; à distance, la réunion des noms des signataires est curieuse : Louis Franck, -Jean Massart, ^'alère Gocq, Jean de Moor, Emile Max.

1^'d Boël Alex. Bidart, Golassin, Louis Wodon, L. Debrouckère, J. Sacré, H. de Boeck, Georges Herkens, Félicien Gattier et moi.

El, puisque nous parlons presse, un coup d'œil sur ila critique dans la presse quotidienne d’alors. A V Indépendance, Gustave Fréderiex, érudit, butté, très face-à-main, avait succédé à Emile Deschanel. «Figure narquoise et sympathique et resté fidèle à la raison», disait Gharles Potvin, son confrère à l’Académie de Belgique. Ce n’était point l’avis des Jeune-Belgique, qui, lui firent la vie dure.

Disciple de Ste Beuve, Fréderiex montrait, pour leurs hardiesses, une hostilité véhémente qui les servit admirablement — car il fallait, à cette époque où les écrivains belges étaient totalement incompris do leurs compatriotes, briser bien des carreaux pour faire tourner la tête au bourgeois qui déambulait par les rues provinciales.

A la Gazette, l’averti et combattif Edmond Gattier, déjà intrépide, opposant un front de granit au front d’airain du snobisme, ap|)araissait irréductible dans ses haines littéraires et ses rancunes d’école. Et il se faisait le porte-parole des «bons esprits» qui veulent bien goûter avec prudence à la coupe de l’Art renouvelé mais non point s’enivrer de sa liqueur fermentée.

Il faut honorer le courage et la conviction d’un critique qui, au plus fort de l’engouement wagnérien, garda son francparler et son sarcasme; le profane, quand il sort d’une soirée à musique «difficile», est reconnaissant à Gattier d’avoir si bien exprimé dans son journal ce que lui, Bruxellois, pense tout bas; il est aise de se reconnaître dans un pareil truchement;

il éprouve |iour «son crilique» une solide sympathie : il est pou de journalistes (|ui aient eu. aidant que Gattier. l’oreille du iniblic; il n’en est pas non plus dont les arlisles lisent talus attentivement les chroniques thécàtrales.

Masset était, à la Réforme, le critiipie rompendieux, scrupuleux et (uielquo i)0U pontifiant. Il ne rendait la justice qu’en dernier ressort et suivant un code à lui. Au demeurant, un obligeant camarade dont le point- faible était- fie voulloir faire du théâtre; plusieurs tentalives, franchement malheureuses, n’arrivèrent [las à l’en détourner.

A’ictor Hallaux, — dont le pseudonyme Victor de la Hesbaye, figurait sur la manchetl.e de la Chronique avec les mots : rédacteur en chef — d’une main déjà sénile, tenait à faire lui-même le compte rendu des théâtres de genre.

Roliers avait déjà son Eventail, vivant, alerte, bien mis, fait avec une application soutenue, curieuse à constater chez cet impulsif. A VEtoile Belge, le père .Vflolphe Leclercq, c'o-auteur, avec Bisson, de Jalouse, faisait une critique sans accent, un peu bénisseuse, timide comme lui-même. El, aux Nouvelles du Jour, Germain officiait., l’ineffable Germain qui, ayant commis, à l’Eden, une pièce d’actualité, laquelle n’avait de drôle que le titre : Les Maiires Ziva.nzeurs du Treu renberg, se siffla luimême avec tant d’entrain, le soir de la première, que la ])olice finit par l’expulser de son fauteuil d’orchestre.

Fritz Lutens, plume élégante, plus brillanlf que réfléchie, visitait successivement tous les journaux et les quittait au moment |3récis où il commençait à s’y trouver bien: 'cet être fantasque et charmant, enlevé trop tôt aux lettres belges, avait conservé un cœur puéril et cherchait en vain à dissimuler, sous des dehors désinvoltes une ingénuité foncière qui le faisait aimer.

Gustave Van Zype — qui signait, à la Nation de V. Arnould: Grammadoch — avail à cette époque un petit journal hebdomadaire, rondement mené : le Tout Bruxelles, où collaboraient Hubert Krains, Ed. Gattier, Fritz Lutens, Frans Maliutte, Marguerite Vandewiele, H. Nizet, H. Maubél, Gustave Lagye et votre serviteur.

Un jour. Van Zype fit, dans ce journal, un « instantané » où il nous dénonçait, Malpertuis et moi, comme deux étranges collaborateurs : « aucun des deux, écrivaitiil, n’a dit encore : «'G’est moi qui ai tout fait ». Quand un couplet a du succès, si l’im déclare : « G’est lui l’auteur », l’autre

répond : «Vous en ôtes un autre!»

G’était vrai et c’est resté vrai. Ge fut l’un des ijrincipaux agréments de notre longue collaboration. Et, puisque Van Zype le signale comme une chose rare dans le monde des lettres, mettons, mon cher Lucien, au nom de notre vieille amitié, cette plume à notre chapeau.

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Pondant la fin de cotte année académique. le théâtre universitaire fut loin de cliômer, lui aussi. Deux soirées « de gala » eurent lieu : Pune, ie 27 février 1890, aux (ialeries: l’autre, le 4 mai, à 'l’Eden.

Ce fut la dernière soirée de- l’Eden : le lendemain matin, les démolisseurs se mirent à jeter bas ce théâtre qui fut bien la plus coquette salle de spectacle qu’ait {)0ssédée Bruxelles. Il ne faudrait pas voir entre le théâtre universitaire et cette démolition une relation de cause à effet : si 'l’Eden fut démoli, c’est parce que l’austère M. Buis, bourgmestre de notre bonne ville, redoutait — pour ses administrés tout au moins, car. |tour lui-même... — les lieux de |)erditipn : or le promenoir, de l’Eden était devenu une succursale du promenoir des Folies- Bergères de Paris.

A'ux Galeries donc, on représenta C'Truc for Lifo avec un programme sui>erbonient illustré par G. Dreypondt. Le clou de la soirée fut le ballet Extinctior! enlevé haut le pied par les ballerines roses et blondes que l’affiche dénommait De Rée et Travailleuse et ]jar des danseuses d’un galbe et d’un gabarit impressionnants, barbues et musclées, mi-amazones mi-viragos.

Hercule eut élé tenté par elles mais Antinoüs se fut. sauvé.

Tj. Boël faisait un Esprit des lénèhrcs tellement long quand il rampait qu’il avait encore les pieds côté cour quand sa tête disparaissait côté jardin. Du point de vue. couplets et «poème», on cita à l’ordre du jour Paul De Glain et Friart.

En mai, les Bruxellois reçurent leurs camarades des autres universités. Trois pleins jours de « réjouissances »; courses nautiques, pique-nique à Tour-et-Taxis, bal à St.-Michel, revue, cortège aux lumières. matinée-concert, punch monstre ; toutes les herbes de la St. -Jean! C’était le df-but de la Fédéra! ion des Cercles, que jirésidait Aristide Bouton, nom merveilleux, n’esl-ce pas, évoquant l’étudiant de Paul de Kock — • et jirésident à j aligne qui vous menait son monde au doigt et à l’œil.

Le revue, formée d’éléments empruntés à toutes ses devancière.s, s’apjielait le Hochepot Académique. Le troisième acte se passait dans une pouponnière; il y avait en scène une douzaine de berceaux et, dans chacun d’eux, une « crôtje » sommairement vêtue. On leur avait promis, aux crotjes, de ne pas les secouer dans leurs berceaux... mais l’une des nourrices s’élant avisée de balancer celui demi elle avait la garde, les autres nourrices l’imitèrent et ce fut un chamhard dont tout le monde s’amusa bruyamment, sauf les pauvres filles qui criaient d’effroi, dans leur crainte de passer par dessus bord et elc rouler en cliemise sur le plancher.

Ces pauvres crotjes! C’étaient, aux réjiétitions, les martyres des revues; on les faisait mimer et danser; on leur affirmait qu’elles avaient le profil de Caron et la voix de Sarah Bernlvardt. Et elles y allaient de tout leur cœur ingénu-..

C’étaient les dernières grisettes, souples et fortes, gaies et résistantes, qui ne connaissaient ni la tristesse ni la fatigue, les « crotjes » bien en chair et bien en appétit... Ou’êtes-vous devenues, ô Siska, ô Gertrude, ô Louise, vous qui buviez si allègrement le lambic patrial; vous qui — chose, à cette époque, horrifique et incroyable! — fumiez la cigarette, vous qui étiez presque toutes canotières, le dimanebe; vous qui, pour éponger le front de votre bon ami, crevé par l’aviron, lui ap|.>liquiez, d’un revers de main, la figure sur le tiède .et ferme coussin de votre sein ami, tandis qu’il s’allongeait sur le banc, apaisé et content de vivre; vous qui, au Marly et à V Amour., voliez si gentiment, dans les assiettes d’autrui, les goujons de la friture; vous qui, sur vos crolles en révolte, campiez le bibi de cent sous qui vous faisait jolies; vous qui rayonniez de bonne humeur et qui saviez des mots drôles quelquefois et délicieusement bêtes souvent; vous qui vous fâchiez dans tous les dialectes belges; vous qui riiez, vous qui chantiez, vous qui dansiez, vous qui aimiez...

Mais où sont les crotjes d’antan?

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