‹ Souvenirs d'un revuisteChapitre 6 sur 20 · Epilogue. Le «Chant des Etudiants · texte numérisé non relu

Epilogue. Le «Chant des Etudiants

La crise mémorable que l’on appela «Le Conflit Universitaire» et qui mit aux |)rises le vieux libéralisme cloctrinaire et la jeunesse ardente des éco'les, éclata, comme une bombe, deux mois après, lors de la séance de rentrée de l’année académique 1890, le 13 octobre exactement Pendant les vacances, Georges Dwelshauwers — qui depuis, mais alors... — avait |)résenté, pour le diplôme d’agrégé en f)litlosopliie, une thèse qui lui eût assuré la chaire du très digne, très vénérable et très ingénu Guillaume Tiberghien, lequel imofessait le panenthéisme et la réincarnation des âmes et s’élait arrêté à la Crifiqvc de la Raison irure. La faculté prit connaissance ■ — il .''6 doit, de la thèse : elle était, contraire à tf'ut l’enseignement, de Tiberghien — et ce fut comme devait le dire plus tard le recteur Philippson, une grande douleur ])our ce vieillard qui. n’ayant jamais pu former de disciple, avait, espéré, ayant alors 75 ans, en avoir enfin trouvé un en Dwelshauwers. En conséquence, quatre sur six des professeurs de ta faculté (M.M. Yanderkindere et Pergameni furent ies deux honorables dissidents) refusèrent V imprimatur à la thèse et l’autorisation de ia défendre dans la salle académique!

Il y avait, dans ce rejet inique, de quoi faire’ bouillir le sang du plus vanné des étudiants d’une Université qui se réclam,ait du libre examen ; les quatre anabaptistes ne le comprirent point.

La séance de rentrée eut lieu, cette annéelà, à l’Hôtel de Ville, la salle académiuue de l’Université ayant été détruite dans l’incendie de L’assemblée était Hou¬

leuse; le bureau inquiet. M. Buis présidait. L’administrateur, M. Doucet, lut son rapport au milieu d’un silence plein de menaces d’orage ; on l’attendait au passage relatif à Dwelshauwers... A peine le nom de Tiberghien fut-il prononcé, qu'une

immense huée emplit la salle. Il y eut des contre-i)rotestations. Le bruit redoubla; la sonnette présidentielle n’en eut que difficilement raison.

— Vive le Libre Examen! criaient les étudiants.

Ce fut bien autre chose encore quand le nouveau recteur, M. Philippson, un de ceux donc qui avait interdit la défense publique d.e la thèse de Dwelshauwers, voulut [irononcer son « laius ».

— Il ne parlera ])as, puisqu’il n’a pas laissé parler Dwelshauwers!

Des poings se tendaient. Et, tout d’un coup, --- minute historique, minute exécrée! — M. Buis fit un signe au commiissaire ceint de son écharpe et lui donna cet ordre: «Faites entrer la police!...» Des agents, postés d’avance, sortirent des j)et.ites portes placées derrière le bureau et se précipitèrent...

Alors, ce fut épique : à quelques-uns, nous avions devancé les agents; avant qu’ils fussent descendus de l’estrade, nous l’avions prise d’assaut; vingt camarade'^ suivaient notre mouvement, bousculaient tables, sièges, administrateurs, agents, j)rofesseurs... tout fut balayé comme par une vague de fond; le bureau fut forcé de re|)asser les postes que la police venait de franchir. Le président eut beau retirer, en se sauvant. Tordre d’« em[)oigner » qu’il avait donné aux agents : tout était consommé;' l’irrémédiable était fait! Jamais je n’ai vu une assemblée soulevée i)ar une aussi complète, par une aussi furieuse indignation; le grand souffle, de la colère avait jiassé : l’idée que Ton nous envoyait de la j)olice pour nous prendre au collet, chez nous, dans « notre » salle, parce que nous manifestions en vertu de la liberté des o|)inions, avait em|)orté nos os[)rits, avait fait de nous, en une seconde, des révoltés désormais irréductibles : nous étions prêts

a (|r('ss(>i' front fai O soni

(ios Itarricadivs |iour vonger l’af , à rnnivcrsiin!

là (l’inouhliatilcs inonioiits c

JR

0 moins. ,)(' Jos rovia, ccs lani 1(' papic'i' [)our vous

mo s('ns .'J(J ans i monuMils. f>n gra los raconlor.

Idie lello faille devait être piinii'. Elle le, fut.

1/ITniversifc n’est [iliis tiu’une euve bonülonnanle. Les meelings se sueeèilenl; on décide à riinanimili' de ne plus reconnaîtn’ Buis comme présidenl, du Lonseil et on s’engage à le siffler à toute réunion aradémique où on l’apercevra; les anciens éliidiants, indignés eux aussi, s’abouchenl avec les protestataires qui comprennent maintenant l’unanimité de la i)0|mlation universitaire; Pbilippson s’imagine que c’est à lui, recteur déjà impopulaire par sa smile nationalité allemande et cible directe des jirotestataires, puisqu’il a voté contre Vivipri niafnr, ipi’il appartient de ramener le calme dans les esjirits : non sans quelque crànerie, il déclare aux étudiants qu’il est lirèt à aller s'expliquer devant eux, à la salle . St. -Michel.

t)n [leut juger, par l’acquiescement au moins tacite que le Conseil, toujours si crispé dans sa siqierbe, donna à cette démarche, du désarroi qui régnait dans les (( hautes sphères ».

Le président de l’Assemblée fit jurer aux 'cinq cents camarades qui attendaient l'entrée du recteur qu’aucune marque d’ai)|)robation ou d’improbation ne se produirait pendaid, qu’il parlerait.

On introduisit M- Pbilippson. Paul-Emile Janson, son ancien élève, lui fit part des seidiments respectueux de l’assemblée e' l’adjura de s’expliquer en tuute liberté d’esprit sur b^ sujet <le la thèse et sir‘ l'intervention 'de la police.

Alors, cela de\int terrible! IMiilipjison n’était pas orateur : devant cette salle muette, où nulle contradiction, oii nul encouragement ne se manifestaient, devant ce millier de regards fixés sur lui, comme des yeux de justiciers, il parla pendant une beui'e; il n’avait ni rouerie ni malice; ses protestations tombaient comme des [lierres dans une eau morte; il n’entendait que sa voir détimbrée. L’orateur le plus sûr de lui, le plus habitué à s’imposer à un auditoire oui sombré dans une pareille épreuve...

Nous n’avions pas pensé à cela quand, loyalement, nous avions pris l’engagemeni dé ne pas bouger pendant le discours du recteur.

îl jeta Tiberghien par-dessus bord, accusa d’inconséquence O. Dwelshauwers et assura avoir refusé la thèse uniquement [lour une question de forme et parce qu’elle maiKjuail de conclusion.

Onand il eut fini, Jules Cordeweener, au milieu du mortel silence qui continuait à ré.gner, gagna la tribune et lui dit en substance :

— A^ous nous avez parlé de la thèse. Ce

n’est pas de ça qu’il s’agit (m ce rnomejd. Nous vous demandons si, oui ou non, vous avez donné l’ordi'O de faire entrer la jadice.

Pliilippson sent l’impossibilité de répomlre : s’il dit oui, H va être exécuté sur le (diamp — et cependant il ne jieut pas dire non, car c’est accuseï* un collègue absimt, un collègue qui, jusqu’ici, ne s’est pas dénoncé.

Il ré[)ond donc (1) :

— .]e ne puis suc ce fii’il, et (roilininislralion approuve^ ni à

cnicllce aucune ajijirécialinn comme membre du couseil de rtlniversité, je n’ai ni à lilàmer ici c-e ([u’oni fail. les

udoi'ités. (Hruil.) Cfimme recteur, je n’aviiis l»'as à réclamer rintervenlion de la police et je n'en avais pas le pouvoir. (Vives interruptions.)

M. CORDEWEENER. — M. Pbilippson ignorait-il l’intervention cveiduelle de la police jusqu’au moment de la séance?

M. PHILIPPSON. — Ma situalion est très délicate: je n’ai pas à émetlre d’avis. (Cris: Oui ou uon?) Je ne pouvais pas faire, appel à la police.

M. GORDE'WEENER. Oui ou non, avezvous conféré avec M. Buis à ce sujet avant la séance?

M. PHILIPPSON. — Je ne [mis répondre.

{Violent tumulte, le president inVervient énergiquement pour faire respecter l’ordre.) J’ai (les devoirs à remplir non seulement vis-à-vis de vous, mais encore vis-à-vis d’autres autorités.

M. CORDEWEENER. — Il est établi à l’évidence que M. Pbilippson a sa part de resîionsabilité dans l’intervention de la police. [Cris : Oui, non! bravos enthousiastes.)

M. V.ANDERVELDE, président. — Je réclame, j’exige le silence...

Alors, l’instant devient pathétique. D’une voix émue, P.-E. Janson suiiplie le recteur, 'son ancien maître, de parler :

— Au nom de tous nos camarades, je vous adjure, monsieur, de réjfondre à notre question : « Blâmez-vous ou a[)prouvezvous l’intervention de la [lolice? » (Bravos.)

Mais Pliilippson ne veut pas de cetto perrlte de salut qu’il sent sans doute trop fragile. Il se contente de répondre':

— Vous m’iavez promis de respecter ma dignité. Je vous crois incapables de m’avoir attiré dans un guet-apens. {Viotentes protestations. Cris ; « C’est injurieux! »)

On m’a conseillé de ne pas venir ici, mais je n’ai pas voulu écouter ce conseil. En ma qualité d’iinle de la ville, je ne pouvais pas réclamer et je n’ai pas récliamé la police. Je ne donnerai aucune explication de ce fait autre |)art qu’au conseil académique. {Violentes interruptions-)

Le 'Comité le reconduisit jusqu’à la sortie do la salle, dans un silence de tombeau : ce fut un condamné qui repassa la porte.

Quand il fut jiarti, on vota, dans le tumulte, à l’unanimité moins 3 voix, un ordre du jour demandant sa démission.

(1) D’après le compte rendu de la Nation.

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Le Conseil, de plus en plus désemparé, fit rédiger une proclamation signée par l’administrateur Doucet, placard baroque qui jeta une note bouffonne dans cette liataille.

Il fallut recourir à autre chose. Paul Janson, sollicité par Pliilippson, vint déclarer, dans un nouveau meeting, qu’il pouvait affirmer que le recteur avait ignoré jusqu’au dernier moment l’intervention possible de la police. L’assemblée avait I)our Paul Janson le plus profond respect et l’éloquence du tribun était capable de tirer ce qu’elle voulait d’une assemblée do jeunes gens; mais cette généreuse intervmdion n’eut t)as les résultai.s qu’en avait espérés le recteur; peut-être Paul Janson manqua-t-il de conviction, quand il dut ap[)récier les raisons que Pliilippson avait données de son vote sur la thèse : le fait est que les étudiants ne voulurent rien savoir, malgré les efforts de Sfieyer et do Cordeweener qui proposa que le blâme fût retiré à Pbili[)pson i)Our que Buis, au lieu d’un soufflet., fui reçût deux...

Mais voici qu’un nouvel incident vint dramatiser les choses. Fritz llotiers, dont le cœur (le vieil étudiant se passionnait dans le conflit, raconta, le 8 novembre, dans la Chronique, qu’il tenait d’un membre du Conseil d’administration, que c’était M. Ch. Craux, administrateur-inspecteur, qui avait donné l’ordre do faire entrer les agents Nous courûmes voir llotiers, Emile Royer et moi; il nous dit que son informateur était le docteur Martha, député permanent (d, membre, à 'ce titre, du Conseil d’adrninistration. Nous courûmes encore plus vite chez le docteur qui nous fit la déclaration suivante :

« ... le samedi It octobre, le Conseil d’admi-

nnstration était réuni dans la salle du secré- » tariat de FUniversité avant de se rendre en » corps chez M. Van Sclioor; il se tint une » sorte do réunion officieuse...

» On discuta l’attitude à prendre par le » bureau, dans le cas où les étudiants se 1) livreraient à des manifestations excessives.

■> ... Je dis : « Moi, je laisserais faire les » étudiants. Quand ils auraient manifesté leur » mauvaise humeur, le tumulte cesserait. »

» .M. Buis ajouta :

» — Et si le tumulte continue, s’ils empê- » client le recteur de parler?

» M. GRAUX. — Dans ce cas, il n’y a qu’une » chose à faire : c’est d’appeler la police et .) de faire mettre à la porte les perturbateurs.

» — .Mauvais moyen, répliquai-je. Vous ne )) vous rappelez donc plus. Monsieur Graux, » votre cœur uruversitaire à l’àge de 20 ans? » Croyez-le bien, les étudiants ne se laisseront » lias mettre à ta porte et vous aurez des » scènes violentes.

» — Mais que feriez-vous alors? exclama I) M. Buis.

» . — Ce que je ferais, lui dis-je? si le tumulte

coiUiiuiait

malgré vos

exliorta fions,

jo

mettrais

mon 'Chapeau et

je lèverais

ta

séance. »

» On sait

ce rpii se -passa

à la séance

(le

I) rentrée... »

La presse publie cette note dont vous devinez l’effet : M. Graux s’en prend si violemment à Martha, dans un discours qu’il prononce le même soir à la Ligue lihérale, que Martha lui envoie ses témoins; Buis écrit à la Gazette et à V Indépendance qu’il oppose à l’allégation de Martha le démenti le plus formel et ajoute courageu- . sement — mais un peu tard tout de môme — qu’il n’a pris conseil que fie lui-même et qu’il entend assumer toute la responsahilité des ordres qu’il a donnés à la police; les étudiants nomment quatre délégués |)0ur aller demander à M. Graux si, oui ou non, il a conseillé au bourgmestre de faire intervenir les agents, cependant que J. -B.

Gliarbo et E. Reisse, pour Martha et M. Giron, i)Our M. Graux, arrangent l’incident de la demande d’explications.

La délégation fut composée d’Emile Vandervelde, alors à l’aurore de sa carrière politique, d’Emile Royer, de R. Warocqué et do votre serviteur.

J’ai conservé la note écrite de la main de .M. Graux, en guise de procès-vej'bal de cette entrevue. Elle porte en titre ; « Note remise à M. Vandevelde (sic) à litia*.

personnel : cette note n’a d’autre objet que d’être un aide-mémoire; elle n’enlèvt^ pa« à l'échange de vues son caractère purement verbal. «

M Graux répondit aux délégués qu’il lui était impossible de leur reconnaître aucun titre qui les autorisât à l’interroger; que, cepenclant, comme il les connaissait et voyait particulièrement parmi eux deux de ses confrères du barreau, comme, d’ailleurs, il était désireux de rétablir la paix dans le monde universitaire, il acceptait l’occasion de s’entretenir avec eux personnellement.

Ce préambule réflétait clairement l’aspect des institutions universitaires; il était malheureusement exact qu’entre les étudiants et l’administrateur, il n’existait d’autres liens que ceux qui pouvaient résulter de leurs relations personnelles : l’administrateur n’était pas le représentant du corps universitaire, mais exclusivement le délégué du conseil; les étudiants, sans organisation reconnue par les autorités académiques, n’avaient aucun moyen régulier de formuler leurs revendications.

Les délégués répondirent à M. Graux que c’était exclusivement en leur qualité de délégués de rassemblée générale des étudiants qu’ils avaient demandé audience.

Ces réserves faites de part et d’autre, M. Graux demanda aux délégués s’ils approuvaient la conduite de. ceux (pii avaient sifflé le recteur à la séance de rentrée. Ils répondirent qu’ils n’avaient point reçu mandat de s’expliquer sur ce point, mais que, per.sonnellement, ils étaient tout prêts â le faire.

M. Graux commençait à s’énerver. Il s’écria que l’attitude concertée de la délégation n’était pas celle que de simples étudiants auraient eue, qu’il était flagrant

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que dos suggestions, venant de personnes j)lus averties que des adolescents en, âge d’université, avaitnit agi sur les étudiants inscrits aux rôles des facultés (Warocqué et moi); que les autres (Vandervelde et Royer), inscrits, il est, vrai, à la faculté des sciences sociales^ n’étaient ])lus de (' r i t ab 1 e s é t u d i aii t s.. .

La réponse arriva telle qu’elle devait arriver : l’un après i’autre, les quatre délégués se mirent en devoir de faire connaître, sur les coups de sifflets,, leur sentiment iiersonnel, imprudemment sollicité ; M. Royer déclara que, non seulement, il apijrouvait la manifestation contre le recteur, mais qu’il se faisait honneur d’y avoir pris |)arl. Ma jeunesse en fleur i“épondit que, par un ordre du Jour, rassemblée générale des éludiants s’était déclarée solidaire des manifestations, et (lu’ayant provoqué cet ordre du Jour, Je tenais à revendi(iuer, moi aussi, le mérite de cette attifude.

— Ou 1(‘ dang('r. coupa M. (traux.

Et il ajouta : « 11 ('xiste des peines disciplinaires graves pouvant frap|)er l’étudiant en révolte contre l’autorité académique : l’une de ces p('ines. Monsieur, c’est l’exclusion. »

-Alors Raoul Warocqué, qui n’avait encore rien dit, intervint; de sa voix un peu grêle, cpie. J’entends encore à travers ce souvenir, il dit :

« Si vous expulsez mon camarade, vous voudrez bien, Monsieur l’administrateiirinspecteur, prendre la même mesure à mon égard! »

M. Oraux n’insista pas. Ex|)ulser Warocqué, c’était, au point de vu(' polit ique et au point de vue des intérêts de l’Université, auxquels M. Oraux veillait avec un soin Jaloux, une faute à ne |)as commettre...

Raoul Warocqué accomplit, ce jour-là, son |)remier acte d’homme public et ce fut un début parfaitement digne de louanges, vu que la confraternité, même universitaire, est un tam-tam que l’on fait gronder follement à l’heure des toasts, dans les banquets corporatifs, mais dont Inen souvent on n’entend plus le son quand l’heure des resi)onsabilités sonne et que, les ban- (jiuds finis, les convives sont dis[)ersés.

Cependant, l’infortuné professeur Pbilijqison, tout à fait affolé — ■ quos vulf. penU're... — multipliait les fautes. Le 2t) novembre, il nni fait appeler au secrétariat, dès mon arrivée à l’Université; il me tient, entre quatre-z-yeux, après m’avoir affirmé que ijersonne ne pouvait nous entendre, un long discours, fort peu clai]*, sui' les s(ndim('nts d’aftection qui doivent attacher un (‘lève à son ancien maître puis. In’usqiu'ment. il me demande; 1") s’il est vrai que j’ai déclaré publiquement, quelques Jours avant, que je considérais comme un titre d’honneur d’avoir l)artici|)é à la manifestation de la rentrée

et 2“) si c’est «4 mon su» que la chose a été publiée flans la Réforme. Je lui réponds que je suis dans le cas de tous les étudiants en revendiquant la i)art que J’ai prise à la manifestation de la rentrée, puisque fous se sont déclarés solidaires fies manifestants et que c’est parfaitement «à mon su » que la Réforme a ]jublié l’articulet en question.

Là dessus, il me serre la main et va donner son cours d’histoire grecque- Il se fait que les étudiants sont ce jour-là, |)lus nerveux que de coutume; quand il monte en chaire, on le siffle. Il perd tout à fait la tête : il lu’ononce une allocution dans laquelle il qualifie de diffamation la éampagne de la Permanenfr. Des étudiants sténographient le passage et l’envoient à la innsse.

Cependant, vers midi, Philip|)son, encore tout turlupiné de cette matinée tumultueuse, rencontre dans les couloirs de la ru(f des Sols Paul-Emile Janson, lui explique que l’entraînement est un péril dont doivent so garer, plus que de tout autre, les étudiants; qu’ainsi (iarnir, qu’il a vu le matin, lui a déclaré qu’il regrettait la publication de l’articulet de la Réforme et qu’en l’autorisant il avait cédé à la pression exercée sur lui par ses camarades... Philippson ajoul(f qu’il court, de ;•(' i)as, communiquer à Graux mon désaveu et mes regrets. Et gai, content., il s’en va triomphant, le cœur à l’aise... Il l’a enfin trouvé, le moyen que tout le Conseil cherche, depuis deux mois, pour briser le front des étufliants; il faut les diviser... ce n’est pas l>Ius malin que ça! Demain, descendra sur l’Université la Paix, couverte de fleurs et d’épis et l’on parlei'a sous la toge, bien longtemps, de ce Philippson si diplomate qui parvint à dénouer avec tant de malice une des crises h's plus graves qu’ait connue l’Université.

Paul-Emile Janson demeure ahasourtli et ;i’en peut croire ses oreilles. Comme il était déjà très bon à cette époque de sa vie et qu'il aimait mieux croire, en principe, aux mérites fie ses amis que leur im|(uter des crimes, i! se contente de se demander quel vent fraberration a soufflé sur ma tête; il se met. incontinent à ma recherche, finit rejoindre et me dit d’une voix ib' catastrophe :

— Malheureux, qu’as-tu fait?

J’ai toutes les |)eines du monde à comj)rendre ce qu’il me raconte. A|)rès la période d’ahurissement, il y a celle de l’indignation; mais le |)lus f)ressé est de se Justifier aux yeux des amis; nous convoquons, |)ar tous les moyens possibles, les membres de la Permanente j)our 3 heures, au Ration. En attendant, j’erre comme une âme en peine; ma jeune présomiRion pleure d(' rage à l’idée que les camarades auront ])u croire un instant que j'ai trahi une cause à laquelle j’accole, naturellement, le qualificatif sacrée.

Je cours chez le professeur Charbo.

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riiomme qui, aux yeux des étudiants, incarne la loyauté et l’énergie. Je lui raconte les faits. 11 m’écoute ' avec la plus grande attention sans m’interrompre une seule fois; je termine en disant ;

« Qu’est-ce que vous feriez à ma place. Monsieur Charho? »

Gharho me regarde, ouvre la porte, me montre la sortie sur le vestibule et prononce :

— .T'ii'ais casser la gueule à Philippson!

Enfin, 3 heures : les camarades arrivent dans la salle de la Permanente ; pas un n’a douté : tous, en entrant, sont venus me serrer la main avec un rire d’amitié et de confiance. Il y a là Ferdinand et Eugène I.abarr(>, L. de Brouckère, François André, Maurice Travailleur, Alfred Stern, Hirsch, Paul-Emile Janson. On ne délibère |»as longtemps. Je précise l’incident ; de Brouckère exi)ose l’ac'cusalion de «dil'famalion » envers le Gomilé ef l'on décirie de se rendre, immédiatement, en corps, chez Idiilijipson, rue Belliard ou rue Josei)li II, je ne sais plus...

Mais, avant de i)artir. les camarades du Gomité de la Perrnanenlc adressent au Gonseil d’administration une lettre collective par laquelle « ils déclarent se rendre absolument solidaires des manifestations qui se sont produites à la séance de rentrée, des déclarations faites à M. Oraux [lar les délégués des étudiants et des ré|)onses de Oarnir à l’interrogatoire que lui a fait subir Philippson ».

Gettc lettre est signée j)ar les membres présents; s’y ajoutèrent ensuite les signatures de O. Bergman, A. ^'ermeylen, H.

Goppez et Sophie loteyko.

Ainsi parés, on saute dans deux fiacres. p]n cours de route, François André et Paul- Emile Janson me déclarent que je ne suis autorisé à les accom|)agner que si je leur jiu-e d(^ ne pas ])arler et d’être bien sage, car, enfin, la solution Gharho c’était très bien, mais à la condition qu’il n’y en eût pas d’autre.,.

Pliilippson fut atterré de notre visite; c’est que nous avions des visages plus déc.idés que respectueux, et que, pour tout dire, il se trouvait en bien mauvaise iiosture. On s’assit dans un salon du rez-dechaussée; je me mis dans un fauteuil profond, un fauteuil recouvert d’étoffes galonnées, les bras abandonnés par dessus les accoudoirs, les doigts cris[)és. Paulk.mile Janson rapiiela avec calme et concision les rétroactes; quand il eut fini de remémorer à Philippson la conversation fpi’il avait eue avec lui à mon sujet, il ne restait plus de galons sur les faces latéi-ales de mon fauteuil.

Pliili|)j)Son se défendit lonptem|)s à côté; , puis, brusquement ce fut la reddition du prisonnier boche dans la tranchée, quand il crie : «Kamerad!» Il nous concéda tout, en nous appelant ses amis. Quand nous lui pai'làmes de rédiger un procès-verbal, il déclara qu’il n’avait pas d’encre, que son

bureau était au second étage. Nous lu’ répondîmes que nous n’étions pas |)ressés et que nous attendrions qu’il fît chercher le nécessaire... Et il écrivit de sa main, presque sous la dictée des camarades, un jirocès-verbal qui ne révélait point la vigueur d’une âme antique — et qui le perdit (1).

, Quant à la « diffamation », il écrivit et signa tout de go :

M. Philippson déclare que .... dians les quelques paroles adressées, le .30 novembre, aux étudiants en phitosophie, le mol « diffamationi » ne s’applique à aucune personne déterminée et notamment pas à MM. de Brouckère, Janson fils et F. Labarre, mais bien aux comptesrendus des journaux, reconnus inexacts, par ces messieurs même, dans quelques détails.

Déjà, sans doute, avant ce jour, le Gonseil d’administration avait dû sentir naître en lui l’idée nette de débarquer ce recteur qui abusait de l’emploi des gaffes dans la manoeuvre du bateau universitaire; quand Philippson eut signé le procès-verbal le Gonseil lui fit envoyer le lacet : il s’éloigna — et sans retour.

Il laissa, chez d’aucuns, quelque compassion; on n’avait pas encore- alors, pour « réaliser » la psychologie bocliè, les éléments d’expérimentation qui nous sont venus depffi.s avec une certaine abondance.

La guerre fut, en pas mal des circonstances, un iirojecteur qui, dirigé vers le passé, a fait surgir à nos yeux étonnés, bien des détais demeurés dans les ténèbres. L('s étudiants protestataires qui, à la séance de rentrée où le bureau fut bousculé, criaient à l’adresse de Philippson : « A Berlin! », obéissaient peut-être à une ob.scure |)réscience; sans doute devinaientils confusément que nous aurions dû préserver notre enseignement. sui)érieiir des professeurs d’importation, fabriipii'S en Allemagne.

(1) Voici ce procès-verbal ;

M. Janaon f'i.lis la .rappelé à :\I. Piliiiil'lpps.nin piire, tl.ans r'eiiiit'rievue .(fu'il avait e.n rboinineuir .cl''a'vui.r avec Mi'i le ini-atim iniême, M. PiMLippi.soni lui avait a.S'.<au'ô que Gamij- l■|^g’re■ttlai.t lia pu't)'li.cati'Oin. .(le ‘Far- UcuLet paru tfaini.s da Jiéforme .et lavoitait avO'iir cédé, eu .auliüriiS'an.t cette puiMiiicati'O'n, à la prei.sisioii ei.ve.r- ( ée .S'Uî- lirt pair sie.s cainriaraide'.s.

..'ipré.^ .d'C lO'Hig'Uiei.s e.\iP']iiCiatio.nis, IM. piiiiiiliipptsoin a (léciairé qU'C ce q'u’.tl avait dit à IM. Jani.süii «'’e.vpili- (lualt, car, ù la iS'U'iite de son .ein:treitiie.n; avec Garniir, il av'ait eu l’impression que ceiliU'i-ci regreUiaiii la puiblicaliO'n -d'C rarticuil.e't.

Sur intjeirp.eWa.ti'Oin. .de M. Gairatr, M. P'bil)i,ppi.iioin a reiconiu'u 'qiire cette im'p.rci.si.sil'üin. résaiMait, 'n'0,n d'u.n riro-t ])réciis protioncé par Garniir, imptiquaiit unie id'é.e 'de reig.pct, .mais bien .(le i’.ein.s.e’niib.le id.e 'F entre t;l.e.u.

SI. P.li.iiipp..scin eoiuiDestc avoir .einiipiloyé lo 'inoit : « ItrcsisiOiii » ; il est ipc'i'..s.u.a'd.é quei C'am'iir .a agi ïipomanémient. SI. PiIiiii.i(pi).s.oin, rcno,u'V'elle la déclara tiiO'U {l'U’iil avait raite anitéiri'en'reiment à 'oet .eniirctieii ; il conisidériei .M. Garnir comme un if.ranc, loyal et iTonnête .bomiine. .M. Pilniliippaon. .a pro'imiis, .sirr’ la ti(''inia.n.d..e .de Garnir, d'C .fa.ire savoir à .M. Fadim'iuistrateiu.r-in:sip.ecte.u'r .1110.6 :

1" C’éi.ait « au .sur » rie. G'airn'ir que il’iarticuiet avait paru d.ans la Réforme ;

•i» pue Ga'rniiir ne reig.retta.it 'poiiiit .witte p.uibHc.atio.nL

SOUVENIRS D’UN REVUISTE

La deuxième muraliié qui se dégage de cette liistoire, c’est encore la guerre qui nous l’indiqua. Elle concerne Dwelshauwers.

Ce fut seulement quand, en 1914, par une attitude qui révolta nos âmes et le bannit de ce pays, il eut trahi les idées patriotiques au nom desquelles sa parole éloquente avait envoyé tant de ses élèves au front et à la mort, que ses défenseurs se mirent à réfléchir sur le fond de sa mentalité. Ils s’aperçui'ent alors qu’au tèlal, tandis qu’ils allaient do tout ,leur cœur à la bataille pour ce Dwelsliauwers en i“évolte contre le Dogme, le dit Dwelshauwo'rs n’en avait pas moiTis fini par enirer dans la maison dont

il avait dénoncé si haut l’inhabitabilité et s’y était confortablement installé, sans qiu' rien fid, changé à l’ancien appareil : du balcon d(^ l’immeidile, il conlempla longtemps — car le- conflit universitaire dura des années — ses amis conlinuant à se battre |)our lui.

Cependant, les élndiants, en vaine d'ostracisme, avaient conspué le professeur Wittmeur, auteur de leur chant officiel :

Nous sommes la jeunesse, ■ li’e.spüir de la cilé.. .

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