CHAPITRE VI
L’«Alcazar» et le <Soir». Histoire pittoresque d’un théâtre de genre. Les revues de TAlcazar.
Le trio Ambreville-Milo-Crommelynck. Un théâtre où tout le monde travaille et où personne ne s’ennuie. Le Passage St.-Hubert en 1905. Dubosq et Bertieri. V. La Gye, G. Nazy, Rotiers, Victor Hallaux. La parodie du «Rêve» et Nitsom.
L’ «Almanach des Apaches.
Ce
pendani, l’Alcazar avail, besoin, i)0ur poursuivre ses nouveries destinées, d’un liailieur de tonds : il n’était pas possible qu'il rontinufd, à ne tenir que de la recette de la veille la condition de, son existence' du lendemain. La fin de la saison avait d’ailleurs dispersé la troiqje et le mot H("l(irh(; bari'ait l’cmidacement réservé à l'af fiche.
M. Emiie Ilossel, le fondateur du Soir, fuui'iiissait à cette époque un effort désesl)éré. un magnifique effort, pour défendre le journal graluü qu’il avait créé et qui n’avait d’autre.s ressources que la publicité.
Plus fl’iim' fois, Emile Rossel faillit succomber à la tâciie; mais it avait une de ces volontés qui finissent tout de même l»ar avoir raison des obstacles — • et que les seei)tiques ou les paresseux dénomment la chance quand elles ont abouti. La situation devint d’autant plus tendue pour lui qu’il y eut une scission dans le Soir, un schisme : Clément Rossel et Urbain Roels se disiiutèrent le pouvoir, tant spirituel que temporel. Une bataille terrilde commença entre les deux Soirs, qui ne pouvait se terminer que par la mort de l’un des combattants : celui cpü s’assurerait le [)lus fort contingent d’annonciers devait demeurer vainqueur.
C’est alors que Emile Rossel, le fondateur du Soir, eut une idée géniale : pour attircu* l’annoncier, il fallait intensifier le vieux lU’océdé connu, c’est-à-dire la distribution des billets de théâtre. Rossel, comme on dit maintenant, frapi)a à la source; il reprit
l’Alcazar, ce bon petit théâtre qui avait reconquis sa vt)gue de Jadis et qui venait de |)rouver, |)ar la fructueuse exploitation des artistes en société, qiu', bien dirigé, non seulement il se suffisait à lui-même, mais était «une affaire». Maître de l’Alcazar, Ross(!l tenait les billets qu’appète l’apporteur d’annonces : les jours creux, il remplissait sa salle et l’Alcazar devenait, aux yeux du grand iiuldic, le théâtre toujours bondé, celui où il faut retenir ses places en location si l’on veut espérer se caser.
Go plan hardi réussit admirablement à Rossel, directeur du Soir et à Rossel, directeur de VAlcazar. Le bateau qui [)ortait Soir n° 2 fut atteint dans ses œuvres vives par cette torpille et sombra.
Avec le sens pratique des hommes fails pour diriger, Rossel, proclamant d’ailleurs sa totale incompétence en matière de spectacles, s’en remettait entièrement à Malpertuis, à qui il maintenait le titre ■fb', directeur et qui, libre désormais de monter pomme il l’entendait ces pièces d’actualité lient le iniblic se montrait si friand, allait assurer à la « Bonbonnière », de la rue d’Arenberg, comme on disait alors, les plus brillantes destinées.
Ail! l’amusant théâtre que fut, pendant cinq ans, cet Alcazar! Il y régnait une ainiosplière de bonne compagnie, une bonne bumeur de jeunesse et aussi une cordialilé que je n’ai retrouvée que plus tard, aux Galeries, quand, Frédéric Mangé étant mort, sa veuve prit la direction du théâtre du Passage. G’éfait, dans la troupe, dans l’orchestre, dans le jietit personnel un désir
Illlllllllllllllllilllllllllllllllllllllllllllil
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(le bien faire qui forçait le succès. Un groupe s’était constitué, d’amis de la maison, autour de Malpertuis- qui gardait son air fin, souriant et discret, de Malpertuis, toujours blond, toujours élégant et timide, toujours affairé, toujours sur le qui-vive, montrant des nerfs de femme et cependant un sens jiratique rarement en défaut.
Les soirs de première, il était à enfermer, s’obstinant à rester debout dans la coulisse, gênant la manœuvre, tirant la jxjint.e de sa barbe, se grattant la rotule d’un geste machinal, trébuchant dans les accessoires et 'les portants, Tœdl fixé sur l’artiste en scène, doublant le jeu de celuici [lar une jiantomime inconsciente, articulant avec des lèvres muettes les paroles que l’artiste prononçait. Tl souriait à tous ceux qui passaient |)ar là d’un sourire absent, d’un sourire de suiiplicié qui rêve à d’autres choses pour ne pas sentir la douleur, et il serrait, sans les reconnaître, les mains des choristes et du pompier.
Quand on lui disait : « Ça marche! », il ré|H)ndait : « 11 est 9 b. 20 » (d quand le régisseur, dont il encombrait l’étroit cbami:) d'action, suppliait : « Faites-moi jilace,
Monsieur Malpertuis, je vous en prie », il déclarait ; « Prenez-en note qu’il faut
ajouter (^lix mesures à l’orchestre pour l’entrée de la commère... » Que de fois, les soirs de bataille, l’ai-je entraîné à la « rf'gie », en menaçant d(' le mettre sous clef!,..
Ab! la régie de ce vieux théâtre! Elle participait à la fois de t’écurie et du sanctuaire; c’était un coin plein de saleté, de désordre et de prestige; c’était le cœur où, sous une envelojqie poussiéreuse et maculée, battait, la vie du ttiéàtre.
Six mètres carrés de plancher, pris le long d’un mur de ])ignon sur le plateau de la scène, enfermés, jusque trois mètres de hauteur, jiar des cloisons en vieux châssis et coiffés d’un toit plat ; sur ce toit, depuis la création du théâtre, s’accumulaient des débris et papiers inutiles : vieux plans et vieux registres, maquettes désarticulées, journaux dépareillés, affiches périmées, accessoires encombrants. A l’intérieur, deux tables à écrire : l’une pour le secrétaire du théâtre et le régisseur, l’autre j)our le directeur; derrière les deux tables, deux fauteuils Quand on était enfermé dans ce réduit à trois ou quatre — jamais plus et pour cause — on y étouffait tout de suite.
Seul le régisseur en avait la clef.
Gela sentait le vieux harnais de cuir, de seau de toilette, la colle rance et le pipi de chat.
Au mur, des photos, des coupures de journaux, (des images racontaient l’histoire de l’Alcazar de[)uis les temps tes plus reculés jusqu’à nos jours. Sur une tablette pliante, un jmt à eau, une cuvette et do quoi se grimer, quand le régissemr était de la pièce; et l’on y voyait aussi, parfois, des jterruques et jusqu’à des cosi urnes pour
les artistes qui, n’ayant pas le temps, au cours de t’acte, de monter dans leurs loges jmur se changer, faisaient de ce refuge un salon d’habillage.
« On vous demande à ta régie... » — ces mots sonnaient généralement mal à l’oreille de l’intéressé; les hommes y altaient le front soucieux; les femmes arboraient, selon tes cas, un sourire belliqueux ou .sf'ducteur.
Grébilton a publié tes mémoires d’un soplia; qui i)ubliera les mémoires d’une régie!
Ç)ue de comédies jouées, bien autrement « humaines » que celles qui se représentaient fie l’autre côté du jiortant! que d(' contrats débattus; que d’intrigues ourdies; (|ue de rosseries; que de secrets marchés d'amour, dejiuis le jour où le premier directeur de l’Atcazar s’était assis dans ce fauteuil dont, aujourd’tiui les jointures (‘raquaient et dont l’étoffe trouée crachait la laine!
C’est ià qu’un soir, deux vedettes, l’une bruxelloise, l’autre parisienne, se gifflèr('nl avec un flux si stupéfiant de paroh's ordurières et comiques que le souvenir .‘(’en est perjaMué à plusieurs générations.
C'est là qu’Olga Léau, la millionnaire dir(H‘.trice laisse, aux frasques fameusi's, faisait mander, pendant l’entr’acte, son nouveau ténor ou son nouveau baryton et. se plaisant à causer avec lui, enjoignait ^au régisseur d'annoncer au public que la pièce ne continuait lias et qu’on rendait l’argent.
C'est là qu’un éphèbe, un chérubin aux Idonds cheveux, ayant poursuivi, jusqiK' dans les coulisses, une artiste dont il s'était toqué, se tira un coup de revohuu’ (jui faillit mettre fin à une existence déjà, n'grettablement accidenté!'.
C'est là qu'un soir fut traqué, par les danseuses muées en furies vengeresses, uii médecin fraîchement sorti de l’Université, qui, appelé dans la loge fin ballet aiqirès d’une ballerine dont le doigt s’était pris dans une porte, lui avait ordonné, lé nez troussé par la friandise, de se déshabiller complètement, liistoire de rigoler un brin...
Il semblait que la régie demeurait chaude de toute la vie qui s’y était activée et surexcitée, de toutes les haleines fiévreuses qui y axaient soufflé, de toutes les passions, de tous les éclats de voix dont elle avait vibré — bien longtemps encore après l’heure où, le rideau baissé et le lustre éteint, elle n’était plus, avec s('s vitres dépolies, éclairées de l’intérieur, qu’uiu', grande lanterne luisant dans un coin des ténèbres de la scène.
Des revues dont la bonne humeur est restée dans la mémoire de bien des Eruxellois et que les artistes du lerroir s’obstinent à appeler « les vraies revues », se succédèrent à l’Alcazar, do 1890 à 1895. Ce fut d’abord Bmxelles Haut Congo avec
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cetJ.p incomparable commère qu’était Caynon, une commère suivant la formule classique, une commère telle que jamais Malpertuis ni moi n’en avons retrouvé.
Elle était loin d’être une débutante; elle s’était déjà acquis une situation au concert; après les revues, elle se fit une s])écialité d’interpréter la vieille chanson française et épousa Ouvrard qui, je crois, a créé le ;^enre « tourlourou ». J’ai conservé un menu du banquet de la centième de Bruxelles Ifaul Conffo, sur lequel elle avait 'éeril : a Gar)iir, 21 aus] Malpertuis, 23 = 4 4; et moi 45. » C’était peut-être une coquetterie.-. à rebours.. Elle jouait sa commère en travesti, dans cet habit rouge à culotte de satin noir qu’avaient mis à la mode les jtetites toiles photographiques d’un parisianisme si élégant de l’Anversois J. Van Eeers. Née en France, à la frontière d’Espagne, elle avait, dans un visage aux traits 'durs, sans ligne, des yeux bruns, lumineux et magnifiques, qui se faisaient profonds ou joyeux avec une extraordinaire concentration des feux du regard; une voix modulée. au timbre chaud, qui émouvait ou gouaillait à volonté et ce je ne sais quoi d’intime et de secret qui particularise ci'rl aines contraltos et caresse notre sensualité. Sa belle santé sonnait en notes savoureuses et prenantes, et nul ne savait, comme elle, souligner, avec juste ce qu’il fallait de malice, la chute d’un couplet grivois. Elle s’entendait en bonne camarade avec le public; il semblait que son geste aisé allât, par dessus la rampe, toucher le siiectateur conquis et amusé. Et elle était capable aussi de créer ces émotions que l’auteur obtient au concert, sur un public simplet, par des moyens faciles; elle savait transporter une salle en évoquant des vieux rêves qu’on ne réalisera plus et qui se réveillent quelquefois brusquement dans le cœur des hommes. Maîtresse de son talent et sûre do ses moyens, elle avait um? jirudenco experte qui l’empêchait de jamais dépasser la mesure; on lui remettait un rôle comme on confie un outil à un bon artisan : on était sûr qu’elle saurait s’en servir.
Nous eûmes ensuite Bruxellcs-fiu-dc- Siècle (122 représentations), Druxelles- Blectvique (156), Bruxelles -port -de- mer (148) __ chiffres considérables à cette
époque. Pêle-mêle, défilent devant mon souvenir le manifestant qui représentait son villa-a-a-a-ge; Milo en Buis, et Croinmelynck en Demot; les peintres chargés de l»anialonner les statues du Parc, lO j<ère boom en Hosière di'S chemins de fer, (iennt en « serrereriec »; les gardes civi- ((ues de St.-Gilles à la réceplidn de Stanley, b'.s imprécations de Hiel; le ballet des avocats conduit par le ministre Lejeune; la sahdiste de Milo, l’Ardenne représenté!', par 'ryphaine, qui lâcha l’Alcazar pour ('ntrei‘‘à l’Opéra-Gomique et ne plus le ({uilter; Hélène Lesœur, sculpturale en St.-Michel descendu de sa tour; Milo en ki'l.ji' «arrachant h's sonin'l.li'S ('t envoyant
sa klachdop dans les yeux des chics messieurs»; la Bénédiction des truncheons:
le mariage marollien; le berger de la Montagne fie la Cour; le paveur de la Grand’Place; les orphéonistes de Petit- Voix; le « protomane »; les maçons de Verviers chantant, sur la complainte du roi de q’hulé, la gloire du champion cycliste .André; le maçon de la maison du Roi; le ballet des boursiers du mercredi; le mariage en ballon; le rêve de Picard portant la clef des songes... qui ouvre h's l)ortes du Parlement, etc. Je cite cela au hasard, heureux si le souvenir de quelquesunes de ces calembredaines peut amener un sourire dans la mémoire d’un spectateur-
Dès que nos revues avaient i^assé à Bruxelles, nous envoyions un double du manuscrit à Marseille où deux revuistes Marseillais en adaptaient, pour l’Alcazar de là-bas, tout ce qu’ils en jugeaient adaptabh;. Ils y ajoutaient des scènes du cru — et les Bruxellois de passage n’étaient pas i)eu surpris de retrouver au Cours Belzunce des couplets qu’ils avaient connus rue d’Arenberg, remis au four avec une pointfi fi’ail.
Quand la série des représentalions bruxelloises était close, toute la troui)e partait en tournée à Mons, Charleroi, Namur, Liège, Anvers. C’étaient les vacances des artistes et la joie des auteurs : ô jeunesse!...
Du temps où le Tour du Monde en 30 jours triomphait aux Galeries (où on le joua des centaines de fois,’ en des reprises toujours fructueuses et qui redressaient, après chaque mauvaise pièce, l’entreprise chancelante) la direction avait imaginé des tournées en province avec un matériel extraordinairement simplifié : on donna la pièce dans les plus infimes bourgades, sur des scènes de 3 m. sur 4 m., où six danseuses constituaient le ballet des serpents ('t où quatre Peaux-Rouges S('. lançaient (dans la coulisse) à l’assaut du train ('in- [)ortant Philéas Fogg et Passe-Partout-
I.a première tournée de l’Alcazar, celle de Bruxelles-Haut-Congo, se signala par de semblables réductions minimales. Non pas que l’on n’eût diminué, en vue du voyage, )(( matériel de Bruxelles : on avait eu soin d'emporter costumes, décor et accessoires et, nolamment, ce superbe défilé de l’armée belge (pii comportait 4 guides, 4 lignards, 4 grenadiers et 4 carabiniers, menés par nn tambour-major (costumes à .35 francs l’iin dans l’autre), et qui consti- ( liait, à cette époque, bénie des directeurs, un clou (le mise en scène; mais il arriva ipie, débarquée dans des villages imprévus, (pli avait sollicité son passage, la tournée n’y Irouva que des « salles de tliéâtre » villageoise.s, avec une scène où il y avait juste de quoi mettre la table, la chaise et le vi'rre d’eau du conférencier. Il me souvi('nt d'une espèce de grange avec des tri't.eaux, à Gosselies ou à Lodelinsart, où Jiilia J)efranne — céMbrité de ces pal ('lins dent elle éfail. nativ(.' — ik' pouvait inti'n-
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(luire eu scène sa grassouillel.Le personne, l'ani la coulisse était étroite. Etant parvonin' à y pénétrer tout de même sous les i)oussées obligeantes de vigoureux machinistes, elle fut obligée de porter oblic|uement sous le plafond qu’elle toucliait presque de la lète, le drapeau du féminisme dont elle l’éclamait, sur. des airs variés, l’émainupation j)olitique.
Les artistes hommes s’habillaient dans le café, les dames dans la cuisine et les choristes hommes dans le cabinet. Quant aux décors, ils étaient visibles grafuitement à la gare, sur le wagon qui les avait amenés-
Ambiawille provoquait, dans tous les restaiirants où ia troupci s’attaltlait, la stup('dactiüJi et rémerveillement de la ■population indigène. Il fut toujours dnui' d’un Irès gi‘os a|)jiétit; mais, à (*ette éjtouue, il HOiifti’ait d’une socle de boulimie^ : il s inc(M'|)orait par triples porlions- les quatre plats des dîn('.rs d(>, labbî d’iiôle, boulotlail deux pains, mdtoyait les assi(!ttes à d(‘ssfu't et dressait di'vant lui une montagiu' de pelures- de poires; au moment de partir |)our le théâtre, il i-afflait ce qui restait sur la table |>our le manger daris sa log(', en changeant de costume.
J.es i'(\iirésen tâtions étaient souvent d’une boullonnerie à laquelle b\s auteurs pouvaient, se dir('- tout à fait étr-angers : tout(‘s b'S «traditions» que le régisseur t(‘nait (ui r((spect à Bruxelles, le carnet d’amendes à la main, s’échappaient en liberté devant ce jmblic provincial. Ab! ils en ra(îontèrenl, en flamand et en français de Bruxelles, les misérables!... Tout cela se passait à la donne manière wallonne, devant un ]:)ublic sympathique où figuraient, venus de ciiu] lieues à la l'onde, d’anciens étudiaids sacrés depuis- j)eu de t(mi[)s notaires, avocats, médecins ou i)iiarmaciens; après le spectacle, on s’attardait, dans des cafés ou chez b'S intéressés, à se ramentevoir Iss bruyantes années d’université dont la tournée de j'Alcazar apportait aux anciens copains (léfinitivement livrés aux «carrières libérales», une évocation nostalgique et, joyeuse — avec un goût, tout de mélancolie et de « jamais plus ».
Il y eut des épisodes extra-conjugaux, des aventures réprouvées par le Gode, -des détournements de majeurs et même un enlèvement, quelque part dans le Namurois.
La chance que nous eûmes, Malpertuis et moi, quand s’inaugura notre longue collaboration, ce, fut de rencontrer un trio d’artistes bruxellois pleins de talent, d’amour-propre et de dévouement : Ambreville, Milo et Cromraelynck. Je leur rends de tout mon cœur un hommage de reconnaissance auquel Malpertuis, j’en suis sûr, s’associera sans réserve.
J^e jargon bruxellois qui sert encore dans les revues d’aujourd’hui, c’est eux qui l’ont pon ]ias inventé, mais recueilli, composé et mis au point, car ce n’est qu’un jargon
conventionnel qu’aucun Bruxellois — si du bas d(! ia ville fût-il — n’a jamais ]»arlé Ils ramassèrent, dans tous les coins du vi(nix Bruxelles et des vieux faubourgs, d(‘s oripeaux et chiffons qu’ils faufilèrent pour ('Il former cet hahit -d’Arlequin qu’on a appi'lé : marollien Dieu sait pourquoi — car le langage des Marolles, d’ailleurs aussi complètement disparu que le sanscrit du répimtoire des langues vivantes — n’a jamais rien eu de commun avec lui.
A rusage dos polichinelles de la ri'vue, ils inventèreid- une «pratique» (pie tous les montreurs de marionnettes locales se rejiassèrent par la suite. Ges tournuri's de plirasi's aluirissantes, c('S mots détourné'S d(' b'iu' sens originel, ces comparaisons saugrf'niH's. cf's adji^clifs inal I ('ndiis, ces à p('u jin’'S ipii font sourire h's gi'ns d(' Kraiici', toul ce vocabulairi' liéléroclilc (jiu‘ la famille Ib'uh'mans pronn'na par la siiih' dans le vasie mondi', ce n’est pas nous ipii b'S avons r('cu('illis, c’i'st ('ux ipii nous b's apporlèri'id l'I, (jui les fixèrent.
.\nibr('vilh' avait sa l'ondi'ur sympallii(jue, Son (cil étonnant aux pau’pièri's lounh's mais agiles, sa voix d(' Irial auda- (•i('us(' ('t suffisant à tout; Gromnn'lynck élait né |)our b' théâtre, c’élait un comiqiu' Irès fin av('c des jamlaxs (dasliipies ('t un sens très pi'rsonnel de la dri'ilerii' du f('rroii‘: Milo, avec une mauvaise voix ('t lias d(' «physiijue» n’avait ri('n — rien (pie son inl-(>lligonce et sa volonté. Mais ce (jne fous b's trois avaient au m('''me (h'gré, c’était une émulation qui les jilantait. i»endant des heures, devant, leur armoire à glace jjour étudii'r leurs nîles, multipliait les réjiéti lions (‘t en doublait la diu'ée. Pendant des soiréi's entières, à l’époipie des vacance.s, ils allaient observer, dans les cabarets de la ru(' des Six-Jetons et du Remjiarl-des- Moines, les vieux Bruxellois bruxeelisant qui jouaient au smozejaÿ -ou aux dominos, en fumant leurs longues pijies de terre — et l’on ne peut se figurer ce que des tyiies comme Van Peperzeele et Witlebols dont les dialogues dans la salle mettaient le [tublic, en joie, leur coûtaient de travail.
Ils contribuaient au succès d’une enfrej irise comimunc : chose qui paraîtra incroyable aux artistes de revues d’aujourd’hui : il arriva plus d’une fois que l’un des trois compères passa à l’im -des deux autres un rôle, que nous venions de lui distribuer et qu’il aurait aimé jouer, parce, qu'il e.stimait que l’autre le remplirait mieux que lui. Et relisant quelques anciennes cou]>ures de journaux, nous tombons sur ces lignes d’un articie de Masset, dans la Réforme, à propos des revues que jouait alors l’A'lcazar. Nous citons ces lignes parce qu’elles .sont à l’honneur des interprètes — non seulement du trio déjà cité et des commères que furent Fernande Gaynon, Noèlly, Hélène Lesœur, — des comjoères que furent Genot, Minart, Gros-az — mais de la troupe tout entière :
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C(î qui so dégage de ces rcpréscnlalions, c’c.sl avanl. loul; une impression de probité. On sont Inut de suilc que, sous l’impulsion persévérante de cet aimable garçon au cœur charmant qu’on nomme Malpertuis, tout ce petit monde, qu’on voit s’agiter là a donné généreusement tout l’effort dont il était capable et que rien n’a été négligé pour que le public s’en allfd content des laborieux serviteurs de ses plaisirs.
Si le public pouyait-suivre un peu les travaux, les luttes, les efforts, 'les fatigues, les abxttemenls, les cs])()irs, les déceptions, les énervements dont est faite cette vie de la scène qui apparaît comme brillante, fantaisiste et folle, il sentirait, au dessus son plaisir frivole, une vnaic j(»ie, la joie intime que les gans bonnêles éprouvent au spectacle de la pleine réussite des gens bonnèfes... On a passé par de longues heures d’études fastidieuses, par des nuits sans sommeil, par des jours sans repos: on n’a compté ni ses peines ni ses- ennuis pour qm; rien ne manquât à l’éclat de rire et on a bravement li-availlé.
La recette en dépendait! — Eb ! oui, cerles, mais le luit premier et essentiel de l’entreprise a !)ien vite été perdu de vue et la recette n’était ))lus le grand mobile de tous ces braves gens. Ils ont voulu faire bien pour le plaisir de bien faire ; il n’y a pas à s’y tromper.
Et voilà comme on peut, dans ie lobu-ljoliu des petits couplets, faire du bon tbéfitre, do ' même qu’on peut, en jouant les chefs-d’œuvre de la scène classique, ne faire cpio du cabotinage.
Amlumville figura en vedette sur l’afficlio bruxelloise pendant trente ans. Ce fut certainement, avant Jacque et Dcltenre, l’artiste le plus populaire de Belgique, car il n’ost guère rie petite ville de province où il n’ait, comme il disait, « exerce sa coupable et joyeuse, industrie ». Il a imblié, dîuis /bo/rqmo' I*(ts7 en IblI, un arlicb* auto-biograpbique où sa bonne liumeur un peu appuyée' se marque avec pittoresque. .\ ce (iire, en voici quelques (uxtraifs :
,lc m’appelle Van Bcrkel. En religion, Nicolas .\mbr.pvillc. .l’ai vu te jour à Bruxelles, une nuit d’bivor de l’année ISGL .T’étais l)c.au, j’étais gras, j’étais -rose, j’étais intelligent: de ces (piali'c dons du ciel je jtai’vins, grâce à une noui'i'ilurc saine et. abondante, à en cf)nsei'ver un : l’embonpoint; c’est à lui que je dois |.out.
Comment je narpus à la vie de la ranq)e, ?
En l’an de grâce. 1880, on jirépai'ail, au Ibéâtre, des Caleries, /a'.s PeAMs .Monsquvlairefi ; la directeur avait besoin, pour la pièce, d’un jeune arlite ayanf un » beau, gros, gras bras blanc». On inl.errogea vainement, pour se le procurer, les agences dramatiques les plus en vogue de Paris : toutes les réponses étant négatives, le directeui' dut jeter son dévolu sur un amateur, ancien élève du 'Collège Saint-Micbel et de l’Ecole moyenne. Cet .amateur, c’était moi.
IMc voilà lancé! Après Des Petits Mous<iueliiircs, je jouai IVitouche, Lilii Les Brigands, etc. .le gagnai 150 francs par mois. Je fus bientôt augmenté grâce à un incidmit imprévu ; Dans Les Brigands (j’y jouais un des lieutenants de Falsacappa), le rôle du ténor était i(’nu par... ma foi! appelons-le X...; ce ténor aimait beaucoup la France et encore plus les jiroduits vinicoles qu’elle exporte, si bien qu’un soir, au moment du spectacle, il fut pris d’une altafiue de delirium treniens, qui le mit dans la totale impossibilité de recueillir les bravos
d’un public idolâtre. Pottier, le premier comique de l’époque, me courut après dans le Pas.sage des Princes et me dit : « Mon petit, tu vas nous aider à sauver la recette; remplace-moi dans Piétro et moi « ,je parlerai» Falsacappa!» « Drôle d’idée, lui répondis-je, il y aura ainsi deux mauvais rôles. Pourquoi ne me laisses-tu pas plutôt jouer moi-même Falsacappa? » — « Tu oserais? » — « Tu vas voir... »
Non montâmes faire un raccord avec le chef d’orciiestre qui, dès les premières mesures, s'écria tpie ça marcherait. Cela ne, marcha pas li'op mal, en effet : mon directeur, Carion, doubla mes appointements — même que celle augmentation fut cause do la déconfiture de la direction...
Je fis ensuite deux saisons au Molière, direction Albaiza. Je jouai là ce qu’on appelle les faux premiers rôles ; fallait me voir notamment dans le Bégent du Bossu! J’y étais tellement. bien (pie la direction Oppenbeim, -de l’Alhambra, m’engagea immédiatement pour jouer en marollien un des gendarmes de Geneviève de Brabant.
... Malpertuis, (pii avait été avec moi sur les bancs du Conservatoire, dans la classe de Quélus, fut. nommé, à cette époque, directeur de l’Alcazar; il se rappela la façon fracassante et magistrale dont je récitais ;
Loin de Ircnihler pour .iltre, il vous faut
[plaindre Rome.
et nïe fit des p.i'opusilions. Nous jouâmes là, ji-endant sept ans, les vraies, les bonnes revm's.
... En 1898, .j’émigrai aux Galeries, dons la (lireclidn Maugé : j’y ai joué toutes les revues et toutes les opérettes.
... En ces cinq derniers lustres, j’ai eu FbonjK'iir de sprr('r la main de plusieurs têtes' couronnées... Feue S. M. la Peine Marie-IIenriel le me fit souvent, venir à Spa; S. M. Edouard VIT, lorscpœ je jouais Véroniipie, à Londres, me fil, appeler dans sa loge et me dit : « Vous êtes aussi amusant que vous ôtes gros! » Il voulut me donner l’Ordre de la Jarretière... m;us j’avais 45 de mollet : impossible de la bouclei-.
... .Te cbanle, oui; j’ai même la prétention de cbanter juste. Mais, quant à chanter en mesuie, c'est autre chose... J’arrive pourtant à en donner l’illusion, grâce à. mon chef et ami Mauhourg. Bi vous voulez en juger, venez, un soir, voir Les Moulins gui cha.nlcnt, aux Galeries, et no ])erd('z pas MaubotP'g de vue pendant, que je vocaliserai. Prenez votre crayon et marqul'z un point chaque fois que vo\is verrez 5Iaubourg faire une mayonnaise avec sa baguette ; c’est qu’il lance ses musiciens à ma poursuil.e, tel un toi'pilleur au secours d’un biplan; prôl(‘z roreillc lorsque son binocle se dirige de mon côte, et vous l’entendrez m’envoyer, avec son accent de « Nameur » ; « Sacré blesse de flamin, va! » Vous me rendrez service en me disant combien de points j’ai obtenus... »
Physiquement, Miln — de sou vrai nom Emile Golart — était l’opposé d’Amhrevillo. Sec comme un sarment, nerveux, agile, toujours inquiet comme un chien qui quête, adroit à tous les exercices de corps, il maniait l’aviron et pédalait, même en scène: Itarmi les innombrables avatars imposés par lui au bourgmestre Buis, qu’il typait avec une extraordinaire malice, il y eut un Buls-bicyclettiste qui faisait, sur l’étroit |)lateau de l’Ailcazar, des prouesses d’acrobate, x\vant de grimper sur le char des
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revues lie Fin (r;mnéo, ]\Ii]n appiii'lenail an bàiinienl. Son père,, r('nFr('j)r('iieiir (|ui coiisfruisil, l’Alrazar, avait fait (!(« lui iiii lien |)e(i(, menuisier habile, ilébi-eiiillani el, (lui pronielf.aiF, mais sa destinée le vouait à. d’aulj'(*s planches. Jtien des Bi'uxeilois le j’Gvoient sans doute encore ce bon efimédien en commissionnaire d(i place à la (rogne bonr-geonnante, en meelinguiste baillonneux, aux yeux pochés, (m saliilisle. en orphéoniste, que sais-je?
Après l’Alcazar, i'I fut à Paris, à la Bodinièrc, jniis il joua l’opérelte, le vaudeville et la comédie en Amérique. Mais, quel que fût là-bas son succès el. plus l.au’il encore sa notoriété au cinéma, il ne l'el.rouva certes jamais les ex|)losions de gaîté qu’il lirovoquait à l’Alcazar quand il inlerpellait Brommelynck dans la salle par le «Pardon. Monsieur, je dis...» qui Fid., pendant tout un hiver, la scie à la mode du Bruxelles (]ui s’amuse.
Quant à, Brommelynck, il possède un (aient auquel toule la presse a l'endu ceid, fois hommage, mais il a appoid.é, dans (ouïe sa carrière (liéfdrale, un esjiril,... mettons d’indépendance qui ne lui a pas toujours permis — et n’a pas permis aux directeurs qui rengageaient — de mettre en valeur les dons naturels qu’une bonne fée lui a départis.
Tel était le trio de nés-natifs, jeunes et déjà aguerris, qui fit les beaux' soirs de l’Alcazar vers 1890.
C’était bien la première fois, à Bruxelles, qu’un théâtre basait le succès de son exploitation sur une tête de troiqie formée d'artistes locaux et les habitués du Passage en concevaient quelque fierté civique.
El (;eci (admiri'z, je vous iode, l’art avec lequel un vieux revuiste, habitué à coudre ensemble avec des câbles des scènes disparates, pratique la transition...) nous amène à dire un mot des Galeries St.-Hubert et de la filace qu’elles tenaient à cette époque dans la vie bruxelloise en général et la vie des théâtres en particulier.
Tl eut son heure de gloire, ce Passage où, aujourd’hui, retentit quelquefois encore, après 9 heures du soir, le ]ias craintif d’un passant égaré, troublant seul un silence de mausolée... C’était, il y a trente ans et plus, le point sonore du Tout- Bruxelles- On s’y promenait à des heures régulières ; il y avait l’heure du Passage, comme il y a, en province, l’heure de la sortie de la grand’messe. TJnpeu avant midi, ce hall vitré el troué aux deux bouts avec une cheminée supplémenlaii-e d’aérage en son mitan. commençait de s’animer.
Mahaux. dit Prohilié, un marchand de journaux, boiteux et contrefait, malin comme un singe et qui, disait-on, était du dernier bien avec la jiolice, offrait ses gazettes et le porte-cigare dans lequel le général Boulanger avait fumé pour la (lernière fois; il en vendit plus de cinquante.
Des cornmissionnaii'es, velus do 1 ample blouse de, tuile blanclie, une, jihuiue. de cuivi'o allaidiée à l’avant-hras,, casquette siii' l’ori'iMe ('I pipi' au hoc,, disculaient aulour des [liliers voisins de la Royale : ce fut le dernier salon oii ils caiisèrenl.
Dos «garde-ville», corrects et graves, circulaieid,, lois les commissaires d’une fête, publique, é(dning('ant ipielquefois un mot avec les gurdiens du passage, dignes comme des fonctionnaires.
Les artisles des théâtres se montraient les jiremiers, rasés du matin, en (luêfe, de nouvelles pi'ofessionnelles et d(' poignées de mains, lioureux (jiiand des promeneui's, se poussant du coude, les nommaienl. Tà's aidistc's tenaient beaucoup jilus de place (pi’aiijourd’luii dans la vie courante et je mi' ]-a|ipelle que je jouissais de quelque consiilération en philosophie, parce que je Itdoyais Amhreville... Les midinettes, les crotjc.s traversaient le Passage à la sortie d(' h'urs ateliers et, libérés jiai* le coup d(^ cloche de midi, les étudiants s’amenaieid, dar'e-dare sur ce terrain giboyeux où l’on chassait sans permis. Pas un fonctionnaire, pas un avocat, pas un médecin, pas un homme de lettres, qui, jiassant dans un rayon d'un kilomètre, ne se crût obligé d’enfiler les Galeries pour y faire sa partie dans la figuration. On allait se rincer l’œil à la montre de l’oidicien Cerf, où se trouvaient exposées les photograpliies des plus jolies actrices ‘fie Paris et l’on entrait un instant au Musée de la Chronique, où l’on contemplait In premier « prinkère » capturé à -Teandrain-Jendrenouille, ou la plus grosse reine-claude récoltée à Thoremhaixles-Béguines.
Les jours de carnaval, le Passage (diangeait de visage : c’était la foule dé- (diaînée, le brouet de joie populacier dont parle le jioète irrité. Un fleuve humain charriait, entre les vitrines closes de volets, des corps humains agglomérés; les gamins faisaient la paTtie de se jeter à corps jmrdu dans ce flot, par l’entrée vers la rue d'Arenberg, de se coincer entre épaules et ])oitrinO'S et, emboîtés, agrippés, soulevés, emportés, de sortir, une heure après, en face de la rue de la Colline, sans avoir touché terre- Des beuglements, des braiements, des hurlements, des appels de trompette (on en voyait les pavillons dressés osciller au-dessus du fleuve humain), des huées, des bravos allaient fracasser les vitres là-haut, dans une atmosphère tellement épaissie par la poussière et la fumée, que les becs de gaz des candélabres avaient l’air de veilleuses.
C’étaient les suprêmes sursauts de la Yuilc Jeannefie et du Schandaul, les derniers cris convulsionnaires du carnaval de la rue, l’agonie furieuse de la mascarade en folie, les coups de pieds, les coups de reins, les coups de gueule d’une tradition séculaire qui mit des années à mourir. Un des aspects les plus typiques sinon des plus délicats du Bruxelles ancestral disfiarut avec le carnaval du Passage.
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niiaiul. au loïKleriiain (](! ecs safninalos (lo la boLirgcoisio. ol, do la plèbo, le
Passage, aéré, débarrassé d(! ses délriliis, do ses chapeaux défoncés, do ses carcasses de parapluies, reprenait sa physionomie do tous les jours, il semblait que'sos hai)ilués avaient honte — comme un père île ramiilio dont les enfants auraient fait servir à une orgie la maison familiale.
Le petit train-train paisible et coutumier reprenait; les groujies de ravant-veilie se reformaient et l’on se remettait à commenter l’événement du jour : le scandale du quarti('r Ijéo[)old, la démission du con- S(‘iller communal, les robes du dernier ou du prochain bal de la Cour, les soupers du Cdfé Riche, la pièce qui avait requis ou allait requérir le jugement du Tout- Lruxeilles des premières.
L’apparition sur Laffiebo des mots r Prnch(nnetacuL revue de fin d’année ameulait toutes les curiosités; la concurrence', se faisait âpre entre les théâtres; b'S renuies se montaient dans l’ombre et le mystère; jiendant les répétitions, on faisait garder les couloirs; quand on commandait les décors à Dubosq, devenu le fournisseur de tous les Ibéâtres de genre, on lui faisait jurer de ne rien révéler au voisin; aux Galeries, le directeur F. Mangé obligeait même Dubosq à lui remettre sous pli cacheté, préalablement à toute commande, les titres des décors qu’il exécutait pour les revues de la Scala ou de l’Alcazar, afin d’èfre sûr que Dubosq n’avait pas «utilisé» ses idées à lui Mangé au profit de la concurrence. D’une scène à l’autre, on se toisait d'une torve prunelle; on luttait, (le vitesse pour arriver bon premier — si bien que les trois ou quatre revues d’hiver se donnaient généralement dans la même huitaine.
JjCs commentaires du Passage étaient, avant et après la première, singulièrement instructifs pour les auteurs.
La veille d’une première, quand on demandait à un agent de police ou à un commissaire de planton aux Galeries St.- Hubert, où est la rue Gantersteen, il vous ré|)ondait d’un ton confidentiel :
— V’ous savez, c’est demain la première de la revue de l’Alcazar. J’ai donné quelques idées à Garnir (ou à Malpertuis).
Vous verrez ça!
fiC lendemain, il suffisait de réaccoster le même agent ou le même commissionnaire et de lui demander oèi est la rue de l’Ecuyer, pour être fixé sur le succès de la pièce.
Si l’agent vous répondait :
•— M. Malpertuis (ou M. Garnir) n’a pas oublié mes conseils; j’ai retrouvé toutes mes idées dans noire pièce, vous pouvu'z être sûr que la revue deviendrait cu'ulenai re.
Si, par contre, il vous faisait cette réponse :
— Ce, Garnir (ou ce Malpertuis) a très mal mis en scène dans sa l'evue ce que j(! lui avais dit, vous pouvi(^z êtia; tout aussi .sûr (pu' la pièce était, à remanier.
En (piehpies manière, ce milieu de l’Alcazar, de 1800 à 1805, fut un prolongement de la vie universitaire. Si on y travaillait beaucoup, on ne s’y ennuyait jamais.
lui soir, nous fuenions le dernier bock au café du théâtre, quand quelqu’un dit :
— Pourquoi les Galeries sont-elles « théâtre royal » et pourquoi l’Alcazar ne l’est-il pas?
Dix voix déclarèrent en substance ;
— (Jn no sait pas; mais ça n’est jtas juste.
Et une voix qui d(jminait les autres avança :
— L’Alcazar est royal par essence et par définition. Ça se chante dans la Favorite : .];;rdin.s de rAlcazar! Délices des rois Maures...
Peu im{)orte la nationalité des rois ; il suffit qu’un opéra, joué depuis sa création devant des millions de spectateurs, ait ainsi royalisé les alcazars : le nôtre doit être royal.
Tout le monde approuva — ou à peu près, car il y a toujours, dans toute assemblée, des partisans de la fôôôôrme et des gens respectueux des institutions établies.
— Jouons ça à l’écarté! proposa-t-on.
Un jiartisan du statu quo s’assit devant un partisan du qualificatif royal- — En cinq sec!
Ce fut le partisan du ÿtatu quo qui perdit. IjC lendemain, sur raffiebe, l’Alcazar fut royal.
fl l’est demeuré jusqu’à sa mort.
Tels étaient les «dites et propoz joyeülx » qui attardaient, après le spectacle,' l’équipe (les amis de la maison. On y rencontrait Duyek et Crespin, les dessinateurs attitrés des costumes, qui réalisaient, de petites merveilles de bon goût... et de bon marché et illustraient les dîners de 25'“, de 50*’, de 100“ — car les réunions dînatoires étaient, à cette époque, à la mode, plus encore peutêtre qu’aujourd’bui, ce qui n’est pas peu dire.
Il y avait aussi Dubosq, dont le talent s’était, à ce imint affirmé que l’Opéra de Paris vint le chercher chez nous quand on monta là-bas le Crépu seule dea Dieux.
Dubosq était la bête noire du pauvre E('rtieri, le décorateur italien, Inu piniré, dont la brosse s'activa pendant trente ans au service de toutes nos scènes dramatiques et lyriques, et de nos cafés-concerts.
Ce bon homme, ce brave homme, cet honnête homme fut le soukeleer de la |M'inture décorative; né sous une mauvaise étoile, il était de ceux dont on dit que leur tartine tombe toujours du côté de la confir turc ; si quelque direction de théâtre
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voyait sos rocotips baisser ci se.s foiirnissonrs liabituols s’ossaimer, aussitôt Borli('i-i, soûl à ignorer les olioses, arrivait av(‘c son largo sourire, enlevait une énorme commamic de décors, ceux de la pièce sui)rème.,. vous savez : ■ le conp qui ne réussit jamais... et lou pintré n'avait |)lus, le surlendemain de la première, qu’à danser devant le buffet vide et les guichets fermés-
Ib'rlieri, Kalien d’origine, s’exprimait dans un langage inimaginable, aussi baidolé et aussi obscur que sa peinture, un langage où toutes b's langues latines et gennnaiu(iups, mêlées au patois bruxellois, entraient comme éléments. 11 avait beaucoup voyagé; élève et lauréat, à 21 ans, de l’Académie de peinture de Milan, il avait proimmé sa liarbe d’encre et son bonnet, de l'apin à Nice, où il avait décoré le théâtre municipal, puis en Suisse, en France, en p]sr)agne, au ’ryrol et en Egypte. TI y a des collectionneurs qui, de leurs excursions en |)ays étranger, rapimrtent des cartes postales, des |)orle-montre, des cannes ou des coffrets (m bois doré : Bertieri, lui, rapportait invariablement des échantillons de langage et en augmentait son patidmome : aussi, quand il déballait sa collection, l’auditeur demeurait ahuri et un peu inquiet.
Lorsf|ue l’auteur d’une pièce tentait de lui expliqmu* le décor qu’il désirait, Bert,i<'ri le faisait taire dès les |)remicrs mots, réflécliissait un instant et lui disait ;
— /on comprends; zal va fé oune pcJ.ito décor Louis XV, avec oune catcau dans le found. Zoid va fé, derrièia', des trous d('dans el tnil(' |)our illouminer; c’esto d’oune grand erre(d, pareéqué, quand l’apoutbiose il vient, on alloumo des foux de Bimgale aiMuèia* la toile; tou comiu'onds ; les fenes- Iras ils sont éclarées (d c’estoyo oun plaisir |tour el poubiiqua,..
El c’était le, diable, i)our l’auteur, (piand BerlB'ri s’était ainsi emballé sur un projtd de nnnpiette, de le faire consentir à quel- (pie modification ; il ne voulait plus rien savoir ; « Vous verrez çou què ze fera ; voilà plous de vingt ans que zou travaille pour les tbéàtros de la Bel,gique, Zou l’a construit aux Galériens, il y a dix ans, el décor di çose... dil macin,.. sacramento! zou ne m(' rappelle plous ; enfin c’estoye avé oune boule de feu; il y avait dessus pour doux cent, s francs de paillon; c’estoye d’iun si grande (>ffect qu’au moument de cet tableau, el directeur il vénait louimèiTK' azit(‘r <‘1 rideau de itaillons- \’ous verrez que zou. vous féra quebiue çose de bien, genre, Louis XV...
Et quand il s’agissait de s’entendre avec les direct(Hirs qui, parfois, lui offraient des prix dérisoires, saidiant qu’il avait besoin de travailler, il trouvait des exclamations de, colère et des plaintes qui eussent attendri tout autre cœur <pi’un cœur de directeur ;
— Trois cent cinquante francs! Ma
qu'('st-ce que vous voulez (ju’un décoi‘ai('ur, il f... avec trf)is cent cinquante francs! Zou n’a pas encore pour payer mes contributions ou aceter des médicameidos cez lou pharmaciste quand zou l'a mes rboumatisses. G’estoye tout do môme dégoûtant, la Belziquo, oune pays si rice, pour les décoratours! Santa Christ o de la Madone! Potfermille! Trois cent cinquante francs! C’est bien, mossou le director, zè le fera ])our trois cent cinquante francs, mais zou l’zoure (]uou c’estè la dernière fois!
Affectmmx, avec ses yeux de bon cliien (d son sourire de soumission, Giovanni Bei'tieri épousait b's espoirs el, les intérêts des ('ntrepreneurs de spectacle au service d('S(|uels il avait mis son pinceau; plus les affaires allaient mal, i>lus il se dévouait. Rien ne pouvait entamer son indécoiirageable optimisme, son atlacbemont confiaid et, fidèle. Il a traversé la vie comme un (uifant étonné, incapable ,de croire aux vibmies du prochain...
Seuls, les succès de Dubosq l’exasi^éraient; .jamais il n'admit le mérite de ce décorateur de plein air, faisant circuler sur ses toiles le soleil, le vent, la vie; élevé dans la poix et le bitume, il demeurait effaré, comme ces hiboux qui clignent au grand jour des yemx douloureux.
— Ce couçon de Doubosq!... Ze vous dis què c’est oune gâte-métier; quand zou pense qu’il avé esté a[)prentisse cé moi, rpi'il ne foulait, na rien et que maintenant il avait, la commande des Galéricms, de la Monnaie, de l’Alcrazoir et des austras flré>âlr('s! El, comment, est-c(' (]u’il peignis? II p(Mgm> gris, tandis qué moi, c’estoye plein de loumièia'; il y a des Iransposil iones de couloiirs, des blancs et des scoures ; (êestoyc mânifique! C’est à vous dégoûlei’ de faire de la peintoiire! .lasto i»rêla à mè strangouler.
Bertieri avait raison... (juand il parlait fie la prospérité de Dubosq. Les ali'liers d(' C(dui-ci ne lardèrent pas à prendre les dimensions (pi’oid, les lialls dos gares de chemins de û'r; df's douzaim^s d(' brossf's couvraient de couleurs dos centaines de hiètros carrés de toile (T une équipe de cliarijentiers et menuisiers construisait et chant ournait, tandis que, fumant son éternelle cigarette, flottant dans un costume de velours t,aclié et bigarré comme une pabdie à couleurs, le béret sur l’oreille, le « patron )) c,ompidsait des documents, combinait et, dressait des maquettes, cbercdiant des [flantations neuves et des perspectivf's inédit f's.
Le bon géant Victor I^a Gyfg secrétaire du théâtre, le teiid, éclatant, la lèviœ rougi', la barbe florif',, l’œil rieur, tel un Gorenflot indifféremment prêt à s'attabler devant la poulardi' rissolante ou à mettre flamberge au vent, Victor La Gye venait faire ponctuellement son communifpié au théâtre, comme un bretteur va faire son (piart d’heure de [)lanchc à la salle d’armes. Il l»résidait les tablées amicales, -lonnant de
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■sa s-i'osso. voix dans une langue truculente où l’argot parisien bousculait le pur langage du terroir.
Le doux et beau docteur Aubrun étendait sur tout ce petit monde la protection de son sourire ami et confidentiel; Oscar Rosse], toujours pressé, passait, toussottant, entre les tables, distribuait des poignées de mains et, comme disait le petit uersonnel, « soignait pour que tout le monde soit content ». Tout un groupe de peintres et sculpteurs fréquentait à TAlrazar et les journalistes étaient nombreux (|ui venaienl, chaque soir, y griller une cigarette.
(}uand un artiste en renom arrivait de l’étranger pour corser le programme de la partie concerl, on le recevait comme un invité. C’est ainsi que TAlcazar entendit les dernières chansons que chantèrent Tbérésa et Amiaii, accueillit les débuts d’Yvette (luilbert eti ;■ vb Armand’ Ar y, fêta Paula Brebion et Duparc, acclama Paulus et Mevisto, aj^plaudit -Dehailleul, déjà dévasté par l’alcool, Ouvrard, Plebins, Bourgès, Libert, Gaudieux, Sulbae, Clovis et ce l»arfait diseur de A^aunel — car il y avait alors, au concert, autre chose que des pitres, des contorsionnistes et des queuesrouges.
Geo]-ges Nazy, d’une baguette discrète mais sûre (il avait Tborreur des gesticulations au pu[)itre), conduisait lei petit orchestre de TAlcazar. Il écrivait, imiir les revues, des «numéros» de danse et de chant, voire des ballets entiers (les Escrimeuses. les statuettes de la Maison du Roi, l’Eventail, etc-) dont bien des motifs sont restés dans les mémoires bruxelloises. Et nul ne sut jamais, avec aiilanl, d’adresse que lui, coudi'e l’un à l’autre les morceaux à la mode pour en faire une «ouverture» de revue. On applaudissait traditionneilemenl, cette entrée de jeu et tout le monde sait combien il importe de dégeler le public dès le début, de la soirée... Joseidi Dupont (pu ne s’é|)atait pas facilement, fut un jour tout éberlue de cette virtuosité spéciale de Nazy et il lui en fit des compliment, s qui coniblèrent le maestro d’une joie durable et complète.
Ab! les joyeux souvenirs de cette é|)oque-là! ma mémoire n’a qu’à se baisser pour on prendre...
Un soir, devant b' comi)toir du fidèle Eorgeur qui, en qualité de contrôleur général, faisait parti(' du mobilier, se présent!' un jeune homnn' d’allures désinvoltes, le chapeau sur l’oreille, la canne moulinaide :
— Bonjour, Monsieur le contrôleur... Je suis un ami de Luc Mabjuepertusse...
— Mal?...
— ...Qiiepertussc, le diri'cteur du tlu'àlre.
— Oui, oui..-
- - Il m’a dit;, la dernière fois que nous avons dîné ensemble à Paris : « Quand tu viendras à Bruxelles, donne donc un coup
de pied jusqu’à mon théâtre; je me ferai un plaisir de t’offrir un fauteuil.»
— Oui, oui, oui...
Le hasard amenait justement. Mal[)ortuis au contrôle. D’instinct, il demande au jeune homme planté devant le comptoir :
— ■ Vous désirez?
— • Mon Dieu! monsieur, je désirerais sim[i]ement voir M. Malquepertusse. le directeur.
— • Vous le connaissez?
— Je ne connais que lui, c’est un vi('il ami.
— Et vous désirez?
— Un fauteuil...
Mal[)er(uis sourit ('t idit :
— ■ C’est moi qui suis M. Malquei)ertuss(', le directeur.
L’autre le regarde d’un œil rond, s’étonne un instant,, puis, sans se démonter :
— Alors, je suis heureux, monsieur, de vous ijrésenter mes hommages.
Il lui saisit la main, la secoue en cou|) do pompe et, toujours moulinant do la canne, il opère une retraite en bon ordre, sans liâte et sans confusion.
Tandis qu’on représentait Braœellcs-finde-siècle, Eritz Rotiers, très assidu à TAlcazar, s’intéressait fort à une ballerine qui, après la révélation de Bob Walter, s’était mise à la danse serpentine et dont le succès était considérable mais non pas sans partage. Une autre danseuse seiqientino avait en effet surgi, qui lui faisait concurrence ('t supportait la comparaison. Los deux s('rpentines envoyaient à Hallaux des notes, fulguraides comme leurs apparitions sur scène, et, suivant que les notes relatives à l’nne ou à Taidre passaient, à la rubrique lliéàtrale, dans la Chronniue, le lecteur ' initié pouvait connaître iTél.at des rapports entre Hallaux et Rotiers- S’il y avait eu friction avec le patron, la rivale décrochait tous les qualificatifs louangeurs que moident en épingle les faiseurs de communiqués. Si Hallaux et Rotiers avaient été J (rendre ensemble l’apéritif à la Royale, on devisant, joyeusement, il n’y on avait, dans le journal ilu lendemain, que .[wur la serpentine de Rotiers.
'Vous allez voir que le journalisme bru- X('llois d’alors différait quelque peu (h^ celui d’aujourd’hui et qu’un joyeux provincialisme le teintait.
Un dimanche, VEvealuil [iubliait les lignes suivantes :
Iri dJiraiilyne, reprodiiisiant un éclio du di'rnii'c numéro de ï'Evenlail, relalif aux danseuHi's scrp'cntines, y ajouh c(;tfe information ; « il I si à, remarquer que Mlles Pel.it et Zo.‘]iani sonl, les élevés de Mme Dliarville, ta très habile maîiressc de ballet de l’Alcazar. »
.Mlle, Valenüne Pelil a été étudier la serpenline à. Parts cl à Loiiulircs et, à sou retour à Hi-iixelles, o’esL elle qui a appris à .Mme Dliarville tous les mouvernenls de cetle danse (pu' la maîtresse de ballet en question a montrés
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riisiiiie ;i, Mlli' Zdliuri'i. D'où il rcsullo, (|U(; iMiiU' Dliitrvillc (iiii osl l'rianUo do réolanio, a ('U loi'l do SC fairo faire colie-là.
Jddssc (■■ollo reclificalion ri(' pas Iroublcr la ])aix do l’Europe civilisée!
la' ji'iidoniaiii, la Ch.roiiifjuc, sous les inifialos V. H., répliquaiL on cos iormes :
UelevanI une inuoccnle phrase de la Chroni- (pif!. qui altribuail à Mme Dharville la gloire (l’avoir fait i’éducalion chorégraphique de d'Oux danseuses serpenlines à succès, Mmes Peül, el Zoliani, — VEventml prolesle en première page, ou caracicres ordinaires toutefois. El.il imprime:
« Mme Dharville, qui est friande de réclame,
» a eu tort de sc faire faire celle-là. »
Nous nous bornerons à observer que si .Mme Dharville so fait faire dos réclames à l’occasion, c’est en Ions cas cin((uanle-deux fois de moins par ami que Mlle Petil dans l'Eventail.
Sans compter la Chronique, — où la proporlion est de deux à trois cent soixanle-cinq
JjO [)ut)lic savait co que cela’ signifiait : ilruxellos à cotte époque était un grand village.
D’ailleurs, Fritz Rotiers passait sa vie à exaspérer Hallaux, à se raecommodor avec lui, à lui clierclier noise; tui jour même, il quitta brusquement la Chronique j)Our aller s’enrôler ailleurs, à la Réforme, je crois. Au bout de six semaines, comme il ne pouvait se passer de Hallaux, il n’avait jdus qu’une idée : rentrer à la Chronique. Mais que dirait Hallaux? Gomment négocier ça? Un matin. Fritz, d’un pas délibéré, monte l’escalier de la Chronique, pénètre dans la salle de la rédaction, comme s’il l’avait quittée cinq minutes avant et, avisant Hallaux qui, ayant pivoté sur son fau- (eviil, le regardait éberlué, se plante devant son ancien pupitre et prononce :
— Je n’ai jamais vu une boîte comme celle-ci! Tous nos garçons de bureau ne \alent pas la corde ])our les pendre! G’est un désordre inimaginable! Où est mon porte-plume? Où est mon encre rouge?
Ft mes ciseaux? Ces gaillards-là sont sans doute en train de se couper les cheveux avec!? Je vous assure, Hallaux, que ça ne i)cut plus durer comme ça-.. Si vous no les obligez pas à remettre mon bureau dans l’état où il était quand je l’ai quitté, je ne sais plus quel jour, je m'en irai... pour de bon... comprenez?
Hallaux haussa les épaules et poussa un gi'ognement de satisfaction.
— Travaillez et ne m’embêt.ez pas, dit-il. Voilà comment Rotiers l’entra à la Chronique.
Ainsi s’écoulaient, au sablier du d’emps, des heures et des jours bénévoles, marqués de la l'dus aimable désinvolture.
Tout en tripotant nos revues, nous faisions des piécettes d’actualité et, notamment, avec Xanroff, une parodie : Cavaliera Rnstaquéra, qui nous fit rencontrer le plus agréable des collaborateurs: il écrivit, pour
Cnvufiern, (|uel(pies (diansons de sa meilleure manière. Et puis, de. temps ('ii temps, un roman, d(‘s nouvelles. Pour ne pas ronipi'e tout à fait avec l’université, j’attrai)ais (jiielquefois un diplôme au vol; un jour, enire deux skelcbs, — Seigneur, vos d('ss('ins sont impénétrahb's! — je m’(nd,endis proclamer docteur en sciences politi<pies et administratives — je me demande encoia' pourquoi.
J’avais aussi débuté dans la pressti (piotidiennf: [(ar des clwoniqin'S que j(' vendais un sou la ligne à un pharmacien tombé dans le journalisme id, dans le schiedam, lequel pharmacien les revendait deux sous à la NaUon de Victor Arnould. Un jour qiu! j’avais fait un papier remar- (piable où était venu sous ma plume le nom du Mescbacebé, appellation poétique du Mississipi dans Gbâteaubriand, mon brave ami de journaliste-apothicaire, ayant plus bu que de coutume, remplaça le Mescliac(d)é, qu’il ignorait par le Maelln'ek dont il avait souvent eidendu |)arler et imrta le papier à Arnould- Gelui-oi rinterrog(‘a sévèrement, l’obligea au désaveu de paternité et exigea que les dfuix sous me fussent dé,sormais intégralement remis; mais nous trouvâmes, mon copiste et moi, que c’étaient là nos affaires et non celles d’Arnould et nous continuâmes à collaborer comnn' devant. Seulement ce fut lui désormais cpii offrit le schiedam quand je lui portais mon pa])ier.
Avec mon vieil et cher ami Maurice' Gam|)ion, trop tôt disparu et dont le souvenir éveille de. la cordialité chez tous ceux qui l’ont approché, je mis aussi au .jour V Almanach des Apaehes, une plaquette improvisée sur les bancs do l’Université, mais qu’on eût jilutôt dit rédigée au foyer d'un bal, une nuit de mardi -gras. 11 y avait là des pastiches de Zola, de Mendès d'Albert. Giraud. d(' Mallarmé, de François Goppée, de, Maeterlinck, que j’hésite d’autant moins à qualifier d’étincelants qu’ils étaient de Gampion et non de moi. léouvrage était dédié aux appariteurs de rUniversité et, eii vertu d’un traité conclu avec Mgr l’archevêque de Malines, assurait 40 jours .d’indulgence à tous ses lecteurs, d(' n’importe qiu'l sexe. 11 contenait l’iiistol'ique de la Soeiélé des Apaehes universitaires, l'apologie de la Bqwaw, des éphémérides postéin('ures, des contes, la chanson nationale des apaehes, des histoires vécues, dos pensées remarquables, une monograi)liie du mustang, des recettes poui* se nettoyer les dents et, pour descendre d’un tramway en marche, etc-
Gbarles R’icbon avait illustré ce chefd’œuvre, et Emile Rossel l’avait édité (.le confiance, sans le lire. Or, il y avait un « à la manière de... » apjjliciué à Zola {La Terre venait de i)araître) qui, sans (hwoir alerter un substitut. — ■ ali! mon Dieu, non! — n’en évoquait pas moins, avec (luelque pittoresque, les mœurs de la ’Orouille, de Jésus-Gbrist et de Bécu et leurs projjos badins. Quand le livre eut
SOUVENIRS D’UN REVUISTE
paru, \'. I{(iss('l riu'uiil, S(‘ srniani, par lu Patfi(jl.c, lu(juul l'aisail 1'lùcliu du lnu( huis dans la halaill(' fpi’ii livrai! à un Juiirnal ronriiiu'unl- don!, i] s(nifaii pour lui fdui lu danf:;'ur. MotLru rûdiüon au pilon, il y fallai! d’aul.an!. moins song'ur quu dus uxumiplairus éiaiuid, dûjà unirés dans la firrulalion; nu jjas la nndtia? au pilon, r’éfail fournir à ce bon a|)ô(,r(', du PtUrioIr roc.rasion do dénoncer riinmoralité du S(>ii\ éditoui' du publicaLions qui--, do publicatdons don!,...
On s’apurçuf, que lo nom do Uossid lU' l'if^urail. qiu; doux fois dans la fdaquoilo : unu fois sur la couverluro of. une fois dans uno jiicco de vers qui se torminaiL jiar :
O’usI. cliez Rüssel qu’on vend V Almanach des ^ I /Kiches.
Rossul ii’bosila i^as : il fil- rognoi- la roiivori-uro of, préjiaranf ainsi dos joii's aux bibliophiles futurs, occiqia une équijio d’ouvrières à gratter au canif, à rintérieui' du livre, la ligne malencontreuse...
Los traditions do louffoquerie du théâtre d’étudiants hantaient quelquefois encore les revuistes «sérieux», les revuistes de métier que nous étions devenus: C’est ainsi que Malpertuis et moi fîmes un jour — ce fut pour le renouvellement traditionnel de la revue, vers la 75® représentation — une parodie assez ahurissante du Rêve, musiqué fiar Alfred Bruneau sur le livret tiré du roman de Zola.
11 vous souvient de l’Iiistoire ; Angélique, la fille des chasubliers de Beaumont, aime le peintre Félicien, fils de rarchevêque, lequel s’oppose cà leur union. Angélique va mourir de chagrin, est déjà morte, quand l’évêque, saisi d’un tartif repentir et se souvenant tout à coup du don, reçu de Dieu par ses ancêtres, de faire des miracles, s’achemine en grand arroi, vers la couche d’Angélique, précédé d’un enfant de clucur porteur d’un cierge et baise la Jeune fille sur la bouche, en disant : « Si Dieu veut, je veux! » Sur quoi Angélique ressuscite.
Cette scène de la résurrection faisait grand effet à la Monnaie : c’est sur elle que devait s’acharner l’impiété du revuiste.
Félicien se mua en peintre de façade, et, comme il y avait, dans la revue, une scène où on voyait St. Nicolas, ce St. Nicolas devint l’archevêque.
La parodie montra donc Angélique étendue sur sa couchette, -dans son humble chambrette. L’évêque enirait processionnellement dans la chambre; l’enfant de chœur déposait le cierge sur la table de huit. Vainement Monseigneur s’efforçait de ranimer Angélique -par de bonnes paroles, rythmées sur la musique de Bruneau, et même sur d’autres musiques, plus légères.. Usant des grands moyens, recourant résqlûment au coup du miracle, il donnait l’ordre à l’enfant de chœur de lui apporter
un fusil à capsules. Pieuscmeid, au milieu d’un silcmee c('cueilli, il y |»laçait, de.vant la famille Iremblante d’émotion, une amorce rulminante, comme au lii“ de foire, mellai! en joue la flamme du cierge, i, irait el éf oignait la flamme. Alors, les y<'ux d'.ângélique se dessillaieni lentemeid ; elle se. met!, ait sur son séant, ouvrait le |)eti! lir(nr de la table -dé nuit, et en relirai! un « Guillaume Tell » qu’elle présentait à l’archevêque en lui disant, sur un impressionnant accompagnement d’orchestre :
« Vous avez gagné un cigar(', monseigneur! » Tout-e la famille tombait- à genoux sous- h' v('nt du miracle et entonnait un cantique sacré que la salle, littéralement empoignée, accompagnait en chœur...
fl y avait, à l’Alcazar, quanrl fid- représi'idée -cetf(' fiaïudie, un brave artiste du mnu de Nitsom doué d’un défaut do prononciation qui aurait assuré la fortune d’un comique assez malin |)Our rexi)k)iter et d’une voix à laquelle celle de M. Ansseau 7i’a rien à envier — heureusement pour M. Ansseau. Nitsom jouait le rôle d’un second façadeklacher et, -pour parodier la scène où l’amoureux apporte une fleur à Angélique, venait sonner à sa porte, tenant à bout de bras un rhododendron gigantesque. Il chantait, sur un air connu eUsentimental, une romance dont les premières notes formaient une gamme ascendante ;
Vai cueilli fe rhododendron En paffant fous t-a po-orle...
Je ne sais pourquoi les camarades de Nitsom lui avaient [jersuadé que sa voix faisait tous les jours de sensibles progrès, à ce point qu’il était en train de conquérir un organe de chanteur d’opéra-comique.
« Seulement, lui disait-on, ton morceau -du Rêve est écrit un peu trop haut; tu devrais demander à Nazy de te le baisser d’un demiton à rorc-he.stre. »
Nitsom s'en fut trouver Nazy et lui fit sa requête. Nazy n’aimait pas que des ciampins, qui n’eussent jias reconnu un do d’un sol, fussent-ils gros comme des maisons, se mêlassent de sa musique.
— G’est bien, dit-il à Nitsom, demain on jouera un demi-ton plus bas.
Et le lendemain, au moment où Nitsom allait entrer en scène, il -dit à rorchestre ;
— Transposez trois tons plus bas.
L’orchestre, qui avait l’habitude d’obéir à la baguette et à l’œdl, transposa.
fjé -i)auvre Nitsom écouta avec suri.irise la ritournelle et ne put jamais trouver la note du début ; elle n’existait [)as dans son registre. 11 demeura bouche bée devant le public. Nazy, impassible, joua jusqu’au bout ; de teiiips en temps, Nitsom parvenait à placer un son au passage, puis sombrait dans quelque chose de rauque et d’étranglé qui n’avait plus rien dMiumàin.
— Ve crois- que fêtait un trop trop bas, dit-il à Nazy, après la représentation; ef
«fe-»
44 SOUVENIRS D’UN REVUISTE
(jiic fa ne vous forail. pas vôgal do prendre un peu ].)]us haul d(!main?
— C'est enlendu. dit Nazy.
Et te lendemain, la minute venue :
— Quatre tons plus liant! fit-il à ses homnu'S.
Alors 1(’ imililir enliMidil une série d(' rris iiari'ils à ceux cjue pousse un ouistiti (lu’on asticote : c’élail: Nilsoin ipii eliantait. 11 (dianta, éperdu, et tout à coup, il plong-ea la tète dans le idiododi'ndi'on pour y enfouir les sons stridimts qu'il émetlail. Nazy ne hroncliait pas. mais les violons ne voyaient jilus leiu' iiarlie. et les larmes de fou-rire trenïhlol f aient au bout du nez du trombone; une ouvreuse qui avait commis rimprudence de viMiir au tliéàti'o îualgré les l'i'commandations du niéde(dn, accoucha de d(‘ux Jumeaux...
« Justement par hasard », les camarades étaient encore dans les coulisses quand Nitsom sortit de scène.
- C’était mieux avant, dit avec autorité le témor de la troupe.
— ‘\'oui, voui! f(“tlc fois-fi, t’était trop haut!...
L(* spectacle Lermiiu', il alla Irouvi'r Nazy l't lui dit avec humilité :
- \'e crois (lue vai eu tort dt' vous (h'mander de changer d’un demi-ton; fi vous voulez hi('n (‘ffayer demain avec un (piart de ton, ve crois (iin; fa fiiffira...
(’i’est vers cetl(' épo(pie oiu' J(' tnan<|uai de devenir un vaudf'villisic cédèluo'. J’avais fait, un vaud('ville (d j’aurais bien voulu «pi’on le jouât. Je le portai à Ij. Boyer, (lui dirigeait le Vaudevilhu Boytu', l’ayanl. lu ou ayant fait semblant d(' h' lir(\ me dit des choses vagiu's. Ji’ h' passai aussi au directeur du Parc qui prit un aii' olHensé*. J(' ne sais plus (piel Imn hasard me fit rencontrer, dans (‘es conjonctur('s, un lumune aimahh' entre tous, frère d(', (h llanolaux, alors ministre d(‘S .\ffaires ('trangères do Franco. 11 était lié avec Bisson; il s’offrit à l’intéresser à mon’ affaire. Il lui |)orta le manuscrit, et Bisson m’f'crivit d’aller le voir à Paris ; il me s('mbla qu’il s’excitait sur ma fticce. Je fus' éhloui. J’('ntrevoyais, dans une gloire, une collaboration avec l’auteur do tant de vaudevilles fameux, certain déjà (]ue celui
(pie nous allions faire ensemble deviendrait plus fameux que tous les autres.
Je fus à Paris le cœur battant et tikî dirigeai vers la maison de Bisson, un matin de mai que les roses venaient d’éclore (d (lue le printemps vous mettait la t,ête en joie. Tl y a des jours comme ça où le soleil matinal vous (Tonne l’envie de faire des blagues, où les poulains eux-mômes sont gais dans les prairies.
Bisson habitait, dans une rue aboutissant à l’avenue des Chamiis Elysées, un petit, hôtel luxueux et coquet et s’était, arrangé, dans cet hôtel, un cabinet de travail |dus luxueux et plus coquet encore, ave(‘. une galerie à hauteur d’étage.
Bisson était bègue, ce que j’avais le tort d’ignorer, et il n’admettait pas qu’on eût l’air de remarquer son hégayement. Feydeau, qui fut plusieurs fois son collaborateur, m’a raconté par la suite qu’ils se brouillèrent pour trois ans, un .jour que Feydeau sans malice (qu’il disait) avait voulu introduire un bègue dans une pièce qu’ils écrivaient ensemble.
Un domestique en mollets de soie noire m’iid réduisit,; Bisson vint vers moi et me ti'ndit une main cordiale. Je gloussai, non sans émotion, .quelques ,[)olitesses. Il regagna son fauteuil et, ayant pris sur son bureau, devant lui. mon manuscrit, il me dit :
« Je suis heureux, M. (Ja... ga... »
Puis il fit, dans un effort, une grimace rigolofte.
J(' m’imaginais à cette épo(iU(' — on e.sl, jeune, on ne sait pas — que les vaioh'villist,es élai(uil des gens gais; je crus que celui-ci voulait rire. Aussi je pensai bien faire en entrant dans sa plaisanterie et je lui dis :
— Laiss('z-moi vous dire, M. Bi... tii...
Il se leva d’un bond et me i-egarda 1(!S yeux exorbités, h's hèvres frémissantes, congestionné eût-on dit, par un effort inl('rieui‘ qui (l(‘meurait inijiuissant, comme s’il eût voulu ((xp(‘ctorer un œuf d’aulrucIk'. El, tout à coup, l’œuf sortit, m’éclata sur ta fac(' :
— Allllloz..-, Monsieur, alllllez-vous-en!... Bor-té-t ('Z !
Et, je sor-ti-tis, mué en t, ire-bouchon.
\’oilà comment, j’ai raté ma destinée (1(î vaudevilliste célèbre.
ïïllllllliiiiiiiiiiilliiilillilliiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiilliiiiiiiiiiiiiiiniiiiilliiiiiiiiiiiiiihiiininiiiiiiiillllliiiiiiiiiiilliillllliliniiiiiiiiiiiitiillllilliniiiiiiiiilllillllllllllliiillllllllllllllh-