‹ Souvenirs d'un revuisteChapitre 8 sur 20 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Un irevuiste qui se fait avocat et jouirnaliste. Benjamin Crombez. Les Rayons X. Ferdinand Sicard. Ambreville. Alfred Jacques. Le «Smoel-Club» et la «Taverne Royale» . Maurice Campion.

Kl voilà (|U(\ liriisqnonK'iil, J’oii oiis nssi'z (l(“ la Hovuo, (!(' s('s œuvi'os ol ih' sos pompes. Dos gens nu', (lisaieiil (pi’il (Mail. ioin|)s qiu'. Je devinssf' s('i‘ioux ('I. coinnu' ,j(' n’ai Jamais doute de rien, je décidai d(', devenir sérieux. Je nu' l'is insci'iia' au harreau de Bruxelh's et j(' devins le stagiair(' du plus spiriluel des avoeals ei du nu'illeur des hommes; son amour des lettres n’avait d’égal que son mépris d(' l’argf'nt el, il ne lui déplaisait -pas qu’on le proelaméd, vu qu’il le proclamait lui-mème avec le plus contagieux sourire.

Je lui fus |)résenté par le conseiller à la Cour de Kassation Xavier Lelièvre, l’un dès plus Joyeux magistrats que Thémis ait connu au palais Poela<‘rt. Mon patron me donna rendez-vous pour le lendemain en son cabinet. En m’y rendant, je dis('utais avec moi-même un j)roblème d’un haut itdé.rôt i)rotocolaire et dont la nouveauté me |)assionnait ; « Quand la bonne du patron t’ouvrira la porte, iw' disais-je, tu lu; déclareras : « Veuillez prévenir Maître X.,. de l’arrivée de son stagiaire Maître (tarnir », — « Jamais tu n’oseras dire : a Maître ftarnir », défiait mon subcon- .scient. — « Tu le diras! » profestais-Je...

Et Je me donnais mille bonnes raisons, dont la première était : « Maître tu es, maître tu te dois dire. »

Je sonnai; la porte s’ouvrit et montra un domestique mâle et goguenard,

— VQuillez annoncer Monsieur Garnir à Maître X,., » lui dis-je.

J’avais perdu le pari fait avec moimême.

Fatale timidité... L’homme me dit :

— Veuillez me suivre.

Et il me -conduisit dans un cabinet qui s’ouvrait sur le palier du premier étage et où je trouvai une demi-douzaine de personnes qui attendaient leur tour. Je considérai avec -curiosité ces gens à la

dédensi' des inb'rêls de (pii je coniribtiei-ais bieiilêl. ; voici, me disais-je, la veuve l'jiloriM' (pii |■('vendiqu(‘ la succession d(' son mari contre -d(*s ('iifants ingrats... voici h' c,omm('i‘(;aiii- doni- il faudra expliipier la faillib' au tribunal de commerce... ci' ciloyi'n ipii se gratte le mollel,, c’i'sl évi- (h'mnu'nl le localaire qui demande la rupture d(' son bail ]iarce (ju'il est, chaipte luiil, dévoré tout vivant par les punaisi's...

.■\u bout, -d’un quart d’heuri' d’études in tinhiKi. vili, Je c-ommen(,‘-ai à m’agi li'r : mon patron -avait assurément, mal compris h' nom que le domestique lui avait rapport-;'. .\u bout de vingt minuti's. Je ne ti'nais |tlus ('Il place : le patron allait, pour mes débuts, me li'oiiver bien inexact, voire bien impoli... Au bout -d’um'. demi-heure. Je sortis du cabinet, trouvai le domesliipu' dans rescali('r et lui dis :

— Je suis h' nouveau stagiaire...

— Il fallait le dire tout de suite, me fit observer raisonnabh'inent cet homme; Je vais vous introduire •

Mon |iatron m’attendait, affable et souriant; Je m’excusai en lui avouant ma maladresse...

Je me trouve depuis une demi-heure, exi)li(|uai-je, dans le cabinet d’attent(', avei' six ou sept clients-..

Fl s(' mit à rire avec bonté ;

— Ce ne sont pas des clients, me dit-il.

— (le, sont -des créanciers.

Et, avant que Je fusse revenu de ma confusion, il me tendit un livre ancien, fort Joliment relié en plein cuir fauve, qui se trouvait sur sa table de travail : le tome (h'uxième des Œuvres de Reynard.

. — Ouvrez à la page marquée d’un signet; ce sont les Folies Amoureuses, la meilleure comédie de Regnard : lisez-moi donc tout haut la scène V du IP acte... là, vous v êtes...

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Nous lûmes — car il lut aussi, il lut comme il savait lire, c’est-à-dire comme ou lit à la Comédie Française.

A 4 heures, le domestique reparut et lui dit :

— Il n’y a plus personne.

— Nous reprendrons demain l’étude du droit appliqué, mon cher stagiaire, me dit le patron : vous chantez trop le vers et vous n'articulez pas suffisamment. Il faudra vous corriger; cela pourra cfMssi vous aider quand vous plaiderez.

Deux ou trois après-midis par semaine, pendant plusieurs mois, nous fîmes aussi du Gréhill'on père et fils, de l'Agrippa d’Aubig-né et du Léon Dierokx; il arriva môme à mon patron de me confier quelque dossier et de me faire plaider à ses côtés.

11 me déclara un jour qu’il reconnaissait *^11 moi de curieuses aptitudes juridiques et qu’à son avis bien pesé, si je voulais devenir tout à fait sérieux, comme les gens m’y incitaient, je ferais bien de me mettre dans les denrées coloniales-

Je plaidais tout, de même de temi)s en temps, impavide.

La première fois que je fis retentir le prétoire de mes accents éloquents, j’avais pour adversaire Georges Schoenfeld. 11 s’agissait, d’un procillon de quatre sous, ce qui ni' m’avait pas empêché d’apprendre ma i)laidoirie par cœur. Je n’avais qu’une peur, une peur galoppante : c’était que Schoenfeld m’interrompît. Or, tandis que je parlais, il dit quelque chose à son voisin concernant le temps qu’il faisait et je m’imaginai qu’il tentait de m’embrouiller par un argument perfide. A'ussitôt je lui criai, d’une voix dont les stores tremblaient encore cinq minutes après : « Taisez-vous! taisez-vous, vous dis-je!... Quand j’aurai fini, ce sera à vous!... Maintenant, c’est à moi, entendez-vous!... » Mon patron m’a souvent dit que je fus, à cette minute, fulgurant! Schoenfèld, ahuri, voulut en vain protester; la peur me prêtait de nouvelles forces vocales et des gestes de plus en plus terribles- Le tribunal se roula t(dlement que je gagnai le procillon.

Je plaidai quelque temps après, avec l’assistance de mon patron, pour un agité (pii, trois fois par jour, menaçait de mort son entourage et que sa famille, à la suite d’une scène particulièrement violente, voidait faire interner dans un asile. Je jilaidai avec feu; je fus jiarticulièrement énergique quand j’en arrivai à la scène de violences: je la mimai, je la «jouai» devant la chambre du conseil. Quand ce fut fini et que la Cour se fid. retirée, je demandai à mon patron :

— J'ai bien plaidé?

— 'Près bien, me réj)ondit-il ; j’ai vu le moment où le président allait vous faire interner à la place du client-

J(‘ n'ai |)as fait fortune au barreau. J’ai ceiiimdant eu des clients distingués, entr(' autres un noble Italien. Il sonna à ma porte,,

un matin, vers 9 heure.s„ tandis que je déjeunais avec mes parents et, la bonne l’ayant introduit dans mon cabinet, je le fis attendre un quart d’heure, pour qu’il se mît bien en tête qu’il était chez un avocat calé.

Il commença par me demander si je connaissais le code italien; je lui répondis que je l’ignorais, mais qu’un de mes confrères avait la spécialité des affaires d’Italie; il ne voulut savoir ni son noni, ni son adresse : c’est moi qu’il lui fallait! Et il m’exposa une longue histoire d’héritage : il était le fils reconnu d’un duc apparenté aux Ferrare, lequel avait quatre enfants légitimes qui, au mépris de ses droits, s’étaient partagé la succession du duc : toutes les valeurs mobilières, frauduleusement soustraites au fisc, avaient été distribuées clandestinement entre eux: il ne restait plus qu'un palazzo à Venise, une ferme en Ombrie, dans la plaine d’Assise et une grande usine aux environs de Rome. C’est cette usine-Ià qu’il convoitait, lui : elle rapportait du 15 p. c.; l’affaire était montée en société anonyme, les héritiers naturels lui avaient offert la moitié des titres; il me céderait, en guise d’honoraires, la moitié de ce que je lui ferais obtenir en sus de cette offre.

— Il s’agit, m’expliqua-t-il, d’une usine, où on fabrique des plumes métalliques. On n'en fait de meilleures nulle part. J’en ai ici quelques échantillons que je cède au prix de 2 fr. 50 le cent- Si vous voulez m’en acheter trois boîtes, je vous ferai un rabais de vingt sous.

Je trouvai la conclusion si inaftendue que je lui achetai les trois boîtes. Il partit en. me bénissant en italien et, après qu’il eut fermé la porte de la rue et, tandis que j’explicpiais aux miens à quel genre (le (dient j’avais eu affaire, je constatai qu’il avait emporté une boîte de cigares et un cachet en argent « à mon chiffre ».

Je ne l’ai jamais revu.

Ce client-là me mit en défiance vis-à-vis des autres.

Quand, avec quelque lenteur, car l’en- Ihousiasme me faisait totalement défaut, je fus devenu avocat à la Cour d’Appel, niés visites au patron s’espacèrent...

Gaston Berardi dont la bienveillance, à la fois amicale et paternelle, me fut constante, me prit à Vlndépendance et je lui saurai toujours gré de m’avoir poussé vers le journalisme, car j’ai aimé et j’aime (Micore la profession par dessus toute autre.

Quand on a l’esprit curieux, le goût d(‘ vivre avec intensité, le désir de rim|)r('‘vu ('t l’amour du métier — c’est-à-dire la j)rôoccupation de faire aussi bien et même mieux f[ue les camarades — et quand, au service de tout cela, on possède des jarrel.s solides et des yeux qui voient claii', quand on n’a pas peiir des coiiranls d’air et di'S initiatives ha.sardeuses; ipiand on peut s’accommoder de déjeuner à 8 heiires du soir (‘t de dîner à minuit ou pas du l.out;

SOUVENIRS D’UN REVUISTE

(]uand on peut rédiger ce qu’on a vu — et même ce qu’on n’a pas vu — à toute heure du jour ou de la nuit, écrivant sur son genou, en omnibus ou sous un parapluie, ou à la lueur d’un lampion de bicyclette; quand on s’accommode de quitter un palais royal pour aller potasser sa déj)êche chez le bistro, et de lâcher Monseigneur ^pour interviewer l’anarchiste du (*.nin — rien ne vaut la pratique du grand reportage.

C’est un aliment toujours renouvelé offert à l’activité créatrice, une besogne nette, propre, pittoresque, qui demande à être adroitement combinée et qui nécessite une conjugaison d’initiatives et d’efforts dont vous êtes la clef; les mains sont tendues, [)Our recevoir votre papier, du typo qui le compose et du marchand de journaux qui, finalement, le livre au passant... Mais je vous fais grâce des développements de ce lieu commun. J’ai collaboré, pendant ([uinze ans, avec une joie quotidienne au ]*eiit Bleu, que Gérard Harry fonda en 1894, et je .salue mon cher maître et ami, toujours alerte et vibrant, malgré ses soixante-dix ans, le vieux journaliste qui, à travers la vie bonne nu mauvaise, montra toujours le même courage, le même amour du métier, le même optimisme, la même volonté do bien faire; le journaliste qui, encore aujourd’hui, travaille dix heures i)ar jour, avec rentrain d’un débutant et qui, entre une chronique et une « correspondance » à ]'Ex2')ress, entre une plaquette de vers et un article à l'Illuslral ion, écrit une pièce de théâtre social ou un roman d’amour!

J’ai appartenu aussi à Vlndépendunce et à VE toile Belye; puis, avec Souguemd et Dumont, nous avons notre journal... Mais c’est le revLiiste f]ui donne ici ses souvenirs. J’écrirai jjeut-être un jour mes souvenirs de journaliste et de rédacteur au Compte rendu Analytique du Sénat — mais, aujourd’hui, ne voulant pas mentir à l’enseigne, je lâche le journalisme et le barreau pour revenir au ihéâtre de genre et aux marionnettes qui s’agitaient, en ce tempslà, d('s deux côtés de la rampe.

* ia

L’une des plus typiques, l’une des plus l»ittores(iues fut bien ce Benjamin Grombez dont le seul nom évoque, pour ses contemporains, des souvenirs joyeux.

J’étais devenu, à ce temps-là secrétaire de la Société anonyme de Nieuport-Bain,s. dont l’administrateur était mon fringant ami Ernest Wouters-Dustin. Benjamin Grombez, pro|)riétaire, à la suite d’un procès fameux, de toutes les terres d’alluvion délaissées par la mer devant Nieuport, s’efforçait, depuis trente ans, (le donner quelque vogue à cotte station haliK'airo isolée et maussade, 'De guerre iasse, il s’aboucha avec la société précitée dont il avait favorisé la création.

11 eut vite fait de se brouiller avec tous

les administrateurs, qu’il fatiguait de ses jérémiades, de ses suspicions, de ses équivoques et de ses procédés désobligeants. Il no voulut plus traiter avec eux que par mon intermédiaire.

Benjamin Grombez — quelle antiphrase que ce prénom! — était de ces hommes que tout le monde a toujours connus vieux- 11 (Hait laid, chafouin, maigre, méfiant et sournois. Il vivait de manies. Il appelait tes gens non pas par le nom qu’ils possèdent ■G par l’état-civil, mais par des désignations qu’il inventait de toutes pièces et qui no rimaient à rien. Ainsi il appelait Jules Bara, Bériot; Wouters-Dustin, verre de lampe; Paul Scoumane, castagnette; le général Mois, porte-plume; le comptable, moulin-à-eau. De sorte que je recevais des lettres où il me priait de faire savoir à verre-de-lampe qui l’attendrait avec cas- (agnette et porte-plume pour prendre une décision, le dimanche suivant, au sujet de capuchon et de poële-à-frire. Pour rien au monde, il n’eût consenti à parler un aulre langage que celui-ci, qu’il appelait un langage chiffré.

Grombez était très réj)andu dans le monde des théâtres. II entretenait avec les jn’ê- 1 cesses de Terpsichore des rapports qu’on assurait n’êire que des rap|)orls de courtoisie et il y a, à ce sujet, toute une « littérature »' anecdotique trop difficile à écrire... (Juand il venait sur la scène des Galeries, pendant les représentations, une cérémonie s’accomplissait aussitôt, toujours la même : les danseuses se plaçaient sur un rang et Grombez s’avançait sur le front (h; bandière, les poches ideines de idèces de cent sous; il les tirait une à une et, les déposail, — avec un hideux sourire — dans la tire-lire de l’entre-seins. Après quoi le rang s’essaimait aux cris dix fois répétés de « Merci, M. Benjamin! » G’étaient ses meilleures minutes et, quant aux' danseuses, ça faisait partie de leurs appointements.

Il .s’était fait construire, à Nieuport- Bains, une villa somptueuse dont la grande salle était décorée de marines de Robert Mois et qu’il appelait la Villa des Lapins. Le lapin y foisonnait, sous toutes les formes : lapins empaillés, lapins en porcelaine, lapins en bois, lapins-sonnettes, lar)ins-pendules, lapins-vitraux, lapins- Blaton-Aubert posés devant la façade, lapins sculptés, lapins peints-.. Dans une vitrine, tout ce que la bimbeloterie des deux mondes avait pu inventer en fait de lapins s’étageait sur des rayons, voisinant avec une paire de vieille bottes que Grombez avait portées en Grimée — car il avait été de la campagne de Grimée. Ou ne savait |)as bien à quel titre il y avait été mêlé : les explications qu’il donnait làdessus étaient confuses, mais le fait est qu’il en tenait.

A côté de cette villa somptueuse, il avait fait l)âtir la Villa des Journalistes et une salle de Gasino. Il entendait (jue des Journalistes prissent gratuitement püss('ssi(m,

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pendant la saison, de cette villa; à la rigueui', deux ménages eussent pu s’en accommoder. Il en vint un la première année; il ne fut pas mal reçu et se (momit d’y retourner; mais, quand il revint l’année suivante, il trouva la pelle et le balailb)urquoi? Personne ne l’a jamais su. Pas iPus que l’on n’avait su .]30urquoi, rannée précédente,, le logement avait été fourni graf-is à des inconnus. Avec Grombez, il ne fallait jamais essayer de comprendre.

A Nieuport-Pains, pour inspecter les innombrables liectares de dunes qu’il faisail plant('r d’un p(Miplier spécial venu d’Amérique et acclimaté aux conditions mariliim's, il grim]:.)ail, tous les a|»rès-midi, ajirès d<‘jeuner, dans un de ces tombereaux, pari icul iers au plat pays flamand, <|ui n'ont à l'avant qu’une seule roue ('t (pie linine un lourd clK'val. Sur la pailb* donf- on avait- , jonché h' fond du lombereau, Grombez s'inslallail. sa canne à la main, le dos au (dioval. son fidèle. seci‘étair(' cl, souffredouleur marchant à côté du char — et l'éfpiipage parlait à Iravej-s la du mu Gn affirmait (pie h\s ouvrieu's qu’il occupait à .s(\s |)lanla(.ion.s sabôtaient h's plants, par haine du tyran à la canin' loujours levéi'...

Il y avait, chez Grombez, un singulier mélange d’hai'jiagonisme et de générosilé- Ges dunes, il les plantait bien jdus |)Our l'agrément du public que dans un but lucratif. Il avait édifié, de ses deniers, une école et... une église — car' son libéralisnn' était, resi'iectueux des croyances d’autrui. Mais, le principe respecté, il se réservait l'apidication — ■ et ce qu’il en faisait voir au desservant de son église est inimaginabh'l

Avec les femmes de théâtre, Grombez ('■lait,, par contre, d’une prodigalité de naljab. On a raconté qu’il avait offert à Sarah Bernhardt, au cours d’une soirée fameuse qu’il donna en son honneur, une mappemonde en or sur laquelle figuraient, ('Il gros brillants, toutes les villes du monde où les «tournées» avaient promené la grande comédienne. Quand il recevait un artiste en vogue, à Nieuport-Bains, on tendait des tapis sur la digue et l’escadron des pécheurs à cheval de Goxyde, mobilisé pour la divette ou la diva, faisait la haie du débarcadère du tram à l’escalier d’honneur de la Y ilia des Lapins. Eva Sarcy, Yvette Guilbert et Glara Lardinois, notaniment, firent, avec cet appareil, leur joyeuse entrée à Nieuport-Bains.

Il légua 100,000 francs à l’école de danse de la rue du Marais et, si mes souvenirs sont exacts, une somme égale pour les dégagements et agrandissements de la scène, des loges et des services adnainistratifs de la Monnaie.

Il se trouvait, un jour, avec Rotiers, à Monte-Garlo; on rencontre des amis communs; Grombez invite tout le monde à déjeuner au Café de Paris, qui n’est pas lirécisément réputé pour pratiquer les prix d’une pension bourgeoise. Les convives

s’en vont successivement; Rotiers et Grombez s’attardent devant une bouteille de fine Napoléon. Le garçon apporte l’addition; Grombez la règle au centime près et ajoute cent sons pour le garçon. Rotiers, mal à l’aise d’('''tre l’invité d’un homme aussi fesse-Mathieu, jirofite d’un instant d’inattention de Grombez pour glisser deux louis suc l’assiette. Mais Grombez voit tout, surtout quand il a l’air de no r'ien voir : il relire les deux louis, les met dans la jiocho de son gilet et, sans autrement s’inquiéter du garçon impassible, dit à Roli('rs décontenancé : « Dans la vie, mon cher Rotiers, il ne faut jamais jeter son ai'gi'iil. >1

— Et, il t’a T'cndu les deux louis? demandail-on à Rolii'cs quand il racontait avf'c sa vi'cvi'etsa mimique étourdissanb's, ('(' h('an trait d’économie dom('sti(|ue.

- Jamais! réfiondail Rotiers.

Pour remplacer le lU'Iit Gasino, incommoih' au jioint d’être inut.ilisable, qu’avait bâti Grombez, la Société avait fait, construire une magnifique salle de i,héâtre. Ge théâtre fut desservi par une troupe dirigée par Ambreville et inauguré par une fête où furent conviées les autorités constituées (;t la |)resse. On y donna, comme premier spectacle, les Ra.yons X, qui tint l’affiche jdus tard à Bruxelles, avec cette charmante Suzanne Goldstein qui était la Germaine Kaysen d’alors. Toute la presse bruxelloise fut à Nieuport-Bains; j’ai conservé un compte rendu tout amical d’Adolphe Max, qui tenait le sceptre de la critique dramatique au Pelil Bleu en at, tendant l’écharpe bourgmestrale. On avait compté sur Sarcey; comme il s’était trouvé empêché au dernier moment, on l’avait ri'midacé par un figurant qui joua fort bien son rôle... jusqu’au moment, où l’un des critiques demanda à lui être présenté...

Les Rayons X avaient déjà toute une histoire. Nous nous étions mis deux pour écrire ce vaudeville immortel; l’autre, c’était mon cher et regretté ami Sicard, critique dramatique à VEloile Belge.

Sicard, c’était la bonté faite homme.

Personne n’avait un abord plus accueillant- II irradiait de lu.i de la cordialité. On se sentait meilleur rien qu’à le regarder; sa poignée de main conjurait la mauvaise humeur, exorcisait la rancune. Je pense bien que jamais une idée de dépit ou de malveillance ne visita ce cerveau à la fois sage, ])uéril et charmant. L’insuccès d’un confrère le désolait; un succès., fût-il rem- [lorté par un de ceux qui l’avaient récom- [lensé par des sarcasmes de son continuel besoin d’obliger, le transportait d’une joie sincère.

G’était le vétécan de la confraternité professionnelle et de la charité des lettres. Et si la mort, trop tôt venue, n’a touché en lui qu’un corps fatigué et qu’une âme

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(ii.straite, c’est qu’il s’était usé à apporter en souriant, à tous ceux qui rapprochaient, l’offrande généreuse et consiante de son intelligence, de sa bonne grâce et de son cœur...

Il s’était brisé la rolule de la jambe droite vers la trentaine (d, cette fracture, mal remise devint son perpétuel tourment Malgré l’appareil qu’il porfait, sa mauvaise jambe cédait brusquement, au milieu d’une |)romenade, comme un arbuste fauché — et il s’écroulait, exaspéré et grondant. Il en arriva à ne plus se risquer dehors qu’accompagné ou en voiture, c’est-à-dire qu’il réduisit ses sorties à un minimum. Imgé au Café du Couipa\ÿ, doni l’hôtesse, la grosse maman Pliilippe, dile la Mère des Journalisies, l’avait pris en filiale affection, il tenait table ouverte dans l'arrière salle de ce pittoresque établissement ofi. pendaid quarante ans, des hommes politiques d(‘ tous h's partis communièrent sous h's espèces du demi-blomU', de la bouteille de gueuze et du petit vin blanc.

Les journalistes venaient volontiers faire leur article dans la seconde salle du café : il y avait, des ai)rès-midi où cette salle ressemblait au bureau de rédaction d’un grand quotidien; les reporters s’y communiquaient, leurs tuyaux et des députés y venaient prendre langue; on y voyait aussi des actrices, .des avocats, des amoureux, des garçons de café et des ministres en disimnibilité, un prêtre défroqué, des femmes folles de leur corps et de vieux officiers joueurs de piquet. De G à 8 heures, la seconde salle était réservée au Cercle des Muffes, dont les zwanzes défraieraient tout un chapitre de la chronique bruxelloise.

Tous les réfugiés français — Sicard était d’Uzès et avait été dix ans journaliste à .Paris — ■ qui passaient par la rue du Fosséaux-Loups, entre 5 heures et minuit, entraient au Compas prendre un verre « chez Sicard », en oubliant de régler ce verre au garçon. Il en était de sympathiques; il en était d’autres. Quand ils étaient partis, je demandais quelquefois à Sicard : « Qu’est-ce que c’est que' ces gens-là? » Il cherchait dans ses souvenirs, toussait, tirait une bouffée de sa pipe et répondait ; « Vois-tu, mon gros, ce sont deux déserteurs qui ont eu le tort de flanquer des giffles à leur lieutenant; ces choses-là, n’est-ce pas, arrivent souvent...; tout le monde n’a pas l’esprit militaire. Alors, la Guigne au Chose Verdâtre s’est acharnée sur eux ; je crois même que l’un d’eux a passé ses dernières vacances à Saint- Gilles. Dans la vie, mon gros, il faut toujours tenir compte des à-côtés. Si l’on ne devait causer qu’avec des gens irréprochables, on finirait par ne plus causer avec personne. Faisons un domino ; je me sens l’envie de boire un demi qui ne me coûtera |)as cher, parce que je vais te le gagner. » La mère Philippe, qui avait l’oreille fine et connaissait les clients de Sicard. levait

les yeux au ciel, immuable derrière son comptoir..

Car, pendant les quinze ou vingt ans qu’elle tint le Compas, la mère Philippe ne quitta son comptoir que pour monter dans sa chambre à coucher et sa chambre à coucher que pour aller à son comptoir. Elle ne franchit le seuil de son café qu’une seule fois, |)our assister à la première d’une de mes revues aux Galeries. Elle y fut au bras de Sicard et rentra chez elle si étourdie, si ahurie, par ce contact avec d’autres humains non liabitués du Compas, qu’elle jura de ne plus sortir jamais de son antre. Et elle n’en sortit ■i)lus que dans la j)Osition horizontale, sous des fleurs accumulées, escortée jusqu’à la demeure dont on ne revient i)lus, 'par |)lusieurs douzaines de gendelel.tres et d’iiumhles plumitifs, qui la pleurèrent avec une âme reconnaissante et un cœur sincère.

Mais revenons aux Rayons X. Quand, deux ans auparavant., nous eûmes, Sicard et moi, écrit, au bas du manuscrit, ce mot « fin » qui, pour les auteurs, indique presque toujours le commencement de leurs tribulations, Sicard s’en fut trouver' le directeur du Vaud(‘,ville, Léopold Boyer, qui lui avait exprimé cent fois son désir de jouer une œuvre belge. Boyer se défila à une allure impressionnante, avant même d’avoir regardé la couverture du manuscrit : il avait des engagements pour trois ans, tout un lot de pièces qui, créées au Palais-Royal, devaient, par contrat, être représentées sur son théâtre de Bruxelles. Sicard se fût contenté de ces raisons bien connues; c’était un philosophe qui trouvait la vie déjà assez compliquée comme ça àans qu’il soit nécessaire de la charger de complications nouvelles. Et il se fût éloigné en chantant gaiement « Poum! poum' j^oum! » sur trois notes, toujours les mêmes, si Boyer n’avait eu la malencontreuse idée de lui dire : « Je vous aime beaucoup, j’aime beaucoup Garnir aussi et je veux faire pour vous deux quelque chose que je ne ferais pour personne : je fermerai mon théâtre en juin, comme tous les ans — eh bien! je vous propose de vous le louer, avec toute la troupe, pour un prix raisonnable; vous monterez vous-mêmes votre pièce; s’il y a des pertes, ce sera pour vous; s’il y a des bénéfices, nous les partagerons. » L’indignation de Sicard éclata contre une aussi impudente... générosité; il renvoya Boyer à son comptoir et vint me conter le résultat inattendu de son entrevue. J’écrivis une belle lettre à Boyer pour le remercier et Sicard me dit simplement : « Pour moi, je le rattraperai à mon prochain compte rendu- »

Il le rattrapa et ce fut terrible! Oh! ce ne fut pas le jour même ni le lendemain : Sicard était de ceux qui pensent que la .vengeance doit se manger froide, comme le homard mayonnaise. Je le rencontrais tous les jours au Compas. Lui dont la bienveillance coulait à pleins bords, comme la joie dans les fêtes et le vin dans les ri-

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l)ailles, vivait visihlemenl avec l’idée de cette vengeance; il calculait avant de frapper, il aiguisait savamment le poignard sur la meule de sa rancune.

Quelque temps après eut lieu, au Vaude- ■ ville, une première qui marcha cahincaha. Après le spectacle, Sicard vint faire son compte rendu au Compas. D’une table voisine de la sienne, je l’observais. Il bougonnait en écrivant; il raturait beaucoup, alors que, d’habitude, il exerçait, au galop d’une improvisation rapide, soji sacerdoce de critique. Quand il eut fini, il plia son papier, le mit sous enveloppe et l’envoya à la rédaction de VEtoile Belge par le chasseur de l’établissement. Puis, venant s’asseoir à ma table, il me dit, en se frottant les mains, avec un air de satisfaction féroce (pie je ne lui avais jamais vu ;

— Ça y est! « Il » a son paquet! Je ne me croyais pas capable d’être aussi rosse; mais, quand je m’y mets... Ah! je voudrais bien voir la tête qu’il fera demain matin, quand ii lira mon article... Je te flanque mon billet qu’il n’en mènera pas large!

Ceci, notez-le, se passait vers la fin de janvier.

Nous parlâmes d’autre chose, devant deux « demis « bien tirés, la mousse au-dessus, comme disait Sicard.

Moi aussi, j’étais curieux de lire l’article, et, le lendemain, je me précipitai sur le journal. Jamais Sicard n’avait écrit plus indulgent compte rendu : la soirée avait été un gros succès, pleinement justifié; le public était resté, tout au long des quatre actes, sous le charme d’une mise on scène artistique, d’un dialogue pétillant, d’une interprétation irréprochable... En terminant, Sicard disait : « En voilà jusqu’à la fin de février. »

— Eh bien! lui dis-je, le soir, devant deux autres demis bien tirés, la mousse audessus, il n’était pas méchant du tout, ton article. .

Il me répondit :

— Je vais tout t’avouer : j’avais écrit hier, en sortant du théâtre ; « Jusqu’à la mi-février, le directeur peut être tranquille. » Tu vois si c’était raide: je donnais à peine quinze jours à la pièce. Seulement, à la réflexion, j’ai pensé qu’il ne fallait tout de même pas être excessif; on doit savoir garder une mesure, même dans la rosserie... Alors, après ton départ, j’ai téléphoné au «canard» pour faire remplacer mi-février par fin février : c’est déjà suffisant comme leçon : tu ne trouves pas?

Je regardai plus attentivement Sicard et je remarquai pour la première fois qu’il avait dans le faciès quelque chose du masque terrifiant de la Méduse. Il ajouta :

— Il ne faut pas se laisser faire; où irions-nous, avec les directeurs, si nous n’avions pas quelquefois un mot qui les oblige à réfléchir, qui les amène à mettre les pouces! Non, non, crois en ma vieille expérience : il faut, de temps en temps.

leur appliquer un coup de bâton en passant... — zing! — sans avoir l’air... un bon avertissement, quoi! C’est dur; mais c’est comme ça!

Cet article fit époque dans la vie de Sicard. Quelquefois, il me disait :

— Tu te souviens de mon article contre le théâtre du Vaudeville?

Et il restait quelque temps rêveur et muet, tout au souvenir de ces représailles — un peu saisi, tout de même, d’avoir été si féroce.

L’indulgence appelle l’indulgence; les camarades de la presse furent, à Nieuport, tout à fait charmants pour notre vaudeville, qui fit ensuite carrière à Bruxelles et ailleurs et dont, de temps en temps, je vois reparaître le titre sur l’affiche des « Sociétés dramatiques », à « l’occasion des fêtes nationales ».

Un soir, à Nieuport, Ambreville me dit, après la représentation :

— Je voudrais bien te demander quelque chose; mais tu vas te fiche de moi.

— Dis tout do même.

— Eh bien, je voudrais jouer VAhhé Constantin.

— I^e rôle de l’abbé?

— Oui... A Bruxelles, je n’oserais pas; on rirait; mais, à Nieuport...

J’entrevis — c’était mon rôle — un succès considérable auprès des Bruxellois séjournant à Ostende, c’est-à-dire une salle comble, dans ce beau théâtre à peine connu, qui les ignorait plutôt, les salles combles...

— J’en parlerai au conseil d’administration, lui dis-je.

I..e Conseil sauta sur l’occasion avec des airs de rigolade et, pendant quinze jours, on chauffa la représentation par communiqués et par affiches : « Ambreville dans l’Abbé Constantin! »

Le soir de la première, cinq voitures avaient dû être ajoutées au convoi ordipaire du tram Ostende-Nieuport : tous les Ostendais « de passage », qu’Ambreville avait fait rire à Bruxelles depuis vingt ans, s’étaient donné rendez-vous.

Et voilà le bon gros pris d’un trac fou devant cette salle visiblement disposée à s’amuser! Voilà le bon gros qui se met à trembler dans sa soutane : sous ses vénérables cheveux blancs, la sueur faisait couler en larmes limoneuses un maquillage savamment étendu. S’il n’eût dépendu que de lui, il se fût sauvé au bout de l’estacade, dans la nuit et le silence.

Quand il entra en scène, il y eut quelques rires épais, des rires dont la grosse jovialité détermina tout de suite une réaction. Et l’on vit, et l’on écouta un Ambreville que l’on ne connaissait pas : le premier acte fut une heureuse surprise — je dis

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« heureuse », car le public est toujours sympathique et reconnaissant aux bons serviteurs de ses plaisirs...

Je n’essaierai pas de vous dire à quel degré d’émotion Ambreville parvint aux actes suivants : jamais on ne se moucha, jamais on ne pleura avec autant d’enthousiasme à une représentation de VAbbé.

On fit une ovation délirante à Ambreville qui, lui-même, avait versé des torrents de larmes et se trouvait aussi épuisé, quand le rideau tomba, que la Duse, chaque fois que la Dame aux Camélias avait rendu son âme au Créateur.

Nous savons bien que ce rôle de l’Abbé, c’est « le rôle du bon Dieu » et qu’il n’y a pas cent manières de le jouer; mais, quand on le joue de façon à émouvoir jusqu’à l’admiration un public sceptique et venu pour « rigoler », c’est que l’on est tout de même un artiste. On s’étonne parfois de la vogue et de la popularité que connurent à Bruxelles, à raison de leurs créations « locales », les Jacque, les Grommelynck. les Milo et que connaissent actuellement Jnbeau et Roels : c’est simplement que le don du théâtre est en eux, qu’ils sont nés pour la scène et qu’une part d’humanité entre dans leurs incarnations; cela prouve qu’ils valent mieux que les personnages que leur emploi de «comiques» les oblige le plus souvent à jouer et aussi qu’il n’y a pas de mauvais rôles : il n’y a que de mauvais acteurs. Fonson le comprit qui n’hésita pas, après le Mariage de Mlle Beulemans, à faire jouer Jacque dans le Vieil Heidelberg, où Jacque fit merveille.

En 1896, dans Bruxelles-f éerique ^ une de mes revues aux Galeries, Jacque, qui ne s’était fait remarquer encore que dans quelques scènes bruxelloises jouées à la Scala, avait réalisé un Pitje Snot plùs Pitje Snot que nature : tous les soirs, Georges Feydeau,, qui faisait répéter un vaudeville dans un théâtre voisin, faisait son entrée dans la salle des Galeries à l’heure précise où Jacque pitjesnottait.

— Il faut croire que cette scène de la revue vous plait? dis-je un jour — j’étais encore jeune — à l’auteur de la Dame de chez Maxim.

— Ce n’est pas la scène, me répondit Feydeau : c’est l’interprète : je ne connais aucun artiste, à Paris ou ailleurs, qui soit capable de typer avec autant de talent un mauvais sujet de cabaret. Je vais chercher un scénario de pièce bruxelloise pour Jacque; si vous voulez vous occuper du côté local...

Malheureusement, Feydeau eut autre chose à faire : il oublia Jacque et la pièce bruxelloise. Le sort de Mlle Beulemans a dû lui créer des regrets particuliers — et il m’en créa à moi aussi, je le jure!

Sait-on que Rostand ambitionna de se faire interpréter par Jacque, à l’époque où celui-ci, brusquement adopté par, Paris, jouait Beulemans à la Porte St.-Martin?

Nous affirmons la chose avec le plus grand sérieux du monde et la certitude de dire la vérité. Ce fut Jacque qui refusa — de même qu’il déclina un engagement de trois ans que Samuel lui offrait aux Variétés. '« Son cœur tirait après Bruxelles », comme il disait; quand ça le prenait trop fort, et comme il ne pouvait quitter Paris, il allait à la gare du Nord regarder le train partir pour la Belgique...

Il y avait, à cette époque, un cercle qui — chose étonnante en Belgique — n’eut jamais de dénomination, de drapeau ni de comité, n’établit jamais la liste de ses membres et n’organisa jamais de fêtes, collectes ou manifestations. Il s’appelait le Smoel-Club.

Bien qu’il tînt journellement ses assises, en déjeunant, dans un local ouvert à tous : la salle de restaurant de la Taverne Boyale donnant sur les Galeries — il était très fermé et celui qui essayait de s’introduire en intrus à la longue table des amis ne l’essayait jamais qu’une fois. Le théâtre y était fortement représenté : c’était Joseph Dupont qui avait créé le Cercle; Maurice Hennequin et Blanquette y faisaient de fréquentes apparitions; on y voyait Raoul Pugno, esprit charmant tout fleuri de littérature autant que de musique, Noblet, Félix Mottl, Busoni, Van Dyck, qui avait l’habitude de s’installer dans un courant d'air, ce qui lui permettait, sous le prétexte d’un enrouement subit, de faire remettre la représentation annoncée, pour le soir, sur l’affiche de la Monnaie; Albeniz, Kufferath, Guidé, Sylvain Dupuis, Victor Reding. La présidence « de jure » de la table passa, à la mort de Dupont, à Myrtil Schleisinger a qui le cercle offrit une canne d’honneur, le lendemain du jour où le dit Schleisinger, déjà sexagénaire, avait brisé son bâton sur la longue échine de l’incaricaturable Philippe de Burllet pour le punir d’avoir, dans les couloirs de la Monnaie, vitupéré au-delà des limites, contre la direction du théâtre.

La presse y était représentée par Victor Hallaux, Jean d’Ardenne, Rotiers, Patris et votre serviteur et, parmi les plus fidèles habitués, on notait Eugène Keym et Adrien van der Burch qui devinrent les directeurs de l’Exposition de 1910. N’oublions pas Hennet et Alfred Mabille, directeurs à l’Hôtel de Ville, et l’architecte Barbier.

Ce cercle était une force : on y réglait, sans protocole, le sort de bien des débutants. le degré de considération due aux puissants du jour et aux politiciens; on y créait des mouvements d’opinion. La chronique scandaleuse de Bruxelles et de la province y était tenue à jour, commentée avec specticisme souvent, avec indulgence quelquefois, par des hommes qui la connaissaient, la vie bruxelloise!

Bien des entreprises sont nées de ce déjeuner quotidien de la Boyale, telles les

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directions de la Monnaie et du Parc et les deux Bruxelles -Kermesse. Les convives n’étaient point files faiseurs de roi, comme Warwick, mais ils furent plus d’une fois des faiseurs de directeurs de journaux, de candidats à la députation, voire de bourgmestres.

11 y eut — naturellement — des banquets fameux, notamment celui qui salua le départ de Rotiers pour le Congo, où la salle du festin fut onvaliie par toute une tribu de Batétélas et le menu imprimé sur des devants de chemises destinés aux négresses de l’Oubangi...

Nestor Catteau, propriétaire de la Royale, était |dein d’attentions pour cette table où il ne connut que des amis et qu’il s’amusait à appeler la «table historique»; quand elle prit chez lui ses assises, il éfait simple arlillcur de la garde civique: quand elle émigra de sa taverne hospitalière, il était sénateur. Et tous ont gardé de lui le 'Souvenir d’un, homme 'de grand bon s(ms, de grande vaillance et de grand cœur.

Pendant trente ans et pins, le voisinage des théâtres aidant, les célibataires se réunissaient à la Royale en sortant de la Monnaie, des Galeries,, de l’Alcazar et du Vaudeville, pour y juger sommairement les ténors et barytons, danseuses et pages, cantatrices «en représentation». Le lendemain de toute première, Nestor Catteau communiquait aux habitués de midi les ' arrêts de la critique nocturne, la vraie critiquq, celle qui s’était formulée avec des impressions toutes chaudes devant des bocks bien glacés. Et cette juridiction de . café exerçait à Bruxelles une action considérable; maint journaliste s’en inspirait — on s’en servait pour contrôler son jugement.

Ka Royale avait une physionomie spéciale le mercredi, jour des boursiers. Les mêmes industriels wallons, les mêmes gens de finances de Flandre s’asseyaient aux mêmes tables. Ils venaient prendre langue, déguster, avec les plats, les miettes de la vie bruxelloise, cueillir des nouvelles qu’ils rapporteraient dans leurs patelins. On le savait et, quelquefois, on leur en faisait accroire...

Un jour, Maurice Campion inventa, à l’intention de l’un d’eux, une de ces fumisteries à froid dont il avait le secret et ])our laquelle il me prit comme complice.

Quand la « table historique » s’était dégarnie, il nous arrivait quelquefois de jouer notre demi-tasse aux dominos retournés. Peut-être ne connaissez-vous pas ce jeu-là. Il est simple. On pose les dés la partie noire au-dessus, c’est-à-dire sans montrer les points à l’adversaire. Il suffit que vous conveniez, avec votre partenaire, que le mot je ou moi ou mon signifiera . de l’as; tu ou toi ou ton : du deux; il ou son ou soi : du trois; nous... du quatre; vous... du cmq; ils du six. Si vous n’em¬

ployez aucun de ces mots, cela voudra dire du blanc.

Ooncrétons.

La i)ose est à vous. Vous posez le doublequatre la face noire en l’air, en disant : « Nous allons nous amuser! » Votre arlversaire répond : « Je veux bien! », s’il met le 4 et as — ou ; « Il pleut toujours! », s’il met le 4 et 3 — ou ; « Tant mieux! », s’il met le 4 et blanc. Vous continuez en fournissant le dé demandé et en indiquani, votre nouvelle pose. Ainsi, les partenaires ne se sont i)as montré leurs dés et, cependant, le jeu construit sur la table est irréprochablement construit ; il suffit de retourner les dés pour le prouver au spectateur.

Au bout d’une demi-heure d’exercice, lui enfant conscient et organisé arrive à jouer fort proprement aux (lés retournés.

Un i)rovincial, qui occuipait, lous les mer(*redis, à déjeuner, la table voisine de la nôtre, nous regardait faire avec des yeux ronds; -ayant remarqué son émoi, nous avions soin, après chaque partie, de retourner les dés, ce qui montrait un jeu |)arfaitement ajusté.

Un jour, le provincial n’y tint plus ; il nous demanda timidement comment nous nous y prenions.

— Mon Dieu! répondit Campion, c’est simple ; nous avons tellement l’habitude de jouer ensemble que nous devinons récijiroquement nos jeux : c’est, si vous voulez, un phénomène de transmission de la pensée.

— U y a donc bien longtemps que vous faites votre partie à deux?

— Environ dix-huit ans! Tous les jours deux fois : à midi et le soir.

— C’est à ce point, dit Campion, que nous pouvons même jouer sans dés...

— Sans dés?

— Mais oui, sans dés. Ainsi, quand nous voyageons en chemin de fer, quand nous sommes obligés de faire le pied de grue au cours de quelque reportage, nous nous asseyons n’importe où, l’un en face de l’autre — et nous jouons.

— Allons donc!

— Il n’y a pas de allons donc : c’est comme ça.

Et, s’adressant à moi :

— Veux-tu que nous montrions à monsieur?

— Je veux bien!

Nous appelâmes le garçon, lui commandâmes d’enlever les dominos et fîmes le geste de nous servir, chacun, de sept dés que nous eûmes l’air d’étudier un instant.

— Au double-six la pose.

— Je ne l’ai pas, mais j’ai le doublecinq, dit Campion.

Et il posa sur le marbre un invisible double-cinq.

— Cinq et deux, fis-je.

— Deux et quatre...

— Quatre et six...

— 'Je passe.

— Six et trois...

Brusquement, Campion arrêta la partie.

— Le jeu est fermé, dit-il.

Il fit le simulacre d’abattre ses dés et de découvrir, en les basculant, mes dominos.

— 32 pour moi, dit-il d’une voix calme.

Et, d’un crayon bien taillé, il marqua 32, à côté de son initiale, sur la table.

Le provincial béait; sans doute se sentait-il devenir idiot.

— Vous êtes vraiment très forts, articula-t-il, tandis que, ayant simulé le geste de «faire la soupe», nous y ajoutions celui

de nous servir à nouveau de sept dés imaginaires.

— Oui, monsieur est assez fort, répondit Lampion; mais son frère est beaucoup plus fort que lui : il me remet quatre-vingt-dix huit points en cent et il gagné presque toujours!

Imperturbables, nous entamâmes la seconde partie...

Ce fut au milieu de cette seconde partie que le provincial se leva tout à coup et prit son chapeau. H se sentait brusquement illuminé, comme saint Paul sur le chemin de Damas.

— Vous vous f... de moi, beugla-t-il.

Vous êtes les derniers des imbéciles...

Et nous répondîmes ensemble, avec un modeste et bon sourire et une conviction profonde :

— Noji : les deux avant-derniers...

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