Prisonnière
SOUVENIRS D'UN SLAVOPHILE 14a
tant plus à plaindre, qu'elle ne savait pas un traître mot d'allemand. Je la rassurai et promis de lui servir .d'interprète.
La gare d'Otfloczyn est située au milieu d'une forêt. Les chambres n'étaient pas très confortables ; mais la nuit nous offrit un spectacle grandiose ; un canton de la forêt flambait, — grâce à Dieu, assez loin de nous.
Le lendemain matin, tandis que la dame russe et moi étions en train de prendre un café blanc, comme on dit en Allemagne, le herrmajor apparut.
« Eh bien ! monsieur le major, lui dis-je, nous lions reverrons demain ; je pars à huit heures pour Varsovie.
— II y a peut-être moyen de ne pas faire le voyage, répondit-il : le vice-consul allemand le plus proche d'ici est celui de Nieszawa, sur la Vistule. Notre vice-consul peut, s'il le juge convenable, envoyer un laissez-passer télégraphique. Je connais ses habitudes ; il arrive à son bureau à onze heures, il peut nous envoyer sa réponse à une heure, c'est-à dire deux heures avant l'arrivée du train de Varsovie-Thorn.
Voulez-vous que nous essayons ? Vous aurez à payer les frais de télégramme ; mais cela vous
coulera meilleur marché que le voyage de Varsovie aller et retour.
— Soit ! Essayons. »
La dame russe accepta avec enthousiasme. Le major se rendit au bureau télégraphique.
Il revint quelques minutes après :
Le temps est beau, dit-il; vous n'avez rien à faire de votre matinée. Voulez-vous que je vous montre nos environs, qui sont magnifiques ?
L'invitation était trop tentante et faite de façon trop courtoise pour être déclinée. Nous nous engageâmes dans les allées d'une admirable forêt de sapins. Nous atteignîmes un mamelon dénudé d'oii la vue plongeait au loin sur les ondulations argentées de la Vistule.
Notre guide nous désigna du doigt cette ville de Nieszawa où notre destinée allait dans un instant se décider. Tout à coup, nous nous heurtâmes à une lance de Cosaque. C'était le gardien du cordon, autrement dit de la frontière. Il m'apprit qu^l était originaire du gouvernement de Penza et que si je franchissais la frontière, ailleurs qu'au bureau de douane, j'aurais à payer une amende de je ne sais combien de roubles.
Ainsi rAllemagne et la Russie me rejetaient également. C'était bien la peine d'avoir un passeport diplomatique.
Un peu plus loin, sous les arbres de la forêt, nous aperçûmes un cabaret.
« Entrons là, dit le herr major ; nous prendrons un verre de bière et un butterbrod^ et cela vous amusera de voir faire la contrebande.
— La contrebande ? Au détriment de qui ?
— De la Russie, bien entendu.
— Comment, monsieur le major, vous êtes chargé du service de la frontière et cela vous amuse de voir faire de la contrebande ?
— Puisque c'est à notre profit et au détriment de la Russie. C'est bien naturel. »
L'alliance entre l'Allemagne et la Russie était alors le pivot de la politique européenne. Le raisonnement du major me sembla quelque peu bismarckien. Je lui fis courtoisement observer que sa morale de fonctionnaire était assez relâchée. D'ailleurs, ces contrebandiers, qui franchissaient si aisément la frontière»
étaient-ils tenus d'exhiber dès passeports plus en règle que le mien ?