‹ Souvenirs d'un slavophileChapitre 15 sur 32 · TP · texte numérisé non relu

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ii6 LE MONDE SLAVE

Le major se contenta de hausser les épaules.

i( Puisque c'est à notre profit, vous dis-je. D'ailleurs, je ne suis chargé que du service de Ib gare. »

Nous entrâmes dans le petit cabaret. Là, tandis que nous savourions la bière et le butterbrod, un spectacle plaisant s'offrit à nos yeux.

Des paysans polonais arrivaient chez le cabaretier. De dessous leur blouse, ils retiraient des vessies plates comme une feuille de papier, soufflaient dedans et les tendaient au cabaretiér, qui les remplissait d'alcool, puis ils se les attachaient sous les aisselles, dans le dos, autour des reins et filaient vivement vers quelque point de la frontière où ils étaient sûrs d'échapper à l'œil inquisitorial du Cosaque ou du douanier. Sortis fort maigres de l'Empire, ils y rentraient fort engraissés.

Le major se tordait de rire.

« N'est-ce pas, disait-il à tout propos, que c'est fort amusant ?»

L'heure de midi nous rappela à la gare, où Te dîner nous attendait. Au nom de la dame russe et au mien, j'invitai le major à partager notre table. Il s'y refusa ; mais il consentit à venir prendre le café avec nous.

Vers une heure, il revint triomphant ; il brandissait de la main droite le télégramme libérateur :

« Vous pouvez continuer votre route ; le viceconsul vient d^'envoyer le laissez-passer. »

J'offris le café et je proposai au major de faire connaissance avec noire gloria national. Il n'en avait jamais entendu parler. Il trouva que cette invention française avait du bon ; à parler franchement, le cognac dOtfloczyn n'était pas précisément de la fine Champagne.

Nous nous séparâmes cordialement ; le major échangea sa carte avec moi et promit de venir me voir, si jamais les circonstances l'amenaient à Paris. Il me confia qu'il ne s'amusait pas beaucoup à Otfloczyn.

« Mon rêve, disait-il, serait d'avoir un emploi dans l'administration des postes en pays rhénan. Si vous passiez à Berlin et si vous pouviez me recommander, je vous en serais éternellement obligé. »

Je dus lui avouera ma honte que je ne jouissais d'aucun crédit à Berlin.

Je me hâtai de rentrer à Paris oii m'appepelaient les examens de l'Ecole des langues

orientales. Je pus constater en arrivant que ma mission avait eu quelque retentissement, non seulement en Russie, mais aussi dans la presse européenne et qu'en somme mon voyage n'avait pas été inutile.

Tourguenev ne tarda pas à venir me rejoindre. 11 aimait la Russie, mais il ne se sentait nulle part aussi bien qu'à Paris, ou sous les ombrages de Bougival. Son amie, Mme Viardot, occupait, sur le bord de la Seine une magnifique propriété appelée les Frênes qui existe encore aujourd'hui.

Dans cette propriété, Tourguenev habitait un chalet rustique d'oii la vue s'étendait au loin sur la vallée et sur la terrasse de Saint-Germain.

Quelques jours après son retour, je reçus de lui la lettre suivante :

Bougival, les Frênes, (lundi soir 9 juillet 80).

Cher monsieur Léger,

Voici l'atTaire dont il s'agit. Vous savez que nous avons tous le plus vif désir de vous voir décorer de l'ordre de Sainte- Anne ; ce serait un témoignage de reconnaissance de la part du gouvernement russe pour la sympathie que le vôtre nous a montrée; le ministre de l'instruction publique, Sabourov, ne demanderait pas mieux ; mais pour vous présentera la nomination — il

manque le papier officiel, la « légitimation », que vous avez dû recevoir de Jules FerVy — mais que vous avez oublié de remettre au bon courrier. Ne na chto operetsia (il n'y a pas sur quoi se fonder), comme on dit dans notre pays de bureaucratie et de paperasse. Ainsi envoyez-moi ce papier bien vite, si vous en avez un, sinon demandefz au ministre de l'instruction publique de vous délivrer un certificat, une attestation quelconque, un bout de papier enfin, qui prouve que vous avez été en effet chargé d'une mission à Moscou. Dès que vous aurez ce bienheureux chiffon, envoyez-le moi et je l'expédierai aussitôt à Sabourov qui l'attend et voilà comment vous deviendrez un chevalier de Sainte-Anne et vous rendrez tous les pichouchtchouiou bratiou (la confrérie des écrivains) très contents.

A poka droujeski jmou Vam roukou i ostaïous.

Prédanny Vam 2.

Iv. ÏOURGUE.NEV.

Je m'empressai de déférer au désir de Tourguenev ; il fut mis eu possession du document demandé et la croix de Sainte-Anne me fut expédiée parla voie diplomatique peu de temps après. C'était probablement la première distinction décernée à un Français, depuis le refroidissement des relations officielles entre les deux pays.

Pendant Tété de 1880, je me retrouvai encore voisin de Tourguenev. 11 était àBougival,

1. En attendant je vous serre amicalement la main et je reste votre dévoué.

moi à Rueil à trois ou quatre kilomètres de sa villa. Nous échangeâmes quelques visites. Il était dans la conversation intime le plus aimable et le moins prétentieux des hommes.

Un jour que je cherchais vainement autour de sa villa les frênes auquel elle était censée devoir son nom, il me, dit gaiement : « Ce nom me rappelle la réponse de Robinson dans je ne sais plus quel vaudeville.

« On lui demandait : « Pourquoi avez-vous « appelé votre nègre A^endredi? »

— C'est, répondait-il, parce que je Tai trouvé un dimanche. »

ïourguenev était revenu enchanté des fêtes de Moscou, plein de confiance dans l'avenir qui semblait s'annoncer alors pour la Russie. Malheureusement ses jours étaient comptés et je ne devais pas jouir longtemps de son amitié.

Pendant Tété de Tannée 1883, il fut pris d'une maladie terrible qui dérouta tous les diagnostics des plus illustres praticiens. C'était, je crois, une inflammation de la moelle épinière. La dernière fois que je le vis — vers la fin du mois d'août 1883 — c'était dans ce même chalet de Bougival où il avait vécu des heures si heureuses. Je le reconnus à peine. Il se débat-

SOUVENIRS D'UN SLAVOPHILE m

tait dans des affres épouvantables. « Mon pauvre ami, me dit-il, je souffre tous les tourments de l'enfer. » Je retournai prendre de ses nouvelles le 4 septembre. Il était mort la veille et son corps était aux mains du docteur Brouardel qui faisait Tautopsie. Il n'avait que soixante-cinq ans. Qui sait quand la Russie retrouvera un coeur aussi noble, un artiste aussi exquis ?

Vingt années se sont écoulées depuis sa mort. Bien des écrivains lui ont succédé dans la carrière des lettres. Nul ne Ta remplacé. Nul ne pourrait songer à le faire oublier.

La croisière du Versailles en 1897. — Rencontre àes navires russes à Copenhague. — Le président Faure à Saint-Péters-^ bourg. — Russes et Français à bord du Versailles, — A Moscou. — Les Français au monument de Pouchkine. — Une excursion au monastère de la Trinité. — M. Mamontov. — L'hospitalité russe.

Quelques années après l'épisode que je viens de raconter, le monument de Pouchkine à Moscou devait encore donner lieu à une manifestation franco-russe, qui mérite de ne pas être oubliée dans une histoire détaillée des relations des deux pays pendant la dernière période du xix' siècle.

Les circonstances qui me ramenèrent à Moscou, en août 1897, n'avaient rien de commun avec celles qui m'y avaient amené en

Un fort galant homme, auquel les touristes intelligents doivent une vraie reconnaissance, M. Louis Olivier, directeur de la Bévue gênéraie des Sciences, avait eu Tidée d'organiser les

croisières scientifiques, dont le succès a été depuis si considérable. On sait aujourd'hui ce que sont ces voyages collectifs. En ce temps-là, ils constituaient une nouveauté. Ce qui les distinguait des voyages organisés par telle ou telle agence, c'est que chaque croisière élait dirigée par un savant spécialiste, linguiste, historien, archéologue, chargé de préparer ses compagnons de voyage par des conférences faites à bord du bâtiment et de leur donner, chemin faisant, des explications.

L'idée était excellente ; elle a fait son chemin. Dans ce temps-là, elle était nouvelle, et le succès ne répondit pas, tout d'abord, aux espérances de l'organisateur. Le programme que nous avions élaboré ensemble, et dont il m'avait chargé d'assurer l'exécution, était pourtant bien alléchant. Un transatlantique, le VersailleSy avait été frété au Havre ; l'expédition, partie de ce port, touchait à Elseneur, Copenhague, Revel et Pétersbourg, où le transatlantique jetait l'ancre pour une dizaine de jours. De là, les touristes gagnaient la rade de Cronstadt pour assister à la réception du président Faure par S. M. l'empereur Nicolas II, auquel il venait rendre la visite reçue à Paris

. quatre ans auparavant. A f étersbourg, le Versailles devait s'amarrer au centre même de la ville, au pont Nicolas. Imaginez chez nous un transatlantique étranger amarré au pont de la Concorde. Impossible pour les touristes de rêver un hôtel mieux situé et où ils eussent mieux l'impression de se sentir absolument chez eux, à Tombre du pavillon français, c'est-à-dire sur le sol même de la patrie et cela au moment où la capitale de l'Empire était envahie par des visiteurs venus de toutes les extrémités du pays et se disputant, à coups de roubles, les chambres et les tables.

Après quelques jours passés à Pétersbourg, l'expédition pénétrait dans l'intérieur de l'Empire, poussait jusqu'à Moscou et, de là, gagnait, par la ligne de laroslavl, le fameux monastère de la Trinité (Troïtsaj et visitait la foire légendaire de Nijny-Novgorod. L'itinéraire du retour comprenait une excursion à Stockholm, où avait lieu, à ce moment même, une exposition Scandinave, la traversée du canal de Kiel et une journée passée dans le grand port de Hambourg. M. Olivier m'avait chargé de faire à bord quelques conférences * pour mettre nos

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