‹ Souvenirs d'un slavophileChapitre 16 sur 32 · Une de ces conférences sur Les origines de la Russie a · texte numérisé non relu

Une de ces conférences sur Les origines de la Russie a

^ • fcj^

touristes en état de tirer du voyage tout le profit qu'ils étaient en droit d'en attendre. Trois ou quatre leçons de langue pratique les mirent en état de s'exprimer dans un nègre francorusse suffisant pour les empecher.de mourir de faim ou de s'égarer dans cette Russie, si nouvelle pour eux.

Le programme de notre excursion était assurément des plus intéressants, et même sans Tattrait de la visite du chef de l'Etat français au chef de l'État russe il est à souhaiter qu'il soit repris quelque jour. La combinaison idéale, si l'on trouvait assez d'amateurs intelligents, serait celle-ci : croiser sur la Baltique avec un bâtiment qui abandonnerait ses voyageurs à 'Saint-Pétersbourg, pour retourner à son port d'attache (on pourrait étudier une combinaison qui lui permît de ramener en France des touristes russes, allemands ou Scandinaves), puis traverser la Russie de part en part, par Novgorod-la- Grande, Tver, Moscou, Nijny-Novgorod, Kazan, Kharkov, Kiev, Odessa, et retrouver dans cette ville un navire qui reviendrait par la Méditerranée.

été publiée dans le Monde slave, 2* série. Paris, Hachette^

i56 LE MONDE SLAVE

Je ne donne pas cette combinaison comme de très facile exécution. Ce n'est pas chose aisée que de voiturer et de loger d'une extrémité à Fautre de l'empire russe des touristes plus ou moins exigeants, plus ou moins délicats, des femmes, des jeunes filles. En tout cas, je conseille ce plan d'itinéraire aux voyageurs intelligents et hardis qui veulent sortir des routes banales et apprendre quelque chose en voyageant. Il y a d'autres pays à voir en Europe que la Suisse et l'Italie.

L'expédition entreprise par M. Olivier ne fut pas une bonne entreprise au point de vue financier. Au point de vue moral, elle a laissé les meilleurs souvenirs à tous ceux qui s'y sont associés. Je n'ai point tenu de journal de bord et je ne la raconterai pas par le détail. Je me contenterai de rappeler certains épisodes qui touchent à l'histoire des relations franco-russes à cette époque.

A Copenhague, le Versailles était amarré dans le port-franc. Nous étions en train de souper, lorsque, tout à coup, on annonça la visite de trois officiers de la marine russe. L'Impératrice douairière était en villégiature à Copenhague, et le yacht impérial, V Étoile po-

laire, avait jeté Tancre non loin de nous. A ce moment même, le Pothuau, portant le président Faure, appareillait pour Saint-Pétersbourg. C'était le moment ou jamais de fraterniser avec les représentants de cette marine russe qui avait, de concert avec la nôtre, préparé Talliance des deux pays. Je fis apporter du Champagne et Ton peut penser si l'éloquence et le vin mousseux coulèrent à pleins flots.

Les officiers russes m'invitèrent, à leur tour, à visiter le yacht impérial ; je repartis avec eux dans la baleinière qui les avait amenés. Je serais fort embarrassé de rendre compte de tous les détails que Ton me fit admirer. Il en est un qui est resté particulièrement présent à ma mémoire. Les locaux, naguère occupés par Tempereur Alexandre III, avaient été maintenus exactement dans l'état où ils étaient du vivant du regretté souverain. L'empereur Nicolas II avait tenu à conserver la même chambre qu'il occupait comme prince héritier. C'est ainsi qu'il se plaît à porter l'uniforme de colonel du régiment Préobrajensky pour honorer la mémoire de son père qui lui a conféré ce grade.

La visite du bâtiment achevée, nous descendîmes au carré des officiers, où le Champagne recommença à couler et où les toasts les plus ■cordiaux furent échangés. C'est ainsi qu'entre VEtoile polaire et le Versailles s'établit le premier contact des deux marines dans cette année mémorable où devait être proclamée l'union des deux peuples amis et alliés.

Les paquebots sont malheureusement moins -exacts que les chemins de fer. Un retard non prévu au programme nous obligea, à mon grand regret, à brûler l'étape de Revel et à manquer notre entrée à Saint-Pétersbourg.

Nous devions y jeter l'ancre à sept heures du soir ; j'avais donné rendez-vous à un ami qui devait venir me chercher pour dîner. Il devait attendre longtemps. A sept heures du soir, nous étions seulement en vue de Cronstadt.

Nous eûmes une surprise fort désagréable. Des renseignements communiqués par notre attaché naval nous avaient assuré que le Versailles arriverait sans difficulté jusqu'au centre de Saint-Pétersbourg. Or, à peine entré dans le chenal gui réunit Cronstadt à Saint-Pétersbourg, notre bâtiment s'échoua tout à coup. On fit venir sept ou huit remorqueurs qui le tiré-

rent d'affaire pour un instant, puis les amarres se rompirent et nous nous retrouvâmes sur le fond, fond de sable ou fond de vase, je ne sais.

Le pilote nous déclara que les vents d'Ouest, en retenant les eaux du lac Ladoga, avaient dû faire baisser les eaux de la Neva. Selon lui, nous n'avions qu'une chose à faire : c'était de jeter l'ancre et d'attendre un vent plus favorable. Ce contre-temps bouleversait tous nos projets. Ce n'était plus au pont de la Concorde — je parle ainsi pour être compris des Parisiens — que nous allions aborder, mais au Pecq. 11 nous faudrait tous les jours prendre le chemin de fer pour nous rendre dans la capitale ; grande perte de temps et surcroît de dépense imprévu pour l'entreprise ou pour les voyageurs, peut-être matière à procès.

Notre capitaine et le directeur de l'expédition étaient aux abois ; ils eurent l'idée de téléphoner au capitaine du port de Saint-Pétersbourg et, au bout de quelques minutes, nous vîmes arriver le pilote-major, qui promit de tenter l'impossible pour nous amener à notre destination. Toute une flottille de remorqueurs était mise à notre service. Mais le pilote-major

ne savait pas le français ; notre capitaine ignorait, naturellement, le russe ; on vint me requérir pour servir d'interprète. J'aurais pu alléguer mon ignorance des termes maritimes.

Par bonheur, j'avais récemment traduit le Voyage en Orient de Son Altesse Impériale le Cesarevitch^ — aujourd'hui l'empereur Nicolas II — et j'avais eu Toccasion de me familiariser avec les termes nautiques. Je passai deux heures sur la passerelle, en tête-à-tête avec le pilote-major, par une nuit froide et sans lune, à écouter et à crier de toute la force de mes poumons des commandements, heureusement fort brefs : « En avant ! Stop ! En arrière ! Lentement ! Toute vitesse ! Larguez l'amarre à tribord ! Larguez Tamarre à bâbord ! » Le vocabulaire n'était pas très varié.

Malgré toute ma présence d'esprit, nous touchâmes sept fois le fond ; trois ou quatre fois les amarres se rompirent ; mais nos efforts furent enfin couronnés de succès et, à minuit, nous jetions l'ancre au port Nicolas. A cette heure tardive, personne ne nous attendait plus.

i. Par le prince Oukhtomsky, 2 voL in-foL Librairie Delàgrave.

Page 1